Au fil de soi - Myriam Buscema - ebook

Au fil de soi ebook

Myriam Buscema

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Opis

Un conte des sept nuits…Il avait de grands yeux noirs, des cheveux noirs, une âme un peu noire aussi. Il lui chantait de sa belle voix grave des chansons de son pays, sur l’oreiller, jusque tard dans la nuit.Ce qui se devait d’être une idylle n’en est pas une pour Iléna. À son retour en Europe, la jeune femme s’entête à retrouver la trace de l’homme aimé laissé en terre marocaine. Leur histoire peut-elle se conjuguer à tous les temps ? Ou l’illusion de l’amour ne tient-elle qu’à un fil ?Trente-six lettres, échangées à trois mille kilomètres de distance et de culture, tissent la trame de cette passion épistolaire.À l’heure d’Internet et du téléphone portable, est-il encore pensable d’écrire avec une plume des lettres d’amour ? Il se passe pourtant sur la toile des milliers d’histoires « épistolaires », qui restent bien souvent du domaine du rêve. Et les relations de couple entre cultures différentes, complexes et fragiles, sont d’une sensible actualité.L’auteure nous emmène en voyage dans les ambiances fascinantes et les paysages flamboyants du Maroc, en voyage d’amour, en voyage de vie… Au fil de soi.EXTRAITLa musique, surtout, l’enchante. Il est stupéfait que je n’aie jamais entendu parler du chanteur algérien Cheb Khaled et se met à fredonner les plus connues de ses chansons d’amour. Sa voix magnifique tournoie, dans la tiédeur du soir étoilé.Nous passons une partie de la nuit à parler, à rire. C’est bon de l’entendre dire : « Il y a longtemps que je n’ai pas ri comme ça ! ».Il ose une étreinte. Puis un baiser.Je ne lui dis pas : Khalil, tu as vingt-et-un ans, tu es musulman et tu me troubles profondément.CE QU'EN PENSE LA CRITIQUEEntre récit épistolaire et narration traditionnelle, on découvre une nouvelle fois les ravages de la passion sur une personne amoureuse et prête à tout pour renouer avec celui dont l’absence troue la vie. - Georgie Bartolomé, Bruxelles NewsÀ PROPOS DE L'AUTEURD'origine italienne, Myriam Buscema, née à Nimy (Belgique), vit dans un petit village blotti au creux de la campagne hesbignonne. Passionnée par la rencontre d'artistes et d'acteurs du monde culturel, elle met son art de l'organisation au service du théâtre. Elle puise dans ses expériences de vie la matière de ses récits. « Au fil de soi » est son quatrième livre inspiré d’une histoire personnelle.

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Couverture

Page de titre

Première partie

Nous ne disposons que d’une seconde pour voler à la vie les bracelets de lumière qui tintent à ses poignets.

Christian Bobin

Voyage

Aéroport de Bruxelles National, vendredi 19 juin 1992.

Minces, corpulents, beaux, dociles, hargneux, endormis, des centaines de gens et pas deux identiques. Ceux-ci descendent de l’avion, à peine bronzés, d’autres mal fagotés. Et des mines fermées, de quoi ne pas s’étonner que le monde aille comme il va. Je croise des regards, j’observe en silence cette faune multicolore et hétéroclite.

Je veux me repaître de chaque instant de ces vacances à moi, seule.

Je me laisse guider par les événements.

Grande excitation au décollage. Avion de ligne régulière, le confort. Repas chaud, avec de vrais couverts, tout autre que la sempiternelle patte de poulet froid qu’on tente d’amadouer avec une fourchette en plastique.

Le vol m’est pénible, je suis épuisée. Je mesure l’étendue de ma fatigue, j’en ai les larmes aux yeux. Je suis surmenée, il faut que je désencombre ma vie, que je respire. Le travail à l’excès, la course perpétuelle contre le temps, les nuits de cinq heures, l’agitation sans fin, le besoin de manger pour alimenter la locomotive et survivre, sous peine de syncope. Ma mère m’a appris cela, mère nourricière, gaveuse : la sacro-sainte nourriture, qui donne tout, répare tout. Je suis droguée au stress. Mon divorce en cours n’arrange rien.

Je dois trouver le moyen de vivre autrement, je fais confiance au Maroc pour me désintoxiquer de mes fâcheuses habitudes.

Fascinée depuis toujours par le magnétisme du désert, le faste des palais, les maisons de sable, l’imaginaire qui se perd dans les oasis, je rêve de goûter enfin aux ambiances envoûtantes qu’a si finement dépeintes Frison Roche dans mes lectures de jeunesse. Les uns sont sensibles aux charmes de l’Asie, je suis attirée par le Sahara et ses légendes, la grandeur sauvage, austère des déserts de sable, le silence, où l’homme reprend sa vraie dimension. C’est un peuple que je veux connaître, sa culture, sa civilisation.

Mon mari préférait les pays d’Afrique noire, la joie de vivre de ses habitants, toujours le sourire aux lèvres et la musique chevillée au corps, même lorsqu’ils ne savent pas s’ils mangeront le lendemain.

Il n’était pas écrit que nous allions nous quitter, lui et moi, le 2 janvier de cette année. Comment ai-je survécu à la douleur assassine des premières heures où Matthias est parti pour ne plus revenir ? Comment dormir, cette nuit-là, avec ce chagrin qui me donnait la nausée ? Comment me passer de son invincible humour pour lequel je l’avais épousé, de nos quinze années de mots tendres laissés sur la table lorsque nos voyages professionnels nous empêchaient de nous croiser ? Nous avons partagé tant de labeur dans notre maison, devenue l’enfant que nous n’avons pas eu. Puissé-je ne pas perdre, dans le divorce, cette douce demeure, ce nid, ce mât, mon havre de paix. J’en profite peu, noyée dans les soucis matériels de tous ordres, sa rénovation que je poursuis désormais seule et mon exigeant métier culturel dans lequel je m’investis avec passion.

Feu notre mariage, ni dieu, ni fils, ni fille. Une jeunesse peu heureuse a laissé en moi son empreinte. Mes parents m’ont volé mon enfance. Mon père m’aimait trop, des caresses mal placées. Jamais ma mère ne m’a appelée d’un nom tendre, ne m’a prise dans ses bras, et ceux de mon père étaient un piège. Ma mère dilapidait l’argent que gagnait mon père en futilités qui n’ont pas fait mon bonheur et m’ont obligée, plus souvent qu’à mon tour, à mettre mes parents en garde pour leur avenir, assumant un rôle qui n’était pas le mien. La vie affective est conditionnée par l’enfance. J’ai placé au centre de ma vie l’amour qui m’a tant manqué. J’en suis à l’épilogue de ma thérapie : huit années pour débusquer les fausses idées qu’on m’avait mises dans la tête, le cœur et le corps à propos de l’amour. Pour me trouver et me reconstruire sur mes bases propres. Me voilà entre deux vies : l’une passée au goût de manque et de regret, et devant moi un avenir neuf où je peux tout inventer. J’ai foi en mes trente-huit ans, la vie a encore tout à me donner.

Il y a cinq mois que j’attends de vivre ce voyage qu’il me tarde de faire depuis longtemps. J’en espère une évasion, le temps de goûter la vie. Rien ne me retient plus de l’accomplir. Après avoir soupesé les différentes possibilités, j’ai opté pour un club de vacances qui m’offre celle de m’y rendre seule, pour découvrir, bien encadrée, les merveilles de ce pays aimé sans le connaître. Combien je suis impatiente !

Escale à Casablanca, ciel gris, vingt-deux degrés, moins deux heures à l’horloge locale, la journée sera longue.

Il est vingt heures lorsque l’avion atterrit à Marrakech, enfin.

Un taxi nous débarque devant l’hôtel, deux Françaises et moi, à trois pas de la place Djemaâel-Fna en plein cœur de la ville. Dans le grand salon luxueux, tout le monde est déjà en tenue de soirée, vestons blancs, bijoux et coiffures sophistiquées. Je me sens mal à l’aise dans mon petit ensemble en jean, veste et jupe assortie.

Par un dédale de venelles enchevêtrées, un groom me conduit à mes appartements. Et me voilà désemparée, perdue dans une suite royale miniature où tout est si beau ! Décorée de zelliges colorés, de boiseries sculptées, d’une robinetterie cuivrée, la chambre est de pur style mauresque, l’exotisme des lieux m’a déjà conquise. Mais je suis rompue, pour moi il est vingt-trois heures. Coutume du club oblige, on m’attend à la réception d’accueil des nouveaux arrivants. « Vous pouvez aller dîner », m’a dit le groom. Mais où se trouve le restaurant ? Et comment m’habiller, je n’ai dans ma garde-robe aucune tenue Givenchy et je porte au poignet une fausse montre Cartier ? Ai-je bien choisi ? Et quelle contenance afficher, seule ?

Reprendre son sang-froid, cesser de s’affoler et garder sa simplicité. Le charme fera le reste, sinon tant pis pour eux.

Après une remise à neuf étudiée, je pénètre, métamorphosée, dans le grand salon éclairé de lanternes qui jettent sur le sol mille éclats dorés. À peine installée, je sens des regards se braquer sur moi. Chaque membre de l’équipe, presque aussi nombreuse que les gentils membres dont elle a pour mission de rendre le séjour inoubliable, est présenté un par un, dans une gaieté un peu forcée.

Après un dîner fastueux, je regagne, sans m’attarder, la confortable chambre que j’ai bien des hésitations à situer dans la pénombre. Je m’endors sous la voûte indigo de l’alcôve, en songeant à la première journée du lendemain : qui guidera mes pas ?

J’arrive la dernière au petit déjeuner et manque le début de la séance d’information. Mais une fois en possession des précieux horaires, je me détends. Sans smokings ni robes du soir, les gens me paraissent moins guindés, plus sympathiques. L’épuisement, la veille, a eu raison de mon discernement.

Plus une seconde je ne m’inquiète du déroulement de la journée. Le soleil boude. J’opte cependant pour la palmeraie avec piscine, distante de la ville de quelques kilomètres. Elle m’offrira la détente, tout en me permettant d’observer, pour mieux l’apprivoiser, la faune des joyeux vacanciers qui peuplent le village, autant que celle des gentils organisateurs employés à notre bien-être permanent.

Oubliant le gros homme qui s’est invité à ma table au déjeuner, pour avoir eu l’imprudence de l’interroger sur une excursion, je me plie aux amusants jeux-café puis tiens la raquette haute à mon partenaire de tennis de table.

Le soleil montre le bout de ses rayons en milieu d’après-midi et je le laisse prendre soin de ma fatigue des six derniers mois.

Le soir venu, campée dans ma petite robe rouge, je fais mes premiers pas sur la piste de danse, scrutée par la gent masculine qui déjà convoite les rares jeunes femmes fraîchement arrivées.

Quand je viens me rasseoir, un jeune homme marocain, qui m’a renseignée ce matin au bureau des excursions, m’aborde. À chaque merci que je lui adressais pour les informations reçues, il m’avait répondu « Je vous en prie, c’est gratuit ». Instruit et aimable. Il s’appelle Khalil. Il aimerait qu’on discute un peu, dans sa chambre. Sans doute est-ce la règle du jeu. Comme je décline poliment, il me propose de m’emmener le jour suivant sur la place Djemaâ-el-Fna voir les charmeurs de serpents. Je lui signifie dans un sourire que, peut-être, plus tard.

Le lendemain matin, Khalil accourt sur la terrasse du petit déjeuner que je prends à l’aise. Je me suis trompée d’heure pour l’excursion qui démarre à l’instant vers la vallée de l’Ourika. Un léger frisson me parcourt le bras qu’il a saisi pour m’emmener vers la Jeep où l’on n’attend plus que moi.

La route qui mène à la vallée est belle et nous dévoile des villages de maisons d’adobe incrustés au flanc de chaque colline. Beige, rouge, ocre alternent et se complètent pour rendre toute la palette des tons de la terre de ce pays enchanteur.

Dans un village berbère, un jeune garçon s’accroche à mes pas pendant toute la visite. Il est peiné que je ne veuille pas lui acheter le dromadaire d’osier qu’il me présente. Je bavarde avec lui. Quand il apprend que je suis célibataire, il me demande en mariage. Il veut qu’on nous prenne en photo et me donne son adresse pour que je la lui envoie.

Pour clore le périple, on nous offre le thé à la manufacture de tapis : dix, vingt sont déroulés, tous superbes. Celui qui me plaît vaut quarante mille francs belges. Aucune vente n’est conclue, nous repartons.

Le même soir, je trouve Khalil à la porte de forme ogivale qui encadre l’entrée du grand salon. Il fume une cigarette, il se plante devant moi :

— Bonsoir Iléna, es-tu disposée à m’accompagner pour une promenade apéritive ?

J’y consens, pour découvrir un peu la ville en compagnie d’un garde du corps indigène. Il m’apprend qu’ici, les Arabes, dont le langage est imagé, fleuri de métaphores poétiques, appellent les femmes « gazelle », est-ce ravissant. Qu’il est strictement interdit d’abattre un palmier, ainsi que de peindre sa maison dans un ton autre que le rouge ocre, la couleur de la terre. Que les chats, ces anges de ma vie, sont sacrés au Maroc. Longeant à ses côtés un haut mur en pisé, je désapprouve la pluie légère qui nous surprend. Il rit, heureux de cette bienfaisante manne céleste que j’estime malvenue à trois mille kilomètres de mon pays souvent gris et pluvieux. Nous marchons encore un peu à travers la ville, puis il me reconduit là où il m’a cueillie et rendez-vous est pris pour poursuivre notre promenade le lendemain.

À l’heure convenue le jour suivant, Khalil m’entraîne sur la place Djemaâ-el-Fna, cœur immense de la ville. Il commente toutes les ethnies que nous rencontrons : Bédouins, Berbères, Soudanais, nomades ou citadins. Partout des attroupements autour de musiciens des différentes ethnies, des Gnawas jouant du guembri : la musique est omniprésente. Un Sénégalais me propose ses peaux de serpent, ses œufs d’autruche, scorpions vivants et lézards desséchés, le Fkih les amulettes chargées de signes ésotériques qu’il confectionne. Un montreur de singes de l’Atlas, dont les facéties m’émeuvent, dispute sa clientèle au charmeur de cobras, je suis fascinée. D’agiles acrobates font et défont de mouvantes pyramides humaines. La parole magique des conteurs se passe de l’un à l’autre. Nous nous arrêtons devant une échoppe où sont savamment amoncelées des centaines d’oranges : un jus pressé nous rafraîchit au milieu de la foule bigarrée des spectateurs qui envahit la place à toute heure et la fait vivre au rythme de ses rires et de ses murmures. Au-dessus de la rumeur plane soudain la voix unificatrice du muezzin qui appelle à la prière. Je m’émerveille de cette vie bruissante, où se mêlent dans la joie badauds, citoyens et voyageurs.

À mes côtés, je découvre peu à peu un homme, quoique très jeune, cultivé, qui me parle avec fougue de son pays et de ses contrastes, où les femmes voilées en côtoient d’autres habillées à l’européenne, un homme profondément ancré dans les traditions de son pays.

La journée suivante, Khalil doit guider une excursion, j’en ai choisi une autre. Le souk rural, dans le Maroc profond, m’impressionne. Des dizaines d’ânes garés sur une aire de poussière, des tentes de fortune, à même la terre, où l’on coupe les cheveux, on rase les barbes. Je ne résiste pas aux supplications des vendeurs qui me harcèlent pour que je leur achète ce qu’ils me proposent.

Et le charme de ce Berbère dont on visite le moulin me surprend, je ne l’oublierai jamais, cet homme si beau dans son habit d’un bleu si pur.

À mon retour, je me précipite sur mes plus beaux atours, je veux faire honneur à la grande soirée marocaine de ce jour. Au souk, apparu pour nous autour du bassin de l’hôtel, j’achète plusieurs étoffes, rutilantes, et une ceinture.

Au dîner, c’est à peine si Khalil relève ma présence. À aucun moment, il ne me laisse croiser son regard. Sans doute évite-t-il que l’on remarque qu’un jeune homme marocain en service s’acoquine avec une Européenne. J’ai cependant l’audace d’aller frapper à sa porte une fois le repas terminé. Il me faut un chevalier servant, pour échapper à la meute de prétendants qui se pressent autour de moi, Khalil est intelligent et il est charmant.

Il me laisse entrer. Rudimentaire, sa chambre ne ressemble en rien à la mienne. Il a atterri le même jour que moi à Marrakech. En stage pour ses hautes études de tourisme, il remplace un employé au bureau des excursions, parti pour deux semaines. Il étudie à Tanger où il loge dès la rentrée, mais habite à Casablanca chez ses parents. Il parle trois langues en plus de la sienne : le français, l’anglais et l’espagnol. Je lui apprends que je vis depuis plusieurs années une riche aventure professionnelle : je mets mon art de l’organisation au service d’un théâtre itinérant, qui donne ses représentations à ciel ouvert ou, plus souvent, sous un chapiteau. La tâche est ardue, les moyens financiers manquent, mais je vis au quotidien une véritable histoire d’amour avec cette troupe et avec l’art devenu pour moi une passion. Khalil m’entreprend dès lors sur le Festival Maroc Arts qui se déroule en ce moment même dans les plus beaux endroits de la ville : musique, théâtre, conférences, expositions et cinéma.

La musique, surtout, l’enchante. Il est stupéfait que je n’aie jamais entendu parler du chanteur algérien Cheb Khaled et se met à fredonner les plus connues de ses chansons d’amour. Sa voix magnifique tournoie, dans la tiédeur du soir étoilé.

Nous passons une partie de la nuit à parler, à rire. C’est bon de l’entendre dire : « Il y a longtemps que je n’ai pas ri comme ça ! »

Il ose une étreinte. Puis un baiser.

Je ne lui dis pas : Khalil, tu as vingt et un ans, tu es musulman et tu me troubles profondément.

Il est tendre et sensuel. Sa sensibilité exacerbée me touche : le blanc, c’est la couleur de l’innocence, pour lui c’est la couleur du mensonge, car rien n’est innocent. Sa lucidité sur la vie le mène parfois jusqu’au cynisme. Viril, il ne supporte pas que je me fasse du souci pour lui. Je voudrais connaître sa maison, son village où les nuits sont si belles qu’il préfère ne pas dormir. Il a de grands yeux noirs, des cheveux noirs, une âme un peu noire aussi. Il chante de sa belle voix grave, si grave pour un homme si jeune, des chansons de son pays, sur l’oreiller, rien que pour moi.

Nuit entière d’amour avec Khalil.

Instants suspendus, privilégiés. Nous avons si peu de temps…

Khalil doit se lever à six heures, il part pour deux jours avec un groupe. Je lui dis : « À mercredi ». Il me répond : « Peut-être ». Plaisante-t-il ? Il a dormi une heure, je rentre chez moi en dormir deux.

S’il ne me revenait pas ? J’ai envie de ses bras. Je voudrais passer toutes les nuits ici avec lui.

Aujourd’hui, je visiterai les superbes tombeaux saâdiens, au cœur de la ville. Mais l’excursion à Essaouira prévue pour le lendemain a été annulée, faute d’inscrits en nombre suffisant. Je suis d’humeur furieuse. Mes nouvelles amies françaises sont parties pour trois jours. Khalil n’est pas là. Tomberais-je amoureuse de lui ? Déjà, je pense à venir le voir à Tanger lorsqu’il aura repris les cours. J’ai envie d’apprendre sa langue, qui sonne si joliment dans sa bouche quand il chante.

Je me résous à m’accommoder d’un compagnon de fortune pour ne pas me rendre seule à Essaouira « la blanche ». Le taxi est âprement négocié pour parcourir les deux cents kilomètres qui nous séparent de la côte.

Sur le trajet, Michel n’arrête pas de parler, tout en se rapprochant ostensiblement de moi sur la banquette. Le taxi file dans la plaine aride où je ne distingue aucune forme de vie, des nuées de sable se soulèvent à notre passage. La parole ininterrompue de mon coéquipier me soustrait au défilement du morne paysage et je suis emportée vers la couche de ma nuit secrète… La voix mélodieuse de Khalil m’accompagne de ses accents graves. Déjà, je suis tristement consciente qu’il faudra nous quitter.

Je regrette rapidement d’être partie avec cet homme inintéressant avec qui je devrai déjeuner.