A tous ceux qui t'ont fait du mal - Valérie Narval - ebook

A tous ceux qui t'ont fait du mal ebook

Valérie Narval

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Opis

Récit touchant relatant le quotidien d'une victime de harcèlement moral"Ce livre, je le dédie à toutes les victimes des pervers narcissiques, des harceleurs moraux comme on les appelle plus communément. Ils sont partout : à la maison, au travail, à l'école... et vous réduisent au silence pour mieux vous détruire. Ce n’est pas ni un phénomène de mode, ni une fatalité ; c’est un fléau qu’il faut dénoncer et combattre."Le second roman de Valérie Narval relate avec force les pressions psychologiques éprouvées par son personnageCE QU'EN PENSE LA CRITIQUE - "Poignant." (L'Avenir)A PROPOS DE L'AUTEUR Depuis toujours, Valérie Narval aime lire et écrire. C'est donc tout naturellement qu'en 1989, elle entame des études littéraires. Soucieuse de maîtriser plusieurs langues, elle délaisse le français au profit du néerlandais et de l'anglais. En 1993, l'auteur obtient son diplôme de philologue germanique à l'ULB. Tout au long de sa carrière professionnelle, elle privilégie les fonctions qui lui permettent de communiquer. Aujourd'hui, elle travaille comme Business Analyst dans le département informatique de la première banque privée belge.EXTRAIT Bonjour Ève,Ça fait longtemps maintenant qu’on ne s’est plus vues. Pourtant, je pense à toi presque tous les jours : chaque fois que je croise une Peugeot 206, chaque fois que je m’épile (ne ris pas), chaque fois que j’aperçois Madeleine, que tu ne connais même pas. Tant de choses me ramènent à toi.Tu m’as raconté ta vie parce que, pour une fois, quelqu’un te comprenait. Pas pour que tout le monde sache.Je sais.Et avec le temps, ta douleur est devenue la mienne. Aujourd’hui, je ne la supporte plus. Je veux parler pour toi, en ton nom puisque tu ne peux plus le faire à présent. En aurais-tu d’ailleurs un jour été capable ?Veux-tu bien m’accompagner, regarder par-dessus mon épaule, me corriger si j’oublie des choses importantes à tes yeux ? Cette histoire est la tienne, alors, s’il te plaît, guide-moi.

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Avant propos

Le récit qui va suivre est inspiré des confidences qui m’ont été livrées par une femme exceptionnelle, comme il y en a des milliers. Peut-être même des millions. Peut-être même était-ce vous ?

À partir de ses douleurs et de ses émotions, j’ai tenté d’imaginer ce qu’avait pu être son quotidien : son milieu familial, son adolescence, ses peines et ses angoisses. Ses joies, aussi, quand parfois la vie lui offrait un répit.

Quant aux personnages qui l’entourent, vous les avez peut-être côtoyés. Il en existe beaucoup comme eux, qui utilisent sans même s’en rendre compte les mots comme on manipule un scalpel qui découpe, presque chirurgicalement, chaque centimètre carré de votre amour-propre.

Observez bien autour de vous : nous avons tous des parents, des connaissances, des collègues qui leur ressemblent ; des gens dont on sait instinctivement qu’il vaut mieux être « avec eux » que « contre eux », des Dragons. Qu’est-ce qui a bien pu les rendre aussi méchants ? Leur vécu, leurs frustrations, ou le mal qu’on leur a fait ? Quoi que ce soit, ça ne donne pas à ces Dragons le droit de se venger impunément sur des êtres plus faibles qu’eux, incapables de se défendre. Et pourtant, cela arrive si souvent ! Et avec notre assentiment, qui plus est, car, sans être lâches, nous n’avons pas souvent le courage de nous interposer.

Rappelons-nous, cependant, que tout ce que nous faisons, tout ce que nous disons, ou taisons, influe sur ceux qui nous entourent.

Personne n’est à l’abri d’être un jour un bourreau.

Personne n’est à l’abri d’être un jour une victime.

Comme beaucoup d’autres, j’ai traversé de nombreuses épreuves et j’aurais pu devenir un de ces Dragons. D’ailleurs, j’ai été comme eux. Mais j’ai eu beaucoup de chance, car j’ai rencontré des êtres formidables qui m’ont réconciliée avec ce que d’aucuns appellent the bright side of life, le côté lumineux de la vie.

Aussi improbable que cela puisse paraître, Ève fait partie de ces êtres. Elle m’a permis de donner, de lui donner le meilleur de moi-même.

Prologue

Bonjour Ève,

Ça fait longtemps maintenant qu’on ne s’est plus vues. Pourtant, je pense à toi presque tous les jours : chaque fois que je croise une Peugeot 206, chaque fois que je m’épile (ne ris pas), chaque fois que j’aperçois Madeleine, que tu ne connais même pas. Tant de choses me ramènent à toi.

Tu m’as raconté ta vie parce que, pour une fois, quelqu’un te comprenait. Pas pour que tout le monde sache.

Je sais.

Et avec le temps, ta douleur est devenue la mienne. Aujourd’hui, je ne la supporte plus. Je veux parler pour toi, en ton nom puisque tu ne peux plus le faire à présent. En aurais-tu d’ailleurs un jour été capable ?

Veux-tu bien m’accompagner, regarder par-dessus mon épaule, me corriger si j’oublie des choses importantes à tes yeux ? Cette histoire est la tienne, alors, s’il te plaît, guide-moi.

J’ai peur de ne pas être à la hauteur.

L’Arc-en-ciel

Le savez-vous ? Chaque être humain naît nimbé d’un arc-en-ciel.

Un arc-en-ciel, un arc dans le ciel, un arc multicolore qui nous entoure et nous protège, comme le ferait un bouclier. Il grandit en même temps que nous, toujours ajusté, ni trop grand, ni trop petit.

Chaque couleur, de la plus vive à la plus froide, chasse vers le firmament les ombres tristes des nuages.

De temps à autre, des orages violents peuvent altérer son éclat. Mais dès que revient le soleil (le gazouillis d’un oiseau, le rire d’un enfant), l’arc-en-ciel absorbe toute la lumière pour rayonner à nouveau d’un feu vital, plus puissant qu’avant.

Chaque nuance a son rôle à jouer pour que puisse s’exprimer notre vraie couleur : celle que nous renvoyons vers le monde extérieur. Aucune n’est prépondérante, il n’y a pas de hiérarchie entre elles et, tel un caméléon, notre arc-en-ciel varie sans cesse, suivant scrupuleusement l’état d’esprit dans lequel nous nous trouvons.

S’il n’y a pas de hiérarchie, il y a tout de même des « affinités » : l’ordre des couleurs dans l’arc n’est pas tout à fait le fruit du hasard. Je m’explique :

Le rouge : le ton par excellence de l’amour charnel, de la passion, de la fusion. Il domine l’arc-en-ciel et nous pousse vers les autres. Il est responsable de notre irrépressible envie d’aimer et d’être aimé. Il est Éros ! Quoi que la vie nous réserve, toujours nous cherchons l’âme sœur, l’homme ou la femme dans les yeux de qui nous nous sentons belle ou beau. Sommes-nous ébranlés par une déception amoureuse ? La passion resurgit d’un sourire et notre cœur redémarre au quart de tour. Le rouge est le moteur de la vie.

L’orange symbolise l’amour des parents pour leurs enfants. Calfeutré entre le rouge et, vous l’aurez compris, le jaune, il se renforce à mesure que notre fierté envers notre progéniture croît. Il est parfois mis à mal lorsque nos chères têtes blondes se révoltent, mais nous pardonnons sitôt que nos rejetons nous avouent qu’ils nous aiment ; une confession souvent déguisée dans un : « j’ai besoin de toi ». Bien sûr, tout le monde n’a pas de descendance. La place réservée à l’orange est, dans ce cas, plus ténue. Cependant, bien souvent, les couples sans enfant s’éprennent de ceux des autres, de sorte que cette couleur peut, à l’occasion, se développer malgré tout.

Le jaune qui symbolise la vitalité, la joie de vivre, la vigueur, le soleil lui-même ! Cette couleur-là se nourrit de nos succès, des petits bonheurs quotidiens, de nos bonnes actions, de tout ce qui nous fait du bien et du bien que nous faisons autour de nous. Lorsqu’il atteint son paroxysme, le jaune nous donne la pêche (jaune, bien sûr) et nous permet de déplacer des montagnes. Rien ne nous résiste ! D’ailleurs, ce n’est pas un hasard s’il est situé au centre de l’arc-en-ciel : il est à la fois tributaire des autres teintes et, en même temps, il irradie celles-ci pour les soutenir, en cas de besoin. Mais attention, il faut lui consacrer une attention toute particulière, le surveiller : écouter notre corps, pratiquer un sport si on a trop de vigueur, ou ralentir quand c’est nécessaire, car, sans cette énergie, nous ne sommes rien. Sans cette lumière vitale, les ombres gagnent.

Le vert qui représente l’estime de soi : il résulte du brassage permanent du jaune, la vitalité et du bleu qui correspond à notre amour envers nos propres parents. Ce mélange, parfois explosif, développe l’amour-propre. Au cours de notre vie, nous passons en revue la palette complète des verts, qui va du turquoise lorsque nous correspondons aux souhaits de nos parents et que notre personnalité se rapproche de l’image qu’ils se font de nous, jusqu’aux limes si proches du jaune lors de nos crises d’adolescence et de nos velléités autonomistes. Atteindre le vert « neutre », celui dont on pourrait dire qu’il évoque l’équilibre est un exercice de haut vol, car le vert se promène sur un fil, tel un funambule dont le balancier oscille sans cesse entre les deux couleurs qui le côtoient. Lorsqu’enfin nous avançons fièrement sur le câble tendu, la perche à l’horizontale, c’est parce que nous sommes parvenus à établir la distance nécessaire avec le bleu, du moins celle qui nous convient, sans avoir cédé entièrement au jaune. Beaucoup de gens, hommes et femmes, continuent à correspondre au souhait de leurs parents bien au-delà de l’âge adulte, même si leurs aspirations personnelles les emmenaient ailleurs, vers un autre « soi ». Dans ce cas, le balancier penche, parfois même inconsciemment, vers le bleu. D’autres vivent mal une rupture familiale, ce qui se traduit par une prépondérance du jaune. À tout moment, il faut rester concentré pour éviter le déséquilibre.

Le bleu, une couleur de base à laquelle est associé l’amour filial : comme je viens d’y faire allusion, il matérialise ce que nous ressentons envers nos parents. C’est une couleur qui évolue très fort au cours de nos quinze premières années, passant progressivement du bleu nuit profond et intense, signe de notre confiance infinie envers ceux qui nous ont donné la vie, qui nous choient et qui nous élèvent, au bleu clair le plus pâle lorsque nous les mettons en question. L’attitude des parents (que nous sommes peut-être devenus un jour !) est déterminante dans l’intensité du bleu. De leur « dose » d’orange, dépend la nuance de notre bleu. C’est une interaction subtile et délicate.

Le violet matérialise notre environnement : nos collègues, notre emploi, nos loisirs, tout ce qui n’a pas trait directement à nos sentiments envers des proches, mais qui peut profondément influencer notre vie. Vivre dans une maison avec jardin ou dans un appartement délabré ? Être entouré de collègues souriants ou de collègues névrosés ? Vivre de sa passion ou gagner un salaire intéressant en exerçant une profession que l’on n’aime pas ? Tout cela joue nécessairement sur notre moral.

Il est important de bien comprendre que l’arc-en-ciel n’est pas statique, bien au contraire. Tout ce qui nous arrive, que l’on soit acteur ou spectateur, influence la prédominance d’une couleur ou d’une autre, pour éventuellement atteindre les extrêmes. Et si une teinte faiblit, suite à un déboire, à une méprise, à une agression, peu importe, les autres s’unissent pour soutenir la voûte dans son ensemble, jusqu’à ce que l’équilibre soit à nouveau rétabli.

Nous pouvons donc, tour à tour, afficher notre rouge, lorsque nous voulons séduire, puis devenir très « maternants » dès la venue au monde de nos enfants, auquel cas notre orange sera plus affiché. Ensuite, nous pouvons virer au violet dès que nos préoccupations s’orientent davantage vers notre carrière professionnelle.

Mais que se passe-t-il lorsqu’une couleur vient à manquer ?

Se peut-il qu’elles disparaissent toutes ?

Bleu

L’amour associé aux parents

Souvenez-vous, le bleu est la couleur de l’amour parental, de ce que nous ressentons pour nos parents au sens large : nos géniteurs ou toute personne assimilée (des parents adoptifs aiment leur enfant de la même manière que des parents biologiques), mais aussi nos frères et sœurs, oncles et tantes, cousins, cousines, beaux-pères ou belles-mères issus de secondes noces, etc. La force de leur amour façonne, de manière durable, une des arches de notre arc-en-ciel.

Plus nous sommes aimés, plus l’arche est solide et mieux elle résiste aux assauts de la vie.

Mais de quel amour parlons-nous ?

***

— C’est une fille, Madame ! annonce la gynécologue, un sourire encourageant sur les lèvres. Toutes mes félicitations. C’est un beau bébé.

Dès la première seconde de vie terrestre, le bleu d’Ève s’embrase comme un feu de joie. De longues flammes vibrantes se reflètent sur les murs de la salle d’accouchement, en ricochant comme autant d’échos, irradiant de leur vigueur tout être présent dans la pièce. Les capteurs sensoriels du nouveau-né sont activés au maximum. À l’odeur, à la voix, l’enfant repère, parmi toutes les personnes qui l’entourent, celle qui compte le plus pour elle : sa mère pour laquelle elle éprouve instantanément une infinie tendresse. Dans le cœur d’Ève, le lien est établi. Dans son arc-en-ciel, le bleu s’arc-boute et prend une teinte incroyablement profonde. La Vie peut commencer !

Les premiers vagissements retentissent, comme un grand cri de défi. Les petits yeux aveugles d’Ève s’ouvrent et se ferment. Ils sont bleu foncé, bien sûr, comme les yeux de tous les bébés.

Très vite, le froid de la pièce s’abat sur elle comme une main glacée qui étreint son petit cœur et fige ses poumons. L’enfant est désorientée, paniquée de se retrouver ainsi loin de la chaleur du ventre. Ses cris redoublent. Elle appelle sa mère, cette femme de qui elle attend tant de choses, cette femme de qui elle attend tant d’amour.

Cette femme qui ne tend pas les bras pour calmer ses pleurs.

Louise, comme pétrifiée, regarde avec embarras cette petite boule de chair et de sang qu’on a malgré elle déposée contre son corps. Une main, enfin, touche le bébé qui s’agite doucement. Louise tente de lui sourire, mais n’y parvient pas. La commissure de ses lèvres s’étire tout au plus pour former une grimace tandis qu’elle dévisage son enfant.

Les infirmières ne lui laissent cependant pas le temps de l’observer davantage. Elles emmènent le nourrisson pour les premiers soins.

Cela donnera peut-être à la mère le temps de se remettre du choc de la naissance.

Mais le problème de Louise n’est pas là. Les paroles de la gynécologue résonnent encore dans son cerveau et la paralysent : « une fille ! » Elle qui avait tant rêvé d’un garçon ! Elle ne l’a d’ailleurs jamais caché. Quel est donc ce tour pendable que lui joue la vie ? Que va-t-elle faire de cette enfant qu’elle devine déjà fragile et geignarde ? Dans son imaginaire, un garçon grimpe aux arbres, court partout. Un garçon, c’est vivant, et il aime sa maman. Mais une fille, ça pleure, ça passe des heures à se coiffer et à se regarder dans le miroir, et quand elle grandit, elle vous repousse et se pose en rivale dans le cœur de son père.

Vraiment, elle n’a pas envie d’élever une fille !

Dès son retour dans sa chambre où l’attend déjà le berceau de plexiglas au fond duquel dort sagement son enfant, cette mère frustrée pleure de colère. Une dépression post-partum fulgurante !

Même Jean, son mari, penché tout sourire au-dessus du couffin, ne parvient pas à la calmer. Il a beau attirer son attention sur la frimousse adorable qui dépasse des draps, sur les minuscules petits doigts qui se serrent et se détendent sur le vide, sur les réflexes saccadés qui agitent le petit corps, il n’arrive à rien. Louise détourne le regard et broie du noir.

Alors, il fait le vide dans son esprit, ignorant pendant quelques secondes la déception de son épouse, et contemple avec douceur et compassion sa petite Ève. Pour tout dire, c’est lui qui a choisi le prénom, dans l’urgence. Louise n’a pas été capable d’en proposer un spontanément. Jean est venu à son secours : Ève, la première femme du monde, tout un symbole.

Dans sa bulle de silence, Jean admire son enfant avec tout l’amour dont il est capable. Avec pitié, aussi, car il sent bien que les deux femmes de sa vie prennent d’emblée un mauvais départ, alors que l’amour d’une mère est si important. Il ferme les yeux devant ce visage d’ange et se jure intérieurement, là, à la maternité, quand le cœur d’Ève ne bat que depuis quelques heures, de l’entourer, de la chérir et de la choyer.

Mais cela suffira-t-il à la protéger des affres qui l’attendent ? Rien n’est moins sûr.

Dès la sortie de la clinique, Louise se ressaisit. Elle a de la ressource et trouve une solution qui pourrait la satisfaire : Ève ne sera fille qu’aux yeux de l’état civil. Les choses peuvent être simples après tout. Il suffira de l’habiller et de l’éduquer comme un garçon : les cheveux de l’enfant seront coupés court ; pas de jupes, afin de ne pas mettre en évidence sa féminité ; on ne lui offrira que des jeux « virils ». De toute façon, personne ne s’interrogera sur ce qui se trame derrière les murs de son foyer. Les instituteurs et les copains de classe considéreront Ève comme un garçon manqué – une expression on ne peut plus juste dans son cas –, pas comme une fille « contrariée », comme on contrariait les gauchers autrefois.

Si une poupée, ou une dînette, ou des bijoux de pacotille pénètrent, par le fait d’une grand-mère ou d’une amie, dans l’enceinte de la forteresse, il est remisé après quelques semaines de jeu. Louise convainc habilement Ève de ne plus s’y intéresser, en lui proposant d’autres activités ou en insistant sur la futilité de tels objets. Ils peuvent néanmoins orner les étagères de sa chambre, mais ils ne servent pas à s’amuser.

Petit à petit, Ève se conforme à l’image que sa mère lui renvoie d’elle-même. Elle délaisse les poupées au profit des crayons de couleur ou du petit train de bois. Même si parfois, elle rêve de Barbies et de princesses, de contes de fées et de douceur.

Dans l’éducation de Louise, l’expression de la souffrance n’a pas sa place. On ne s’apitoie pas sur soi-même. On rebondit, toujours. Elle-même ne s’octroie d’ailleurs pas le droit de se plaindre. Ève, dont les yeux quémandent seulement parfois un peu de tendresse, ne reçoit pas de câlins, ni quand elle se blesse ni quand elle est triste. Elle n’a pas le droit de pleurer, pas le droit de rechigner. Un pansement si le sang coule et la vie reprend son cours. Élevée à la dure, elle apprend vite à refouler ses émotions, ses peines, ses frayeurs. Sauf dans les bras de son père dont les démonstrations d’affection sont toujours un doux moment. Il la rassure quand l’orage gronde, la calme quand les orties lui brûlent les mollets après avoir été jouer dans les hautes herbes. Dans cette famille, c’est un peu comme si les rôles étaient inversés : un père maternant qui console et encourage, une mère paternante (bien sûr, ce mot n’existe pas !) qui endurcit Ève.

Et même si certaines choses dérangent Jean, il fait confiance à son épouse. Dans la tradition populaire, ne dit-on pas qu’une mère sait toujours ce qui est bien pour son enfant ?

Mais tout de même…

Ce père, qui s’afflige parfois de voir son épouse si insensible, devrait davantage écouter son instinct « paternel » (une notion dont l’existence, même de nos jours, fait débat dans le monde scientifique. Comment, dans ce cas, imaginer qu’un homme de sa génération, car Jean est né à la fin des années mille neuf cent quarante, puisse se revendiquer d’une « intuition » qui n’est pas encore, ou si peu, acceptée aujourd’hui, et remettre en question un dogme établi depuis la nuit des temps ?). Comment imaginer qu’il intervienne dans l’éducation quotidienne de sa fille ?

Quand Antoine naît, la vie de la petite fille de deux ans à peine se complique. Il n’y a définitivement plus de place pour la féminité dans cette famille. De plus, Ève passe au second plan : sa mère focalise désormais toute son attention sur le petit garçon.

Maintenant que Louise a un fils, elle peut enfin devenir une mère.

À partir de ce jour, Louise, sans doute inconsciemment, va mettre encore plus de distance entre elle et Ève, qui va progressivement s’en rendre compte et en souffrir. L’enfant se pose des questions, sans pouvoir y répondre, bien entendu. Elle se demande comment mériter à nouveau l’attention de sa mère. Mais comme elle n’a pas l’habitude de montrer sa peine, elle la tait. Elle réfléchit, mais ne trouve pas de solution.

Il faut bien comprendre que pour Ève, Louise c’est maman, la seule qu’elle ait. Quoi que fasse sa mère, elle reste, pour la petite fille, l’être de référence par excellence, celle qui a toujours raison et à qui l’on veut plaire à tout prix. Si maman se fâche plus souvent et punit Ève, c’est sûrement parce qu’elle a fait quelque chose de mal. Et comme personne dans la maison ne proteste vraiment contre les réactions de colère ou d’impatience de Louise, fatalement, c’est qu’elles sont justifiées et qu’Ève mérite la sanction.

Le silence de l’entourage est un poison terrible, inodore, incolore et insipide, indétectable, mais d’une efficacité redoutable !

L’indifférence de Louise à l’égard d’Ève croît de jour en jour, à mesure que le petit frère grandit et ravit le cœur de sa maman. Alors, la petite fille, pour se protéger, se rétracte, rentre dans une coquille imaginaire et disparaît peu à peu. Elle se fait oublier. Pourtant, elle voudrait qu’on l’aime encore, comme avant. Mais Louise a maintenant un autre centre d’intérêt. Heureusement que Jean est là pour continuer à témoigner à sa fille toute l’affection qu’elle mérite. Mais papa, ce n’est pas maman. Ève va graduellement intégrer l’idée, insoutenable, qu’elle est une erreur dans le paysage affectif familial, sauf pour son père, heureusement.

Grâce à l’amour de Jean, les heures difficiles, de doute et d’inquiétude, semblent moins lourdes à supporter. Lors des moments de bonheur où il s’occupe d’elle, la fillette réapprend à sourire. Peut-être a-t-elle même ri à quelques occasions. Ces instants magiques ne durent jamais assez longtemps, hélas, mais suffisamment pour que le monde paraisse plus beau, le temps d’une histoire, d’un jeu de société, ou de se prendre pour une coiffeuse et de bien lisser les mèches de la chevelure paternelle. Pendant ces pauses sans angoisse, Ève redevient une petite fille. Elle se détend et se dit qu’il n’est pas encore temps de disparaître complètement. C’est grâce à ces moments-là qu’elle continue à y croire.

Le bleu d’Ève avait maintenu une teinte soutenue jusqu’à présent. Même si Louise était dure avec elle, la petite fille ne se sentait pas pour autant rejetée. Du moins n’en avait-elle pas conscience puisqu’elle n’avait pas de point de comparaison. Mais depuis peu, la situation se dégrade. Le bleu pâlit à mesure que Louise se désintéresse d’Ève. Un sourire du père ou du petit frère parvient à recolorer la voûte bleutée. Mais quelques fissures lézardent la structure. Attention Ève !

Une fois scolarisée, Ève n’obtient pas de résultats extraordinaires. Louise, avec un certain mépris, laisse sous-entendre que sa fille n’est peut-être pas très intelligente, après tout. Une distance supplémentaire s’installe entre elles. Louise « accepte » un peu trop facilement l’idée que sa fille ne réussira sans doute rien de grand. L’enfant sent bien que sa mère n’est pas fière d’elle, alors, en cachette, elle pleure, non pas de rage ou de colère, mais de honte d’être aussi bornée. Elle a si peur de décevoir, alors, elle redouble de concentration en classe ou quand elle fait ses devoirs. Elle se promet d’y arriver.

Graduellement, Ève se fait à l’idée que de toute façon, elle n’arrivera jamais à retenir sa leçon, ses tables de multiplication, ses règles d’orthographe. Elle est bien trop bête pour ça. Tout se mélange sans cesse dans sa tête.

Sa mère a raison, elle est nulle, même si elle ne le dit pas comme ça !

Tandis qu’Antoine, même en bas âge, montre très tôt des talents incroyables ! En réalité, il a un développement tout à fait normal, mais la moindre avancée, le moindre progrès sont exagérément glorifiés, ce qui donne l’impression au reste du monde que ce garçon est un génie, toujours en avance sur les autres. Il est admirable – comprenez qu’on doit l’admirer. Mais, surtout, il est l’objet du désir de sa mère, le centre de toutes les attentions.

Le déséquilibre va croissant, mais Ève, heureusement, est encore trop petite pour s’en rendre compte. Tout ce qu’elle sait, c’est qu’elle doit travailler plus dur si elle veut faire plaisir à sa mère. Et, parfois, le miracle se produit quand elle rapporte un contrôle réussi ; Louise, alors, se radoucit. Le scepticisme reste toujours de mise, mais enfin, pour une fois, elle parvient à féliciter sa fille, du bout des lèvres, et pour une fois le petit cœur de l’enfant bat plus vite.

Étonnamment, frère et sœur s’entendent bien. Mais ont-ils vraiment le choix ? En cas de conflit, Antoine obtient toujours gain de cause, même s’il n’en demande pas tant. Du coup, Ève a adopté des mécanismes de prudence : elle cède son jouet avant que son frère ne le réclame, par exemple. S’il lui fait mal, elle tente d’en parler à sa mère et si ça ne marche pas, elle se confie à son père. Mais bien souvent, elle pardonne avant même d’avoir osé en discuter : il est si petit, d’ailleurs ses coups ne font pas vraiment mal. C’est, en tout cas, ce qu’elle entend quand elle tente de se plaindre. Et finalement, pour ça comme pour le reste, elle acceptera les paroles de sa mère comme la vérité vraie.

En dehors du foyer familial, Louise a un frère, Rémy, à qui la famille rend visite de temps à autre.

Ève n’aime pas Rémy.

Mais Rémy aime beaucoup cette drôle de gamine d’environ six ans maintenant, habillée comme un garçon. Lorsqu’elle mettait encore des langes, il s’amusait à lui tapoter les fesses. Désormais, dès qu’il le peut, il la prend sur ses genoux et lui chatouille la frimousse de ses vilains doigts potelés. La peau de l’enfant est si douce au toucher, si lisse. On dirait un carré de soie. Le bonhomme ferme à moitié les yeux pour jouir sordidement de ses caresses. Des images lubriques défilent dans son esprit. Il oublie où il est, oublie la présence de Louise. Pour garder sa proie auprès de lui, il lui emprisonne un bras et serre plus fort son étreinte. La pauvre petite, mal à l’aise, se fige, pâlit. Son ventre se crispe de façon incontrôlable. La nausée n’est pas loin, mais elle n’ose pas bouger. Elle ne comprend pas bien ce qui lui arrive ni pourquoi elle est malade. Elle sait seulement qu’elle voudrait s’enfuir. Mais que dirait sa mère si elle commençait à se débattre ?

Une larme silencieuse coule sur sa petite joue livide et fait sortir le sale type de sa transe. Il la relâche un instant, s’assure que personne n’a rien vu