À la ferveur de nos nuits - Alizée Seny - ebook

À la ferveur de nos nuits ebook

Alizée Seny

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Opis

Insomniaque, Élise, une jeune et très prometteuse peintre, passe la plupart de ses nuits à errer sans véritable but dans les rues de Londres…Au fil de ses promenades nocturnes, des rencontres s’enchaînent, l’étonnent et, souvent, la fascinent. Petit à petit, des certitudes tombent, des brèches s’ouvrent. Et c’est d’un compagnon de route, artiste insomniaque comme elle, que viennent les mots qui soulagent et bousculent sa solitude. Progressivement, Elise reprend goût à la vie...Alizée Seny nous livre une histoire entre conte et roman, étayée de surprises et de personnages dont les humeurs et les vies intérieures sont décrites avec justesse et réalisme. On sympathise avec eux, on éprouve avec eux, on renaît avec eux. Fort contemporain, ce livre est cohérent, vrai, quelques fois douloureux mais beau.La jeune auteure nous entraîne dans une aventure urbaine chargée de sens, d’humanité et d’espoir.EXTRAITDans le taxi qui nous emmenait vers le Whisky Mist — le célèbre club où il avait décidé de fêter son anniversaire —, Oliver ne cessa de parler du déroulement de la soirée, de ses invités et de bien d’autres choses. Je l’écoutais d’une oreille distraite, trop occupée à chercher des médicaments dans mon sac, pestant contre la dizaine de poches plus complexes que pratiques. J’entendis enfin s’entrechoquer les précieuses pilules, sans lesquelles je ne mènerais sans doute pas ma barque aussi bien. Je pris deux comprimés et les avalai discrètement. En vain. Oliver m’observait, la mine réprobatrice :— Tu es sûre que tu en as encore besoin ?— Si tu savais... me contentai-je de répondre, heureuse de voir le Whisky Mist se dresser devant nous, échappant ainsi à un énième sermon.CE QU'EN PENSE LA CRITIQUEUn roman touchant écrit par une jeune auteure belge au talent prometteur. -Pascal Étienne,Branchés cultureÀ PROPOS DE L'AUTEURNée en 1996 et originaire de Floreffe (Belgique), Alizée Seny se destinait d’abord aux métiers de la communication avant de bifurquer vers le monde de la santé et du bien-être. Passionnée de cinéma, de musique et de littérature, c’est déjà grande adolescente qu’elle a fait ses premiers pas comme rédactrice et critique d’art. Elle s’implique aussi personnellement dans ces disciplines créatives et, comme par hasard, dans le dessin et la peinture de surcroit. Alizée, Elise... Elise, Alizée ? C’est un léger vent tropical qui caresse la joue et vous invite à changer d’air. Inspirez et lisez la douce Alizée.

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Sois vent, rêve, cendre et néantSois nuit, noir, âme et souhaitEt glisse, et flotte, et vois sans être vu,Ici, là-bas, ni un ni autre, entre deux.

NEIL GAIMAN

Prologue

Midnight in London1

Parfois quand les nuits sont trop longues,mon esprit indocile rôde en des lieux dangereux.J'essaie de le retenir, il se moque de mes craintes.

JAQUELINE HARPMAN

Rien de nouveau sous la lune… Le monde sombrait peu à peu dans les abysses d’un sommeil peuplé de rêves et de cauchemars, tandis que moi, j’errais dans les rues de ma ville… Londres. La nuit, je renaissais de mes cendres, tel un phénix, et mon esprit éveillé explorait sans relâche un univers fabuleux, entre la vie et la mort. Le royaume nocturne de tous les possibles, où tout restait à créer.

Rien de nouveau sous la lune… Je suis toujours là… Je ne suis plus qu’un fantôme, mais je suis toujours là. Une ombre vigilante se dévoilant dès le crépuscule, prête à côtoyer la plus douce des illusions que la nuit avait à offrir : l’illusion de vivre.

Rien de nouveau sous la lune… Je suis toujours en vie, enfin, je crois…

1 Minuit à Londres

Nuit #1

Un inconnu dans la nuit

I know you, I walked with you once upon a dreamI know you, the gleam in your eyes is so familiar a gleamYet I know it's true that visions are seldom all they seem

SLEEPING BEAUTY2

Autour de moi, le silence. Seul le clapotis des gouttes d’eau au fond de l’évier brisait de temps à autre cette quiétude qui me mettait presque mal à l’aise. Assise au centre de mon atelier, j’observais l’immense toile blanche devant moi, dressée telle une muraille infranchissable. Tout autour, des pots de peinture aux mille couleurs gisaient sur le sol, attendant que je daigne y tremper un pinceau. Pourtant, cela ne dépendait pas de moi. L’inspiration m’avait quittée depuis quelque temps, faisant place à une colère sourde à laquelle se mêlait une mélancolie infinie. Je jetai un regard à mes mains tremblantes et les posai sur mes cuisses pour contrôler leurs soubresauts intempestifs.

— Mais qu’est-ce qu’il t’arrive, Élise ? lançai-je à voix haute en déposant mes brosses.

Ça ne servait à rien de s’obstiner, je n’arriverais à rien ce soir. Je soupirai et rejoignis mon chat sur le canapé du salon. Aussitôt, Antoinette vint s’allonger sur mes genoux et glissa sa tête entre mes doigts. Je fermai les yeux, et tentai de m’imprégner du calme de cette douce nuit de printemps. En vain. Mon esprit resta prisonnier de sa tourmente.

Trois coups à la porte ébranlèrent le silence de l’appartement. Je posai Antoinette à terre, me levai d’un bond et attrapai au passage la bougie que j’avais préparée sur le guéridon.

Je l’allumai avant d’ouvrir à mon meilleur ami.

— Bon anniversaire, Ollie ! m’exclamai-je.

— Merci Éli ! s’écria-t-il, un peu surpris.

Je lui tendis la bougie qui manqua de le brûler au passage.

— Souffle et fais un vœu, lui intimai-je. Désolée, je n’avais plus de bougies d’anniversaire, alors j’ai improvisé avec les moyens du bord.

— Ce n’est pas grave ! C’est très bien comme ça, rigola-t-il avant de souffler.

— Alors ? Quel est le vœu de tes vingt-quatre ans ?

— Si je te le disais, il n’aurait plus aucun sens, répondit-il, mystérieux.

Je fis la moue et l’invitai à entrer.

— Tu as intérêt à être prête, me dit-il en examinant mon tablier taché d’un air désapprobateur. Les autres nous attendent déjà au Whisky Mist…

Je déboutonnai alors mon tablier pour laisser apparaître la petite robe bleu marine que j’avais choisie pour l’occasion.

— J’ai pris de l’avance pour éviter que tu râles une nouvelle fois à cause de mon incapacité à être à l’heure. C’est bon, on peut y aller !

— En effet, ça change du tablier ! Sans rire, ta robe te va à ravir…

— Ah ! J’allais presqu’oublier !

Je retournai dans ma chambre pour récupérer un petit paquet emballé de papier doré. Oliver me regarda traverser la pièce, le regard sombre. Il m’avait défendu de lui offrir quoi que ce soit, mais je n’avais pas pu résister.

— Éli, je t’avais dit de…

— Tais-toi et ouvre ! décrétai-je en lui fourrant son cadeau dans les mains. Je sais que tu n’approuves pas, mais après tout ce que tu as fait pour moi ces derniers temps, je tenais à te remercier.

— Mais enfin, Élise, tu m’as déjà beaucoup aidé, toi aussi… Entre amis, c’est normal de…

Il s’interrompit en apercevant le logo Zadig et Voltaire estampillé sur la boîte en métal.

— Oh non ! Tu n’as pas osé ! s’écria-t-il en découvrant la superbe montre dans son écrin bleuté. Merci… Mais… tu es folle, ma parole !

Je lui souris timidement alors qu’il me collait un baiser sur la joue.

— Waouh, je n’ai pas de mots… Elle est magnifique, observa-t-il en l’accrochant à son poignet. Tu es complètement folle, Élise Duvall !

— Arrête de répéter ça, je vais finir par le croire.

— Mais tu peux, vraiment.

*

Dans le taxi qui nous emmenait vers le Whisky Mist — le célèbre club où il avait décidé de fêter son anniversaire —, Oliver ne cessa de parler du déroulement de la soirée, de ses invités et de bien d’autres choses. Je l’écoutais d’une oreille distraite, trop occupée à chercher des médicaments dans mon sac, pestant contre la dizaine de poches plus complexes que pratiques. J’entendis enfin s’entrechoquer les précieuses pilules, sans lesquelles je ne mènerais sans doute pas ma barque aussi bien. Je pris deux comprimés et les avalai discrètement. En vain. Oliver m’observait, la mine réprobatrice :

— Tu es sûre que tu en as encore besoin ?

— Si tu savais… me contentai-je de répondre, heureuse de voir le Whisky Mist se dresser devant nous, échappant ainsi à un énième sermon.

Je réglai la course en laissant un généreux pourboire au chauffeur. Nous nous dirigeâmes vers l’entrée où patientait déjà une bonne centaine de personnes. Nous ne devrions pas attendre avec eux : Oliver avait réservé une partie du club pour sa soirée privée. Nous passâmes donc la sécurité, sous le regard écœuré de deux jeunes filles en mini-jupe qui soudoyaient sans doute le videur depuis un bon moment. À l’intérieur, nous rejoignîmes la centaine d’invités qui nous attendaient sous une musique un peu trop forte à mon goût.

— « Bon anniversaire Oliver ! », s’exclamèrent–ils en chœur, en levant leur coupe de champagne. Je connaissais la plupart de ses amis et les trouvais charmants, mais ce soir-là, saluer tant de monde ne me plut guère. Oliver avait toujours eu le goût de l’excès et la fête qu’il donnait dans ce club branché, rempli de gens plus huppés les uns que les autres, était à son image. Personnellement, je ne me sentais pas à l’aise dans ce milieu, même si j’avais eu la chance — disait-on — d’y naître… Oliver, lui, était aux anges. Ses yeux pétillaient autant que le champagne qui coulait à flots.

Nous étions en train de trinquer lorsque Tom fit son entrée, accompagné de ses fidèles comparses, Joshua et Adam. Ces deux-là, je n’avais jamais pu les sentir, en grande partie à cause de leur détestable influence sur Tom. Dès le début, j’avais su qu’il ne lui arriverait jamais rien de bon s’il restait avec eux. Mon pressentiment s’était avéré exact puisque les deux frères, qu’il avait rencontrés sur le ring, ne lui avaient apporté que des problèmes, l’entraînant dans des combines louches dont eux seuls avaient le secret. Le pire, c’est que j’avais l’impression que Tom dérivait vers des contrées de plus en plus instables.

— Qu’est-ce qu’ils font là ? glissai-je à Oliver tandis qu’ils s’approchaient.

— Eh bien, je les ai invités, quelle question ! lança-t-il avec entrain. Et il m’abandonna pour rejoindre le bar.

— Bonsoir, Éli, me salua Joshua.

— C’est toujours un plaisir de te voir, ajouta Adam, ironique.

Enfin, Tom se planta devant moi, le visage figé.

— Tommy, tout va bien ? m’inquiétai-je, me hissant sur la pointe des pieds pour déposer un baiser sur sa joue.

— Ça va, me garantit-il, peu assuré, en effleurant ma joue de sa main.

Il empestait l’alcool et il ne fallait pas être devin pour se rendre compte qu’il était loin d’être dans son état normal. Je détestais lorsqu’il se comportait ainsi, prétendant que tout allait bien le matin, puis se soûlant le soir même pour tenter d’oublier des embarras dont il refusait de parler.

Joshua et Adam étaient parvenus à trouver un canapé libre et nous faisaient signe de les rejoindre.

— Regarde, tes amis sont là-bas…

— Euh… Éli, il y a quelque chose dont il faudrait que je te parle, me coupa-t-il. Quelque chose d’important.

Troublée, je l’interrogeai du regard.

— Je… Fuck3, je ne me sens vraiment pas bien, gémit-il. Il agrippa mon bras, renversant par la même occasion le verre de champagne sur ma veste.

— Oh non !

— Oups, je crois que je devrais aller m’asseoir…

— En effet, rétorquai-je en agitant la main pour me débarrasser du liquide froid qui dégoulinait sur ma peau.

Tom avança vers la banquette où l’attendaient ses amis, attablés devant une impressionnante série de cocktails. Le voyant peu assuré sur ses jambes, je l’aidai à marcher jusque là. Dès qu’il fut assis, je lui jetai un regard noir :

— Un jour, tu m’as dit que chacun créait sa propre manière d’affronter ses démons. Sache que je déteste la tienne, Tom.

Et je le plantai là, ébahi par mon interpellation. Moi-même, j’avais trouvé mes mots brutaux, mais ils devaient être dits. J’espérais de tout cœur qu’il réagirait à cette nouvelle tentative de le sortir de son marasme. Moi aussi, j’avançais dans un tunnel, et je supportais difficilement de le voir enfermé dans ces ténèbres sans fin. À cause de moi ? Je n’en étais pas certaine…

Alors que je tournais les talons pour rejoindre Oliver et sa bande de joyeux lurons, je fus reprise par ce sentiment qui m’empoisonnait la vie depuis plusieurs mois. Cette profonde tristesse qui, lorsqu’elle s’emparait de moi, ne faisait pas de quartier. J’avais la gorge si serrée que je pouvais à peine déglutir. Je ne pouvais pas rester ici, c’était au-dessus de mes forces.

Oliver, qui m’observait du coin de l’œil depuis un moment, stoppa net sa conversation et accourut auprès de moi. De fines rides creusaient son front quand il planta ses yeux verts droit dans les miens.

— Éli, je connais ce regard… Qu’est-ce que… ?

— Désolée, Ollie, je ne peux pas rester ici, m’excusai-je, tête basse.

Oliver sembla méditer mes paroles puis sourit, tout simplement.

— Je sais que c’est difficile pour toi, Éli… Dieu sait que je voudrais que tu restes et que tu t’amuses comme une folle, à boire jusqu’à plus soif pour envoyer valser toutes tes galères, mais… Si ce n’est pas ce que tu veux, je ne peux pas t’en vouloir. Je comprends, même. Alors, vas-y !

Voilà pourquoi Oliver était mon meilleur ami : pour sa générosité, sa lucidité, son honnêteté. Certes, il avait ses défauts. Mais il était surtout ce qu’on appelle une bonne personne. Un homme en or, qui n’en avait même pas conscience !

— Merci, murmurai-je en le serrant dans mes bras.

Je ne restai pas une minute de plus dans le club. Une fois dehors, loin du bruit et des odeurs d’alcool, je me sentis libérée. Je saluai les videurs, sous les regards jaloux des deux filles qui désespéraient devant l’entrée. Affichant mon air condescendant le plus convaincant, je m’éloignai à grandes enjambées.

Je marchais dans la nuit, au hasard, sans penser à rien. J’appréciais ces moments de « solitude mentale », comme je me plaisais à les appeler. Ces phases étaient tellement intenses qu’il pouvait parfois s’écouler de longues minutes avant que je ne reprenne pied dans la réalité. Pendant ces moments, j’oubliais tout pour me retrouver dans un monde si vide qu’il en devenait rassurant.

C’est ainsi que ce soir-là, mes pas me menèrent non loin du St James’s Park, véritable oasis de verdure à deux pas de Buckingham. Il n’était qu’une heure du matin, et je décidai de profiter encore un peu de cette belle nuit. Après avoir vérifié qu’il n’y avait personne aux alentours, je m’allongeai sur un des derniers bancs de l’allée centrale. Les lattes de bois étaient froides et inconfortables, mais, couchée ainsi, j’avais une vue imprenable sur le ciel étoilé. J’interrompis la musique de mes écouteurs pour jouir de cette quiétude si particulière que la nuit seule offrait. Je restai ainsi de longues minutes, les yeux fermés, à profiter du silence qui m’entourait. Le froid commença à s’insinuer dans tout mon corps, je me relevai et tapai des pieds pour me réchauffer. C’est alors que je l’aperçus. Assis à une quarantaine de mètres, un homme m’observait dans l’obscurité. Sa silhouette se distinguait à peine des ombres nocturnes, mais il était bien réel.

D’ordinaire, j’aurais pris peur et me serais hâtée de quitter ce lieu désert. Mais là, quelque chose m’en empêchait. Je n’avais pas peur, au contraire… Nous nous observions en silence. Je lui adressai même un sourire. Après un moment, il se leva et se dirigea vers la sortie sud. Cette situation m’intriguait. L’idée de le suivre me traversa l’esprit, mais je l’abandonnai très vite. J’attendis encore quelques minutes avant de sortir du parc à mon tour. L’inconnu s’était envolé. Déçue, je repris le chemin en direction de mon appartement, à quelques rues de là. La nuit devenait trop fraîche pour prolonger mes errances.

Bientôt, j’arrivai en bas de chez moi, et pénétrai avec joie dans le hall d’entrée surchauffé de Mrs Gilgram, la concierge. Au deuxième étage, Antoinette m’accueillit en ronronnant, tout en se frottant à mes jambes. Débarrassée de ma veste, je me laissai tomber sur le lit. Je fermai les yeux, mais, comme d’habitude, le sommeil se fit désirer. J’allumai la télévision et me replongeai dans les fastueuses aventures de la famille Crawley à Downton Abbey.

Les heures défilaient, les épisodes aussi. L’aube pointa enfin son nez à travers les volets fermés : une nouvelle nuit blanche s’ajoutait à mon compteur. La suite s’annonçait d’ores et déjà éprouvante. J’avalai deux comprimés psychotoniques grâce auxquels je tenais le coup. J’étais prête pour une nouvelle journée de travail. Si l’on pouvait appeler ça du travail…

*

2 Je vous connais, j’ai marché avec vous une fois dans un rêve

Je vous connais, la lueur de vos yeux me semble si familière

Pourtant, je sais que les visions sont rarement ce qu’elles semblent être

LA BELLE AU BOIS DORMANT

3 Merde

Nuit #2

Un lac au clair de lune

La réalité, c’est ce qui continue d’existerquand on cesse d’y croire.

BERNARD WERBER

Je me réveillai en sursaut. À quelques centimètres de mon visage, Antoinette miaulait désespérément. Je soupirai et regardai par la fenêtre. La nuit s’emparait déjà de Londres. J’avais dormi deux heures à peine, grâce à un nouveau somnifère révolutionnaire prescrit par le Docteur Keller. Révolutionnaire, je n’en étais pas convaincue : ce comprimé n’était parvenu qu’à déclencher une migraine atroce et une envie désespérée de passer une bonne nuit de sommeil. Un désir inaccessible, sans doute ! Heureusement, après plus de quatre mois à vivre la nuit, je commençais à m’y habituer. Mon corps semblait avoir adopté un nouveau rythme. Ou plutôt, j’avais préféré une nouvelle vie, dans l’espoir de combler le vide qui se creusait en moi. Mes efforts avaient été vains : je me retrouvais au même stade que quelques mois auparavant… Au point mort, coincée dans ma prison de mélancolie.

Mécontente, Antoinette abattit sa patte sur mon nez pour me sortir de mes pensées. Je l’attrapai doucement et la serrai contre moi. Elle glissa sa tête dans mon cou en ronronnant. Avant de désintéresser de mes caresses et miauler de nouveau… Je finis par me lever :

— Oui, je sais, tu as faim, soufflai-je en rejoignant la cuisine pour lui donner sa pitance.

Ceci fait, je décidai de me remettre à peindre. En chemin vers mon atelier, je remarquai le téléphone qui clignotait. J’enclenchai la lecture du message et reconnus aussitôt la voix de ma mère.

— Flûte ! m’exclamai-je en abattant rageusement ma main contre la table. J’ai oublié le dîner !

Maman me demandait où j’étais avant de conclure qu’elle m’attendait. Je lâchai une bonne dizaine de jurons et courus dans ma chambre pour m’habiller de manière plus présentable. J’enfilai en vitesse une vieille robe à motifs floraux. C’était loin d’être la plus belle pièce de ma penderie, mais, faute de temps, elle ferait parfaitement l’affaire. Je sautai dans mes chaussures, attrapai mon sac et, en quelques minutes, je fus dehors.

Sur le trottoir, je tombai nez à nez avec ma voisine, Mrs Palmer, qui descendait justement d’un taxi. Je l’aidai à ôter ses sacs du coffre et grimpai à l’arrière.

— Hampstead, s’il vous plaît. Je suis très en retard et je suis prête à doubler votre course si vous m’y emmenez au plus vite, lui assurai-je.

Le chauffeur me dévisagea avec surprise avant de m’adresser un grand sourire :

— Bien sûr ! Quelle rue ?

— Heath Road.

— C’est parti !

Je farfouillai dans mon sac afin de me maquiller, histoire d’avoir un peu plus d’allure, comme le disait si bien ma mère. Un peu de mascara, une pointe de rouge à lèvres et le tour était joué : je me transformais en une femme presque rayonnante. La comédie pouvait commencer ! Dans son rétroviseur, le taximan m’observait, amusé. Je renonçai à lui expliquer que, non, il n’y avait pas que dans les films que les femmes terminaient de s’apprêter dans les taxis….

La circulation était fluide : moins de quinze minutes plus tard, le taxi me déposait devant la maison de mes parents, au cœur de ce quartier cossu qu’ils chérissaient tant. Je restai quelques instants sur le trottoir à observer cette grande bâtisse à la façade rouge brique où j’avais passé mon enfance. Des souvenirs commençaient à émerger, mais je les refoulai. Je n’étais pas encore prête à les affronter… Je gravis les quelques marches du perron et frappai à la grande porte en bois massif. Elle s’ouvrit aussitôt sur la silhouette trapue de ma mère, resplendissante dans son ensemble vieux rose.

— Te voilà enfin, Élise ! Pourquoi un tel retard ? s’exclama-t-elle en m’embrassant.

— Désolée, je travaillais et je n’ai pas vu le temps passer, m’excusai-je.

— Comme d’habitude ! Enfin, ce n’est pas grave…

À peine entrée, je fus assaillie par Errol et Dobby, les beagles de ma mère, ses plus fidèles compagnons. Je m’accroupis pour caresser les chiens. Ils se tortillaient dans tous les sens en aboyant pour me signifier leur contentement. Ma mère me débarrassa de ma veste.

— Tu nous excuseras, mais nous avons commencé sans toi.

— Nous ?

— Oui, j’ai oublié de te prévenir, mais j’ai invité quelques personnes en plus. Ça ne te dérange pas, j’espère ?

— Bien sûr que non, Maman, la rassurai-je en la suivant dans la salle à manger où les invités bavardaient avec entrain et bonne humeur.

— Ah, la voilà ! s’écria ma tante Lenore.

Perchée sur ses talons, elle se précipita vers moi et me serra jusqu’à l’étouffement.

— Je suis tellement contente de te voir ma chérie. Ça fait si longtemps… Comment vas-tu ?

Lenore était la petite sœur de ma mère. Beaucoup de gens avaient du mal à le croire tant les deux femmes étaient différentes. Juliette ressemblait à mon grand-père, tandis que Lenore était le portrait craché de ma grand-mère. Leur seul trait commun était l’extraversion qui les caractérisait toutes les deux. À Lenore, j’adressai mon sourire le plus convaincant :

— Ça va. Et toi, Tante Leni ? Comment s’est passé ton séjour en Italie ?

— Très bien, comme tu peux le voir, répondit-elle en exhibant fièrement sa peau hâlée.

Maman avait disparu dans la cuisine et Lenore se chargea de me présenter aux amis de ma mère. Elle m’installa ensuite à table et fit bouger tout le monde afin de s’asseoir à côté de sa nièce préférée. Ma mère réapparut, un immense plat fumant entre les mains :

— Ma sœur a oublié de mentionner quelque chose d’important. Élise est également une jeune artiste peintre très prometteuse et à la renommée grandissante ici à Londres, ajouta ma mère alors que tous les visages se tournaient vers moi. Elle expose d’ailleurs la semaine prochaine, n’est-ce pas, ma chérie ?

Je n’essayai pas de modérer ses propos, tant la fierté qui vibrait dans sa voix me fit du bien. En ce moment, ma vie était peut-être ce qui se rapprochait le plus du désastre ; pourtant, je me rendais compte que, malgré tout, il me restait de belles choses. Des choses auxquelles je pouvais, ou plutôt je devais, m’accrocher.

Tante Lenore se frotta les mains, enthousiaste.

— Que nous as-tu cuisiné de bon aujourd’hui, Juliette ?

— La spécialité de Maman : aubergines farcies à la provençale, répondit celle-ci avec emphase.

Un parfum de basilic emplissait peu à peu la pièce et titilla mes narines. La délicieuse odeur me replongeait chez mes grands-parents, en Provence, dans leur maison de famille où j’avais passé toutes mes vacances d’enfant. La nostalgie me saisit un court instant. D’un coup de coude, ma tante me ramena au présent.

— Eh bien, ma chérie ! Tu ne manges pas ?

Je me forçai à vider mon assiette, l’appétit n’était pas au rendez-vous ce soir-là. D’une oreille distraite, j’écoutais les réflexions bourgeoises qui fusaient autour de la table. Une seule chose me préoccupait : mon vernissage. Une semaine plus tard, toutes mes toiles devaient être prêtes et j’étais encore loin du compte. J’avais terminé un bon nombre d’entre elles, certes, mais mon travail était encore loin de me plaire. J’avais l’impression de ne plus rien avoir à raconter… L’ardeur de mes premières œuvres