Port-Tarascon - Dernieres aventures de l'illustre Tartarin - Alphonse Daudet - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1890

Port-Tarascon - Dernieres aventures de l'illustre Tartarin darmowy ebook

Alphonse Daudet

(0)
0,00 zł
Do koszyka

Ebooka przeczytasz na:

e-czytniku EPUB
tablecie EPUB
smartfonie EPUB
komputerze EPUB
Czytaj w chmurze®
w aplikacjach Legimi.
Dlaczego warto?

Pobierz fragment dostosowany na:

Opis ebooka Port-Tarascon - Dernieres aventures de l'illustre Tartarin - Alphonse Daudet

Tarascon, mené par le glorieux Tartarin, entreprend de coloniser une île du bout du monde. Cette conquete se révele malheureusement plus difficile que prévu, et le mental tarasconnais est bien affecté par les embuches rencontrées... Inspiré d'un histoire vraie, cette aventure de Tartarin est toujours aussi distrayante et nous procure un vrai rayon de soleil tarasconnais. Pour autant, elle montre un Tartarin désabusé et amer, abandonné par ses proches.

Opinie o ebooku Port-Tarascon - Dernieres aventures de l'illustre Tartarin - Alphonse Daudet

Fragment ebooka Port-Tarascon - Dernieres aventures de l'illustre Tartarin - Alphonse Daudet

A Propos


Partie 1
Chapitre 1

A Propos Daudet:

Alphonse Daudet, né a Nîmes (Gard) le 13 mai 1840 et mort a Paris le 16 décembre 1897, est un écrivain et auteur dramatique français. Il est inhumé au cimetiere du Pere-Lachaise a Paris. Alphonse Daudet naît a Nîmes le 13 mai 1840. Apres avoir suivi les cours de l'institution Canivet a Nîmes, il entre en sixieme au lycée Ampere. Alphonse doit renoncer a passer son baccalauréat a cause de la ruine en 1855 de son pere, commerçant en soieries. Il devient maître d'étude au college d'Ales. Cette expérience pénible lui inspirera son premier roman, Le Petit Chose (1868). Daudet rejoint ensuite son frere a Paris et y mene une vie de boheme. Il publie en 1859 un recueil de vers, Les Amoureuses. L'année suivante, il rencontre le poete Frédéric Mistral. Il a son entrée dans quelques salons littéraires, collabore a plusieurs journaux, notamment Paris-Journal, L'Universel et Le Figaro. En 1861, il devient secrétaire du duc de Morny (1811-1865) demi-frere de Napoléon III et président du Corps Législatif. Ce dernier lui laisse beaucoup de temps libre qu'il occupe a écrire des contes, des chroniques mais meurt subitement en 1865 : cet événement fut le tournant décisif de la carriere d'Alphonse. Apres cet évenement, Alphonse Daudet se consacra a l'écriture, non seulement comme chroniqueur au journal Le Figaro mais aussi comme romancier. Puis, apres avoir fait un voyage en Provence, Alphonse commença a écrire les premiers textes qui feront partie des Lettres de mon Moulin. Il connut son premier succes en 1862-1865, avec la Derniere Idole, piece montée a l'Odéon et écrite en collaboration avec Ernest Manuel - pseudonyme d'Ernest Lépine. Puis, il obtint, par le directeur du journal L'Événement, l'autorisation de les publier comme feuilleton pendant tout l'été de l'année 1866, sous le titre de Chroniques provençales. Certains des récits des Lettres de mon Moulin sont restés parmi les histoires les plus populaires de notre littérature, comme La Chevre de monsieur Seguin, Les Trois Messes basses ou L'Élixir du Révérend Pere Gaucher. Le premier vrai roman d'Alphonse Daudet fut Le Petit Chose écrit en 1868. Il s'agit du roman autobiographique d'Alphonse dans la mesure ou il évoque son passé de maître d'étude au college d'Ales (dans le Gard, au nord de Nîmes). C'est en 1874 qu'Alphonse décida d'écrire des romans de mours comme : Fromont jeune et Risler aîné mais aussi Jack (1876), Le Nabab (1877) – dont Morny serait le "modele" – les Rois en exil (1879), Numa Roumestan (1881) ou L'Immortel (1883). Pendant ces travaux de romancier et de dramaturge (il écrivit dix-sept pieces), il n'oublia pas pour autant son travail de conteur : il écrivit en 1872 Tartarin de Tarascon, qui fut son personnage mythique. Les contes du lundi (1873), un recueil de contes sur la guerre franco-prussienne, témoignent aussi de son gout pour ce genre et pour les récits merveilleux. Daudet subit les premieres atteintes d'une maladie incurable de la moelle épiniere, le tabes dorsalis, mais continue de publier jusqu'en 1895. Il décede le 16 décembre 1897 a Paris, a l'âge de 57 ans.

Note: This book is brought to you by Feedbooks
http://www.feedbooks.com
Strictly for personal use, do not use this file for commercial purposes.

A LÉON ALLARD

Au subtil et profond romancier

Des Fictions et des Vies Muettes

Son frere et son ami Alphonse Daudet

Offre ce livre d’humour


C’était septembre, et c’était la Provence, a une rentrée de vendange, il y a cinq ou six ans.

Du grand break attelé de deux camarguais qui nous emportait a toute bride, le poete Mistral, l’aîné de mes fils et moi, vers la gare de Tarascon et le train rapide du P.-L.-M., elle nous semblait divine cette fin de jour d’une pâleur ardente, un jour mat, épuisé, fiévreux, passionné comme un beau visage de femme de la-bas.

Pas un souffle d’air malgré le train de notre course. Les roseaux d’Espagne a longues feuilles rubanées, droits et rigides au bord du chemin ; et par toutes ces routes de campagne, d’un blanc de neige, d’un blanc de reve, ou la poussiere craquait immobile sous les roues, un lent défilé de charrettes chargées de raisins noirs, rien que des noirs, – garçons et filles venant derriere, muets et graves, tous grands, bien découplés, la jambe longue et les yeux noirs.

Grappes d’yeux noirs, et de raisins noirs, on ne voyait que cela dans les cuves, sous le feutre a bords rabattus des vendangeurs, sous le fichu de tete dont les femmes gardaient les pointes entre les dentes serrées.

Quelquefois, a l’angle d’un champ, une croix se dressait dans le blanc du ciel, ayant a chacun de ses bras une lourde grappe noire, pendue en ex-voto.

« Vé !… (vois !) » me jetait Mistral avec un geste attendri, un sourire de fierté presque maternelle devant les manifestations ingénument paiennes de sont peuple de Provence, puis il reprenait son récit, quelque beau conte parfumé et doré des bords du Rhône, comme le Gothe provençal en seme a la volée, de ses deux mains toujours ouvertes, dont l’une est poésie et l’autre réalité.

Ô miracle des mots, magique concordance de l’heure, du décor et de la fiere légende paysanne que le poete déroulait pour nous tout le long de l’étroit chemin, entre les champs d’oliviers et de vignes !… Qu’on était bien, que la vie m’était blanche et légere !

Tout a coup mes yeux se voilerent, une angoisse m’étreignit le cour. « Pere, comme tu es pâle ! » me dit mon fils, et j’eus a peine la force de murmurer, en lui montrant le château du roi René, dont les quatre tours me regardaient venir du fond de la plaine : « Voila Tarascon ! »

C’est que nous avions un terrible compte a régler, les tarasconnais et moi. Je les savais tres montés, me gardant rancune noire de mes plaisanteries sur leur ville et sur son grand homme, l’illustre, le délicieux Tartarin. Des lettres, des menaces anonymes m’avaient souvent averti : « Si tu passes jamais par Tarascon, gare ! » D’autres brandissaient sur ma tete la vengeance du héros : « Tremblez ! le vieux lion a encore bec et ongles ! »

Un lion a bec, diable !

Plus grave encore : Je tenais d’un commandant de gendarmerie de la région qu’un commis-voyageur parisien ayant, par une homonymie fâcheuse ou simple fumisterie, signé « Alphonse Daudet » sur le registre de l’hôtel, s’était vu brutalement assailli a la porte d’un café et menacé d’un plongeon dans le Rhône, selon les traditions locales :

Dé brin o dé bran

Cabussaran

Dou fenestroun

De Taracoun

Dedins lou Rose[1]

C’était un vieux couplet de 93, qui se chante encore la-bas, souligné de sinistres commentaires sur le drame dont les tours du roi René furent témoins a cette époque.

Or, comme il ne me plaisait guere de piquer une tete du fenestron de Tarascon, j’avais toujours évité dans mes voyages du Midi de passer par cette bonne ville. Et voila que cette fois un mauvais sort, le désir d’aller embrasser mon cher Mistral, l’impossibilité de prendre le « Rapide » ailleurs que la, me jetaient dans la gueule du lion a bec.

Encore si je n’avais eu que Tartarin ; une rencontre d’homme a homme, un duel a la fleche empoisonnée sous les arbres du tour-de-ville n’était pas pour me faire peur. Mais la colere d’un peuple, et le Rhône, ce vaste Rhône !…

Ah ! je vous réponds que tout n’est pas rose dans l’existence du romancier…

Chose étrange, a mesure que nous approchions de la ville, les chemins se dépeuplaient, les charrettes de vendanges devenaient plus rares. Bientôt nous n’eumes plus devant nous que la route vide et blanche, et tout autour dans la campagne le large et la solitude du désert.

« C’est bizarre, disait Mistral, tous bas un peu impressionné, on se croirait un dimanche.

– Si c’était dimanche, nous entendrions les cloches… » ajouta mon fils, sur le meme ton, car le silence qui enveloppait la ville et sa banlieue avait quelque chose d’opprimant. Rien, pas une cloche, pas un cri, pas meme un de ces bruits de charronnage tintant si clair dans l’atmosphere vibrante du Midi.

Pourtant les premieres maisons du faubourg se levaient au bout du chemin ; un moulin d’huile, l’octroi crépi a neuf. Nous arrivions.

Et notre stupeur fut grande, a peine engagés dans cette longue rue caillouteuse, de la trouver abandonnée, les portes et les fenetres closes, sans chien ni chat, enfants ni poules, ni personne, le portail enfumé du maréchal ferrant dégarni des deux roues qui le flanquent a l’ordinaire, les grands rideaux de treillis dont les seuils tarasconnais s’abritent sont les mouches, rentrés, disparus comme les mouches elles-memes et l’exquise bouffée de soupe a l’ail que toutes les cuisines auraient du exhaler a cette heure-la.

Tarascon ne sentant plus l’ail, imagine-t-on une chose pareille !

Mistral et moi, nous nous regardions épouvantés ; et, vraiment, il y avait de quoi. S’attendre aux rugissements d’un peuple en délire, et trouver le silence de mort de cette Pompéi !

En ville, ou nous pouvions mettre un nom sur tous les logis, sur toutes les boutiques familieres a nos yeux depuis l’enfance, cette impression de vide et d’abandon devint encore plus saisissante. Fermée, la pharmacie Bézuquet de la placette, l’armurier Costecalde fermé pareillement, et la confiserie Rébuffat, « A la renommée des berlingots ». Disparus, les panonceaux du notaire Cambalalette, et l’enseigne sur toile peinte de Marie-Joseph-Spiridion Excourbanies, fabricant de saucisson d’Arles ; car le saucisson d’Arles s’est toujours fait a Tarascon, et je signale en passant ce grand déni de justice historique.

Mais enfin qu’étaient devenus les tarasconnais ?

Notre break roulait sur le cours, dans l’ombre tiede des platanes espaçant leurs troncs blancs et lisses, ou plus une cigale ne chantait : envolées aussi les cigales ! Et devant la maison de Tartarin, toutes ses persiennes fermées, aveugle et muette comme ses voisines, contre le mur bas du fameux jardinet, plus une caisse de cirage, plus un petit décrotteur pour vous crier : « Cira, moussu ? »

L’un de nous dit : « Il y a peut etre le choléra. »

A Tarascon, en effet, quand vient une épidémie, l’habitant déménage et campe sous des tentes a bonne distance de la ville, jusqu’a ce que le mauvais air soit passé.

Sur ce mot de choléra, dont tous les provençaux ont une peur farouche, le cocher enleva ses betes, et quelques minutes apres nous stoppions a l’escalier de la gare, perchée tout en haut du grand viaduc qui longe et domine la ville.

Ici nous retrouvions la vie, des voix humaines, des visages. Dans l’entrecroisement des rails, les trains se succédaient sans relâche, montée, descente, haltaient avec des claquements de portieres, des appels de station.

« Tarascon, cinq minutes d’arret…, changement de voiture pour Nîmes, Montpellier, Cette… »

Tout de suite Mistral courut au commissaire de surveillance, vieux serviteur qui n’a pas quitté sa gare depuis trente-cinq ans :

« Eh ! bé, maître Picard… Et les Tarasconnais ? Ou sont-ils ? Qu’en avez-vous fait ? »

L’autre, tout surpris de notre étonnement :

« Comment !… Vous ne savez pas ? D’ou sortez-vous donc ?… Vous ne lisez donc rien ?…Ils lui ont fait pourtant assez de réclame, a leur île de Port-Tarascon… Eh ! oui, mon bon…Partis, les Tarasconnais… Partis coloniser, l’illustre Tartarin en tete… Et tout emporté avec eux, déménagé jusqu’a la tarasque ! »

Il s’interrompit pour donner des ordres, s’activer le long de la voie, tandis qu’a nos pieds dans le couchant, nous regardions monter les tours, les clochers et clochetons de la ville abandonnée, ses vieux remparts dorés par le soleil d’un superbe ton de croustade et donnant l’idée exact d’un pâté de bécasses dont il ne resterait plus que la croute.

« Et dites-moi, monsieur Picard », demanda Mistral au commissaire qui revenait vers nous avec un bon sourire, pas autrement inquiet de savoir Tarascon sur les chemins…

« Y a-t-il longtemps de cette émigration ?

– Six mois.

– Et l’on a pas de leurs nouvelles ?

– Aucune. »

Pécaire ! Quelque temps apres nous en avions des nouvelles, détaillées, précises, assez pour me permettre de vous conter l’exode de ce vaillant petit peuple a la suite de son héros, et les formidables mésaventures qui les assaillirent.

* * *

Pascal a dit : « Il faut de l’agréable et du réel ; mais il faut que cet agréable soit lui-meme pris du vrai. » J’ai tâché de me conformer a sa doctrine dans cette histoire de Port-Tarascon.

Mon récit est pris du vrai, fait avec des lettres d’émigrants, le « mémorial » du jeune secrétaire de Tartarin, des dépositions empruntées a la Gazette des Tribunaux ; et quand vous rencontrerez ça et la, quelque tarasconnade par trop extravagante, que le crique me croque si elle est de mon invention[2] !



Chapitre 1

 

 

Doléances de Tarascon contre l’état des choses. – Les boufs, les Peres blancs. –Un tarasconnais au pays. – Siege et reddition de l’abbaye de Pampérigouste.

 

« Franquebalme, mon bon…, Je ne suis pas content de la France !… Nos gouvernants nous font de tout. »

Proférées un soir par Tartarin devant la cheminée du cercle, avec le geste et l’accent qu’on imagine, ces paroles mémorables résument bien ce qui se pensait et disait a Tarascon-sur-Rhône deux ou trois mois avant l’émigration. Le Tarasconnais en général ne s’occupe pas de politique : indolent de nature, indifférent a tout ce qui ne l’atteint pas localement, il tient pour l’état de choses, comme il dit. Pas moins, depuis quelque temps, on lui reprochait un tas de choses, a l’état de choses !

« Nos gouvernants nous font de tout ! » disait Tartarin.

Dans ce « de tout » il y avait d’abord l’interdiction des courses de taureaux.

Vous connaissez sans doute l’histoire de ce Tarasconnais tres mauvais chrétien et garnement de la pire espece, lequel apres sa mort s’étant introduit au Paradis par surprise, pendant que saint Pierre avait le dos tourné, n’en voulait plus sortir, malgré les supplications du divin porte-clefs. Alors, que fit le grand saint Pierre ? Il envoya toute une volée d’anges clamer devant le ciel autant qu’ils auraient de voix :

« Té ! té !… les boufs !… Té ! té !… les boufs !… » qui est le cri des courses tarasconnaises. Oyant cela, le bandit change de figure :

« Vous avez donc des courses, par ici, grand saint Pierre ?

– Des courses ?… je crois bien magnifiques, mon bon.

– Ou donc ça ?… ou se font-elles, ces courses ?

– Devant le Paradis… Il y a du large, tu penses.

Du coup le Tarasconnais se précipite dehors pour voir, et les portes du ciel se referment sur lui a tout jamais.

Si je rappelle ici cette légende aussi vieille que les bancs du tour-de-ville, c’est afin d’indiquer la passion des gens de Tarascon pour les courses de taureaux et la colere ou les mit la suppression de ce genre d’exercice.

Apres, vint l’ordre d’expulser les Peres-Blancs de fermer leur joli couvent de Pampérigouste, perché sur une collinette toute grise de thym et de lavande installé la depuis des siecles aux portes de la ville, d’ou l’on aperçoit, entre les pins, la dentelle de ses clochetons carillonnant dans les brises claires du matin avec le chant des alouettes, au crépuscule avec le cri mélancolique des courlis.

Les Tarasconnais les aimaient beaucoup, leurs Peres-Blancs, doux, bons, inoffensifs, et qui savaient tirer des herbes parfumées dont la montagnette est couverte un si excellent élixir ; ils les aimaient pareillement pour leurs pâtés d’hirondelles et leurs délicieux pains-poires[3], qui sont des coings enveloppés d’une pâte fine et dorée, d’ou le nom de Pampérigouste[4] donné a l’abbaye.

Aussi quand l’ordre officiel d’avoir a quitter leur couvent fut envoyé aux Peres et que ceux-ci refuserent de sortir, quinze cents a deux mille Tarasconnais du commun, portefaix, décrotteurs, déchargeurs de bateaux du Rhône, ce que nous appelons la rafataille, vinrent s’enfermer dans Pampérigouste avec les bons moines.

La bourgeoisie tarasconnaise, les messieurs du cercle, Tartarin en tete, pensaient bien aussi a soutenir la sainte cause. Il n’y eut pas une minute d’hésitation. Mais on ne se jette pas dans une pareille entreprise sans préparatifs d’aucune sorte. Bon pour la rafataille, d’agir ainsi étourdiment.

Avant tout, il fallait des costumes. Et ils furent commandés ; de superbes costumes renouvelés de la croisade, longues lévites noires, avec une grande croix blanche sur la poitrine, et partout, devant, derriere, des entrelacements de fémurs soutachés. La soutache surtout prit beaucoup de temps.

Quant tout fut pret, le couvent était déja investi. Les troupes l’entouraient d’un triple cercle, campées dans les champs et sur les pentes pierreuses de la petite colline.

Les pantalons rouges de loin semblaient dans le thym et la lavande une floraison subite de coquelicots.

On rencontrait par les chemins de continuelles patrouilles de cavaliers, la carabine le long de la cuisse, le fourreau de sabre battant le flanc du cheval, l’étui de revolver a la ceinture.

Mais ce déploiement de forces n’était pas pour arreter l’intrépide Tartarin, qui avait résolu de passer, ainsi qu’un gros de messieurs du cercle.

A la file indienne, rampant sur les mains et les genoux avec toutes les précautions, toutes les ruses classiques des sauvages de Fenimore, ils réussirent a se glisser a travers les lignes d’investissement, longeant les rangées des tentes endormies, tournant les sentinelles, les patrouilles, et de l’un a l’autre se signalant les passages dangereux par une imparfaite imitation de cris d’oiseaux.

Il en fallait du courage pour tenter l’aventure par ces nuits claires comme un plein jour ; Il est vrai de dire que les assiégeants avaient tout intéret a laisser entrer le plus de monde possible.

Ce qu’on voulait, c’était affamer l’abbaye plutôt que l’emporter de vive force. Aussi les soldats détournaient-ils volontiers la tete en voyant ces ombres errantes au clair de la lune et des étoiles. Plus d’un officier, qui avait pris l’absinthe au cercle avec l’illustre tueur de lions, le reconnut de loin malgré son déguisement et le salua d’un appel familier :

« Bonne nuit, monsieur Tartarin ! »

Une fois dans la place, Tartarin organisa la défense.

Ce diable d’homme avait lu tous les livres sur tous les sieges et blocus. Il embrigada les Tarasconnais en milice, sous les ordres du brave commandant Bravida, et, plein des souvenirs de Sébastopol et de Plewna, il leur fit remuer de la terre, beaucoup de terre, entoura l’abbaye de talus, de fossés, de fortifications de tous genres, dont le cercle petit a petit se resserrait a ne pouvoir plus respirer, en sorte que les assiégés se trouverent comme emmurés derriere leurs travaux de défense, ce qui faisait l’affaire des assiégeants.

Le couvent métamorphosé en place forte fut soumis a la discipline militaire. C’est ainsi qu’il en doit etre, l’état de siege déclaré. Tout se faisait par roulements de tambour et sonneries de clairon.

Des le petit jour, au réveil, le tambour grondait, par les cours, les corridors et sous les arceaux du cloître.

On sonnait du matin au soir, aux prieres tara-ta-ta, au trésorier tara-ta-ta, au Pere hôtelier tara-ta-ta ; des coups de clairons impérieux, secs et sonores, déchirant l’air. On claironnait pour l’Angélus, pour Matines et Complies. C’était a faire honte a l’armée assiégeante, qui menait beaucoup moins de bruit, au large de la campagne, tandis que la-haut, au sommet de la petite colline, derriere les fins créneaux de l’abbaye-forteresse, claironnades et tambourinades melées aux tintements des carillons faisaient un fier ramage et jetaient aux quatre vents, en promesse de victoire, un chant allegre, mi-belliqueux et mi-sacré.

Le diantre, c’est que les assiégeants, bien tranquilles dans leurs lignes, sans se donner aucune peine, se ravitaillaient facilement et tout le jour faisaient bombance. La Provence est un pays de délices, qui produit toutes sortes de bonnes choses. Vins clairs et dorés, saucisses et saucissons d’Arles, melons exquis, pasteques savoureuses, nougats de Montélimar, tout était pour les troupes du gouvernement : il n’en entrait miette ni goutte dans l’abbaye bloquée.

Aussi, d’un côté, les soldats, qui n’avaient jamais vu pareille fete, engraissaient a crever leurs tuniques, les chevaux montraient des croupes luisantes et rebondies, tandis que de l’autre, précaire ! les pauvres Tarasconnais, la rafataille surtout, levés tôt, couchés tard, surmenés, sans cesse en alerte, remuant et brouettant la terre de jour et de nuit, a la brulure du soleil et des torches, se desséchaient et maigrissaient que c’était pitié.

De plus, les provisions des bons Peres s’épuisaient ; pâtés d’hirondelles et pains-poires tiraient a la fin.

Pourrait-on tenir encore longtemps ?

C’était la question tous les jours discutée sur les remparts et terrassements crevassés par la sécheresse. » Et les lâches qui n’attaquent pas ! » disaient ceux de Tarascon, montrant le poing aux pantalons rouges vautrés dans l’herbe a l’ombre des pins. Mais l’idée d’attaquer eux-memes ne leur venait pas, tant ce brave petit peuple a le sentiment de la conservation.

Une seule fois, Excourbanies, un violent parla de tenter une sortie en masse, les moines devant, et de culbuter tous ces mercenaires.

Tartarin haussa ses larges épaules et ne répondit qu’un mot : « Enfant ! ».

Puis, prenant par le bras le bouillant Excourbanies, il l’entraîna au sommet de la contrescarpe, et lui montrant d’un geste immense les cordons de troupes étagés sur la colline, les sentinelles placées a tous les sentiers :

« Oui ou non, sommes-nous les assiégés ? Est-ce nous qui devons donner l’assaut ?… »

Il y eut autour de lui un murmure approbateur :

« Évidemment… Il a raison… C’est a eux de commencer, puisqu’ils assiegent Et l’on vit une fois de plus que nul ne connaissait les lois de la guerre comme Tartarin.

Il fallait pourtant prendre un parti.

Un jour, le Conseil se rassembla dans la grande salle du Chapitre, éclairée de hauts vitraux, entourée de boiseries sculptées, et le Pere hôtelier lut son rapport sur les ressources de la place. Tous les Peres-Blancs écoutaient, silencieux, droits sur leurs miséricordes, demi-sieges a forme hypocrite qui permettent d’etre assis en paraissant debout.

Lamentable, le rapport du Pere hôtelier ! Ce qu’ils avaient dévoré depuis le commencement du siege, les Tarasconnais ! Pâtés d’hirondelles, tant de cents ; pains-poires, tant de mille ; et tant de ceci, et tant de cela ! De toutes les choses qu’il énumérait et dont on était au commencement si bien pourvu, il restait si peu, si peu, qu’autant dire il n’en restait rien.

Les Révérends se regardaient l’un l’autre, la mine longue, et convenaient entre eux qu’avec toutes ces réserves, étant donné l’attitude d’un ennemi qui ne voulait rien pousser a l’extreme, ils auraient pu tenir pendant des années sans manquer de rien, si l’on n’était venu a leur secours. Le Pere hôtelier, d’une voix monotone et navrée, continuait de lire, quand une clameur l’interrompit.

La porte de la salle ouverte avec fracas, Tartarin paraît, un Tartarin ému, tragique, le sang aux joues, la barbe bouffante sur la croix blanche de son costume. Il salue de l’épée le Prieur tout droit sur sa miséricorde, puis les Peres l’un apres l’autre, et, gravement :

« Monsieur le Prieur, je ne peux plus tenir mes hommes… On meurt de faim… Toutes les citernes sont vides. Le moment est venu de rendre la place, ou de nous ensevelir sous ses débris. »

Ce qu’il ne disait pas, mais qui avait bien aussi son importance, c’est que, depuis quinze jours, il était privé de son chocolat du matin, qu’il le voyait en reve, gras, fumant, huileux, accompagné d’un verre d’eau fraîche claire comme du cristal, au lieu de l’eau saumâtre des citernes, a laquelle il était réduit maintenant.

Tout de suite le Conseil fut debout, et dans une rumeur de voix parlant toutes ensemble exprima un avis unanime :

« Rendre la place… Il faut rendre la place… » Seul, le Pere Bataillet, un homme excessif, proposa de faire sauter le couvent avec ce qu’on avait de poudre, d’y mettre le feu lui-meme.

Mais on refusa de l’écouter, et la nuit venue, laissant les clefs sur les portes, moines et miliciens, suivis d’Excourbanies, de Bravida, de Tartarin avec son gros de messieurs du cercle, tous les défenseurs de Pampérigouste sortirent, sans tambours ni clairons cette fois, et descendirent silencieusement la colline en une procession fantomatique, sous la clarté de la lune et le bienveillant regard des sentinelles ennemies.

Cette mémorable défense de l’abbaye fit grand honneur a Tartarin ; mais l’occupation du couvent de leurs Peres-Blancs par les troupes jeta au cour des Tarasconnais une sombre rancune.