Numa Roumestan - Alphonse Daudet - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1881

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Alphonse Daudet

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Opis ebooka Numa Roumestan - Alphonse Daudet

Aux arenes d'Aps-en-Provence, la foule applaudit Numa Roumestan. A quarante-trois ans, devenu un homme politique en vue, il est de retour au pays avec sa femme Rosalie, déconcertée puis charmée par la couleur locale. Numa, vingt ans plus tôt, faisait son droit a Paris, financé par un cabaretier qui spéculait sur ses talents prometteurs...

Opinie o ebooku Numa Roumestan - Alphonse Daudet

Fragment ebooka Numa Roumestan - Alphonse Daudet

A Propos

Chapitre 1 - AUX ARENES

A Propos Daudet:

Alphonse Daudet, né a Nîmes (Gard) le 13 mai 1840 et mort a Paris le 16 décembre 1897, est un écrivain et auteur dramatique français. Il est inhumé au cimetiere du Pere-Lachaise a Paris. Alphonse Daudet naît a Nîmes le 13 mai 1840. Apres avoir suivi les cours de l'institution Canivet a Nîmes, il entre en sixieme au lycée Ampere. Alphonse doit renoncer a passer son baccalauréat a cause de la ruine en 1855 de son pere, commerçant en soieries. Il devient maître d'étude au college d'Ales. Cette expérience pénible lui inspirera son premier roman, Le Petit Chose (1868). Daudet rejoint ensuite son frere a Paris et y mene une vie de boheme. Il publie en 1859 un recueil de vers, Les Amoureuses. L'année suivante, il rencontre le poete Frédéric Mistral. Il a son entrée dans quelques salons littéraires, collabore a plusieurs journaux, notamment Paris-Journal, L'Universel et Le Figaro. En 1861, il devient secrétaire du duc de Morny (1811-1865) demi-frere de Napoléon III et président du Corps Législatif. Ce dernier lui laisse beaucoup de temps libre qu'il occupe a écrire des contes, des chroniques mais meurt subitement en 1865 : cet événement fut le tournant décisif de la carriere d'Alphonse. Apres cet évenement, Alphonse Daudet se consacra a l'écriture, non seulement comme chroniqueur au journal Le Figaro mais aussi comme romancier. Puis, apres avoir fait un voyage en Provence, Alphonse commença a écrire les premiers textes qui feront partie des Lettres de mon Moulin. Il connut son premier succes en 1862-1865, avec la Derniere Idole, piece montée a l'Odéon et écrite en collaboration avec Ernest Manuel - pseudonyme d'Ernest Lépine. Puis, il obtint, par le directeur du journal L'Événement, l'autorisation de les publier comme feuilleton pendant tout l'été de l'année 1866, sous le titre de Chroniques provençales. Certains des récits des Lettres de mon Moulin sont restés parmi les histoires les plus populaires de notre littérature, comme La Chevre de monsieur Seguin, Les Trois Messes basses ou L'Élixir du Révérend Pere Gaucher. Le premier vrai roman d'Alphonse Daudet fut Le Petit Chose écrit en 1868. Il s'agit du roman autobiographique d'Alphonse dans la mesure ou il évoque son passé de maître d'étude au college d'Ales (dans le Gard, au nord de Nîmes). C'est en 1874 qu'Alphonse décida d'écrire des romans de mours comme : Fromont jeune et Risler aîné mais aussi Jack (1876), Le Nabab (1877) – dont Morny serait le "modele" – les Rois en exil (1879), Numa Roumestan (1881) ou L'Immortel (1883). Pendant ces travaux de romancier et de dramaturge (il écrivit dix-sept pieces), il n'oublia pas pour autant son travail de conteur : il écrivit en 1872 Tartarin de Tarascon, qui fut son personnage mythique. Les contes du lundi (1873), un recueil de contes sur la guerre franco-prussienne, témoignent aussi de son gout pour ce genre et pour les récits merveilleux. Daudet subit les premieres atteintes d'une maladie incurable de la moelle épiniere, le tabes dorsalis, mais continue de publier jusqu'en 1895. Il décede le 16 décembre 1897 a Paris, a l'âge de 57 ans.

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A ma chere femme

« … Pour la seconde fois, les Latins ont conquis la Gaule… »


Chapitre 1 AUX ARENES

 

Ce dimanche-la, un dimanche de juillet chauffé a blanc, il y avait, a l’occasion du concours régional, une grande fete de jour aux arenes d’Aps-en-Provence. Toute la ville était venue : les tisserands du Chemin-Neuf, l’aristocratie du quartier de la Calade, meme du monde de Beaucaire.

« Cinquante mille personnes au moins ! » disait le Forum dans sa chronique du lendemain ; mais on doit tenir compte de l’enflure méridionale.

Le vrai, c’est qu’une foule énorme s’étageait, s’écrasait sur les gradins brulés du vieil amphithéâtre, comme au beau temps des Antonins, et que la fete des comices n’était pour rien dans ce débordement de peuple. Il fallait autre chose que les courses landaises, les luttes pour hommes et demi-hommes, les jeux de l’étrange-chat et du saut sur l’outre, les concours de flutets et de tambourins, spectacles locaux plus usés que la pierre rousse des arenes, pour rester deux heures debout sur ces dalles flambantes, deux heures dans ce soleil tuant, aveuglant, a respirer de la flamme et de la poussiere a odeur de poudre, a braver les ophtalmies, les insolations, les fievres pernicieuses, tous les dangers, toutes les tortures de ce qu’on appelle la-bas une fete de jour.

Le grand attrait du concours, c’était Numa Roumestan.

Ah ! le proverbe qui dit : « Nul n’est prophete… » est certainement vrai des artistes, des poetes, dont les compatriotes sont toujours les derniers a reconnaître la supériorité, toute idéale en somme et sans effets visibles ; mais il ne saurait s’appliquer aux hommes d’État, aux célébrités politiques ou industrielles, a ces fortes gloires de rapport qui se monnayent en faveurs, en influences, se refletent en bénédictions de toutes sortes sur la ville et sur l’habitant.

Voila dix ans que Numa, le grand Numa, le député leader de toutes les droites, est prophete en terre de Provence, dix ans que, pour ce fils illustre, la ville d’Aps a les tendresses, les effusions d’une mere, et d’une mere du Midi, a manifestations, a cris, a caresses gesticulantes. Des qu’il arrive, en été, apres les vacances de la Chambre, des qu’il apparaît en gare, les ovations commencent : les orphéons sont la, gonflant sous des chours héroiques leurs étendards brodés ; des portefaix, assis sur les marches, attendent que le vieux carrosse de famille, qui vient chercher le leader, ait fait trois tours de roues entre les larges platanes de l’avenue Berchere, alors il se mettent eux-memes aux brancards et traînent le grand homme, au milieu des vivats et des chapeaux levés, jusqu’a la maison Portal ou il descend. Cet enthousiasme est tellement passé dans la tradition, dans le cérémonial de l’arrivée, que les chevaux s’arretent spontanément, comme a un relais de poste, au coin de la rue ou les portefaix ont l’habitude de dételer, et tous les coups de fouet ne leur feraient pas faire un pas de plus. Du premier jour, la ville change d’aspect : ce n’est plus la morne préfecture, aux longues siestes bercées par le cri strident des cigales sur les arbres brulés du Cours. Meme aux heures de soleil, les rues, l’esplanade s’animent et se peuplent de gens affairés, en chapeaux de visite, vetements de drap noir, tout crus dans la vive lumiere, découpant sur les murs blancs l’ombre épileptique de leurs gestes. Le carrosse de l’éveché, du président, secoue la chaussée ; puis des délégations du faubourg, ou Roumestan est adoré pour ses convictions royalistes, des députations d’ourdisseuses s’en vont par bandes dans toute la largeur du boulevard, la tete hardie sous le ruban arlésien. Les auberges sont pleines de gens de la campagne, fermiers de Camargue ou de Crau, dont les charrettes dételées encombrent les petites places, les rues des quartiers populeux, comme aux jours de marché ; le soir, les cafés, bourrés de monde, restent ouverts bien avant dans la nuit, et les vitres du Cercle des Blancs, éclairées a des heures indues, s’ébranlent sous les éclats de la voix du Dieu.

Pas prophete en son pays ! Il n’y avait qu’a voir les arenes en ce bleu dimanche de juillet 1875, l’indifférence du public pour ce qui se passait dans le cirque, toutes les figures tournées du meme côté, ce feu croisé de tous les regards sur le meme point, l’estrade municipale, ou Roumestan était assis au milieu des habits chamarrés et des soies tendues, multicolores, des ombrelles de cérémonie. Il n’y avait qu’a entendre les propos, les cris d’extase, les naives réflexions a haute voix de ce bon populaire d’Aps, les unes en provençal, les autres dans un français barbare, frotté d’ail, toutes avec cet accent implacable comme le soleil de la-bas, qui découpe et met en valeur chaque syllabe, ne fait pas grâce d’un point sur un i.

Diou ! qu’es beou !… Dieu ! qu’il est beau !…

– Il a pris un peu de corps depuis l’an passé.

– Il a plus l’air imposant comme ça.

– Ne poussez pas tant… Il y en a pour tout le monde.

– Tu le vois, petit, notre Numa… Quand tu seras grand, tu pourras dire que tu l’as vu, qué !

– Toujours son nez Bourbon… Et pas une dent qui lui manque.

– Et pas de cheveux blancs non plus…

, pardi !… Il n’est pas déja si vieux… Il est de 32, l’année que Louis-Philippe tomba les croix de la mission, pecairé.

– Ah ! gueusard de Philippe.

– Il ne les paraît pas, ses quarante-trois ans.

– Sur que non, qu’il ne les paraît pas… Té ! bel astre…

Et, d’un geste hardi, une grande fille aux yeux de braise lui envoyait, de loin, un baiser sonnant dans l’air comme un cri d’oiseau.

– Prends garde, Zette… si sa dame te voyait !

– C’est la bleue, sa dame ?

Non, la bleue c’était sa belle-sour, mademoiselle Hortense, une jolie demoiselle qui ne faisait que sortir du couvent et déja « montait le cheval » comme un dragon. Madame Roumestan était plus posée, de meilleure tenue, mais elle avait l’air bien plus fier. Ces dames de Paris, ça s’en croit tant ! Et, dans le pittoresque effronté de leur langue a demi-latine, les femmes, debout, les mains en abat-jour au-dessus des yeux, détaillaient tout haut les deux Parisiennes, leurs petits chapeaux de voyage, leurs robes collantes, sans bijoux, d’un si grand contraste avec les toilettes locales : chaînes d’or, jupes vertes, rouges, arrondies de tournures énormes. Les hommes énuméraient les services rendus par Numa a la bonne cause, sa lettre a l’empereur, son discours pour le drapeau blanc. Ah ! si on en avait eu une douzaine comme lui a la Chambre, Henri V serait sur le trône depuis longtemps.

Enivré de ces rumeurs, soulevé par cet enthousiasme ambiant, le bon Numa ne tenait pas en place. Il se renversait sur son large fauteuil, les yeux clos, la face épanouie ; se jetait d’un côté sur l’autre ; puis bondissait, arpentait la tribune a grands pas, se penchait un moment vers le cirque, humait cette lumiere, ces cris, et revenait a sa place, familier, bon enfant, la cravate lâche, sautait a genoux sur son siege, et le dos et les semelles a la foule, parlait a ces Parisiennes assises en arriere et au-dessus de lui, tâchait de leur communiquer sa joie.

Madame Roumestan s’ennuyait. Cela se voyait a une expression de détachement, d’indifférence sur son visage aux belles lignes d’une froideur un peu hautaine, quand l’éclair spirituel de deux yeux gris, de deux yeux de perle, ces vrais yeux de Parisienne, le sourire entr’ouvert d’une bouche étincelante ne l’animait pas.

Ces gaietés méridionales, faites de turbulence, de familiarité ; cette race verbeuse, tout en dehors, en surface, a l’opposé de sa nature si intime et sérieuse, la froissaient, peut-etre, sans qu’elle s’en rendît bien compte, parce qu’elle retrouvait dans ce peuple le type multiplié, vulgarisé, de l’homme a côté de qui elle vivait depuis dix ans et qu’a ses dépens elle avait appris a connaître. Le ciel non plus ne la ravissait pas, excessif d’éclat, de chaleur réverbérée. Comment faisaient-ils pour respirer, tous ces gens-la ? Ou trouvaient-ils du souffle pour tant de cris ? Et elle se prenait a rever tout haut d’un joli ciel parisien, gris et brouillé, d’une fraîche ondée d’avril sur les trottoirs luisants.

– Oh ! Rosalie, si l’on peut dire…

Sa sour et son mari s’indignaient ; sa sour surtout, une grande jeune fille éblouissante de vie, de santé, dressée de toute sa taille pour mieux voir. Elle venait en Provence pour la premiere fois, et pourtant l’on eut dit que tout ce train de cris, de gestes dans un soleil italien remuait en elle une fibre secrete, un instinct engourdi, les origines méridionales que révélaient ses longs sourcils joints sur ses yeux de houri et la matité d’un teint ou l’été ne mettait pas une rougeur.

– Voyons, ma chere Rosalie, faisait Roumestan, qui tenait a convaincre sa femme, levez-vous et regardez ça… Paris vous a-t-il jamais rien montré de pareil ?

Dans l’immense théâtre élargi en ellipse et qui découpait un grand morceau de bleu, des milliers de visages se serraient sur les gradins en étages avec le pointillement vif des regards, le reflet varié, le papillotage des toilettes de fete et des costumes pittoresques. De la, comme d’une cuve gigantesque, montaient des huées joyeuses, des éclats de voix et de fanfares volatilisés, pour ainsi dire, par l’intense lumiere du soleil. A peine distincte aux étages inférieurs ou poudroyaient le sable et les haleines, cette rumeur s’accentuait en montant, se dépouillait dans l’air pur. On distinguait surtout le cri des marchands de pains au lait qui promenaient de gradin en gradin leur corbeille drapée de linges blancs : « Li pan ou la… li pan ou la ! » Et les revendeuses d’eau fraîche, balançant leurs cruches vertes et vernies, vous donnaient soif de les entendre glapir : « L’aigo es fresco… Quau vou beure ?… » L’eau est fraîche… Qui veut boire ?…

Puis, tout en haut, des enfants, courant et jouant a la crete des arenes, promenaient sur ce grand brouhaha une couronne de sons aigus au niveau d’un vol de martinets, dans le royaume des oiseaux. Et sur tout cela quels admirables jeux de lumiere, a mesure que – le jour s’avançant – le soleil tournait lentement dans la rondeur du vaste amphithéâtre comme sur le disque d’un cadran solaire, reculant la foule, la groupant dans la zone de l’ombre, faisant vides les places exposées a la trop vive chaleur, des especes de dalles rousses séparées d’herbes seches ou des incendies successifs ont marqué des traces noires.

Parfois, aux étages supérieurs, une pierre se détachait du vieux monument, sous une poussée de monde, roulait d’étage en étage au milieu des cris de terreur, des bousculades, comme si tout le cirque croulait ; et c’était sur les gradins un mouvement pareil a l’assaut d’une falaise par la mer en furie, car chez cette race exubérante l’effet n’est jamais en rapport avec la cause, grossie par des visions, des perceptions disproportionnées.

Ainsi peuplée et animée, la ruine semblait revivre, perdait sa physionomie de monument a cicérone. On avait, en la regardant, la sensation que donne une strophe de Pindare récitée par un Athénien de maintenant, c’est-a-dire la langue morte redevenue vivante, n’ayant plus son aspect scolastique et froid. Ce ciel si pur, ce soleil d’argent vaporisé, ces intonations latines conservées dans l’idiome provençal, ça et la – surtout aux petites places – des attitudes a l’entrée d’une voute, des poses immobiles que la vibration de l’air faisait antiques, presque sculpturales, le type de l’endroit, ces tetes frappées comme des médailles avec le nez court et busqué, les larges joues rases, le menton retourné de Roumestan, tout complétait l’illusion d’un spectacle romain, jusqu’au beuglement des vaches landaises en écho dans les souterrains d’ou sortaient jadis les lions et les éléphants de combat. Aussi, quand sur le cirque vide et tout jaune de sable s’ouvrait l’énorme trou noir du podium, fermé d’une claire-voie, on s’attendait a voir bondir les fauves au lieu du pacifique et champetre défilé de betes et de gens couronnés au concours.

A présent c’était le tour des mules harnachées, menées a la main, couvertes de somptueuses sparteries provençales, portant haut leurs petites tetes seches ornées de clochettes d’argent, de pompons, de nouds, de bouffettes, et ne s’effrayant pas des grands coups de fouet coupants et clairs, en pétards, en serpenteaux, des muletiers debout sur chacune d’elles. Dans la foule, chaque village reconnaissait ses lauréats, les annonçait a voix haute :

« Voila Cavaillon… Voila Maussane… »

La longue file somptueuse se déroulait tout autour de l’arene qu’elle remplissait d’un cliquetis étincelant, de sonneries lumineuses ; s’arretait devant la loge de Roumestan, accordant une minute en aubade d’honneur ses coups de fouet et ses sonnailles, puis continuait sa marche circulaire, sous la direction d’un beau cavalier, en collant clair et bottes montantes, un des messieurs du Cercle, organisateur de la fete, qui gâtait tout sans s’en douter, melant la province a la Provence, donnant a ce curieux spectacle local un vague aspect de cavalcade de Franconi. Du reste, a part quelques gens de campagne, personne ne regardait. On n’avait d’yeux que pour l’estrade municipale, envahie depuis un moment par une foule de personnes venant saluer Numa, des amis, des clients, d’anciens camarades de college, fiers de leurs relations avec le grand homme et de les montrer la sur ces tréteaux, bien en vue.

Le flot succédait sans interruption. Il y en avait des vieux, des jeunes, des gentilshommes de campagne en complet gris de la guetre au petit chapeau, des chefs d’ateliers endimanchés dans leurs redingotes marquées de plis, des ménagers, des fermiers de la banlieue d’Aps en vestes rondes, un pilote du Port Saint-Louis, tortillant son gros bonnet de forçat, tous avec leur Midi marqué sur la figure, qu’ils fussent envahis jusque dans les yeux de ces barbes en palissandre que la pâleur des teints orientaux fait plus noires encore, ou bien rasés a l’ancienne France, le cou court, rougeauds et suintant comme des alcarazas en terre cuite, tous l’oil noir, flambant, hors de la tete, le geste familier et tutoyeur.

Et comme Roumestan les accueillait, sans distinction de fortune ou d’origine, avec la meme effusion inépuisable ! « Té ! Monsieur d’Espalion ! et comment va, marquis ?… »

« Hé bé ! mon vieux Cabantous, et le pilotage ?… »

« Je salue de tout cour M. le président Bédarride. »

Alors les poignées de main, des accolades, de ces bonnes tapes sur l’épaule qui doublent la valeur des mots, toujours trop froids au gré d’une sympathie méridionale. L’entretien ne durait pas longtemps, par exemple. Le leader n’écoutait que d’une oreille, le regard distrait, et tout en causant, disait bonjour de la main aux nouveaux venus ; mais personne ne se fâchait de sa brusque façon d’expédier son monde avec de bonnes paroles, « Bien, bien… Je m’en charge… Faites votre demande… je l’emporterai. »

C’étaient des promesses de bureaux de tabac, de perceptions ; ce qu’on ne demandait pas, il le devinait, encourageait les ambitions timides, les provoquait. Pas médaillé, le vieux Cabantous, apres vingt sauvetages ! « Envoyez-moi vos papiers… On m’adore a la Marine !… Nous réparerons cette injustice. » Sa voix sonnait, chaude et métallique, frappant, détachant les mots. On eut dit des pieces d’or toutes neuves qui roulaient. Et tous s’en allaient ravis de cette monnaie brillante, descendaient de l’estrade avec le front rayonnant de l’écolier qui emporte son prix. Le plus beau dans ce diable d’homme, c’était sa prodigieuse souplesse a prendre les allures, le ton des gens a qui il parlait, et cela le plus naturellement, le plus inconsciemment du monde. Onctueux, le geste rond, la bouche en cour avec le président Bédarride, le bras magistralement étendu comme s’il secouait sa toge a la barre ; l’air martial, le chapeau casseur pour parler au colonel de Rochemaure, et vis-a-vis de Cabantous les mains dans les poches, les jambes arquées, le roulis d’épaules d’un vieux chien de mer. De temps en temps, entre deux accolades il revenait vers ses Parisiennes, radieux, épongeant son front qui ruisselait.

– Mais, mon bon Numa, lui disait Hortense tout bas avec un joli rire, ou prendrez-vous tous les bureaux de tabac que vous leur promettez ?

Roumestan penchait sa grosse tete crépue, un peu dégarnie dans le haut : « C’est promis, petite sour, ce n’est pas donné. »

Et devinant un reproche dans le silence de sa femme : « N’oubliez pas que nous sommes dans le Midi, entre compatriotes parlant la meme langue… Tous ces braves garçons savent ce que vaut une promesse et n’esperent pas leur bureau de tabac plus positivement que moi je ne compte de leur donner… Seulement ils en parlent, ça les amuse, leur imagination voyage. Pourquoi les priver de cette joie ?… Du reste, voyez-vous, entre Méridionaux les paroles n’ont jamais qu’un sens relatif… C’est une affaire de mise au point. »

Comme la phrase lui plaisait, il répéta deux ou trois fois en appuyant sur la finale : « De mise au point… de mise au point… »

« J’aime ces gens-la…, » dit Hortense qui décidément s’amusait beaucoup. Mais Rosalie n’était pas convaincue. « Pourtant les mots signifient quelque chose, murmura-t-elle tres sérieuse comme se parlant au plus profond d’elle-meme.

– Ma chere, ça dépend des latitudes !

Et Roumestan assura son paradoxe d’un coup d’épaule qui lui était familier, l’ « en avant » d’un porte-balle remontant sa bricole. Le grand orateur de la droite gardait comme cela quelques habitudes de corps dont il n’avait jamais pu se défaire et qui dans un autre parti l’auraient fait passer pour un homme du commun ; mais aux sommets aristocratiques ou il siégeait entre le prince d’Anhalt et le duc de la Rochetaillade, c’était un signe de puissance et de forte originalité, et le faubourg Saint-Germain raffolait de ce coup d’épaule sur le large dos trapu qui portait les espérances de la monarchie française. Si madame Roumestan avait partagé jadis les illusions du faubourg, c’était bien fini maintenant, a en juger par le désenchantement de son regard, le petit sourire qui retroussait sa levre a mesure que le leader parlait, sourire plus pâle encore de mélancolie que de dédain. Mais son mari la quitta brusquement, attiré par les sons d’une étrange musique qui montait de l’arene au milieu des clameurs de la foule debout, exaltée, criant : « Valmajour ! Valmajour ! »

Vainqueur au concours de la veille, le fameux Valmajour, premier tambourinaire de Provence, venait saluer Numa de ses plus jolis airs. Vraiment il avait belle mine, ce Valmajour, planté au milieu du cirque, sa veste de cadis jaune sur l’épaule, autour des reins sa taillole d’un rouge vif tranchant sur l’empois blanc du linge. Il tenait son long et léger tambourin pendu au bras gauche par une courroie, et de la main du meme bras portait a ses levres un petit fifre, pendant que de sa main droite il tambourinait, l’air crâne, la jambe en avant. Tout petit, ce fifre remplissait l’espace comme un branle de cigales, bien fait pour cette atmosphere limpide, cristalline, ou tout vibre, tandis que le tambourin, de sa voix profonde, soutenait le chant et ses fioritures.

Au son de cette musique aigrelette et sauvage, mieux qu’a tout ce qu’on lui montrait depuis qu’il était la, Roumestan voyait se lever devant lui son enfance de gamin provençal courant les fetes de campagne, dansant sous les platanes feuillus des places villageoises, dans la poudre blanche des grands chemins, sur la valande des côtes brulées. Une émotion délicieuse lui piquait les yeux ; car malgré ses quarante ans passés, la vie politique si desséchante, il gardait encore, par un bénéfice de nature, beaucoup d’imagination, cette sensibilité de surface qui trompe sur le fond vrai d’un caractere.

Et puis ce Valmajour n’était pas un tambourinaire comme les autres, un de ces vulgaires ménétriers qui ramassent des bouts de quadrilles, des refrains de cafés chantants dans les fetes de pays, encanaillant leur instrument en voulant l’accorder au gout moderne. Fils et petit-fils de tambourinaires, il ne jouait jamais que des airs nationaux, des airs chevrotés par les grand’meres aux veillées ; et il en savait, il ne se lassait pas. Apres les noëls de Saboly rythmés en menuets, en rigodons, il entonnait la Marche des rois, sur laquelle Turenne au grand siecle a conquis et brulé le Palatinat. Le long des gradins ou des fredons couraient tout a l’heure en vols d’abeilles, la foule électrisée marquait la mesure avec les bras, avec la tete, suivait ce rythme superbe qui passait comme un coup de mistral dans le grand silence des arenes, traversé seulement par le sifflement éperdu des hirondelles tournoyant en tous sens, la-haut, dans l’azur verdissant, inquietes et ravies comme si elles cherchaient a travers l’espace quel invisible oiseau décochait ces notes suraiguës.

Quand Valmajour eut fini, des acclamations folles éclaterent. Les chapeaux, les mouchoirs étaient en l’air. Roumestan appela le musicien sur l’estrade et lui sauta au cou : « Tu m’as fait pleurer, mon brave ! » Et il montrait ses yeux, de grands yeux bruns dorés, tout embus de larmes. Tres fier de se voir au milieu des broderies et des épées de nacre officielles, l’autre acceptait ces félicitations, ces accolades, sans trop d’embarras. C’était un beau garçon, la tete réguliere, le front haut, barbiche et moustache d’un noir brillant sur le teint basané, un de ces fiers paysans de la vallée du Rhône qui n’ont rein de l’humilité finaude des villageois du centre. Hortense remarqua tout de suite comme sa main restait fine dans son gant de hâle. Elle regarda le tambourin, sa baguette a bout d’ivoire, s’étonna de la légereté de l’instrument depuis deux cents ans dans la famille, et dont la caisse de noyer, agrémentée de légeres sculptures, polie, amincie, sonore, semblait comme assouplie sous la patine du temps. Elle admira surtout le galoubet, la naive flute rustique a trois trous des anciens tambourinaires, a laquelle Valmajour était revenu par respect pour la tradition, et dont il avait conquis le maniement a force d’adresse et de patience. Rien de plus touchant que le petit récit qu’il faisait de ses luttes, de sa victoire.

« Ce m’est vénu, disait-il en son français bizarre, ce m’est vénu de nuit en écoutant santer le rossignoou. Je me pensais dans moi-meme : Comment, Valmajour, voila l’oiso du bon Dieu que son gosier lui suffit pour toutes les roulades, et ce qu’il fait avec un trou, toi, les trois trous de ton flutet ne le sauraient point faire ? »

Il parlait posément, d’un beau timbre confiant et doux, sans aucun sentiment de ridicule. D’ailleurs personne n’eut osé sourire devant l’enthousiasme de Numa, levant les bras, trépignant a défoncer la tribune. « Qu’il est beau !… Quel artiste !… » Et, apres lui, le maire, le général, le président Bédarride, M. Roumavage, un grand fabricant de biere de Beaucaire, vice-consul du Pérou, sanglé dans un costume de carnaval tout en argent, d’autres encore, entraînés par l’autorité du leader, répétaient d’un accent convaincu : « Quel artiste ! » C’était aussi le sentiment d’Hortense, et elle l’exprimait avec sa nature expansive : « Oh ! oui, un grand artiste… » pendant que Mme Roumestan murmurait : « Mais vous allez le rendre fou, ce pauvre garçon ! » Il n’y paraissait guere cependant, a l’air tranquille de Valmajour, qui ne s’émut pas meme en entendant Numa lui dire brusquement :

– Viens a Paris, garçon, ta fortune est faite.

– Oh ! ma sour ne voudrait jamais me laisser aller, répondit-il en souriant.

Sa mere était morte. Il vivait avec son pere et sa sour dans un fermage qui portait leur nom, a trois lieues d’Aps, sur le mont de Cordoue. Roumestan jura d’aller le voir avant de partir. Il parlerait aux parents, il était sur d’enlever l’affaire.

– Je vous y aiderai, Numa, dit une petite voix derriere lui.

Valmajour salua sans un mot, tourna sur ses talons et descendit le large tapis de l’estrade sa caisse au bras, la tete droite, avec ce léger déhanchement du Provençal, ami du rythme et de la danse. En bas des camarades l’attendaient, lui serraient les mains. Puis un cri retentit : « La farandole ! » clameur immense, doublée par l’écho des voutes, des couloirs, d’ou semblaient sortir l’ombre et la fraîcheur qui envahissaient maintenant les arenes et rétrécissaient la zone du soleil. A l’instant le cirque fut plein, mais plein a faire éclater ses barrieres, d’une foule villageoise, une melée de fichus blancs, de jupes voyantes, de rubans de velours battant aux coiffes de dentelle, de blouses passementées, de vestes de cadis.

Sur un roulement de tambourin, cette cohue s’aligna, se défila en bandes, le jarret tendu, les mains unies. Un trille de galoubet fit onduler tout le cirque, et la farandole menée par un gars de Barbantane, le pays des danseurs fameux, se mit en marche lentement, déroulant ses anneaux, battant ses entrechats presque sur place, remplissant d’un bruit confus, d’un froissement d’étoffes et d’haleines, l’énorme baie du vomitoire ou peu a peu elle s’engouffrait. Valmajour suivait d’un pas égal, solennel, repoussait en marchant son gros tambourin du genou, et jouait plus fort a mesure que le compact entassement de l’arene, a demi-noyée déja dans la cendre bleue du crépuscule, se dévidait comme une bobine d’or et de soie.

– Regardez la-haut ! dit Roumestan tout a coup.

C’était la tete de la danse surgissant entre les arcs de voute du premier étage, pendant que le tambourinaire et les derniers farandoleurs piétinaient encore dans le cirque. En route, la ronde s’allongeait de tous ceux que le rythme entraînait de force a la suite. Qui donc parmi ces Provençaux aurait pu résister au flutet magique de Valmajour ? Porté, lancé par des rebondissements du tambourin, on l’entendait a la fois a tous les étages, passant les grilles et les soupiraux descellés, dominant les exclamations de la foule. Et la farandole montait, montait, arrivait aux galeries supérieures que le soleil bordait encore d’une lumiere fauve. L’immense défilé des danseurs bondissants et graves découpait alors sur les hautes baies cintrées du pourtour, dans la chaude vibration de cette fin d’apres-midi de juillet, une suite de fines silhouettes, animait sur la pierre antique un de ces bas-reliefs comme il en court au fronton dégradé des temples.

En bas, sur l’estrade désemplie, – car on partait et la danse prenait plus de grandeur au-dessus des gradins vides, – le bon Numa demandait a sa femme en lui jetant un petit châle de dentelle sur les épaules pour le frais du soir :

– Est-ce beau, voyons ?… Est-ce beau ?…

– Tres beau, fit la Parisienne, remuée cette fois jusqu’au fond de sa nature artiste.

Et le grand homme d’Aps semblait plus fier de cette approbation que des hommages bruyants dont on l’étourdissait depuis deux heures.

Fin du premier chapitre.