Le Nabab - Alphonse Daudet - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1877

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Opis ebooka Le Nabab - Alphonse Daudet

Le docteur Jenkins fournit en perles de jouvence le duc de Mora, haut dignitaire du second Empire. Il lui présente Jansoulet, dit Le Nabab. De basse extraction, cet aventurier réalisa sa colossale fortune en Tunisie. De nombreux solliciteurs gravitent autour du Nabab, ce qui indigne son secrétaire, l'honnete Paul de Géry... Le duc de Mora fut inspiré a Daudet par le duc de Morny, aupres duquel il travailla. Ce roman nous décrit la «vie parisienne» sous le second empire : affaires, politique...

Opinie o ebooku Le Nabab - Alphonse Daudet

Fragment ebooka Le Nabab - Alphonse Daudet

A Propos
PRÉFACE.
Chapitre 1 - LES MALADES DU DOCTEUR JENKINS.

A Propos Daudet:

Alphonse Daudet, né a Nîmes (Gard) le 13 mai 1840 et mort a Paris le 16 décembre 1897, est un écrivain et auteur dramatique français. Il est inhumé au cimetiere du Pere-Lachaise a Paris. Alphonse Daudet naît a Nîmes le 13 mai 1840. Apres avoir suivi les cours de l'institution Canivet a Nîmes, il entre en sixieme au lycée Ampere. Alphonse doit renoncer a passer son baccalauréat a cause de la ruine en 1855 de son pere, commerçant en soieries. Il devient maître d'étude au college d'Ales. Cette expérience pénible lui inspirera son premier roman, Le Petit Chose (1868). Daudet rejoint ensuite son frere a Paris et y mene une vie de boheme. Il publie en 1859 un recueil de vers, Les Amoureuses. L'année suivante, il rencontre le poete Frédéric Mistral. Il a son entrée dans quelques salons littéraires, collabore a plusieurs journaux, notamment Paris-Journal, L'Universel et Le Figaro. En 1861, il devient secrétaire du duc de Morny (1811-1865) demi-frere de Napoléon III et président du Corps Législatif. Ce dernier lui laisse beaucoup de temps libre qu'il occupe a écrire des contes, des chroniques mais meurt subitement en 1865 : cet événement fut le tournant décisif de la carriere d'Alphonse. Apres cet évenement, Alphonse Daudet se consacra a l'écriture, non seulement comme chroniqueur au journal Le Figaro mais aussi comme romancier. Puis, apres avoir fait un voyage en Provence, Alphonse commença a écrire les premiers textes qui feront partie des Lettres de mon Moulin. Il connut son premier succes en 1862-1865, avec la Derniere Idole, piece montée a l'Odéon et écrite en collaboration avec Ernest Manuel - pseudonyme d'Ernest Lépine. Puis, il obtint, par le directeur du journal L'Événement, l'autorisation de les publier comme feuilleton pendant tout l'été de l'année 1866, sous le titre de Chroniques provençales. Certains des récits des Lettres de mon Moulin sont restés parmi les histoires les plus populaires de notre littérature, comme La Chevre de monsieur Seguin, Les Trois Messes basses ou L'Élixir du Révérend Pere Gaucher. Le premier vrai roman d'Alphonse Daudet fut Le Petit Chose écrit en 1868. Il s'agit du roman autobiographique d'Alphonse dans la mesure ou il évoque son passé de maître d'étude au college d'Ales (dans le Gard, au nord de Nîmes). C'est en 1874 qu'Alphonse décida d'écrire des romans de mours comme : Fromont jeune et Risler aîné mais aussi Jack (1876), Le Nabab (1877) – dont Morny serait le "modele" – les Rois en exil (1879), Numa Roumestan (1881) ou L'Immortel (1883). Pendant ces travaux de romancier et de dramaturge (il écrivit dix-sept pieces), il n'oublia pas pour autant son travail de conteur : il écrivit en 1872 Tartarin de Tarascon, qui fut son personnage mythique. Les contes du lundi (1873), un recueil de contes sur la guerre franco-prussienne, témoignent aussi de son gout pour ce genre et pour les récits merveilleux. Daudet subit les premieres atteintes d'une maladie incurable de la moelle épiniere, le tabes dorsalis, mais continue de publier jusqu'en 1895. Il décede le 16 décembre 1897 a Paris, a l'âge de 57 ans.

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PRÉFACE.

 

Il y a cent ans, le Sage écrivait ceci en tete de Gil Blas :

« Comme il y a des personnes qui ne sauraient lire sans faire des applications des caracteres vicieux ou ridicules qu’elles trouvent dans les ouvrages, je déclare a ces lecteurs malins qu’ils auraient tort d’appliquer les portraits qui sont dans le présent livre. J’en fais un aveu public : Je ne me suis proposé que de représenter la vie des hommes telle qu’elle est… »

Toute distance gardée entre le roman de Le Sage et le mien, c’est une déclaration du meme genre que j’aurais désiré mettre a la premiere page du Nabab, des sa publication. Plusieurs raisons m’en ont empeché. D’abord, la peur qu’un pareil avertissement n’eut trop l’air d’etre jeté en appât au public et de vouloir forcer son attention. Puis, j’étais loin de me douter qu’un livre écrit avec des préoccupations purement littéraires put acquérir ainsi tout d’un coup cette importance anecdotique et me valoir une telle nuée bourdonnante de réclamations. Jamais en effet, rien de semblable ne s’est vu. Pas une ligne de mon ouvre, pas un de ses héros, pas meme un personnage en silhouette qui ne soit devenu motif a allusions, a protestations. L’auteur a beau se défendre, jurer ses grands dieux que son roman n’a pas de clé, chacun lui en forge au moins une, a l’aide de laquelle il prétend ouvrir cette serrure a combinaison. Il faut que tous ces types aient vécu, comment donc ! qu’ils vivent encore, identiques de la tete aux pieds… Monpavon est un tel, n’est-ce pas ?… La ressemblance de Jenkins est frappante… Celui-ci se fâche d’en etre, tel autre de n’en etre pas, et cette recherche du scandale aidant, il n’est pas jusqu’a des rencontres de noms, fatales dans le roman moderne, des indications de rues, des numéros de maisons choisis au hasard, qui n’aient servi a donner une sorte d’identité a des etres bâtis de mille pieces et en définitive absolument imaginaires.

L’auteur a trop de modestie pour prendre tout ce bruit a son compte. Il sait la part qu’ont eue dans cela les indiscrétions amicales ou perfides des journaux ; et sans remercier les uns plus qu’il ne convient, sans en vouloir aux autres outre mesure, il se résigne a sa tapageuse aventure comme a une chose inévitable et tient seulement a honneur d’affirmer, sur vingt ans de travail et de probité littéraires, que cette fois, pas plus que les autres, il n’avait cherché cet élément de succes. En feuilletant ses souvenirs, ce qui est le droit et le devoir de tout romancier, il s’est rappelé un singulier épisode du Paris cosmopolite d’il y a quinze ans. Le romanesque d’une existence éblouissante et rapide, traversant en météore le ciel parisien, a évidemment servi de cadre au Nabab, a cette peinture des mours de la fin du Second Empire. Mais autour d’une situation, d’aventures connues, que chacun était en droit d’étudier et de rappeler, quelle fantaisie répandue, que d’inventions, que de broderies, surtout quelle dépense de cette observation continuelle, éparse, presque inconsciente, sans laquelle il ne saurait y avoir d’écrivains d’imagination. D’ailleurs, pour se rendre compte du travail « cristallisant » qui transporte du réel a la fiction, de la vie au roman, les circonstances les plus simples, il suffirait d’ouvrir le Moniteur officiel de février 1864 et de comparer certaine séance du corps législatif au tableau que j’en donne dans mon livre. Qui aurait pu supposer qu’apres tant d’années écoulées ce Paris a la courte mémoire saurait reconnaître le modele primitif dans l’idéalisation que le romancier en a faite et qu’il s’éleverait des voix pour accuser d’ingratitude celui qui ne fut point certes « le commensal assidu » de son héros, mais seulement, dans leurs rares rencontres, un curieux en qui la vérité se photographie rapidement et qui ne peut jamais effacer de son souvenir les images une fois fixées ?

J’ai connu le « Vrai Nabab » en 1864. J’occupais alors une position semi-officielle qui m’obligeait a mettre une grande réserve dans mes visites a ce fastueux et accueillant Levantin. Plus tard je fus lié avec un de ses freres mais a ce moment-la le pauvre Nabab se débattait au loin dans des buissons d’épines cruelles et l’on ne le voyait plus a Paris que rarement. Du reste il est bien genant pour un galant homme de compter ainsi avec les morts et de dire : « Vous vous trompez. Bien que ce fut un hôte aimable, on ne m’a pas souvent vu chez lui. » Qu’il me suffise donc de déclarer qu’en parlant du fils de la mere Françoise comme je l’ai fait, j’ai voulu le rendre sympathique et que le reproche d’ingratitude me paraît de toute façon une absurdité. Cela est si vrai que bien des gens trouvent le portrait trop flatté, plus intéressant que nature. A ces gens-la ma réponse est fort simple : « Jansoulet m’a fait l’effet d’un brave homme ; mais en tout cas, si je me trompe, prenez-vous-en aux journaux qui vous ont dit son vrai nom. Moi je vous ai livré mon roman comme un roman, mauvais ou bon, sans ressemblance garantie. »

Quant a Mora, c’est autre chose. On a parlé d’indiscrétion, de défection politique… Mon Dieu, je ne m’en suis jamais caché. J’ai été, a l’âge de vingt ans, attaché du cabinet du haut fonctionnaire qui m’a servi de type ; et mes amis de ce temps-la savent quel grave personnage politique je faisais. L’administration elle aussi a du garder un singulier souvenir de ce fantastique employé a criniere mérovingienne, toujours le dernier venu au bureau, le premier parti, et ne montant jamais chez le duc que pour lui demander des congés ; avec cela d’un naturel indépendant, les mains nettes de toute cantate, et si peu inféodé a l’Empire que le jour ou le duc lui offrit d’entrer a son cabinet, le futur attaché crut devoir déclarer avec une solennité juvénile et touchante « qu’il était Légitimiste ».

« L’Impératrice l’est aussi », répondit l’Excellence en souriant d’un grand air impertinent et tranquille. C’est avec ce sourire-la que je l’ai toujours vu, sans avoir besoin pour cela de regarder par le trou des serrures, et c’est ainsi que je l’ai peint, tel qu’il aimait a se montrer, dans son attitude de Richelieu-Brummell. L’histoire s’occupera de l’homme d’État. Moi j’ai fait voir, en le melant de fort loin a la fiction de mon drame, le mondain qu’il était et qu’il voulait etre, assuré d’ailleurs que de son vivant il ne lui eut point déplu d’etre présenté ainsi.

Voila ce que j’avais a dire. Et maintenant, ces déclarations faites en toute franchise, retournons bien vite au travail. On trouvera ma préface un peu courte et les curieux y auront en vain cherché le piment attendu. Tant pis pour eux. Si breve que soit cette page, elle est pour moi trois fois trop longue. Les préfaces ont cela de mauvais surtout qu’elles vous empechent d’écrire des livres.

ALPHONSE DAUDET.


Chapitre 1 LES MALADES DU DOCTEUR JENKINS.

 

Debout sur le perron de son petit hôtel de la rue de Lisbonne, rasé de frais, l’oil brillant, la levre entrouverte d’aise, ses longs cheveux vaguement grisonnants épandus sur un vaste collet d’habit, carrée d’épaules, robuste et sain comme un chene, l’illustre docteur irlandais Robert Jenkins, chevalier du Medjidjié et de l’ordre distingué de Charles III d’Espagne, membre de plusieurs sociétés savantes ou bienfaisantes, président fondateur de l’ouvre de Bethléem, Jenkins enfin, le Jenkins des perles Jenkins a base arsenicale, c’est-a-dire le médecin a la mode de l’année 1864, l’homme le plus occupé de Paris, s’appretait a monter en voiture, un matin de la fin de novembre, quand une croisée s’ouvrit au premier étage sur la cour intérieure de l’hôtel, et une voix de femme demanda timidement :

« Rentrerez-vous déjeuner, Robert ? »

Oh ! de quel bon et loyal sourire s’éclaira tout a coup cette belle tete de savant et d’apôtre, et dans le tendre bonjour que ses yeux envoyerent la-haut vers le chaud peignoir blanc entrevu derriere les tentures soulevées comme on devinait bien une de ces passions conjugales tranquilles et sures, que l’habitude resserre de toute la souplesse et la solidité de ses liens.

« Non, madame Jenkins… » Il aimait a lui donner ainsi publiquement son titre d’épouse légitime, comme s’il eut trouvé la une intime satisfaction, une sorte d’acquit de conscience envers la femme qui lui rendait la vie si riante… Non, ne m’attendez pas ce matin. Je déjeune place Vendôme.

« Ah ! oui… le Nabab », dit la belle Mme Jenkins avec une nuance tres marquée de respect pour ce personnage des Mille et une Nuits dont tout Paris parlait depuis un mois ; puis, apres un peu d’hésitation, bien tendrement, tout bas, entre les lourdes tapisseries, elle chuchota rien que pour le docteur :

« Surtout n’oubliez pas ce que vous m’avez promis. »

C’était vraisemblablement quelque chose de bien difficile a tenir, car au rappel de cette promesse les sourcils de l’apôtre se froncerent, son sourire se pétrifia, toute sa figure prit une expression d’incroyable dureté ; mais ce fut l’affaire d’un instant. Au chevet de leurs riches malades, ces physionomies de médecins a la mode deviennent expertes a mentir. Avec son air le plus tendre, le plus cordial, il répondit en montrant une rangée de dents éblouissantes : « Ce que j’ai promis sera fait, madame Jenkins. Maintenant, rentrez vite et fermez votre croisée. Le brouillard est froid ce matin. »

Oui, le brouillard était froid, mais blanc comme de la vapeur de neige, et, tendu derriere les glaces du grand coupé, il égayait de reflets doux le journal déplié dans les mains du docteur. La-bas, dans les quartiers populeux, resserrés et noirs, dans le Paris commerçant et ouvrier, on ne connaît pas cette jolie brume matinale qui s’attarde aux grandes avenues ; de bonne heure l’activité du réveil, le va-et-vient des voitures maraîcheres, des omnibus, des lourds camions secouant leurs ferrailles, l’ont vite hachée, effiloquée, éparpillée. Chaque passant en emporte un peu dans un paletot râpé, un cache-nez qui montre la trame, des gants grossiers frottés l’un contre l’autre. Elle imbibe les blouses frissonnantes, les waterproofs jetés sur les jupes de travail ; elle se fond a toutes les haleines, chaudes d’insomnie ou d’alcool, s’engouffre au fond des estomacs vides, se répand dans les boutiques qu’on ouvre, les cours noires, le long des escaliers dont elle inonde la rampe et les murs, jusque dans les mansardes sans feu. Voila pour quoi il en reste si peu dehors. Mais dans cette portion de Paris espacée et grandiose, ou demeurait la clientele de Jenkins, sur ces larges boulevards plantés d’arbres, ces quais déserts, le brouillard planait immaculé, en nappes nombreuses, avec des légeretés et des floconnements de ouate. C’était fermé, discret, presque luxueux, parce que le soleil derriere cette paresse de son lever commençait a répandre des teintes doucement pourprées, qui donnaient a la brume enveloppant jusqu’au faîte les hôtels alignés l’aspect d’une mousseline blanche jetée sur des étoffes écarlates. On aurait dit un grand rideau abritant le sommeil tardif et léger de la fortune, épais rideau ou rien ne s’entendait que le battement discret d’une porte cochere, les mesures en fer-blanc des laitiers, les grelots d’un troupeau d’ânesses passant au grand trot suivies du souffle court et haletant de leur berger, et le roulement sourd du coupé de Jenkins commençant sa tournée de chaque jour.

D’abord a l’hôtel de Mora. C’était, sur le quai d’Orsay tout a côté de l’ambassade d’Espagne, dont les longues terrasses faisaient suite aux siennes, un magnifique palais ayant son entrée principale rue de Lille et une porte sur le bord de l’eau. Entre deux hautes murailles revetues de lierre, reliées entre elles par d’imposants arcs de voute, le coupé fila comme une fleche, annoncé par deux coups d’un timbre retentissant qui tirerent Jenkins de l’extase ou la lecture de son journal semblait l’avoir plongé. Puis les roues amortirent leur bruit sur le sable d’une vaste cour et s’arreterent, apres un élégant circuit, contre le perron de l’hôtel, surmonté d’une large marquise en rotonde. Dans la confusion du brouillard, on apercevait une dizaine de voitures rangées en ligne, et le long d’une avenue d’acacias, tout secs en cette saison et nus dans leur écorce, les silhouettes de palefreniers anglais promenant a la main les chevaux de selle du duc. Tout révélait un luxe ordonné, reposé, grandiose et sur.

« J’ai beau venir matin, d’autres arrivent toujours avant moi », se dit Jenkins en voyant la file ou son coupé prenait place ; mais, certain de ne pas attendre, il gravit, la tete haute, d’un air d’autorité tranquille, ce perron officiel que franchissaient chaque jour tant d’ambitions frémissantes, d’inquiétudes aux pieds trébuchants.

Des l’antichambre, élevée et sonore comme une église et que deux grands feux de bois, en dépit des caloriferes brulant nuit et jour, emplissaient d’une vie rayonnante, le luxe de cet intérieur arrivait par bouffées tiedes et capiteuses. Cela tenait a la fois de la serre et de l’étuve. Beaucoup de chaleur dans de la clarté ; des boiseries blanches, des marbres blancs, des fenetres immenses, rien d’étouffé ni d’enfermé, et pourtant une atmosphere égale faite pour entourer quelque existence rare, affinée et nerveuse. Jenkins s’épanouissait a ce soleil factice de la richesse ; il saluait d’un « bonjour, mes enfants » le suisse poudré, au large baudrier d’or, les valets de pied en culotte courte, livrée or et bleu tous debout pour lui faire honneur, effleurait du doigt la grande cage des ouistitis pleine de cris aigus et de cabrioles, et s’élançait en sifflotant sur l’escalier de marbre clair rembourré d’un tapis épais comme une pelouse, conduisant aux appartements du duc. Depuis six mois qu’il venait a l’hôtel de Mora, le bon docteur ne s’était pas encore blasé sur l’impression toute physique de gaieté, de légereté que lui causait l’air de cette maison.

Quoiqu’on fut chez le premier fonctionnaire de l’Empire, rien ne sentait ici l’administration ni ses cartons de paperasses poudreuses. Le duc n’avait consenti a accepter ses hautes dignités de ministre d’État, président du conseil, qu’a la condition de ne pas quitter son hôtel ; il n’allait au ministere qu’une heure ou deux par jour, le temps de donner les signatures indispensables, et tenait ses audiences dans sa chambre a coucher. En ce moment, malgré l’heure matinale, le salon était plein. On voyait la des figures graves, anxieuses, des préfets de province aux levres rases, aux favoris administratifs, un peu moins arrogants dans cette antichambre que la-bas dans leurs préfectures, des magistrats, l’air austere, sobres de gestes, des députés aux allures importantes, gros bonnets de la finance, usiniers cossus et rustiques, parmi lesquels se détachait ça et la la grele tournure ambitieuse d’un substitut ou d’un conseiller de préfecture, en tenue de solliciteur, habit noir et cravate blanche ; et tous, debout, assis, groupés ou solitaires, crochetaient silencieusement du regard cette haute porte fermée sur leur dessin, par laquelle ils sortiraient tout a l’heure triomphants ou la tete basse. Jenkins traversa la foule rapidement, et chacun suivait d’un oil d’envie ce nouveau venu que l’huissier a chaîne, correct et glacial, assis devant une table a côté de la porte accueillait d’un petit sourire a la fois respectueux et familier.

« Avec qui est-il ? » demanda le docteur en montrant la chambre du duc.

Du bout des levres, non sans un frisement d’oil légerement ironique, l’huissier murmura un nom qui, s’ils l’avaient entendu, aurait indigné tous ces hauts personnages attendant depuis une heure que le costumier de l’Opéra eut terminé son audience.

Un bruit de voix, un jet de lumiere… Jenkins venait d’entrer chez le duc ; il n’attendait jamais, lui.

Debout, le dos a la cheminée, serré dans une veste en fourrure bleue dont les douceurs de reflet affinaient une tete énergique et hautaine, le président du conseil faisait dessiner sous ses yeux un costume de pierrette que la duchesse porterait a son prochain bal, et donnait ses indications avec la meme gravité que s’il eut dicté un projet de loi.

« Ruchez la fraise tres fin et ne ruchez pas les manchettes… Bonjour, Jenkins… Je suis a vous. »

Jenkins s’inclina et fit quelques pas dans l’immense chambre dont les croisées, ouvrant sur un jardin qui allait jusqu’a la Seine, encadraient un des plus beaux aspects de Paris, les ponts, les Tuileries, le Louvre, dans un entrelacement d’arbres noirs comme tracés a l’encre de Chine sur le fond flottant du brouillard. Un large lit tres bas, élevé de quelques marches, deux ou trois petits paravents de laque aux vagues et capricieuses dorures, indiquant ainsi que les doubles portes et les tapis de haute laine, la crainte du froid poussée jusqu’a l’exces, des sieges divers, chaises longues, chauffeuses, répandus un peu au hasard, tous bas, arrondis, de forme indolente ou voluptueuse, composaient l’ameublement de cette chambre célebre ou se traitent les plus graves questions et aussi les plus légeres avec le meme sérieux d’intonation. Au mur, un beau portrait de la duchesse ; sur la cheminée, un buste du duc ouvre de Félicia Ruys, qui avait eu au récent Salon les honneurs d’une premiere médaille.

« Eh bien ! Jenkins, comment va, ce matin ? dit l’Excellence en s’approchant, pendant que le costumier ramassait ses dessins de modes, épars sur tous les fauteuils.

– Et vous, mon cher duc ? Je vous ai trouvé un peu pâle hier soir aux Variétés.

– Allons donc ! Je ne me suis jamais si bien porté… Vos perles me font un effet du diable… Je me sens une vivacité, une verdeur… Quand je pense comme j’étais fourbu il y a six mois. »

Jenkins, sans rien dire, avait appuyé sa grosse tete sur la fourrure du ministre d’État, a l’endroit ou le cour bat chez le commun des hommes. Il écouta un moment pendant que l’Excellence continuait a parler sur le ton indolent, excédé, qui faisait un des caracteres de sa distinction.

« Avec qui étiez-vous donc, docteur, hier soir ? Ce grand Tartare bronzé qui riait si fort sur le devant de votre avant-scene ?…

– C’était le Nabab, monsieur le duc… Ce fameux Jansoulet, dont il est tant question en ce moment.

– J’aurais du m’en douter. Toute la salle le regardait. Les actrices ne jouaient que pour lui… Vous le connaissez ? Quel homme est-ce ?

– Je le connais… C’est-a-dire je le soigne… Merci mon cher duc, j’ai fini. Tout va bien par la… En arrivant a Paris, il y a un mois, le changement de climat l’avait un peu éprouvé. Il m’a fait appeler, et depuis m’a pris en grande amitié… Ce que je sais de lui, c’est qu’il a une fortune colossale, gagnée a Tunis, au service du bey, un cour loyal, une âme généreuse, ou les idées d’humanité.

– A Tunis ?… interrompit le duc fort peu sentimental et humanitaire de sa nature… Alors, pourquoi ce nom de Nabab ?

– Bah ! les Parisiens n’y regardent pas de si pres… Pour eux, tout riche étranger est un nabab, n’importe d’ou il vienne !… Celui-ci du reste a bien le physique de l’emploi, un teint cuivré, des yeux de braise ardente, de plus une fortune gigantesque dont il fait, je ne crains pas de le dire, l’usage le plus noble et le plus intelligent. C’est a lui que je dois, – ici le docteur prit un air modeste – que je dois d’avoir enfin pu constituer l’ouvre de Bethléem pour l’allaitement des enfants, qu’un journal du matin, que je parcourais tout a l’heure, le Messager, je crois, appelle « la grande pensée philanthropique du siecle. »

Le duc jeta un regard distrait sur la feuille que Jenkins lui tendait. Ce n’était pas celui-la qu’on prenait avec des phrases de réclame.

« Il faut qu’il soit tres riche, ce M. Jansoulet, dit-il froidement. Il commandite le théâtre de Cardailhac. Monpavon lui fait payer ses dettes, Bois-l’Héry lui monte une écurie, le vieux Schwalbach une galerie de tableaux… C’est de l’argent, tout cela. »

Jenkins se mit a rire :

« Que voulez-vous, mon cher duc, vous le préoccupez beaucoup, ce pauvre Nabab. Arrivant ici avec la ferme volonté de devenir Parisien, homme du monde, il vous a pris pour modele en tout, et je ne vous cache pas qu’il voudrait bien étudier son modele de plus pres.

– Je sais, je sais… Monpavon m’a déja demandé de me l’amener… Mais je veux attendre, je veux voir… Avec ces grandes fortunes, qui viennent de si loin, il faut se garder… Mon Dieu, je ne dis pas… Si je le rencontrais ailleurs que chez moi, au théâtre dans un salon…

– Justement Mme Jenkins compte donner une petite fete le mois prochain. Si vous vouliez nous faire l’honneur…

– J’irai tres volontiers chez vous, mon cher docteur, et dans le cas ou votre Nabab serait la, je ne m’opposerais pas a ce qu’il me fut présenté. »

A ce moment l’huissier de service entrouvrit la porte.

« M. le ministre de l’Intérieur est dans le salon bleu… Il n’a qu’un mot a dire a Son Excellence… M. le préfet de police attend toujours en bas, dans la galerie.

– C’est bien, dit le duc, j’y vais… Mais je voudrais en finir avant avec ce costume. Voyons, pere chose, qu’est-ce que nous décidons pour ces ruches ? A revoir docteur… Rien a faire, n’est-ce pas, que continuer les perles ?

– Continuer les perles », dit Jenkins en saluant, et il sortit, tout radieux des deux bonnes fortunes qui lui arrivaient en meme temps, l’honneur de recevoir le duc et le plaisir d’obliger son cher Nabab. Dans l’antichambre, la foule des solliciteurs qu’il traversa était encore plus nombreuse qu’a son entrée ; de nouveaux venus s’étaient joints aux patients de la premiere heure, d’autres montaient l’escalier, affairés et tout pâles, et dans la cour, les voitures continuaient a arriver, a se ranger en cercle sur deux rangs, gravement, solennellement, pendant que la question des ruches aux manchettes se discutait la-haut avec non moins de solennité.

« Au cercle », dit Jenkins a son cocher.

Le coupé roula le long des quais, repassa les ponts, gagna la place de la Concorde, qui n’avait déja plus le meme aspect que tout a l’heure. Le brouillard s’écartait vers le Garde-Meuble et le temple grec de la Madeleine, laissant deviner ça et la l’aigrette blanche d’un jet d’eau, l’arcade d’un palais, le haut d’une statue, les massifs des Tuileries, groupés frileusement pres des grilles. Le voile non soulevé, mais déchiré par places, découvrait des fragments d’horizon ; et l’on voyait sur l’avenue menant a l’Arc de Triomphe, des breaks passer au grand trot chargés de cochers et de maquignons, des dragons de l’impératrice, des guides chamarrés et couverts de fourrures s’en aller deux par deux en longues files, avec un cliquetis de mors, d’éperons, des ébrouements de chevaux frais, tout cela s’éclairant d’un soleil encore invisible, sortant du vague de l’air, y rentrant par masses, comme une vision rapide du luxe matinal de ce quartier.

Jenkins descendit a l’angle de la rue Royale. Du haut en bas de la grande maison de jeu, les domestiques circulaient, secouant les tapis, aérant les salons ou flottait la buée des cigares, ou des monceaux de cendre fine tout embrasée s’écroulaient au fond des cheminées, tandis que sur les tables vertes, encore frémissantes des parties de la nuit, brulaient quelques flambeaux d’argent dont la flamme montait toute droite dans la lumiere blafarde du grand jour. Le bruit, le va-et-vient s’arretaient au troisieme étage, ou quelques membres du cercle avaient leur appartement. De ce nombre était le marquis de Monpavon, chez qui Jenkins se rendait.

« Comment ! c’est vous, docteur ?… Diable emporte !… Quelle heure est-il donc ?… Suis pas visible.

– Pas meme pour le médecin ?

– Oh ! pour personne… Question de tenue, mon cher… C’est égal, entrez tout de meme… Chaufferez les pieds un moment pendant que Francis finit de me coiffer. »

Jenkins pénétra dans la chambre a coucher, banale comme tous les garnis, et s’approcha du feu sur lequel chauffaient des fers a friser de toutes les dimensions, tandis que dans le laboratoire a côté, séparé de la chambre par une tenture algérienne, le marquis de Monpavon s’abandonnait aux manipulations de son valet de chambre. Des odeurs de patchouli, de cold-cream, de corne et de poils brulés s’échappaient de l’espace restreint ; et de temps en temps, quand Francis venait retirer un fer, Jenkins entrevoyait une immense toilette chargée de mille petits instruments d’ivoire, de nacre et d’acier, limes, ciseaux, houppes et brosses, de flacons, de godets, de cosmétiques, étiquetés, rangés, alignés, et parmi tout cet étalage, maladroite et déja tremblante une main de vieillard, seche et longue, soignée aux ongles comme celle d’un peintre japonais, qui hésitait au milieu de ces quincailleries menues et de ces faiences de poupée.

Tout en arrangeant son visage, la plus longue, la plus compliquée de ses occupations du matin, Monpavon causait avec le docteur, racontait ses malaises, le bon effet des perles, qui le rajeunissaient, disait-il. Et de loin, ainsi, sans le voir, on aurait cru entendre le duc de Mora, tellement il lui avait pris ses façons de parler. C’étaient les memes phrases inachevées, terminées en « ps… ps… ps… » du bout des dents, des « machin », des « chose », intercalés a tout propos dans le discours, une sorte de bredouillement aristocratique fatigué, paresseux, ou se sentait un mépris profond pour l’art vulgaire de la parole. Dans l’entourage du duc, tout le monde cherchait a imiter cet accent, ces intonations dédaigneuses avec une affectation de simplicité.

Jenkins, trouvant la séance un peu longue, s’était levé pour partir :

« Adieu, je m’en vais… On vous verra chez le Nabab ?

– Oui, je compte y déjeuner… promis de lui amener chose, machin, comment donc ?… Vous savez, pour notre grosse affaire… ps… ps… ps… Sans quoi je me dispenserais bien d’y aller… vraie ménagerie, cette maison-la… »

L’Irlandais, malgré sa bienveillance, convint que la société était un peu melée chez son ami. Mais quoi ! Il ne fallait pas lui en vouloir. Il ne savait pas, ce pauvre homme.

« Sait pas, et veut pas apprendre, fit Monpavon avec aigreur… Au lieu de consulter les gens d’expérience… ps… ps… ps… premier écornifleur venu. Avez-vous vu chevaux que Bois-l’Héry lui a fait acheter ? De la roustissure ces betes-la. Et il les a payées vingt mille francs. Parions que Bois-l’Héry les a eues pour six mille.

– Oh ! fi donc… un gentilhomme ! » dit Jenkins avec l’indignation d’une belle âme se refusant a croire au mal.

Monpavon continua sans avoir l’air d’entendre :

« Tout ça parce que les chevaux sortaient de l’écurie de Mora.

– C’est vrai que le duc lui tient au cour, a ce cher Nabab. Aussi je vais le rendre bien heureux en lui apprenant… »

Le docteur s’arreta, embarrassé.

« En lui apprenant quoi, Jenkins ? »

Assez penaud, Jenkins dut avouer qu’il avait obtenu de Son Excellence la permission de lui présenter son ami Jansoulet. A peine eut-il achevé sa phrase, qu’un long spectre, au visage flasque, aux cheveux, aux favoris multicolores, s’élança du cabinet dans la chambre, croisant de ses deux mains sur un cou décharné mais tres droit un peignoir de soie claire a pois violets, dont il s’enveloppait comme un bonbon dans sa papillote. Ce que cette physionomie héroi-comique avait de plus saillant, c’était un grand nez busqué tout luisant de cold-cream, et un regard vif, aigu, trop jeune, trop clair pour la paupiere lourde et plissée qui le recouvrait. Les malades de Jenkins avaient tous ce regard-la.

Vraiment il fallait que Monpavon fut bien ému pour se montrer ainsi dépourvu de tout prestige. En effet, les levres blanches, la voix changée, il s’adressa au docteur vivement, sans zézayer cette fois, et tout d’un trait :

« Ah ça ! mon cher, pas de farce entre nous, n’est-ce pas ?… Nous nous sommes rencontrés tous les deux devant la meme écuelle ; mais je vous laisse votre part ; j’entends que vous me laissiez la mienne. » Et l’air étonné de Jenkins ne l’arreta pas. « Que ceci soit dit une fois pour toutes. J’ai promis au Nabab de le présenter au duc, ainsi que je vous ai présenté jadis. Ne vous melez donc pas de ce qui me regarde seul. »

Jenkins mit la main sur son cour, protesta de son innocence. Il n’avait jamais eu l’intention… Certainement Monpavon était trop l’ami du duc, pour qu’un autre… Comment avait-il pu supposer ?…

« Je ne suppose rien, dit le vieux gentilhomme, plus calme mais toujours froid. J’ai voulu seulement avoir une explication tres nette avec vous a ce sujet. »

L’Irlandais lui tendit sa main large ouverte.

« Mon cher marquis, les explications sont toujours nettes entre gens d’honneur.

– D’honneur est un grand mot, Jenkins… Disons gens de tenue… Cela suffit. »

Et cette tenue, qu’il invoquait comme supreme frein de conduite, le rappelant tout a coup au sentiment de sa comique situation, le marquis offrit un doigt a la poignée de main démonstrative de son ami et repassa dignement derriere son rideau, pendant que l’autre s’en allait, pressé de reprendre sa tournée.

 

Quelle magnifique clientele il avait, ce Jenkins ! Rien que des hôtels princiers, des escaliers chauffés, chargés de fleurs a tous leurs étages, des alcôves capitonnées et soyeuses, ou la maladie se faisait discrete, élégante, ou rien ne sentait cette main brutale qui jette sur un lit de misere ceux qui ne cessent de travailler que pour mourir. Ce n’était pas a vrai dire des malades, ces clients du docteur irlandais. On n’en aurait pas voulu dans un hospice. Leurs organes n’ayant pas meme la force d’une secousse, le siege de leur mal ne se trouvait nulle part, et le médecin penché sur eux aurait cherché en vain la palpitation d’une souffrance dans ces corps que l’inertie, le silence de la mort habitaient déja. C’étaient des épuisés, des exténués, des anémiques, brulés par une vie absurde mais la trouvant si bonne encore qu’ils s’acharnaient a la prolonger. Et les perles Jenkins devenaient fameuses, justement pour ce coup de fouet donné aux existences surmenées.

« Docteur, je vous en conjure, que j’aille au bal ce soir ! » disait la jeune femme anéantie sur sa chaise longue et dont la voix n’était plus qu’un souffle.

– Vous irez, ma chere enfant. »

Et elle y allait, et jamais elle n’avait paru plus belle.

« Docteur, a tout prix, dussé-je en mourir, il faut que demain matin je sois au conseil des ministres. »

Il y était, et il en rapportait un triomphe d’éloquence et de diplomatie ambitieuse. Apres… oh ! apres, par exemple… Mais n’importe ! jusqu’au dernier jour, les clients de Jenkins circulaient, se montraient, trompaient l’égoisme dévorant de la foule. Ils mouraient debout, en gens du monde. Apres mille détours dans la Chaussée-d’Antin, les Champs-Élysées, apres avoir visité tout ce qu’il y avait de millionnaire ou de titré dans le faubourg Saint-Honoré, le médecin a la mode arriva a l’angle du Cours-la-Reine et de la rue François-Ier, devant une façade arrondie qui tenait le coin du quai, et pénétra au rez-de-chaussée dans un intérieur qui ne ressemblait en rien a ceux qu’il traversait depuis le matin. Des l’entrée, des tapisseries couvrant les murs, de vieux vitraux coupant de lanieres de plomb un jour discret et mélangé, un saint gigantesque en bois sculpté qui faisait face a un monstre japonais aux yeux saillants, au dos couvert d’écailles finement tuilées, indiquaient le gout imaginatif et curieux d’un artiste. Le petit domestique qui vint ouvrir tenait en laisse un lévrier arabe plus grand que lui.

« Madame Constance est a la messe, dit-il, et mademoiselle est dans l’atelier, toute seule… Nous travaillons depuis six heures du matin », ajouta l’enfant avec un bâillement lamentable que le chien attrapa au vol et qui lui fit ouvrir toute grande sa gueule rose aux dents aiguës.

Jenkins, que nous avons vu entrer si tranquillement dans la chambre du ministre d’État, tremblait un peu en soulevant la tenture qui masquait la porte de l’atelier restée ouverte. C’était un superbe atelier de sculpture, dont la façade en coin arrondissait tout un côté vitré, bordé de pilastres, une large baie lumineuse opalisée en ce moment par le brouillard. Plus ornée que ne le sont d’ordinaire ces pieces de travail, que les souillures du plâtre, les ébauchoirs, la terre glaise, les flaques d’eau font ressembler a des chantiers de maçonnerie, celle-ci ajoutait un peu de coquetterie a sa destination artistique. Des plantes vertes dans tous les coins, quelques bons tableaux accrochés au mur nu, et ça et la – portées par des consoles en chene – deux ou trois ouvres de Sébastien Ruys, dont la derniere, exposée apres sa mort, était couverte d’une gaze noire.

La maîtresse de la maison, Félicia Ruys, la fille du célebre sculpteur, connue déja elle-meme par deux chefs-d’ouvre, le buste de son pere et celui du duc de Mora, se tenait au milieu de l’atelier, en train de modeler une figure. Serrée dans une amazone de drap bleu a long plis, un fichu de Chine roulé autour de son cou comme une cravate de garçon, ses cheveux noirs et fins, groupés sans appret sur la forme antique de sa petite tete, Félicia travaillait avec une ardeur extreme, qui ajoutait a sa beauté la condensation, le resserrement de tous les traits d’une expression attentive et satisfaite. Mais cela changea tout de suite a l’arrivée du docteur.

« Ah ! c’est vous, » dit-elle brusquement, comme éveillée d’un reve… « On a donc sonné ?… Je n’avais pas entendu. »

Et dans l’ennui, la lassitude, répandus subitement sur cet adorable visage, il ne resta plus d’expressif et de brillant que les yeux, des yeux ou l’éclat factice des perles Jenkins s’avivait d’une sauvagerie de nature.

Oh ! comme la voix du docteur se fit humble et condescendante en lui répondant :

« Votre travail vous absorbe donc bien, ma chere Félicia ?… C’est nouveau ce que vous faites la ?… Cela me paraît tres joli. »

Il s’approcha de l’ébauche encore informe, d’ou sortait vaguement un groupe de deux animaux, dont un lévrier qui détalait a fond de train avec une lancée vraiment extraordinaire.

« L’idée m’en est venue cette nuit… J’ai commencé a travailler a la lampe… C’est mon pauvre Kadour qui ne s’amuse pas », dit la jeune fille en regardant d’un air de bonté caressante le lévrier a qui le petit domestique essayait d’écarter les pattes pour les remettre a la pose.

Jenkins remarqua paternellement qu’elle avait tort de se fatiguer ainsi, et lui prenant le poignet avec des précautions ecclésiastiques :

« Voyons, je suis sur que vous avez la fievre. »

Au contact de cette main sur la sienne, Félicia eut un mouvement presque répulsif.

« Laissez… laissez… vos perles n’y peuvent rien… Quand je ne travaille pas, je m’ennuie ; je m’ennuie a mourir, je m’ennuie a tuer ; mes idées sont de la couleur de cette eau qui coule la-bas, saumâtre et lourde… Commencer la vie, et en avoir le dégout ! C’est dur… J’en suis réduite a envier ma pauvre Constance, qui passe ses journées sur sa chaise, sans ouvrir la bouche, mais en souriant toute seule au passé dont elle se souvient… Je n’ai pas meme cela, moi, de bons souvenirs a ruminer… Je n’ai que le travail… le travail ! »

Tout en parlant, elle modelait furieusement, tantôt avec l’ébauchoir, tantôt avec ses doigts, qu’elle essuyait de temps en temps a une petite éponge posée sur la selle de bois soutenant le groupe ; de telle sorte que ses plaintes, ses tristesses, inexplicables dans une bouche de vingt ans et qui avait au repos la pureté d’un sourire grec, semblaient proférées au hasard et ne s’adresser a personne. Pourtant Jenkins en paraissait inquiet, troublé, malgré l’attention évidente qu’il pretait a l’ouvrage de l’artiste, ou plutôt a l’artiste elle-meme, a la grâce triomphante de cette fille, que sa beauté semblait avoir prédestinée a l’étude des arts plastiques.

Genée par ce regard admiratif qu’elle sentait posé sur elle, Félicia reprit :

« A propos, vous savez que je l’ai vu, votre Nabab… On me l’a montré vendredi dernier a l’Opéra.

– Vous étiez a l’Opéra vendredi ?

– Oui… Le duc m’avait envoyé sa loge. »

Jenkins changea de couleur.

« J’ai décidé Constance a m’accompagner. C’était la premiere fois depuis vingt-cinq ans, depuis sa représentation d’adieu, qu’elle entrait a l’Opéra. Ça lui a fait un effet. Pendant le ballet surtout, elle tremblait, elle rayonnait, tous ses anciens triomphes pétillaient dans ses yeux. Est-on heureux d’avoir des émotions pareilles… Un vrai type, ce Nabab. Il faudra que vous me l’ameniez. C’est une tete qui m’amuserait a faire.

– Lui, mais il est affreux !… Vous ne l’avez pas bien regardé.

– Parfaitement, au contraire. Il était en face de nous… Ce masque d’Éthiopien blanc serait superbe en marbre. Et pas banal, au moins, celui-la… D’ailleurs, puisqu’il est si laid que ça, vous ne serez pas aussi malheureux que l’an dernier quand je faisais le buste de Mora… Quelle mauvaise figure vous aviez, Jenkins, a cette époque !

– Pour dix années d’existence, murmura Jenkins d’une voix sombre, je ne voudrais recommencer ces moments-la… Mais cela vous amuse, vous, de voir souffrir.

– Vous savez bien que rien ne m’amuse », dit-elle en haussant les épaules avec une impertinence supreme.

Puis, sans le regarder, sans ajouter une parole, elle s’enfonça dans une de ces activités muettes par lesquelles les vrais artistes échappent a eux-memes et a tout ce qui les entoure.

Jenkins fit quelques pas dans l’atelier, tres ému, la levre gonflée d’aveux qui n’osaient pas sortir, commença deux ou trois phrases demeurées sans réponse ; enfin, se sentant congédié, il prit son chapeau et marcha vers la porte.

« Ainsi, c’est entendu… Il faut vous l’amener.

– Qui donc ?

– Mais le Nabab… C’est vous qui a l’instant meme…

– Ah ! oui… fit l’étrange personne dont les caprices ne duraient pas longtemps, amenez-le si vous voulez ; je n’y tiens pas autrement. »

Et sa belle voix morne, ou quelque chose semblait brisé, l’abandon de tout son etre disaient bien que c’était vrai, qu’elle ne tenait a rien au monde.

Jenkins sortit de la tres troublé le front assombri. Mais, sitôt dehors, il reprit sa physionomie riante et cordiale, étant de ceux qui vont masqués dans les rues. La matinée s’avançait. La brume, encore visible aux abords de la Seine, ne flottait plus que par lambeaux et donnait une légereté vaporeuse aux maisons du quai, aux bateaux dont on ne voyait pas les roues, a l’horizon lointain dans lequel le dôme des Invalides planait comme un aérostat doré dont le filet aurait secoué des rayons. Une tiédeur répandue, le mouvement du quartier disaient que midi n’était pas loin, qu’il sonnerait bientôt au battant de toutes les cloches.

Avant d’aller chez le Nabab, Jenkins avait pourtant une autre visite a faire. Mais celle-la paraissait l’ennuyer beaucoup. Enfin, puisqu’il l’avait promis ! Et résolument :

« 68, rue Saint-Ferdinand, aux Ternes », dit-il en sautant dans sa voiture.

Le cocher Joë, scandalisé, se fit répéter l’adresse deux fois ; le cheval lui-meme eut une petite hésitation comme si la bete de prix, la fraîche livrée se fussent révoltées a l’idée d’une course dans un faubourg aussi lointain, en dehors du cercle restreint mais si brillant ou se groupait la clientele de leur maître. On arriva tout de meme, sans encombre, au bout d’une rue provinciale inachevées et a la derniere de ses bâtisses, un immeuble a cinq étages, que la rue semblait avoir envoyé en reconnaissance pour savoir si elle pouvait continuer de ce côté, isolé qu’il était entre des terrains vagues attendant des constructions prochaines ou remplis de matériaux de démolitions, avec des pierres de taille, de vieilles persiennes posées sur le vide, des ais moisis dont les ferrures pendaient, immense ossuaire de tout un quartier abattu.

D’innombrables écriteaux se balançaient au-dessus de la porte décorée d’un grand cadre de photographies blanc de poussiere, aupres duquel Jenkins resta un moment en arret. L’illustre médecin était-il donc venu si loin pour se faire faire un portrait-carte ? On aurait pu le croire, a l’attention qui le retenait devant cet étalage dont les quinze ou vingt photographies représentaient la meme famille en des allures, des poses et des expressions différentes : un vieux monsieur, le menton soutenu par une haute cravate blanche, une serviette de cuir sous le bras, entouré d’une nichée de jeunes filles coiffées en nattes ou en boucles, de modestes ornements sur leurs robes noires. Quelquefois le vieux monsieur n’avait posé qu’avec deux de ses fillettes ; ou bien une de ces jeunes et jolies silhouettes se dessinait, solitaire, le coude sur une colonne tronquée, la tete penchée sur un livre, dans une pose naturelle et abandonnée. Mais en somme c’était toujours le meme motif avec des variantes, et il n’y avait pas dans la vitrine d’autre monsieur que le vieux monsieur a cravate blanche, pas d’autres figures féminines que celles de ses nombreuses filles.

« Les ateliers dans la maison, au cinquieme », disait une ligne dominant le cadre. Jenkins soupira, mesura de l’oil la distance qui séparait le sol du petit balcon la-haut, pres des nuages ; puis il se décida a entrer. Dans le couloir, il se croisa avec une cravate blanche et une majestueuse serviette en cuir, évidemment le vieux monsieur de l’étalage. Interrogé, celui-ci répondit que M. Maranne habitait en effet le cinquieme : « Mais, ajouta-t-il avec un sourire engageant, les étages ne sont pas hauts. » Sur cet encouragement, l’Irlandais se mit a monter un escalier étroit et tout neuf avec des paliers pas plus grands qu’une marche, une seule porte par étage, et des fenetres coupées qui laissaient voir une cour aux pavés tristes et d’autres cages d’escalier, toutes vides ; une de ces affreuses maisons modernes, bâties a la douzaine par des entrepreneurs sans le sou et dont le plus grand inconvénient consiste en des cloisons minces qui font vivre tous les habitants dans une communauté de phalanstere. En ce moment, l’incommodité n’était pas grande, le quatrieme et le cinquieme étages se trouvant seuls occupés, comme si les locataires y étaient tombés du ciel.

Au quatrieme, derriere une porte dont la plaque en cuivre annonçait « M. JOYEUSE, expert en écritures », le docteur entendit un bruit de rires frais, de jeunes bavardages, de pas étourdis qui l’accompagnerent jusqu’au-dessus, jusqu’a l’établissement photographique.

C’est une des surprises de Paris que ces petites industries perchées dans des coins et qui ont l’air de n’avoir aucune communication avec le dehors. On se demande comment vivent les gens qui s’installent dans ces métiers-la, quelle providence méticuleuse peut envoyer par exemple des clients a un photographe logé au cinquieme dans des terrains vagues, tout en haut de la rue Saint-Ferdinand, ou des Écritures a tenir au comptable du dessous. Jenkins, en se faisant cette réflexion, sourit de pitié, puis entra tout droit comme l’y invitait l’inscription suivante : « Entrez sans frapper. » Hélas ! on n’abusait guere de la permission… Un grand garçon a lunettes, en train d’écrire sur une petite table, les jambes entortillées d’une couverture de voyage, se leva précipitamment pour venir au-devant du visiteur que sa myopie l’avait empeché de reconnaître.

« Bonjour, André… dit le docteur tendant sa main loyale.

– Monsieur Jenkins !

– Tu vois, je suis bon enfant comme toujours… Ta conduite envers nous, ton obstination a vivre loin de tes parents commandaient a ma dignité une grande réserve ; mais ta mere a pleuré. Et me voila. »

Il regardait, tout en parlant, ce pauvre petit atelier dont les murs nus, les meubles rares, l’appareil photographique tout neuf, la petite cheminée a la prussienne, neuve aussi, et n’ayant jamais vu le feu, s’éclairaient désastreusement sous la lumiere droite qui tombait du toit de verre. La mine tirée, la barbe grele du jeune homme, a qui la couleur claire de ses yeux, la hauteur étroite de son front, ses cheveux longs et blonds rejetés en arriere donnaient l’air d’un illuminé, tout s’accentuait dans le jour cru ; et aussi l’âpre vouloir de ce regard limpide qui fixait Jenkins froidement et d’avance opposait a toutes ses raisons, a toutes ses protestations, une invincible résistance.

Mais le bon Jenkins feignait de ne pas s’en apercevoir :

« Tu le sais, mon cher André… Du jour ou j’ai épousé ta mere, je t’ai regardé comme mon fils. Je comptais te laisser mon cabinet, ma clientele, te mettre le pied dans un étrier doré, heureux de te voir suivre une carriere consacrée au bien de l’humanité… Tout a coup sans dire pourquoi, sans te préoccuper de l’effet qu’une pareille rupture pourrait avoir aux yeux du monde, tu t’es écarté de nous, tu as laissé la tes études, renoncé a ton avenir pour te lancer dans je ne sais quelle vie déroutée, entreprendre un métier ridicule, le refuge et le prétexte de tous les déclassés.

– Je fais ce métier pour vivre… C’est un gagne-pain en attendant.

– En attendant quoi ? la gloire littéraire ? »

Il regardait dédaigneusement le griffonnage épars sur la table.

« Mais tout cela n’est pas sérieux, et voici ce que je viens te dire : une occasion s’offre a toi, une porte a deux battants ouverte sur l’avenir… L’ouvre de Bethléem est fondée… Le plus beau de mes reves humanitaires a pris corps… Nous venons d’acheter une superbe villa a Nanterre pour installer notre premier établissement. C’est la direction, c’est la surveillance de cette maison que j’ai songé a te confier comme a un autre moi-meme. Une habitation princiere, des appointements de chef de division et la satisfaction d’un service rendu a la grande famille humaine… Dis un mot et je t’emmene chez le Nabab, chez l’homme au grand cour qui fait les frais de notre entreprise… Acceptes-tu ?

– Non, dit l’autre si sechement que Jenkins en fut décontenancé.

– C’est bien cela… Je m’attendais a ce refus en venant ici, mais je suis venu quand meme. J’ai pris pour devise : « Faire le bien sans espérance. » Et je reste fidele a ma devise… Ainsi, c’est entendu… tu préferes a l’existence honorable, digne, fructueuse que je viens te proposer, une vie de hasard sans issue et sans dignité… »

André ne répondit rien ; mais son silence parlait pour lui.

« Prends garde… tu sais ce qu’entraînera cette décision, un éloignement définitif, mais tu l’as toujours désiré… Je n’ai pas besoin de te dire, continua Jenkins que briser avec moi, c’est rompre aussi avec ta mere. Elle et moi ne faisons qu’un. »

Le jeune homme pâlit, hésita une seconde, puis dit avec effort :

« S’il plaît a ma mere de venir me voir ici, j’en serai certes bien heureux… mais ma résolution de sortir de chez vous, de n’avoir plus rien de commun avec vous est irrévocable.

– Et au moins diras-tu pourquoi ? »

Il fit signe que « non », qu’il ne le dirait pas.

Pour le coup, l’Irlandais eut un vrai mouvement de colere. Toute sa figure prit une expression sournoise, farouche, qui aurait bien étonné ceux qui ne connaissaient que le bon et loyal Jenkins : mais il se garda bien d’aller plus loin dans une explication qu’il craignait peut-etre autant qu’il la désirait.

« Adieu, fit-il du seuil en retournant a demi la tete… Et ne vous adressez jamais a nous.

– Jamais… » répondit son beau-fils d’une voix ferme.

Cette fois, quand le docteur eut dit a Joë : « Place Vendôme », le cheval, comme s’il avait compris qu’on allait chez le Nabab, agita fierement ses gourmettes étincelantes, et le coupé partit a fond de train, transformant en soleil chaque essieu de ses roues… « Venir si loin pour chercher une réception pareille ! Une célébrité du temps traitée ainsi par ce boheme ! Essayez donc de faire le bien !… » Jenkins écoula sa colere dans un long monologue de ce genre ; puis tout a coup se secouant : « Ah ! bah… » Et ce qui restait de soucieux a son front se dissipa vite sur le trottoir de la place Vendôme. Midi sonnait partout dans le soleil. Sorti de son rideau de brume, Paris luxueux, réveillé et debout, commencerait sa journée tourbillonnante. Les vitrines de la rue de la Paix resplendissaient. Les hôtels de la place paraissaient s’aligner fierement pour les réceptions d’apres-midi ; et tout au bout de la rue Castiglione aux blanches arcades, les Tuileries sous un beau rayon d’hiver, dressaient des statues grelottantes, roses de froid, dans le dénuement des quinconces.