Le Petit Chose - Alphonse Daudet - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1868

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Alphonse Daudet

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Opis ebooka Le Petit Chose - Alphonse Daudet

'Le Petit Chose' paraît en feuilleton en 1867. Daudet s'inspire des souvenirs d'une jeunesse douloureuse : humiliations a l'école, mépris pour le petit provençal, expérience de répétiteur au college et enfin coup de foudre pour une belle jeune femme. L'écrivain manifeste une tendresse, une pitié et un respect remarquables a l'égard des malchanceux et des déshérités de la vie.

Opinie o ebooku Le Petit Chose - Alphonse Daudet

Fragment ebooka Le Petit Chose - Alphonse Daudet

A Propos
Partie 1
Chapitre 1 - LA FABRIQUE
Chapitre 2 - LES BABAROTRES
Chapitre 3 - IL EST MORT ! PRIEZ POUR LUI !

A Propos Daudet:

Alphonse Daudet, né a Nîmes (Gard) le 13 mai 1840 et mort a Paris le 16 décembre 1897, est un écrivain et auteur dramatique français. Il est inhumé au cimetiere du Pere-Lachaise a Paris. Alphonse Daudet naît a Nîmes le 13 mai 1840. Apres avoir suivi les cours de l'institution Canivet a Nîmes, il entre en sixieme au lycée Ampere. Alphonse doit renoncer a passer son baccalauréat a cause de la ruine en 1855 de son pere, commerçant en soieries. Il devient maître d'étude au college d'Ales. Cette expérience pénible lui inspirera son premier roman, Le Petit Chose (1868). Daudet rejoint ensuite son frere a Paris et y mene une vie de boheme. Il publie en 1859 un recueil de vers, Les Amoureuses. L'année suivante, il rencontre le poete Frédéric Mistral. Il a son entrée dans quelques salons littéraires, collabore a plusieurs journaux, notamment Paris-Journal, L'Universel et Le Figaro. En 1861, il devient secrétaire du duc de Morny (1811-1865) demi-frere de Napoléon III et président du Corps Législatif. Ce dernier lui laisse beaucoup de temps libre qu'il occupe a écrire des contes, des chroniques mais meurt subitement en 1865 : cet événement fut le tournant décisif de la carriere d'Alphonse. Apres cet évenement, Alphonse Daudet se consacra a l'écriture, non seulement comme chroniqueur au journal Le Figaro mais aussi comme romancier. Puis, apres avoir fait un voyage en Provence, Alphonse commença a écrire les premiers textes qui feront partie des Lettres de mon Moulin. Il connut son premier succes en 1862-1865, avec la Derniere Idole, piece montée a l'Odéon et écrite en collaboration avec Ernest Manuel - pseudonyme d'Ernest Lépine. Puis, il obtint, par le directeur du journal L'Événement, l'autorisation de les publier comme feuilleton pendant tout l'été de l'année 1866, sous le titre de Chroniques provençales. Certains des récits des Lettres de mon Moulin sont restés parmi les histoires les plus populaires de notre littérature, comme La Chevre de monsieur Seguin, Les Trois Messes basses ou L'Élixir du Révérend Pere Gaucher. Le premier vrai roman d'Alphonse Daudet fut Le Petit Chose écrit en 1868. Il s'agit du roman autobiographique d'Alphonse dans la mesure ou il évoque son passé de maître d'étude au college d'Ales (dans le Gard, au nord de Nîmes). C'est en 1874 qu'Alphonse décida d'écrire des romans de mours comme : Fromont jeune et Risler aîné mais aussi Jack (1876), Le Nabab (1877) – dont Morny serait le "modele" – les Rois en exil (1879), Numa Roumestan (1881) ou L'Immortel (1883). Pendant ces travaux de romancier et de dramaturge (il écrivit dix-sept pieces), il n'oublia pas pour autant son travail de conteur : il écrivit en 1872 Tartarin de Tarascon, qui fut son personnage mythique. Les contes du lundi (1873), un recueil de contes sur la guerre franco-prussienne, témoignent aussi de son gout pour ce genre et pour les récits merveilleux. Daudet subit les premieres atteintes d'une maladie incurable de la moelle épiniere, le tabes dorsalis, mais continue de publier jusqu'en 1895. Il décede le 16 décembre 1897 a Paris, a l'âge de 57 ans.

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Chapitre 1 LA FABRIQUE

Je suis né le 13 mai 18…, dans une ville du Languedoc ou l'on trouve, comme dans toutes les villes du Midi, beaucoup de soleil, pas mal de poussiere, un couvent de carmélites et deux ou trois monuments romains.

Mon pere, M. Eyssette, qui faisait a cette époque le commerce des foulards, avait, aux portes de la ville, une grande fabrique dans un pan de laquelle il s'était taillé une habitation commode, tout ombragée de platanes, et séparée des ateliers par un vaste jardin.

C'est la que je suis venu au monde et que j'ai passé les premieres, les seules bonnes années de ma vie.

Aussi ma mémoire reconnaissante a-t-elle gardé du jardin, de la fabrique et des platanes un impérissable souvenir, et lorsque a la ruine de mes parents il m'a fallu me séparer de ces choses, je les ai positivement regrettées comme des etres.

Je dois dire, pour commencer, que ma naissance ne porta pas bonheur a la maison Eyssette. La vieille Annou, notre cuisiniere, m'a souvent conté depuis comme quoi mon pere, en voyage a ce moment, reçut en meme temps la nouvelle de mon apparition dans le monde et celle de la disparition d'un de ses clients de Marseille, qui lui emportait plus de quarante mille francs ; si bien que M. Eyssette, heureux et désolé du meme coup, se demandait, comme l'autre, s'il devait pleurer pour la disparition du client de Marseille, ou rire pour l'heureuse arrivée du Petit Daniel… Il fallait pleurer, mon bon monsieur Eyssette, il fallait pleurer doublement.

C'est une vérité, je fus la mauvaise étoile de mes parents. Du jour de ma naissance, d'incroyables malheurs les assaillirent par vingt endroits. D'abord nous eumes donc le client de Marseille, puis deux fois le feu dans la meme année, puis la greve des ourdisseuses, puis notre brouille avec l'oncle Baptiste ?, puis un proces tres couteux avec nos marchands de couleurs, puis, enfin, la révolution de 18…, qui nous donna le coup de grâce.

A partir de ce moment, la fabrique ne battit plus que d'une aile ; petit a petit, les ateliers se viderent : chaque semaine un métier a bas, chaque mois une table d'impression de moins. C'était pitié de voir la vie s'en aller de notre maison comme d'un corps malade, lentement, tous les jours un peu. Une fois, on n'entra plus dans les salles du second. Une autre fois, la cour du fond fut condamnée. Cela dura ainsi pendant deux ans ; pendant deux ans, la fabrique agonisa. Enfin, un jour, les ouvriers ne vinrent plus, la cloche des ateliers ne sonna pas, le puits a roue cessa de grincer, l'eau des grands bassins, dans lesquels on lavait les tissus, demeura immobile, et bientôt, dans toute la fabrique, il ne resta plus que M. et Mme Eyssette, la vieille Annou, mon frere Jacques et moi ; puis, la-bas, dans le fond, pour garder les ateliers, le concierge Colombe et son fils le petit Rouget.

C'était fini, nous étions ruinés.

J'avais alors six ou sept ans. Comme j'étais tres frele et maladif, mes parents n'avaient pas voulu m'envoyer a l'école. Ma mere m'avait seulement appris a lire et a écrire, plus quelques mots d'espagnol et deux ou trois airs de guitare, a l'aide desquels on m'avait fait, dans la famille, une réputation de petit prodige. Grâce a ce systeme d'éducation, je ne bougeais jamais de chez nous, et je pus assister dans tous ses détails a l'agonie de la maison Eyssette. Ce spectacle me laissa froid, je l'avoue ; meme je trouvai a notre ruine ce côté tres agréable que je pouvais gambader a ma guise par toute la fabrique, ce qui, du temps des ouvriers, ne m'était permis que le dimanche. Je disais gravement au petit Rouget :

« Maintenant, la fabrique est a moi ; on me l'a donnée pour jouer. » Et le petit Rouget me croyait. Il croyait tout ce que je lui disais, cet imbécile.

A la maison, par exemple, tout le monde ne prit pas notre débâcle aussi gaiement. Tout a coup, M. Eyssette devint terrible : c'était dans l'habitude une nature enflammée, violente, exagérée, aimant les cris, la casse et les tonnerres ; au fond, un tres excellent homme, ayant seulement la main leste, le verbe haut et l'impérieux besoin de donner le tremblement a tout ce qui l'entourait. La mauvaise fortune, au lieu de l'abattre, l'exaspéra. Du soir au matin, ce fut une colere formidable qui, ne sachant a qui s'en prendre, s'attaquait a tout, au soleil, au mistral, a Jacques, a la vieille Annou, a la Révolution, oh ! surtout a la Révolution !… A entendre mon pere, vous auriez juré que cette révolution de 18…, qui nous avait mis a mal, était spécialement dirigée contre nous. Aussi, je vous prie de croire que les révolutionnaires n'étaient pas en odeur de sainteté dans la maison Eyssette. Dieu sait ce que nous avons dit de ces messieurs dans ce temps. la… Encore aujourd'hui, quand le vieux papa Eyssette (que Dieu me le conserve !) sent venir son acces de goutte, il s'étend péniblement sur sa chaise longue, et nous l'entendons dire : « Oh ! ces révolutionnaires !… » A l'époque dont je vous parle, M. Eyssette n'avait pas la goutte, et la douleur de se voir ruiné en avait fait un homme terrible que personne ne pouvait approcher. Il fallut le saigner deux fois en quinze jours. Autour de lui, chacun se taisait ; on avait peur.

A table, nous demandions du pain a voix basse. On n'osait pas meme pleurer devant lui. Aussi, des qu'il avait tourné les talons, ce n'était qu'un sanglot, d'un bout de la maison a l'autre ; ma mere, la vieille Annou, mon frere Jacques et aussi mon grand frere l'abbé, lorsqu'il venait nous voir, tout le monde s'y mettait. Ma mere, cela se conçoit, pleurait de voir M. Eyssette malheureux ; l'abbé et la vieille Annou pleuraient de voir pleurer Mme Eyssette ; quant a Jacques, trop jeune encore pour comprendre nos malheurs – il avait a peine deux ans de plus que moi – il pleurait par besoin, pour le plaisir.

Un singulier enfant que mon frere Jacques ; en voila un qui avait le don des larmes ! D'aussi loin qu'il me souvienne, je le vois les yeux rouges et la joue ruisselante. Le soir, le matin, de jour, de nuit, en classe, a la maison, en promenade, il pleurait sans cesse, il pleurait partout. Quand on lui disait :

«Qu'as-tu ?» il répondait en sanglotant : « Je n'ai rien. » Et, le plus curieux, c'est qu'il n'avait rien. Il pleurait comme on se mouche, plus souvent, voila tout. Quelquefois M. Eyssette, exaspéré, disait a ma mere : « Cet enfant est ridicule, regardez-le… c'est un fleuve. » A quoi Mme Eyssette répondait de sa voix douce : « Que veux-tu, mon ami ? cela passera en grandissant ; a son âge, j'étais comme lui. » En attendant, Jacques grandissait ; il grandissait beaucoup meme, et cela ne lui passait pas. Tout au contraire, la singuliere aptitude qu'avait cet étrange garçon a répandre sans raison des averses de larmes allait chaque jour en augmentant. Aussi la désolation de nos parents lui fut une grande fortune… C'est pour le coup qu'il s'en donna de sangloter a son aise, des journées entieres, sans que personne vînt lui dire : « Qu'as-tu ? » En somme, pour Jacques comme pour moi, notre ruine avait son joli côté.

Pour ma part, j'étais tres heureux. On ne s'occupait plus de moi. J'en profitais pour jouer tout le jour avec Rouget parmi les ateliers déserts, ou nos pas sonnaient comme dans une église, et les grandes cours abandonnées, que l'herbe envahissait déja, Ce jeune Rouget, fils du concierge Colombe, était un gros garçon d'une douzaine d'années, fort comme un bouf, dévoué comme un chien, bete comme une oie et remarquable surtout par une chevelure rouge, a laquelle il devait son surnom de Rouget. Seulement, je vais vous dire : Rouget, pour moi, n'était pas Rouget. Il était tout a tour mon fidele Vendredi, une tribu de sauvages, un équipage révolté, tout ce qu'on voulait. Moi-meme, en ce temps-la, je ne m'appelais pas Daniel Eyssette : j'étais cet homme singulier, vetu de peaux de betes, dont on venait de me donner les aventures, master Crusoe lui-meme. Douce folie ! Le soir, apres souper, je relisais mon Robinson, je l'apprenais par cour ; le jour, je le jouais, je le jouais avec rage, et tout ce qui m'entourait, je l'enrôlais dans ma comédie. La fabrique n'était plus la fabrique ; c'était mon île déserte, oh ! bien déserte.

Les bassins jouaient le rôle d'Océan. Le jardin faisait une foret vierge. Il y avait dans les platanes un tas de cigales qui étaient de la piece et qui ne le savaient pas.

Rouget, lui non plus, ne se doutait guere de l'importance de son rôle. Si on lui avait demandé ce que c'était que Robinson, on l'aurait bien embarrassé ; pourtant je dois dire qu'il tenait son emploi avec la plus grande conviction, et que, pour imiter le rugissement des sauvages, il n'y en avait pas comme lui.

Ou avait-il appris ? Je l'ignore… Toujours est-il que ces grands rugissements de sauvage qu'il allait chercher dans le fond de sa gorge, en agitant sa forte criniere rouge, auraient fait frémir les plus braves.

Moi-meme, Robinson, j'en avais quelquefois le cour bouleversé, et j'étais obligé de lui dire a voix basse ! « Pas si fort, Rouget, tu me fais peur. » Malheureusement, si Rouget, imitait le cri des sauvages tres bien, il savait encore mieux dire les gros mots d'enfants de la rue et jurer le nom de Notre-Seigneur. Tout en jouant, j'appris a faire comme lui, et un jour, en pleine table, un formidable juron m'échappa je ne sais comment, Consternation générale ! « Qui t'a appris cela ? Ou l'as-tu entendu ? » Ce fut un événement. M. Eyssette parla tout de suite de me mettre dans une maison de correction ; mon grand frere l'abbé dit qu'avant toute chose on devait m'envoyer a confesse, puisque j'avais l'âge de raison. On me mena a confesse. Grande affaire ! Il fallait ramasser dans tous les coins de ma conscience un tas de vieux péchés qui traînaient la depuis sept ans. Je ne dormis pas de deux nuits ; c'est qu'il y en avait toute une panerée de ces diables de péchés ; j'avais mis les plus petits dessus, mais c'est égal, les autres se voyaient, et lorsque, agenouillé dans la petite armoire de chene, il fallut montrer tout cela au curé des Récollets, je crus que je mourrais de peur et de confusion…

Ce fut fini. Je ne voulus plus jouer avec Rouget ; je savais maintenant, c'est saint Paul qui l'a dit et le curé des Récollets me le répéta, que le démon rôde éternellement autour de nous comme un lion, quaerens quem devoret ? Oh ! ce quaerens quem devoret, quelle impression il me fit ! Je savais aussi que cet intrigant de Lucifer prend tous les visages qu'il veut pour vous tenter ; et vous ne m'auriez pas ôté de l'idée qu'il s'était caché dans la peau de Rouget pour m'apprendre a jurer le nom de Dieu. Aussi, mon premier soin, en rentrant a la fabrique, fut d'avertir Vendredi qu'il eut a rester chez lui dorénavant. Infortuné Vendredi ! Cet ukase lui creva, le cour, mais il s'y conforma sans une plainte. Quelquefois je l'apercevais debout, sur la porte de la loge, du côté des ateliers ; il se tenait la tristement ; et lorsqu'il voyait que je le regardais, le malheureux poussait pour m'attendrir les plus effroyables rugissements, en agitant sa criniere flamboyante ; mais plus il rugissait, plus je me tenais loin. Je trouvais qu'il ressemblait au fameux lion quaerens. Je lui criais : « Va-t'en ! tu me fais horreur. » Rouget s'obstina a rugir ainsi pendant quelques jours ; puis, un matin, son pere, fatigué de ses rugissements a domicile, l'envoya rugir en apprentissage, et je ne le revis plus.

Mon enthousiasme pour Robinson n'en fut pas un instant refroidi. Tout juste vers ce temps-la, l'oncle Baptiste se dégouta subitement de son perroquet et me le donna. Ce perroquet remplaça Vendredi. Je l'installai dans une belle cage au fond de ma résidence d'hiver ; et me voila, plus Crusoé que jamais, passant mes journées en tete-a-tete avec cet intéressant volatile et cherchant a lui faire dire : « Robinson, mon pauvre Robinson !» Comprenez-vous cela ?

Ce perroquet, que l'oncle Baptiste m'avait donné pour se débarrasser de son éternel bavardage, s'obstina a ne pas parler des qu'il fut a moi… Pas plus « mon pauvre Robinson» qu'autre chose ; jamais je n'en pus rien tirer. Malgré cela, je l'aimais beaucoup et j'en avais le plus grand soin.

Nous vivions ainsi, mon perroquet et moi, dans la plus austere solitude, lorsqu'un matin il m'arriva une chose vraiment extraordinaire. Ce jour-la, j'avais quitté ma cabane de bonne heure et je faisais, armé jusqu'aux dents, un voyage d'exploration a travers mon île… Tout a coup, je vis venir de mon côté un groupe de trois ou quatre personnes, qui parlaient a voix tres haute et gesticulaient vivement. Juste Dieu ! des hommes dans mon île ! Je n'eus que le temps de me jeter derriere un bouquet de lauriers roses, et a plat ventre, s'il vous plaît… Les hommes passerent pres de moi sans me voir… Je crus distinguer la voix du concierge Colombe, ce qui me rassura un peu ; mais, c'est égal, des qu'ils furent loin je sortis de ma cachette et je les suivis a distance pour voir ce que tout cela deviendrait…

Ces étrangers resterent longtemps dans mon île.

Ils la visiterent d'un bout a l'autre dans tous ses détails. Je les vis entrer dans mes grottes et sonder avec leurs cannes la profondeur de mes océans. De temps en temps ils s'arretaient et remuaient la tete.

Toute ma crainte était qu'ils ne vinssent a découvrir mes résidences… Que serais-je devenu, grand Dieu !

Heureusement, il n'en fut rien, et au bout d'une demi-heure, les hommes se retirerent sans se douter seulement que l'île était habitée. Des qu'ils furent partis, je courus m'enfermer dans une de mes cabanes, et passai la le reste du jour a me demander quels étaient ces hommes et ce qu'ils étaient venus faire.

J'allais le savoir bientôt.

Le soir, a souper, M. Eyssette nous annonça solennellement que la fabrique était vendue, et que, dans un mois, nous partirions tous pour Lyon, ou nous allions demeurer désormais.

Ce fut un coup terrible. Il me sembla que le ciel croulait. La fabrique vendue !… Eh bien, et mon île, mes grottes, mes cabanes ? Hélas ! l'île, les grottes, les cabanes, M. Eyssette avait tout vendu ; il fallait tout quitter. Dieu, que je pleurais !…

Pendant un mois, tandis qu'a la maison on emballait les glaces, la vaisselle, je me promenais triste et seul dans ma chere fabrique, Je n'avais plus le cour a jouer, vous pensez… oh ! non… J'allais m'asseoir dans tous les coins, et regardant les objets autour de moi, je leur parlais comme a des personnes ; je disais aux platanes : « Adieu, mes chers amis !» et aux bassins : « C'est fini, nous ne nous verrons plus ! » Il y avait dans le fond du jardin un grand grenadier dont les belles fleurs rouges s'épanouissaient au soleil. Je lui dis en sanglotant : «Donne-moi une de tes fleurs.» Il me la donna. Je la mis dans ma poitrine, en souvenir de lui. J'étais tres malheureux.

Pourtant, au milieu de cette grande douleur, deux choses me faisaient sourire : d'abord la pensée de monter sur un navire, puis la permission qu'on' m'avait donnée d'emporter mon perroquet avec moi.

Je me disais que Robinson avait quitté son île dans des conditions a peu pres semblables, et cela me donnait du courage.

Enfin, le jour du départ arriva. M. Eyssette était déja a Lyon depuis une semaine. Il avait pris les devant avec les gros meubles. Je partis donc en compagnie de Jacques, de ma mere et de la vieille Annou. Mon grand frere l'abbé ne partait pas, mais il nous accompagna jusqu'a la diligence de Beaucaire ?, et aussi le concierge Colombe nous accompagna. C'est lui qui marchait devant en poussant une énorme brouette chargée de malles. Derriere venait mon frere l'abbé, donnant le bras a Mme Eyssette.

Mon pauvre abbé, que je ne devais plus revoir !

La vieille Annou marchait ensuite, flanquée d'un énorme parapluie bleu et de Jacques, qui était bien content d'aller a Lyon, mais qui sanglotait tout de meme… Enfin, a la queue de la colonne venait Daniel Eyssette, portant gravement la cage du perroquet et se retournant a chaque pas du côté de sa chere fabrique.

A mesure que la caravane s'éloignait, l'arbre aux grenades se haussait tant qu'il pouvait par-dessus les murs du jardin pour la voir encore une fois… Les platanes agitaient leurs branches en signe d'adieu…

Daniel Eyssette, tres ému, leur envoyait des baisers a tous, furtivement et du bout des doigts.

Je quittai mon île le 30 septembre 18…


Chapitre 2 LES BABAROTRES

O CHOSES de mon enfance, quelle impression VOUS m'avez laissée ! Il me semble que c'est hier, ce voyage sur le Rhône. Je vois encore le bateau, ses passagers, son équipage ; j'entends le bruit des roues et le sifflet de la machine. Le capitaine s'appelait Génies, le maître coq Montélimart. On n'oublie pas ces choses-la.

La traversée dura trois jours. Je passai ces trois jours sur le pont, descendant au salon juste pour manger et dormir. Le reste du temps, j'allais me mettre a la pointe extreme du navire, pres de l'ancre.

Il y avait la une grosse cloche qu'on sonnait en entrant dans les villes : je m'asseyais a côté de cette cloche, parmi des tas de cordes ; je posais la cage du perroquet entre mes jambes et je regardais. Le Rhône était si large qu'on voyait a peine ses rives.

Moi, je l'aurais voulu encore plus large, et qu'il se fut appelé : la mer ! Le ciel riait, l'onde était verte.

Des grandes barques descendaient au fil de l'eau. Des mariniers, guéant le fleuve a dos de mules, passaient pres de nous en chantant. Parfois, le bateau longeait quelque île bien touffue, couverte de joncs et de saules : « Oh ! une île déserte !» me disais-je dans moi-meme ; et je la dévorais des yeux…

Vers la fin du troisieme jour, je crus que nous allions avoir un grain. Le ciel s'était assombri subitement ; un brouillard épais dansait sur le fleuve ; a l'avant du navire on avait allumé une grosse lanterne, et, ma foi, en présence de tous ces symptômes, je commençais a etre ému… A ce moment, quelqu'un dit pres de moi : «Voila Lyon !» En meme temps la grosse cloche se mit a sonner. C'était Lyon.

Confusément, dans le brouillard, je vis des lumieres briller sur l'une et sur l'autre rive ; nous passâmes sous un pont, puis sous un autre. A chaque fois l'énorme tuyau de la cheminée se courbait en deux et crachait des torrents d'une fumée noire qui faisait tousser… Sur le bateau, c'était un remue-ménage effroyable. Les passagers cherchaient leurs malles ; les matelots juraient en roulant des tonneaux dans l'ombre. Il pleuvait…

Je me hâtai de rejoindre ma mere, Jacques et la vieille Annou qui étaient a l'autre bout du bateau, et nous voila tous les quatre, serrés les uns contre les autres, sous le grand parapluie d'Annou, tandis que le bateau se rangeait au long des quais et que le débarquement commençait, En vérité, si M. Eyssette n'était pas venu nous tirer de la, je crois que nous n'en serions jamais sortis.

Il arriva vers nous, a tâtons, en criant : « Qui vive ! qui vive ! » A ce «qui vive ! » bien connu, nous répondîmes : «amis !» tous les quatre a la fois avec un bonheur, un soulagement inexprimable… M. Eyssette nous embrassa lestement, prit mon frere d'une main, moi de l'autre, dit aux femmes : « Suivez-moi !» et en route… Ah ! c'était un homme.

Nous avancions avec peine ; il faisait nuit, le pont glissait. A chaque pas, on se heurtait contre des caisses… Tout a coup, du bout du navire, une voix stridente, éplorée, arrive jusqu'a nous : «Robinson ! Robinson !» disait la voix.

« Ah ! mon Dieu ! » m'écriai-je ; et j'essayai de dégager ma main de celle de mon pere ; lui, croyant que j'avais glissé, me serra plus fort.

La voix reprit, plus stridente encore, et plus éplorée : « Robinson ! mon pauvre Robinson !» Je fis un nouvel effort pour dégager ma main. « Mon perroquet, criai-je, mon perroquet ! – Il parle donc maintenant ?» dit Jacques.

S'il parlait, je crois bien ; on l'entendait d'une lieue. Dans mon trouble, je l'avais oublié la-bas, tout au bout du navire, pres de l'ancre, et c'est de la qu'il m'appelait, en criant de toutes ses forces : « Robinson ! Robinson ! mon pauvre Robinson ! » Malheureusement nous étions loin ; le capitaine criait : « Dépechons-nous. » « Nous viendrons le chercher demain, dit M. Eyssette, sur les bateaux, rien ne s'égare. » Et la-dessus, malgré mes larmes, il m'entraîna. Pécaire ! le lendemain on l'envoya chercher et on ne le trouva pas…

Jugez de mon désespoir : plus de Vendredi ! plus de perroquet ! Robinson n'était plus possible. Le moyen, d'ailleurs, avec la meilleure volonté du monde, de se forger une île déserte, a un quatrieme étage, dans une maison sale et humide, rue Lanterne ?

Oh ! l'horrible maison ! Je la verrai toute ma vie :

l'escalier était gluant ; la cour ressemblait a un puits ; le concierge, un cordonnier, avait son échoppe contre la pompe… C'était hideux.

Le soir de notre arrivée, la vieille Annou, en s'installant dans sa cuisine, poussa un cri de détresse :

« Les babarottes ! les babarottes ! » Nous accourumes. Quel spectacle !… La cuisine était pleine de ces vilaines betes ; il y en avait sur la crédence, au long des murs, dans les tiroirs, sur la cheminée, dans le buffet, partout. Sans le vouloir, on en écrasait. Pouah ! Annou en avait déja tué beaucoup ; mais plus elle en tuait, plus il en venait. Elles arrivaient par le trou de l'évier, on boucha le trou de l'évier ; mais le lendemain soir elles revinrent par un autre endroit, on ne sait d'ou. Il fallut avoir un chat expres pour les tuer, et toutes les nuits c'était dans la cuisine une effroyable boucherie.

Les babarottes me firent hair Lyon dés le premier soir. Le lendemain, ce fut bien pis. Il fallait prendre des habitudes nouvelles ; les heures des repas étaient changées… Les pains n'avaient pas la meme forme que chez nous. On les appelait des «couronnes». En voila un nom !

Chez les bouchers, quand la vieille Annou demandait une carbonade, l'étalier lui riait au nez ; il ne savait pas ce que c'était une « carbonade», ce sauvage !… Ah ! je me suis bien ennuyé.

Le dimanche, pour nous égayer un peu, nous allions nous promener en famille sur les quais du Rhône, avec des parapluies. Instinctivement nous nous dirigions toujours vers le Midi, du côté de Perrache. « Il me semble que cela nous rapproche du pays », disait ma mere, qui languissait encore plus que moi… Ces promenades de famille étaient lugubres. M. Eyssette grondait. Jacques pleurait tout le temps, moi je me tenais toujours derriere ; je ne sais pas pourquoi, j'avais honte d'etre dans la rue, sans douté parce que nous étions pauvres.

Au bout d'un mois, la vieille Annou tomba malade.

Les brouillards la tuaient ; on dut la renvoyer dans le Midi. Cette pauvre fille, qui aimait ma mere a la passion, ne pouvait pas se décider a nous quitter. Elle suppliait qu'on la gardât, promettant de ne pas mourir. Il fallut l'embarquer de force. Arrivée dans le Midi, elle s'y maria de désespoir ?.

Annou partie, on ne prit pas de nouvelle bonne, ce qui me parut le comble de la misere… La femme du concierge montait faire le gros ouvrage ; ma mere, au feu des fourneaux, calcinait ses belles mains blanches que j'aimais tant embrasser ; quant aux provisions, c'est Jacques qui les faisait. On lui mettait un grand panier sous le bras, en lui disant : « Tu acheteras ça et ça » ; et il achetait ça et ça tres bien, toujours en pleurant, par exemple.

Pauvre Jacques ! il n'était pas heureux, lui non plus.

M. Eyssette, de le voir éternellement la larme a l'oil, avait fini par le prendre en grippe et l'abreuvait de taloches… On entendait tout le jour : « Jacques, tu es un butor ! Jacques, tu es un âne ! » Le fait est que, lorsque son pere était la, le malheureux Jacques perdait tous ses moyens. Les efforts qu'il faisait pour retenir ses larmes le rendaient laid. M. Eyssette lui portait malheur. Écoutez la scene de la cruche :

Un soir, au moment de se mettre a table, on s'aperçoit qu'il n'y a plus une goutte d'eau dans la maison.

« Si vous voulez, j'irai en chercher», dit ce bon enfant de Jacques. Et le voila qui prend la cruche, une grosse cruche de gres.

M. Eyssette hausse les épaules : « Si c'est Jacques qui y va ; dit-il, la cruche est cassée, c'est sur.

– Tu entends, Jacques, – c'est Mme Eyssette qui parle avec sa voix tranquille – tu entends, ne la casse pas, fais bien attention. »

M. Eyssette reprend :

« Oh ! tu as beau lui dire de ne pas la casser, il la cassera tout de meme.» Ici, la voix éplorée de Jacques : « Mais enfin, pourquoi voulez-vous que je la casse ?

– Je ne veux pas que tu la casses, je te dis que tu la casseras », répond M. Eyssette, et d'un ton qui n'admet pas de réplique.

Jacques ne réplique pas ; il prend la cruche d'une main fiévreuse et sort brusquement avec l'air de dire :

«Ah ! je la casserai ? Eh bien, nous allons voir. » Cinq minutes, dix minutes se passent ; Jacques ne revient pas. Mme Eyssette commence a se tourmenter :

« Pourvu qu'il ne lui soit rien arrivé ! – Parbleu ! que veux-tu qu'il lui soit arrivé ? dit M. Eyssette d'un ton bourru. Il a cassé la cruche et n'ose plus rentrer. » Mais tout en disant cela – avec son air bourru, c'était le meilleur homme du monde –, il se leve et va ouvrir la porte pour voir un peu ce que Jacques était devenu. Il n'a pas loin a aller ; Jacques est debout sur le palier, devant la porte, les mains vides, silencieux, pétrifié. En voyant M. Eyssette, il pâlit, et d'une voix navrante et faible, oh ! si faible : « Je l'ai cassée », dit-il… Il l'avait cassée !…

Dans les archives de la maison Eyssette, nous appelons cela « la scene de la cruche».

Il y avait environ deux mois que nous étions a Lyon, lorsque nos parents songerent a nos études.

Mon pere aurait bien voulu nous mettre au college, mais c'était trop cher. « Si nous les envoyions dans une manécanterie ? dit Mme Eyssette ; il paraît que les enfants y sont bien. » Cette idée sourit a mon pere, et comme Saint-Nizier était l'église la plus proche, on nous envoya a la manécanterie de Saint-Nizier.

C'était tres amusant, la manécanterie ! Au lieu de nous bourrer la tete de grec et de latin comme dans les autres institutions, on nous apprenait a servir la messe du grand et du petit côté, a chanter les antiennes, a faire des génuflexions, a encenser élégamment, ce qui est tres difficile. Il y avait bien par-ci par-la, quelques heures dans le jour consacrées aux déclinaisons et a l'Épitomé mais ceci n'était qu'accessoire. Avant tout, nous étions la pour le service de l'église. Au moins une fois par semaine, l'abbé Micou nous disait entre deux prisés et d'un air solennel : « Demain, messieurs, pas de classe du matin ! Nous sommes d'enterrement. » Nous étions d'enterrement. Quel bonheur ! Puis c'étaient des baptemes, des mariages, une visite de monseigneur, le viatique qu'on portait a un malade.

Oh ! le viatique ! comme on était fier quand on pouvait l'accompagner !… Sous un petit dais de velours rouge, marchait le pretre, portant l'hostie et les saintes huiles. Deux enfants de chour soutenaient le dais, deux autres l'escortaient avec de gros falots dorés. Un cinquieme marchait devant, en agitant une crécelle. D'ordinaire, c'étaient mes fonctions… Sur le passage du viatique, les hommes se découvraient, les femmes se signaient. Quand on passait devant un poste, la sentinelle criait : Aux armes ! » les soldats accouraient et se mettaient en rang. « Présentez… armes ! genou terre ! » disait l'officier… Les fusils sonnaient, le tambour battait aux champs. J'agitais ma crécelle par trois fois, comme au Sanctus, et nous passions. C'était tres amusant la manécanterie.

Chacun de nous avait dans une petite armoire un fourniment complet d'ecclésiastique : une soutane noire avec une longue queue, une aube, un surplis a grandes manches roides d'empois, des bas de soie noire, deux calottes, l'une en drap, l'autre en velours, des rabats bordés de petites perles blanches, tout ce qu'il fallait.

Il paraît que ce costume m'allait tres bien : « Il est a croquer la-dessous », disait Mme Eyssette.

Malheureusement j'étais tres petit, et cela me désespérait. Figurez-vous que, meme en me haussant, je ne montais guere plus haut que les bas blancs de M. Caduffe, notre suisse, et puis si frele ! Une fois, a la messe, en changeant les Évangiles de place, le gros livre était si lourd qu'il m'entraîna. Je tombai de tout mon long sur les marches de l'autel. Le pupitre fut brisé, le service interrompu, C'était un jour de Pentecôte. Quel scandale !… A part ces légers inconvénients de ma petite taille, j'étais tres content de mon sort, et souvent le soir, en nous couchant, Jacques et moi, nous nous disions : « En somme, c'est tres amusant la manécanterie. » Par malheur, nous n'y restâmes pas longtemps. Un ami de la famille, recteur d'université dans le Midi, écrivit un jour a mon pere que s'il voulait une bourse d'externe au college de Lyon pour un de ses fils, on pourrait lui en avoir une.

« Ce sera pour Daniel, dit M. Eyssette.

– Et Jacques ? dit ma mere.

– Oh ! Jacques ! Je le garde avec moi ; il me sera tres utile. D'ailleurs, je m'aperçois qu'il a du gout pour le commerce. Nous en ferons un négociant. » De bonne foi, je ne sais comment, M. Eyssette avait pu s'apercevoir que Jacques avait du gout pour le commerce. En ce temps-la, le pauvre garçon n'avait du gout que pour les larmes, et si on l'avait consulté…

Mais on ne le consulta pas, ni moi non plus.

Ce qui me frappa d'abord, a mon arrivée au college, c'est que j'étais le seul avec une blouse, A Lyon, les fils de riches ne portent pas de blouses ; il n'y a que les enfants de la rue, les gones comme on dit. Moi, j'en avais une, une petite blouse – j'avais l'air d'un gone… Quand j'entrai dans la classe, les éleves ricanerent. On disait : « Tiens ! il a une blouse ! » Le professeur fit la grimace et tout de suite me prit en aversion. Depuis lors, quand il me parla, ce fut toujours du bout des levres, d'un air méprisant. Jamais il ne m'appela par mon nom ; il disait toujours :

« Hé ! vous, la-bas, le petit Chose !» Je lui avais dit pourtant plus de vingt fois que je m'appelais Daniel Ey-sset-te… A la fin, mes camarades me surnommerent « le petit Chose », et le surnom me resta…

Ce n'était pas seulement ma blouse qui me distinguait des autres enfants. Les autres avaient de beaux cartables en cuir jaune, des encriers de buis qui sentaient bon, des cahiers cartonnés, des livres neufs avec beaucoup de notes dans le bas ; moi, mes livres étaient de vieux bouquins achetés sur les quais, moisis, fanés, sentant le rance ; les couvertures étaient toujours en lambeaux, quelquefois il manquait des pages. Jacques faisait bien de son mieux pour me les relier avec du gros carton et de la colle forte ; mais il mettait toujours trop de colle, et cela puait. Il m'avait fait aussi un cartable avec une infinité de poches, tres commode, mais toujours trop de colle.

Le besoin de coller et de cartonner était devenu chez Jacques une manie comme le besoin de pleurer. Il avait constamment devant le feu un tas de petits pots de colle et, des qu'il pouvait s'échapper du magasin un moment, il collait, reliait, cartonnait. Le reste du temps, il portait des paquets en ville, écrivait sous la dictée, allait aux provisions – le commerce enfin.

Quant a moi, j'avais compris que lorsqu'on est boursier, qu'on porte une blouse, qu'on s'appelle « le petit Chose », il faut travailler deux fois plus que les autres pour etre leur égal, et ma foi ! le petit Chose se mit a travailler de tout son courage.

Brave petit Chose ! Je le vois, en hiver, dans sa chambre sans feu, assis a sa table de travail, les jambes enveloppées d'une couverture. Au-dehors, le givre fouettait les vitres. Dans le magasin, on entendait M. Eyssette qui dictait.

« J'ai reçu votre honorée du 8 courant. » Et la voix pleurarde de Jacques qui reprenait :

« J'ai reçu votre honorée du 8 courant. » De temps en temps, la porte de la chambre s'ouvrait doucement : c'était Mme Eyssette qui entrait.

Elle s'approchait du petit Chose sur la pointe des pieds. Chut !…

« Tu travailles ? lui disait-elle tout bas.

– Oui, mere.

– Tu n'as pas froid ?

– Oh ! non ! » Le petit Chose mentait, il avait bien froid, au contraire.

Alors, Mme Eyssette s'asseyait aupres de lui, avec son tricot, et restait la de longues heures, comptant ses mailles a voix basse, avec un gros soupir de temps en temps. Pauvre Mme Eyssette ! Elle y pensait toujours a ce cher pays qu'elle n'espérait plus revoir… Hélas ! pour notre malheur, pour notre malheur a tous, elle allait le revoir bientôt…


Chapitre 3 IL EST MORT ! PRIEZ POUR LUI !

C'ÉTAIT UN LUNDI DU MOIS DE JUILLET.

Ce jour-la, en sortant du college, je m'étais laissé entraîner a faire une partie de barres, et lorsque je me décidai a rentrer a la maison, il était beaucoup plus tard que je n'aurais voulu. De la place des Terreaux a la rue Lanterne, je courus sans m'arreter, mes livres a la ceinture, ma casquette entre les dents.

Toutefois, comme j'avais une peur effroyable de mon pere, je repris haleine une minute dans l'escalier, juste le temps d'inventer une histoire pour expliquer mon retard. Sur quoi, je sonnai bravement.

Ce fut M. Eyssette lui-meme qui vint m'ouvrir.

« Comme tu viens tard !» me dit-il. Je commençais a débiter mon mensonge en tremblant ; mais le cher homme ne me laissa pas achever et, m'attirant sur sa poitrine, il m'embrassa longuement et silencieusement.

Moi qui m'attendais pour le moins a une verte semonce, cet accueil me surprit. Ma premiere idée fut que nous avions le curé de Saint-Nizier a dîner ; je savais par expérience qu'on ne nous grondait jamais ces jours-la. Mais en entrant dans la salle a manger, je vis tout de suite que je m'étais trompé.

Il n'y avait que deux couverts sur la table, celui de mon pere et le mien. « Et ma mere ? Et Jacques ? » demandai-je, étonné.

M. Eyssette me répondit d'une voix douce qui ne lui était pas habituelle.

« Ta mere et Jacques sont partis, Daniel ; ton frere l'abbé est bien malade. » Puis, voyant que j'étais devenu tout pâle, il ajouta presque gaiement pour me rassurer :

«Quand je dis bien malade, c'est une façon de parler : on nous a écrit que l'abbé était au lit ; tu connais ta mere, elle a voulu partir et je lui ai donné Jacques pour l'accompagner. En somme, ce ne sera rien !… Et maintenant mets-toi la et mangeons ; je meurs de faim. » Je m'attablai sans rien dire, mais j'avais le cour serré et toutes les peines du monde a retenir mes larmes, en pensant que mon grand frere l'abbé était bien malade. Nous dînâmes tristement en face l'un de l'autre, sans parler. M. Eyssette mangeait vite, buvait a grands coups, puis s'arretait subitement et songeait… Pour moi, immobile au bout de la table et comme frappé de stupeur, je me rappelais les belles histoires que l'abbé me contait lorsqu'il venait a la fabrique. Je le voyais retroussant bravement sa soutane pour franchir les bassins. Je me souvenais aussi du jour de sa premiere messe, ou toute la famille assistait, comme il était beau lorsqu'il se tournait vers nous, les bras ouverts, disant Dominus vobiscum d'une voix si douce que Mme Eyssette en pleurait de joie !… Maintenant je me le figurais la-bas, couché, malade (oh ! bien malade, quelque chose me le disait), et ce qui redoublait mon chagrin de le savoir ainsi, c'est une voix que j'entendais me crier au fond du cour : « Dieu te punit, c'est ta faute ! il fallait rentrer tout droit ! Il fallait ne pas mentir ! » Et plein de cette effroyable pensée que Dieu, pour le punir, allait faire mourir son frere, le petit Chose se désespérait en lui-meme, disant : «Jamais, non ! jamais, je ne jouerai plus aux barres en sortant du college. » Le repas terminé, on alluma la lampe, et la veillée commença. Sur la nappe, au milieu des débris du dessert, M. Eyssette avait posé ses gros livres de commerce et faisait ses comptes a haute voix. Finet, le chat des babarottes, miaulait tristement en rôdant autour de la table… ; moi, j'avais ouvert la fenetre et je m'y étais accoudé…

Il faisait nuit, l'air était lourd… On entendait les gens d'en bas rire et causer devant leurs portes, et les tambours du fort Loyassel battre dans le lointain…

J'étais la depuis quelques instants, pensant a des choses tristes et regardant vaguement dans la nuit, quand un violent coup de sonnette m'arracha de ma croisée brusquement. Je regardai mon pere avec effroi, et je crus voir passer sur son visage le frisson d'angoisse et de terreur qui venait de m'envahir.

Ce coup de sonnette lui avait fait peur, a lui aussi.

« On sonne ! me dit-il presque a voix basse.

– Restez, pere ! j'y vais. » Et je m'élançai vers la porte.

Un homme était debout sur le seuil. Je l'entrevis dans l'ombre, me tendant quelque chose que j'hésitais a prendre.

« C'est une dépeche, dit-il.

– Une dépeche, grand Dieu ! pour quoi faire ?» Je la pris en frissonnant, et déja je repoussais la porte ; mais l'homme la retint avec son pied et me dit froidement :

« Il faut signer. » Il fallait signer ! Je ne savais pas : c'était la premiere dépeche que je recevais. « Qui est la, Daniel ? » me cria M. Eyssette ; sa voix tremblait.

Je répondis :

« Rien ! c'est un pauvre… » Et, faisant signe a l'homme de m'attendre, je courus a ma chambre, je trempai ma plume dans l'encre, a tâtons, puis je revins. L'homme dit :

« Signez la. » Le petit Chose signa d'une main tremblante, a la lueur des lampes de l'escalier ; ensuite il ferma la porte et rentra, tenant la dépeche cachée sous sa blouse.

Oh ! oui, je te tenais cachée sous ma blouse, dépeche de malheur ! Je ne voulais pas que M. Eyssette te vît ; car d'avance je savais que tu venais nous annoncer quelque chose de terrible, et lorsque je t'ouvris, tu ne m'appris rien de nouveau, entends-tu, dépeche ! Tu ne m'appris rien que mon cour n'eut déja deviné.

« C'était un pauvre ?» me dit mon pere en me regardant.

Je répondis sans rougir : « C'était un pauvre » ; et pour détourner les soupçons, je repris ma place a la croisée.

J'y restai encore quelque temps, ne bougeant pas, ne parlant pas, serrant contre ma poitrine ce papier qui me brulait.

Par moments, j'essayais de me raisonner, de me donner du courage, je me disais : « Qu'en sais-tu ? c'est peut-etre une bonne nouvelle. Peut-etre on écrit qu'il est guéri… » Mais, au fond, je sentais bien que ce n'était pas vrai, que je me mentais a moi-meme, que la dépeche ne dirait pas qu'il était guéri.

Enfin, je me décidai a passer dans ma chambre pour savoir une bonne fois a quoi m'en tenir. Je sortis de la salle a manger, lentement, sans avoir l'air ; mais quand je fus dans ma chambre, avec quelle rapidité fiévreuse j'allumai ma lampe ! Et comme mes mains tremblaient en ouvrant cette dépeche de mort ! Et de quelles larmes brulantes je l'arrosai, lorsque je l'eus ouverte !… Je la relus vingt fois, espérant toujours m'etre trompé ; mais, pauvre de moi ! j'eus beau la lire et la relire, et la tourner dans tous les sens, je ne pus lui faire dire autre chose que ce qu'elle avait dit d'abord, ce que je savais bien qu'elle dirait :

« Il est mort ! Priez pour lui !»

Combien de temps je restai la, debout, pleurant devant cette dépeche ouverte, je l'ignore. Je me souviens seulement que mes yeux me cuisaient beaucoup, et qu'avant de sortir de ma chambre, je baignai mon visage longuement. Puis, je rentrai dans la salle a manger, tenant dans ma petite main crispée la dépeche trois fois maudite.

Et maintenant, qu'allais-je faire ? Comment m'y prendre pour annoncer l'horrible nouvelle a mon pere, et quel ridicule enfantillage m'avait poussé a la garder pour moi seul ? Un peu plus tôt, un peu plus tard, est-ce qu'il ne l'aurait pas su ? Quelle folie ! Au moins, si j'étais allé droit a lui lorsque la dépeche était arrivée, nous l'aurions ouverte ensemble ; a présent, tout serait dit.

Or, tandis que je me parlais a moi-meme, je m'approchai de la table et je vins m'asseoir a côté de M. Eyssette, juste a côté de lui. Le pauvre homme avait fermé ses livres et, de la barbe de sa plume, s'amusait a chatouiller le museau blanc de Finet.

Cela me serrait le cour qu'il s'amusât ainsi. Je voyais sa bonne figure que la lampe éclairait a demi, s'animer et rire par moments, et j'avais envie de lui dire :

« Oh ! non, ne riez pas ; je vous en prie. ».

Alors, comme je le regardais ainsi tristement avec, ma dépeche a la main, M. Eyssette leva la tete. Nos regards se rencontrerent, et je ne sais pas ce qu'il vit dans le mien, mais je sais que sa figure se décomposa tout a coup, qu'un grand cri jaillit de sa poitrine, qu'il me dit d'une voix a fendre l'âme : « Il est mort, n'est-ce pas ? » que la dépeche glissa de mes doigts, que je tombai dans ses bras en sanglotant, et que nous pleurâmes, tandis qu'a nos pieds Finet jouait avec la dépeche, l'horrible dépeche de mort, cause de toutes nos larmes.

Écouter, je ne mens pas : voila longtemps que ces choses se sont passées, voila longtemps qu'il dort dans la terre, mon cher abbé que j'aimais tant ; eh bien, encore aujourd'hui, quand je reçois une dépeche, je ne peux pas l'ouvrir sans un frisson de terreur. Il me semble que je vais lire qu'il est mort, et qu'il faut prier pour lui !