L'Évangéliste - Alphonse Daudet - ebook
Kategoria: Religia i duchowość Język: francuski Rok wydania: 1892

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Alphonse Daudet

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Opis ebooka L'Évangéliste - Alphonse Daudet

Ce roman a souvent été considéré comme le premier, en France, consacré a la religion protestante, depuis le XVIIe siecle. Mme Hautmann, épouse d'un banquier, se préoccupe d'évangéliser les milieux difficiles. Apres avoir formé des jeunes filles au niveau des institutrices, elle les envoie comme évangélistes dans ces endroits difficiles. Le matin, elles apprennent a lire et a écrire. Le soir, elles organisent des séances d'évangélisation et prechent. Mme Hautmann est une personne assez fanatique, dénuée de sensibilité et dominatrice. Un vieux pasteur va s'opposer a elle...

Opinie o ebooku L'Évangéliste - Alphonse Daudet

Fragment ebooka L'Évangéliste - Alphonse Daudet

A Propos

Chapitre 1 - GRAND’MERE
Chapitre 2 - UN FONCTIONNAIRE

A Propos Daudet:

Alphonse Daudet, né a Nîmes (Gard) le 13 mai 1840 et mort a Paris le 16 décembre 1897, est un écrivain et auteur dramatique français. Il est inhumé au cimetiere du Pere-Lachaise a Paris. Alphonse Daudet naît a Nîmes le 13 mai 1840. Apres avoir suivi les cours de l'institution Canivet a Nîmes, il entre en sixieme au lycée Ampere. Alphonse doit renoncer a passer son baccalauréat a cause de la ruine en 1855 de son pere, commerçant en soieries. Il devient maître d'étude au college d'Ales. Cette expérience pénible lui inspirera son premier roman, Le Petit Chose (1868). Daudet rejoint ensuite son frere a Paris et y mene une vie de boheme. Il publie en 1859 un recueil de vers, Les Amoureuses. L'année suivante, il rencontre le poete Frédéric Mistral. Il a son entrée dans quelques salons littéraires, collabore a plusieurs journaux, notamment Paris-Journal, L'Universel et Le Figaro. En 1861, il devient secrétaire du duc de Morny (1811-1865) demi-frere de Napoléon III et président du Corps Législatif. Ce dernier lui laisse beaucoup de temps libre qu'il occupe a écrire des contes, des chroniques mais meurt subitement en 1865 : cet événement fut le tournant décisif de la carriere d'Alphonse. Apres cet évenement, Alphonse Daudet se consacra a l'écriture, non seulement comme chroniqueur au journal Le Figaro mais aussi comme romancier. Puis, apres avoir fait un voyage en Provence, Alphonse commença a écrire les premiers textes qui feront partie des Lettres de mon Moulin. Il connut son premier succes en 1862-1865, avec la Derniere Idole, piece montée a l'Odéon et écrite en collaboration avec Ernest Manuel - pseudonyme d'Ernest Lépine. Puis, il obtint, par le directeur du journal L'Événement, l'autorisation de les publier comme feuilleton pendant tout l'été de l'année 1866, sous le titre de Chroniques provençales. Certains des récits des Lettres de mon Moulin sont restés parmi les histoires les plus populaires de notre littérature, comme La Chevre de monsieur Seguin, Les Trois Messes basses ou L'Élixir du Révérend Pere Gaucher. Le premier vrai roman d'Alphonse Daudet fut Le Petit Chose écrit en 1868. Il s'agit du roman autobiographique d'Alphonse dans la mesure ou il évoque son passé de maître d'étude au college d'Ales (dans le Gard, au nord de Nîmes). C'est en 1874 qu'Alphonse décida d'écrire des romans de mours comme : Fromont jeune et Risler aîné mais aussi Jack (1876), Le Nabab (1877) – dont Morny serait le "modele" – les Rois en exil (1879), Numa Roumestan (1881) ou L'Immortel (1883). Pendant ces travaux de romancier et de dramaturge (il écrivit dix-sept pieces), il n'oublia pas pour autant son travail de conteur : il écrivit en 1872 Tartarin de Tarascon, qui fut son personnage mythique. Les contes du lundi (1873), un recueil de contes sur la guerre franco-prussienne, témoignent aussi de son gout pour ce genre et pour les récits merveilleux. Daudet subit les premieres atteintes d'une maladie incurable de la moelle épiniere, le tabes dorsalis, mais continue de publier jusqu'en 1895. Il décede le 16 décembre 1897 a Paris, a l'âge de 57 ans.

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A L’ÉLOQUENT ET SAVANT PROFESSEUR

J. M. Charcot

Médecin de la Salpetriere.

Je dédie cette Observation.

A. D.


Chapitre 1 GRAND’MERE

C’est un retour de cimetiere, au jour tombant, dans une petite maison de la rue du Val-de-Grâce. On vient d’enterrer grand’mere ; et, la porte poussée, les amis partis, restées seules dans l’étroit logis ou le moindre objet leur rappelle l’absente, et qui depuis quelques heures semble agrandi, Mme Ebsen et sa fille sentent mieux toute l’horreur de leur chagrin. Meme la-bas, a Montparnasse, quand la terre s’ouvrait et leur prenait tout, elles n’avaient pas aussi vivement qu’a ce coin de croisée, devant ce fauteuil vide, la notion de l’irréparable, l’angoisse de l’éternelle séparation. C’est comme si grand’mere venait de mourir une seconde fois.

Mme Ebsen est tombée sur une chaise et n’en bouge plus, affaissée dans son deuil de laine, sans meme la force de quitter son châle, son chapeau dont le grand voile de crepe se hérisse en pointes raides au-dessus de sa bonne large figure toute bouillie de larmes. Et se mouchant bien fort, épongeant ses yeux gonflés, elle énumere a haute voix les vertus de celle qui est partie, sa bonté, sa gaieté, son courage, elle y mele des épisodes de sa propre vie, de celle de sa fille ; si bien qu’un étranger admis a ce vocero bourgeois connaîtrait a fond l’histoire de ces trois femmes, saurait que M. Ebsen, un ingénieur de Copenhague, ruiné dans les inventions, est venu a Paris, il y a vingt ans, pour un brevet d’horloge électrique, que ça n’a pas marché comme on voulait, et que l’inventeur est mort, laissant sa femme seule a l’hôtel avec la vieille maman, et pauvre a ne savoir comment faire ses couches.

Ah ! sans grand’mere, alors, qu’est-ce qu’on serait devenu, sans grand’mere et son vaillant petit crochet, qu’elle accélérait jour et nuit, travaillant des nappes, des jetés de guipure a la main, tres peu connus a Paris en ce temps-la, et que la vieille Danoise allait offrir bravement dans les magasins de petits ouvrages. Ainsi elle a pu faire marcher la maison, donner une bonne nourrice a la petite Éline ; mais il en a fallu de ces ronds, de ces fines dentelles a perdre les yeux. Chere, chere grand’mere… Et le vocero se déroule, coupé de sanglots, de mots enfantins qui reviennent a la bonne femme avec sa douleur d’orpheline et auxquels l’accent étranger, son lourd français de Copenhague, que vingt ans de Paris n’ont pu corriger, donne quelque chose d’ingénu, d’attendrissant.

Le chagrin de sa fille est moins expansif. Tres pâle, les dents serrées, Éline s’active dans la maison, avec son air paisible, ses gestes surs un peu lents, sa taille pleine et souple dans la triste robe noire qu’éclairent d’épais cheveux blonds et la fleur de ses dix-neuf ans. Sans bruit, en ménagere adroite, elle a ranimé le feu couvert qui mourait de leur longue absence, tiré les rideaux, allumé la lampe, délivré le petit salon du froid et du noir qu’elles ont trouvés la en rentrant ; puis, sans que la mere ait cessé de parler, de sangloter, elle la débarrasse de son chapeau, de son châle, lui met des pantoufles bien chaudes a la place de ses bottines toutes trempées et lourdes de la terre des morts, et par la main, comme un enfant, l’emmene et l’assied devant la table ou fume la soupiere a fleurs entre deux plats apportés du restaurant. Mme Ebsen résiste. Manger, ah bien ! oui. Elle n’a pas faim ; puis la vue de cette petite table, ce troisieme couvert qui manque…

« Non, Lina, je t’en prie.

– Si, si, il le faut. »

Éline a tenu a dîner la des le premier soir, a ne rien changer a leurs habitudes, sachant que le lendemain elles seraient plus cruelles a reprendre. Et comme elle a sagement fait, cette douce et raisonnable Lina ! Voici déja que la tiédeur de l’appartement, qui se ranime a la double clarté de la lampe et du feu, pénetre ce pauvre cour tout transi. Comme il arrive toujours apres ces crises épuisantes, Mme Ebsen mange d’un farouche appétit ; et peu a peu ses idées, sans changer d’objet, se modifient et s’adoucissent. C’est sur qu’on a tout fait pour que grand’mere fut heureuse, qu’elle ne manquât de rien jusqu’a son dernier jour. Et quel soulagement en ces minutes effroyables de se sentir entouré de tant de sympathies ! Que de monde au modeste convoi ! La rue en était toute noire. De ses anciennes éleves, Léonie d’Arlot, la baronne Gerspach, Paule et Louise de Lostande, pas une qui ait manqué. Meme on a eu ce que les riches n’obtiennent aujourd’hui ni pour or ni pour argent, un discours du pasteur Aussandon, le doyen de la faculté de théologie, Aussandon, le grand orateur de l’Église réformée, et que, depuis quinze ans, Paris n’avait pas entendu. Que c’était beau ce qu’il a dit de la famille, comme il était ému en parlant de cette vaillante grand’mere, s’expatriant, déja âgée, pour suivre ses enfants, ne pas les quitter d’un jour.

« Oh ! pas d’un chur… » soupire Mme Ebsen, a qui les paroles du pasteur arrachent en souvenir de nouvelles larmes ; et prenant a pleins bras sa grande fille, qui s’est approchée d’elle pour essayer de la calmer, elle l’étreint et crie : « Aimons-nous bien, ma Linette, ne nous quittons jamais. » Tout contre elle, avec une longue caresse appuyée sur ses cheveux gris, Éline répond tendrement, mais tres bas, pour ne pas pleurer : « Jamais ! tu sais bien, jamais… »

La chaleur, le repas, trois nuits sans sommeil et tant de larmes ! Elle dort a présent, la pauvre mere. Éline va et vient sans bruit, leve la table, range un peu la maison que ce départ affreux et brusque a bouleversée. C’est sa façon d’engourdir son chagrin, dans une activité matérielle. Mais arrivée a cette embrasure de fenetre au rideau constamment relevé, ou la vieille femme se tenait tout le jour, le cour lui manque pour serrer ces menus objets qui gardent la trace d’une habitude et comme l’usure des doigts tremblants qui les maniaient, les ciseaux, les lunettes sorties de leur étui marquant la page d’un volume d’Andersen, le crochet en travers d’un ouvrage commencé débordant du tiroir de la petite table, et le bonnet de dentelle posé sur l’espagnolette, ses brides mauves dénouées et pendantes.

Éline s’arrete et songe.

Toute son enfance tient dans ce coin. C’est la que grand’mere lui a appris a lire et a coudre.

Pendant que Mme Ebsen courait dehors pour ses leçons d’allemand, la petite Lina restait assise sur ce tabouret aux pieds de la vieille Danoise qui lui parlait de son pays, lui racontait les légendes du Nord, lui chantait la chanson de mer du « roi Christian », car son mari avait été capitaine de navire. Plus tard, quand Éline a su gagner sa vie a son tour, c’était encore la qu’elle s’installait en rentrant. Grand’mere, la trouvant a sa place de fillette, continuait a lui parler avec la meme tendresse protégeante ; et dans ces dernieres années, l’esprit de la vieille femme s’affaiblissant un peu, il lui arrivait de confondre sa fille avec sa petite-fille, d’appeler Lina « Élisabeth », du nom de Mme Ebsen, de lui parler de son mari défunt, brouillant ainsi leurs deux personnalités qui n’étaient dans son cour qu’une seule et meme affection, une maternité double. Un mot la ramenait doucement ; alors elle se mettait a rire. Oh ! ce rire angélique, ce rire d’enfant entre les coques du petit bonnet, c’est fini, Éline ne le verra plus. Et cette idée lui prend tout son courage. Ses larmes, qu’elle comprime depuis le matin a cause de sa mere et aussi par pudeur, par délicatesse, parce que tout cet apitoiement autour d’elle la genait, ses larmes s’échappent violemment, avec des sanglots, avec des cris, et elle se sauve en suffoquant dans la piece a côté.

Ici, la fenetre est grande ouverte. La nuit entre, traversée de coups de vent mouillés qui secouent la claire lune de mars, l’éparpillent toute blanche sur le lit défait, les deux chaises encore en face l’une de l’autre, ou le cercueil s’allongeait ce matin pendant l’allocution du pasteur, faite a domicile, selon le rite luthérien. Pas de désordre dans cette chambre de mort, rien de ces apprets qui révelent le long alitement, les horreurs de la maladie. On sent la surprise, l’anéantissement de l’etre en quelques heures ; et grand’mere, qui n’entrait guere ici que pour dormir, y a trouvé un sommeil plus profond, une nuit plus longue, voila tout. Elle n’aimait pas cette chambre, « trop triste », disait-elle, qu’emplissait le silence ennemi des vieillards et d’ou l’on ne voyait que des arbres, le jardin de M. Aussandon, puis celui des sourds-muets derriere et le clocher de Saint-Jacques-du-Haut-Pas ; rien que de la verdure sur des pierres, le vrai charme de Paris, mais la Danoise préférait son petit coin avec le mouvement et la vie de la rue. Est-ce pour cela, est-ce l’effet de ce ciel profond, houleux et par place écumeux comme une mer ? Éline, ici, ne pleure plus. Par cette fenetre ouverte, sa douleur monte, s’élargit, se rassérene. Il lui semble que c’est le chemin qu’a pris la chere vie disparue ; et son regard cherche la-haut, vers les nuées floconnantes, vers les pâles éclaircies ouvrant le ciel.

« Mere, es-tu la ? Me vois-tu ? »

Tout bas, longtemps, elle l’appelle, lui parle avec des intonations de priere… Puis l’heure sonne a Saint-Jacques, au Val-de-Grâce, les arbres dépouillés frissonnent au vent de nuit ; un sifflet de chemin de fer, la corne du tramway passent sur le grondement continu de Paris… Éline quitte le balcon auquel elle accoudait sa priere, ferme la croisée, rentre dans le salon ou la mere dort toujours son sommeil d’enfant secoué de gros soupirs ; et devant cette honnete physionomie, aux rides de bonté, aux yeux rapetissés de larmes, Lina pense a l’abnégation, au dévouement de cette excellente créature, au lourd fardeau de famille qu’elle a si vaillamment, si joyeusement porté : l’enfant a élever, la maison a nourrir, des responsabilités d’homme, et jamais de colere, jamais une plainte. Le cour de la jeune fille déborde de tendresse, de reconnaissance ; elle aussi se dévouera toute a sa mere, et encore une fois elle lui jure « de l’aimer bien, de ne la quitter jamais. »

Mais on frappe a la porte doucement. C’est une petite fille de sept a huit ans, en tablier noir d’écoliere, les cheveux plats noués presque sur le front d’un ruban clair. « C’est toi, Fanny, » dit Éline sur le seuil, de peur de réveiller Mme Ebsen, « il n’y a pas de leçon ce soir.

– Oh ! je le sais bien, mademoiselle, » – et l’enfant coule un regard curieux vers la place de grand’mere pour voir comment c’est quand on est mort, – « je le sais bien, mais papa a voulu que je monte tout de meme et que je vous embrasse a cause de votre grand chagrin.

– Oh ! petite gentille… »

Elle prend a deux mains la tete de l’enfant, la serre avec une vraie tendresse : « Adieu, ma Fanny, tu reviendras demain… Attends que je t’éclaire, l’escalier est tout noir. » En se penchant, la lampe haute, pour guider jusqu’a sa porte la fillette qui loge au-dessous, elle aperçoit quelqu’un debout dans l’ombre qui attend.

« C’est vous, monsieur Lorie ?

– Oui, mademoiselle, c’est moi, je suis la… Dépeche-toi, Fanny. » Et timide, les yeux levés vers cette belle fille blonde dont la chevelure s’évapore en rayons sous la lampe, il explique dans une longue phrase, fignolée, enveloppée comme un bouquet de deuil de premiere classe, qu’il n’a pas osé venir lui-meme apporter a nouveau le tribut… le tribut de ses condoléances ; puis brusquement, rompant toute cette banalité solennelle : « De tout mon cour avec votre peine, mademoiselle Éline.

– Merci, monsieur Lorie. »

Il prend l’enfant par la main, Éline rentre chez elle ; et les deux portes au rez-de-chaussée et au premier se referment du meme mouvement comme sur une émotion pareille.


Chapitre 2 UN FONCTIONNAIRE

Il y avait déja quatre ou cinq mois que ces Lorie habitaient la maison, et dans la rue du Val-de-Grâce, une rue de province avec ses commérages au pas des portes, ses murs de couvent dépassés de grands arbres, sa chaussée ou les chiens, les chats, les pigeons s’ébattent sans peur des voitures, l’émoi de curiosité causé par l’installation de cette étrange famille n’était pas encore apaisé. Un matin d’octobre, sous la pluie battante, un vrai jour de déménagement, on les avait vus arriver ; le monsieur, long, tout en noir, un crepe au chapeau, et, quoique jeune encore, vieilli par son air sérieux, une bouche serrée entre des favoris administratifs. Avec lui deux enfants, un garçon d’une douzaine d’années, coiffé d’une casquette de marine a ancre et a ganse dorées, et une petite fille que tenait par la main la bonne en coiffe berrichonne, tout en noir, elle aussi, et brulée par le soleil comme ses maîtres. Un camion de chemin de fer les suivit de pres, chargé de caisses, de malles, de ballots empilés.

« Et les meubles ? » demanda la concierge installant ses locataires. La Berrichonne répondit, tres calme « Y en a pas… », et, comme le trimestre était payé d’avance, il fallut se contenter de ce renseignement. Ou couchaient-ils ? Sur quoi mangeait-on ? Et pour s’asseoir ? Autant d’énigmes difficiles a éclaircir ; car la porte s’entrebâillait a peine, et si les croisées n’avaient pas de rideaux, leurs volets pleins restaient toujours tirés sur la rue et sur le jardin. Ce n’est pas du monsieur, sévere et fermé jusqu’au menton dans sa longue redingote, qu’on pouvait espérer quelque détail ; d’ailleurs, il n’était jamais la, s’en allait le matin fort affairé, une serviette en cuir sous le bras, et ne rentrait qu’a la nuit. Quant a la grande et forte fille a tournure de nourrice qui les servait, elle avait un certain coup de jupe de côté, une façon brusque de tourner le dos aux indiscrétions, qui tenait le monde a distance. Dehors, le garçon marchait devant elle, la petite, cramponnée a sa robe ; et lorsqu’elle allait au lavoir, un paquet de linge sur sa hanche robuste, elle enfermait les enfants a double verrou. Ces gens-la ne recevaient jamais de visites ; seulement deux ou trois fois la semaine, un petit homme coiffé d’un chapeau de paille noire, espece de marinier, rôdeur du bord de l’eau, avec des yeux vifs dans un teint de jaunisse, et toujours un grand panier a la main. En somme, on ne savait rien sur eux, sinon que le monsieur s’appelait Lorie-Dufresne, comme le témoignait une carte de visite clouée a la porte :

CHARLES LORIE-DUFRESNE
Sous Préfet a Cherchett
Province d’Alger

tout ceci raturé d’un trait de plume, mais incompletement, comme a regret.

Il venait en effet d’etre révoqué, et voici dans quelles circonstances. Nommé en Algérie vers la fin de l’Empire, Lorie-Dufresne avait du a son éloignement d’etre maintenu sous le nouveau régime. Sans convictions bien solides du reste, comme la plupart de nos fonctionnaires, et tout disposé a donner a la République les memes preuves de zele qu’a l’Empire, pourvu qu’on lui conservât son poste. La vie a bon marché dans un pays admirable, un palais pour sous-préfecture avec des jardins d’orangers et de bananiers en terrasse sur la mer, a ses ordres un peuple de chaouchs, des spahis dont les longs manteaux rouges s’envolaient sur un geste, ouverts et allumés comme des ailes de flamants, chevaux de selle et de trait fournis par l’État a cause des grandes distances a parcourir, voyons, tout cela valait bien quelques sacrifices d’opinion.

Maintenu le Seize-Mai, Lorie ne vit sa position menacée qu’apres le départ de Mac-Mahon ; mais il échappa encore, grâce a son nouveau préfet, M. Chemineau. Ce Chemineau, un ancien avoué de Bourges, futé et froid, tres souple, de dix ans plus vieux que lui, avait été pour Lorie-Dufresne, alors conseiller de préfecture, ce type idéal que les jeunes gens adoptent en commençant la vie et sur lequel ils se façonnent presque a leur insu, a l’âge ou il faut toujours copier quelque chose ou quelqu’un. Il grima sa jolie figure sur la sienne, lui prit ses airs gourmés, finauds, son sourire discret, la coupe de ses favoris et jusqu’au sautillement de son binocle au bout du doigt. Longtemps apres, lorsqu’ils se retrouverent en Algérie, Chemineau crut revoir l’image de sa jeunesse, mais avec quelque chose de naif et d’ouvert dans le regard, que M. le préfet n’avait jamais eu ; et c’est a cette ressemblance toute flatteuse que Lorie dut sans doute la protection de ce vieux garçon, aussi sec, aussi craquant et inexorable que le papier timbré sur lequel il grossoyait autrefois ses procédures.

Malheureusement, apres quelques années de Cherchell, Mme Lorie tomba malade ; une de ces cruelles blessures de femmes qui les frappent aux sources memes de la vie, et que développe vite ce climat excessif ou tout pousse et fermente terriblement. Sous peine de mourir en quelques mois, il fallait revenir en France, dans une humidité d’atmosphere qui pourrait prolonger longtemps, sauver meme cette existence si précieuse a toute une famille. Lorie voulait demander son changement, le préfet l’en empecha. Le ministere l’oubliait ; écrire, c’était tendre le cou. « Patientez encore… Quand je passerai l’eau, je vous la ferai passer avec moi. »

La pauvre femme partit seule, et vint s’abriter a Amboise, en Touraine, chez des cousins éloignés. Elle ne put meme emmener ses enfants, les vieux Gailleton n’en ayant jamais eu, les détestant, les craignant dans leur maison étroite et proprette, a l’égal d’une nuée de sauterelles ou de toute autre horde malfaisante. Il fallut bien se résigner a la séparation ; l’occasion était trop belle de ce séjour sous un ciel merveilleux, avec un semblant de famille, la pension moins chere que dans un hôtel. D’ailleurs, ils n’en auraient pas pour longtemps, Chemineau n’étant pas homme a moisir en Algérie. « Et je passerai l’eau avec lui… », disait Lorie-Dufresne qui ramassait les mots de son chef.

Des mois se passerent ainsi ; et la malade se désespérait, sans mari, sans enfants, livrée aux taquineries idiotes de ses hôtes, aux sourds lancinements de son mal. C’était, de semaine en semaine, des lettres déchirantes, une plainte toujours la meme, « mon mari…, mes enfants… », qui traversait la mer et faisait chaque jeudi, jour du courrier, trembler jusqu’a la pointe de ses favoris le pauvre sous-préfet guettant a la longue-vue du cercle le paquebot qui venait de France. A un dernier appel, plus navrant que les autres, il prit un grand parti, s’embarqua pour aller voir le ministre, une démarche lui paraissant en ce cas moins dangereuse qu’une lettre. Au moins on parle, on se défend ; et puis il est toujours plus facile de signer de loin un arret de mort que de le prononcer en face du condamné. Lorie avait raisonné juste. Par hasard, ce ministre était un brave homme que la politique n’avait pas encore gelé jusqu’au ventre et qui s’émut a cette petite histoire de famille égarée parmi son tas de paperasses ambitieuses.

« Retournez a Cherchell, mon cher monsieur Lorie… Au premier mouvement, votre affaire est sure. »

S’il était content, le sous-préfet, en franchissant la grille de la place Beauvau, en sautant dans le fiacre qui le conduisait a la gare pour l’express de Touraine ! L’arrivée chez les Gailleton fut moins gaie. Sa femme l’accueillit de sa chaise longue qu’elle ne quittait plus, passant tristement ses journées a regarder devant elle la grosse tour du château d’Amboise, dont la rondeur massive et noire s’étalait en face de sa tristesse de captive. Depuis quelque temps, elle n’habitait plus la maison des Gailleton, mais a côté, chez leurs « closiers » chargés de conduire le vignoble qui joignait le jardin.

La maladie s’aggravant, Mme Gailleton avait craint pour son carreau et son meuble le va-et-vient des soins, les tisanes qui poissent, l’huile de la veilleuse. C’est que, de l’aube a la nuit, la vieille femme ne quittait son plumeau, sa brosse, le morceau de cire, menait une existence de frotteur, toujours soufflant, dépeignée, a quatre pattes dans un hideux jupon vert, a entretenir sa chere maison, vrai type de la petite propriété tourangelle, toute blanche et coquette, avec la cocarde rouge d’un géranium a chaque fenetre. Pour son jardin, l’homme était presque aussi féroce ; et menant le sous-préfet vers sa malade, il lui faisait admirer l’alignement militaire des bordures, toutes les fleurs aussi luisantes que si le plumeau de madame y avait passé : « Et vous comprenez bien, cousin, que des enfants par ici, ça n’aurait pas fait l’affaire… Mais nous voici chez la cousine… Vous allez la trouver changée. »

Oh ! oui, et bien pâle, et les joues bien creuses, comme travaillées au couteau, et son pauvre corps de blessée se devinant diminué et difforme sous la longue robe flottante ; mais Lorie ne s’aperçut pas de cela tout de suite, car la joie de voir entrer son cher mari l’avait faite aussi rose, aussi jeune et vivante qu’a ses vingt ans. Quelle étreinte, lorsqu’ils furent seuls, le Gailleton retourné a son jardinage. Enfin, elle l’avait la, elle le tenait, elle ne mourrait pas sans en embrasser un. Et les enfants, Maurice, Fanny ? Sylvanire, leur bonne, en avait-elle bien soin ? Ils devaient etre grandis. Cette méchanceté, pourtant, de ne pas lui permettre au moins sa petite Fanny.

Puis de tout pres, bien bas, a cause du râteau de Gailleton qui grinçait sous la fenetre : « Oh ! emmene-moi, emmene-moi… Si tu savais comme je m’ennuie la, toute seule, comme cette grosse tour m’étouffe ! Il me semble que c’est elle qui m’empeche de vous voir. » Et l’égoisme tatillon de ces vieux maniaques, leur effarement quand la pension arrivait un jour en retard, le sucre, le pain qu’on lui comptait, les gros doigts de la « closiere » qui lui faisaient mal en la portant sur son lit, elle racontait tout, dégonflait les rancours de son chagrin d’une année. Lorie l’apaisait, la raisonnait de son air grave, mais au fond bien remué, bien navré, répétait la parole rassurante du ministre : « Au premier mouvement… » et depuis quelque temps, Dieu sait que les mouvements ne sont pas rares. Dans un mois, dans huit jours, peut-etre demain, sa nomination serait a l’Officiel. Alors de beaux projets d’installation, tout un mirage de bonheur, de santé, d’avancement, de fortune, comme savait en imaginer ce chimérique fourvoyé dans l’administration, qui n’avait pris a Chemineau que sa bouche rase et son masque important. Et elle l’écoutait, la tete sur son épaule, se berçait, demandait a croire malgré les coups sourds du mal qui la travaillait.

Le lendemain, par un de ces matins clairs et légers des bords de la Loire, ils déjeunaient, la fenetre ouverte, la malade encore au lit, les portraits des enfants devant elle, quand l’escalier de bois de la maison paysanne craqua sous le pas a gros clous du cousin. Il tenait a la main l’Officielqu’il recevait par une habitude d’ancien greffier au tribunal de commerce et qu’il lisait respectueusement de la premiere a la derniere ligne :

« Eh bien ! le mouvement a eu lieu… Vous etes révoqué. »

Il dit cela brutalement, n’ayant déja plus sa déférence de la veille pour l’employé supérieur de l’État. Lorie saisit le journal, le lâcha tout de suite pour courir a sa femme dont la figure avait pris une couleur terreuse d’agonie : « Mais non, mais non… ils se sont trompés… c’est une erreur. » L’express allait passer. En quatre heures, il serait au ministere, et tout s’expliquerait. Mais a la voir si changée, la mort sur les joues, il s’effraya, voulut attendre la visite du médecin. « Non… Va-t-en tout de suite… » Et pour le décider, elle jurait qu’elle se sentait mieux, l’étreignait au départ, d’une grande force, avec des bras dont la vigueur le rassura un peu.

Ce jour-la, Lorie-Dufresne arriva trop tard place Beauvau. Le lendemain, Son Excellence ne recevait pas. Introduit le troisieme jour, apres deux heures d’attente, il se trouva en présence, non du ministre, mais de Chemineau, installé, en jaquette, tout a fait chez lui.

« Eh ! oui, mon bon, c’est moi… Dans la place !… Depuis ce matin… Vous y seriez aussi si vous m’aviez écouté… Mais non, vous préfériez venir vous faire fendre l’oreille… Ça vous apprendra…

– Mais je croyais… on m’avait promis…

– Le ministre a eu la main forcée. Vous étiez le dernier sous-préfet du Seize-Mai… vous venez dire : Je suis la… Alors ! »

Ils se tenaient debout, l’un devant l’autre, leurs grands favoris face a face, de meme coupe et de meme longueur, leurs deux binocles sautillant au bout du meme doigt, mais avec la distance entre eux d’une copie a un tableau de maître. Lui pensait a sa femme, a ses enfants. C’était sa seule ressource, cette place. « Qu’est-ce qu’il faut faire ? » demanda-t-il tout bas en étranglant. Chemineau en eut presque pitié, l’engagea a venir de temps en temps au ministere. On lui avait donné la direction de la presse. Peut-etre pourrait-il le prendre un jour dans les bureaux.

Lorie rentra a l’hôtel, désespéré. Une dépeche l’y attendait, datée d’Amboise : « Venez vite… elle va mourir. » Mais il eut beau se presser, quelqu’un courut devant, qui allait encore bien plus vite ; et quand il arriva, sa femme était morte, morte seule, entre les deux Gailleton, loin de tout ce qu’elle aimait, avec l’angoisse du lendemain pour ces pauvres chers etres dispersés. Ô politique sans entrailles !

La promesse de Chemineau le retenait a Paris. D’ailleurs, que serait-il allé faire en Afrique ? Ramener les enfants, la bonne s’en chargerait, et aussi de régler quelques petites notes, d’emballer les papiers personnels, les livres, les vetements, puisque tout le reste, mobilier, linge, vaisselle, appartenait a l’État. Sylvanire méritait cette confiance ; au service de la famille depuis douze ans, alors que Lorie, nouvellement marié a Bourges, n’était encore que conseiller de préfecture, on l’avait prise comme nourrice du premier-né, quoiqu’elle sortît a peine de la triste aventure commune aux filles de campagne, séduite par un éleve de l’école d’artillerie, puis laissée a la borne avec un enfant qui ne vécut pas. Pour une fois, cette charité humaine et simple eut sa récompense. Les Lorie eurent dans leur servante le dévouement naif, absolu d’une robuste et belle fille, désormais a l’abri des surprises et dégoutée de l’amour – ah ! ouiche, l’amour… un brancard et l’hôpital ; – tres fiere avec cela de servir quelqu’un du gouvernement, un maître en habit brodé et chapeau a claque.

De cet air aisé, solide, qu’elle avait de faire toute chose, Sylvanire se débrouilla de ce grand voyage compliqué d’une liquidation plus difficile que Lorie ne l’imaginait, car les économies de la bonne y passerent. A la sortie du wagon, quand elle émergea de la foule, tenant par la main les deux orphelins dans leur deuil tout neuf, il y eut un moment de grande émotion, un de ces poignants petits drames comme il s’en agite a toute heure dans les gares, parmi le fracas des brouettes, les bousculades du factage et de la douane. On veut se tenir devant le monde, surtout quand on a une belle paire de favoris a la Chemineau ; on affecte de s’occuper des détails matériels ; mais les larmes coulent tout de meme, mouillent les mots les plus banals.

« Et les bagages ? » demandait Lorie a Sylvanire en sanglotant ; et Sylvanire, encore plus émue, répondait qu’il y en avait trop, que Romain les enverrait par la pe… e… tite vite… e… sse. – « Oh ! alors, si… c’est Romain… » Il voulait dire : « ce sera certainement tres bien fait… » Mais les larmes l’en empecherent. Les enfants, eux, ne pleuraient pas, tout étourdis de leur longue route, et puis trop jeunes encore pour savoir ce qu’ils avaient perdu et comme c’est triste de ne plus pouvoir dire « maman » a celle qui pardonne tout.

Pauvres petits Algériens, que Paris leur sembla sinistre, passant de l’azur, du soleil, de la vie large de la-bas a une chambre d’hôtel au troisieme, rue du Mail, noire du moisi de ses murs et de la pauvreté de ses meubles ! Puis le dîner de la table d’hôte ou il ne fallait pas parler, toutes ces figures inconnues, et pour distraction quelques promenades sous un parapluie avec la bonne qui n’osait aller plus loin que la place des Victoires, de peur de perdre son chemin. Le pere, pendant ce temps-la, courait a la recherche d’un emploi, en attendant d’entrer au ministere.

Quel emploi ?

Quand on a vécu vingt ans dans l’administration, on ne s’entend plus guere a faire autre chose, fatigué, banalisé par le ronflant et le vide de l’existence officielle. Personne ne savait mieux que lui tourner une lettre administrative, dans ce style arrondi, incolore, qui a horreur du mot propre, ne doit viser qu’a une chose : parler sans rien dire. Personne ne connaissait plus a fond le formulaire des salutations hiérarchiques, comment on écrit a un président de tribunal, a un éveque, un chef de corps, un « cher ancien camarade » ; et pour tenir haut le drapeau de l’administration en face de la magistrature, son irréconciliable ennemie, et pour la passion du bureau, de la paperasse, fiches, cartons verts, registres a souches, pour les visites d’apres-midi a la présidente, a la générale, débiter debout – le dos a la cheminée, en écartant ses basques – toutes sortes de phrases enveloppées, jamais compromettantes, de façon a etre avec chaleur de l’avis de tout le monde, louer brutalement, contredire avec douceur, le binocle en l’air : « Ah ! permettez… » ; pour présider au son de la musique et des tambours un conseil de révision, un comice agricole, une distribution de prix, citer un vers d’Horace, une malice de Montaigne, moduler son intonation selon qu’on s’adresse a des enfants, a des conscrits, des pretres, des ouvriers, des bonnes sours, des gens de campagne, bref pour tous les clichés, poses et grimaces de la figuration administrative, Lorie-Dufresne n’avait de pareil que Chemineau. Mais a quoi tout cela lui servait-il maintenant ? Et n’était-ce pas terrible, a quarante ans, de n’avoir pour nourrir et vetir ses enfants que des gestes d’estrade et des phrases creuses ?

En attendant sa place au ministere, l’ex-sous-préfet en fut réduit a chercher du travail dans une agence de copies dramatiques.

Ils étaient la une douzaine autour d’une grande table, a un entresol de la rue Montmartre, si obscur que le gaz y restait allumé tout le jour, écrivant sans se dire un mot, se connaissant a peine, dans un disparate d’hôpital ou d’asile de nuit ; mais tous des décavés, des faméliques aux yeux de fievre, aux coudes râpés, sentant le pauvre ou meme pis. Quelquefois parmi eux un ancien militaire, bien net, bien nourri, un ruban jaune a la boutonniere, venu pour gagner en quelques heures d’apres-midi de quoi compléter sa petite pension de retraite.

Et de la meme ronde uniforme, sur du papier de meme format, tres lisse pour que la plume courut plus vite, ils copiaient sans relâche des drames, vaudevilles, opérettes, féeries, comédies, machinalement, comme le bouf laboure, la tete basse et les yeux vides. Lorie, les premiers temps surtout, s’intéressait a sa besogne, s’amusait des mille intrigues bizarres défilant au bout de sa plume, et des cocasseries du vaudeville a surprises, et des péripéties du drame moderne avec son éternel adultere, accommodé a tous les piments.

« Ou vont-ils chercher tout ça ? » se disait-il parfois, effaré de tant de complications infinies en dehors des réalités communes. Ce qui le frappait aussi, c’était la quantité d’excellents repas que l’on fait dans les pieces, toujours du champagne, du homard, des pâtés de venaison, toujours des gens qui causent la bouche pleine, la serviette sous le menton ; et tout en transcrivant ces détails de mise en scene, lui déjeunait d’un croissant de deux sous qu’il émiettait honteusement au fond de sa poche. D’ou il conclut que le théâtre et la vie sont des choses absolument différentes.

A ce métier de copiste, Lorie se faisait des journées de trois ou quatre francs, qu’il aurait pu doubler en travaillant le soir chez lui, mais on ne confiait pas les manuscrits a domicile ; puis il y avait du chômage. Et Chemineau qui le remettait de jour en jour, et la note de l’hôtel qui enflait a faire peur, et les bagages qui arrivaient avec trois cents francs de frais de route… Trois cents francs de colis !… Il n’y voulait pas croire, mais s’expliqua ce chiffre invraisemblable, en voyant sous un hangar de Bercy cette rangée de caisses, de ballots, tous a son adresse. Dans l’impossibilité de faire un triage, Sylvanire avait tout raflé, défroques, paperasses, ce dont les ambulants de l’administration se débarrassent a chaque campement, tout ce qui s’était entassé chez le sous-préfet d’inutilités encombrantes en ses dix ans de séjour, bouquins de droit dépareillés, brochures sur l’alfa, l’eucalyptus, le phylloxera, toutes les robes de madame, – pauvre madame, – jusqu’a de vieux képis brodés, des poignées de nacre d’épées de parade, de quoi ouvrir une boutique de bric-a-brac " AU SOUS-PRÉFET DÉGOMMÉ », le tout solidement ficelé par Romain, cloué, cacheté, a l’abri des accidents de terre et de mer.

Le moyen de remiser cela a l’hôtel ? Il fallut chercher un logement, dénicher ce petit rez-de-chaussée de la rue du Val-de-Grâce qui tenta le sous-préfet par le calme, l’aspect provincial de la maison et de la rue, le voisinage du Luxembourg ou les enfants pourraient s’aérer. L’installation s’y fit gaiement. La joie des petits d’ouvrir les caisses, de retrouver des objets connus, leurs livres, la poupée de Fanny, l’établi de menuisier de Maurice. Apres l’indifférence banale de l’hôtel, l’amusement d’un camp boheme ; tant de choses inutiles pour beaucoup d’autres qui manquaient, la bougie dans un vieux flacon a eau de Cologne, des journaux servant d’assiettes… On rit de bon cour le premier soir ; et lorsque apres un dîner léger, sur le pouce, les matelas déroulés, les caisses en tas, Lorie-Dufresne, avant de se coucher, promena solennellement la bougie sur cet intérieur de commissionnaire en marchandises, il eut un mot qui traduisait bien leur intime bien-etre a tous : « C’est un peu dégarni, mais au moins nous sommes chez nous ! »

Le lendemain, ce fut plus triste. Avec les frais de voiturage, l’avance du loyer, Lorie avait vu la fin de son argent, déja fort entamé par la note des Gailleton, les voyages, le séjour a Paris et l’achat d’une petite concession dans le cimetiere d’Amboise, oh ! toute petite, pour quelqu’un qui n’avait jamais tenu beaucoup de place. L’hiver approchait pourtant, un hiver comme il n’en existe pas en Algérie et pour lequel les enfants n’étaient équipés de vetements ni de chaussures. Heureusement, il y avait Sylvanire. La brave fille suffisait a tout, allait au lavoir, taillait, raccommodait dans les débris d’autrefois, nettoyait les gants de monsieur, rafistolait son lorgnon avec du fil d’archal, car l’ancien fonctionnaire ne négligeait pas la tenue. C’est elle aussi qui trafiquait chez les marchands d’habits de la rue Monsieur-le-Prince, chez les bouquinistes de la rue de la Sorbonne, les vieux livres de droit, les brochures sur la viticulture, et, reliques encore plus précieuses, les habits de parade du sous-préfet, ses redingotes brodées d’argent fin.

Une de ces défroques administratives, dont les marchands n’avaient pas voulu a cause de sa décrépitude, servait a Lorie de robe de chambre, économisait son unique vetement de sortie ; et c’était quelque chose de le voir, grelottant et digne sous la loque a broderies, arpenter leur logement pour se réchauffer, tandis que Sylvanire s’usait les yeux a la lueur d’une bougie et que les enfants dormaient dans des caisses d’emballage transformées en couchettes, afin de leur éviter le froid du carreau. Non, jamais, dans les pieces qu’il copiait, si bizarres pourtant, si extraordinaires, Lorie-Dufresne n’avait rien vu d’aussi extravagant.