Jack - Alphonse Daudet - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1876

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Opis ebooka Jack - Alphonse Daudet

En décembre 1858, refusé par l'institution jésuite de Vaugirard, Jack, fils adultérin d'Ida de Barancy, une demi-mondaine, échoue dans le college insalubre du mulâtre Moronval. Ida succombe au charme d'un des professeurs, le rimailleur d'Argenton, et quitte son riche amant pour son poete. Jack s'enfuit du college et rejoint le couple apres maintes tribulations. L'intelligence de l'enfant se développe au contact du docteur Rivals. Mais d'Argenton, qui ne l'aime pas, décrete qu'il sera ouvrier. Dans une île bretonne, Jack apprend son dur métier de fondeur chez les Roudic... Roman noir, comme le Petit Chose, inspiré par une histoire authentique, Jack reprend la trame d'une enfance malheureuse, alors a la mode. La narration se centre sur le destin de Jack et en souligne l'implacable et fatal développement.

Opinie o ebooku Jack - Alphonse Daudet

Fragment ebooka Jack - Alphonse Daudet

A Propos

Partie 1
Chapitre 1 - LA MERE ET L’ENFANT
Chapitre 2 - LE GYMNASE MORONVAL

A Propos Daudet:

Alphonse Daudet, né a Nîmes (Gard) le 13 mai 1840 et mort a Paris le 16 décembre 1897, est un écrivain et auteur dramatique français. Il est inhumé au cimetiere du Pere-Lachaise a Paris. Alphonse Daudet naît a Nîmes le 13 mai 1840. Apres avoir suivi les cours de l'institution Canivet a Nîmes, il entre en sixieme au lycée Ampere. Alphonse doit renoncer a passer son baccalauréat a cause de la ruine en 1855 de son pere, commerçant en soieries. Il devient maître d'étude au college d'Ales. Cette expérience pénible lui inspirera son premier roman, Le Petit Chose (1868). Daudet rejoint ensuite son frere a Paris et y mene une vie de boheme. Il publie en 1859 un recueil de vers, Les Amoureuses. L'année suivante, il rencontre le poete Frédéric Mistral. Il a son entrée dans quelques salons littéraires, collabore a plusieurs journaux, notamment Paris-Journal, L'Universel et Le Figaro. En 1861, il devient secrétaire du duc de Morny (1811-1865) demi-frere de Napoléon III et président du Corps Législatif. Ce dernier lui laisse beaucoup de temps libre qu'il occupe a écrire des contes, des chroniques mais meurt subitement en 1865 : cet événement fut le tournant décisif de la carriere d'Alphonse. Apres cet évenement, Alphonse Daudet se consacra a l'écriture, non seulement comme chroniqueur au journal Le Figaro mais aussi comme romancier. Puis, apres avoir fait un voyage en Provence, Alphonse commença a écrire les premiers textes qui feront partie des Lettres de mon Moulin. Il connut son premier succes en 1862-1865, avec la Derniere Idole, piece montée a l'Odéon et écrite en collaboration avec Ernest Manuel - pseudonyme d'Ernest Lépine. Puis, il obtint, par le directeur du journal L'Événement, l'autorisation de les publier comme feuilleton pendant tout l'été de l'année 1866, sous le titre de Chroniques provençales. Certains des récits des Lettres de mon Moulin sont restés parmi les histoires les plus populaires de notre littérature, comme La Chevre de monsieur Seguin, Les Trois Messes basses ou L'Élixir du Révérend Pere Gaucher. Le premier vrai roman d'Alphonse Daudet fut Le Petit Chose écrit en 1868. Il s'agit du roman autobiographique d'Alphonse dans la mesure ou il évoque son passé de maître d'étude au college d'Ales (dans le Gard, au nord de Nîmes). C'est en 1874 qu'Alphonse décida d'écrire des romans de mours comme : Fromont jeune et Risler aîné mais aussi Jack (1876), Le Nabab (1877) – dont Morny serait le "modele" – les Rois en exil (1879), Numa Roumestan (1881) ou L'Immortel (1883). Pendant ces travaux de romancier et de dramaturge (il écrivit dix-sept pieces), il n'oublia pas pour autant son travail de conteur : il écrivit en 1872 Tartarin de Tarascon, qui fut son personnage mythique. Les contes du lundi (1873), un recueil de contes sur la guerre franco-prussienne, témoignent aussi de son gout pour ce genre et pour les récits merveilleux. Daudet subit les premieres atteintes d'une maladie incurable de la moelle épiniere, le tabes dorsalis, mais continue de publier jusqu'en 1895. Il décede le 16 décembre 1897 a Paris, a l'âge de 57 ans.

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CE LIVRE DE PITIÉ,

DE COLERE ET D’IRONIE

EST DÉDIÉ

A GUSTAVE FLAUBERT

MON AMI ET MON MAÎTRE

ALPHONSE DAUDET



Chapitre 1 LA MERE ET L’ENFANT

Par un K, monsieur le supérieur, par un K ! Le nom s’écrit et se prononce a l’anglaise… comme ceci, Djack… Le parrain de l’enfant était anglais, major général dans l’armée des Indes… lord Peambock… Vous connaissez peut-etre ? un homme tout a fait distingué et de la plus haute noblesse, oh ! mais, vous savez, monsieur l’abbé, de la plus haute… Et quel valseur !… Il est mort, du reste, d’une façon bien affreuse, a Singapore, il y a quelques années, dans une magnifique chasse au tigre qu’un rajah de ses amis avait organisée en son honneur… Ce sont de vrais monarques, il paraît, ces rajahs… Celui-la surtout est tres renommé la-bas… Comment donc s’appelle-t-il ?… attendez donc… Mon Dieu ! J’ai son nom au bout de la langue… Rana… Rama…

– Pardon, madame ; interrompit le recteur, souriant malgré lui de cette volubilité de paroles et de ce perpétuel sautillement d’une idée a une autre… Et apres Jack, qu’est-ce que nous mettrons ?

Accoudé sur le bureau ou tout a l’heure il écrivait, la tete légerement inclinée, le digne pretre regardait d’un coin d’oil aiguisé de malice et de pénétration ecclésiastique la jeune femme assise devant lui avec son Jack (par un K), debout a côté d’elle.

C’était une élégante personne d’une mise irréprochable, bien au gout du jour et de la saison, – on était en décembre 1858 ; – il y avait meme dans le moelleux de ses fourrures, dans la richesse de sa toilette noire et l’originalité discrete de son chapeau, le luxe tranquille de la femme qui possede une voiture et qui passe de la netteté de ses tapis aux coussins de son coupé sans subir la transition banale de la rue.

Elle avait la tete tres petite, ce qui fait paraître les femmes toujours plus grandes, un joli visage duveté comme un fruit, mobile, souriant, illuminé par deux yeux naifs et clairs et des dents tres blanches, montrées a tout propos. Cette mobilité de ses traits semblait extreme, et je ne sais quoi dans cette physionomie plaisante, peut-etre la levre inférieure légerement détendue par un perpétuel besoin de parler, peut-etre le front étroit sous le brillant des bandeaux, indiquait l’absence de réflexion, un esprit un peu borné, et expliquait les parentheses ouvertes a tout moment dans la conversation de cette jolie personne, comme ces petits paniers japonais de grandeur calculée qui rentrent tous les uns dans les autres, et dont le dernier est toujours vide.

Quant a l’enfant, figurez-vous un bambin de sept a huit ans, efflanqué, poussé trop vite, habillé a l’anglaise comme le voulait le K de son nom de Jack, les jambes a l’air, une toque a chardon d’argent et un plaid. Le costume était peut-etre de son âge, mais il semblait en désaccord avec sa longue taille et son cou déja fort. Ses mollets musclés et gelés dépassaient de chaque côté son ajustement grotesque dans un élan maladroit de croissance en révolte. Il en était embarrassé lui-meme. Gauche, timide, les yeux baissés, il glissait de temps en temps sur ses jambes nues un regard désespéré, comme s’il eut maudit dans son cour lord Peambock et toute l’armée des Indes qui lui valaient d’etre affublé ainsi.

Physiquement, il ressemblait a sa mere, avec quelque chose de plus fin, de plus distingué, et toute la transformation d’une physionomie de jolie femme a celle d’un homme intelligent. C’était le meme regard, plus profond, le meme front, mais élargi, la meme bouche resserrée par une expression plus sérieuse.

Sur le visage de la femme, les idées, les impressions glissaient sans laisser une trace ni une ride, avec tant de hâte, si vite chassées l’une par l’autre, qu’elle semblait toujours garder dans ses yeux l’étonnement de leur fuite. Chez l’enfant, au contraire, on sentait que la pensée était a demeure, et meme son air un peu trop réfléchi eut inquiété, s’il n’avait pas été joint a une certaine paresse d’attitudes, un alanguissement de tout ce petit etre, les mouvements câlins et timides du garçon élevé dans les jupes de sa mere.

En ce moment, appuyé contre elle, une main glissée dans son manchon, il l’écoutait parler, plein d’une admiration muette, et de temps en temps regardait le pretre et tout ce qui l’entourait d’un air curieux, comprimé et craintif.

Il avait promis de ne pas pleurer.

Quelquefois cependant un soupir étouffé, comme le reste d’un sanglot, le secouait des pieds a la tete. Alors le regard de la mere se posait sur lui, et semblait dire :

« Tu sais ce que tu m’as promis… » Aussitôt l’enfant refoulait son soupir et ses larmes ; mais on sentait en lui un grand chagrin, cette cruelle impression d’exil et d’abandon que la premiere pension cause aux petits qui ont vécu tard pres du foyer.

Cette investigation de la mere et de l’enfant, que le pretre avait faite en quelques minutes, aurait pu satisfaire un observateur superficiel ; mais le pere O… qui dirigeait depuis plus de vingt-cinq ans l’aristocratique institution des Jésuites de Vaugirard, était trop au courant du monde, il connaissait trop bien la haute société parisienne et toutes ses nuances de langage et de tenue, pour ne pas avoir deviné dans la mere du nouvel éleve qui lui arrivait une cliente d’un genre particulier.

L’aplomb avec lequel elle était entrée dans son cabinet, aplomb trop visible pour etre vrai, sa façon de s’asseoir en se renversant, ce rire jeune un peu forcé qu’elle avait, et surtout ce flot de paroles débordantes sous lequel on aurait dit qu’elle dissimulait l’embarras d’une pensée cachée, tout mettait le pretre en méfiance. Malheureusement, a Paris, les mondes sont si melés, la communauté des plaisirs, des toilettes, des promenades, a fait la ligne de démarcation si mince et si facilement franchie entre les femmes a la mode de la bonne et de la mauvaise société, entre une lorette qui se tient et une marquise qui s’abandonne, que les plus experts, a premiere vue, peuvent s’y tromper ; et voila pourquoi le pretre considérait cette femme avec tant d’attention.

Ce qui déconcertait surtout son examen, c’était le décousu de la conversation. Comment avoir le temps de se reconnaître au milieu de ces caprices, de ces volte-face, de ces bonds d’écureuil en cage ? Pourtant son jugement, qu’on essayait peut-etre de dérouter, était déja a moitié fait. L’attitude embarrassée de la mere, quand il lui demanda quel était, avec Jack, l’autre nom de l’enfant, acheva de le fixer.

Elle rougit, se troubla, hésita une seconde.

– C’est vrai, dit-elle, excusez-moi… Je ne me suis pas encore présentée… Ou donc ai-je la tete ?

Et tirant de sa poche un mignon porte-cartes en ivoire, parfumé comme un sachet, elle y prit une carte sur laquelle s’étalait en lettres allongées ce nom souriant et insignifiant :

IDA DE BARANCY

Le recteur eut un singulier sourire.

– C’est aussi le nom de l’enfant ? demanda-t-il.

La question était presque impertinente. La dame le comprit, se troubla encore davantage et cacha son embarras sous un grand air de dignité :

– Mais… certainement, monsieur l’abbé… certainement.

– Ah ! dit le pretre d’une voix grave.

C’était lui maintenant qui ne savait plus comment exprimer ce qu’il avait a dire. Il roulait la carte entre ses doigts, avec ce petit frémissement des levres de l’homme qui comprend la valeur et l’effet des paroles qu’il va prononcer.

Tout a coup, il se leva, s’approcha d’une des hautes portes-fenetres qui donnaient de plain pied sur un grand jardin planté de beaux arbres et tout empourpré par un rouge soleil d’hiver, puis frappa un léger coup a la vitre. Une silhouette noire passa devant les fenetres, et un jeune pretre apparut presque aussitôt dans le cabinet.

– Tenez, mon bon Duffieux, dit le supérieur, promenez un peu cet enfant… Montrez-lui notre église, nos serres… Il s’ennuie la, ce pauvre petit homme…

Jack crut que l’on prenait ce prétexte de promenade pour couper court aux adieux pénibles de la séparation, et son regard eut une telle expression de désespoir et d’effroi, que le bon pretre le rassura doucement :

– N’aie pas peur, mon petit Jack… ta mere ne s’en ira pas… tu vas la retrouver ici.

L’enfant hésitait encore.

– Allez, mon cher !… fit Mme de Barancy avec un geste de reine.

Aussitôt il sortit sans un mot, sans une plainte, comme s’il était déja assoupli par la vie et préparé a toutes les servitudes.

Quand il fut dehors, il y eut dans le cabinet un moment de silence. On entendait les pas de l’enfant et de son compagnon s’éloigner en criant sur le sable durci par le froid, le pétillement du feu, des piaillements de moineaux dans les branches, des pianos, des voix, le murmure d’une maison pleine, tout le train, assourdi par l’hiver et les fenetres closes, d’un grand pensionnat a l’heure de l’étude.

– Cet enfant a l’air de bien vous aimer, madame, dit le recteur, que la grâce et la soumission de Jack avaient touché.

– Comment ne m’aimerait-il pas ? répondit Mme de Barancy peut-etre un peu trop mélodramatiquement ; le pauvre cher n’a que sa mere au monde !

– Ah ! vous etes veuve ?

– Hélas ! oui, monsieur le supérieur… Mon mari est mort, il y a dix ans, l’année meme de notre mariage, et dans des circonstances bien douloureuses… Ah ! monsieur l’abbé, les romanciers qui vont chercher si loin les aventures de leurs héroines ne se doutent pas que la plus simple vie peut quelquefois défrayer dix romans… Mon existence en est bien la preuve… Voici : M. le comte de Barancy appartenait, comme son nom peut vous l’apprendre, a une des plus anciennes familles de Touraine…

Elle tombait mal. Justement le pere O… était né a Amboise et connaissait a fond toute la noblesse de sa province. A l’instant meme, le comte de Barancy alla rejoindre dans les doutes et les défiances de son esprit le major général Peambock et le rajah de Singapore. Il n’en laissa pourtant rien paraître et se contenta d’interrompre doucement la soi-disant comtesse :

– Ne croyez-vous pas comme moi, madame, demanda-t-il, qu’il y aurait de la cruauté a éloigner sitôt de vous un enfant qui vous semble si attaché ? Il est bien jeune encore. Et puis serait-il assez fort pour supporter la douleur d’une telle séparation ?…

– Mais vous vous trompez, monsieur, répondit-elle tres naivement. Jack est un enfant tres robuste. Il n’a jamais été malade. Un peu pâlot peut-etre, mais cela tient a l’air de Paris, auquel il n’est pas habitué.

Ennuyé de voir qu’elle ne saisissait pas sa pensée a demi mot, le pretre reprit en accentuant la note :

– D’ailleurs, pour le moment, nos dortoirs sont pleins… la saison scolaire est déja tres avancée… Nous avons meme du renvoyer des éleves nouveaux a l’année prochaine… Je vous serai fort obligé d’attendre jusqu’a cette époque. Peut-etre alors pourrons-nous essayer… Pourtant, je ne réponds de rien.

Elle avait compris.

– Ainsi, dit-elle en pâlissant, vous refusez de recevoir mon fils ? Refuserez-vous aussi de me dire pourquoi ?

– Madame, répondit le pretre, j’aurais donné tout au monde pour que cette explication n’eut pas lieu ; mais, puisque vous m’y forcez, il faut bien vous apprendre que la maison que je dirige exige des familles qui lui confient leurs enfants des conditions de moralité exceptionnelles… Il ne manque pas, a Paris, d’institutions laiques ou votre petit Jack trouvera tous les soins qui lui sont nécessaires ; mais, chez nous, cela est impossible. Je vous en conjure, ajouta-t-il a un mouvement de protestation indignée, ne me faites pas m’expliquer davantage… Je n’ai le droit de rien vous demander, de rien vous reprocher… Je regrette la peine que je vous fais en ce moment, et croyez bien que la rigueur de mon refus m’est aussi pénible qu’a vous.

Pendant que le pretre parlait, le visage de Mme de Barancy avait passé par toutes les expressions de douleur, de dédain, de confusion. D’abord elle avait essayé de faire bonne contenance, gardant la tete droite et le masque mondain bien attaché ; mais les paroles bienveillantes du recteur, tombant sur cette âme enfantine, la firent se fondre tout a coup en plaintes, en larmes, en aveux, en expansions bruyantes et désolées.

Oh ! oui, allez, elle était malheureuse. On ne savait pas tout ce qu’elle avait souffert déja pour cet enfant…

Eh bien, oui ! le pauvre cher petit etre n’avait pas de nom, pas de pere ; mais était-ce une raison pour lui faire un crime de son malheur et le rendre responsable de la faute de ses parents ? « Ah ! monsieur l’abbé, monsieur l’abbé, je vous en prie… »

Tout en parlant, par un mouvement d’abandon qui aurait pu faire sourire dans une circonstance moins grave, elle avait pris la main du pretre, une belle main d’éveque, douillette et blanche, que le bon pere essayait de dégager doucement, non sans un peu d’embarras.

– Calmez-vous, ma chere dame…, disait-il effrayé de ces effusions, de ces larmes ; car elle pleurait comme une enfant qu’elle était, avec des sanglots, des suffocations, le laisser-aller naif d’une nature un peu vulgaire.

Le pauvre homme pensait : « Qu’est-ce que je vais devenir, mon Dieu, si cette dame se trouve mal ? »

Mais les mots qu’il employait a la calmer l’excitaient encore.

Elle voulut se justifier, expliquer des choses, raconter sa vie, et, bon gré mal gré, le supérieur fut obligé de la suivre dans un récit obscur, entrecoupé, haletant, interminable, ou elle se lança tout éperdue, cassant a chaque pas le fil conducteur, sans se préoccuper de savoir comment elle remonterait a la lumiere.

« Ce nom de Barancy n’était pas le sien… Oh ! si elle avait pu dire son nom, a elle, on aurait été bien étonné. Mais l’honneur d’une des plus anciennes familles de France, vous entendez bien, une des plus anciennes, était attaché a ce nom-la, et on la tuerait plutôt que de le lui arracher. »

Le recteur voulut protester, l’assurer qu’il ne tenait a rien lui arracher du tout ; mais il ne parvint meme pas a se faire entendre. Elle était lancée, et l’on eut arreté plus facilement les ailes d’un moulin a vent a toute volée que cette parole qui tourbillonnait dans le vide. Ce qu’elle semblait tenir a prouver surtout, c’est qu’elle appartenait a la plus haute noblesse, que son infâme séducteur, lui aussi, portait de quelque chose sur je ne sais trop quoi, et que, d’ailleurs, elle avait été victime d’une fatalité inouie.

Que fallait-il croire de tout cela ? Pas un mot, probablement, car les réticences, les contradictions abondaient dans ce discours incohérent. Il en ressortait pourtant quelque chose de sincere, d’ému, de touchant meme, l’amour de cette mere et de cet enfant. Ils avaient toujours vécu ensemble. Elle le faisait travailler a la maison avec des maîtres, et ne voulait s’en séparer qu’a cause de cette intelligence qui s’éveillait trop, de ces yeux qui s’ouvraient, et contre lesquels on ne saurait prendre trop de précautions.

– La meilleure de toutes, dit le pretre gravement, serait de ne rien garder d’irrégulier dans votre vie, de rendre votre maison digne de l’enfant qui l’habite.

– C’est la ma préoccupation constante, monsieur l’abbé, répondit-elle… A mesure que Jack grandit, je me sens devenir plus sérieuse. D’ailleurs, d’un jour a l’autre, ma situation se trouvera régularisée… Il y a une personne qui depuis longtemps me sollicite… Mais, en attendant, j’aurais voulu éloigner l’enfant, l’écarter de ma vie encore troublée, lui faire donner une éducation aristocratique et chrétienne digne du grand nom qu’il devrait porter… J’avais pensé que nulle part il ne serait aussi bien qu’ici pour cela ; mais voila que vous le repoussez et que du meme coup vous découragez la mere de toutes ses bonnes intentions…

Ici, le recteur parut ébranlé. Il hésita une minute, puis la regardant jusqu’au fond des yeux :

– Eh bien, soit, madame ; puisque vous y tenez absolument, je me rends a votre désir. Le petit Jack m’a beaucoup plu. Je consens a le recevoir parmi nos éleves…

– Oh ! monsieur le supérieur…

– Mais, a deux conditions.

– Je suis prete a les accepter toutes.

– La premiere, c’est que, jusqu’au jour ou votre position sera régularisée, l’enfant passera ses congés, ses vacances meme, dans notre maison, et ne rentrera plus dans la vôtre.

– Mais il en mourra, mon Jack, de ne plus voir sa mere.

– Oh ! vous pourrez venir l’embrasser aussi souvent que vous voudrez. Seulement, et c’est la notre seconde condition, vous ne le verrez jamais au parloir, mais ici, dans mon cabinet, ou j’aurai soin que vous ne soyez pas rencontrée.

Elle se leva toute frémissante.

Cette idée qu’elle ne pourrait jamais entrer au parloir, se meler a cette charmante confusion du jeudi, ou l’on se fait gloire de la beauté de son enfant, de la richesse de sa mise et du coupé qui vous attend a la porte, qu’elle ne pourrait pas dire a ses amies : « J’ai salué hier chez les Peres Mme de C… ou Mme de V…, » de vraies madames, qu’il lui faudrait venir en cachette embrasser son Jack a l’écart, tout cela la révoltait a la fin.

Le malin pretre avait frappé juste.

– Vous etes cruel avec moi, monsieur l’abbé ; vous m’obligez a refuser ce dont je vous remerciais tout a l’heure comme d’une grâce ; mais j’ai ma dignité de mere et de femme a garder. Vos conditions sont inacceptables. Et que penserait mon enfant de…

Elle s’arreta en voyant la-bas, derriere la vitre, une petite frimousse blonde qui regardait, animée par l’air vif du dehors et par une fievre d’inquiétude. Sur un signe de sa mere, l’enfant entra bien vite :

– Oh ! maman, comme tu es gentille… On avait beau me dire non… Je croyais que tu étais partie.

Elle lui prit la main brusquement :

– Tu partiras avec moi, lui dit-elle, on ne veut pas de nous ici.

Et elle sortit a grands pas, droite, fiere, entraînant l’enfant stupéfait de ce départ inattendu qui ressemblait a une fuite. A peine avait-elle répondu par un signe de tete au salut respectueux du bon pere qui s’était levé, lui aussi ; mais, malgré sa précipitation, elle ne s’enfuit pas assez vite pour empecher son Jack d’entendre une voix douce murmurer derriere lui : « Pauvre enfant !… Pauvre enfant !… » avec un accent, une compassion qui lui alla jusqu’au cour.

On le plaignait… Pourquoi ?…

Il y pensa souvent depuis.

 

Le recteur ne s’était pas trompé.

Mme la comtesse Ida de Barancy était une comtesse pour rire.

Elle ne s’appelait pas de Barancy, peut-etre pas meme Ida. D’ou venait-elle ? Qui était-elle ? Qu’y avait-il de vrai dans toutes ces histoires de noblesse dont elle était obsédée ? Personne n’aurait pu le dire. Ces existences compliquées ont des fortunes si diverses, tant de dessous, un passé si long et si accidenté, qu’on n’en connaît jamais que le dernier aspect. On dirait ces phares tournants qui ont de longues alternatives d’ombre entre les éclats intermittents de leur feu.

Ce qu’il y a de certain, c’est qu’elle n’était pas Parisienne, qu’elle arrivait d’un chef-lieu quelconque dont elle gardait encore l’accent, ne savait rien de Paris et manquait absolument de genre, au dire de Mlle Constant, sa femme de chambre.

« Cocotte de province…, » disait celle-ci dédaigneusement.

Comme renseignement, c’était un peu vague.

Il est vrai qu’au Gymnase, un soir, deux négociants lyonnais avaient cru la reconnaître pour une certaine Mélanie Favrot, qui tenait jadis un établissement de « gants et parfumerie » place des Terreaux ; mais ces messieurs s’étaient trompés et s’excuserent beaucoup. Un autre jour, un officier du troisieme hussards s’avisa de la prendre pour une nommée Nana qu’il avait connue huit ans auparavant a Orléansville. Celui-la aussi fit les memes excuses, ayant fait la meme erreur. Il y a vraiment des ressemblances bien impertinentes.

Pourtant, Mme de Barancy avait beaucoup voyagé et ne s’en cachait pas ; mais bien sorcier celui qui eut démelé quelque chose de clair, de positif, dans le flot de paroles qu’elle débitait a tout propos sur son origine ou sur sa vie. Un jour, Ida était née aux colonies, parlait de sa mere, une créole ravissante, de ses plantations, de ses négresses ; une autre fois, elle était Tourangelle, avait passé son enfance dans un grand château au bord de la Loire. Et des détails, des anecdotes, un dédain merveilleux de rattacher ensemble toutes ces pieces décousues de son existence !

Comme on a pu le voir, dans ces récits fantastiques la vanité dominait, une vanité de perruche verte et bavarde. La noblesse, la fortune, l’argent, les titres, elle ne sortait pas de la.

Riche, certainement elle l’était, ou du moins tres richement entretenue. On venait de lui louer un petit hôtel boulevard Haussmann. Elle avait la chevaux, voitures, de fort beaux meubles d’un gout douteux, trois ou quatre domestiques, et l’existence vide, oisive, promenante, de ses pareilles, avec peut-etre en plus un petit air honteux, un manque d’aplomb que la province, qui se défend mieux que Paris contre les femmes d’un certain monde, lui avait sans doute communiqué. Cela, et aussi sa fraîcheur réelle, souvenir probable d’une enfance au grand air, la mettait a part dans le courant parisien, ou d’ailleurs elle n’avait pas encore sa place, étant tout nouvellement arrivée.

Tous les huit jours, un homme entre deux âges, grisonnant et distingué, venait la voir. En parlant de lui, Ida disait « Monsieur » avec un tel air de majesté, qu’on se serait cru a la cour de France, du temps ou l’on appelait ainsi le frere du roi. L’enfant disait simplement « bon ami. » Les domestiques annonçaient bien haut « M. le comte » celui qu’entre eux ils appelaient plus familierement « son vieux. »

Son vieux devait etre tres riche, car madame ne regardait a rien, et il y avait un coulage énorme dans la maison, que dirigeait Mlle Constant, une femme de chambre factotum, seule et véritable influence du logis. C’était cette Constant qui donnait a sa maîtresse des adresses de fournisseurs, qui guidait son inexpérience de la vie parisienne et de la bonne société ; car, avant tout, le reve, le désir de cette déclassée, désir qui lui était venu sans doute avec la fortune, était de passer pour une femme comme il faut, distinguée, noble, irréprochable.

Aussi l’on s’imagine dans quel état l’accueil du pere O… l’avait mise et si elle sortit de la la rage au cour.

Un élégant coupé de maître l’attendait a la porte de l’institution. Elle s’y précipita avec son enfant plutôt qu’elle n’y monta, gardant juste assez de force pour dire d’un ton ferme : « A l’hôtel ! » de façon a etre entendue d’un groupe de pretres qui causaient sur le perron et s’étaient vivement écartés devant ce tourbillon de fourrures et de cheveux bouclés.

Par exemple, des que la voiture fut en route, la malheureuse se renversa dans un coin, non plus avec sa coquette pose de promenade, mais affaissée, en larmes, étouffant ses sanglots et ses cris dans les capitons de soie.

Quelle honte !… Dire qu’on avait refusé de prendre son enfant et que du premier coup ce pretre avait découvert sa situation a elle, qu’elle croyait si bien déguisée sous toutes ces apparences luxueuses et menteuses de femme du monde et de mere irréprochable !

Ça se voyait donc ce qu’elle était !

A tout moment, le regard fin du recteur que sa fierté blessée remettait en face d’elle comme un supplice intolérable, lui faisait monter, rien que de souvenir, des chaleurs, des rougeurs subites. Elle se rappelait son bavardage, tous ses mensonges débités en pure perte, et ce sourire, ce sourire incrédule devant lequel elle n’avait pas su s’arreter, et qui des le premier mot l’avait si completement devinée.

Immobile et muet dans l’autre coin de la voiture, Jack regardait sa mere tristement, sans rien comprendre a son désespoir, sinon qu’elle avait de la peine a cause de lui. Il se sentait vaguement coupable, le cher petit ; mais au fond de cette tristesse, il y avait aussi la grande joie de n’etre pas entré a la pension.

Pensez donc ! Depuis quinze jours on ne parlait plus que de ce Vaugirard. Sa mere lui avait fait promettre de ne pas pleurer, d’etre bien sage. Bon ami l’avait catéchisé. Constant avait acheté le trousseau. Tout était pret, décidé. Il ne vivait plus qu’en tremblant a l’idée de cette prison ou tout le monde le poussait. Et voila qu’au dernier moment on lui faisait grâce.

Oh ! si sa mere n’avait pas eu tant de chagrin, comme il l’aurait remerciée, comme il aurait été heureux de se sentir la, tout pres d’elle, tapi dans les fourrures de ce petit coupé ou ils avaient fait de si bonnes promenades, ou ils allaient pouvoir en faire encore ! Et Jack se rappelait les apres-midi au Bois, les longues courses délicieuses a travers ce Paris boueux et transi, si nouveau pour eux, et dont ils étaient aussi curieux l’un que l’autre. Un monument au passage, le moindre incident de la rue, tout les réjouissait.

– Regarde, Jack…

– Regarde, maman…

C’était comme deux enfants. On voyait en meme temps a la portiere les grandes boucles blondes du petit et le visage étroitement voilé de la mere…

 

Un cri désespéré de Mme de Barancy arracha brusquement l’enfant a tous ces bons souvenirs.

– Mon Dieu ! mon Dieu ! qu’est-ce que j’ai fait, disait-elle en se tordant les mains, qu’est-ce que j’ai fait pour etre si malheureuse ?

Cette exclamation resta naturellement sans réponse, car ce qu’elle avait fait, le petit Jack l’ignorait pour le moins autant qu’elle. Alors, ne sachant que lui dire, comment la consoler, timidement il lui prit la main et la serra contre ses levres avec ferveur, comme un véritable amoureux.

Elle tressaillit, le regarda d’un air égaré :

– Ah ! cruel, cruel enfant, que de mal tu m’as fait depuis que tu es au monde !

Jack pâlit :

– Moi ?… Je t’ai fait du mal ?

Il ne connaissait, n’aimait qu’un seul etre sur la terre, sa mere. Il la trouvait belle, bonne, incomparable. Et sans le vouloir, sans le savoir, il lui avait fait du mal.

Le pauvre petit, a cette idée, eut une crise de désespoir, lui aussi, mais d’un désespoir muet, comme si apres la douleur bruyante dont il venait d’etre témoin il eut ressenti une pudeur a manifester son chagrin. C’étaient des tremblements, des sanglots étouffés, un spasme nerveux.

La mere eut peur, le prit dans ses bras :

– Mais non, mais non, c’est pour rire… Oh ! le grand bébé !… Est-ce que l’on est sensible comme cela ?… Voyez-vous ce câlin avec ses longues jambes, qui se fait bercer comme un poupon !… Non, mon petit Jack, tu ne m’as jamais fait de mal… C’est moi qui suis folle de te meler a des histoires pareilles… Voyons, ne pleure plus… Est-ce que je pleure, moi ?

Et l’étrange créature, oublieuse de sa douleur passée, riait franchement pour faire rire son Jack. C’était un des privileges de cette nature mobile, tout en surface, de ne pas garder longtemps une impression quelconque. Chose singuliere, les larmes qu’elle venait de verser n’avaient fait que lui donner plus d’éclat encore et de jeunesse, comme une ondée glissant sur le plumage des tourterelles le lustre et l’éclaircit sans seulement le pénétrer.

– Ou sommes-nous donc ? dit-elle tout a coup en abaissant la glace pleine de buée… Déja la Madeleine… Comme nous sommes venus vite… Tiens ! si nous nous arretions chez chose… tu sais, le fameux pâtissier… Allons ! essuie tes yeux, petit beta… Je vais te payer des meringues.

Ils descendirent a la pâtisserie espagnole, tres a la mode a ce moment-la.

Il y avait foule.

Les étoffes, les fourrures se frôlaient, se pressaient avec une hâte d’appétit, et les figures de femmes, le voile relevé a la hauteur des yeux, se reflétaient aux miroirs de la boutique entourés d’or et de moulures couleur de creme, parmi toutes sortes de reflets joyeux, le blanc laiteux des soucoupes, le cristal des verres, la variété des confiseries.

Mme de Barancy et son enfant furent tres regardés. Cela la charma. Ce petit succes, joint a la crise de tout a l’heure, lui fît dévorer une quantité de meringues, de nougats, le tout arrosé d’un doigt de vin d’Espagne. Jack l’imitait, mais avec plus de modération, son gros chagrin de tantôt ayant empli son petit cour de soupirs comprimés et de larmes non répandues.

Quand ils sortirent de la, le temps était si beau, quoique froid, le marché de la Madeleine mettait dans l’air un si doux parfum de violettes, qu’Ida voulut revenir a pied et renvoya la voiture. Alertement, mais de ce pas un peu lent des femmes habituées a se laisser admirer, elle se mit en route, tenant Jacques par la main. La marche a l’air vif, la vue des magasins qu’on commençait a éclairer acheverent de lui rendre sa belle humeur.

Puis, subitement, devant je ne sais quel étalage plus scintillant que les autres, l’idée d’un bal masqué ou elle devait aller le soir, bal précédé d’un dîner au cabaret, lui revint a l’esprit.

– Miséricorde !… Et moi qui n’y pensais plus… Vois, mon petit Jack, comme je suis étourdie… vite, vite.

Il lui fallait des fleurs, un bouquet, quelques menus objets oubliés. Et l’enfant, dont cette futilité avait toujours été la vie, qui ressentait presque autant qu’elle-meme le charme subtil de ces élégances, la suivait en sautillant, animé par l’idée de cette fete qu’il ne devait pas voir. C’était une de ses joies, la toilette de sa mere, la beauté de sa mere, cette attention admirative qu’elle soulevait sur son passage.

– Ravissant… ravissant !… vous m’enverrez cela chez moi, boulevard Haussmann.

Mme de Barancy jetait sa carte, sortait, parlait a Jack avec exubérance de ces achats. Puis elle prenait un air grave :

– Surtout, rappelle-toi ce que je t’ai recommandé. Il ne faudra pas dire a bon ami que je suis allée a ce bal… C’est un secret… Sapristi ! déja cinq heures… C’est Constant qui va me gronder !…

Elle ne se trompait pas.

Sa camériste-factotum, une grande et forte personne d’une quarantaine d’années, hommasse et laide, se précipita a sa rencontre, des qu’elle l’entendit rentrer.

« Le costume était la… Il n’y avait pas de bon sens de revenir si tard… Madame ne serait pas prete… On ne pourrait jamais l’habiller en si peu de temps. »

– Ne me gronde pas, ma bonne Constant… Si tu savais ce qui m’arrive… tiens ! regarde.

Et elle lui montra l’enfant. Le factotum parut indigné :

– Comment ! monsieur Jack… vous etes revenu ?… C’est tres mal, monsieur, apres ce que vous aviez promis. Il faudra donc vous y faire conduire par les gendarmes, a cette école… Aussi, voila ! votre maman est trop bonne.

– Mais non, ce n’est pas lui. Ce sont ces pretres de la-bas qui n’ont pas voulu… Comprends-tu ça ? me faire cet affront, a moi… a moi !…

La-dessus les larmes lui revinrent, et elle recommença a demander a Dieu ce qu’elle avait fait pour etre si malheureuse. Joignez a cela les meringues, le vin d’Espagne, la chaleur de l’appartement. Elle se trouva mal.

Il fallut la porter sur son lit, déboucher des flacons de sels, d’éther, pour la ranimer. Mlle Constant s’acquittait de tous ces soins en femme qui connaît ces sortes de crises, allait et venait dans la chambre, ouvrait, fermait les armoires avec ce beau sang-froid que donne l’expérience, et de l’air de dire : « Ça passera. »

Tout en fonctionnant, elle parlait seule :

– Quelle idée aussi de mener cet enfant chez les Peres… Comme si c’était un pensionnat pour lui, dans sa position… Ça ne serait pas arrivé, bien sur, si on m’avait un peu consultée… C’est moi qui ne serais pas embarrassée pour lui en trouver une pension, et une bonne !…

Jack, tout effaré de voir sa mere dans cet état, s’était rapproché du lit et la regardait anxieusement, lui demandant pardon du fond du cour de ce chagrin dont il était la cause.

– Allons ! ôtez-vous de la, monsieur Jack… Votre maman est guérie… Il faut que je l’habille.

– Comment ! Constant, tu veux que j’aille a ce bal !… j’ai si peu de cour a m’amuser…

– Bah ! laissez donc, je vous connais… Il n’y paraîtra plus dans cinq minutes… Regardez-moi ce joli costume de Folie, et ces bas de soie rose, et votre petit bonnet a grelots…

Elle avait pris le costume, l’étalait, faisait sonner et reluire tout ce clinquant auquel Ida ne résista pas.

Pendant qu’on habillait sa mere, Jack s’en alla dans le boudoir, tout seul, sans lumiere.

L’ombre emplissait la piece coquette, ouatée, encombrée, ou le prochain réverbere du boulevard jetait une lueur vague. Tristement, le front appuyé a la vitre, il se mit a penser a cette journée d’émotions ; et peu a peu, sans qu’il put s’expliquer pourquoi, il se sentit devenir « le pauvre enfant » dont ce pretre parlait avec tant de commisération.

C’est si singulier de s’entendre plaindre alors qu’on se croit heureux. Il y a donc des malheurs tellement bien cachés que ceux qui en sont la cause ou la victime ne les devinent meme pas !

La porte s’ouvrit. Sa mere était prete :

– Entrez, monsieur Jack… et venez voir si c’est beau…

Oh ! quelle charmante Folie, rose et argent, toute en satin ! Quel joli bruissement de paillons elle agitait au moindre mouvement !

L’enfant regardait, admirait, et la mere, poudrée, légere, vaporeuse, sa marotte a la main, riait a Jack, se riait a elle-meme dans sa psyché, sans s’inquiéter autrement de ce qu’elle avait fait au bon Dieu pour etre si malheureuse. Puis Constant lui jeta sur les épaules une chaude sortie de bal et l’accompagna jusqu’a la voiture, pendant que Jack, appuyé a la rampe, regardait descendre sur le tapis de l’escalier, vifs et remuants comme si la danse les agitait déja, ces deux petits souliers roses brodés d’argent qui entraînaient sa mere loin, bien loin de lui, a des bals ou on n’emmene pas les enfants. Au dernier tintement des grelots, il rentra, tout désouvré, et, pour la premiere fois de sa vie, inquiet de cet abandon ou il se trouvait presque tous les soirs.

Quand Mme de Barancy dînait dehors, Jack restait confié a Mlle Constant.

– Elle dînera avec toi, disait la mere.

On mettait deux couverts dans la salle a manger, que l’enfant trouvait bien grande ces jours-la ; mais, le plus souvent, Constant, qui se divertissait fort peu de ce tete-a-tete avec le gamin, descendait leurs deux couverts a la cuisine, et l’on dînait dans le sous-sol en compagnie des autres domestiques.

Une vraie bombance.

Le gâchis se montrait la dans toute l’abondance de la table tachée de graisse et la gaieté désordonnée des convives. Naturellement, le factotum présidait et ne se genait pas pour égayer l’assistance des aventures de sa maîtresse, a mots couverts, pourtant, et de façon a ne pas effaroucher le petit.

Ce soir-la il y eut dans le sous-sol une grande discussion a propos du refus éprouvé a Vaugirard. Augustin, le cocher, déclara que c’était tant mieux, que ces gens-la auraient fait de l’enfant « un jésuite, un tartufe. »

Mlle Constant protesta contre le mot. Elle ne « faisait pas sa religion, » c’est vrai, mais elle ne voulait pas qu’on en dît du mal. Alors la discussion tourna, au grand désappointement de Jack, qui écoutait de toutes ses petites oreilles, espérant toujours apprendre pourquoi ce pretre, qui paraissait si bon, n’avait pas voulu de lui.

Pour le moment, il n’était plus question de Jack ni de sa mere, mais des convictions religieuses de chacun. Le cocher Augustin, apres boire, en avait d’assez singulieres… Son bon Dieu, a lui, c’était le soleil… Il n’en connaissait pas d’autre…

– J’suis comme les éléphants, j’adore le soleil !… répétait-il sans cesse avec une obstination d’ivrogne.

A la fin, on lui demanda ou il avait vu ça que les éléphants adoraient le soleil.

– J’ai vu ça, une fois, sur une photographie ! dit-il d’un air majestueusement abruti.

Sur quoi Mlle Constant le traita d’impie et d’athée, pendant que la cuisiniere, une grosse Picarde, pleine d’astuce paysanne, leur répétait a tous les deux :

– Écoutaî, vous avaî tort… Faut pas discutaî la craîance…

Et Jack ?… Que faisait-il pendant ce temps-la ?

Tout au bout de la table, alourdi par l’atmosphere des fourneaux et l’interminable discussion de ces brutes, il s’endormait, le visage appuyé sur son bras, et ses boucles blondes répandues sur sa manche de velours. Dans ce trouble qui précede le sommeil assis, fatigant et désagréable, il entendait chuchoter les trois voix des domestiques… Maintenant il lui semblait qu’on parlait de lui ; mais c’était loin, bien loin, dans le brouillard.

– A qui qu’il est donc, ce chéri ? demanda la voix de la cuisiniere.

– Je n’en sais rien ; répondait Constant, mais ce qu’il y a de sur, c’est qu’il ne peut pas rester ici et qu’elle m’a chargée de lui trouver un pensionnat.

Entre deux hoquets, le cocher bégaya :

– Attendez donc, attendez donc. J’en connais un fameux, moi, de pensionnat, et qui ferait joliment votre af… votre affaire. Ça s’appelle le college… non, pas le college… le gy… le gymnase Moronval. Mais, quoique ça, c’est tout de meme un college. Quand j’étais chez les Said, chez mes Égyptiens, c’est la que je conduisais le petit ; meme que le marchand de soupe, une espece de mal blanchi, me donnait toujours des prospectus. Je dois en avoir encore un…

Il chercha dans son portefeuille, et parmi les paperasses fanées qu’il étala sur la table, il en saisit une plus crasseuse encore que les autres.

– Voila ! dit-il d’un air de triomphe.

Il déplia le prospectus, et commença a lire, ou plutôt a épeler péniblement :

« Gy… Gymnase… Moronval… dans le… le…

– Donnez-moi ça, dit mademoiselle Constant ; et, lui prenant le papier des mains, elle lut tout d’une traite :

Gymnase Moronval, 25, avenue Montaigne. – Dans le plus beau quartier de Paris. – Institution de famille. – Grand jardin. – Nombre d’éleves limité. – Cours de prononciation française par la méthode Moronval-Decostere. – Rectification d’accents étrangers ou de province. – Correction des vices de prononciation de tout genre par la position des organes phonétiques…

Mademoiselle Constant s’interrompit pour respirer et dit aux autres :

– Mais cela me paraît tres convenable.

– Je craî ben !… fit la Picarde, qui ouvrait des yeux tout ronds.

… Des organes phonétiques… Lecture expressive a haute voix, principes d’articulation et de respiration.

La lecture du prospectus continua ; mais Jack s’était endormi et n’entendait plus rien.

Il revait.

Oui, pendant que son avenir s’agitait autour de cette immonde table de cuisine ; pendant que sa mere, en Folie rose, s’amusait comme une folle on ne sait ou, lui revait de ce pretre de la-bas et de cette voix pénétrante et douce qui avait dit :

« Pauvre enfant !… »


Chapitre 2 LE GYMNASE MORONVAL

AVENUE MONTAIGNE, 25, dans le plus beau quartier de Paris, disait le prospectus Moronval.

On ne peut nier, en effet, que l’avenue Montaigne ne soit située dans un des plus beaux quartiers de Paris, au centre des Champs-Élysées, et qu’elle ne soit aussi fort agréable a habiter, horizonnée d’un bout par les quais de la Seine et de l’autre par les jets d’eau bordés de fleurs du rond-point. Mais elle a l’aspect disparate, composite, d’une voie tracée a la hâte, et encore inachevée.

A côté des grands hôtels ornant leurs angles arrondis de glaces sans tain, de rideaux de soie claire, de statuettes dorées, de jardinieres rustiques, ce sont des logements d’ouvriers, des masures ou retentissent les marteaux des charrons et des maréchaux-ferrants. Il y a la tout un reste de faubourg que les violons de Mabille animent, le soir, d’un bruit de riche guinguette. A cette époque, on voyait meme dans l’avenue, et je pense qu’ils existent encore aujourd’hui, deux ou trois passages sordides, vieux souvenir de l’ancienne allée des Veuves et dont l’aspect misérable faisait un singulier contraste avec les splendeurs environnantes.

Une de ces ruelles s’ouvrait au numéro 35 de l’avenue Montaigne, et s’appelait le passage des Douze-Maisons.

Des lettres dorées sur le fronton de la grille ogivale du passage annonçaient tres pompeusement que l’institution Moronval était située a cet endroit. Mais sitôt la grille franchie, on mettait le pied dans cette boue noire, infecte, indestructible, que les démolitions et les constructions récentes déversent autour d’elles, une boue de terrain vague. Le ruisseau, au milieu du passage, le réverbere coupant l’espace, et, de chaque côté, des garnis borgnes, des bâtisses complétées de vieilles planches, vous reportaient a quarante ans en arriere et a l’autre bout de Paris, vers La Chapelle ou Ménilmontant.

De ces especes de chalets, que des galeries couvertes, des balcons, des escaliers extérieurs, mettaient en relation directe avec la rue, débordaient du linge étendu, des cages a lapins, un fouillis d’enfants en guenilles, des chats maigres, des pies apprivoisées.

On s’étonnait aussi qu’en si peu de place il put grouiller une telle population de palefreniers anglais, de domestiques marrons, tant de vieilles livrées, de loques, de gilets rouges et de casquettes a carreaux. Ajoutez que, chaque soir, au coucher du soleil, rentraient la – leur journée finie – les loueuses de chaises, la voiture aux chevres, des montreurs de Guignol, des marchands d’oubliés ou de chiens rares, des mendiants de toutes sortes, les petits nains de l’Hippodrome avec leurs poneys microscopiques et leur réclame-écriteau, et vous aurez une idée de ce passage singulier posé, comme une coulisse encombrée et sombre, derriere le beau décor des Champs-Élysées, entouré du roulement sourd des voitures, des arbres verts, du luxe calme de ces grandes avenues dont il semblait l’envers misérable et turbulent.

Au milieu de cet ensemble pittoresque, le gymnase Moronval n’était pas déplacé.

Plusieurs fois par jour, un mulâtre de haute taille, tres maigre, les cheveux plats tombant sur les épaules, coiffé d’un chapeau de quaker a larges bords posé en arriere comme une auréole, traversait le passage d’un air affairé, suivi d’une demi-douzaine de petits diables dont les teints variaient du cuivre clair au noir le plus intense, et qui, vetus d’uniformes râpés de collégiens mal tenus, hâves, dégingandés, semblaient faire partie de quelque corps de troupe en révolte dans une armée des colonies.

Le directeur du gymnase Moronval promenait ses « petits pays chauds, » comme il les appelait, et les allées et venues de cette pension polychrome, le décousu de ses occupations, la tournure étonnante des professeurs, complétaient bien la physionomie étrange du passage des Douze-Maisons.

Certainement, si madame de Barancy était venue elle-meme conduire son enfant au gymnase, la vue de cette cour des Miracles, qu’il fallait traverser pour arriver a l’institution, l’aurait épouvantée, et jamais elle n’eut consenti a laisser son « cher petit etre » dans un pareil cloaque. Mais sa visite aux Jésuites avait été si malheureuse, l’accueil si différent de celui qu’elle attendait, que la pauvre créature, tres timide au fond et facile a décontenancer, avait craint quelque humiliation nouvelle et laissé a mademoiselle Constant, sa femme de chambre, le soin de placer Jack dans le pensionnat que les gens de l’office venaient de lui choisir.

Ce fut par une triste matinée froide et neigeuse que la voiture d’Ida s’arreta avenue Montaigne, en face de l’enseigne dorée du gymnase Moronval.

Le passage était désert, le réverbere grinçait sur sa corde, et les ais des masures, les paperasses qui leur servaient de carreaux, tout avait l’aspect moisi, disjoint, effondré, que donne une inondation récente ou le voisinage d’un canal dont les quais sont encore a faire.

Le hardi factotum s’avançait bravement, l’enfant d’une main, un parapluie de l’autre.

A la douzieme maison, on s’arreta.

C’était tout au bout du passage, a l’endroit ou il se rétrécit encore pour gagner la rue Marbouf entre deux hautes murailles. Quelques branches noires et maigres grelottaient au-dessus d’une porte verte déteinte.

Une certaine propreté annonçait le voisinage de l’aristocratique institution, et les écailles d’huîtres, les vaisselles cassées, les vieilles boîtes a sardines défoncées et vides étaient soigneusement écartées du portail vert, massif, solide et défiant comme s’il eut donné acces dans une prison ou un couvent.

Le grand silence qui, du dehors, semblait rendre plus vastes les bâtiments et les jardins du gymnase, fut traversé soudain par le vigoureux coup de cloche de mademoiselle Constant.

Jack en eut froid au cour, de ce coup de cloche ; et, dans le jardin, les moineaux groupés sur un seul arbre avec cet instinct de l’association qui leur vient en hiver quand la graine est rare, s’envolerent tout effarés sur le revers du toit voisin.

Personne ne vint ouvrir, cependant ; mais on entendit chuchoter derriere les lourds battants ; et au petit guichet grillé, découvert dans l’épaisseur de la porte, une face noire s’étala, levres lippues, gros yeux étonnés, sourire silencieux.

– Le gymnase Moronval !… demanda l’imposant factotum de madame de Barancy.

La tete crépue avait fait place a un type différent, mandchou ou tartare, avec des petits yeux bridés, des pommettes fortes, un crâne étroit et pointu. Ensuite un métis, couleur café au lait, vint a son tour, curieux et souriant ; mais la porte restait close, et mademoiselle Constant commençait a s’impatienter, quand une voix suraiguë cria du lointain : « Voulez-vous bien ouvi, tas de macaques !… »

Aussitôt les chuchotements redoublerent, bizarres, accentués. Il y eut des tours de clef précipités dans toutes les rouilles de la serrure, puis des jurons, des coups, une bousculade terrible ; et la porte s’étant enfin ouverte, Jack vit des dos de collégiens qui fuyaient dans tous les sens aussi épouvantés que les moineaux de tout a l’heure.

Il ne restait plus a l’entrée qu’un grand mulâtre maigre, dont la cravate blanche enroulée plusieurs fois autour de son cou pelé faisait paraître la figure encore plus noire et plus terreuse.

M. Moronval pria mademoiselle Constant de vouloir bien entrer, lui offrit son bras, et l’on traversa un jardin assez grand, mais dont les allées défoncées, les bordures détruites s’attristaient encore de la teinte uniforme et sombre de l’hiver.

Plusieurs corps de logis, dispersés, bizarres de formes, s’espaçaient au milieu de pelouses défuntes. Le gymnase était, paraît-il, une ancienne photographie hippique, aménagée par M. Moronval en maison d’éducation. Il y avait, entre autre, une grande rotonde vitrée, sablée, qui servait aux éleves de salle de récréation, et dont les carreaux, disposés comme ceux d’une serre, en partie cassés ou felés, étaient traversés d’innombrables bandes de papier.

Dans une allée, on rencontra un petit negre en gilet rouge, armé d’un grand balai et d’un seau a charbon. Il s’effaça timidement, respectueusement devant M. Moronval, qui lui dit tres vite en passant :

– Feu au salon !

Le negre eut l’air aussi effaré, aussi stupéfié, que si on venait de lui annoncer que le feu avait pris au salon, tandis qu’on lui commandait simplement d’en allumer bien vite.

Et ce n’était pas la un ordre inutile.

Rien de plus froid que ce grand parloir dont le carreau déteint et passé a la cire vous donnait l’impression d’un lac gelé et glissant. Les meubles eux-memes paraissaient se préserver de cette température polaire, empaquetés dans de vieilles housses a peu pres faites pour eux, et ou ils s’enveloppaient tant bien que mal comme des malades d’hôpital dans leurs robes de chambre d’uniforme.

Mais mademoiselle Constant ne voyait ni le délabrement des murs, ni la nudité de ce grand salon qui ressemblait a un couloir en partie vitré, la photographie hippique ayant laissé, de son passage dans ces bâtiments disparates, une abondance de lumiere froide dont on se serait bien privé.

La femme de chambre était tout au plaisir de faire la dame, de se donner de l’importance.

Elle rayonnait, trouvait que les enfants devaient etre tres bien la, au bon air, comme a la campagne.

– Tout a fait comme a la campagne…, répondait Moronval en se dandinant.

Il y eut un moment de trouble, d’installation, comme il arrive dans les logis pauvres ou les visiteurs ont toujours l’air d’effaroucher une masse d’atomes invisibles.

Le négrillon appretait le feu. M. Moronval cherchait un tabouret pour la noble étrangere. Enfin madame Moronval, née Decostere, que l’on était allé prévenir, fit son entrée avec un salut prétentieux. Cette petite, tres petite femme, a longue tete blafarde, tout en front et en menton, devait etre vaguement contrefaite. Elle se présentait toujours de face, tres droite, sans perdre un pouce de sa petite taille, comme pour dissimuler ce je ne sais quoi de trop qu’elle se savait entre les épaules. Du reste fort aimable, empressée et digne.

Elle appela l’enfant pres d’elle, caressa ses grands cheveux, trouva ses yeux fort beaux.

– Les yeux de sa mere…, ajouta effrontément Moronval en regardant mademoiselle Constant.

Celle-ci ne se pressait pas trop de réclamer ; mais Jack, révolté, s’écria avec des larmes dans la voix :

– Ce n’est pas maman… c’est ma bonne.

Sur quoi, madame Moronval, née Decostere, un peu honteuse de la familiarité, prit une attitude réservée qui aurait pu nuire aux intérets de l’institution. Heureusement que son mari redoubla d’amabilités, comprenant qu’une domestique chargée de conduire elle-meme l’enfant de ses maîtres en pension devait avoir dans la maison une certaine importance.

Mademoiselle Constant le lui prouva bien. Elle parla de tres haut et d’un ton péremptoire, ne cacha pas que le choix d’un pensionnat avait été laissé a son entiere discrétion, et chaque fois qu’elle prononçait le nom de sa maîtresse, c’était d’un petit air de protection, de commisération qui mettait Jack au désespoir.

On discuta le prix de la pension : trois mille francs par an, sans compter le trousseau. Puis, sitôt ce chiffre posé, le Moronval commença son boniment.

Trois mille francs !… Cela pouvait paraître un chiffre considérable. Si, si, parfaitement, il était le premier a en convenir… Mais le gymnase Moronval ne ressemblait pas aux autres institutions. Ce n’était pas sans raison qu’on lui avait donné a l’allemande ce nom de gymnase, lieu de libre exercice pour l’esprit et le corps. Ici, en meme temps qu’on instruisait les éleves, on les initiait a l’existence parisienne.

Ils accompagnaient leur maître au théâtre, dans le monde. Les grandes séances académiques les avaient pour témoins de leurs joutes littéraires. Au lieu d’en faire des brutes pédantes, bardées de grec et de latin, on s’appliquait a développer en eux tous les sentiments humains, a leur apprendre aussi les douceurs de la vie de famille, dont la plupart, comme étrangers, se trouvaient privés depuis longtemps. Malgré cela, l’instruction n’était pas négligée, bien au contraire ; les hommes les plus éminents, des savants, des artistes, n’avaient pas craint de s’associer a cette ouvre philanthropique en qualité de professeurs, professeurs de sciences, d’histoire, de musique, de littérature, dont les leçons alternaient chaque jour avec un cours de prononciation française par une méthode nouvelle et infaillible dont madame Moronval-Decostere était l’auteur. De plus, il y avait tous les huit jours une séance publique de lecture expressive a haute voix, a laquelle étaient conviés les parents ou correspondants des éleves et ou ils pouvaient se convaincre de l’excellence du systeme Moronval.

Cette longue tirade du directeur qui, plus que personne, aurait eu besoin des leçons de prononciation de sa femme, fut débitée d’autant plus vite, qu’en sa qualité de créole il avalait la moitié des mots, supprimait les r de son discours, disait « pofesseu de littéatu » pour professeur de littérature, « ouve philanthopi » pour ouvre philanthropique.

N’importe, mademoiselle Constant fut littéralement éblouie.

La question de prix n’en était pas une pour elle, vous savez bien. Ce a quoi on tenait surtout, c’est que l’enfant reçut une éducation distinguée et aristocratique.

– Oh ! pour cela, fit madame Moronval, née Decostere, en redressant sa longue tete.

Et son mari ajouta qu’il n’admettait au gymnase que des étrangers de distinction, des héritiers de grandes familles, des nobles, des princes. Il élevait meme, en ce moment, un enfant de sang royal, le propre fils du roi de Dahomey. Pour le coup, l’enthousiasme de mademoiselle Constant ne connut plus de bornes.

– Un fils de roi !… Vous entendez, monsieur Jack, vous serez élevé avec un fils de roi !

– Oui, reprit gravement l’instituteur, j’ai été chargé par Sa Majesté Dahomienne de l’éducation de Son Altesse Royale, et je crois, sans me vanter, que je suis arrivé a en faire un homme remarquable sous tous les rapports.

Que pouvait donc avoir le jeune négrillon qui arrangeait le feu, la-bas, pour s’agiter ainsi et remuer le seau a charbon avec ce terrible bruit de fonte ?

L’instituteur continua :

– J’espere, et madame de Moronval-Decostere, ici présente, espere comme moi, que le jeune roi, une fois monté sur le trône de ses ancetres, se souviendra des bons conseils, des bons exemples que lui auront donnés ses maîtres de Paris, des belles années passées aupres d’eux, de leurs soins infatigables et de leurs efforts assidus.

Ici Jack fut bien surpris de voir le négrillon, toujours occupé devant la cheminée, tourner vers lui sa tete crépue et l’agiter, tout en roulant ses gros yeux blancs, dans une mimique d’énergique et furieuse dénégation.

Voulait-il dire par la que Son Altesse Royale ne se souviendrait nullement des bonnes leçons du gymnase Moronval, ou qu’elle n’en garderait aucune reconnaissance ?

Que pouvait-il en savoir, cet esclave ?

Apres cette derniere tirade du professeur, mademoiselle Constant se déclara prete a payer, selon l’usage, un trimestre d’avance.

Moronval eut un geste superbe qui signifiait : « Cela ne presse pas !… »

Cela pressait fort, au contraire.

Toute la maison le criait par ses meubles boiteux, ses murs effrités, l’éraillure de ses tapis ; et l’habit noir râpé du Moronval le disait a sa maniere, que cela pressait, ainsi que la robe luisante et flasque de la petite dame au grand menton.

Mais ce qui le prouva plus que tout, ce fut l’empressement des deux époux a aller chercher dans l’autre piece un superbe registre a fermoirs pour y inscrire le nom, l’âge du nouveau et sa date d’entrée au gymnase.

Pendant qu’on réglait ces graves questions, le negre se tenait toujours accroupi devant le feu auquel sa présence semblait pourtant bien inutile.

La cheminée, qui s’était d’abord refusée a consumer le moindre petit bout de bois, comme les estomacs fermés a force de jeune repoussent toute nourriture, dévorait maintenant avec avidité, activant de toute la force de son courant d’air une belle flamme rouge, capricieuse et ronflante.

Le négrillon, la tete entre ses poings, les yeux fixes, comme extasié, ressemblait, tout noir sur ce fond éclatant, a quelque petite silhouette diabolique.

Il ouvrait la bouche dans un rire muet, les yeux tout grands.

On eut dit qu’il aspirait de partout la chaleur et la lumiere, enveloppé frileusement dans le rayonnement du foyer, pendant qu’au dehors, sous le ciel bas et jaune, la neige voltigeait toute blanche.

Jack était triste.

Ce Moronval avait l’air méchant, malgré sa mine doucereuse.

Et puis, dans cette pension bizarre, l’enfant se sentait perdu, encore plus loin de sa mere, comme si ces éleves de couleur, venus de tous les coins de la terre, avaient apporté la une tristesse d’abandon et l’inquiétude des longues distances.

En meme temps, il se rappelait le college de Vaugirard, si bien clos, murmurant et rempli, les beaux arbres, la serre tiede, toute une atmosphere de douceur, de calme attentif, dont la main du recteur un moment posée sur sa tete lui avait donné la sensation.

Oh ! pourquoi n’était-il pas resté la-bas ?… Et, cette pensée lui revenant, il se dit que peut-etre on ne voudrait pas non plus le prendre ici.

Un moment, il en eut bien peur.

Pres de la table, autour du gros registre, les deux Moronval et Constant chuchotaient entre eux en le regardant. Il surprenait des bouts de phrases, des clignements d’yeux a son adresse. La petite femme a longue tete le regardait avec sympathie, et deux fois Jack l’entendit murmurer comme le pretre :

« Pauvre enfant !… »

Elle aussi ?

Qu’est-ce qu’ils avaient donc tous a le plaindre ?

C’était quelque chose de terrible cette compassion qu’il sentait peser sur lui. Il en aurait pleuré de honte, attribuant en son âme enfantine cette pitié melée de dédain a quelque particularité de son costume, ses jambes nues ou ses cheveux trop longs.

Mais le désespoir de sa mere était encore ce qui l’effrayait le plus dans un nouveau refus.

Tout a coup il vit mademoiselle Constant qui tirait de son sac et alignait des billets, des louis, sur le vieux tapis vert taché d’encre.

Décidément on le gardait.

Il en eut une joie sincere, le pauvre petit, sans se douter que c’était le malheur de sa vie, de toute sa lugubre vie, qui venait de se signer la, sur cette table.

A ce moment, une formidable voix de basse éclata dans le désert du jardin :

Nonnes qui reposez sous cette froide terre…

Les vitres du parloir tremblaient encore, quand un petit homme gros et court, large et trapu, avec un feutre en velours noir, les cheveux ras, la barbe en fourche, ouvrit la porte bruyamment.

– Du feu dans le salon ! cria-t-il avec une stupéfaction comique. En voila un luxe ! Beuh ! beuh ! Nous avons donc fait un petit pays chaud… Beuh ! beuh !

Par une manie de chanteur, pour constater tout au fond de son clavier souterrain la présence d’un certain ut d’en bas dont il était tres fier et toujours inquiet, le nouveau venu ponctuait toutes ses phrases a l’aide de ces Beuh ! beuh ! especes de mugissements caverneux et sourds qui semblaient sortir du sol meme aux endroits ou il passait.

En voyant la dame étrangere, l’enfant, et la pile d’écus entassés, il s’arreta net, la parole clouée aux levres. La stupeur, la joie, l’hébetement, se combattaient sur son visage, dont les muscles semblaient façonnés a des expressions diverses.

Moronval se tourna gravement vers la femme de chambre :

– Monsieur Labassindre, de l’Académie Impériale de musique, notre professeur de chant !…

Labassindre salua deux fois, trois fois, puis, pour se donner une contenance, il allongea un coup de pied au petit negre qui disparut sans rien dire en emportant son seau a charbon.

La porte s’ouvrit de nouveau pour laisser entrer deux personnages.

L’un tres laid, grisonnant, a figure chafouine et sans barbe, les yeux ornés de lunettes a verres convexes, et boutonné jusqu’au menton dans une vieille redingote qui portait sur ses revers toutes les traces de sa maladresse de myope.

C’était le docteur Hirsch, professeur de mathématiques et de sciences naturelles.

Il exhalait une forte odeur d’alcali, et, grâce a toutes sortes de manipulations chimiques, ses doigts étaient multicolores, jaunes, verts, bleus, rouges.

Le dernier entré faisait avec ce fantoche un singulier contraste.

Assez beau garçon, tenu avec un soin rigoureux, ganté de clair, ses cheveux prétentieusement rejetés en arriere, comme pour agrandir un front interminable, il avait le regard distrait, dédaigneux ; et sa forte moustache blonde, tres cosmétiquée, sa face large et pâle, lui donnaient l’air d’un mousquetaire malade.

Moronval le présenta comme « notre grand poete Amaury d’Argenton, professeur de littérature. »

Lui aussi, devant les pieces d’or, eut le meme mouvement de stupeur que le docteur Hirsch et le chanteur Labassindre… Son oil froid fut traversé d’un éclair, mais se referma bien vite apres un regard circulaire jeté de haut a l’enfant et a sa bonne.

Puis il s’approcha des autres professeurs installés devant le feu, et, s’étant salués, ils se considéraient tous trois sans parler avec des mines effarées et joyeuses.

Mademoiselle Constant trouva que ce d’Argenton avait l’air fier ; a Jack, il fit un effet indéfinissable de répulsion et de terreur.

De tous ceux qui se trouvaient la, l’enfant devait souffrir, mais de celui-ci bien plus encore que des autres. On eut dit qu’il s’en doutait. Rien qu’a le voir entrer, il avait instinctivement deviné « l’ennemi, » et ce regard dur en croisant le sien l’avait glacé jusqu’au fond du cour.

Oh ! que de fois, dans les tristesses de sa vie, il devait le rencontrer, cet oil d’un bleu éteint, endormi sous la paupiere lourde, et dont les réveils avaient des scintillements d’acier, un brillant impénétrable. On a appelé les yeux les fenetres de l’âme ; mais ceux-la étaient des fenetres si bien closes, que l’on pouvait douter qu’il y eut une âme derriere eux.

La conversation finie entre mademoiselle Constant et les Moronval, le mulâtre s’approcha de son nouvel éleve et, lui donnant une petite tape amicale sur la joue :

– Allons, allons ! mon jeune ami… Il va falloir nous faire une mine un peu plus gaie que celle-la.

C’est qu’en effet Jack, au moment de se séparer de la femme de chambre, sentait ses yeux se remplir de larmes. Non pas qu’il eut une grande affection pour cette fille, mais elle faisait partie de la maison, elle approchait sa mere tous les jours, et la séparation lui paraissait définitive apres le départ de cette grosse personne.

– Constant, Constant, lui répétait-il a voix basse en s’accrochant a sa jupe, vous direz bien a maman de venir me voir.

– Oui, oui, elle viendra, monsieur Jack… mais il ne faut pas pleurer…

L’enfant en était bien tenté ; seulement, il lui sembla que tous ces gens l’examinaient, que le professeur de littérature fixait sur lui son regard ironique et glacé, et cela suffit pour qu’il comprimât son désespoir.

La neige tombait avec violence.

Moronval proposa d’envoyer chercher une voiture ; mais le factotum déclara, au grand ébahissement de tout le monde, qu’Augustin et le coupé l’attendaient au bout du passage.

Un coupé, diable !

– A propos d’Augustin, dit-elle, il m’a chargé d’une commission… Est-ce que vous n’avez pas ici un éleve nommé Said ?

– Si… si… parfaitement… Un charmant sujet… fit Moronval.

– Et un creux superbe !… Vous allez l’entendre… ajouta Labassindre en se penchant dehors pour appeler Said d’une voix de tonnerre.

Un hurlement épouvantable lui répondit, suivi de l’apparition du charmant sujet.

On vit entrer un grand collégien basané, dont la tunique, comme toutes ces tuniques, vetements de durée sur des corps tourmentés de croissance, était trop étroite et trop courte, serrée a la façon d’un caftan, et lui donnait déja l’air d’un Égyptien habillé a l’européenne.

Ce qui le complétait, c’était une figure assez réguliere et pleine, mais dont la peau jaune, tendue a éclater, semblait avoir été distribuée avec tant de parcimonie que les yeux se fermaient d’eux-memes quand la bouche s’ouvrait, et réciproquement.

Ce malheureux jeune homme a peau trop courte vous donnait positivement envie de lui faire une incision, une piqure, quelque chose pour le soulager.

Du reste, il se souvenait tres bien du cocher Augustin, qui avait servi chez ses parents, et qui lui donnait tous ses bouts de cigare.

Que voulez-vous que je lui dise de votre part ? demanda mademoiselle Constant de son air le plus aimable.

– Rien… répondit simplement l’éleve Said.

– Et vos parents, comment vont-ils ?… Avez-vous de leurs nouvelles ?

– Non.

– Est-ce qu’ils sont retournés en Égypte, comme ils en avaient l’intention ?…

– Sais pas… m’écrit jamais…

En vérité, l’échantillon de l’éducation Moronval-Decostere n’était pas heureux dans ses reparties ; et Jack faisait en l’écoutant de singulieres réflexions.

La façon tout a fait détachée dont ce jeune homme parlait de ses parents, jointe a ce que M. Moronval disait tout a l’heure de la vie de famille dont la plupart de ses éleves étaient privés depuis l’enfance et qu’il s’ingéniait a leur restituer, lui causa une impression sinistre.

Il lui sembla qu’il allait etre avec des orphelins, des enfants abandonnés, aussi abandonné lui-meme que s’il arrivait de Tombouctou ou d’Otahiti.

Machinalement il se cramponnait a la robe de l’affreuse servante qui l’avait amené :

– Oh ! dites-lui de venir me voir… dites-lui de venir me voir !

Et quand la porte se referma sur les falbalas du factotum, il comprit que c’était fini, que tout un morceau de sa vie, son existence d’enfant gâté, entrait déja dans le passé et qu’il ne revivrait jamais ces heureux jours.

Pendant qu’il pleurait silencieusement, debout contre la porte du jardin, une main se tendit vers lui avec quelque chose de noir dedans.

C’était le grand Said qui, pour le consoler, lui offrait des bouts de cigare.

– Prends donc… ne te gene pas… J’en ai une pleine malle… disait l’intéressant jeune homme en fermant les yeux pour pouvoir parler.

Jack, souriant a travers ses larmes, faisait signe que non, qu’il ne voulait pas de ces excellents bouts de cigare ; et l’éleve Said, dont l’éloquence était tres limitée, restait planté devant lui, ne sachant plus que dire, quand M. Moronval rentra.

Il était allé reconduire mademoiselle Constant jusqu’a la voiture et revenait animé d’une respectueuse indulgence pour le chagrin de son nouveau pensionnaire.

Le cocher Augustin avait de si belles fourrures, le cheval du coupé paraissait si fringant, que le petit de Barancy bénéficia de l’apparence superbe de son équipage. C’était fort heureux pour lui, M. Moronval ayant d’ordinaire recours, pour calmer les nostalgies de ses « pays chauds, » a une méthode sifflante, cinglante, coupante, et pas du tout Decostere.

– C’est cela, dit-il a l’Égyptien, tâchez de le distraire… Jouez ensemble a de petits jeux… Mais d’abord, rentrez dans la salle ou il fait plus chaud qu’ici… Je donne congé jusqu’a demain pour la bienvenue du nouveau.

Pauvre nouveau !

Dans la grande rotonde vitrée, ou une dizaine de métis jouaient aux barres en hurlant, il fut tout de suite entouré, questionné dans des jargons incompréhensibles. Avec ses boucles blondes, son plaid, ses jambes nues, immobile et timide au milieu de la gesticulation effrénée de tous ces petits pays chauds maigres et vifs, il avait l’air d’un élégant petit Parisien égaré dans la grande cage des singes au Jardin des Plantes.

Cette idée qui vint a Moronval l’égaya beaucoup ; mais il fut tiré de son hilarité silencieuse par le bruit d’une discussion tres animée ou les « beuh ! beuh ! » de Labassindre et la petite voix solennelle de madame Moronval se livraient a une joute terrible. Tout de suite, il devina ce dont il s’agissait, et s’empressa d’aller porter secours a sa femme, qui défendait héroiquement l’argent du trimestre contre les réclamations des professeurs auxquels il était du un considérable arriéré.

Évariste Moronval, avocat et littérateur, avait été amené de la Pointe-a-Pitre a Paris, en 1848, comme secrétaire d’un député de la Guadeloupe.

C’était a cette époque un gaillard de vingt-cinq ans, plein d’ambition et d’appétit, ne manquant ni d’instruction ni d’intelligence. Sans fortune, il avait accepté cette position dépendante, pour se faire défrayer du voyage et pouvoir arriver jusqu’a ce terrible Paris, dont la flamme s’étend si loin par le monde qu’elle attire meme les papillons des colonies.

A peine débarqué, il lâcha son député, fit quelques connaissances, et se lança d’abord dans la politique parlante et gesticulante, espérant y retrouver ses succes d’outre-mer. Mais il avait compté sans la blague parisienne et ce maudit accent créole dont il ne put jamais se défaire, malgré tous ses efforts.

La premiere fois qu’il parla en public, c’était dans je ne sais plus quel proces de presse, il eut une sortie violente contre tous ces miséabes quoniqueux qui deshonoaient la littéatu, et l’immense éclat de rire dont fut accueillie sa tirade, avertit le pauvre « Évaiste Moonval » de la difficulté qu’il aurait a se faire un nom comme avocat.

Il se contenta donc d’écrire ; mais il s’aperçut bien vite qu’il n’est pas aussi facile d’etre célebre a Paris qu’a la Pointe-a-Pitre. Tres orgueilleux, gâté par ses succes de clocher, violent a l’exces avec cela, il passa successivement par plusieurs journaux, mais ne put rester dans aucun.

Alors commença pour lui cette terrible vie de vache enragée qui vous brise tout de suite ou vous bronze a jamais. Il fut un de ces dix mille pauvres heres, faméliques et fiers, qui se levent chaque matin a Paris, tout étourdis de faim et de reves ambitieux, dévorent dans la rue par petites bouchées un pain d’un sou caché dans leur poche, noircissent leurs habits d’une plumée d’encre et blanchissent leurs cols de chemise avec de la craie de billard, n’ayant pour se réchauffer que les caloriferes des églises et des bibliotheques.

Il connut toutes les humiliations, toutes les miseres, et le crédit coupé a la gargotte, et la clef du garni refusée a onze heures du soir, et la bougie trop courte pour les veilles, et les souliers qui prennent l’eau.

Il fut un de ces professeurs de n’importe quoi, qui battent inutilement le pavé de Paris, fit des brochures humanitaires, des articles pour les encyclopédies a un demi-centime la ligne, une histoire du moyen-âge en deux volumes a vingt-cinq francs chaque volume, des précis, des manuels, des copies de pieces de théâtre pour des maisons spéciales.

Répétiteur d’anglais dans des institutions, il fut renvoyé pour avoir battu les éleves par une vieille habitude de créole. Puis il postula pour entrer commis greffier a la Morgue, mais il échoua faute de protections, et aussi a cause d’un certain dossier politique.

Enfin, apres trois ans de cette horrible existence, quand il eut mangé un nombre incalculable de radis noirs et d’artichauts crus, quand il eut perdu ses illusions et ruiné son estomac, le hasard lui fit trouver une leçon d’anglais dans un pensionnat de jeunes filles tenu par trois sours, les demoiselles Decostere.

Les deux aînées avaient passé la quarantaine, la troisieme atteignait ses trente ans. Toute petite, sentimentale et pleine de prétention, l’inventeur de la méthode Decostere était menacée comme ses sours du célibat a vie, quand Moronval fit sa demande et fut accueilli.

Une fois mariés, ils vécurent quelque temps encore dans la maison, ou tous les deux se rendaient utiles en donnant des leçons. Mais Moronval avait gardé de sa misere des habitudes de flâne, de café, et toute une suite de bohemes qui envahirent le paisible et honnete pensionnat. En outre, le mulâtre menait ses éleves comme il aurait conduit une exploitation de cannes a sucre. Les vieilles demoiselles Decostere, qui adoraient leur sour, furent pourtant forcées d’éloigner le ménage en l’indemnisant d’une trentaine de mille francs.

Que faire de cet argent ?

Moronval eut d’abord envie de fonder un journal, une revue ; mais la peur de croquer son magot l’emporta chez lui sur la joie de s’imprimer tout vif.

Avant tout, il lui fallait un moyen sur de s’enrichir, et c’est en le cherchant qu’une idée de génie lui arriva un jour.

Il savait qu’on envoie les enfants des pays les plus lointains faire leur éducation a Paris. Il en vient de la Perse, il en vient du Japon, de l’Indoustan, de la Guinée, confiés a des capitaines de navire ou a des commerçants qui leur servent de correspondants.

Tout ce petit monde étant en général bien pourvu d’argent et assez novice sur la maniere de l’employer, Moronval comprit qu’il y avait la une mine facile a exploiter. De plus, le systeme de madame Moronval-Decostere pouvait s’appliquer parfaitement a corriger toutes sortes d’accents étrangers, de prononciations défectueuses. Le mulâtre eut recours a quelques relations conservées dans les journaux des colonies pour faire insérer une réclame étonnante écrite en plusieurs langues, et reproduite dans les feuilles de Marseille et du Havre, entre les noms des navires en partance et les extraits du Bureau-Veritas.

Des la premiere année, le neveu de l’iman de Zanzibar et deux superbes noirs de la côte de Guinée débarquerent a Batignolles dans le petit appartement de Moronval, désormais trop étroit pour son commerce. C’est alors qu’il se mit en quete d’un local suffisant, et que, pour concilier a la fois l’économie et les exigences de sa nouvelle position, il loua, dans cet affreux passage des Douze-Maisons, avantagé d’une si belle grille sur l’avenue Montaigne, les bâtiments abandonnés d’une photographie hippique, qui venait de faire faillite récemment, les chevaux s’étant toujours refusés a pénétrer dans ce cloaque.

On pouvait reprocher au nouveau pensionnat l’abondance de ses vitrages ; mais ce n’était qu’en attendant, car les photographes avaient fait espérer a Moronval une prochaine expropriation pour une voie imaginaire dans ce quartier fendu de tous côtés déja par tant d’avenues inachevées.

Un boulevard devait passer par la, le projet était a l’étude ; et vous voyez d’ici le trouble que cette indemnité en perspective dut jeter dans l’installation des Moronval. Le dortoir serait humide, la salle de récréation s’éleverait en été a la température d’une serre chaude. Tout cela n’était rien. Il s’agissait seulement de signer un bail tres long, de mettre a la porte une grande enseigne dorée, puis d’attendre.

Depuis vingt ans, combien de Parisiens ont ruiné leurs facultés, leur fortune, leur vie, dans cette fievre d’attente !… Elle s’empara furieusement de Moronval. L’éducation des éleves, leur bien-etre, furent désormais le moindre de ses soucis.

Aux réparations urgentes, il répondait : « Cela changera bientôt… » ou bien : « Nous n’en avons plus que pour deux mois… »

Et c’étaient des projets fantastiques fondés sur la somme exorbitante de l’expropriation. Il devait continuer son affaire des « petits pays chauds » sur une plus vaste échelle, en faire une ouvre grandiose, civilisatrice et fructueuse.

En attendant, il délaissait son gymnase, s’épuisait en courses inutiles, et demandait chaque fois a son retour :

« Eh bien ?… est-on venu pour l’expopiation ?… »

Rien. Jamais rien.

Qu’est-ce qu’ils attendaient donc ?

Bientôt il comprit qu’on l’avait dupé ; et dans cette nature emportée et faible de créole indolent, le découragement dégénéra vite en lâcheté. Les éleves ne furent meme plus surveillés. Pourvu qu’ils fussent couchés de bonne heure, de façon a user le moins possible de bois et d’éclairage, on ne leur en demandait pas plus.

Leur journée se partageait en des heures de classes, vagues, indéterminées, au caprice du directeur, et toutes sortes de commissions dont il chargeait les enfants pour son service personnel.

Au début, les grands suivaient les cours d’un lycée. On en supprima la dépense, tout en la gardant sur les bulletins trimestriels.

Est-ce que des professeurs particuliers ne remplaceraient pas avantageusement la routine universitaire ? Et Moronval appela autour de lui ses anciennes connaissances de café, un médecin sans diplôme, un poete sans éditeur, un chanteur sans engagement, des déclassés, des fruits secs, des ratés, tous enragés comme lui contre la société qui ne voulait pas de leurs talents.

Avez-vous remarqué comme ces gens-la se cherchent dans Paris, comme ils s’attirent, comme ils se groupent, étayant les unes par les autres leurs plaintes, leurs exigences, leurs vanités oisives et stériles ? Pleins, en réalité, d’un mépris mutuel, ils se font une galerie complaisante, admirative, en dehors de laquelle il n’y a pour eux que le vide.

Jugez ce que devaient etre les leçons de pareils professeurs, leçons a peine payées, et dont la plus grande partie se passait en discussions autour d’un bock dans une fumée de pipes, si épaisse bientôt qu’on finissait par ne plus s’y voir, ne plus s’y entendre. On parlait haut pourtant, on s’arrachait les mots de la bouche, on épuisait jusqu’a l’absurde le peu d’idées qu’on avait, dans un vocabulaire particulier ou l’art, la science, la littérature, détirés dans tous les sens, déformés, déchiquetés, s’en allaient en lambeaux comme des étoffes précieuses sous l’effort d’acides violents.

Et les « petits pays chauds » que devenaient-ils au milieu de tout cela ?

Seule, madame Moronval, qui avait gardé les bonnes traditions du pensionnat Decostere, prenait son rôle au sérieux ; mais les racommodages, la cuisine, le soin de ce grand établissement délabré, absorbaient une bonne part de son temps.

Il fallait bien qu’au moins pour sortir les uniformes fussent en ordre, car les éleves étaient tres fiers de leurs tuniques, toutes indistinctement chamarrées de galons jusqu’au coude. Au gymnase Moronval, comme dans certaines armées de l’Amérique du Sud, il n’y avait que des sergents, et c’était une bien légere compensation aux tristesses de l’exil, aux mauvais traitements du maître.

C’est qu’il ne plaisantait pas, le mulâtre ! Dans les premiers jours du trimestre, quand sa caisse s’emplissait, on le voyait encore sourire ; mais le reste du temps, il se vengeait volontiers sur ces peaux noires, de ce qu’il avait de sang negre dans les veines.

Sa violence acheva ce que son indolence avait commencé.

Bientôt quelques correspondants, des armateurs, des consuls, s’émurent de l’éducation perfectionnée du gymnase Moronval. On retira plusieurs enfants. De quinze qu’ils avaient été, les « petits pays chauds » ne resterent plus que huit.

« Nombre d’éleves limité, » disait le prospectus. Il n’y avait plus que cette phrase-la de vraie.

Une sombre tristesse planait sur le grand établissement dégarni, on était meme sous la menace d’une saisie, quand tout a coup le petit Jack arriva, conduit par Constant.

Certes, ce n’était pas la fortune, ce trimestre payé d’avance ; mais Moronval avait compris tout l’avantage qu’on pouvait tirer de la situation de ce nouvel éleve, et de cette mere bizarre qu’il devinait déja sans la connaître.

Aussi ce jour-la fut une courte treve dans les rigueurs et les coleres du mulâtre. Il y eut en l’honneur du nouveau un grand dîner ou tous les professeurs assisterent, et les « petits pays chauds » eurent une goutte de vin, ce qui ne leur était pas arrivé depuis longtemps.