Tartarin sur les Alpes - Nouveaux exploits du héros tarasconnais - Alphonse Daudet - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1885

Tartarin sur les Alpes - Nouveaux exploits du héros tarasconnais darmowy ebook

Alphonse Daudet

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Opis ebooka Tartarin sur les Alpes - Nouveaux exploits du héros tarasconnais - Alphonse Daudet

Tartarin s'essaie a l'alpinisme afin de redorer son blason et déjouer les remises en cause de son statut de gloire tarasconnaise. En chemin, il multiplie les péripéties : infiltrations de cercles anarchistes russes en exil, visite touristique de monuments historiques, catastrophes de montagne... Ce roman est le second volet des aventures de Tartarin, explorant les mentalités tarasconnaises toujours aussi savoureuses. Au menu : vantardise, extravagance et mensonge, matinés de lâcheté, de peur et de jalousie, faiblesses ô combien humaines...

Opinie o ebooku Tartarin sur les Alpes - Nouveaux exploits du héros tarasconnais - Alphonse Daudet

Fragment ebooka Tartarin sur les Alpes - Nouveaux exploits du héros tarasconnais - Alphonse Daudet

A Propos
I

A Propos Daudet:

Alphonse Daudet, né a Nîmes (Gard) le 13 mai 1840 et mort a Paris le 16 décembre 1897, est un écrivain et auteur dramatique français. Il est inhumé au cimetiere du Pere-Lachaise a Paris. Alphonse Daudet naît a Nîmes le 13 mai 1840. Apres avoir suivi les cours de l'institution Canivet a Nîmes, il entre en sixieme au lycée Ampere. Alphonse doit renoncer a passer son baccalauréat a cause de la ruine en 1855 de son pere, commerçant en soieries. Il devient maître d'étude au college d'Ales. Cette expérience pénible lui inspirera son premier roman, Le Petit Chose (1868). Daudet rejoint ensuite son frere a Paris et y mene une vie de boheme. Il publie en 1859 un recueil de vers, Les Amoureuses. L'année suivante, il rencontre le poete Frédéric Mistral. Il a son entrée dans quelques salons littéraires, collabore a plusieurs journaux, notamment Paris-Journal, L'Universel et Le Figaro. En 1861, il devient secrétaire du duc de Morny (1811-1865) demi-frere de Napoléon III et président du Corps Législatif. Ce dernier lui laisse beaucoup de temps libre qu'il occupe a écrire des contes, des chroniques mais meurt subitement en 1865 : cet événement fut le tournant décisif de la carriere d'Alphonse. Apres cet évenement, Alphonse Daudet se consacra a l'écriture, non seulement comme chroniqueur au journal Le Figaro mais aussi comme romancier. Puis, apres avoir fait un voyage en Provence, Alphonse commença a écrire les premiers textes qui feront partie des Lettres de mon Moulin. Il connut son premier succes en 1862-1865, avec la Derniere Idole, piece montée a l'Odéon et écrite en collaboration avec Ernest Manuel - pseudonyme d'Ernest Lépine. Puis, il obtint, par le directeur du journal L'Événement, l'autorisation de les publier comme feuilleton pendant tout l'été de l'année 1866, sous le titre de Chroniques provençales. Certains des récits des Lettres de mon Moulin sont restés parmi les histoires les plus populaires de notre littérature, comme La Chevre de monsieur Seguin, Les Trois Messes basses ou L'Élixir du Révérend Pere Gaucher. Le premier vrai roman d'Alphonse Daudet fut Le Petit Chose écrit en 1868. Il s'agit du roman autobiographique d'Alphonse dans la mesure ou il évoque son passé de maître d'étude au college d'Ales (dans le Gard, au nord de Nîmes). C'est en 1874 qu'Alphonse décida d'écrire des romans de mours comme : Fromont jeune et Risler aîné mais aussi Jack (1876), Le Nabab (1877) – dont Morny serait le "modele" – les Rois en exil (1879), Numa Roumestan (1881) ou L'Immortel (1883). Pendant ces travaux de romancier et de dramaturge (il écrivit dix-sept pieces), il n'oublia pas pour autant son travail de conteur : il écrivit en 1872 Tartarin de Tarascon, qui fut son personnage mythique. Les contes du lundi (1873), un recueil de contes sur la guerre franco-prussienne, témoignent aussi de son gout pour ce genre et pour les récits merveilleux. Daudet subit les premieres atteintes d'une maladie incurable de la moelle épiniere, le tabes dorsalis, mais continue de publier jusqu'en 1895. Il décede le 16 décembre 1897 a Paris, a l'âge de 57 ans.

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I

 

APPARITION AU RIGI-KULM. – QUI ? – CE QU’ON DIT AUTOUR D’UNE TABLE DE SIX CENTS COUVERTS. – RIZ ET PRUNEAUX. – UN BAL IMPROVISÉ. – L’INCONNU SIGNE SON NOM SUR LE REGISTRE DE L’HÔTEL. – P. C. A.

 

Le 10 aout 1880, a l’heure fabuleuse de ce coucher de soleil sur les Alpes, si fort vanté par les guides Joanne et Baedeker, un brouillard jaune hermétique, compliqué d’une tourmente de neige en blanches spirales, enveloppait la cime du Rigi (Regina montium) et cet hôtel gigantesque, extraordinaire a voir dans l’aride paysage des hauteurs, ce Rigi-Kulm vitré comme un observatoire, massif comme une citadelle, ou pose pour un jour et une nuit la foule des touristes adorateurs du soleil.

En attendant le second coup du dîner, les passagers de l’immense et fastueux caravansérail, morfondus en haut dans les chambres ou pâmés sur les divans des salons de lecture dans la tiédeur moite des caloriferes allumés, regardaient, a défaut des splendeurs promises, tournoyer les petites mouchetures blanches et s’allumer devant le perron les grands lampadaires dont les doubles verres de phares grinçaient au vent.

Monter si haut, venir des quatre coins du monde pour voir cela… Ô Baedeker !…

Soudain quelque chose émergea du brouillard, s’avançant vers l’hôtel avec un tintement de ferrailles, une exagération de mouvements causée par d’étranges accessoires.

A vingt pas, a travers la neige, les touristes désouvrés, le nez contre les vitres, les misses aux curieuses petites tetes coiffées en garçons, prirent cette apparition pour une vache égarée, puis pour un rétameur chargé de ses ustensiles.

A dix pas, l’apparition changea encore et montra l’arbalete a l’épaule, le casque a visiere baissée d’un archer du moyen âge, encore plus invraisemblable a rencontrer sur ces hauteurs qu’une vache ou qu’un ambulant.

Au perron, l’arbalétrier ne fut plus qu’un gros homme, trapu, râblé, qui s’arretait pour souffler, secouer la neige de ses jambieres en drap jaune comme sa casquette, de son passe-montagne tricoté ne laissant guere voir du visage que quelques touffes de barbe grisonnante et d’énormes lunettes vertes, bombées en verres de stéréoscope. Le piolet, l’alpenstock, un sac sur le dos, un paquet de cordes en sautoir, des crampons et crochets de fer a la ceinture d’une blouse anglaise a larges pattes complétaient le harnachement de ce parfait alpiniste.

Sur les cimes désolées du Mont-Blanc ou du Finsteraarhorn, cette tenue d’escalade aurait semblé naturelle ; mais au Rigi-Kulm, a deux pas du chemin de fer !

L’Alpiniste, il est vrai, venait du côté opposé a la station, et l’état de ses jambieres témoignait d’une longue marche dans la neige et la boue.

Un moment il regarda l’hôtel et ses dépendances, stupéfait de trouver a deux mille metres au-dessus de la mer une bâtisse de cette importance, des galeries vitrées, des colonnades, sept étages de fenetres et le large perron s’étalant entre deux rangées de pots a feu qui donnaient a ce sommet de montagne l’aspect de la place de l’Opéra par un crépuscule d’hiver.

Mais si surpris qu’il put etre, les gens de l’hôtel le paraissaient bien davantage, et lorsqu’il pénétra dans l’immense antichambre, une poussée curieuse se fit a l’entrée de toutes les salles : des messieurs armés de queues de billard, d’autres avec des journaux déployés, des dames tenant leur livre ou leur ouvrage, tandis que tout au fond, dans le développement de l’escalier, des tetes se penchaient par-dessus la rampe, entre les chaînes de l’ascenseur.

L’homme dit haut, tres fort, d’une voix de basse profonde, un « creux du Midi » sonnant comme une paire de cymbales :

« Coquin de bon sort ! En voila un temps !… »

Et tout de suite il s’arreta, quitta sa casquette et ses lunettes.

Il suffoquait.

L’éblouissement des lumieres, le chaleur du gaz, des caloriferes, en contraste avec le froid noir du dehors, puis cet appareil somptueux, ces hauts plafonds, ces portiers chamarrés avec « REGINA MONTIUM » en lettres d’or sur leurs casquettes d’amiraux, les cravates blanches des maîtres d’hôtel et le bataillon des Suissesses en costumes nationaux accouru sur un coup de timbre, tout cela l’étourdit une seconde, pas plus d’une.

Il se sentit regardé et, sur-le-champ, retrouva son aplomb, comme un comédien devant les loges pleines.

« Monsieur désire ?… »

C’était le gérant qui l’interrogeait du bout des dents, un gérant tres chic, jaquette rayée, favoris soyeux, une tete de couturier pour dames.

L’Alpiniste, sans s’émouvoir, demanda une chambre, « une bonne petite chambre, au moins », a l’aise avec ce majestueux gérant comme avec un vieux camarade de college.

Il fut par exemple bien pres de se fâcher quand la servante bernoise, qui s’avançait un bougeoir a la main, toute raide dans son plastron d’or et les bouffants de tulle de ses manches, s’informa si monsieur désirait prendre l’ascenseur. La proposition d’un crime a commettre ne l’eut pas indigné davantage.

– Un ascenseur, a lui !… a lui !… Et son cri, son geste, secouerent toute sa ferraille.

Subitement radouci, il dit a la Suissesse d’un ton aimable :

« Pedibusse cum jambisse, ma belle chatte… » et il monta derriere elle, son large dos tenant l’escalier, écartant les gens sur son passage, pendant que par tout l’hôtel courait une clameur, un long « Qu’est-ce que c’est que ça ? » chuchoté dans les langues diverses des quatre parties du monde. Puis le second coup du dîner sonna, et nul ne s’occupa plus de l’extraordinaire personnage.

Un spectacle, cette salle a manger du Rigi-Kulm.

Six cents couverts autour d’une immense table en fer a cheval ou des compotiers de riz et de pruneaux alternaient en longues files avec des plantes vertes, reflétant dans leur sauce claire ou brune les petites flammes droites des lustres et les dorures du plafond caissonné.

Comme dans toutes les tables d’hôte suisses, ce riz et ces pruneaux divisaient le dîner en deux factions rivales, et rien qu’aux regards de haine ou de convoitise jetés d’avance sur les compotiers du dessert, on devinait aisément a quel parti les convives appartenaient.

Les Riz se reconnaissaient a leur pâleur défaite, les Pruneaux a leurs faces congestionnées.

Ce soir-la, les derniers étaient en plus grand nombre, comptaient surtout des personnalités plus importantes, des célébrités européennes, telles que le grand historien Astier-Réhu, de l’Académie française, le baron de Stoltz, vieux diplomate austro-hongrois, lord Chipendale ( ?), un membre du Jockey-Club avec sa niece (hum ! hum !), l’illustre docteur-professeur Schwanthaler, de l’Université de Bonn, un général péruvien et ses huit demoiselles.

A quoi les Riz ne pouvaient guere opposer comme grandes vedettes qu’un sénateur belge et sa famille, Mme Schwanthaler, la femme du professeur, et un ténor italien retour de Russie, étalant sur la nappe des boutons de manchettes larges comme des soucoupes.

C’est ce double courant opposé qui faisait sans doute la gene et la raideur de la table. Comment expliquer autrement le silence de ces six cents personnes, gourmées, renfrognées, méfiantes, et le souverain mépris qu’elles semblaient affecter les unes pour les autres ? Un observateur superficiel aurait pu l’attribuer a la stupide morgue anglo-saxonne qui, maintenant, par tous pays donne le ton du monde voyageur.

Mais non ! Des etres a face humaine n’arrivent pas a se hair ainsi premiere vue, a se dédaigner du nez, de la bouche et des yeux faute de présentation préalable. Il doit y avoir autre chose.

Riz et Pruneaux, je vous dis. Et vous avez l’explication du morne silence pesant sur ce dîner du Rigi-Kulm qui, vu le nombre et la variété internationale des convives, aurait du etre animé, tumultueux, comme on se figure les repas au pied de la tour de Babel.

L’Alpiniste entra, un peu troublé devant ce réfectoire de chartreux en pénitence sous le flamboiement des lustres, toussa bruyamment sans que personne prît garde a lui, s’assit a son rang de dernier venu, au bout de la salle. Défublé maintenant, c’était un touriste comme un autre, mais d’aspect plus aimable, chauve, bedonnant, la barbe en pointe et touffue, le nez majestueux, d’épais sourcils féroces sur un regard bon enfant.

Riz ou Pruneau ? on ne savait encore.

A peine installé, il s’agita avec inquiétude, puis quittant sa place d’un bond effrayé : « Outre !… un courant d’air !… » dit-il tout haut, et il s’élança vers une chaise libre, rabattue au milieu de la table.

Il fut arreté par une Suissesse de service, du canton d’Uri, celle-la, chaînettes d’argent et guimpe blanche :

« Monsieur, c’est retenu… »

Alors, de la table, une jeune fille dont il ne voyait que la chevelure en blonds relevés sur des blancheurs de neige vierge dit sans se retourner, avec un accent d’étrangere :

« Cette place est libre… mon frere est malade, il ne descend pas.

– Malade ? demanda l’Alpiniste en s’asseyant, l’air empressé, presque affectueux… Malade ? Pas dangereusement au moins ? »

Il prononçait « au mouain », et le mot revenait dans toutes ses phrases avec quelques autres vocables parasites « hé, qué, té, zou, vé, vai, allons, et autrement, différemment », qui soulignaient encore son accent méridional, déplaisant sans doute pour la jeune blonde, car elle ne répondit que par un regard glacé, d’un bleu noir, d’un bleu d’abîme.

Le voisin de droite n’avait rien d’encourageant non plus ; c’était le ténor italien, fort gaillard au front bas, aux prunelles huileuses, avec des moustaches de matamore qu’il frisait d’un doigt furibond, depuis qu’on l’avait séparé de sa jolie voisine.

Mais le bon Alpiniste avait l’habitude de parler en mangeant, il lui fallait cela pour sa santé.

«  ! Les jolis boutons… se dit-il tout haut a lui-meme en guignant les manchettes de l’Italien… Ces notes de musique, incrustées dans le jaspe, c’est d’un effet charmain… »

Sa voix cuivrée sonnait dans le silence sans y trouver le moindre écho.

« Sur que monsieur est chanteur, qué ?

Non capisco… » grogna l’Italien dans ses moustaches.

Pendant un moment l’homme se résigna a dévorer sans rien dire, mais les morceaux l’étouffaient. Enfin, comme son vis-a-vis le diplomate austro-hongrois essayait d’atteindre le moutardier du bout de ses vieilles petites mains grelottantes, enveloppées de mitaines, il le lui passa obligeamment : « A votre service, monsieur le baron… » car il venait de l’entendre appeler ainsi.

Malheureusement le pauvre M. de Stoltz, malgré l’air finaud et spirituel contracté dans les chinoiseries diplomatiques, avait perdu depuis longtemps ses mots et ses idées, et voyageait dans la montagne spécialement pour les rattraper. Il ouvrit ses yeux vides sur ce visage inconnu, les referma sans rien dire. Il en eut fallu dix, anciens diplomates de sa force intellectuelle, pour trouver en commun la formule d’un remerciement.

A ce nouvel insucces, l’Alpiniste fit une moue terrible, et la brusque façon dont il s’empara de la bouteille aurait pu faire croire qu’il allait achever de fendre, avec, la tete felée du vieux diplomate. Pas plus ! C’était pour offrir a boire a sa voisine, qui ne l’entendit pas, perdue dans une causerie a mi-voix, d’un gazouillis étranger doux et vif, avec deux jeunes gens assis tout pres d’elle. Elle se penchait, s’animait. On voyait des petits frisons briller dans la lumiere contre une oreille menue, transparente et toute rose…

Polonaise, Russe, Norvégienne ?… mais du Nord bien certainement ; et une jolie chanson de son pays lui revenant aux levres, l’homme du Midi se mit a fredonner tranquillement :

O coumtesso gento,

Estelo dou Nord

Qué la neu argento,

Qu’Amour friso en or.[1]

Toute la table se retourna ; on crut qu’il devenait fou. Il rougit, se tint coi dans son assiette, n’en sortit plus que pour repousser violemment un des compotiers sacrés qu’on lui passait :

« Des pruneaux, encore !… Jamais de la vie ! »

C’en était trop.

Il se fit un grand mouvement de chaises. L’académicien, lord Chipendale ( ?), le professeur de Bonn et quelques autres notabilités du parti se levaient, quittaient la salle pour protester.

Les « Riz » presque aussitôt suivirent, en le voyant repousser le second compotier aussi vivement que l’autre.

Ni Riz ni Pruneau !… Quoi alors ?…

Tous se retirerent ; et c’était glacial ce défilé silencieux de nez tombants, de coins de bouche abaissés et dédaigneux, devant le malheureux qui resta seul dans l’immense salle a manger flamboyante, en train de faire une trempette a la mode de son pays, courbé sous le dédain universel.

Mes amis, ne méprisons personne. Le mépris est la ressource des parvenus, des poseurs, des laiderons et des sots, le masque ou s’abrite la nullité, quelquefois la gredinerie, et qui dispense d’esprit, de jugement, de bonté. Tous les bossus sont méprisants ; tous les nez tors se froncent et dédaignent quand ils rencontrent un nez droit.

Il savait cela, le bon Alpiniste. Ayant de quelques années dépassé la quarantaine, ce « palier du quatrieme » ou l’homme trouve et ramasse la clef magique qui ouvre la vie jusqu’au fond, en montre la monotone et décevante enfilade, connaissant en outre sa valeur, l’importance de sa mission et du grand nom qu’il portait, l’opinion de ces gens-la ne l’occupait guere. Il n’aurait eu d’ailleurs qu’a se nommer, a crier :

« C’est moi… » pour changer en respects aplatis toutes ces lippes hautaines ; mais l’incognito l’amusait.

Il souffrait seulement de ne pouvoir parler, faire du bruit, s’ouvrir, se répandre, serrer des mains, s’appuyer familierement a une épaule, appeler les gens par leurs prénoms. Voila ce qui l’oppressait au Rigi-Kulm.

Oh ! surtout, ne pas parler.

« J’en aurai la pépie, bien sur… » se disait le pauvre diable, errant dans l’hôtel, ne sachant que devenir.

Il entra au café, vaste et désert comme un temple en semaine, appela le garçon « mon bon ami », commanda « un moka sans sucre, qué ! » Et le garçon ne demandant pas : « Pourquoi sans sucre ? » l’Alpiniste ajouta vivement : « C’est une habitude que j’ai prise en Algérie, du temps de mes grandes chasses. »

Il allait les raconter, mais l’autre avait fui sur ses escarpins de fantôme pour courir a lord Chipendale affalé de son long sur un divan et criant d’une voix morne : « Tchimppegne ! tchimppegne ! » Le bouchon fit son bruit bete de noce de commande, puis on n’entendit plus rien que les rafales du vent dans la monumentale cheminée et le cliquetis frissonnant de la neige sur les vitres.

Bien sinistre aussi, le salon de lecture, tous les journaux en main, ces centaines de tetes penchées autour des longues tables vertes, sous les réflecteurs. De temps en temps une bâillée, une toux, le froissement d’une feuille déployée, et, planant sur ce calme de salle d’étude, debout et immobiles, le dos au poele, solennels tous les deux et sentant pareillement le moisi, les deux pontifes de l’histoire officielle, Schwanthaler et Astier-Réhu, qu’une fatalité singuliere avait mis en présence au sommet du Rigi, depuis trente ans qu’ils s’injuriaient, se déchiraient dans des notes explicatives, s’appelaient « Schwanthaler l’âne bâté, vir ineptissimus Astier-Réhu ».

Vous pensez l’accueil que reçut le bienveillant Alpiniste approchant une chaise pour faire un brin de causette instructive au coin du feu.

Du haut de ces deux cariatides tomba subitement sur lui un de ces courants froids, dont il avait si grand’peur ; il se leva, arpenta la salle autant par contenance que pour se réchauffer, ouvrit la bibliotheque. Quelques romans anglais y traînaient, melés a de lourdes bibles et a des volumes dépareillés du Club Alpin Suisse ; il en prit un, l’emportait pour le lire au lit, mais dut le laisser a la porte, le reglement ne permettant pas qu’on promenât la bibliotheque dans les chambres.

Alors, continuant a errer, il entr’ouvrit la porte du billard, ou le ténor italien jouait tout seul, faisait des effets de torse et de manchettes pour leur jolie voisine, assise sur un divan, entre deux jeunes gens auxquels elle lisait une lettre. A l’entrée de l’Alpiniste elle s’interrompit, et l’un des jeunes gens se leva, le plus grand, une sorte de moujik, d’homme-chien, aux pattes velues, aux longs cheveux noirs, luisants et plats, rejoignant la barbe inculte.

Il fit deux pas vers le nouveau venu, le regarda comme on provoque, et si férocement que le bon Alpiniste sans demander d’explication, exécuta un demi-tour a droite, prudent et digne.

« Différemment, ils ne sont pas liants, dans le Nord… » dit-il tout haut, et il referma la porte bruyamment pour bien prouver a ce sauvage qu’on n’avait pas peur de lui.

Le salon restait comme dernier refuge ; il y entra… Coquin de sort !… La morgue, bonnes gens ! la morgue du mont Saint-Bernard, ou les moines exposent les malheureux ramassés sous la neige dans les attitudes diverses que la mort congelante leur a laissées, c’était cela le salon de Rigi-Kulm.

Toutes les dames figées, muettes, par groupes sur des divans circulaires, ou bien isolées, tombées ça et la. Toutes les misses immobiles sous les lampes des guéridons, ayant encore aux mains l’album, le magazine, la broderie qu’elles tenaient quand le froid les avait saisies ; et parmi elles les filles du général, les huit petites Péruviennes avec leur teint de safran, leurs traits en désordre, les rubans vifs de leurs toilettes tranchant sur les tons de lézard des modes anglaises, pauvres petits pays-chauds qu’on se figurait si bien grimaçant, gambadant a la cime des cocotiers et qui, plus encore que les autres victimes, faisaient peine a regarder en cet état de mutisme et de congélation. Puis au fond, devant le piano, la silhouette macabre du vieux diplomate, ses petites mains a mitaines posées et mortes sur le clavier, dont sa figure avait les reflets jaunis…

Trahi par ses forces et sa mémoire, perdu dans une polka de sa composition qu’il recommençait toujours au meme motif, faute de retrouver la coda, le malheureux de Stoltz s’était endormi en jouant, et avec lui toutes les dames du Rigi, berçant dans leur sommeil des frisures romantiques ou ce bonnet de dentelle en forme de croute de vol-au-vent qu’affectionnent les dames anglaises et qui fait partie du cant voyageur.

L’arrivée de l’Alpiniste ne les réveilla pas, et lui-meme s’écroulait sur un divan, envahi par ce découragement de glace, quand des accords vigoureux et joyeux éclaterent dans le vestibule, ou trois « musicos », harpe, flute, violon, de ces ambulants aux mines piteuses, aux longues redingotes battant les jambes, qui courent les hôtelleries suisses, venaient d’installer leurs instruments. Des les premieres notes, notre homme se dressa, galvanisé.

« Zou ! bravo !… En avant musique ! »

Et le voila courant, ouvrant les portes grandes, faisant fete aux musiciens, qu’il abreuve de champagne, se grisant lui aussi, sans boire, avec cette musique qui lui rend la vie. Il imite le piston, il imite la harpe, claque des doigts au-dessus de sa tete, roule les yeux, esquisse des pas, a la grande stupéfaction des touristes accourus de tous côtés au tapage. Puis brusquement, sur l’attaque d’une valse de Strauss que les musicos allumés enlevent avec la furie de vrais tziganes, l’Alpiniste, apercevant a l’entrée du salon la femme du professeur Schwanthaler, petite Viennoise boulotte aux regards espiegles, restés jeunes sous ses cheveux gris tout poudrés, s’élance, lui prend la taille, l’entraîne en criant aux autres : « Eh ! allez donc !… valsez donc ! »

L’élan est donné, tout l’hôtel dégele et tourbillonne, emporté. On danse dans le vestibule, dans le salon, autour de la longue table verte de la salle de lecture. Et c’est ce diable d’homme qui leur a mis a tous le feu au ventre. Lui cependant ne danse plus, essoufflé au bout de quelques tours ; mais il veille sur son bal, presse les musiciens, accouple les danseurs, jette le professeur de Bonn dans les bras d’une vieille Anglaise, et sur l’austere Astier-Réhu la plus fringante des Péruviennes. La résistance est impossible. Il se dégage de ce terrible Alpiniste on ne sait quelles effluves qui vous soulevent, vous allegent. Et zou ! et zou ! Plus de mépris, plus de haine. Ni Riz ni Pruneaux, tous valseurs. Bientôt la folie gagne, se communique aux étages, et, dans l’énorme baie de l’escalier, on voit jusqu’au sixieme tourner sur les paliers, avec la raideur d’automates devant un chalet a musique, les jupes lourdes et colorées des Suissesses de service.

Ah ! le vent peut souffler dehors, secouer les lampadaires, faire grincer les fils du télégraphe et tourbillonner la neige en spirales sur la cime déserte. Ici l’on a chaud, l’on est bien, en voila pour toute la nuit.

« Différemment, je vais me coucher, moi… » se dit en lui-meme le bon Alpiniste, homme de précaution, et d’un pays ou tout le monde s’emballe et se déballe encore plus vite. Riant dans sa barbe grise, il se glisse, se dissimule pour échapper a la maman Schwanthaler qui, depuis leur tour de valse, le cherche, s’accroche a lui, voudrait toujours « ballir »… « dantsir »…

Il prend la clef, son bougeoir ; puis au premier étage s’arrete une minute pour jouir de son ouvre, regarder ce tas d’empalés qu’il a forcés a s’amuser, a se dégourdir.

Une Suissesse s’approche, toute haletante de sa valse interrompue, lui présente une plume et le registre de l’hôtel :

« Si j’oserais demander a mossié de vouloir bien signer son nom… »

Il hésite un instant. Faut-il, ne faut-il pas conserver l’incognito ?

Apres tout, qu’importe ! En supposant que la nouvelle de sa présence au Rigi arrive la-bas, nul ne saura ce qu’il est venu faire en Suisse.

Et puis ce sera si drôle, demain matin, la stupeur de tous ces « Inglichemans » quand ils apprendront… Car cette fille ne pourra pas s’en taire… Quelle surprise par tout l’hôtel, quel éblouissement !…

« Comment ? C’était lui… Lui !… »

Ces réflexions passerent dans sa tete, rapides et vibrantes comme les coups d’archet de l’orchestre. Il prit la plume et d’une main négligente, au-dessous d’Astier-Réhu, de Schwanthaler et autres illustres, il signa ce nom qui les éclipsait tous, son nom ; puis monta vers sa chambre, sans meme se retourner pour voir l’effet dont il était sur.

Derriere lui la Suissesse regarda,

TARTARIN DE TARASCON

et au-dessous :

P. C. A.

Elle lut cela, cette Bernoise, et ne fut pas éblouie du tout. Elle ne savait pas ce que signifiait P. C. A. Elle n’avait jamais entendu parler de « Dardarin ».

Sauvage, rai !