Un siècle de mensonges - Jean-Louis Aerts - ebook

Un siècle de mensonges ebook

Jean-Louis Aerts

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Opis

Redécouvrir le passé pour comprendre le présent.Jeune journaliste de trente-trois ans, Marylou est engagée par un richissime vieillard américain pour écrire sa biographie. Le contrat à peine signé, elle se rend compte qu’elle se fait manipuler. Trop tard, le piège se referme inexorablement sur elle. Le compte à rebours est déclenché : il lui reste moins de deux ans pour comprendre les enjeux dont elle est l’objet. Débute alors un véritable bras de fer entre deux êtres que tout semble opposer.De New York à Syracuse, en passant par Bruxelles, Marylou sera forcée de remonter le passé jusqu’en 1907 et d’ouvrir la boîte de Pandore.L’auteur nous livre un roman captivant dès la première page, dans lequel il distille, au fil de trente-cinq chapitres, les pièces d’un puzzle qu’on prend plaisir à reconstituer.Une intrigue palpitante qui nous replonge dans quelques événements marquants du XXe siècle !EXTRAITJe m’appelle Marylou Voinet. Je suis née le 28 février 1966, même pas une année bissextile ! J’ai 33 ans, l’âge du Christ, comme dirait ma mère que j’adore, même si elle est un peu trop grenouille de bénitier à mon goût. Petite, je rêvais d’être grand reporter free-lance et de « globe-trotter » toute l’année aux quatre coins de la planète. Aujourd’hui, faute d’ambition et d’opportunités, mon anglais, déjà peu convaincant, s’est étiolé. Engagée comme pigiste depuis cinq ans dans un grand quotidien populaire belge, je me retrouve coincée dans un appartement trop petit à faire le tour des gens du peuple à qui il est arrivé malheur ! Monsieur X, sans le sou, qui doit rembourser les frais de clinique vétérinaire du chien de Madame Q. dont le chihuahua s’est cassé la patte sur son trottoir verglacé ; Madame Y, à qui de faux employés du gaz ont dérobé les bijoux qu’elle tenait de sa grand-mère. Monsieur Z, qui est rentré à la clinique A pour se faire opérer de l’œil gauche et qui est sorti avec un pansement sur l’œil droit. Tout ça me donne la nausée !CE QU'EN PENSE LA CRITIQUEAvec un roman situé entre récit de vie, enquête policière et thriller psychologique et un final autant déroutant que surprenant, l’auteur signe un premier roman brillant. - Mélissa Rigot, Le Carnet et les InstantsUn thriller efficace, donc, bien documenté et qui ose une intrigue inscrite dans le temps long. - LascarWilde, Culture RemainsÀ PROPOS DE L'AUTEURProfesseur de français, de latin et de théâtre dans une école bruxelloise depuis plus de vingt-cinq ans, Jean-Louis Aerts a multiplié les expériences littéraires et artistiques : one man show, saynètes théâtrales, improvisations théâtrales, nouvelles, contes… Un siècle de mensonges est son premier roman.

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Merci à vous, lecteurs…

La vie est une maladie mortellesexuellement transmissible.Woody Allen

1rePARTIE

1

MESSINE, le 24 décembre 1908

Quand il aperçut les premières lueurs de la ville, il poussa un soupir de soulagement. Il touchait au but. Bientôt, toute cette histoire ne serait plus qu’un mauvais souvenir. Son vieil âne cheminait cahin-caha depuis trop longtemps et il était urgent qu’ils se trouvent tous les deux un refuge pour la nuit de Noël. Ce soir, il ne dormirait pas dans une étable ; la comparaison avec le pauvre Joseph s’arrêtait là, car, ce 24 décembre, Massimo Gavazza, accroché à son vieil âne, ne transportait pas son épouse sur le point d’accoucher. La brave Anna avait déjà mis au monde leur petite fille depuis bientôt six ans ! Ce soir, Massimo ne se rendait pas au recensement, il fuyait !

Il était harassé, perclus d’ampoules aux pieds, et les derniers hectomètres seraient peut-être les plus difficiles à parcourir. À l’approche de ce dont on a rêvé durant cent soixante kilomètres, l’esprit nous joue des tours et le corps refuse parfois d’obéir.

Il était parti de Syracuse, dix jours plus tôt, marchant de la tombée du jour jusqu’au lever du soleil. Cette marche nocturne n’était pas un caprice de sa part, elle lui était vitale ! À cette période de l’année, les nuits étaient longues et particulièrement froides et il ne voulait pas risquer un engourdissement fatal. Et puis, on ne fuit pas au grand jour sous une haie d’honneur ! Que l’on fuie le danger ou le déshonneur, on le fait en catimini, à l’insu de tous, dans la plus grande discrétion. Seul le curé de sa paroisse, Don Giovanni, était au courant de sa destination. C’était d’ailleurs lui qui avait donné l’adresse d’un de ses confrères à Messine, à l’issue d’une séance de confession.

— Ah, Massimo, Massimo ! Tu obliges mon esprit à d’horribles tourments. Ce que tu me confesses est un crime aux yeux de Dieu, mais également aux yeux de la loi !

— Vous n’allez quand même pas me dénoncer, mon Père ?

— N’oublie pas que je suis tenu par le secret de la confession, mon fils. C’est probablement ce qui t’a poussé à venir soulager ta conscience ici, en toute impunité laïque !

— Vous avez raison, mon Père ! À la longue, le secret devenait insupportable à tenir. Quand on ne peut pas le partager avec quelqu’un, il remplit votre tête, il vous suit partout, il vous ronge de l’intérieur. Il hante mes nuits et occupe mon esprit du matin au soir. J’ai peur, mon Père, je suis mort de peur !

— De quoi as-tu le plus peur, Massimo ?

— Que voulez-vous dire, mon Père ?

— Tu as très bien compris ce que je veux t’entendre dire ! De quoi as-tu le plus peur ? Du châtiment humain ou de la colère divine ?

— J’ai peur des soupçons qui pèsent de plus en plus sur moi, j’ai peur d’être dénoncé par ceux qui me sont chers, par ma femme en particulier. On est souvent trahi par les siens, mon Père, comme Judas avait envoyé Jésus à la mort !

— Ne te compare pas au fils de Dieu, Massimo ! Dans ta bouche, ces paroles sont un blasphème !

— Aidez-moi, mon Père, je vous en conjure !

— Quelqu’un a-t-il des raisons valables de te soupçonner ?

— Oui… enfin, non ! Plus maintenant. Mais on ne sait jamais ! Je n’ose plus croiser le regard des gens dans la rue. J’ai l’impression que mon crime est tatoué en grand sur mon front, que mes gestes me trahissent, que …

— Et le châtiment de Dieu, Massimo, en as-tu peur aussi ?

— Non, mon Père ! Je ne crains pas la colère de Dieu ! Lui, Il sait tout, Il voit tout ! Je ne peux pas échapper à Sa justice. Je sais qu’un jour, Il me le fera payer très cher… et je l’aurai mérité !

— Tu es déjà en train de payer ta faute, mon fils !

2

BRUXELLES, le 1er janvier 2000

… 8… 7… 6… 5… 4… 3… 2… 1… BONNE ANNÉE !

Marylou s’extirpa péniblement du sofa dans lequel elle était allongée depuis trop longtemps. Elle reprit une lampée de ce vin mousseux bon marché que Steve lui avait offert avant de partir. C’est elle qui n’avait pas voulu l’accompagner au réveillon PlayStation auquel il avait été convié. Un futur concepteur de jeux vidéo se devait d’être là où les choses se passent, comme il le dit si bien et si souvent ! Plutôt rester seule que de devoir supporter la présence de dizaines de boutonneux hystériques devant d’autres boutons ! Steve avait cru pouvoir se faire pardonner son absence le soir du réveillon avec du mousseux bas de gamme ! Quel crétin ! L’alcool tout seul, c’est d’un lamentable ! Bien sûr, il lui téléphonerait dès que possible pour lui souhaiter la bonne année, mais elle s’en fichait éperdument ! Officiellement, elle passait la soirée chez des amis, mais c’eût été encore pire : célibataire parmi une dizaine de couples, elle se serait coltiné les mâles solitaires les plus éméchés. Non, ce soir, c’était avec Drucker et Foucault qu’elle avait décidé de passer le cap de l’an 2000 ! Bonne année à toi, Michel Drucker ! Bonne année à toi aussi, Jean-Pierre Foucault ! Bonne année, bon siècle et bon millénaire à vous tous qui êtes installés devant votre téléviseur en attendant des jours meilleurs !

Heureusement que Tess ne l’abandonnait jamais ! Elle tituba jusqu’à la cage installée dans le hall d’entrée de son petit appartement, ouvrit la porte grillagée et attendit que Tess daigne sortir de son penthouse personnel, sa cage à double étage qui ne servait plus à grand-chose depuis que Madame avait pris de l’embonpoint et ne s’amusait plus à grimper d’un étage à l’autre ! Elle attrapa son lapin par la peau du cou et revint s’affaler dans le canapé. Elle enfouit aussitôt sa tête dans la toison de l’animal, ferma les yeux et respira calmement. Tess avait toujours eu le don de l’apaiser. Beaucoup mieux qu’un Xanax, mais, hélas, pas encore remboursée par la sécurité sociale. Marylou se sentait tout de suite mieux, plus sereine, hors du temps.

Émergeant petit à petit, elle fit rapidement le bilan de sa vie, comme le font souvent les gens à l’aube d’une nouvelle année.

Je m’appelle Marylou Voinet. Je suis née le 28 février 1966, même pas une année bissextile ! J’ai 33 ans, l’âge du Christ, comme dirait ma mère que j’adore, même si elle est un peu trop grenouille de bénitier à mon goût. Petite, je rêvais d’être grand reporter free-lance et de « globe-trotter » toute l’année aux quatre coins de la planète. Aujourd’hui, faute d’ambition et d’opportunités, mon anglais, déjà peu convaincant, s’est étiolé. Engagée comme pigiste depuis cinq ans dans un grand quotidien populaire belge, je me retrouve coincée dans un appartement trop petit à faire le tour des gens du peuple à qui il est arrivé malheur ! Monsieur X, sans le sou, qui doit rembourser les frais de clinique vétérinaire du chien de Madame Q. dont le chihuahua s’est cassé la patte sur son trottoir verglacé ; Madame Y, à qui de faux employés du gaz ont dérobé les bijoux qu’elle tenait de sa grand-mère. Monsieur Z, qui est rentré à la clinique A pour se faire opérer de l’œil gauche et qui est sorti avec un pansement sur l’œil droit. Tout ça me donne la nausée ! Pourquoi vouloir à tout prix étaler sa vie dans les journaux ? Pour obtenir, dans son malheur, sa petite heure de gloire ? Bien sûr que non, vous diront-ils ! Seulement pour conscientiser le monde, pour avertir les gens de ce qui pourrait leur tomber sur le dos, pour éviter que d’autres malheurs ne s’abattent sur nos misérables vies. Et puis, on s’en fout ! Tant que les gens s’arracheront ces torchons, j’aurai du boulot ! Et ce n’est pas près de s’arrêter : le malheur des héros d’un jour fait le bonheur des lecteurs de toujours !

J’ai 33 ans et toujours pas d’enfant ! Oui, je sais, l’horloge biologique tourne ! C’est peut-être pour ça que je n’ai pas voulu fêter le Nouvel An entre amis ni en famille. Je n’aurais pas supporté qu’on me souhaite plein de bonnes choses pour l’an 2000 : la santé, ça va ; un boulot, c’est fait ; l’amour, on va dire oui ; mais il y a toujours un écervelé pour te vider le fond d’une bouteille dans ton verre et, tel un augure scrutant le ciel, te prédire un mariage dans l’année et surtout… un enfant ! Pour faire un enfant, il vaut mieux être deux ! Et jusqu’à présent, on n’a pas encore réussi à faire procréer une femme avec une console de jeux ! De toute manière, je ne veux pas encore d’enfant, pas maintenant ! On ne fait pas un enfant à la légère ! On le fait… à Steve ! PUTAIN, MERDE ! Steve, pourquoi m’as-tu abandonnée ?

C’est l’ascenseur vétuste de l’immeuble qui la tira de sa torpeur. Il était midi et la première pensée de Marylou fut de maudire le con qui utilisait l’ascenseur si tôt un jour de l’an. Son cerveau était encore en mode veille et la dissipation du brouillard intracrânien n’était pas prévue dans l’immédiat. Deux Dafalgan et une douche pas trop chaude plus tard, les souvenirs de sa soirée lamentable remontèrent à la surface ! Steve avait téléphoné peu avant 2 heures du matin. Passablement éméchée, elle n’avait rien compris aux mots d’amour et d’excuse maladroitement susurrés sur fond de guindaille organisée. Elle s’en voulait d’avoir eu des idées noires, ce n’était vraiment pas son genre. Elle était une battante, une optimiste, une femme libre et indépendante, et le revendiquait à tout qui voulait bien l’entendre. La veille, elle avait été pathétique à se lamenter ainsi. Bien sûr, Steve l’avait lâchement abandonnée, telle une vieille chaussette puante que l’on balance à côté du panier à linge, bien sûr, elle s’était sentie insignifiante à ses yeux, dégommée par une PlayStation ! Vous pouvez lutter contre une blonde pulpeuse au QI de plante verte, mais contre une console de jeux, c’est bien plus difficile : on ne joue pas dans la même catégorie, ni avec les mêmes armes ! Elle comprenait le dilemme dans lequel Steve s’était fourré et, honnêtement, même si son orgueil de femme délaissée en avait pris un coup, il avait fait le bon choix. Cette soirée était peut-être, pour lui, la chance inespérée de réaliser ses rêves. Ce n’était pas pour la fuir qu’il n’avait pas passé le réveillon avec elle, c’était pour des raisons professionnelles. Depuis le temps qu’il cherchait des gens désirant investir en lui, il ne pouvait pas laisser passer l’occasion unique de voir, rassemblé autour d’une grande fête conviviale, tout le gratin du jeu. Elle s’en serait voulu de l’avoir frustré et il lui en aurait sûrement tenu rigueur un jour ou l’autre. Non, Marylou était bien décidée à ne pas gâcher sa relation de trois ans avec celui qui deviendrait probablement le père de ses enfants. Et, tant qu’elle en était aux bonnes résolutions de début d’année, elle proclama solennellement, avec Tess comme témoin, qu’avant ses 35 ans, elle deviendrait la mère la plus heureuse de la terre.

3

BRUXELLES, le 23 janvier 2000

Marylou s’était spontanément réveillée à 6 h 30. Après quelques minutes, elle ôta l’alarme du radioréveil pour ne pas réveiller Steve qui dormait comme un bébé à ses côtés. Elle ne branchait l’alarme que par sécurité, car, bien souvent, elle se réveillait d’elle-même un peu avant l’heure prévue. Peut-être pour ne pas avoir à supporter les bavardages inconsistants des animateurs radio dont Steve raffolait. Elle enfila son peignoir crème et sortit sans bruit de la chambre à coucher. Après une douche bien tonique, elle s’attaqua à une paire de biscottes qu’elle nappa de confiture d’orange. Comme tous les matins, elle prit plaisir à siroter un thé brûlant aux fruits des bois. Son petit bonheur matinal !

Le quartier dormait encore lorsqu’à 7 h 30 elle quitta l’immeuble de la rue des Deux Églises. Marylou aimait travailler le dimanche et comme les candidats ne se bousculaient pas, elle se dévouait une semaine sur deux pour assumer sa part de boulot dominical, dans l’espoir aussi que le journal lui renverrait un jour l’ascenseur. Depuis le temps qu’elle avait déposé ses valises dans ce grand quotidien, il était temps qu’elle quitte la rubrique des chiens écrasés.

Débouchant sur la place Saint-Josse, elle dépassa le grand sapin enguirlandé et les trois petits chalets suisses que la commune avait pris soin d’installer pour les fêtes, dans cette commune peuplée d’une majorité de musulmans ! Comme quoi, Noël n’avait plus grand-chose de chrétien de nos jours.

Elle remonta la chaussée de Louvain pour atteindre la station de métro Madou. Elle emprunta la ligne 2 pour un arrêt, changea de ligne à Arts-Loi et remonta à l’air libre à la station Mérode. Les arcades du Cinquantenaire se découpaient majestueusement dans le ciel bleuâtre de ce matin de janvier. Son portable se mit soudain à vibrer dans la poche gauche de son jean. Elle prit immédiatement l’appel. C’était Bill, le photographe avec lequel elle faisait souvent équipe :

— Salut, ma Loulou !

— Hello, Billy ! Quoi de neuf ?

— Je suis en bas de ton immeuble, je t’attends dans la voiture !

— Tu as tout faux, Billy, je suis déjà à Mérode ! Rejoins-moi au boulot !

— Non, changement de programme, on fonce gare du Nord !

— Tu rigoles ! Je vais devoir refaire le trajet en sens inverse !

— Eh oui ! C’est pour ça que je venais te chercher, ma puce !

— Je t’ai déjà dit cent fois de ne pas m’appeler « ma puce », c’est réservé à Steve !

— Pas grave, ma puce, je lui paierai des droits d’auteur à ton Super Mario ! Bon, rendez-vous salle des guichets !

Elle raccrocha, la mine un peu boudeuse ! Il ne servait à rien d’espérer avoir le dernier mot avec Billy ; il avait réponse à tout et avec le sourire en prime ! Elle ne lui en voulait jamais vraiment. Personne d’ailleurs. À contrecœur, elle repartit vers la station et descendit sur le quai opposé. Heureusement, une rame arriva rapidement et elle s’y engouffra. Elle consulta le plan affiché au-dessus des portes et décida de continuer vers la station De Brouckère. Là, elle emprunta le pré-métro qui la conduisit en moins de dix minutes à la gare du Nord !

Elle l’aperçut, au centre de la vaste salle des pas perdus, un peu vide à cette heure matinale. La salle des guichets aurait été bondée, elle l’aurait quand même repéré sans difficulté : le crâne dégarni de Billy culminait à près de deux mètres ! Sa ressemblance avec le célèbre Monsieur Propre aurait été flagrante si Billy n’avait pas décidé de se fournir d’une barbe hirsute qui lui donnait plus l’air d’un gros nounours poussiéreux !

La quarantaine bien tapée, il se considérait un peu comme le grand frère, le protecteur de Marylou, à défaut d’autre chose ! Quand il la vit, sa monstrueuse barbe s’entrouvrit pour laisser apparaître un sourire jaunâtre, vestige peu glorieux d’une époque où la fumette était son sport favori.

— La boîte nous envoie faire un papier sur un sans-abri retrouvé mort tôt ce matin.

— Merde ! Encore une victime du grand froid !

— Euh… si on veut ! Un camion frigorifique lui est passé dessus !

Billy éclata d’un rire franc et clair qui résonna haut et fort dans le hall démesuré de la gare ! Malgré le caractère souvent sordide des affaires qui les réunissaient, la compagnie de Billy était toujours un enchantement. Ses fous rires légendaires et surtout communicatifs l’avaient définitivement élevé au rang des optimistes avertis !

Son air grave et silencieux lors de leur traditionnel café d’après reportage la surprit dès lors davantage !

— Alors, Billy ? Qu’est-ce qui te tracasse tant ?

— Rien ! Rien de spécial ! balbutia-t-il.

Marylou sentait bien qu’il était mal à l’aise, pensif, ailleurs. Elle décida de crever l’abcès directement.

— À d’autres ! Je te connais trop bien. Ton capuccino va tourner à force d’en faire le tour avec ta petite cuillère ! Accouche et on n’en parle plus !

— Au bureau, des bruits courent quant à d’éventuelles restrictions de personnel.

— Ce n’est pas nouveau, tempéra-t-elle.

— Oui, bien sûr, mais, maintenant, il y a des noms qui circulent…

— Dont le mien, c’est ça ?

Il acquiesça, penaud, d’un signe de la tête.

— T’inquiète donc pas pour moi ! Entre les rumeurs et la réalité, il y a de la marge.

— D’accord, mais, cette fois-ci, c’est plus qu’une rumeur ! Je le sais par les instances syndicales. Ils doivent couper dans les dépenses et, comme souvent, le plus simple est de diminuer la charge salariale.

— On aura toujours besoin de journalistes et de photographes pour assouvir la soif de voyeurisme des lecteurs.

— Détrompe-toi, ma puce ! L’arrivée d’Internet bouleverse le monde des médias. Bientôt toute l’info sera accessible depuis n’importe quel ordinateur. Ce n’est plus le journaliste qui ira à la recherche de l’info, c’est l’info qui viendra à lui, sans qu’il ait à bouger le petit doigt.

— Tu n’exagères pas un peu ?

— Du tout ! Dans dix ans, le journaliste de proximité aura totalement disparu. Une seule personne, assise derrière son ordinateur, te fera un papier en cinq minutes sur un sujet qu’on lui amènera sur un plateau ou, plutôt, sur un écran. Plus de perte de temps et d’argent en frais de déplacement, de logement, de fonctionnement. Terminé le terrain, place au numérique !

— Tu ne crois pas que tu noircis le tableau ? demanda-t-elle de moins en moins confiante.

— Pas du tout ! Toi comme moi sommes appelés à disparaître. Bientôt, il ne restera plus que le grand reporter et le journaliste d’investigation !

— Bon, admettons que tu aies raison ! C’est quoi le programme maintenant ? Qu’est-ce que tu proposes ?

— Dans un premier temps, tu ne changes pas tes habitudes. Tu n’es pas censée être au courant. À ta place, j’éviterais quand même de trop fréquenter les bureaux.

— Je comprends mieux pourquoi tu tenais tant à venir me chercher chez moi ce matin !

Marylou ne supportait pas être manipulée, même si c’était pour être protégée. Elle tenta de contenir sa colère. Il ne servirait à rien de la déverser sur le pauvre Billy qui, manifestement, se démenait beaucoup pour lui venir en aide et se préoccupait visiblement plus de son avenir à elle que de son propre destin.

— Dans un deuxième temps, continua-t-il sans prêter attention à ce qu’elle venait de dire, je te conseille d’ouvrir l’œil si d’autres occasions se présentent.

— C’est réjouissant ! ajouta-t-elle sur un ton légèrement caustique.

— Je suis désolé, Marylou ! J’espère de tout cœur que tu garderas ton job, mais, à long terme, je ne me ferais pas d’illusions ; alors si tu trouves mieux ailleurs, n’hésite pas.

Billy la raccompagna chez elle. Ne trouvant pas de place de parking, il resta à contrecœur en double file. Il aurait bien aimé la serrer dans ses bras pour lui remonter le moral, à moins que ce soit pour se consoler lui-même. S’il s’en faisait tant pour elle, c’était aussi parce qu’elle était son rayon de soleil dans la grisaille de l’actualité. Il aimait noyer son regard dans ses yeux bleus, il adorait la faire rire, juste pour voir apparaître deux petites fossettes irrésistibles sur ses joues roses, il ne se lassait pas de voir voler au vent sa longue chevelure noire. Il enviait Steve, c’est sûr, mais il était déjà très heureux de pouvoir la côtoyer tous les jours et de faire partie de son cercle d’amis. Si elle perdait son boulot, il la perdrait aussi ; ça, il en était sûr !

Avant qu’elle ne claque la portière, il lui lança encore :

— N’oublie pas ce que je t’ai dit, ma puce ! Discrétion et opportunités ! Je t’appelle si j’ai des propositions.

— D’accord, Billy : discrétion et opportunités seront les deux mamelles de ma pensée !

Durant les semaines qui suivirent, Billy l’inonda de propositions qui la soûlèrent rapidement. Elle l’envoya poliment sur les roses à chaque fois. Depuis leur conversation, aucune mauvaise nouvelle ne lui était parvenue et Marylou se demanda si Billy n’était pas devenu un peu parano sur les bords. Il n’y avait en tout cas pas péril en la demeure et elle n’avait, a priori, pas envie de changer de boulot tant qu’elle n’y serait pas forcée. Malgré tous les refus d’une politesse à peine contenue, sa grosse peluche protectrice ne la lâchait pas d’un pouce.

Il lui donna rendez-vous au Roy d’Espagne quelques jours avant ses 34 ans. Marylou n’aimait pas trop cet endroit : cette brasserie avait beau avoir pignon sur rue, elle n’appréciait que modérément les vessies de porc suspendues pour le bonheur des touristes de la Grand-Place. Le côté vieille taverne bruxelloise ne l’enthousiasmait pas davantage. Les tables étroites en bois reverni et surnuméraires obligeaient à une certaine proximité qu’elle ne souhaitait pas trop. Elle adorait Billy, mais son physique impressionnant l’étouffait autant que son attitude surprotectrice. Quand elle arriva sur place, ce n’est pas sa stature démesurée qu’elle repéra en premier lieu, mais bien le gros paquet enrubanné qui trônait sur la table, devant lui. C’était une certitude, son anniversaire ne passerait pas inaperçu !

— Joyeux anniversaire, ma belle ! lui lança-t-il affectueusement en l’embrassant sur les deux joues.

— Merci, Billy ! Fallait pas, tu sais ! Mais bon, ça fait plaisir quand même !

— Allez, ouvre-le !

Marylou se sentait observée par une longue table nipponne. Les touristes devaient à coup sûr croire que Billy était son petit ami et ça la mit dans l’embarras. Elle s’assit et se concentra sur le cadeau à déballer. Elle détacha, non sans mal, le ruban coloré et s’attaqua au papier qu’elle déchira sans retenue. Elle n’avait jamais eu la patience de décoller les emballages qui finissaient de toute manière à la poubelle. Elle découvrit rapidement un adorable ours en peluche qu’elle enlaça presque par automatisme.

— Il te plaît ? questionna timidement Billy.

— Un peu qu’il me plaît ! Il est mignon tout plein !

Elle se leva et fit un énorme câlin à son meilleur ami. Billy avait beau être étouffant, il n’avait pas son pareil pour la faire fondre.

— Il te protégera le jour où nous ne travaillerons plus ensemble.

— C’est pas demain la veille, mon vieux !

— Attends d’abord de voir la proposition en or que je viens de te dégoter, lui annonça-t-il l’œil pétillant.

— Tu ne m’as quand même pas fait venir uniquement pour me refiler un nouveau job ! lui répliqua-t-elle le regard sombre.

— Pas du tout ! Disons que je fais d’une pierre deux coups. Regarde un peu ce que j’ai trouvé. C’est une fille du service commercial qui me l’a refilé, ça ne paraîtra que demain dans les petites annonces du journal et je t’en donne la primeur aujourd’hui !

Il lui tendit un bout de papier qu’elle lut pour lui faire plaisir :

Vieil homme fortuné cherche journaliste ou écrivaine pour rédiger ses mémoires. Hommes s’abstenir. Rémunérations importantes.

Les CV étaient à envoyer avenue Louise avant la fin du mois. Billy attendait sa réaction avec une impatience non dissimulée.

— Alors ? Qu’est-ce qu’on dit à son ours préféré ?

— Mouais ! Pas mal !

— Pas mal ! Tu veux dire que c’est une occasion unique d’étendre ton registre professionnel, de sortir de ton petit train-train quotidien et de t’en fourrer plein les poches !

— Je ne suis pas prête à faire n’importe quoi sous prétexte de bien gagner ma croûte ! Si ça se trouve, c’est un vieux riche libidineux qui cherche à s’envoyer une petite jeune peu regardante ! Sinon, pourquoi ne voudrait-il pas d’un homme pour écrire son bouquin à la con ?

— Je m’attendais à cette réaction ! Je me suis renseigné et on m’a répondu qu’un homme n’aurait pas la même sensibilité pour écrire ce type de livre, qu’il ne s’agissait pas d’une simple biographie linéaire, mais plutôt d’un recueil de souvenirs où une plume féminine serait plus adéquate.

Marylou aurait dû abdiquer depuis longtemps. Elle savait qu’elle n’avait jamais pu avoir le dernier mot avec lui et cela l’agaçait prodigieusement. Elle tenta néanmoins une dernière parade.

— De toute manière, il est trop tard pour envoyer mon CV avant la fin du mois.

Billy ne répliqua pas et se contenta de baisser le regard ! Marylou comprit instantanément le message.

— Ne me dis pas que tu as envoyé mon CV à ma place !

— … Si ! Et je t’ai même déjà obtenu un rendez-vous ! ajouta-t-il pompeusement.

— MERDE, Billy ! Quand est-ce que tu vas comprendre que je ne suis plus une gamine à qui on dit ce qu’elle doit faire ou ne pas faire ! Tu n’es ni mon père ni mon mari ! J’ai bientôt 34 ans et j’ai bien le droit de décider seule de ce que je veux faire de ma vie ! Ton rendez-vous, tu peux te le garder bien au chaud !

Furieuse, elle se leva, attrapa sa veste, son ours en peluche et sortit précipitamment sous le regard médusé des Japonais. Billy resta prostré durant de longues minutes. Le rendez-vous avait viré à la catastrophe. Il en était profondément touché. Il reconnaissait qu’il avait poussé le bouchon un peu trop loin cette fois-ci, mais ne le regrettait pas. Il est des sacrifices qu’il faut faire pour le bien de l’autre. Comme souvent, il ferait le premier pas. Il appellerait Marylou quand elle se serait calmée, se confondrait en excuses en lui laissant sous-entendre que leur amitié était plus importante à ses yeux qu’un rendez-vous professionnel et qu’il comprendrait qu’elle refuse de s’y rendre. Elle avait gardé l’ours en peluche, tout n’était donc pas perdu !

4

BRUXELLES, le 6 mars 2000

L’hiver avait été trop doux. Pas un seul centimètre de neige cette année. Le printemps était à portée de calendrier, mais on aurait dû se méfier, s’attendre à une dernière offensive d’orgueil. Elle arriva le lundi 6 mars. Une fine couche de neige commençait à se former sur le toit des voitures en stationnement lorsque Marylou sortit de la station Louise. Sur le sol, par contre, la neige fondait instantanément, déposant sur les trottoirs un film transparent plutôt glissant. Marylou avait eu la bonne idée d’enfiler ses « polonaises » avant de quitter l’appartement, des bottines fourrées qu’elle avait spécialement achetées l’hiver dernier lors d’un voyage culturel à Auschwitz. On donne bien des noms à des voitures ou des résidences secondaires, pourquoi pas aussi à des bottes ? Ne préférant pas s’aventurer à pied sur l’avenue Louise, Marylou attendit patiemment le tram 94. L’horaire noté à l’arrêt indiquait son passage imminent. Le rendez-vous avait été fixé à 15 heures ce lundi 6 mars, il lui restait donc encore largement le temps de prendre le tram, ne fût-ce que pour deux arrêts.

Une fois de plus, Billy avait eu le dernier mot ! Elle pestait contre elle-même depuis qu’elle avait succombé. Ce n’était pas le rendez-vous en lui-même qui la dérangeait : ça ne lui prendrait qu’une petite heure de son temps, elle n’attendait rien de l’entretien et se satisferait très bien d’un refus ferme et poli. Non, ce qui l’ennuyait au plus haut point, c’était son impossibilité à tenir tête très longtemps à Billy. Il avait l’art et la manière de laisser passer l’orage et de revenir à la charge avec bonhomie dès les premiers rayons de soleil. Il avait élevé la persuasion au rang d’art et il la maniait à la perfection. Et quand on avait réalisé à quel point on se faisait embobiner, il était déjà trop tard. Marylou se souvenait pourtant très clairement de sa très belle sortie théâtrale au Roy d’Espagne : « Ton rendez-vous, tu peux te le garder bien au chaud ! » En sortant de la taverne, elle avait même eu une petite poussée de fierté qui lui avait rosi les joues. Trois jours plus tard, Billy s’était confondu en excuses, avait sorti tout son baratin sur l’amitié réelle qui ne meurt jamais et avait enfoncé le clou en lui disant qu’elle avait raison de ne pas vouloir se rendre à ce rendez-vous pour lequel il l’avait piégée et qu’à sa place, il aurait fait de même. Quelques minutes et des litres de larmes plus tard, Marylou s’entendait lui dire ce qu’elle avait juré ne jamais lui avouer : « C’est toi qui as raison, Billy ! J’irai à ton rendez-vous ! J’irai quand même ! »

Elle arriva sans encombre devant l’immeuble, un des nombreux bâtiments de l’avenue qui servaient de bureaux à une quantité invraisemblable de multinationales. La standardiste l’envoya au sixième étage, couloir de droite, sixième porte à gauche. Celle-ci donnait sur un petit bureau dans lequel attendaient déjà deux autres femmes, en plus de la secrétaire, concentrée sur son ordinateur. Pour peu, elle se serait crue dans la salle d’attente de son gynécologue ! Marylou s’assit sur la seule chaise encore libre. Il ne lui fallut que quelques instants pour faire le tour de la petite pièce sobrement équipée : un bureau, trois chaises, une table basse, une plante verte, une deuxième porte donnant probablement sur le bureau principal et, sur toute la longueur du mur opposé, de larges placards coulissants au-dessus desquels étaient accrochés quelques tableaux abstraits tendance cubiste. Les deux autres postulantes étaient plongées dans leurs notes, telles des étudiantes à l’approche de leur examen oral !

À peine eut-elle le temps de s’asseoir que la porte du bureau s’ouvrit, laissant le passage à un homme, tout de noir vêtu :

— Mademoiselle Voinet ?

— Euh… c’est moi, fit Marylou, étonnée d’être appelée avant les deux autres femmes.

— Veuillez me suivre, s’il vous plaît, M. Dantiedov va vous recevoir.

Elle se leva, un peu gênée et le suivit fébrilement. Elle avait beau prendre ce rendez-vous à la légère, ne désirant même pas être embauchée, un entretien restait un entretien et faisait toujours resurgir les moments d’angoisse ressentis lors des autres postes pour lesquels elle avait postulé auparavant.

L’homme en noir, qui portait, en outre, de grosses lunettes ovales fort opaques, la fit rentrer dans une pièce beaucoup plus vaste que la précédente. Un immense bureau acajou trônait au fond de la pièce sur sa gauche. Devant elle, une grande baie vitrée surplombait l’avenue Louise. Elle continua son rapide tour d’horizon pour porter son regard vers la droite. M. Dantiedov la scrutait d’un œil encore vif !

Elle s’attendait à rencontrer un vieillard décharné assis en équilibre instable sur une chaise roulante. Elle fut donc très surprise de rencontrer un homme, certes très âgé, mais debout, sans l’aide d’aucun artifice. Il avait dû mesurer un mètre quatre-vingt, mais le poids des ans avait quand même réussi à lui voûter les épaules si bien qu’il ne paraissait pas beaucoup plus grand qu’elle. Son complet gris lui donnait l’élégance de l’homme d’affaires ; sa montre à gousset, cachée dans la poche de son gilet et dont on n’apercevait que la chaînette en argent, lui ajoutait une touche de sagesse, de même que les petites lunettes rondes qu’il portait au bout de son nez busqué. Il lui serra d’emblée la main. Sa poigne était vigoureuse, déterminée, franche.

— Asseyez-vous, lui dit-il dans un français impeccable, en présentant le plus affablement du monde un petit fauteuil en rotin. Nous serons plus à l’aise ici pour bavarder. Désirez-vous un café, un thé ?

— Euh… un thé, ce sera parfait, merci ! arriva-t-elle à balbutier, complètement décontenancée par l’accueil qui lui était réservé.

Elle s’était rendue à ce rendez-vous avec des pieds de plomb, uniquement pour faire plaisir à Billy, s’étant juré de rester de marbre devant l’homme supposé sénile qu’elle devait rencontrer. En trente secondes, toutes ses certitudes s’étaient envolées ! Elle se retrouvait ainsi à siroter un thé aux fruits rouges, son préféré, en attendant calmement la suite de la conversation.

— Permettez-moi de ne pas me présenter ! commença-t-il d’une voix forte et parfaitement maîtrisée. Je suppose que, si vous avez répondu à l’annonce, vous devez, en tant que journaliste avertie, avoir déjà effectué quelques petites recherches à mon sujet, n’est-ce pas ?

— Pas le moins du monde, monsieur ! lui répondit-elle du tac au tac.

— Vous avez au moins le mérite de la franchise !

Redressant ses petites lunettes rondes, il parcourut le CV que lui tendit son secrétaire. Après quelques instants d’un silence troublant, il reprit son interrogatoire :

— Moi, par contre, j’ai un certain nombre de renseignements sur vous, mademoiselle Voinet : 33 ans, célibataire, sans enfant… cela me semble un bon début. Études secondaires dans un collège réputé de la capitale, cinq années d’études en communication sociale, divers petits emplois sans importance… il faut bien gagner sa croûte, comme on dit ! Début dans le journalisme dans un toutes-boîtes bruxellois, puis un contrat intérimaire dans un journal à plus grand tirage qui, je vous l’avoue, ne fait pas partie de mes lectures quotidiennes. Il en faut pour tous les goûts, n’est-ce pas ? Mais laissons là les documents officiels et venons-en au fait, mademoiselle, puis-je savoir ce qui vous a poussée à postuler, et ce, sans aucune préparation ?

— Je vais continuer à jouer franc-jeu avec vous, monsieur Dantiedov. C’est un ami qui m’a un peu forcé la main. Ne me faisant aucune illusion sur l’issue de cet entretien, je n’ai pas pris la peine de me documenter sur vous. Et puis, je suppose que j’aurai tout le loisir de me renseigner au cas où j’obtiendrais le poste.

— Probablement ! répondit-il en esquissant un sourire étonné qui laissa apparaître une dentition trop droite et trop blanche.

— Au risque de me torpiller tout à fait, je doute que vous cherchiez quelqu’un pour réécrire ce qui existe déjà à votre sujet !

— Franche… et lucide ! Décidément, vous commencez à me plaire, mademoiselle Voinet !

D’un geste discret de la main, il héla son collaborateur. Marylou s’empressa de prendre sa tasse de thé et de boire une petite gorgée de son liquide favori, histoire de se donner une contenance. La conversation intime avec l’homme en noir ne dura que quelques secondes. Il fixa Marylou du regard en lissant, du plat de la main, son crâne partiellement dégarni. Son cuir chevelu n’était plus caché que par quelques traînées de longs cheveux gris plaqués en arrière sous une épaisse couche de Gomina.

— Je viens de donner l’ordre à M. Smith d’éconduire les deux personnes qui attendaient encore dans le couloir, m’annonça-t-il d’un air un peu espiègle et mystérieux.

Devant le manque de réaction de son hôte, il ajouta :

— Ce qui signifie, au cas où vous ne l’auriez pas deviné, que vous êtes officiellement engagée, mademoiselle Voinet. Vous voici la biographe attitrée de M. Dantiedov !

— Je suppose que je dois vous remercier ?

— Même pas ! J’ai horreur que les gens me remercient ! Le merci serait un acte de soumission pour vous et un acte de gratuité ou de gratitude pour moi. Vous serez d’accord que ni l’un ni l’autre ne correspondent à notre tempérament, même si je n’ai l’honneur de vous côtoyer que depuis quelques minutes et que vous ne savez visiblement pas encore grand-chose de moi.

— Et si je refuse ?

— Ne faites pas la prétentieuse, mademoiselle Voinet ! Vous n’avez pas vraiment les moyens de refuser. Quand vous verrez le nombre de zéros sur le chèque que M. Smith vous signera, vous n’aurez plus envie de me reposer cette stupide question ! À moins que vous n’ayez l’ambition de rester pigiste intérimaire toute votre vie ! Je vous offre l’occasion unique de montrer votre talent littéraire, de devenir enfin une vraie journaliste d’investigation. Ne jouez pas trop avec la chance, elle pourrait un jour vous tourner le dos !

— Je vous prie d’excuser mon effronterie, monsieur Dantiedov ! J’accepte votre proposition !

— C’est tout à votre honneur, mademoiselle ! La victoire de l’intelligence sur l’amour-propre !

— Quand devrai-je commencer ?

— Sans le savoir, vous avez déjà commencé ! Comme vous le voyez, je ne suis plus de première jeunesse. À 92 ans, je ne peux plus trop me permettre de fantaisie ! Chacun de nos rendez-vous devra donc être minutieusement exploité, celui d’aujourd’hui compris !

— Au risque de vous décevoir une nouvelle fois, je n’ai pas encore appris grand-chose sur vous cet après-midi.

— Détrompez-vous, mademoiselle ! Détrompez-vous, dit-il soudain en élevant la voix ! Je ne vous demande pas une simple biographie, je ne veux pas d’un récit romancé à l’eau de rose, un livre à trois sous vendu sur les quais de gare ! Je vous paie pour écrire MA vie, pour décrypter mon âme, pour tendre vers mon absolution !

Marylou n’osa plus rien ajouter. Elle avait déjà poussé le bouchon très loin et, si elle continuait ainsi à provoquer son futur employeur, le bouchon lui éclaterait à la figure !

— Maintenant, si cela ne vous dérange pas, j’aimerais me reposer, mademoiselle Voinet, ajouta-t-il sur un ton beaucoup plus calme.

— Quand vous reverrai-je ?

— Bientôt, mademoiselle ! Je vous laisse entre les mains de mon secrétaire, M. Smith, qui va s’occuper de la partie administrative.

Marylou se leva, salua M. Dantiedov et suivit l’homme en noir, dans le petit bureau. La secrétaire avait disparu, laissant la place vacante à M. Smith. Ainsi affublé, il ressemblait furieusement à Tommy Lee Jones, qu’elle avait vu au cinéma deux ans auparavant dans Men in Black. Elle réfréna un début de fou rire quand elle se rappela que l’autre partenaire de Jones était Will… Smith ! À lui seul, Smith constituait donc le binôme du film. Coïncidence ou humour décalé ?

Elle opta rapidement pour la première suggestion dès qu’il lui adressa la parole. Le ton était sec, dépourvu de la moindre émotion :

— Voici deux exemplaires du contrat que nous vous proposons. Lisez-le attentivement chez vous et ramenez-nous-en un signé avant la fin de la semaine. M. Dantiedov doit repartir pour les États-Unis demain matin. Si vous avez des questions d’ordre pratique, ce sera donc avec moi qu’il vous faudra communiquer.

— Et comment puis-je entrer en contact avec vous ? demanda-t-elle rapidement, avant qu’il n’écourte l’entretien.

— Mon numéro de portable ainsi que mon adresse électronique figurent au bas du contrat. Nous vous recontacterons dès que nous aurons besoin de vos services.

— Encore faut-il que vous ayez les moyens de me joindre ! osa-t-elle ajouter. Je ne suis pas censée posséder un ordinateur, ni même un portable.

— Tout cela est également prévu, mademoiselle. Dès la signature du contrat, nous mettrons à votre disposition un téléphone portable que vous devrez laisser branché jour et nuit. Il vous servira pour les besoins du livre, mais vous pourrez l’utiliser à des fins privées. Votre crédit sera illimité. Quant à l’ordinateur, il vous sera livré chez vous quand nous aurons fait installer la connexion Internet dont vous ne disposez probablement pas.

— Je n’aime pas trop vos insinuations ! Ne me prenez pas pour une arriérée. Je dispose d’une connexion au journal et, jusqu’à aujourd’hui, je n’éprouvais pas la nécessité d’en avoir une à domicile.

— Je ne suis pas payé pour vous juger, mademoiselle. Toutes vos recherches concernant le livre de M. Dantiedov devront impérativement être effectuées sur cet ordinateur, poursuivit-il. Pas question d’utiliser le réseau de votre journal ou une quelconque connexion publique. Pas question non plus, par contre, d’en profiter pour votre usage personnel. Il doit être exclusivement réservé au travail que nous vous demandons. Vous comprenez bien que nous devons être extrêmement prudents avec Internet. Il ne faudrait pas que la moindre information puisse être captée par autrui. Il va de soi également que vous êtes tenue au secret professionnel, comme cela est décrit en détail dans le contrat que nous attendons, je vous le rappelle, avant la fin de la semaine.

Sans lui laisser l’occasion d’intervenir une nouvelle fois, il la pria poliment de prendre la porte. Elle se retrouva rapidement devant l’arrêt du tram 94, l’esprit légèrement embué. Il y a une demi-heure à peine, elle se trouvait de l’autre côté des rails, persuadée qu’elle perdait son temps, convaincue de n’effectuer cette démarche que pour satisfaire Billy et préserver son amitié. Elle se retrouvait maintenant quatre petits mètres plus loin, mais à une éternité de ce à quoi elle s’attendait. Une nouvelle vie s’offrait à elle !

5

BRUXELLES, le 6 mars 2000

Marylou rentra directement chez elle. Steve était absent, ce qui l’arrangeait un peu. Elle l’avait, bien sûr, mis au courant de son rendez-vous et de l’emploi qu’elle pouvait décrocher, mais comment lui avouer à brûle-pourpoint qu’elle avait été engagée pour un boulot qu’elle ne désirait pas le moins du monde ! Il fallait d’abord qu’elle épluche le contrat de M. Smith pour avancer des arguments valables, pour éviter que Steve ne lui rie au nez ! Il n’aurait pas tort de le faire, d’ailleurs ! Ce matin encore, elle pestait à l’idée de devoir se présenter au rendez-vous. Elle ne l’avait fait que pour faire plaisir à Billy qui s’inquiétait de la précarité de son activité professionnelle.

Elle fit valser ses polonaises à l’autre bout de la pièce et s’installa confortablement dans son sofa en ignorant les appels du pied de Tess, qui avait un peu trop pris l’habitude de se faire dorloter sur les genoux de sa maîtresse. Pas question qu’elle vienne mettre ses pattes sur les documents qu’elle devait signer. D’autant plus que, fin de l’hiver oblige, Tess avait tendance à semer ses poils par touffes entières un peu partout dans l’appartement. Marylou était bien décidée à décortiquer seule le contrat que M. Smith lui avait donné. Une demi-heure plus tard, elle avait le sourire aux lèvres !

Steve rentra vers 18 heures. Dès qu’il eut passé le seuil de la porte, le bouchon de la bouteille sauta en laissant au passage une trace indélébile sur le plafond du salon.

— Je vois que tu as bien reçu mon message ! s’extasia Steve.

— Quel message ? dit-elle tout en remplissant deux flûtes d’un cava rosé.

— Celui que je t’ai envoyé tout à l’heure pour te demander de mettre le champagne au frais ! s’étonna-t-il.

— Ah bon ! Et en quelle occasion, je vous prie, cher sexy Stevy ?

— J’adore quand tu me parles sur ce ton !

— Allez ! Ne me fais pas languir ! Quelle aussi bonne nouvelle que la mienne as-tu à m’annoncer ?

— Ah d’accord ! Le champagne, c’était d’abord pour toi ! Raconte, alors !

— Non, toi d’abord ! minauda Marylou en lui glissant son verre entre les mains.

— D’accord, j’y vais ! Tu te souviens de la soirée de Nouvel An ?

— Je m’en souviens très très bien, ce n’était pas la peine de me la rappeler ! rétorqua-t-elle un peu refroidie.

Il fit semblant de ne pas avoir entendu et continua sur sa lancée.

— J’y avais rencontré plusieurs personnes susceptibles de financer mon projet de jeu vidéo. L’une d’elles m’a recontacté ! J’ai un rendez-vous fin du mois ici à Bruxelles ! Tu te rends compte, ça commence à bouger !

— Génial ! C’est décidément la journée des bonnes nouvelles !

— Et toi, dis-moi ! C’est quoi l’événement que tu veux fêter ? Tu as acheté un gros lapin musclé pour Tess ? Tu t’es tatoué « Sexy Stevy » sur les fesses ?

— Ce que tu peux être bête, parfois !

— Non, j’y suis ! Tu n’as quand même pas accepté d’écrire la biographie à la con de cet Américain machin-truc ?

— Euh… si ! Mais… quand tu m’auras écoutée jusqu’au bout, tu changeras sûrement d’avis !

— Vas-y, je suis tout ouïe !

— Je vais commencer par l’argument de base : 20 000 dollars net à la signature du contrat, 50 000 dollars de rémunération pour l’écriture du bouquin si je boucle le tout en dix-huit mois, plus 18 000 dollars de frais de fonctionnement !

— D’accord, je retire ce que j’ai dit ! Tu as bien fait d’accepter d’écrire la biographie géniale de cet Américain plein aux as ! Tu as déjà signé, j’espère ?

— Non, j’ai le document ici ; je dois le rendre signé pour la fin de la semaine.

— Signe vite avant que le charme ne soit rompu et que le contrat se transforme en milliers de confettis d’ici les douze coups de minuit !

— Cava pour tout le monde ! Excepté pour toi, ma Tess adorée ! renchérit Marylou.

Le soir, dans son lit, Marylou eut du mal à trouver le sommeil. Trop de changements, trop de bonheur partagé, trop de perspectives heureuses à imaginer ! Il y a quelques jours, elle apprenait que son contrat d’intérimaire ne serait peut-être pas renouvelé et elle n’avait plus foi en l’avenir et voilà qu’aujourd’hui, l’argent pleuvait sur son compte en banque ! Avant même de l’avoir réellement gagné, elle envisagea tout ce qu’elle pourrait réaliser avec ce pactole : le déménagement dans un appartement d’une commune plus aisée de la ville, avec surtout une deuxième chambre, pour l’enfant qu’elle espérait porter un jour ! L’enfant qu’elle avait toujours refusé à Steve sous prétexte que leur situation financière instable ne leur permettait pas cette « folie » ! Leur couple était assurément atypique. Les amoureux s’étaient juré fidélité, mais chacun aimait garder jalousement sa liberté en attendant de faire le grand saut. Steve squattait sa propre chambre chez ses parents et, de temps à autre, débarquait chez Marylou où l’attendaient toujours une brosse à dents et un pyjama propre. Ce mode de vie un peu particulier fonctionnait plutôt bien, au plus grand désarroi de leurs parents respectifs qui ne comprenaient pas leur style de relation. Pour eux, ils étaient deux jeunes écervelés qui refusaient de prendre leurs responsabilités et qui n’osaient pas se lancer dans la vie à deux et fonder une vraie famille. Ils n’étaient qu’un ersatz de couple, une pâle copie de leur cocon familial. Le manque d’argent ne pouvait être un argument. À ce rythme-là, plus personne n’oserait concevoir un enfant. La stabilité et la sécurité financières ne viennent souvent que tard, à l’heure où les ovaires ont déjà tout donné !

Elle se releva vers 3 heures du matin pour relire les modalités pratiques du contrat. Tout cela semblait trop beau. Après avoir parcouru de long en large le document pour la troisième fois, elle retourna se coucher, rassérénée. Le côté financier était très avantageux. La seule chose qui ne lui convenait pas trop était qu’elle devait s’en remettre au bon vouloir de Dantiedov : c’est lui qui déciderait quand et où ils se verraient, lui qui choisirait les informations dont elle disposerait. Elle serait à sa merci !

Dès le lendemain matin, elle se rendit avenue Louise pour remettre, en main propre, le contrat signé. Déçue de ne rencontrer que la secrétaire, à qui elle donna tout de même le document officiel, elle repartit sans tarder de l’immeuble et décida de profiter du reste de la journée pour faire du shopping. L’avenue Louise étant encore un peu trop chère pour ses revenus actuels, elle choisit d’aller lécher les vitrines de la rue Neuve et de City2 jusqu’à la fermeture des boutiques. Après tout, elle avait bien mérité une petite récréation ! Elle attendit d’être rentrée chez elle pour annoncer la nouvelle à Billy. Elle avait pris un malin plaisir à ne pas le prévenir trop vite, à le laisser macérer plus d’une journée dans l’incertitude, pour donner plus de saveur, de force à ce qu’elle devait lui raconter, comme une viande trop fade qui s’anoblit après son passage dans une marinade de vingt-quatre heures.

Deux jours plus tard, Marylou tournait déjà dans son appartement comme un lion en cage. Elle qui avait l’habitude de tout planifier, de tout prévoir, se retrouvait du jour au lendemain à attendre les ordres et le bon vouloir d’un vieil homme qu’elle ne connaissait pour ainsi dire pas. Elle avait pris quelques jours de récup au journal, ce qui lui laissait le temps de mettre de l’ordre dans sa nouvelle vie. Et si elle avait rêvé toute cette histoire ? Et si elle se réveillait le lendemain et que rien de tout cela n’avait existé ? Prise d’un gros doute, qui commençait à lui nouer l’estomac, elle prit ses clés, son sac et son manteau, enfila ses polonaises et se précipita dans la cage d’escalier. Comment n’y avait-elle pas songé plus tôt ! Cinq minutes plus tard, elle rentra dans l’agence bancaire la plus proche et vérifia, sur un des appareils mis à disposition des clients, l’état de son compte en banque : il était plus lourd de 38 000 dollars !

6

MESSINE, le 24 décembre 1908

Il était passé minuit lorsque Massimo Gavazza arriva au cœur de la cité, tenant dans ses mains engourdies le plan de Messine que Don Giovanni avait griffonné pour lui. Il trouva sans trop de difficultés l’adresse du presbytère dans lequel il pourrait momentanément trouver refuge. Il frappa à la porte, mais personne ne vint lui ouvrir. Il se rappela soudain que c’était la nuit de Noël et que le curé devait sûrement officier à cette heure. Ne pouvant se résoudre à attendre dans le froid, il suivit le chemin qui menait à la petite église. Là, il attacha son âne au petit banc qui faisait face à l’église et, sans un bruit, pénétra à l’intérieur de l’édifice. Il prit place au dernier rang, sur une des seules chaises encore libres. La chorale locale entama un cantique qui s’éleva dans le chœur et envahit bientôt la nef toute entière. Pour la première fois depuis longtemps, Massimo se sentit apaisé.

À la fin de l’office, quand tous les paroissiens rentrèrent chez eux, le cœur léger, l’esprit à la fête, il s’approcha du père Marco.

— Bonsoir mon Père, l’apostropha-t-il discrètement.

— Bonsoir, mon fils ! Que me vaut l’honneur de votre visite ? Je doute que ce soit uniquement pour écouter la chorale paroissiale que vous êtes venu ce soir !

— Je viens de Syracuse et je suis envoyé par Don Giovanni, avança-t-il prudemment.

— Si c’est Giovanni qui t’envoie, sois le bienvenu dans mon humble demeure, étranger ! Que puis-je pour toi ?

— J’aimerais, si cela ne vous dérange pas, pouvoir simplement me reposer, chez vous, avec mon âne, le temps de reprendre des forces.

— Ma maison sera la tienne aussi longtemps que tu le désireras, lui lança le père Marco, d’un sourire large, charismatique.

Deux jours durant, Massimo dormit du sommeil du juste. L’apaisement ressenti durant la messe de Noël devenait peu à peu plénitude. Il aurait bien posé ses valises ici, pour très longtemps, mais il savait que ce havre de paix n’était qu’un répit, une oasis dans le désert de sa vie. Il devait fuir plus loin, beaucoup plus loin, il devait quitter l’île, sa Sicile natale qui lui avait tout donné, mais dans laquelle il ne se sentait plus en sécurité. Messine avait beau être à cent soixante kilomètres de Syracuse, les rumeurs voyageaient souvent de ville en ville, de Catane à Palerme, d’Agrigente à Messine.