Mauvais ange - Vassoula Nicolaïdès - ebook

Mauvais ange ebook

Vassoula Nicolaïdès

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Opis

Vengeance familiale sur la terre d'OzEn Australie, un jeune homme, Barry Mercutt, décide de venger le viol et le meurtre de sa mère, perpétré 15 ans plus tôt. Il choisit sa première victime dans une gare routière. Pendant ce temps, une autre jeune fille, Eurydice Northon, disparaît dans d’étranges circonstances. Emmanuel Doukas, un célèbre écrivain, frère de Dora Doukas une riche héritière, est accusé.Un roman où mythologie et folie sont intimement liées. Des intrigues qui ont pour cadre Athènes, Melbourne et Paris conduiront inéluctablement chacun des personnages à l’Hadès, la descente aux enfers.Un thriller haletant, où les intrigues policières et le suspense s'entremêlent pour créer une ambiance des plus noiresPoursuivez l'aventure avec Mauvais oeil aussi disponible en ebook !A PROPOS DE L'AUTEUR Vassoula Nicolaïdes part de son île natale de Chypre pour suivre ses études à Paris. Elle consacre son cursus universitaire à la littérature et aux arts et se fait rapidement remarquer par un prix d'écriture. en 1975, elle commence une collaboration en tant que dramaturge avec le metteur en scène Yorgos Sevaticoglou. Ensemble, ils programment la représentation de plusieurs pièces classiques. Vassoula Nicolaïdès travaille également à la traduction de certaines productions théâtrales.EXTRAIT Nous n’aurions pas dû nous rencontrer.En toute logique, les chances que nos chemins se croisent semblent, aujourd’hui encore, improbables. Nous étions nés dans des pays différents, des milieux différents, des villes différentes, moi à Paris, elle à New York. Alors pourquoi deux êtres que rien ne prédisposait à s’aimer se rencontrent tel jour, telle heure, à tel endroit ? Et qui sont-ils, ces dieux cruels qui nous déplacent sur le vaste échiquier de l’espace et du temps comme des pions sans volonté ?Cet été-là, mes parents étaient en instance de divorce. En attendant que les formalités soient remplies, ils nous avaient expédiés, mes soeurs et moi, à Saint-Tropez où mon oncle et ma tante possédaient une résidence secondaire. Grace, quant à elle, devait passer ses vacances en Sicile, mais au dernier moment, un incendie ravagea l’hôtel de Palerme dans lequel son père avait réservé une suite. Sa famille s’était alors repliée vers la Côte d’Azur à la recherche d’un gîte à Nice, à Antibes, puis à Cannes, pour dénicher finalement une charmante bastide à La Croix-Valmer, à quelques kilomètres de la villa tropézienne de mon oncle.Non, nous n’aurions jamais dû nous rencontrer.

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à Alain Rostoll.

On ne nous dit nulle part où et comment Orphée

rencontra la jeune fille qu’il aima, Eurydice, mais

leur joie fut brève. La noce à peine achevée, une

vipère la mordit au pied et elle mourut.

Édith Hamilton, La Mythologie.

Prologue

Dans tous les mythes anciens,

l’avenir de l’homme est contenu

dans son passé, dans la façon

dont il vint au monde.

Jacques Lacarrière,

Dictionnaire amoureux de la mythologie.

Orpheo : ce court récit publié dans The Age remporta le Short Story Award des jeunes auteurs en Australie.

Nous n’aurions pas dû nous rencontrer.

En toute logique, les chances que nos chemins se croisent semblent, aujourd’hui encore, improbables. Nous étions nés dans des pays différents, des milieux différents, des villes différentes, moi à Paris, elle à New York. Alors pourquoi deux êtres que rien ne prédisposait à s’aimer se rencontrent tel jour, telle heure, à tel endroit ? Et qui sont-ils, ces dieux cruels qui nous déplacent sur le vaste échiquier de l’espace et du temps comme des pions sans volonté ?

Cet été-là, mes parents étaient en instance de divorce. En attendant que les formalités soient remplies, ils nous avaient expédiés, mes sœurs et moi, à Saint-Tropez où mon oncle et ma tante possédaient une résidence secondaire. Grace, quant à elle, devait passer ses vacances en Sicile, mais au dernier moment, un incendie ravagea l’hôtel de Palerme dans lequel son père avait réservé une suite. Sa famille s’était alors repliée vers la Côte d’Azur à la recherche d’un gîte à Nice, à Antibes, puis à Cannes, pour dénicher finalement une charmante bastide à La Croix-Valmer, à quelques kilomètres de la villa tropézienne de mon oncle.

Non, nous n’aurions jamais dû nous rencontrer.

Pourtant, quand ce jour arriva, quand nous nous sommes aperçus pour la première fois sur une plage de sable fin en forme de croissant, nous avons eu tous deux l’impression de déjà nous connaître. Ce fut comme une révélation, une sorte de miracle. Nous sommes devenus amis puis, très vite, un sentiment plus profond prit la place de cette amitié trop fugace.

J’avais onze ans et demi, Grace était d’un an mon aînée et dans mon souvenir, je me la représente toujours à cet âge tendre. De cette époque innocente, il ne me reste qu’une photo un peu floue prise par ma sœur Mayia avec un appareil jetable. On y voit Grace à vélo devant la terrasse ombragée du Papagayo. Elle penche la tête vers le guidon, si bien que ses longs cheveux noirs, séparés par une raie au milieu, dissimulent comme un rideau brillant la moitié de son charmant visage. Le reste, épaules menues, fruits verts des seins pointant sous le coton blanc du corsage, bras fluets, longues jambes couleur de miel, accroche les reflets irisés du soleil. La photographie date du 26 août 1988, jour fatal qui restera à jamais gravé dans ma mémoire.

Le soir est tombé, le sable scintille au clair de lune comme du sucre. Nous avons faussé compagnie à nos familles pour nous retrouver sur la plage. Grace m’a entraîné vers une grotte et là, après un bref échange de caresses et de baisers brûlants, je l’ai fait basculer sur un lit d’algues. Nous avions pour seul témoin une bouteille d’Orangina, petite et ventrue, oubliée par des enfants près de l’eau. Tout tremblant de passion, j’ai relevé la jupe de Grace et j’ai baissé sa petite culotte blanche avant de m’agenouiller entre ses cuisses écartées.

Je n’avais aucune expérience sexuelle, mais les gestes amoureux me venaient spontanément, d’eux-mêmes. Mon pénis n’avait pas encore atteint les dimensions de celui d’un homme adulte, mais le désir qui m’enflammait le gonflait, le tendait jusqu’à la douleur.

J’ai réussi à la pénétrer, puis à amorcer un va-et-vient maladroit quand, soudain, son corps s’est arc-bouté. Ses yeux, immenses, tout miroitants de lune, ont cherché les miens en un regard éperdu. Je l’ai serrée dans mes bras comme un fou tandis que Grace, frissonnante, haletante, me labourait le dos de ses ongles, ses prunelles se révulsaient et ses joues, si roses d’habitude, viraient au blanc crayeux. Hélas, je me suis trompé sur le sens de ses cris que j’ai pris pour des râles de volupté. Soudain, un spasme l’a parcourue. Sa vulve s’est resserrée autour de mon sexe et au même moment, le plaisir m’a transpercé. Ensuite, ma petite compagne est retombée en arrière, la face convulsée, renversée vers le ciel. Je l’ai secouée doucement.

— Grace, est-ce que ça va ?

— Quelque chose m’a piquée ! s’écria-t-elle. Ça fait mal, très mal, regarde, c’est là.

Elle m’a montré son pied horriblement enflé. J’ai eu tout juste le temps d’entrevoir une vive que l’on appelle aussi vipère de mer, ses épines dorsales dressées comme des dards, qui s’enfonçait dans les algues brunes. J’ai rajusté mon short, enfourché ma bicyclette et je me suis propulsé vers le port en pleurant et en criant au secours. Mais quand l’ambulance est enfin arrivée sur la plage avec les parents affolés de Grace, ma bien-aimée avait cessé de respirer.

Plus tard, à l’hôpital où ils l’ont transportée, un médecin de garde a diagnostiqué un arrêt du cœur consécutif à la morsure de la vive – drôle de nom pour une créature qui distille la mort – et un an après, en feuilletant par hasard une mythologie grecque, j’ai découvert la triste histoire d’Orphée et d’Eurydice.

Comment ne pas déceler une étrange similitude avec ma propre histoire ?

Mayia, ma sœur aînée, dit que nous sommes des damnés. Elle dit que la malédiction qui a frappé notre famille remonte à Michel le Boiteux, l’ancêtre maudit qui a engendré les générations « boiteuses » condamnées à reproduire l’inceste, le viol et le meurtre dont elles sont issues. Son histoire est relatée sur un parchemin du XVIe siècle, conservé au musée d’Art byzantin à Athènes.

Sous l’Empire ottoman, Michel était le chef des janissaires, la garde royale du sultan. Selon une coutume barbare, ce corps d’élite était constitué d’hommes grecs que les Turcs enlevaient très jeunes à leur famille et éduquaient dans l’ignorance de leur véritable origine ; ils l’avaient ramassé Michel à cinq ans. Ils l’avaient rebaptisé Selim Turgüt, ils l’avaient circoncis, islamisé, élevé dans la haine de son ancienne religion et de sa patrie. Il aurait pu ignorer la vérité jusqu’à sa mort si la fatalité ne l’avait pas renvoyé dans sa propre demeure en Épire, une province révoltée. Selim infligea aux châtelains le châtiment que les Turcs réservaient et réservent encore aux vaincus. Il fit égorger et empaler les hommes, et il viola les femmes avant de les livrer à la meute des soldats.

Il était sur le point de quitter le château dévasté, quand un vieillard avait surgi des décombres calcinés.

— Tu n’es pas turc, tu es grec, lui dit-il. Tu ne t’appelles pas Selim Turgüt, mais Michel Doukas. Sans le savoir, tu as tué tes frères et ton père. Tu as violé tes sœurs et ta mère. Si jamais tu leur as planté ta graine dans le ventre, ta descendance sera maudite jusqu’à la fin des temps.

Il était donc innocent, m’objecterez-vous, puisqu’il ne savait pas ce qu’il faisait, à ceci près qu’aux yeux des dieux grecs, cette innocence-là ne compte guère. On peut être ignorant et coupable quand même. Je le crois de toutes mes forces, car je m’inscris dans cette lignée qui attire le malheur sur ses membres en les forçant à commettre le mal. Je porte la marque du Boiteux sur la hanche gauche, une tache de naissance en forme d’étoile de mer. Mes sœurs l’ont. Mon frère l’a. Tous les bâtards des Doukas l’ont aussi.

Les années ont passé. Je vis en Australie, le plus loin possible de la plage de sable fin qui fut le théâtre de mes ébats malheureux avec Grace. J’ai essayé d’échapper à mon destin et d’oublier celle que, au plus profond de mon âme, j’appelle toujours « mon Eurydice », mais tous mes efforts se sont révélés vains.

Depuis lors, une confusion bizarre s’est emparée de mon esprit : je ne peux pas dissocier l’acte amoureux de la mort. Et cette fêlure, cette obsession qui m’accompagnera probablement jusqu’à mon dernier souffle se trouve très certainement à l’origine de mes souffrances. Voilà comment, me semble-t-il, je me suis identifié à Orphée, le poète maudit par le sort qui descendit aux Enfers pour rechercher Eurydice, la jeune fille qu’il aimait. Je sais que tant que j’existe, je nourrirai le fantasme insensé de retrouver mon premier amour, l’amour d’enfance perdu à tout jamais.

PREMIÈRE PARTIE Moires

Deux forces agissent l’une contre l’autre

dans l’esprit du patient : son effort réfléchi

pour ramener à la conscience les choses

oubliées, mais latentes dans son inconscient,

et la résistance qui s’oppose au passage à la

conscience des éléments refoulés.

L’idée qui survit ainsi est, par rapport à

l’évènement refoulé, comme une allusion, une

traduction de celui-ci dans un autre langage.

Freud, Cinq leçons sur la psychanalyse.

Athènes, avril 2005.

Bernard Delvaux replia le supplément littéraire du journal The Age. Il le posa au milieu d’un fatras de documents et de brochures qui encombraient son plan de travail puis, en un geste devenu familier, presque compulsif, il fit tourner sa boucle en diamant dans le lobe de son oreille droite. C’était une édition de 1994 et les feuillets légèrement jaunis tranchaient sur la blancheur des journaux plus récents.

Bernard n’arrivait pas à décider s’il avait aimé le texte ou pas. Si son anglais ne lui avait pas permis de saisir toutes les nuances, il estimait qu’il avait compris l’essentiel. En fait, il regrettait d’avoir accepté de le lire en présence de l’auteur, car cela l’avait mis dans une position délicate. Il leva les yeux au plafond d’un air pénétré en quête d’une remarque pertinente, d’un jugement intelligent, mais rien ne vint.

— En France, on dit « n’avoue jamais », déclara-t-il finalement. Tu devrais faire attention à ce que tu écris, Emmanuel.

Le jeune homme qui avait pris place en face de lui, dans un fauteuil Louis XVI tendu de soie jaune damassée, se pencha en avant, les mains serrées entre ses genoux.

— Qu’est-ce que tu entends par là ? demanda-t-il.

— Je veux dire, simplement, que ça pourrait te jouer un mauvais tour au cas où tu aurais des démêlés avec la police.

Des démêlés, Emmanuel en avait eu par le passé et Bernard le savait, sans en connaître la nature exacte. Aussi, réfléchit-il quelques secondes avant de poursuivre :

— Créer un personnage de violeur est une chose, rédiger ses mémoires sous forme de confessions en est une autre.

— Pourquoi dis-tu « violeur » ? Ce mot ne figure nulle part dans ma nouvelle.

— Oh ! C’est implicite, dit Bernard en souriant. La confusion entre l’amour et la mort est une sorte d’aveu, que tu le veuilles ou non. N’importe quel flic te le dirait.

— Personne n’a eu l’idée d’accuser James Ellroy, Michael Connelly ou Simenon d’assassinat sous prétexte qu’ils écrivent des polars.

— Parce qu’ils adoptent le point de vue des enquêteurs et pas celui des meurtriers.

Bernard n’était pas mécontent de sa repartie. Il se leva et traversa son bureau, une pièce spacieuse, située à l’arrière de la maison. Des portes-fenêtres voûtées surplombaient un patio fleuri de cyclamens blancs, de rosiers grimpants et d’iris creticas bleus et orange, ses préférés. Il se sentait en pleine forme, en pleine possession de ses moyens intellectuels, sensation accrue par la sniffette géante qu’il s’était envoyée dans les trous de nez un peu plus tôt, bouclé en toute sécurité dans son cabinet de toilette privé.

Bernard se dit qu’Emmanuel semblait à court d’arguments et que lui-même avait marqué un point. Un formidable sentiment de supériorité le submergea alors, comme chaque fois qu’un artiste lui demandait de faire la critique de son œuvre. Sauf que cette fois-ci, l’artiste en question n’était pas n’importe qui et le fait qu’il ait sollicité son avis l’emplissait d’une fierté immense, qui faisait battre son cœur un peu plus vite.

Emmanuel Doukas passait, en effet, pour l’un des écrivains les plus doués de la nouvelle génération. Ses livres étaient traduits en dix-huit langues, ses fans-clubs se comptaient par dizaines et les journalistes l’ayant affublé d’une réputation sulfureuse, ses ventes n’avaient cessé de grimper.

Emmanuel était le beau-frère de Bernard, mais ce dernier le considérait comme un frère, comme un jumeau même, bien qu’il eût du mal à cerner sa personnalité… En fait, il se posait la question suivante : disait-il la vérité lorsqu’il affirmait qu’il s’identifiait à Orphée ou s’agissait-il d’une coquetterie littéraire ? En y réfléchissant, Bernard opta pour la deuxième solution et fit le rapprochement avec Dean Martin, faux alcoolique et faux bad guy dans la vie comme à l’écran.

De la même manière, pensa-t-il, Emmanuel avait élaboré, lui aussi, une image, un double qu’il avait baptisé Orphée, après quoi il s’était efforcé de lui ressembler. Voilà pourquoi il racontait qu’il menait l’Orphikos bios, l’existence orphique qui interdit à ses adeptes de consommer de la viande ou de porter des vêtements de laine.

Ces bizarreries mises à part, on ne pouvait s’empêcher de trouver Emmanuel attachant, voire très séduisant avec ses traits ciselés, ses longs cheveux noirs ondulés et ses beaux yeux marron dont le reflet bleuté signalait qu’aujourd’hui il portait ses lentilles de contact colorées– une coquetterie de plus.

Bernard tourna la tête pour le regarder. Il trouva qu’ils avaient un air de famille. Ce n’était pas la première fois que cette pensée l’effleurait. Il se promit de cultiver cette ressemblance en fonçant de deux ou trois tons ses cheveux et en les laissant pousser. Le reste allait de soi : ils avaient le même âge, vingt-huit ans, ils étaient grands, sveltes, presque toujours vêtus de noir… Bernard se dirigea vers une table roulante où il servit dans deux grands verres un jus de tomate pour Emmanuel et un scotch bien tassé pour lui.

— C’est comme le crime parfait, reprit-il avec enthousiasme. Les gens pensent que ça n’existe pas parce que dans les séries américaines, la justice triomphe obligatoirement.

— Oui, je sais, dit Emmanuel. Les fins morales rassurent les âmes frileuses.

Bernard hocha la tête. Il lui avait toujours envié son sens de la formule. Il enregistra consciencieusement cette belle maxime, afin de la ressortir à l’occasion comme si elle était de lui. Ensuite, il fit tomber quelques gouttes de Tabasco et un nuage de sel de céleri dans le jus de tomate, et ajouta une poignée de glaçons dans son whisky.

— On croit qu’il suffit d’appeler les poulets pour qu’ils débarquent dans la minute qui suit. Bernard revint sur ses pas et tendit le jus de tomate à Emmanuel. Essaie de composer le numéro de police secours. Il se pinça le nez entre le pouce et l’index en prenant une voix de perroquet : « Ne quittez pas, un correspondant va vous répondre ! Ne quittez pas, un correspondant va vous répondre ! » En attendant, l’assassin a largement le temps d’exterminer toute la famille.

Il s’esclaffa bruyamment. Emmanuel le gratifia d’un de ses rares sourires mélancoliques.

— Tu m’as l’air au courant, observa-t-il. On dirait que tu appelles la police secours trois fois par jour.

— Je lis les faits-divers et je collectionne les plus intéressants. D’après les statistiques, huit meurtres sur dix ne sont jamais élucidés. J’ai ma théorie là-dessus, poursuivit-il après avoir siroté une gorgée de scotch. Les flics sont persuadés que l’on tue par intérêt, par passion, par colère ou par convoitise. En un mot, ils mettent les crimes sur le compte des sentiments, alors que l’on peut parfaitement éliminer un individu sans le moindre mobile.

Bernard pointa l’index vers le dernier numéro de Sun dont la couverture s’ornait d’un pâle visage féminin.

— Voilà plus de six ans que les limiers de Scotland Yard cherchent l’assassin de cette femme, continua-t-il. Mrs. Jones a été découverte morte dans sa baignoire, à Hampstead. L’autopsie a révélé qu’elle a été électrocutée avec son sèche-cheveux. Les flics ont commencé par inculper Mr. Jones, mais ils ont dû le relâcher par la suite, parce que son alibi tenait la route et qu’il n’a rien avoué. Aujourd’hui, le veuf se remarie et les tabloïds britanniques se sont empressés d’exhumer l’affaire… Soit dit en passant, le dossier fut classé. Réjoui, Bernard avala trois gorgées coup sur coup. Alors, qui est le coupable ? Mystère ! Peut-être un rôdeur, un inconnu qui passait par là et qui, son forfait accompli, est reparti tranquillement.

— Pourquoi aurait-il électrocuté une femme qu’il ne connaissait pas ? Ce n’est pas logique.

— La vie n’est pas logique.

— Oui, d’accord, lui concéda Emmanuel, qui semblait prendre plaisir à la discussion. La vie est illogique. Seuls les assassins littéraires sont cohérents, alors que la psychologie des vrais criminels est souvent incompréhensible.

Bernard nota mentalement la citation sur les assassins littéraires.

— Exactement ! s’écria-t-il. C’est exactement ce que je voulais dire.

— D’où ta théorie à propos de l’absence de mobile, dit Emmanuel. Tu dois avoir raison. On peut sûrement tuer quelqu’un sur une impulsion.

Hé, attends, on dirait qu’il sait quelque chose !

Bernard tressaillit, vida son verre, alla se resservir. Au passage, il entrouvrit une porte-fenêtre pour faire courant d’air et en profita pour contempler la colline du Lycabette nimbée de lumière tardive, tandis que la nuit tombante creusait d’ombres les contreforts de l’Hymette et du mont Pentélique.

Les glaçons émirent un agréable crissement en plongeant dans l’alcool. Bernard rebroussa chemin, conscient de vivre dans une demeure luxueuse, un Archondiko, comme disaient les Grecs, et d’avoir accédé à une position sociale élevée grâce à son mariage avec Dora Doukas.

— Oui, c’est sûr, répondit-il. Mais il ne faut pas recourir au meurtre à moins que cela soit absolument indispensable. Sinon, on entre dans la catégorie des serial killers. Entre nous, il n’y a pas plus prévisible qu’un tueur en série, étant donné qu’il va forcément récidiver.

Emmanuel applaudit.

— Brillante démonstration !

Bernard s’installa sur le canapé, très détendu.

— Merci. Moi, par exemple…

Arrête ton char !

— … si j’écrivais des romans policiers… Oh, ce n’est qu’une supposition… mon héros ne tuerait pas par plaisir. Il tuerait par nécessité.

Il prit une lampée, très content de lui. Il vouait une profonde admiration à Emmanuel et aurait payé cher pour l’impressionner à son tour. Les deux hommes restèrent un instant silencieux, puis Emmanuel déclara :

— Un meurtre ne peut pas être gratuit, même quand l’assassin est impulsif. Un viol non plus d’ailleurs, bien qu’à mon sens, cela soit une mise en scène.

Cette remarque rappela à Bernard le début de leur discussion.

— Pour revenir à ta nouvelle, ce sont des faits réels qui te l’ont inspirée ?

— Bah, quelle importance ? Les souvenirs sont tellement subjectifs que lorsqu’on les raconte, c’est comme si on les traduisait dans un autre langage. Les meilleures fictions sont celles qui tiennent compte de cette particularité de la mémoire.

Bernard alluma une Dunhill avec son Dupont en or mat et expulsa la fumée par les narines. Quelque chose l’inquiétait, quelque chose qu’il se refusait d’approfondir. Qu’était-ce ? Oh ! rien, rien qu’une vague impression ! Il s’efforça de se convaincre que tout allait bien, qu’il se sentait à l’aise, merveilleusement décontracté… Enfin ! Pas tout à fait, reconnut-il à contrecoeur, refrénant une brutale envie de sniffer une ligne supplémentaire et parvenant néanmoins à se contrôler. Il avait réduit sa consommation quotidienne de poudre blanche à 0,50 gramme et c’était très bien ainsi. Pour se calmer, il plongea la main dans sa poche, pêcha un Valium 10, le posa subrepticement sur sa langue et le fit passer avec une gorgée de scotch.

La lumière déclinait, rougeoyante. Bernard se déplaça sur le canapé à droite, puis à gauche, pour allumer les deux abat-jour. L’obscurité recula. « C’est le mot “souvenir” qui t’a angoissé, songea-t-il. Ça, et le noir. » Sur ce point, il était lucide. Il avait peur du noir.

Son regard revint se poser sur le visage d’Emmanuel.

— On est d’accord, dit-il. On a tous une mémoire sélective. J’ai lu quelque part, peut-être dans Psychologies, que chacun de nous élabore ses propres réminiscences.

Arrête, bon sang !

Une gorgée de scotch. Et encore une autre. Il ne savait toujours pas s’il avait aimé ce fichu texte, ce qu’il devait en penser ou ce qu’Emmanuel attendait de lui.

— Je suis très flatté que tu m’aies demandé mon avis sur ta nouvelle, enchaîna-t-il. Je l’ai trouvée fantastique… Oui, vraiment ! Dora m’a dit que, depuis, tu as raflé tous les prix possibles et imaginables ?

— Deux seulement, rectifia Emmanuel avec modestie. Le Brooker Prize et le National Fiction Award. En fait, j’ai voulu que tu lises Orpheo pour une raison précise, Bernard. J’ai l’intention de reprendre ce thème pour en faire un roman… Écrire la suite, en quelque sorte.

Bernard reprit une lampée. Il aurait adoré écrire, lui aussi. Et pourquoi pas ? se dit-il.

— Quel genre de roman ? s’enquit-il.

— Une espèce de saga glauque qui s’adresserait à un large public. J’en ai un peu assez de tous ces échafaudages intellectuels.

Bernard fit mine de cogiter.

— C’est une excellente idée, à condition que le lecteur lambda puisse s’identifier à un violeur qui se prend pour Orphée. Bernard ne put s’empêcher d’éclater de rire : plus intellectuel, tu meurs !

Emmanuel ébaucha un ample revers de la main comme pour balayer cet argument et ce geste fit chatoyer le saphir de sa bague. C’était une pierre magnifique, enchâssée dans une large bande d’or blanc qu’il portait au majeur. Bernard la regarda. Tout ce qu’Emmanuel pensait, disait ou portait le fascinait. Celui-ci rétorqua :

— On peut s’identifier plus facilement à mon violeur qu’à Hannibal le Cannibale. On peut même le trouver sympathique ou pitoyable, au même titre qu’Oedipe tuant son père et épousant sa mère sans le savoir. Quand on me dit fatalité, je réponds circonstances.

— Absolument ! dit Bernard simulant une expression inspirée. Des mauvaises actions commises dans le passé par des inconnus tissent notre avenir à notre insu.

La phrase n’était pas de lui, mais son interlocuteur ne pouvait pas le savoir. Bernard possédait la faculté d’absorber les connaissances des autres. Il les pompait, les engrangeait dans sa mémoire, puis les régurgitait au moment opportun. Soudain, il prit conscience que s’il s’était autoproclamé critique d’art, il n’y avait aucune raison qu’il ne se transforme pas également en écrivain.

Cette constatation l’amena à se rappeler ses années de galère.

En sortant du Bedford, il s’était mis à courir dans les rues de Paris. Il courait à perdre haleine, la peur au ventre. Il fuyait les malfrats lancés à ses trousses. C’était il y avait… quoi ? deux, trois ans ? Il avait remonté la rue Princesse au pas de course pour déboucher dans la rue du Four, essoufflé, sans se douter qu’en réalité, il courait vers son destin.

À cette époque, Bernard Delvaux n’était pas critique d’art ; du reste, il n’avait aucun espoir de le devenir et pour cause ! Bernard Delvaux n’était alors qu’un petit délinquant criblé de dettes, un petit revendeur de drogue toxico et mythomane. Rien ne le prédestinait à venir à Athènes, encore moins à épouser une riche héritière, fille cadette d’un nabab grec. C’était pourtant ce qui était arrivé. « Les circonstances ! », songea-t-il en sirotant son scotch et en reprenant à son compte la réflexion d’Emmanuel. Les circonstances l’avaient porté ; elles avaient fait de lui un tueur à gages, puis un tueur tout court. Bernard avait tué une première fois pour de l’argent. Par la suite, il avait commis plusieurs meurtres sans autre mobile que la nécessité de se protéger. Il n’éprouvait pas une once de culpabilité et rejetait la faute sur ses victimes.

« Les gens sont responsables de leur sort. Ils font n’importe quoi, au mauvais moment, au mauvais endroit, soit par maladresse, soit parce qu’ils surestiment leurs forces, ce qui revient au même. »

Les yeux mi-clos, il avala une nouvelle gorgée. L’alcool commençait à lui imbiber le cerveau et il eut un sourire de guingois.

« Pauvre Tony ! »

Bernard considérait que le fait d’avoir supprimé Tony Rouvas, un critique grec rencontré au hasard de ses nuits parisiennes, pour s’emparer de son carnet de notes, était la meilleure chose qui lui soit arrivée1. Dans un sens, ç’avait été son crime le plus utile, puisqu’il lui avait apporté la notoriété dont il jouissait aujourd’hui. Si Tony ne l’avait pas accusé de vol d’idées, il serait encore de ce monde, or il n’avait pas eu cette sagesse et Bernard n’avait pas pu laisser passer ça. Comme quoi, la victime insuffle à son assassin l’idée de sa propre mort, pensa-t-il, après quoi il classa cette méditation dans ce qu’il appelait ses « cogitations profondes ».

Environ un an après la disparition de Rouvas, Bernard avait épousé Dora. Il s’était établi dans la capitale grecque et quelques semaines plus tard, par le plus grand des hasards, il avait croisé la sœur du défunt dans une soirée. Électra Rouvas avait besoin d’argent. Bernard lui avait proposé un marché, et la jeune femme avait accepté de lui vendre un manuscrit de son frère. Six mois plus tard, Bernard avait publié sous son nom un traité sur l’art classique grec. Voilà comment il était devenu critique d’art. Il avait poussé le vice jusqu’à dédier son livre à Tony.

En y repensant, il coula un regard oblique vers le Macintosh sur lequel il avait tapé les annotations de Rouvas. Paru chez un grand éditeur français dans une collection de beaux livres, l’ouvrage lui rapportait un gros paquet de droits d’auteur chaque année, un revenu modeste comparé à la rente généreuse que Marcos Doukas versait à sa fille Dora et qui permettait au couple de mener grand train.

Il s’en était très bien tiré, malgré les soupçons qui, périodiquement, avaient pesé sur lui, conclut-il. Dans ses rêves les plus fous, l’ancien petit dealer n’avait jamais imaginé qu’il épouserait une femme superbe, qu’il roulerait sur l’or, ou qu’il vivrait à Kolonaki, le quartier le plus chic d’Athènes, une somptueuse enclave recelant des restaurants élégants, des bars branchés et des boutiques hors de prix.

Bernard s’enfonça un peu plus dans le canapé et ferma les yeux. Alors pourquoi n’était-il pas heureux ? se demanda-t-il. Il se rendit compte qu’il éprouvait comme un manque, la nostalgie de sa vie passée, de ses aventures du temps où il tirait le diable par la queue.

Hé, attends ! Je m’ennuie ! Je m’emmerde !

Il rouvrit les yeux, écrasa son mégot dans un cendrier Murano, puis focalisa son attention sur Emmanuel. Celui-ci posa son verre vide sur une table basse en bois doré et marbre de Paros. Avant cela, il essuya la condensation sur les parois de cristal avec un mouchoir propre. Bernard l’avait déjà vu accomplir cette espèce de rituel : essuyer des objets, replier et empocher le mouchoir, se passer une lingette désinfectante sur les doigts. Il attendit le passage de la lingette pour relancer la conversation :

— Tu as pensé au titre de ta saga ?

Emmanuel repoussa légèrement le verre de manière à le recentrer sur le napperon dont il lissa soigneusement le feston en dentelle, avec une expression concentrée.

Bernard insista :

— Le titre est important. Hé, tu sais quoi ?

Oh, la ferme !

— J’ai commencé à écrire un roman, moi aussi, continua-t-il à brûle-pourpoint, incapable de s’arrêter.

Emmanuel leva le regard d’un air surpris.

— Vraiment ? Tu laisses tomber l’art grec ?

Bernard lui sourit. Si seulement il arrivait à l’intéresser !

— Non, mais j’ai envie de m’amuser. Comme tu sais, je collectionne les faits-divers. Je découpe des reportages dans différents journaux, français, anglais ou grecs. Je dispose déjà d’une solide documentation.

Il ignorait pourquoi il avait commencé cette collection. Depuis quelque temps, les faits-divers constituaient sa nouvelle marotte. Les notes de Rouvas étaient épuisées et Bernard éprouvait le besoin de créer quelque chose par lui-même. Il caressait le projet d’écrire un essai intitulé Ces assassins qui vivent parmi nous. Sa grande idée de départ consistait à démontrer que presque tout le monde comptait au moins un meurtrier parmi ses relations.

— Quoi ! Un polar ? s’enquit Emmanuel.

Il paraissait amusé.

— Je n’en sais encore trop rien. Ce sera l’histoire d’un crime impuni en tout cas.

— Mmh, je vois. Le fameux crime parfait.

Bernard alluma une Dunhill, s’emplit les poumons de fumée.

— Je sais, c’est un sujet bateau, reconnut-il.

— Il n’y a pas de sujet bateau en matière de littérature. Autant réduire Roméo et Juliette à un inextricable imbroglio d’amour contrarié… Non ! Tout dépend de la forme, de la façon dont tu mèneras ton intrigue. La forme déterminera s’il s’agit d’un thriller ou d’une tragédie grecque… Pardon ! Tu permets ?

Emmanuel fonça sur un buste en bronze et le frotta avec son mouchoir afin d’éliminer une poussière imaginaire.

Ayant regagné sa place, il reprit :

— Tu as raison pour le titre. Il faut qu’il soit accrocheur.

Bernard se mit à rire, ravi d’avoir réussi à attirer l’attention d’un grand écrivain.

— Hé, attends ! Je ne suis même pas sûr que je suis capable de concocter une fiction. Ça m’est venu comme ça, l’autre soir.

— Tu y arriveras, mon vieux. Tu as beaucoup d’imagination.

— Si jamais je ponds quelque chose, tu voudras bien le lire ?

— Bien sûr ! Tu m’envoies ton texte par e-mail, et tu auras ma réponse dans la journée… Je veux même bien écrire ta préface, à condition que cela me plaise, bien sûr.

— Bien sûr.

— En période d’écriture, on se sent particulièrement vulnérable. On doit se soutenir, Bernard.

— Tope là !

Ils se tapèrent dans la main en rigolant, comme deux adolescents hilares. Dans l’excitation du moment, Bernard s’écria :

— Tu es la seule personne à qui j’en ai parlé. Sois gentil de ne pas ébruiter la nouvelle. J’aurais trop honte si je fais un four.

— Ne t’inquiète pas, dit Emmanuel. Cela restera un secret entre nous, un de plus.

Bernard fronça les sourcils.

Pourquoi un de plus ?

Soudain, il se figea. Deux ans auparavant, par une nuit printanière, Bernard se trouvait sur la terrasse de cette même maison, côté ouest. Il était en train de faire passer par-dessus la balustrade Alexis Valtinos…2 La scène défila dans son esprit aussi nettement que si elle se déroulait au présent, si bien qu’il cligna des yeux à plusieurs reprises. Valtinos était un flic grec ; il semblait sur le point d’élucider une curieuse série de meurtres. Ses soupçons pesaient sur Bernard, leur premier entretien avait failli tourner à la catastrophe, mais le jeune Français s’en était sorti à bon compte. La chute mortelle du policier passa pour un accident.

Il se revit sur la terrasse sombre. Avant de passer à l’action, il avait pris la précaution d’éteindre le plafonnier afin de plonger le lieu du crime dans l’obscurité. Dans le salon éclairé, des gens, des invités. Marcos Doukas célébrait ses soixante-cinq ans entouré de Réna, sa fiancée, de ses amis, de ses proches. Emmanuel faisait partie de la fête. Il se tenait face aux portes-fenêtres qui donnaient sur l’Acropole illuminée et… Se pouvait-il qu’il ait aperçu quelque chose à travers la vitre ? La réponse vint aussitôt : sans aucun doute ! Emmanuel avait vu. Il savait qui il était, ce qu’il avait fait, et il n’avait pas soufflé mot. Mieux encore, il renouvelait son engagement à ne pas le dénoncer.

Au comble de l’émotion, Bernard éprouva le furieux besoin de se faire un rail. Il se contraignit à rester assis.

— Okay, dit-il en risquant un sourire. Ce sera notre secret. Je savais que je pouvais compter sur toi, Emmanuel.

Bernard considérait l’épisode Valtinos comme son dernier dérapage. Aujourd’hui, pour rien au monde il ne sortirait de la légalité. Son regard accrocha celui de son beau-frère, grave, solennel.

— À charge de revanche, ajouta-t-il, aussi sérieusement que s’il prononçait un serment. Si un jour tu as besoin de moi, n’hésite pas à me demander de l’aide.

« Je ne tuerai plus, pensa-t-il en même temps avec ferveur. Je maîtriserai mon côté impulsif. J’écrirai des romans. Je ne commettrai plus que des meurtres virtuels. »

1. voir Mauvais sort

2. voir Mauvais sort

La parole est donnée à cette femme

(Pandore), non pour dire la vérité et

exprimer ses sentiments, mais pour

camoufler ses émotions.

J.P. Vernant, L’Univers, les Dieux, les Hommes.

Emmanuel n’eut pas le temps de répondre. La porte s’ouvrit et Dora entra dans la pièce. Elle portait une robe ivoire à pois jaunes, des escarpins noirs en daim. Les vagues lustrées de ses cheveux lui balayaient les épaules.

On ne pouvait la regarder sans tomber aussitôt sous son charme. Bernard avait déjà remarqué la convoitise qui faisait briller les yeux des autres hommes quand ils entraient ensemble quelque part.

— Ah, Dora, te voilà ! Où étais-tu ? demanda-t-il.

Elle se mit à parler en grec :

— Oh, j’ai eu une journée bien remplie : shopping avec mon amie Athéna, pause-café au Grand Bretagne, séance chez le coiffeur.

Elle alla embrasser son mari, puis se tourna vers son frère qui s’était levé pour l’accueillir.

— Comment vas-tu, Manolis ? s’enquit-elle en l’appelant par son diminutif. As-tu passé une bonne nuit ?

— J’ai somnolé une heure ou deux.

Dora s’esclaffa.

— Tu réfléchis trop ! Moi, je dors comme un bébé. Elle sourit à Bernard : alors ? Vous avez refait le monde ?

Bernard lui rendit son sourire ; il était toujours ravi de la voir. Sa jeune et jolie épouse avait le don de détendre l’atmosphère. Gaie, d’humeur égale, facile à vivre… Et si prévenante ! La veille au soir, avant d’éteindre sa lampe de chevet, Bernard lui avait dit qu’il aimerait passer l’après-midi seul avec Emmanuel et Dora avait attendu jusqu’à la tombée de la nuit pour apparaître.

— On a refait le monde de la littérature, répondit-il. Tu arrives juste pour l’apéritif, ma chérie.

Il consulta sa Rolex qui affichait 20 h 30 et songea qu’ils avaient tout leur temps pour aller dîner quelque part. Bernard avait adopté sans difficulté les habitudes des Athéniens : petits-déjeuners copieux, déjeuners sur le pouce et dîners tardifs. Dora s’assit avec grâce sur le canapé. Elle croisa les jambes, ce qui fit remonter sa jupe satinée sur ses cuisses minces et hâlées.

— Je veux bien un peu de champagne. On va souper au cap Sounion, après ?

— Excellente idée, dit Bernard.

— Impossible, objecta Emmanuel en même temps. Ce soir, je repars à Melbourne.

Sa sœur battit des cils.

— Non, déjà ? Mon Dieu, on ne voit pas le temps passer ! Et papa qui revient demain des États-Unis avec Hélène ! Il sera déçu de te manquer de si peu.

Hélène, blonde comédienne, avait succédé à Réna, blonde hôtesse de l’air, qui avait remplacé Miranda, blonde meneuse de revue.

— Déçu ? Tu rigoles ! Tu sais bien que nous sommes à couteaux tirés, Pandora !

La jeune femme esquissa une grimace et les commissures de ses lèvres tombèrent. Elle détestait son prénom qu’elle trouvait old fashion, mais Emmanuel enchaîna sans prêter attention au regard d’avertissement que lui lança son beau-frère.

— Je n’ai pas envie de me soumettre aux faux-semblants de la haute société athénienne ! Pas plus que de subir des leçons de morale à cause de cette vieille histoire… Surtout pas de la part de quelqu’un d’aussi immoral que notre cher p…

Dora l’interrompit en levant la main.

— Ça va, ça va, on oublie !

Elle possédait une faculté d’oubli hors du commun, évacuait tous les sujets susceptibles de ternir sa bonne humeur. Bernard avait noté qu’elle n’évoquait jamais Jason, son fils d’un précédent mariage. Le petit garçon avait sept ans. Depuis l’âge de cinq ans, il était pensionnaire dans une institution pour handicapés mentaux au Canada. Mayia, la sœur aînée de Dora et d’Emmanuel lui rendait parfois visite, alors que sa propre mère ne demandait jamais de ses nouvelles. Bernard regarda le visage lisse de Dora. On dirait qu’elle a fait une croix sur ce gosse. Oh, pas par méchanceté, certainement pas, encore que nul ne pouvait savoir ce qui passait par la tête de Dora, ni à quoi elle pensait, si toutefois elle pensait à quelque chose en dehors de son bien-être et de son confort personnels.

Comme chaque fois que Jason lui revenait en mémoire, il ressentit une chaude émotion lui nouer la gorge. Enfant des rues, né de parents inconnus, Bernard devait son nom à une plaque commémorative placardée sur le mur de l’immeuble délabré devant lequel sa mère l’avait déposé, alors qu’il était âgé seulement de quelques jours. « Guy Delvaux, résistant, mort pour la patrie à dix-huit ans, le 15 octobre 1943, sous les balles de la Gestapo. » Une clocharde qui fouillait dans les poubelles avait découvert le nourrisson le 23 janvier 1979, jour de la Saint-Bernard, et les services sociaux l’avaient appelé Bernard Delvaux.

Bernard s’éclaircit la gorge. Il ne pouvait s’empêcher de comparer sa propre enfance misérable, de foyer d’accueil en maison de redressement, à celle de Jason Doukas. Il imaginait l’enfant derrière une fenêtre en train de se taper la tête contre les barreaux de fer, seul au monde, au milieu d’étrangers en blouses blanches, munis de seringues remplies de sédatifs.

Pauvre petit prisonnier ! Pauvre bébé abandonné !

Ravalant ses larmes, il prit un quart de Roederer dans le seau à glace étincelant, fit sauter le bouchon, servit une coupe à sa femme. Ensuite, il se prépara un quadruple scotch avec des glaçons.

— Stin iyia mas, dit-il aimablement, portant un toast à leur santé. Emmanuel, à tes succès et à notre préface.

Dora ne demanda pas « quelle préface ». Elle ne posait jamais de questions. La conversation se poursuivit en français par égard pour Bernard, qui se sentait plus à l’aise dans sa langue maternelle. Les Doukas parlaient plusieurs langues qu’ils mélangeaient volontiers, si bien qu’au début, le jeune Français s’était senti perdu. Depuis, il avait accompli des progrès spectaculaires en grec et avait considérablement amélioré son anglais… C’était déjà pas si mal.

Il essaya de rassembler ses idées, pendant que Dora parlait pour ne rien dire et qu’Emmanuel faisait semblant de l’écouter. Au bout d’un moment, ce dernier se leva.

— Excusez-moi, il faut que je me sauve. Je dois rencontrer un ami avant de partir pour l’aéroport. Je vous souhaite une bonne soirée, à tous les deux.

Il fit la bise à sa sœur. Son regard mélancolique croisa celui de Bernard et ses lèvres pleines dessinèrent un semblant de sourire.

— Moires, murmura-t-il. Il prononça Mires, à la manière grecque. Les dispensatrices du sort te fourniront, je crois, un bon titre.

— Mais oui ! s’enthousiasma Bernard. Les trois sœurs fatidiques. Ça marche.

Ils s’étreignirent brièvement, puis Emmanuel tourna les talons.

Sitôt qu’il fut sorti, Dora haussa les sourcils. Bernard s’attendit à ce qu’elle dise : « Vous en faites, des mystères », mais à la place, elle déclara :

— Il ment !

— Je te demande pardon ?

— Manolis nous a menti. Il n’a aucun ami à Athènes, pas plus qu’en Australie ou ailleurs. Alors, quand il raconte qu’il doit voir quelqu’un avant de partir pour l’aéroport, je n’en crois pas un mot.

— Il a peut-être un rendez-vous galant ? suggéra Bernard.

— Alors là ! pouffa Dora. Mon frère se méfie des femmes depuis…

Elle n’en dit pas plus et prit une minuscule gorgée de champagne. Bernard se demanda « depuis quand ? » Depuis cette « vieille histoire » qui se trouvait à l’origine de la rupture entre Emmanuel et son père ? Marcos Doukas professait une véritable adoration pour Cyril, son fils cadet, un adolescent gâté pourri issu d’une union plus récente. Vis-à-vis d’Emmanuel, il ne manifestait aucune affection, seulement de l’hostilité. Certes, il y avait eu ce procès, un scandale que les Doukas avaient réussi à étouffer, mais… Bernard réprima un bâillement. Il était trop soûl pour réfléchir et de toute façon, cela n’avait aucune importance. Lui-même avait trouvé une famille auprès des Doukas. Il essayait d’entretenir de bonnes relations avec tous les membres du clan. Et tout le monde l’aimait bien à part son beau-père qui ne lui témoignait pas une grande sympathie. Le magnat n’appréciait que très moyennement ce gendre issu d’un milieu social moins élevé que le sien et encore, il avait gobé l’histoire selon laquelle Bernard était fils de notaire. Le père de Dora lui reprochait son manque de métier précis. À ses yeux, l’art ne pouvait être qu’un passe-temps. Marcos incarnait le prototype de l’homme d’affaires grec, cosmopolite, raffiné or, sous le vernis, il devait cacher un esprit étriqué. Un… Comment Emmanuel avait-il dit déjà? Une âme mielleuse ? Frileuse !

— Pourquoi sont-ils fâchés ? demanda-t-il.

Il s’assit sur le canapé à côté de Dora, la prit dans ses bras et huma son parfum.

— Ton père et Emmanuel, précisa-t-il.

— Oh, à cause d’un malentendu stupide. Si Manolis acceptait de présenter ses excuses à papa, celui-ci lui pardonnerait.

— Quel genre de malentendu ? Un différend financier ?

Périodiquement, Marcos menaçait de supprimer les pensions de ses filles, de ses ex-femmes ou de ses maîtresses.

— Je ne veux pas en parler ! répondit Dora. Tu sais bien que je n’aime pas me rappeler des choses tristes.

— Allez, ma puce, un petit effort. On n’en reparlera plus jamais, promis juré.

— Manolis a fait une grosse bêtise quand il avait quatorze ans et papa lui en a voulu terriblement.

Bernard gloussa.

— Quand il avait quatorze ans ? Il a couché avec la bonne d’enfants ou quoi ?

— Il n’a pas couché avec la bonne. Dora émit un soupir. Il l’a violée ! Et ensuite, il a fallu acheter le silence de cette fille et de sa famille. C’est John Doukas, notre oncle d’Australie, qui s’est chargé des négociations. Je n’en sais pas plus, j’étais trop jeune à l’époque.

— Il a violé la bonne ? À quatorze ans ?

— On oublie maintenant.

Bernard sentit sa mâchoire se décrocher.

— Nom d’un chien, c’est vrai ? Est-ce qu’elle avait des preuves ?

— Chéri, je t’en prie. J’ai dit, on oublie.

— Et le procès ? Il n’est pas si vieux que ça, le procès.

— Rien à voir. Écoute, Bernard, tu m’as promis de ne plus jamais en reparler. Emmanuel est bizarre. On ne sait jamais comment il va réagir. Finalement, je suis contente qu’il reparte ce soir. Cela nous permettra de dîner en amoureux. Maintenant, s’il te plaît…

— On oublie, dit-il.

Mais lui, il n’oublierait pas. Bernard absorba plusieurs gorgées d’affilée, l’œil vague. Ainsi ce texte, cet Orpheo, n’était pas si anodin.

— Tu as l’air ailleurs, dit-elle.

Il se tourna vers sa femme, l’entoura de ses bras.

— Je suis là, ma chérie. Et je pense à notre dîner. Je vais réserver deux couverts à ton restaurant préféré, avec vue sur le temple de Poséidon. Vingt-trois heures, ça te va ?

— Ce sera parfait. Andronikos nous emmènera et nous ramènera. Ainsi, tu n’auras pas à conduire, agapi mou.

Ça voulait dire « mon amour » et Bernard sourit à ce mot tendre dont Dora se servait avec parcimonie, comme pour ne pas l’user.

— Sinon, à quoi ça sert d’avoir un chauffeur à domicile ? sourit-il.

Il se pencha vers elle pour l’embrasser, mais elle détourna la tête.

— Fais attention à mon rouge à lèvres.

Bernard n’insista pas. Il se redressa et mit le cap sur la table roulante pour se servir son énième scotch de la soirée. Il était ivre, mais son cerveau fonctionnait à cent à l’heure. Emmanuel avait dit ce sera notre secret, un de plus. Soudain, ces deux petites phrases acquéraient tout leur sens. C’était une déclaration de complicité, d’inconditionnel soutien. Il éclusa un tiers de son scotch d’une traite, puis attrapa la bouteille de Johnny Walker pour rajouter une rasade dans son verre.

— J’ai fait une confidence à ton frère, dit-il, le dos tourné.

— Vraiment ?

— Je lui ai dit que je voulais écrire un roman.

Dora baissa les yeux sur ses mains qu’elle tenait devant elle, les doigts écartés afin d’inspecter son vernis à ongles d’un rouge brillant.

— Ah bon ?

— Ce n’est qu’un projet… L’idée générale a beaucoup intéressé Emmanuel, à tel point qu’il m’a proposé d’en écrire la préface.

Il pensa à cette gageure qu’il risquait de perdre, après quoi il décida d’y consacrer toute son énergie.

— Super ! fit Dora. Du moment que ça t’occupe.

Ayant posé sa coupe, elle se leva en déclarant qu’elle allait prendre un bain et se changer.

— À tout à l’heure, Bernard. N’oublie pas de réserver.

La porte se referma.

Le jeune homme resta un long moment avachi sur le canapé, le verre à la main, une cigarette au coin des lèvres. Les volutes de fumée s’effilochaient dans l’air jusqu’à n’être plus qu’une brume grise. Bernard piqua du nez, la cigarette tomba et lorsqu’il rouvrit les yeux dans un sursaut, il vit un trou fumant dans le velours bleu pâle du canapé.

— Merde, merde, merde !

Il saisit un coussin en satin, le jeta sur le trou, puis écrasa la cigarette dans le cendrier débordant de mégots. Ensuite, il passa dans le cabinet de toilette attenant, ouvrit le robinet en grand et s’aspergea abondamment le visage d’eau froide. Enfin, il se regarda dans le miroir qui surmontait le lavabo de marbre blanc.

— J’ai une bonne, une excellente nouvelle, annonça-t-il à son reflet, qui ricana. On va écrire un roman, vieille branche ! Peut-être un thriller, à moins que ce soit quelque chose de tragique, tout dépendra de la forme. Je n’ai pas encore le sujet, mais quand je l’aurai trouvé, j’essaierai de tricoter une intrigue ingénieuse, voire haletante… Emmanuel me fera la préface, tu le savais ?

Il ressortit, alluma son ordinateur, commença à gamberger. Pendant que l’écran lançait une lueur bleu vif, il étala une grosse ligne de coke sur le bureau en acajou et la sniffa à l’aide d’une paille en argent. En trois secondes, la poudre magique embrasa ses neurones. Il saisit la souris pour ouvrir un nouveau dossier, tapa son nom, Bernard Delvaux, le titre, Moires et… plus rien.

À toi, gros malin !

Rien ne vint. Bernard scruta l’écran si intensément qu’il se mit à larmoyer. Il n’avait pas l’ombre d’une idée ce qui, à ce stade, pouvait paraître normal. Il fit craquer les articulations de ses phalanges, posa les doigts sur le clavier tel un pianiste. Toujours rien.

Demain sera un autre jour, pensa-t-il avec légèreté.

Il se rendit compte tout à coup qu’il ne s’ennuyait plus. Alors, ses lèvres s’arrondirent et il se mit à siffloter La Vie en rose avec entrain.

Dans l’Hadès, un seul son s’y faisait entendre,

celui du lent et paisible Léthé, le fleuve de l’Oubli

dont les eaux murmurantes incitent au sommeil.

Devant la porte, fleurissaient des pavots.

Édith Hamilton, La Mythologie.

Région parisienne, mai 2005.

Xi-Yang ne sentait plus son corps. Elle planait. La première fois que l’aiguille s’était enfoncée dans son bras, elle avait poussé un cri de surprise. Ensuite, un orgasme fulgurant l’avait terrassée et plus tard, les trois Dames qui dirigeaient le business lui avaient expliqué que cette sensation s’appelait flash. Tous ceux qui l’éprouvent une fois deviennent dépendants à tout jamais, mais Xi-Yang l’avait compris trop tard. Elle se serait damnée pour se procurer la dope, sauf qu’à chaque piqûre, il fallait augmenter la dose si elle voulait atteindre le même résultat : le flash, suivi d’une remarquable absence d’émotion ou de douleur, rien, nada, le néant.

Aujourd’hui Paris, demain Londres, Amsterdam ou Barcelone, songea-t-elle. Les Dames ne restaient pas plus d’un an au même endroit et de toute façon, où qu’elles aillent, les hommes demandaient la même chose, les différentes prestations sexuelles suivant le prix qu’ils voulaient mettre.

Xi-Yang faisait entre trente et cinquante passes par jour. Elle était droguée jusqu’à la moelle, comme Irina, sa copine russe, et comme les autres putes qui travaillaient à la chaîne dans des camionnettes stationnées dans le bois, sous la surveillance rapprochée des Dames. Celles-ci appartenaient au gang des Trans… Xi-Yang avait d’abord compris « transe » avant de deviner la véritable signification de ce mot. Les Dames n’étaient pas des dames !

Xi-Yang retint un sourire. Elle avait déjà vu des garçons se déguiser en femmes à la fête du Nouvel an chinois. Oui, mais en Chine, ces jeunes gens étaient suffisamment efféminés pour créer l’illusion, alors que chez les Dames, certaines particularités trahissaient leur véritable sexe. Elles étaient bâties comme des armoires à glace, avec de grands pieds, de grosses mains et des pommes d’Adam proéminentes, sans compter qu’elles n’étaient plus de la première jeunesse.

La nuit tombante enveloppait les contre-allées d’un sombre linceul. Xi-Yang cala ses fesses contre la carrosserie luisante d’humidité et gratta une allumette pour allumer une clope. Elle sentait sous elle les vibrations du véhicule, pendant qu’Irina s’activait à l’intérieur avec un client.

Les camionnettes s’alignaient sur un chemin forestier, derrière un rideau de marronniers et de bouleaux, et portaient des numéros de un à vingt. Chacune servait de piaule à deux filles. Quand l’une d’elles travaillait, l’autre arpentait le sous-bois. Si un client se présentait, elle lui faisait la causette en attendant que la place se libère. Et pendant ce temps, les Trans, tapies dans une Range Rover noire, sirotaient de la tequila en grillant des joints et en veillant à ce que tout se passe dans l’ordre. En cas de besoin, elles jaillissaient de la grosse bagnole et chargeaient. Alors, les clients récalcitrants, violents ou mauvais payeurs, se calmaient aussi sec.

En repensant aux Trans, Xi-Yang hocha la tête. En dépit des artifices, les hommes occidentaux n’arriveraient jamais à égaler la grâce féminine, se dit-elle. Tandis que les éphèbes d’Extrême-Orient aux visages imberbes et aux corps soigneusement épilés parvenaient à tromper leur monde. Au souvenir de son pays, elle sentit ses rétines s’embuer. « Tiens ! Je peux encore pleurer ! » s’étonna-t-elle.

Un fixe arrangerait immédiatement cet égarement.

La Chinoise descendit dans le talus, sous un chêne vert. Elle pêcha dans son sac le garrot, puis la seringue déjà remplie. Lorsqu’elle remonta sur le chemin de terre battue, elle avait les yeux secs.

À Shandong, elle avait une famille, un mari, un enfant. Elle ignorait lequel de son père ou de son mari l’avait vendue aux Trans pour mille dollars quand elle avait seize ans. Aujourd’hui, elle en avait dix-huit, mais on lui en donnerait trente. Peut-être ne le saurait-elle jamais. Mais les images qu’elle vénérait, sa mère priant le Bouddha, son bébé paisiblement endormi dans son berceau, sous la moustiquaire, s’estompaient comme des rêves au réveil, à mesure que la drogue répandait l’oubli dans ses veines.

Les suspensions de la camionnette numéro dix-neuf qu’elle partageait avec Irina s’immobilisèrent. Le hayon fut soulevé d’une poussée, libérant une ombre qui disparut dans la nuit. La silhouette sculpturale de la Russe se découpa dans le carré lumineux d’une lampe à gaz. Xi-Yang lui passa sa cigarette. Irina prit une taffe avant de scruter le visage creusé de son amie.

— Attention, amour, toi avoir yeux cernés, couina-t-elle. Si toi te piques trop souvent, toi devenir trop maigre.

— Je m’en fiche !

— Oui, mais si toi vieillir trop vite, trois Sœurs te revendre aux Albanais.

Irina avait baptisé les Dames ainsi, et en effet, celles-ci se ressemblaient au physique comme au moral. Elles s’entendaient bien avec leurs « filles » à condition que ces dernières filent doux. D’après Irina, les rares punitions que les Sœurs leur infligeaient, la pire consistant à les priver d’alcool, d’amphètes et d’héroïne, n’étaient que broutilles comparées aux sévices dispensés par les proxénètes albanais.