Le garçon qui ne voulait pas sortir du bain - Michaël Perruchoud - ebook

Le garçon qui ne voulait pas sortir du bain ebook

Michaël Perruchoud

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Opis

Quand la vengeance devient un sentiment positif...Pourquoi ce respectable père de famille est-il cueilli dans son jardin, un samedi après-midi par deux inspecteurs de police ? Son passé est-il celui d’un coupable ou d’une victime ? Ou se pourrait-il que les deux rôles se mélangent ?Une randonnée en vélo qui mène au pire, une asphyxie au gaz, un corps enterré à l’aube dans les montagnes, bornent le parcours d’un tueur qui ne se conçoit pas comme tel et qui ne rêve, au fond, que d’un petit-déjeuner en famille.Ce monologue haletant permet de creuser au plus profond de la vie d’un homme et de percevoir toute la vacuité de la vengeance. Un éclairage détonant sur les notions de bien et de mal et leur fragile frontière.Le garçon qui ne voulait pas sortir du bain est un roman noir aux rouages bien huilés et à la plume alerte.EXTRAITUn instant encore, je demeure immobile. Surpris d’être surpris. Cette visite impromptue, je m’y prépare depuis quatre ans, trois mois et une vingtaine de jours. Depuis qu’un petit compteur au fond de ma tête me répète avec entêtement que je ne suis qu’un prisonnier en sursis. Ma liberté ressemble à une suite d’instants volés que je m’efforce de savourer autant que je peux. L’arrivée de la police, je l’imagine à chaque fois que je me lève, pas vraiment comme une angoisse, plutôt à la manière d’une tradition ; une sorte d’entraînement mental. Je m’en suis imposé (est-ce que je contrôle encore quelque chose ?) une version chaque jour. Le bruit d’un hélicoptère, les chiens, les gyrophares parfois, une arme pointée sur moi pour me cueillir au réveil. Je m’efforce d’aller au bout de l’histoire, d’en inventer une autre, et une autre encore, jusqu’à en épuiser les possibles pour, le jour venu, me défendre en terrain connu.CE QU'EN PENSE LA CRITIQUEMichaël Perruchoud raconte avec force le combat du bien et du mal, l'impossible cohabitation, au sein du même être, de la victime et du coupable: "C'était fait, c'était arrivé, c'était irréparable." - J.A., La LibertéMais pourquoi avouer et surtout avouer quoi ? Superbement écrit, le roman tient tout entier dans cette question. - Roger Jaunin, VigousseÀ PROPOS DE L'AUTEURMichaël Perruchoud, originaire de Chalais, a vécu trois décennies et demie dans la cité de Calvin avant de s’établir à Fribourg. Auteur de huit romans (pour la plupart publiés aux éditions l’Age d’Homme) il est également cofondateur des éditions Cousu Mouche.Chanteur, compositeur, scénariste de bandes dessinées ou encore spécialiste de l’histoire du cyclisme, il brille par son éclectisme, mais surtout par sa capacité de travail et son refus de la facilité.

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Avril-juillet 2012Airolo-Copenhague

I

C’est Noémie, ma fille, qui est venue me chercher avec l’exquise candeur de ses huit ans. Elle a sauté au bas de la balançoire, elle a couru sur le côté de la maison, ses sandales battaient sur les dalles un rythme doux ; je me suis tourné vers elle. Il faisait beau.

– On a de la visite ?

Elle portait son adorable petite robe bleue, et sa frimousse aurait mérité d’être barbouillée de chocolat chaud. Elles sont, elle et sa sœur – là-bas près de la balustrade, son seau à la main, sérieuse comme une papesse, décidée à réaliser les plus beaux pâtés de sable de l’univers afin de me persuader de l’emmener en vacances à la mer –, les piliers de mon bonheur précaire et majestueux. Oui, je prévois des vacances et mon agenda est empli de cours de piano, de leçons de gymnastique, de visites au musée et d’attentes dans ma voiture, à tapoter des doigts sur le volant, pas même impatient.

Moi, l’ex-roi des bouges, des dérives avinées et des théories vouées au vide, moi l’hérétique assumé, l’âme vêtue de noir, remuant la tête au rythme d’un rock de cave enfumée, me voilà torse nu dans le matin, chez moi, au cœur de ma famille, chef de tribu presque apaisé, presque opulent.

Il fut un temps où passer un week-end casanier, sans surprise et sans amis, m’était presque intolérable. J’avais soif de rencontres, de discussions, un perpétuel besoin d’agitation. Aujourd’hui, mon petit clan me suffit. Je m’ébats dans un ordre fragile et précieux. Et j’y tiens, moi qui me jurais que jamais je ne m’attacherais à rien…

Quand j’ai entendu que le bruit de moteur s’arrêtait sur le chemin d’approche, presque en face de la maison, je n’ai au fond ressenti qu’un léger agacement. Je n’aime plus qu’on vienne me déranger le samedi.

– C’est la police pour toi, papa !

Pas inquiète pour deux sous, ma Noémie. Nous l’espérions insouciante, Katia et moi, vierge de nos complexes et de nos névroses et, jusqu’à présent, nous n’avons pas trop mal réussi. Elle repart légère à sa balançoire, insensible au coup de massue qu’elle vient de m’infliger. Je l’admire et j’ai peur.

Un instant encore, je demeure immobile. Surpris d’être surpris. Cette visite impromptue, je m’y prépare depuis quatre ans, trois mois et une vingtaine de jours. Depuis qu’un petit compteur au fond de ma tête me répète avec entêtement que je ne suis qu’un prisonnier en sursis. Ma liberté ressemble à une suite d’instants volés que je m’efforce de savourer autant que je peux. L’arrivée de la police, je l’imagine à chaque fois que je me lève, pas vraiment comme une angoisse, plutôt à la manière d’une tradition ; une sorte d’entraînement mental. Je m’en suis imposé (est-ce que je contrôle encore quelque chose ?) une version chaque jour. Le bruit d’un hélicoptère, les chiens, les gyrophares parfois, une arme pointée sur moi pour me cueillir au réveil. Je m’efforce d’aller au bout de l’histoire, d’en inventer une autre, et une autre encore, jusqu’à en épuiser les possibles pour, le jour venu, me défendre en terrain connu.

Et pourtant, ma main tremble un peu alors que je repose le marteau avec lequel j’accomplissais un je ne sais quoi d’essentiel et plaisant. Samedi, bordel, ils ne se dérangeraient pas un samedi si ça pouvait attendre.

La petite porte de derrière n’est fermée à clé que le soir. Je me faufile par le réduit, déplace un vieux cheval à bascule que je dois réparer, un lave-linge qu’il me faut mener à la cave et des cartons que je me jure d’ouvrir pour en classer le contenu – mais j’ai tendance à me plonger de préférence dans des activités inutiles et sereines, remettant à plus tard ce que je n’accomplirai peut-être jamais. Je referme soigneusement la porte qui communique avec le séjour, le strict minimum pour complaire à Katia qui me répète qu’un jour une des filles finira écrasée sous mon fatras.

J’ai toujours préféré passer par l’intérieur pour accueillir les invités, même les intrus, cela me semble plus poli, mais n’allez pas me demander pourquoi. Je me dirige d’un bon pas vers la porte d’entrée. Au passage, j’enfile une chemise qui traînait sur le dossier du canapé, que je boutonne à la hâte. Ils frappent déjà. Je ne prends pas garde à Katia qui demande à voix un peu haute ce qu’ils nous veulent, les flics, tout en allant se cacher parce qu’elle n’est pas présentable. Elle n’est jamais présentable pour les visites à l’improviste. Je grogne quelque chose dans sa direction, j’inspire un bon coup, et j’ouvre.

Ils sont deux sur le perron, en civil, mauvais signe, chemise, veston et pantalon de toile. Quand le soleil tapera plus fort, l’humidité gagnera le tissu. Je réprime une grimace dégoûtée. Le plus vieux a les favoris qui grisonnent, l’autre m’a l’air d’un bovin musculeux qui pourrait tout aussi bien travailler dans une société de protection qu’à la sortie d’une boîte de nuit. C’est le vieux qui mâche un chewing-gum alors que le jeune se tient les bras ballants le long du corps. D’instinct, j’aurais penché pour des postures inverses.

– Messieurs…

Je suis souriant, serviable, un brin contrarié qu’on vienne me déranger dans mon bricolage du week-end ; mais je n’ai rien à cacher. Tant qu’on ne déverrouille pas la porte du réduit, ma maison semble en ordre, comme ma vie. Je suis un citoyen actif, un entrepreneur, un bon contribuable, un parfait honnête homme. Ils me demandent si je suis bien moi et je réponds que c’est écrit sur la boîte aux lettres. Première erreur. Ça m’est sorti un peu vite et mon ton avait un je ne sais quoi de méprisant, peut-être un vieux réflexe adolescent qui impose de bouffer du poulet à toute occasion. Le même qui fait prononcer flic sur un petit ton de défi à une honnête mère de famille comme Katia. Je me rattrape illico.

– Qu’est-ce que je peux pour votre service ? Vous désirez un café ?

– Non, c’est gentil à vous…

Je n’ose imaginer combien d’hommes et de femmes le vieux a embarqué au cours de sa carrière, pas toujours avec des gants…

– Nous aurions besoin de vous poser quelques questions…

– À votre disposition.

– Pas ici… Il faudrait que vous nous suiviez.

– Maintenant ?

– Oui.

J’hésite à faire part de mon irritation… Je pourrais leur proposer de venir lundi matin, c’est honnête, non, lundi ?

– C’est pressant, dites voir…

(Mon ironie sonne faux, à tel point qu’ils ne se donnent pas la peine de me répondre.)

Ils savent qui je suis, ce que j’ai fait. La traque est terminée. Depuis le temps, j’avais fini par ne plus y croire. J’ai la gorge un peu sèche, mais je remarque avec plaisir que je ne tremble plus du tout. Je suis prêt. Ils attendent. Ils n’auront rien pour étayer leurs convictions. En tongs et en short, j’ose un vague sourire, comme pour déplorer mon aspect. Je le déplore d’ailleurs. Il n’y a qu’à ma famille que j’accepte d’offrir une version négligée.

– J’ai le temps de prendre une douche ?

Ils se consultent du regard. Le vieux, plus roué, plus expérimenté, plus gradé sans doute, prend sur lui de dire que oui, qu’ils m’attendent dans la voiture. Et moi, je me demande si je n’aurais pas dû protester un peu plus… À quel point se braque un innocent lorsqu’on lui piétine son week-end ? Ils ont assez d’expérience pour le savoir. Moi, pas. Je joue ma partition à l’aveugle. Je savais qu’il en serait ainsi, mais ça n’en est pas moins inconfortable. À propos de confort, je me dis que je serai mieux armé pour me défendre convenablement lavé, avec une bonne dose de déodorant et deux gouttes de parfum sur le torse. Je ne sais pas si les coupables puent la mauvaise conscience mais, dans le doute, la douche sera de mise.

La salle de bains, ce n’est d’ailleurs pas complètement gratuit. De là, je peux les observer sans qu’ils s’en doutent. Je referme doucement la porte derrière moi et, plaqué contre le mur, je jette un œil à la fenêtre. Parfait. Je pourrais presque lire sur leurs lèvres.

Apparemment, le vieux aime l’ombre et le renfermé : il s’attaque un nouveau chewing-gum, affalé sur le siège passager, vitre montée, en tapotant le tableau de bord ; tandis que son confrère, le veston sur l’avant-bras, attend, le buste immobile, avec des petites flexions de jambes, comme s’il s’efforçait de garder la forme.

– Qu’est-ce qu’ils veulent ?

Katia déboule. Je m’écarte un peu brusquement de mon poste d’observation, je sors une serviette propre de l’armoire, jette l’ancienne dans la panière à linge.

– Je n’en sais rien.

Elle entre dans cette salle de bains comme dans un moulin. Pour elle, la cohabitation inclut les lieux d’aisance ; qu’importe que je sois sous la douche ou sur les toilettes. Ça me heurte. Depuis toujours, il s’agit de la pièce où je me retranche, où je voudrais me barricader pour reprendre mon souffle. Elle le sait, mais il lui arrive souvent de faire semblant d’oublier. Je pose la main sur la poignée de la porte.

– Je dois faire vite. Ils m’attendent.

– Mais enfin, on ne convoque pas les gens comme ça, le week-end…

– Va le leur dire.

Elle grogne quelque chose que je ne comprends pas et je m’estime en droit de refermer. Je m’offre encore un petit coup d’œil pour constater qu’ils n’ont pas bougé. Ah, cette fenêtre, qu’est-ce que ma femme a pu emmerder l’architecte, quand j’y repense ; la hauteur, la distance par rapport au mur du fond, le système d’ouverture, tout était sujet à discussions. Entre gêne et admiration, je la découvrais pointilleuse, opiniâtre, renseignée ; elle avait pris le pouvoir sur la construction de notre maison, avec une étonnante dose de mauvaise foi. Gonflée et infiniment touchante.

J’aime ma femme, même si j’oublie de le lui dire et qu’elle déteste l’entendre. Cette union qui ressemble si peu à un couple idéal, à un couple tout court, me surprend encore par sa faculté à ne pas prendre l’eau dans la tempête. Je laisse mon esprit vagabonder quelques instants au fil des souvenirs. Je me sens bien à effeuiller ainsi des images qui n’ont pourtant rien de bien précieux, les instants routiniers d’une existence qui ne demandait rien d’autre. Je peine à me concentrer et à me mettre en mode survie. Il faut pourtant que je me reprenne, que je me prépare au combat.

Mes habits s’étalent par terre. Je compte jusqu’à trois pour que la température soit agréable, puis j’entre dans la cabine, droit sous le jet. À quoi ressemble une douche en prison ? Je préfère ne pas le savoir. Et puis, je n’y suis pas encore, en prison. Je me repasse la scène que je viens de vivre. J’essaie de l’analyser avec détachement. Objectif. Je retiens deux bons points pour moi. D’abord, ils attendent dans la voiture, sans même surveiller la maison… Ils n’imaginent donc pas que je puisse vouloir leur échapper, ce que je brûlerais de faire si ma fuite à cette heure n’avait pas le poids d’un aveu. Et puis, il y a le « c’est gentil à vous » du vieux que je garde précieusement à l’oreille. Je ne conçois pas un flic donnant dans une telle courtoisie face à un meurtrier présumé, double meurtrier de surcroît.

Peut-être cherchent-ils juste à m’amadouer, à faire tomber mes défenses, mais je pense plutôt qu’ils n’ont pas vraiment d’arguments, tout au plus un vieux témoignage qui refait surface (qui ? où ?). L’eau coule sur ma nuque. Ne pas conclure trop vite. Leur boulot consiste à me tendre des pièges. J’ai intérêt à rester campé sur cette innocence dont, au fil du temps, je suis presque parvenu à me persuader.

L’image qui m’est venue spontanément à leur arrivée, c’est la découverte du corps de Françoise Territet, les bergers allemands dans la pente, les scientifiques venus du plateau, essoufflés d’avoir trop marché, désorientés par la scène de crime, balançant des informations lacunaires à leurs supérieurs : impossible de poser un hélicoptère dans le coin ni même d’y faire venir une jeep. Et des prélèvements, quatre ans après…

Je ne vois pas ce qui aurait pu les mettre sur la piste. J’ai été le plus sournois, le plus obstiné des enquêteurs. J’ai analysé cent fois le moindre de mes gestes. Sans concession. Des erreurs, j’en ai commises, mais aucune d’entre elles ne me semble suffisante pour justifier cette visite matinale. Et c’est bien ce qui me perturbe… Je me demande quel invraisemblable éboulement aurait pu mettre Françoise Territet à jour… Mais je suis bien placé pour savoir qu’on n’est jamais à l’abri d’un mauvais concours de circonstances. Je repose le tube de shampoing.

Je me gargarise un instant à l’eau tiède, recrache. Sur un corps rendu à la terre depuis si longtemps, j’ai peine à croire qu’une trace qui ramène à moi soit encore exploitable. Que le dentiste de Françoise Territet puisse l’identifier, oui, je veux bien, que des recoupements ADN permettent de confirmer la chose, bien sûr, mais que l’on puisse aller plus loin dans les certitudes me surprendrait. J’ai pas mal potassé la question, pas à pas, sans en avoir l’air. Deux bouquins de référence sur les techniques policières ont pris place dans ma bibliothèque. Pas plus. Que cela puisse passer pour un intérêt légitime, pas pour une obsession malsaine. D’ailleurs, la bibliothèque familiale est débordante, éclectique, foisonnante, on y trouve de tout et du plus étonnant. Alors que je picore à mon rythme, Katia est une lectrice compulsive, incapable de vivre sans une pile de bouquins entamés sur sa table de nuit. Dès lors, mon engouement pour le crime a tout de l’insignifiante flammèche au cœur de cette encyclopédie hétéroclite.

Au gré de mes déplacements professionnels (on me demande parfois de m’exprimer sur ma conception du métier, ce que je fais bien volontiers au vu des sommes proposées), j’ai peaufiné mes connaissances. Lorsque je peux m’octroyer quelques heures de libre, je file dans un café Internet, en prenant garde de n’ouvrir aucune boîte e-mail et de ne pas laisser de trace. Je m’imagine qu’ils n’iront jamais fureter jusque-là, mais je préfère pécher par excès de prudence. Là, devant des écrans, en vidant des expressos à la chaîne, entre quelques douteux joufflus en training, j’ai décortiqué des articles scientifiques, des comptes rendus d’enquête et je me suis convaincu que les tueurs se font prendre par bêtise. Avec quelques précautions simples, on peut tenir les flics à l’écart.

(Apparemment pas, puisqu’ils sont là.)

L’envie me vient de rester immobile, un puissant jet d’eau chaude sur la nuque, jusqu’à ce qu’ils viennent me chercher. Je ferme les robinets, le jet s’éteint paresseusement et je ressens une sensation de froid en quittant la cabine. Je me sèche, un peu nauséeux.

Est-ce que leur venue passe forcément par la découverte de Françoise Territet ? (Je la cite et je la pense en entier, avec son nom de famille. Je ne me sens pas le droit à la moindre familiarité avec elle.) C’est, à mes yeux, la plus évidente et la pire des éventualités. Je descends l’escalier, le cheveu encore humide, mais à l’aise dans mes habits propres.

– Tu as fait une bêtise ? Une irrégularité dans tes comptes ?

Pour Katia, dégager des bénéfices revient de près ou de loin à se frotter à l’illégalité. Elle préférerait que je sois un salarié tranquille. Sa peur de l’argent m’a toujours amusé. J’essaie de sourire, je lui caresse la joue.

– Je ne sais pas. Peut-être que quelqu’un a piqué dans la caisse… Mais ne t’inquiète pas. Je t’appelle dès qu’on me dit quelque chose.

– On t’attend pour souper ?

Elle arrive presque à me faire pleurer. Un repas en famille, cette banalité se transforme comme par magie en Eldorado. Je ne sais pas si j’aurai encore le bonheur de m’asseoir à table avec eux, ne serait-ce qu’une seule fois. Je ne veux pas payer. Je sais qu’il s’agit de l’issue normale, morale, équitable, mais elle me paraît tellement injuste. Je ne me vois pas comme quelqu’un de mauvais. Je n’y arrive pas. Je suis pareil qu’avant, face à mon miroir comme au fond de mon crâne. Mon visage, mon corps, ma façon de réagir, de penser… Rien n’a changé. Le meurtre n’a, au fond, détruit en moi que quelques pauvres résidus de foi en un ordre naturel fait de justice et de repentir.

Je m’en veux, oui, bien sûr, souvent, à chaque fois que j’ai le malheur d’y penser, mais j’en veux encore plus au destin qui a conduit Françoise Territet dans ce garage où elle n’aurait jamais dû se trouver. Lui, je n’en parle pas. S’il n’y avait eu que lui, les choses seraient tellement plus simples.

– À tout à l’heure, les enfants !

Je passe par l’allée de dalles posées l’été dernier en me retenant d’aller embrasser les filles. Ce serait trop cérémonieux, ça attirerait l’attention du roublard au chewing-gum et peut-être même celle du Musclor de bas étage. La petite ne semble pas perturbée par mon départ, c’est Noémie qui court vers moi, et j’aurais préféré qu’elle ne le fasse pas. Ma fille et sa robe délicieuse.

– Tu as fait quelque chose de mal, papa ?

Presque la même question que sa mère, mais cette fois-ci, je ne peux pas me contenter d’un haussement d’épaules et d’une réponse à deux balles. Je maudis les flics qui m’observent alors que je m’accroupis.

– Pas que je sache. À part les spaghettis de la semaine passée…

Elle me regarde, interdite. Je souris…

– … Quand Maman est allée au théâtre.

Elle réfléchit, se souvient.

– Ceux qui ont fait une grosse boule qui colle ?

– Oui.

– Ah oui, ça c’était vraiment mal.

Elle rit. Je passe mon index sur sa joue et je lui dis :

– Je serai là ce soir pour ton histoire.

Et je vais tout faire pour qu’il en soit ainsi. Ne pas décevoir sa gamine, voilà une raison impérieuse de se battre. Je la borderai et je la regarderai s’endormir, voilà ma promesse à l’heure de refermer le portail.

– Je suis à vous, Messieurs. Pourriez-vous enfin me dire ce que…

– Montez. On vous expliquera là-bas.

Je monte, docile. Ils ne m’auront pas. Ils ne peuvent pas m’avoir. Je me suis entraîné à mentir, à ne laisser percevoir que ma vérité. Personne ne m’a fait cracher ce que je ne voulais pas dire. Personne. Depuis ma huitième année.

Et alors que je referme la portière en inspirant un peu fort, j’entends la voix de Noémie, un rien angoissée.

– Eh, papa, tu ne l’oublieras pas, mon histoire… Promis ?

II

Depuis l’arrière de l’immeuble où l’on faisait des courses de vélo dans la pente, le long du petit bois, ou à travers quand on était d’humeur téméraire, on pouvait prendre le large sentier qui longeait la route et menait au garage de Monsieur Barrioli. Le garage ne fonctionnait plus vraiment, mais Monsieur Barrioli réparait encore quelques vieilles voitures dans le quartier. Et quand il ne faisait rien, il restait accoudé à sa fenêtre, à l’arrière du bâtiment. C’est là qu’il nous voyait déboucher. Parfois, il nous faisait signe et disparaissait quelques instants dans sa cuisine pour chercher des biscuits ou un verre de sirop.

Il était là, une cigarette au bec, alors que je freinais au bas de la descente et que je m’apprêtais à faire demi-tour. Les biscuits, je les appréciais, mais je ne les quémandais pas. Maman m’avait dit que ça ne se faisait pas, qu’il fallait dire merci quand on me proposait quelque chose, et non merci quand ce n’était pas l’heure d’un repas ou que je n’avais rien fait pour mériter de récompense. C’est pour cela que je ne m’aventurais pas jusqu’à sa fenêtre, parce que je ne voulais pas vexer Monsieur Barrioli en refusant ses biscuits. Il semblait tellement heureux de nous en distribuer quand on passait avec les copains.

– Eh, mon garçon, viens voir un peu par ici !

Je me suis retourné vers lui, il me faisait signe, alors j’ai donné quelques coups de pédale dans sa direction. Je crois que j’ai su à ce moment-là qu’il n’était pas seul, que j’ai perçu une ombre derrière lui. Plus tard, quand je me planterai les ongles dans la peau dans l’espoir que ce ne soit pas vrai, que la douleur me réveille, j’en reviendrai précisément à cet instant. Comme pour me persuader que j’aurais dû comprendre quelque chose et foutre le camp. Sauf, qu’à huit ans, ça ne veut rien dire, un vieux monsieur qui vit seul et qui, un jour, n’est pas seul.

– Tu ne prends pas bien soin de ton vélo, dis voir !

J’ai freiné, j’ai mis pied à terre et j’ai demandé pourquoi.

– Ton pneu arrière, là, il est presque à plat.

J’ai regardé, je ne me rendais pas bien compte. Il ne me semblait pas qu’il soit tellement dégonflé, ce pneu. Mais Monsieur Barrioli devait savoir ce qu’il disait.

– Si tu roules comme ça, tu vas crever au premier choc. Allez, passe au garage, je vais t’arranger ça !

Je n’ai pas eu le temps de répondre qu’il avait déjà quitté sa fenêtre. J’ai fait le tour rapidement, debout sur les pédales. J’espérais qu’il n’en aura pas pour long, parce que Maman m’avait demandé de ne pas rentrer trop tard. Elle devait emmener Line à son cours de piano et elle n’aimait pas que je reste seul à la maison. Tu regardes n’importe quoi, des séries violentes, et après tu es tout nerveux. Il n’y avait que Myriam qui n’était pas obligée de la suivre, parce qu’elle était l’aînée et qu’elle ne faisait presque jamais de bêtises. Je freinai entre les deux vieilles pompes à essence et je tendis mon vélo à