La grande fugue - Ziska Larouge - ebook

La grande fugue ebook

Ziska Larouge

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Opis

Dans un espace culturel réputé de Bruxelles, Flagey, une violoniste est retrouvée tuée d'un archet planté dans la gorge...

À l’issue d’une répétition au Flagey, prestigieux espace culturel bruxellois, une musicienne est retrouvée morte sur la scène du Studio 4, son archet planté dans la carotide. La fantasque juge d’instruction Victoire Overwinning dépêche pour l’occasion son meilleur enquêteur, Gidéon Monfort, fraîchement sorti de convalescence après un tir qui l’a cloué dans un fauteuil roulant. Une occasion pour l’inspecteur principal de s’imposer face à son ennemi intime, le commissaire Poutrel, et de retrouver son coéquipier de toujours, André Mozard et ses bonnes manières d’ancien séminariste.

Accompagnez, dans ce polar 100% bruxellois, l'inspecteur Gidéon Monfort, son coéquipier et le chien Tocard dans une enquête trépidante et rythmée !

EXTRAIT

Wanda venait à bout d’une première demi-heure de déchiffrage, quand elle entendit Gabriel hurler. Doutant de ses oreilles – la musique la coupait du monde – elle demeura bras en l’air, comme le chef d’orchestre qui suspend le temps entre deux mouvements. Rêvait-elle?
Un second cri donna raison à son discernement. Elle ouvrit la porte et dévala l’escalier sans réfléchir, son violon à la main. Une forte odeur de peinture dérangeait ses narines. À l’évidence, Gabriel avait entamé la réfection de la cuisine, comme elle le lui avait prescrit. Sur le seuil, elle fut prise d’un élan de prudence et elle l’appela:
— Gabriel?
— Je suis là.
La voix de Gabriel était anormalement faible, même en tenant compte du battant clos. Wanda posa la main sur la poignée et ouvrit précautionneusement. Elle découvrit Gabriel, retranché entre le placard à balais et le radiateur, accroupi, ses bras repliés protégeant sa tête.
Dans la pièce, un pigeon affolé volait en tout sens, se cognant aux armoires et aux murs.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

Un grand et bon moment de détente, à tourner les pages sans y penser, jusqu'au dénouement. - Apo_lit, Babelio

À PROPOS DE L'AUTEUR

Bruxelloise, Ziska Larouge est une artiste touche-à-tout. Elle est l’auteure de plusieurs romans, dont Les Chaises musicales, qui prête vie à un groupe de rock, et Hôtel Paerels (coll. Plumes du Coq). Elle en a écrit les titres phares, qu’elle chante, accompagnée par son complice compositeur et arrangeur Ket Hagaha.

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Une enquête de Gidéon Monfort (et de son chien Tocard)

À ma chère Joëlle Goupe, amie,

relectrice et lectrice passionnée;

À mes enfants Colin et Nelson;

À ma famille et à ma f’amitié;

À Patrick;

À Annick, Isabelle et Line;

À Ket Hagaha;

À Zilbanum.

Clins d’oeil:

Au Flagey;

Au Belga;

À La petite Cascade…

À Estelle, Morgane, Antoine, André… et à tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, traversent ce roman.

Aux artistes…

Préambule

Si ce n’était l’expression de la musicienne étendue dans une mare de sang à même la scène du Studio 4, l’on aurait pu songer à une comédie. Dans le réel, nul n’aurait maintenu une telle grimace plus de quelques secondes.

Était-ce l’épouvantement du trépas ou l’image de son meurtrier (ou les deux?) qui gauchissait ainsi le visage de la belle et oppressait son regard?

Alors que son instrument brillait par son absence, l’archet, immoral, lui transperçait la gorge.

LUNDI

Chapitre 1

Quand on fait la connaissance de Wanda, 1er violon d’un quatuor à corde, et qu’on découvre son étrange personnalité et son rapport aux autres.

Comme tous les jours, les voisins avaient réveillé Wanda. Plus précisément leur radio, qu’ils avaient coutume de faire hurler dès six heures quarante-cinq, sur une station défendue par une armée d’animateurs bas de plafond, assurément, à les entendre hurler de rire à leurs propres vannes, dont Wanda ne percevait, fort heureusement, que la sonorité.

Sans doute oubliaient-ils ainsi leur manque de sommeil.

Au début, Wanda était en rage. Elle avait toujours été une grande dormeuse, couchée et levée tard, comme c’est souvent le lot des artistes. Puis, elle avait pris goût à ses levers matinaux, qui lui permettaient, une fois ses voisins partis au travail – elle ne savait dire lequel, elle ne les avait jamais rencontrés –, d’aller déguster son premier café dans son minuscule jardin, après sa prière et avant d’aller répéter.

Seuls les jours de pluie la voyaient déroger à cette habitude pour trouver refuge, avec sa tasse fumante, près de la fenêtre – ouverte – de sa cuisine. Et encore, car elle avait déniché dans une friperie, une cape à visière, qui tenait plus d’une toile de tente que du vêtement, et qui la couvrait de la tête aux pieds tout en la maintenant au sec. Dessous, par temps frais, elle superposait les pull-overs.

Ce matin-là, il y avait un ciel bas et une lumière blafarde qui sentaient la rentrée à plein nez. Rentrée scolaire, professionnelle, académique ou artistique, à chacun la sienne.

Wanda soupira. S’étira. Elle s’occuperait plus tard de la pile de partitions à déchiffrer qui l’attendait sur sa table de chevet. Elle avait coutume de dormir nue et elle étendit le bras pour attraper son peignoir en éponge, extra large, noir. «Quelle idée, un peignoir noir!»avait observé Alexis la première fois qu’ils avaient couché ensemble. «Le noir, c’est joli si c’est de la soie ou de la dentelle, mais là…».La réflexion de son amant avait assuré Wanda qu’elle ne l’aimerait jamais. Et c’était précisément pour cette raison qu’elle avait accepté de le revoir et qu’elle venait d’acquiescer, après quelques mois de relation, à sa demande en fiançailles.

Il lui avait téléphoné la veille, juste avant qu’elle entame son rituel du coucher, debout, les mains jointes devant le miroir de la chambre. Encore un usage dont il se moquait gentiment, mais elle n’en avait cure. Depuis l’adolescence, ses petites manies lui avaient évité de commettre le pire. Cela, bien sûr, il l’ignorait.

— Wanda?

— Oui?

— C’est Alex.

— Oui.

Alexis commençait chacune de leurs communications téléphoniques en la nommant, comme pour la réassurer qu’il s’adressait bien à elle. Ensuite, il se présentait. Peut-être s’agissait-il là d’une déformation professionnelle – Alexis traquait les investisseurs dans le monde entier pour une grosse boîte de production cinématographique –, et Wanda s’en agaçait, sans jamais le lui avoir avoué.

— Wanda… Tout va bien?

— Évidemment.

Le cœur n’y était pas, et pourtant, Alex avait ri:

— Je suis tellement heureux.

— Tant mieux.

— Tu…

— Oui?

— Tu n’aimerais pas qu’on s’installe ensemble? On se voit si peu entre mon boulot et ton quatuor! C’est démodé d’attendre le mariage, non?

— Je ne trouve pas. Et je t’ai déjà dit que même…

— On en parle à mon retour?

— Si tu veux.

Quiconque aurait surpris leur conversation aurait crié à la pantalonnade. Les prétendants semblaient bien loin d’un échange amoureux et encore plus d’une promesse nuptiale destinée à les engager pour la vie. Si Wanda n’en avait pas l’illusion, Alexis, lui, s’échinait à penser qu’il finirait par attiser le feu dormant au creux de sa dulcinée. Les femmes lui tombaient dans les bras, normalement. La résistance de Wanda le rendait fou.

La bouilloire électrique glougloutait depuis un long moment. En larmes, Wanda était infichue d’un mouvement. Le paquet de café bio béait à côté de la cafetière italienne et d’une pile imprécise de torchons propres, alors que l’eau, peu à peu, s’évaporait et couvrait les vitres de buée.

— J’ai oublié de prier. Maudit soit Alexis. À cause de son appel, j’ai oublié de prier! Et je n’arrive pas à plier mes essuies! Et…

Wanda fixait la bouilloire comme s’il s’agissait du dernier objet de l’univers. Elle se gifla. Le soufflet, cuisant, l’éloigna à peine de l’obsession qui la pressait à s’ébouillanter. Elle entama une incantation, les yeux rivés sur son visage dont elle percevait le reflet inversé sur le récipient en inox. Elle prononça, les pouces croisés sur le cœur, et à voix haute puisqu’elle était seule: «Shanti. Toi qui donnes la lumière ou la nuit, toi qui connais le bien et le mal et qui sais qui je suis, aide-moi. Pardonne-moi. Pardonne mes pensées. Pitié. Shanti. Toi qui donnes la lumière ou la nuit, toi qui connais le bien et le mal et qui sais qui je suis, aide-moi. Aide-moi…»

Peu à peu, la prière, tant de fois répétée depuis l’enfance, offrit son œuvre d’apaisement. La respiration de Wanda se calma. Bientôt, elle eut la force de se diriger vers la chaise et de s’y affaler: «Oh, Shanti. Ça ne finira jamais. Je suis si fatiguée de me battre contre ma tête. Si fatiguée.»

Wanda fixait les entrelacs de fleurs qui faisaient du rosier au fond de son jardin, le plus bel arbre du monde. Elle n’entendait pas, ni même ne pensait. Deux longues heures s’écoulèrent avant qu’elle ne se décide à bouger. La tentation lui vint de quitter la maison sans se retourner ni même s’habiller. Et pourquoi pas? À errer sans but, on arrive toujours quelque part, non? À la place, elle rentra et se dirigea vers l’escalier en invoquant Shanti, cette déité qu’elle s’était inventée jadis pour se sentir moins seule et surtout pour se protéger de ses pensées nauséabondes. Coïncidence ou pas, en sanscrit, le mot Shanti signifie «paix». Curieuse prémonition.

La salle de bain était à l’étage. Une douche finirait de dissiper le souvenir de sa «crise» et la journée reprendrait son cours normal. «Normal». Voilà un mot qui semblait vouloir à tout prix et depuis longtemps se tenir en dehors de sa réalité.

— Je vous ai mis un nouveau gel à la verveine et au citron à côté de la baignoire.

Wanda sursauta en resserrant les pans de son peignoir. Elle avait complètement oublié Gabriel! Elle s’était, contre toute attente, déjà habituée à sa présence. En échange de menus travaux de rénovation et de l’entretien de la maison, elle lui offrait le gîte dans sa cuisine-cave: deux pièces en enfilade et en demi sous-sol dont la fenêtre de façade s’ouvrait en d’autres temps pour faciliter la livraison du charbon ou des pommes de terre. La température y était fraîche, l’arrière ne jouissant la plupart du temps d’aucune issue, le jardin étant de plain-pied avec le bel-étage.

— Je suis désolée, Gabriel. J’ignorais que vous étiez là.

— Depuis un moment déjà. Vous m’aviez demandé de commencer à huit heures, vous vous souvenez?

Son français chantait et Wanda se rasséréna:

— Bien sûr.

— Vous avez pleuré?

Rien n’échappait à Gabriel. Bien sûr, depuis qu’il vivait là, il n’avait pu passer à côté de certaines des étrangetés de Wanda et elle appréciait sa discrétion. N’exigeait-elle pas que les serviettes de bain soient toujours impeccablement alignées, le sel invariablement à droite du poivre sur l’étagère ou encore… L’esprit de Wanda moulinait et elle se contraignit à prendre un ton enjoué pour lui expliquer, tout en désignant le jardin:

— C’est stupide. Je m’émouvais de la fin de l’été.

Elle ne mentait pas. Elle se sentait triste quand revenait l’automne avec ses jours frileux.

Il existe une multitude d’exercices pour assouplir ses doigts et assurer la fluidité du mouvement qui conduit l’archet sur les cordes d’un violon. Même s’il ne s’agissait pas à proprement parler de faire de la musique, Wanda s’y prêtait volontiers. Chaque jour, pendant plus de trois heures, elle essoufflait son savoir-faire dans la pièce minuscule qui abritait son studio en sous-toit. Son entraînement honorerait les répétitions au Flagey. Son quatuor y ouvrait la saison.

La maison de Wanda, située au coin de la rueSans souci et en face d’un bistrot d’avant-guerre, se cachait derrière un arbre qui ressemblait de loin à un bouquet de persil. La bâtisse étroite étonnait, peinte en violet, fleurs des champs à chaque fenêtre, avec sa porte d’entrée pour géants. La construction était plus haute que les autres maisons de deux étages, et de ce fait, sa musique ne souffrait d’aucun voisinage. Wanda avait eu un coup de cœur pour ce logis, sentiment renforcé par le nom de l’artère, qui lui avait paru de bon augure. Cela, encore, restait à prouver.

Wanda venait à bout d’une première demi-heure de déchiffrage, quand elle entendit Gabriel hurler. Doutant de ses oreilles – la musique la coupait du monde – elle demeura bras en l’air, comme le chef d’orchestre qui suspend le temps entre deux mouvements. Rêvait-elle?

Un second cri donna raison à son discernement. Elle ouvrit la porte et dévala l’escalier sans réfléchir, son violon à la main. Une forte odeur de peinture dérangeait ses narines. À l’évidence, Gabriel avait entamé la réfection de la cuisine, comme elle le lui avait prescrit. Sur le seuil, elle fut prise d’un élan de prudence et elle l’appela:

— Gabriel?

— Je suis là.

La voix de Gabriel était anormalement faible, même en tenant compte du battant clos. Wanda posa la main sur la poignée et ouvrit précautionneusement. Elle découvrit Gabriel, retranché entre le placard à balais et le radiateur, accroupi, ses bras repliés protégeant sa tête.

Dans la pièce, un pigeon affolé volait en tout sens, se cognant aux armoires et aux murs.

Chapitre 2

Quand Wanda retrouve sa jumelle, Sara-Louise, au Café Belga, puis Pierrette et Fanny, qui complètent son quatuor à cordes.

Véritable institution de la capitale, le Café Belga, quelle que soit l’heure, pulsait au rythme de sa clientèle. Là, un lecteur solitaire, des parents et leur marmaille, un étudiant dans ses notes et quelques bobos éparpillés avec leurs Mac ultra plats. Là encore, un groupe de fêtards se tapant la chope, en se moquant gentiment du touriste de passage plus occupé à se prendre en selfie qu’à apprécier les lieux ou même sa consommation.

Attablée à la terrasse avec vue sur les étangs d’Ixelles, Wanda suivait une guêpe des yeux. C’était une guêpe de fin de saison. Longue, charnue, nerveuse. Elle tournait autour de la théière marocaine comme si elle se délectait de s’y mirer. À un moment, Wanda songea qu’elle allait y pénétrer par le bec verseur, dressé comme un cobra, gueule ouverte. Mais non.

— C’est fou, mon thé n’est même pas sucré.

— Encore occupée à parler toute seule?

Surprise, Wanda reposa son verre et se contorsionna vers la voix au-dessus de sa tête. Elle découvrit sa sœur, Sara-Louise. Un sourire éclaboussait son visage, malgré le lourd cabas qui tirait sur son bras et l’obligeait à se tenir penchée:

— Tu es belle.

Le compliment de Wanda était spontané. Et sincère. Alors qu’elles étaient jumelles et se ressemblaient comme les deux mêmes faces d’une pièce d’un euro, les regards s’arrêtaient sur Sara-Louise quand ils glissaient sur Wanda, hormis quand elle était sur scène évidemment, mais cela, c’était une autre histoire. Mêmes visages, mêmes cheveux roux, mêmes ondulations, même stature: «un corps fin et souple comme la tige d’une tulipe»affirmait leur mère quand elle vivait encore. La séduction, décidément, est question d’attitude.

Wanda ayant éloigné tous les sièges de sa table pour décourager tout qui se risquerait à l’aborder, Sara-Louise approcha une chaise voisine et s’assit en éloignant la guêpe d’un geste léger:

— Tu te souviens quand la place était en rénovation? La terrasse était séparée en deux par une tranchée!

— Ça m’allait bien, cette époque.

— Pour ça! rigola Sara-Louise. Il faut être motivé pour te tenir compagnie! Encore raté, ma vieille, je m’installe. Tant pis pour mes surgelés. Tu ne chasserais pas ta sœur?

Elle posa son sac à ses pieds.

— Tu sais bien que je t’adore, répondit Wanda sans sourciller.

À vingt et une heures, après avoir mangé des frites au fritkot de la place Flagey, à deux pas des jets d’eau qui amusaient la vue, les jumelles étaient de retour au Belga, à l’intérieur cette fois.

Wanda se moquait secrètement d’elle-même et de sa difficulté à faire entendre ses besoins, à sa frangine et au monde. Si elle aimait prendre, à l’heure de la sortie des bureaux, un petit déjeuner ou un thé en terrasse, si vaste qu’on pouvait souvent y dénicher un recoin tranquille, elle détestait s’installer en salle en raison du brouhaha qui y régnait. Il lui rappelait celui des bars à tapas où Sara-Louise l’entraînait – la traînait? – quand le quatuor donnait une représentation à Barcelone.

Wanda avait choisi une place face au mur lambrissé, dans l’espoir futile de moins souffrir de l’affluence. Les lieux respectaient fidèlement l’âme de l’ancienne poste qu’ils avaient – aussi – abritée naguère, jouant le jeu du décor millésimé avec son plancher patiné, ses rideaux vintage, ses ventilateurs en plafonniers, ses ampoules nues et son comptoir en marbre, imposant, derrière lequel grouillait une dizaine de serveurs aussi bigarrés que les consommateurs qui s’y accoudaient.

Wanda craignit le pire quand Sara-Louise se contorsionna soudain:

— Les filles, on est là! Sister, c’est dingue, Fanny et Pierrette sont là!

Déjà, Sara-Louise se levait pour accueillir les musiciennes qui fermaient leur groupe: «les blanches, la ronde et la noire», riaient certains journalistes.

En moins de temps qu’il le faut à un chiot pour retrouver la mamelle de sa mère, Sara-Louise dégota deux sièges libres, rarissimes à cette heure, et les amena à la table, aidée par une serveuse aux cheveux rouges:

— Wanda allait me raconter les malheurs de son nouvel «homme à souffrir», vous tombez bien!

— Son homme à quoi? rigola Fanny en rassemblant ses jupes colorées autour de ses kilos superflus.

Elle était convaincue qu’en superposant les vêtements, ses bourrelets passeraient inaperçus. Ses formes se diluaient dans une meringue arc-en-ciel.

— Homme «à tout faire» ou «à souffrir», c’est du pareil au même quand on connaît la maniaquerie de ma sister! plaisanta Sara-Louise en envoyant un baiser à Wanda pour adoucir ses propos.

— Gabriel. Il s’appelle Gabriel! s’agaça Wanda. Il a la phobie des oiseaux. Un pigeon était entré dans la cuisine et…

Pierrette, dont la tenue était encore plus sombre que sa peau d’Africaine, agita sa crinière en montrant les dents. Elle avança ses ongles rouges, singeant l’agressivité de Wanda, qui semblait prête à bondir.

— Il est réfugié, il a quarante ans, il ressemble à un ours, il est aussi toqué que Wanda, il adore sa musique et elle l’accueille chez elle, coupa Sara-Louise pour clore le débat.

— Comment tu sais qu’il adore ma musique? demanda sa sœur.

— Tu ne m’as pas dit qu’il avait caressé ton violon pendant des plombes après sa crise de nerfs?

Le visage de Wanda se ferma. Sara-Louise, parfois, avait la stupidité d’une quiche. Comment ne pas trouver réconfort au toucher d’un instrument si noble? Gabriel, ce faisant, l’avait bouleversée.

Pour ouvrir la saison ce 12 septembre, les Sœurs Barrazzini, premier et deuxième violons, l’altiste Fanny Dussart et la violoncelliste Pierrette Mortier s’attaqueront – entre autres – à La grande fugue de Beethoven pour enflammer le Studio 4. Gageons que nos Barrées, du nom de leur illustre quatuor connu dans le monde entier grâce à la maestria de Wanda, la jumelle prodige des Barrazzini, enchanteront cette année encore le public de Flagey.

— «Enchanteront», «enchanteront», ça reste à voir, maugréa Pierrette en s’éventant avec le programme du Flagey qu’elle venait d’arracher… aux toilettes. Elle est quand même crispante, cette «fugue».

— Je me suis souvent demandé si Beethoven l’avait vraiment imaginée «comme ça», sa «fugue»,intervint Fanny.

Distraite, elle zoomait sur les photos du programme qu’elle venait de télécharger sur son portable et elle apprécia:

— On est cool là-dessus les filles. Wanda s’offre encore une fois une pleine page toute seule avec son violon, mais on a l’habitude!

— Comment ça «comme ça»? s’énerva Pierrette en secouant ses bracelets.

Elle détestait autant les coqs à l’âne de Fanny que le projecteur éternellement planté au-dessus de la tête de Wanda.

— Beethoven était totalement sourd quand il a écrit ses quatuors, non? Qui sait si, dans sa tête, il entendait juste?

— Moi, quand je répète dans ma tête, j’entends toujours juste! C’est dans la réalité que ça coince! rigola Sara-Louise en aspirant la dernière goutte de son mojito. Et toi sister? Ça sonne juste dans ta tête?

Les trois filles se tournèrent vers Wanda en pouffant. Comme souvent, celle-ci intervenait peu dans la conversation. Si ça sonnait juste dans sa tête? Quelle question! pensa-t-elle, en repliant sa serviette pour la sixième fois.

— Bien sûr que ça sonne juste! la devança Pierrette. La maestria de Wanda est connue mondialement. Vous n’avez pas lu l’article? La jumelle prodige des Barrazzini. Comment tu supportes ça, Sara-Lou?

La remarque avait l’aigreur du lait battu. Sara-Louise ravala sa salive, et Wanda, qui rêvait à sa couette et se demandait ce qu’elle fichait encore là, répliqua sur le même ton:

— Le talent, ça se travaille.

— Ça veut dire quoi? s’énerva Pierrette, son regard aussi noir que le fondant au chocolat posé au milieu de la table et dans lequel elle s’arrêta de piocher.

— Ce que ça veut dire.

— Et bim! renchérit Fanny en levant les yeux au ciel alors que Pierrette se levait, comme montée sur un ressort.

Sara-Louise posa sa main sur l’avant-bras de sa sœur. Elle n’aurait pas dû insister pour qu’elle reste. Wanda était «spéciale», et hormis les salles de concert – et encore, elle n’était à l’aise que sur scène -, elle fuyait les lieux publics. En plus, des quatre filles, sa jumelle était la seule à être devenue matinale, bien malgré elle. Il était plus d’une heure et elle devait être crevée. Et quand Wanda était crevée, son humeur…

Pour lui donner raison, Wanda se dégagea avec brusquerie, envoyant du même coup son verre à pied valdinguer sur le carrelage où il se cassa, éclaboussant la chaussure de leur voisin de table, un vieux beau qui se redressa furieux pour se rasseoir aussitôt en souriant bas, car la serveuse à crinière rouge s’affairait déjà à réparer les dégâts. L’homme tentait depuis un moment de conclure avec une brunette en léopard et son ambition n’allait pas fléchir à cause de ces pimbêches!

— Je vais payer, dit Wanda sans s’excuser, en repoussant sa chaise.

L’usage était de régler à la commande, mais la maison les connaissait de longue date. Une affiche dédicacée du quatuor était même fièrement collée à l’entrée. Wanda, cette fois, y vit plus un inconvénient qu’un avantage.

— Quelle chieuse asociale tu fais! cria Fanny, hors d’elle-même. À se demander comment Alexis a pu te demander en mariage! Rassieds-toi, Pierrette! Wanda est juste à flinguer.

Wanda aspira de l’air pour s’éviter de riposter. Fanny la jalousait depuis qu’Alexis avait décliné ses avances – impérieuses – pour jeter son dévolu sur elle, qui n’attendait rien. Point barre.

— Il n’aime peut-être pas les grosses, assena-t-elle finalement, avant de s’éloigner.

Elle marcha jusqu’au bar en regardant droit devant et elle pila devant la caisse. Aucun serveur à l’horizon! Alors, elle avisa un tabouret haut et s’y assit en ignorant le salut alcoolisé d’un grand type qui traînait là et ressemblait à un bâton de majorette.

Sara-Louise accourut, son sac de courses lui battant les mollets:

— Purée! Tu les as laminées!

— Je regrette. Même si c’est vrai que Pierrette ne bosse pas assez et que Fanny est aussi grasse et rose qu’un lardon. Tu devrais rester avec elles.

Sara-Louise souleva son cabas et son visage se tordit dans une expression hérissée qu’elle essaya de dissimuler:

— Je dois aller cuisiner mes surgelés. Ils ont fondu… Et…

— Quoi? s’énerva Wanda.

— Tu devrais aller voir quelqu’un.

— N’importe quoi!

— Tu es pénible.

— C’est moi qui suis pénible?!

— On traîne toutes nos casseroles, Wanda! Tu n’as pas l’apanage du malheur. Moi aussi, je souffre du suicide de maman… Mais, purée… Ça fait quinze ans!

— Et alors?

— Et Pierrette, si elle ne bosse pas assez à ton goût, c’est parce qu’elle est obnubilée par Ruben, continua Sara-Louise, sans se démonter. Elle se bat depuis quatre ans pour récupérer sa garde! Tu peux imaginer ça? Quant à Fanny, elle n’en peut plus de ses régimes et de son célibat et… merde.

— Si tu le dis.

— Il faut composer parfois, tu sais. On le fait toutes avec toi, comme on peut. On bosse ensemble, je te rappelle, même si c’est toi la star.

Son ton était devenu acide et comme Wanda se taisait, elle soupira, à bout de souffle:

— Les Barrées! On porte bien notre nom!