L'air de rien - Hélène Dormond - ebook

L'air de rien ebook

Hélène Dormond

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Opis

Un recueil de nouvelles humoristiques sur nos préjugés.Nos préconçus nous rassurent. Forts de cet appui, nous pouvons évoluer dans un univers simplifié et prévisible. Statuts sociaux, règles de conduite, jugements à l’emporte-pièce, autant de codes auxquels nous adhérons, souvent sans les remettre en question.Les quinze nouvelles de ce recueil visitent avec une pincée de moquerie ou un zeste de douceur cette lecture que chacun de nous fait du monde, amalgame d’a priori susceptible de basculer en un instant… pour un rien…Le regard acéré d’Hélène Dormond invite le lecteur, à travers ses récits espiègles, à questionner les comportements et représentations des personnages de chacun de ces courts textes au gré de délicieuses boutades qui nous emmènent loin des sentiers battus.Laissez-vous emporter dans ce recueil de quinze nouvelles à l'humour espiègle et partez à la découverte de personnages qui nous ressemblent et qui nous emmenènent loin des sentiers battus.EXTRAIT DE L'honneur est dans le préIls étaient deux copains, accoudés au comptoir de la buvette du FC Péry-Reuchenette. Un grand brun frisé, au nez et à la pomme d’Adam protubérants, et un petit rouquin agité. Ce dernier plaidait avec l’ardeur du condamné à mort.– Kevin, t’es pas sérieux ! C’est pas une destination de vacances, ça ! Propose-moi du rêve. Je sais pas moi… La Thaïlande ou le Sri Lanka, par exemple. Là je suis tout de suite partant.Mais l’autre hochait négativement la tête, fermement accroché à son idée. – M’intéresse pas. Moi ce que je veux, c’est retourner aux sources. Tu connais même pas ton pays, mais tu veux aller à l’autre bout du monde, c’est dingue, ça !– Mais le Grütli, franchement Kevin ! C’est pas sexy, le Grütli.– C’est le mythe fondateur ! Je veux y passer au moins une fois le premier août. Comment tu peux ne pas piger ça ?Sans surprise, Kevin Futton était parti seul. Il n’en était pas mécontent. Ses vacances, il se les ferait sur mesure, à la fois relaxantes et sportives puisqu’il avait décidé de faire le trajet à vélo, son sac sur le dos. Cent cinquante kilomètres, deux mille trois cents mètres de dénivelé. En deux étapes, il en avait les moyens physiques. Au retour, il ferait halte à Lucerne, pour visiter les incontournables : le pont en bois, le musée des transports, le Pilatus.CE QU'EN PENSE LA CRITIQUECes nouvelles, souvent cruelles pour les protagonistes, sont pourtant plaisantes à lire et suscitent volontiers l'hilarité du lecteur, sans doute parce que les situations sont caricaturales et les personnages extravagants: ne rit-on pas toujours - c'est humain - de quelque chose d'inhabituel ou de travers, ou paradoxes, de ses semblables? - Francis Richard, Le blog de Francis RichardÀ PROPOS DE L'AUTEURAnimée depuis toujours par la soif de communiquer, Hélène Dormond a appris à parler avant d'acquérir la marche. Une vingtaine d'années plus tard, elle terminait des études de psychologie.A travers la serrure de son travail dans le social, elle pose un regard souvent amusé, parfois désenchanté, sur notre microcosme et ses protagonistes. La fièvre de l'écriture l'a prise au printemps 2009. Depuis lors, plusieurs de ses textes ont été publiés dans des recueils collectifs. En 2016, elle publie aux Editions Plaisir de Lire son premier roman,Liberté conditionnelle.

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Couverture

Page de titre

QUESTION D’ENTRETIEN

Surtout ne pas perdre ma belle assurance. J’ai sacrifié un mois d’indemnités chômage pour m’offrir cinq heures avec mon coach Jules-Simon Seligmann. Investissement à rentabiliser dans l’heure. Ce boulot, il est pour moi ! Pense positif, crois en toi, Monique, c’est la clé du succès ! T’as déjà décroché un entretien, ton curriculum est en béton, cette fois-ci tu transformes enfin l’essai.

D’autant qu’il m’a fait bosser, Jules-Simon ! Jeux de rôle filmés, questions piège, tentatives variées de me déstabiliser, on a désamorcé toutes les chausse-trappes dans lesquelles je pourrais tomber. Rien n’est laissé au hasard, je connais ma partition par cœur.

Primo, respect des codes vestimentaires. Pour le chemisier, c’est ok. À la fois classe et décontracté, joli décolleté, mais pas outrancier, des fois que le recruteur serait une recruteuse. Faudrait pas susciter des jalousies. Idem pour les chaussures : talons pour galber la jambe, mais pas trop hauts, au cas où le futur patron aurait des origines pygmées. Sûr qu’une vue plongeante sur le début de calvitie du grand manitou pourrait me coûter ma place.

Pour le rendez-vous, j’ai assuré. Une heure de marge pour ne pas arriver en retard, échevelée et en nage. Je planque dans le troquet en face de la compagnie. Incommodée par les effluves de café, je relis les questions et surtout les réponses préparées avec Jules-Simon.

Attention, H moins trois minutes, il est temps d’aller m’annoncer à la réception.

– Bonjour, Monique Jordan, j’ai rendez-vous pour le poste de chef de projet.

La demoiselle agite quelques papiers puis lève enfin la tête et me jette un regard de cobra. Je riposte avec mon sourire le plus lisse.

– Veuillez prendre place dans la salle d’attente.

C’est ça, fais ta maligne, tu pourrais être sous mes ordres début avril.

La salle d’attente est meublée de fauteuils ivoire. Des plantes vertes exubérantes, une fontaine qui crachote sur une boule de granit, un miroir. Je me retiens d’y vérifier mon image. Au cas où ce serait une glace sans tain. Les recruteurs, derrière la vitre, analysent peut-être mon attitude et mes gestes. Il serait malvenu de leur offrir une grimace en remettant une couche de rimmel. Je ne sais pas me maquiller les yeux sans ouvrir la bouche. Nul besoin de leur dévoiler mes faiblesses.

Je prends un magazine et le feuillette d’un air décontracté. J’essuie la sueur de mes doigts sur des mannequins impeccables.

Quinze minutes que je poireaute. Pulsations à 95, tension artérielle à 140 sur 90, respire Monique. Tu ne peux pas être prise au dépourvu, Jules-Simon est le meilleur.

Tu vas leur citer tes trois plus grandes qualités : dynamique, unificatrice, créative. Tes défauts qui n’en sont pas vraiment : authentique, ultrapersévérante, un brin autoritaire. Tu leur présenteras le portrait-type du leader charismatique qu’ils souhaitent.

Des pas approchent. Je me greffe un air engageant sur le visage.

L’homme qui entre est plutôt petit (bien vu, les minitalons), brun, quelconque.

– Bonjour, Alban Blanchod, directeur commercial de Merinas. Désolé pour notre retard.

– Je vous en prie… Enchantée.

– Veuillez me suivre.

Il m’introduit dans une vaste salle de conférence. Une grande table derrière laquelle s’alignent trois jurés. Deux femmes, un homme. Le directeur commercial les rejoint et me fait signe de prendre place.

– Mettez-vous à l’aise, nous allons discuter à bâtons rompus. Que puis-je vous offrir, thé ou café ?

Je vacille sous l’ouverture des feux. La question n’a sans doute rien d’innocent. Que répondre ? Jules-Simon n’a jamais fait allusion à la possibilité de devoir effectuer un tel choix. Au prix qu’il m’a coûté ! D’emblée, me voilà prise au dépourvu.

Je leur souris, prends le temps de m’installer sur le siège qu’ils m’ont désigné. Comme un cygne, j’arbore un air calme en surface alors que je turbine à plein tube sous l’eau. Résumons le dilemme.

Que m’évoque le café ? Emballement cardiaque, renvois acides, sueurs froides… Quant au thé, il me provoque nausées, bouffées de chaleur, crispation des papilles. Boire l’un ou l’autre équivaut à me mettre au tapis avant d’avoir commencé l’entretien. Refuser l’offre serait d’une rare impolitesse. Et paraît impensable s’il y a une intention derrière cette proposition. Un premier test pour déterminer si la candidate sait faire des choix. Et surtout lesquels. Voilà les nouvelles méthodes pour découvrir les traits de personnalité des futurs employés. Jules-Simon n’est plus à la page. Je glisse un regard sur la table. Aucun indice, pas la moindre tasse devant les membres de la direction. Il faut gagner du temps.

– Merci, c’est très gentil à vous.

Les hypothèses se bousculent dans mon esprit. Pour un poste de leader, le café serait plus approprié. La symbolique est plus dynamique, virile, que celle de la tasse de thé dans laquelle les vieilles dames trempent leur biscuit pour le ramollir. Mais le côté corsé, brut de décoffrage, trop radical de l’arabica, pourrait augurer d’un style de management dépassé. Par ailleurs, si j’opte pour le café, je ne suis qu’au début d’une succession d’options. Je vais me perdre dans la gamme des variétés proposées par le beau George. Choisir une capsule au hasard. Révéler un trait de personnalité qui ne correspondra pas au poste et, comble de tout, encore moins à ma véritable nature.

Le thé, quant à lui, a trouvé un nouvel élan avec la mode du thé vert. Boisson type de la personne sportive, saine et dans le vent. Mais choix minoritaire quand même. Je fais l’hypothèse que les hommes qui me font face préfèrent le café. Des deux femmes présentes, une seule probablement opterait pour le thé.

Je déglutis. Quatre personnes attendent ma décision. Plus le temps de réfléchir davantage, j’opte pour la franchise :

– Je préférerais un verre d’eau, je ne bois jamais chaud.

Les expressions se figent face à moi. Visages incrédules, sourcils haussés.

Voilà. Je peux repartir avant de m’être présentée. Après avoir saboté mon entretien en refusant d’entrer dans le moule de l’entreprise, de jouer le jeu de leurs techniques de recrutement. Alors que je m’apprête à me lever, la responsable des ressources humaines intervient.

– Vraiment, vous ne buvez aucune boisson chaude ?

Je hoche la tête d’un air navré.

– C’est intéressant. Le fait de boire chaud nous aide à recentrer notre énergie. Si vous ne ressentez pas ce besoin, c’est que vous devez être très centrée naturellement. D’ailleurs, cela se devine à votre attitude posée.

– Oui, c’est exactement ça… Voulez-vous que nous enchaînions sur mes autres qualités principales ?

UN VERS DE TROP

La faillite de mon père, suivie de sa collision frontale contre un platane, au terme de la ligne droite qui aboutissait à notre faubourg, a signé le début de notre dégringolade. Contrainte d’abandonner notre villa aux huissiers, ma mère m’a emmené à la cité des Ablettes. Elle nous a installés au sommet d’une tour de quinze étages en commentant d’une voix éteinte : « C’est sympa de s’élever un peu, on se croirait dans un nid d’aigle, tu ne trouves pas ? » Des aigles, je n’en ai pas vu planer beaucoup entre les avions qui décollaient et atterrissaient à deux longueurs d’ailes de nos fenêtres.

« Il faut s’adapter, fais des efforts pour créer des liens… » me répétait ma génitrice tout en entassant nos affaires dans les placards de notre nouveau logis. Je n’aurais pas demandé mieux que de suivre la consigne, mais diagnostiqué haut potentiel dans mon école précédente, fan de poésie et de théâtre classique, je savais d’expérience qu’il n’y avait pas beaucoup de complices de mes passions parmi les spécimens aux prises avec les affres de la puberté. Toutefois je suis descendu dans la cour. Avec ma jaquette de laine, mon pantalon vert bouteille et mes bottines à fermeture éclair, je ne craignais pas de me faire racketter.

Un garçon de mon âge, vêtu d’un jean agrémenté d’accrocs et de baskets montantes, était assis sur les marches de l’immeuble. À mon approche, il a ôté les écouteurs de ses oreilles et s’est redressé pour se planter à quelques centimètres de moi, l’air menaçant. Je me suis raidi, prêt à encaisser un uppercut en guise de cérémonial de bienvenue, mais plutôt que de m’écraser ses phalanges bien compactées dans la figure, le gars les a déployées en éventail et me les a brandies sous le nez en mitraillant comme il aurait craché des noyaux de cerises.

Mais r’garde-toi, face de rat, t’es pas dans l’game,

Comment tu t’sapes, pauv’tache, vas-y tu m’peines,

Tu t’arraches ou tu t’caches dans ton HLM !

Il a conclu son laïus par un geste ample, ses doigts frôlant mon visage. Occupé à contrôler les clignements automatiques de mes paupières, j’ai tenté une réplique pour l’apaiser.

Évitons les œdèmes… me jette pas l’anathème,

Laisse-moi m’intégrer à ton écosystème,

Le métaboliser et m’y assimiler.

Suis mon élocution, je suis caméléon,

Dans ton art d’la diction, j’atteindrai l’panthéon.

Je me suis arrêté, le souffle court, fier de la richesse de mes alexandrins. En face de moi, le gars médusé me dévisageait comme il aurait observé un alien exécuter un numéro de claquettes. Enfin, il s’est ressaisi pour laisser tomber.

Qu’est-ç’tu m’jactes, M’sieur Bergerac ?

C’est pas du slam, man, c’est d’la contrefaçon

Remballe tes rimes dans ta valise en faux Vuitton,

T’es trop fake, tronche de cake, tu te mets la tehon

Il a marqué une pause pour me jauger encore une fois avant d’ajouter.

Sérieux, t’es piteux ! Tire ta gueule de relou

Avant que j’te la relooke à grands coups de genoux

Je me suis hâté d’obtempérer et ai regagné notre perchoir où ma mère avait lancé une traque au cafard. Prétextant une migraine, je me suis reclus dans ma chambre. À titre de méthode Assimil, j’ai passé les heures suivantes à regarder des clips de rap. Au départ obscur, le langage m’est vite devenu familier. Le verlan n’a plus eu de secret pour moi, les anglicismes se sont transformés en automatismes. Baudelaire, avec son spleen, m’avait ouvert la voie. Je me suis exercé à scander devant ma glace pour trouver le flux adéquat. Au terme de cet entraînement intensif, je m’exprimais presque sans accent. Il était temps de redescendre dans la rue.

À peine avais-je mis les pieds dehors que j’ai aperçu mon alter ego mélomane. Il arborait cette fois un blouson en tissu synthétique léger agrémenté du mot yo. Il m’a interpellé de loin.

J’y crois pas, qui r’voilà, le macaque contre-attaque !

J’t’ai pourtant avisé de pas te repointer,

Maintenant tu t’débines ou j’te ruine ta bobine,

Vermine.

Sans hésiter, je me suis engagé dans la battle.

Change de ritournelle, t’as quoi dans la cervelle,

Pauv’ taré arrête de me tracer, d’me traquer, chuis comme toi, détraqué

Derrière mon air bonasse, tu vois pas le badass

Moi aussi la flicasse, j’la caillasse, j’la fracasse

Dans les techio j’la passe, avant d’tirer la chasse !

Les derniers mots, accompagnés de postillons très illustratifs de mon propos ont arrosé le bitume dans le no man’s land qui séparait mes semelles de celles de mon adversaire. Je me suis essuyé les lèvres et ai attendu la riposte en essayant de contrôler les tremblements de mes jambes. Le barde moderne s’est balancé de gauche à droite, a rajusté son blouson puis il a tranché :

T’es pas une chiffe, ça j’kiffe,

Mais au-delà des lyrics, y me faut d’la pratique,

J’me contente pas d’fictif, va t’frotter à l’électif

Le défi, je l’ai relevé. S’il suffisait de tagger j’nique le syndic sur la façade de la maison communale pour me faire un copain, je pouvais combler les attentes maternelles. Le lendemain soir, armé d’une bombe de peinture rouge, un foulard attaché sur le nez, je m’acquittais de ma tâche. Au moment où je posais le point sur le deuxième i, j’ai entendu les sirènes approcher. Pas question de laisser ma rime en plan. J’ai agité ma bombe, commencé la boucle du c. C’est là que tout a dérapé.

* * *

Faisant suite à la déposition du délinquant, le rapport de police est circonstancié.

Les agents Bochud et Mollard, de faction le soir des faits, ont arrêté à vingt-trois heures quarante-deux un individu occupé à tagger les murs de la mairie. Ce dernier achevait de calligraphier une formule très injurieuse à l’égard de nos autorités. Le prévenu, un jeune homme à l’apparence irréprochable, s’est montré docile et collaborant au moment de son interpellation. Conduit au poste, il a relaté les faits dans un langage choisi, en expliquant son geste comme une sorte de rituel de passage, un acte de transgression dicté par la pression d’un pair. Plus que les dégâts commis, il déplorait le manque de richesse de sa rime et s’en excusait platement. Sur le point de signer ses aveux, il s’est agité à l’arrivée d’un fauteur de troubles bien connu des forces de l’ordre, qu’une patrouille ramenait, menottes aux poings, au commissariat pour menaces et insultes. Le taggeur a alors radicalement changé d’attitude et a adressé des propos outrageants à l’agent en charge de son interrogatoire. Je les retranscris tels que je les ai entendus, en prenant la liberté de les ponctuer au plus près de l’intonation de leur auteur :

T’as la crosse ? Moi j’ai le flow !

Tu te crois le boss parce que tu m’as pécho.

Hey ! Pas d’quoi rouler les mécaniques, p’tit flic

Sur ma life, j’te nique ta race,

Si mon pote sort son knife, toi tu t’casses !

Il faut préciser ici que mon subordonné a récemment dû intervenir sur une rixe à l’arme blanche. Son coéquipier, le dénommé Rosselat, y a essuyé un coup de couteau à l’abdomen. Bochud avait alors réagi avec professionnalisme en appelant les renforts avant d’accompagner l’évacuation du blessé. Celui-ci se trouve encore hospitalisé dans un état critique. En raison de ce contexte particulier, notre agent a reçu ces phrases comme une provocation personnelle et n’a pas fait preuve du sang-froid attendu dans l’exercice de ses fonctions. Il s’est emparé du pistolet de service désigné par le prévenu lui-même au cours de sa tirade. C’est là que tout a dérapé.

* * *

Le compte-rendu médical retranscrit les événements avec une froideur toute clinique.

Le patient, conduit aux urgences par deux policiers en uniforme, avait été la cible d’un coup en plein visage (fracture du nez et de l’orbite gauche, tuméfaction de la lèvre supérieure) administré par la crosse d’une arme à feu. Le gardien de la paix à l’origine de ces violences avait appréhendé sa victime quelques heures auparavant pour déprédations d’un bien public. Selon les dires du blessé lui-même, il aurait surréagi à un exercice versifié de style moderne.

Lors de l’admission, le pronostic vital du sujet n’était pas engagé et sa prise en charge relevait des bases de la traumatologie. Un traitement antalgique a été administré par voie orale puis le patient conduit en radiologie pour les examens d’usage. Dans l’intervalle, le médecin assistant en charge du cas est allé se restaurer. En salle d’attente, le patient a soudainement présenté les symptômes d’un choc anaphylactique de grade IV. L’équipe infirmière, débordée par l’importante surcharge d’une permanence le dimanche, n’a pas immédiatement remarqué la détresse respiratoire.

Le rapport se concluait par le constat suivant : « C’est là que tout a dérapé. »

* * *

La maman du rappeur en herbe contient un sanglot. En s’essuyant les yeux, elle raconte comment elle a été appelée par l’hôpital. Son fils s’y trouvait, le nez fracassé par la crosse d’une arme à laquelle il faisait allusion dans une innocente improvisation à caractère poétique. Le temps qu’elle arrive, son garçon, victime d’une réaction allergique majeure, était décédé, la laissant seule, après la disparition subite de son mari quelques semaines auparavant.

C’est alors que le dénommé Bochud, auteur de l’agression, est arrivé aux urgences à la fin de son service. Il souhaitait prendre des nouvelles du blessé, lui présenter ses excuses et s’expliquer de son geste. Jamais à ce jour, il n’avait commis une telle bavure et perdu la maîtrise de ses nerfs. Ignorant tout du drame, il s’est adressé à la mère statufiée devant le box où reposait son fils.

Elle marque une pause, hoche la tête. Les poings serrés, elle raconte comment le flic s’est répandu sur un traumatisme récent auquel ont fait écho les fanfaronnades de son garçon, sur son souci pour son collègue sérieusement touché, un père de famille. En guise de conclusion, il a sorti l’arme à sa ceinture, en a désigné la crosse d’un air confus, comme si la dureté du métal justifiait à elle seule la gravité des blessures infligées. La maman l’a saisi, cet objet de malheur, a relevé la sécurité et pointé le pistolet sur la poitrine de l’agresseur. Elle ferme les paupières, porte ses mains à son visage et murmure en réprimant un sanglot.

– C’est là, Monsieur le Juge, que tout a dérapé…

* * *

L’entrefilet dans le journal ne dépasse pas quelques lignes.

Une cité s’embrase suite au décès d’un adolescent

La nuit dernière, plusieurs voitures ont à nouveau été incendiées à la cité des Ablettes. Pour rappel, ce quartier, jusque-là paisible, a été marqué dernièrement par le décès d’un jeune habitant ainsi que celui d’un policier, tombé sous les balles de la mère du défunt. Sur place, un témoin anonyme nous livre ce constat laconique :

« Ta révolte, t’as qu’le beat pour l’ébruiter

Un d’nos frères a voulu la rapper

C’est là que tout a dérapé… »

LA PERLE D’ORIENT

Les enfants jouent par groupes dans la cour de récréation. Umiko attend près de la porte, son cartable entre les jambes. Damien s’avance vers elle, flanqué de deux copains. Il place ses index au coin de ses yeux et tire sur ses paupières.

– Ta mère est vietnamienne, ton père est espagnol et toi t’es vietnamiole !

Umiko connaît la rengaine. Son camarade la lui serine depuis une semaine. Elle ramasse son sac en grommelant.

– Ouais, c’est ça pauvre imbupide.

– T’as dit quoi ?

– Imbupide. Père imbécile, mère stupide.

Damien crache par terre.

– En fait j’me suis trompé, t’es juste une mongole !

Il la pousse brutalement. La fillette manque de tomber en arrière. Heureusement la cloche sonne. Umiko regagne sa classe et s’installe à sa place. Mais pas question d’écouter madame Duffet. La tête posée sur ses mains, la gamine imagine la mer, invisible depuis sa prison de verre et de béton, triste aquarium à enfants, et pourtant si proche, à quelques pâtés de maisons. Elle repense à cette émission diffusée hier soir. Un reportage sur les ama, ces pêcheuses de perles japonaises dont la vie consiste à plonger, soixante fois par jour, ou même plus, pour enlever leur butin à l’océan. Des apnéistes hors pair, par le passé toutefois, quand elles affrontaient les éléments équipées d’un simple short de bain. Sur les images d’archives, en noir et blanc, ces femmes rieuses et magnifiques défient vagues et rochers. Torse nu et nasse à la main, elles sondent les profondeurs, en quête de leurs richesses.

Dès les premières minutes, Umiko a été transportée. Elle s’est représentée Chinami, sa grand-mère maternelle, évoluer parmi elles et a senti sa poitrine se gonfler de fierté.

Elle soupire profondément. Confondre Vietnam et Japon ! Quel abrudiot ce Damien…

* * *

Trente-quatre, trente-cinq… Umiko sort la tête de l’eau et aspire l’air avec avidité. La mousse sur son bain forme de petites bulles dont la couleur irisée évoque la nacre du collier. Le collier… La gamine se revoit farfouiller dans la boîte à bijoux de sa maman. Il reposait, entre une chaîne en or et un bracelet de jade. Le cœur de la fillette a tambouriné jusque dans sa tête. Elle s’est emparée du trésor, héritage de sa mystérieuse aïeule, et l’a emmené dans le jardin.