Décadence - Tome 2 - Garance Michelot - ebook

Décadence - Tome 2 ebook

Garance Michelot

0,0
13,31 zł

Opis

Un étrange mécanisme onirique entraine Cameron et Tanya dans le gouffre d'un monde au bord de l'apocalypse !

Emportés dans un mécanisme onirique implacable, propulsés dans un monde au bord de la destruction, Cameron et Tanya devront survivre.
Entre une prophétie millénaire à laquelle ils sont indubitablement liés, une guerre faisant rage entre Laeavans et Conspirateurs, leur cœur tendre d'adolescents va se fissurer pour toujours.

Découvrez le second tome d'une romance fantastique où la frontière entre rêve éveillé et cauchemar tend mystérieusement à disparaître. Entre une guerre impitoyable et une prophétie millénaire à laquelle nos héros sont liés, bien des périls les attendent...

EXTRAIT

Je m’étais souvent questionnée : étais-je une psychopathe ?
Peut-être, peut-être pas. Difficile à juger de l’intérieur. Quoi qu’il en soit, une personne jugée mauvaise a toujours une raison de l’être.
Erriks, par exemple ! Lui, l’homme parfait, le grand roi Laeavan, définition même de la perfection ! En termes de noirceur, il était au moins dix fois pire que moi ! Simplement, il le cachait mieux que moi car il était moins puissant. J’étais là à sa naissance, dans le donjon de l’ancien fief de Lyzaa Rolmadyr. J’étais là à ses premiers pas, ses premières paroles, au départ de Jerrdisk, à son premier meurtre…
À l’époque, je m’étais réfugiée en tant que servante chez Lyzaa et son mari, Jhorrge ; les maîtres des lieux m’avaient accueillie avec beaucoup de gentillesse dans leur immense demeure. Un jour, après une aventure plutôt malsaine avec Rrogder, le perfide dieu protecteur des Humains, j’étais tombée enceinte.
Aucun mot n’était assez puissant pour décrire la haine que je vouais à cet enfant. J’avais bien tenté de m’en débarrasser par tous les moyens, Rrogder l’avait à chaque fois protégé de moi.
Dame Lyzaa, assistant à ma dépression, avait donc proposé de se charger de mon fils. Par pitié ou pour ses propres intérêts, peu m’importait.
Probablement grâce à ses origines divines, Erriks avait toujours bénéficié d’un physique avantageux — j’étais certaine qu’il héritait cela de moi, Rrogder conservant une apparence négligée — , ce qui faisait se pâmer toutes les dames, mais son âme était rongée par le mal ; il souffrait de troubles de la personnalité, il devenait par moment extrêmement violent. Après le décès de Jhorrge, emporté par des complications cardiaques et le départ de Jerrdisk, ses crises et sautes d’humeur devinrent bien vite ingérables au point que Lyzaa fut contrainte de s’en débarrasser coûte que coûte ; elle eut la judicieuse idée de l’envoyer dans les Ebwyn, auprès des maîtres Conspirateurs Kô pour l’enrôler dans l’armée d’élite. Au moins, ses sauvageries serviraient à quelque chose, là-bas !

À PROPOS DE L'AUTEUR

Garance Michelot est une jeune auteure d'origine belge dont le premier roman, Décadence, est sorti aux éditions Art en Mots en 2018.
C'est à douze ans qu'une envie de créativité lui vient ; elle s'arme d'un cahier et d'un stylo pour finalement voir son livre édité trois ans plus tard, peu de temps après son quinzième anniversaire.
En dehors de ses mondes imaginaires, elle mène une vie tranquille et suit ses cours dans l'espoir de poursuivre une carrière littéraire.

Ebooka przeczytasz w aplikacjach Legimi lub dowolnej aplikacji obsługującej format:

EPUB
MOBI

Liczba stron: 399

Oceny
0,0
0
0
0
0
0



 

 

 

DÉCHÉANCE 

 

 

 

 

 

Garance Michelot

Fantastique 

Editions « Arts En Mots »Illustration graphique : © Val 

 

 

 

 

 

You want fight ?

I’ll give you war.

 

Erin Hunter.

 

CHAPITRE I:La Mort D’Encre.

 

CAMERON.

 

    « Les blessures ne guérissent pas ; elles détruisent lentement, ravagent tout sur leur passage, encrent le sang et les larmes dans le passé et l’Histoire.

     Je n’avais jamais tenu compte de cette vérité, auparavant. Pour moi, ce n’était que chose qui arrivait aux autres. Et puis j’ai rencontré Tanya, suis arrivé à Laeava, ai trahi, torturé, tué jusqu’à changer complètement de mentalité et prendre conscience de ces réalités que je ne connaissais pas avant.

     Je n’estimais plus être une bonne personne ; Laeava avait eu raison de moi, j’avais joué et perdu, je n’étais plus qu’une ombre qui n’attendait plus que la Mort vienne abréger ses souffrances. »

 

    Je déposai ma plume à côté de mon livre de confession et me calai dans le fond de mon siège. Je soupirai, les yeux me piquant sous le coup de l’émotion. J’avais commencé à écrire dans ce cahier pour expier tous les crimes que j’avais commis depuis mon exil et qui me rongeaient au plus profond de mon être.

  Tanya, que penserait-elle de moi si elle savait tous ces crimes, mes crimes au nom de notre liberté ? Dieu que je me sentais mal… Je me détestais tellement pour ce que j’étais devenu… Mais je devais tenir le coup jusqu’au bout, impérativement. Son armée allait bientôt arriver.

     Emily déboula dans mes appartements comme une folle furieuse mais se stoppa net lorsqu’elle réalisa que je pleurais.

     Ma sœur s’avança lentement vers moi, probablement désemparée et posa sa petite main sur la mienne.

    — Ils vont nous retrouver, je te le promets.

 

LA MAGIE.

 

J’avais conscience d’être une cause perdue, une âme en perdition, j’étais sombre et mauvaise. Laeavans comme Conspirateurs souffraient de mon existence mais… je prenais un malin plaisir à les voir payer pour leurs crimes, ils avaient ce qu’ils méritaient.

    Je m’étais souvent questionnée : étais-je une psychopathe ?

Peut-être, peut-être pas. Difficile à juger de l’intérieur. Quoi qu’il en soit, une personne jugée mauvaise a toujours une raison de l’être.

      Erriks, par exemple ! Lui, l’homme parfait, le grand roi Laeavan, définition même de la perfection ! En termes de noirceur, il était au moins dix fois pire que moi ! Simplement, il le cachait mieux que moi car il était moins puissant.

 

     J’étais là à sa naissance, dans le donjon de l’ancien fief de Lyzaa Rolmadyr. J’étais là à ses premiers pas, ses premières paroles, au départ de Jerrdisk, à son premier meurtre…

     À l’époque, je m’étais réfugiée en tant que servante chez Lyzaa et son mari, Jhorrge ; les maîtres des lieux m’avaient accueillie avec beaucoup de gentillesse dans leur immense demeure. Un jour, après une aventure plutôt malsaine avec Rrogder, le perfide dieu protecteur des Humains, j’étais tombée enceinte.

      Aucun mot n’était assez puissant pour décrire la haine que je vouais à cet enfant. J’avais bien tenté de m’en débarrasser par tous les moyens, Rrogder l’avait à chaque fois protégé de moi.

      Dame Lyzaa, assistant à ma dépression, avait donc proposé de se charger de mon fils. Par pitié ou pour ses propres intérêts, peu m’importait.

     Probablement grâce à ses origines divines, Erriks avait toujours bénéficié d’un physique avantageux — j’étais certaine qu’il héritait cela de moi, Rrogder conservant une apparence négligée — , ce qui faisait se pâmer toutes les dames, mais son âme était rongée par le mal ; il souffrait de troubles de la personnalité, il devenait par moment extrêmement violent.

      Après le décès de Jhorrge, emporté par des complications cardiaques et le départ de Jerrdisk, ses crises et sautes d’humeur devinrent bien vite ingérables au point que Lyzaa fut contrainte de s’en débarrasser coûte que coûte ; elle eut la judicieuse idée de l’envoyer dans les Ebwyn, auprès des maîtres Conspirateurs Kô pour l’enrôler dans l’armée d’élite. Au moins, ses sauvageries serviraient à quelque chose, là-bas !

      Pendant ce temps-là, je préparais ma révolte, semais la zizanie partout où je le pouvais.

 

TANYA.

 

Erriks se laissa choir à côté de moi, encore essoufflé de la nuit pour le moins… sportive que nous venions de passer et je me lovai contre lui. Je ne pus résister à la tentation de longer sa carotide de ma langue, ranimant de ce geste son désir.

    — Arrête, tu m’avais promis de ne pas me tenter ce soir, on va finir par réveiller les soldats...me houspilla-t-il en étouffant un gémissement.

     Je souris malicieusement en me souvenant de cette promesse en l’air que j’avais faite un peu plus tôt lorsqu’Aziz, le chef d’arme Nain, avait annoncé qu’en raison du manque de tentes suite à la construction de la Panthère de Makteh, nous devrions partager ces espaces restreints.

    Puis mon enthousiasme à l’idée de le relancer disparut au moment où je repensai à Cameron, coincé à Quaya, ce qui me mena forcément à penser à ce fameux rêve…

 

 

     J’étais déchirée de l’intérieur, recroquevillée au sol de la pièce blanche. Des mains me prirent par les aisselles pour me remettre sur pieds. C’étaient celles de Cameron. Nous portions tous les deux les mêmes vêtements, soit un pantalon, un t-shirt à manches courtes et une paire de chaussettes basses d’un blanc éclatant. 

     Il me plaqua brutalement aux propylées. Le choc m’ébranla jusqu'à la moelle et les moulures stylisées s’enfoncèrent dans ma chair, me faisant gémir.

     Il se mit à fredonner un air que nous aimions tous les deux :

   — Hey 

    I’m your life

   *Je suis ta vie

   I’m the one who takes you there

   *Je suis celui qui t’a menée ici

   Hey

   I’m your life

   *Je suis ta vie

   I’m the one who cares

   *Je suis  celui qui s’en préoccupe 

   They

*Ils

They betray

*Ils trahissent

 

I’m your only friend now

*Je suis ton seul ami, maintenant

I’m forever there

*Je suis là pour toujours

 

     Cameron chantait d’une voix douce et envoûtante qui n’avait rien à voir avec la mélodie originale. Il glissa ses mains sous mon t-shirt et longea ma clavicule, ne laissant planer aucun doute quant à ses projets pour le futur proche. Ses mains étaient sèches et légèrement abîmées par le port de l’épée.

    — I’m your dream,mind astray 

*Je suis ton rêve, esprit égaré

      I’m your eyes while you’re away

*Je suis tes yeux lorsque tu es loin

      I’m your pain while you repay

*Je suis ta douleur lorsque tu payes tes dettes     

     You know it’s sad but true

*Tu sais que c’est triste mais vrai

     Sad but true

*Triste mais vrai

 

      J’eus soudain très envie de l’embrasser et je saisis avidement sa mâchoire pour plaquer ses lèvres sur ma langue. Sans que j’eusse compris comment, je me retrouvai allongée par terre, la tête enfouie dans le cou de Cameron.

      Je fermai les yeux et me concentrai seulement sur lui ; son cœur palpitait. La chaleur presque brûlante de son corps m’enveloppait dans un cocon de bien-être et son souffle me caressait. Cameron enchaîna :

    — I’m your truth,telling lies 

*Je suis ta vérité qui dit des mensonges

      I’m reasonned alibis

*Je suis tes alibis raisonnés

     I’m inside,open your eyes

*Je suis en toi,ouvre les yeux

     I’m you

*Je suis toi.

     

     Les regrets m’envahirent sauvagement et soudain, je n’eus plus envie de mon mari. Mon visage se ferma alors que je m’éloignais inconsciemment d’Erriks, la vague de reproches déferlant sur mon âme. Ses ardeurs se calmèrent bien vite en constatant ma saute d’humeur. Il me prit doucement la main, inquiet de ce revirement de situation.

      Je réalisai alors, le cœur serré, l’étendue de ma monstruosité.

***

     — Fais attention, Tima…

     — Mais oui !

      Je resserrai un peu plus mon étreinte autour de son torse, l’envie de pleurer me tenaillant. La candidature de l’un de mes meilleurs amis avait été retenue pour mener la première offensive sur la forteresse de Quaya. Cette opération était la plus risquée et ces soldats n’avaient que très peu de chances de s’en sortir.

      — Tu es un idiot de t’être porté volontaire.

      — C’est mon métier, Tanya.

      J’ouvris la bouche pour protester mais la refermai, ne trouvant rien à cet argument plus que pertinent.

      Puis soudain, une main se posa sur mon épaule afin de me signifier que l’heure des adieux touchait à sa fin. Malgaïedzad me fit relâcher Tima Ké Sathi tandis que celui-ci nous dévisageait toutes les deux, l’expression légèrement mélancolique malgré son air assuré. Nous surprenant toutes, il s’avança vers l’Elfe et l’embrassa tendrement. Tout d’abord estomaquée, Malgaïedzad finit par répondre au baiser. Je ne pus retenir un sourire, ravie de constater leur rapprochement.

      Ils se dévisagèrent un long moment en silence puis Tima Ké Sathi tourna les talons pour commander ses hommes en vue du premier raid de la guerre.

      Les douze soldats s’engouffrèrent dans le module et, après un bref discours, Erriks planta sa royale épée dans la tête de la construction en bois, comme la tradition l’exigeait.

      Aussi, ce fut mon tour d’agir : je m’approchai de la Panthère de Makteh, les jambes flageolantes d’appréhension : tout dépendait de moi, dorénavant. À bout de nerfs, je posai délicatement mes mains sur le flanc de ‘’l’animal’’ et fermai les yeux afin de me concentrer uniquement sur mes capacités magiques. Le froid polaire me piquait la peau tant et si bien que mes extrémités devinrent bleues. Même le silence pesant parvenait à me déconcentrer !

       J’avais beau pester, jurer, tenter maintes fois des dizaines de techniques, rien ne se passait. Le pire dans tout cela était qu’à chaque vaine tentative, je décevais un peu plus mes hommes, Erriks et que je gâchais probablement ma seule et unique chance de revoir Cameron un jour. Tout à coup, voyant qu’il ne servait à rien de s’acharner, Erriks me saisit par les épaules, me contraignit à prendre congé et ordonna à notre armée de retourner à leurs occupations le temps de régler ce problème technique pour m’entraîner dans le sous-bois.

     — Que se passe-t-il, enfin ?!

      Je voyais bien qu’il faisait des efforts surhumains pour ne pas laisser exploser sa rage devant moi et le constater me fit l’effet d’un poing dans le ventre.

     — Je...je n’en sais foutrement rien !

      Erriks se mit à faire les cent pas en se passant nerveusement les mains sur le visage.

     — Et si tu n’étais pas l’Étranger ? proposa-t-il en me surplombant de toute sa taille.

      L’envie de pleurer toutes les larmes de mon corps me broya l’estomac en réalisant qu’il pourrait cesser de m’aimer pour cette simple raison.

     — Qu’est-ce que ça change ? J’avais tout de même des pouvoirs, avant !

      Ma remarque parut le piquer au vif.

     — Mais qu’attends-tu pour t’en servir, abrutie ?!

      Erriks me tira violemment par les cheveux et me traîna jusqu’à la Panthère. Je hurlai, me débattis pleurai, déchirée intérieurement, sentant un trou béant se former à la place où se trouvait un cœur, le mien, il y avait encore quelques instants. Férocement, il me plaqua contre le module, serra ma mâchoire si fort entre ses doigts que je crus qu’elle allait craquer.

     — Maintenant, prouve que tu es digne d’être ma reine.

      La terreur et le chagrin m’entraînèrent dans des mouvements spasmodiques incontrôlables, jamais je n’avais été aussi terrifiée de ma vie. Je hochai négativement de la tête, vidée de toute substance. Enragé, il m’envoya valser sur le sol gelé et me gifla jusqu’à ce que j’aie le visage en sang. Il me semblait même avoir eu droit à des coups de pieds dans le ventre mais je n’en étais pas certaine: la douleur m’aveuglait tellement sous les coups qui pleuvaient que je ne savais plus où ces derniers atterrissaient.

     — Tu es une guerrière, agis comme telle.

      Sachant pertinemment que j’allais regretter ces mots, ceux-ci sortirent d’eux même de ma bouche, guidés par la rancœur.

     — Je ne suis… pas une guerrière… c’est toi… et ta putain de prophétie… qui en avez décidé ainsi…

      Nouvelle rafale de violence, je ne me défendais aucunement, déçue de lui, de tout ; pour finir, je retombais toujours dans mes anciens vices, rencontrais toujours les mauvaises personnes… J’avais fermé les yeux mais dus les rouvrir car les images de mon beau-père tenant sa ceinture à la main s’imposaient automatiquement à moi.

     — Tu ne devrais pas faire ta rebelle ainsi dans une situation si peu enviable pour toi.

     — Mais tu vois bien que je n’y arrive pas !

      La pointe froide et aiguisée d’une dague me piqua en dessous du menton. Dans un dernier sanglot hystérique, je me relevai et réitérai l’opération qui, celle-ci, fut accomplie avec succès du premier coup. Une fois ma tâche achevée, je courus aussi loin que mes jambes pouvaient me porter du roi Laeavan.

 

      Je m’étais réveillée peu de temps avant, rongée par la déception, sans pour autant avoir parlé de cette trahison à Cameron qui aurait probablement fait une boulette pour me rejoindre au plus vite, ce que je ne voulais pas :d’abord et avant tout la guerre.

      J’entendis tout à coup des branches craquer sous les pas de quelqu’un. Terrorisée, je me cachai derrière un arbre en chipotant nerveusement à ma cape.

      — Tanya, c’est moi.

      Je faillis disjoncter en reconnaissant la voix d’Erriks.

      — Je sais que tu m’en veux énormément pour tout à l’heure, tu as tout à fait raison de réagir comme ça mais...j’aimerais que tu écoutes ce que j’ai à dire.

      Il prit mon silence comme une invitation à s’expliquer.

      — Je sais, de par mes anciens pouvoirs de demi-dieu, que ceux-ci se décuplent sous l’effet de certains sentiments puissants. La colère et la peur très intense, notamment. Ne pouvant compromettre le siège, j’ai décidé de susciter moi-même ces émotions, de te forcer un peu la main, quoi.

      Encore sceptique, je jugeai néanmoins son explication convaincante.

      — Tu sais que je ne t’aurais jamais frappée si je n’en avais pas été obligé !

     — Écoute, en ce moment, cette guerre me rend complètement paranoïaque alors oui, j’ai cru à ton leurre !

     J’osai enfin sortir de ma cachette, lui dévoilant ainsi mes joues tuméfiées, mon œil au beurre noir, ma lèvre fendue… Il défaillit en réalisant que c’était bel et bien lui qui m’avait mise dans cet état. Il effleura mes blessures du bout des doigts et planta ses yeux limpides, inhumains dans les miens.

     — C’est un mal pour un bien, le rassurai-je pour finir, même pas sûre d’avoir foi en ce que j’affirmais.

     Il m’embrassa avec une douceur qui contrastait fort avec sa violence, quelques heures auparavant. Je laissai mes doigts courir noirs de jais avant de me reprendre.

     — Tu sais, je me dis souvent que même si tu me mentais, utilisais mes pouvoirs à tes propres fins, je retomberais à chaque fois dans ton piège.

     — Je me dis souvent la même chose, soupira-t-il en souriant brièvement l’air contrit.

     — Crois-tu qu’il soit réellement possible que je ne sois pas l’Étranger ?

     — Oui, c’est possible. Tout comme il est possible que je ne sois pas l’Acier. La prophétie est tellement vague !

     — Est-ce que tu m’en aimerais moins ?

     — Non, absolument pas. Peut-être que tu m’attirerais moins d’ennuis mais mes sentiments à ton égard ne changeraient guère.

     — Puis-je te rappeler que c’est toi qui as voulu me marier ? le taquinai-je comme à chaque fois qu’il se plaignait de moi et des conséquences désastreuses que j’avais sur sa vie.

          Il me sourit moqueusement.

— Promets que jamais plus tu ne me frapperas, dis-je en me rembrunissant.

— Plus jamais, promit-il sans une seconde d’hésitation.

       Avais-je raison de lui pardonner aussi vite ?

 

     La nuit tomba bien vite, mais aucun de nous ne se décidait à revenir au camp, aussi sommes-nous restés près de l’arbre, appréciant le calme… avant la tempête.

      Je ne pus dormir en sachant que cette nuit était peut-être la dernière, que le lendemain, je tomberais sûrement au combat, peut-être même avant la Mort d’Encre. Erriks, quant à lui, paraissait plutôt serein mais ne ferma pas, lui aussi, l’œil de la nuit.

— Si je meurs demain…

— Tu ne mourras pas demain. Je suis immortel, nous sommes immortels.

Nous attendîmes donc patiemment que le soleil nous donne son accord pour transformer Quaya en un bain de sang.

      Je fus tirée de ma léthargie par mon mari, qui avait retiré son manteau car la température avait sacrément grimpé en peu de temps. Le jour avant, ma salive aurait gelé dans ma bouche et aujourd’hui, la température était pour le moins douce, bien qu’il plût à seaux. Erriks semblait très pressé voire inquiet, ses cheveux collés sur son front par la pluie rajoutant un petit quelque chose de dramatique à la scène.

     — La pluie a empêché les hommes de Tima Ké Sathi de mettre le feu à la forteresse. Ils sont en train de lever la herse mais ils ne vont pas tarder à se faire repérer, il faut que nous nous dépêchions pour en sauver un maximum.

     Je me mis vélocement sur pieds tandis que la panique affolait mon cœur. Nous courûmes à en perdre haleine afin de rejoindre l’armée qui avait déjà commencé à avancer sans nous, et enfin prendre les commandes.

     Zgul nous foudroya du regard, furieux d’avoir dû prendre en charge les choses dont nous étions responsables.

     — Erriks, tu es vraiment laxiste ! Abandonner des régiments entiers pour faire des galipettes avec ta femme dans les bois la veille d’une bataille décisive, c’est honteux !

     — Zgul, tu n’y es pas du tout et…

     — Ah oui ? Et vous bricoliez quoi tous les deux ? Vous cueilliez des marguerites congelées ? Prends-moi pour un idiot, tiens !

     — Hier, pour TES intérêts et ceux de TON peuple, j’ai dû battre mon épouse alors oui, j’ai dû m’absenter pour ne pas que mon couple s’écroule sur des non-dits !

     Zgul grogna et ronchonna comme seul un Nain en était capable avant de nous céder la place.

     Le plus gros désavantage qui s’imposait pour le moment était le manque de chevaux ; nous les avions tous mangés dans le désert, ce qui nous accordait moins de vitesse d’action.

      Après notre traditionnelle prière de combat, nous passâmes enfin à l’action.

      — Rassemblez-vous ! ordonna au loin la voix de Tima Ké Sathi parmi d’autres cris alors que je passais la herse, à bout de souffle.

      Nous étions arrivés trop tard ; plus que trois des pionniers du raid subsistaient. Tima dégoulinait de sang et de transpiration, il devait se battre depuis longtemps: ses gestes se faisaient de plus en plus lents et imprécis; si nous étions arrivés deux minutes plus tard, c’en était fini de lui. Telle une sauvage, comme possédée par un monstre, je me jetai sur l’un de ses assaillants et le décapitai rapidement avant de m’attaquer à un autre.

      — Tima ! Pars d’ici, tu as fait ton temps ! Va rejoindre les autres ! hurlai-je à son attention.

      Mais à la place d’obtempérer, l’Elfe s’effondra au sol, évanoui selon toute probabilité car personne ne l’avait touché. Je doublai mes efforts, pris bien des risques, totalement affolée, alertant Erriks au passage qui vint en renfort, n’appréciant guère que je m’exposasse ainsi au danger. Cela faisait partie des choses que je n’aimais pas chez lui:  il était trop stratégique.

       C’est-à-dire qu’il réfléchissait de la façon la plus détachée possible, il agissait toujours afin qu’il y ait le moins de pertes possible et non pour sauver les personnes proches de lui. Sauf quand il s’agissait de moi. Dans ce cas-là, il pourrait envoyer des milliers de Laeavans en enfer, serait capable de toutes les atrocités imaginables. Enfin… ceci n’était pas tant un défaut à proprement parler, c’était même bien dans un certain sens mais extrêmement dérangeant dans ces situations.

        Tandis que Sa Majesté sécurisait le périmètre en maniant l’épée comme seul lui pouvait le faire, je m’agenouillai auprès de Tima Ké Sathi et le giflai pour le réveiller. Il finit par ouvrir faiblement les yeux et gémir.

      — Tu dois courir, t’enfuir. Rejoins les autres. Tu saurais faire ça ?

      — Je…

      J’aperçus les deux autres survivants de la Panthère de Makteh qui aidaient Erriks à nous isoler un maximum des attaques extérieures. Il y avait un sauvage et un Nain. Je les interpellai, ma voix perçant à peine le chaos :

      — Vous deux ! Vous vous êtes assez battus, raccompagnez-le au campement !

     Une fois mon ami évacué, je me replongeai dans la bataille, me laissant submerger par l’effervescence morbide des lieux, la pluie qui battait mon visage, l’acier de mon épée qui glissait dans la chair, les vibrations de la corde de mon arc, le frottement des plumes sur ma joue, les hurlements…

      Tuer ne me choquait plus. C’était triste à dire mais… c’était en quelque sorte devenu ma routine. Ne penser à rien, se mettre un voile sur les yeux, laisser son instinct bestial prendre le dessus.

      Puis, une personne appelant mon prénom me sortit de cette sanglante transe :

— Tanya ! Le chemin est libre, tu peux y aller !

      Son la moindre hésitation, je m’élançai dans les escaliers qui menaient à la partie réservée à la Magie du château. Selon les espions, Preaphasar l’Ensorceleur aurait sa propre aile à deux pas de celles de la maîtresse des lieux. Arrivée au premier étage, quelqu’un me propulsa au sol en me désarmant avec une dextérité étonnante. Je me débattis jusqu’au moment où je réalisai que mon agresseur ne se battait pas: l’homme venait d’enfouir son visage dans mon cou et sa tignasse blonde n’était autre que… celle de Cameron.

— Oh mon dieu… soufflai-je en le serrant plus fort dans mes bras tout en me mettant à pleurer comme une madeleine.

         Mon jugement altéré par l’émotion, je couvris son visage de baisers et en oubliai presque la Mort d’Encre.

— Oh Tanya, j’ai tellement rêvé de ce moment… Tu m’as tellement manqué ! Je t’aime…

— J’étais folle d’inquiétude ! sanglotai-je en scrutant une énième fois son beau visage pour y déceler… des secrets, des souffrances qu’il aurait subies sans que je ne le sache.

          Un hurlement de douleur comme jamais je n’en avais entendu retentit dans le corridor. Vivement, je me tournai vers la source du bruit et découvris la Magie, à genoux au sol comme si quelqu’un venait de lui porter le coup fatal, le visage baigné de larmes tandis qu’elle manifestait un désespoir sans bornes, un de ceux qu’aucun mortel ne pourrait ressentir ni même imaginer. Cameron l’avait trahie, Cameron s’était joué d’elle, Cameron avait tué le peu d’humanité qu’il lui restait. Cameron venait de faire d’un monstre quelque chose de plus sombre encore.

         Je me tournai vers le jeune anglais qui souffrait visiblement d’avoir créé ce mal. Il s’était attaché à cette femme, bien qu’il n’en soit certainement pas amoureux.

— Cameron…

         Elle avait gémi son prénom, avait rassemblé ses dernières forces pour le prononcer, ne pouvant plus supporter la douleur qui lacérait son cœur…

    — Comment ?! Pourquoi ?! Tu étais le premier…

— Lorysane, tu ne m’aurais jamais laissé la vie sauve si je n’avais pas agi ainsi…

         Il m’enlaça afin de me protéger d’une éventuelle attaque.

— Tout ce que tu ressens pour moi, je le ressens pour Tanya. Sache que même si notre histoire s’est mal terminée, tu as marqué ma vie, m’as fait grandir…

— Tu mens ! Tu n’es qu’un manipulateur ! Chaque chose qui sort de ta bouche n’est que perfidie, poison ! Toi ! cracha-t-elle à mon égard. Tu te sens forte, hein ?! Quand il brisera ton âme, la réduira à quelques grains de poussière même pas humains, je te souhaite de descendre en enfer, de brûler dans le feu ardent de Kô… Je veux que chaque soir où tu t’endormiras à ses côtés, le doute t’envahisse, que l’incertitude te dévore !

         Ses paroles me prirent aux tripes, m’effrayèrent plus que je n’oserais me l’avouer. Ensuite, son visage se fissura, tel un miroir sur lequel on aurait jeté une pierre. Ses hurlements se firent déchirants tandis que les craquelures gagnaient tout son corps. Brusquement, sa silhouette s’évapora dans un nuage de poussière alors que ses cris et paroles menaçantes résonnaient encore dans le corridor.

— Le voilà ! dit un garde Conspirateur Fée au loin en pointant Cameron de son poignard.

— Merde ! s’exclama-t-il en grinçant des dents. Ma tête est mise à prix, dorénavant. Preaphasar sait que tu es là, il t’attend au troisième étage, dans la salle de torture. Je m’occupe d’eux.

         Cameron dégaina son épée avec classe et fondit sur ces intrus. Je courus vers la deuxième volée d’escaliers tout en m’interrogeant sur la capacité de mon ami à vaincre une vingtaine de Conspirateurs aguerris seul.

         Je sentis une douce chaleur gagner mon cœur, prendre possession de mon corps, elle guida soudain tous mes gestes, toutes mes pensées. Instinctivement, je me dirigeai vers une porte que je savais être celle de mon lieu de décès. Là se trouvait Preaphasar l’Ensorceleur, mon seul et unique maître, la seule personne au-dessus de moi. Un sourire faux collé aux lèvres, il s’approcha pour me tourner autour. Il me caressa la carotide du bout de son pouce, ce qui provoqua en moi d’incontrôlables frissons.

— Je suis plus fort que toi, plus fort que ta volonté de vaincre.

         Soudain, ce ne fut plus son pouce qui entamait de longs va-et-vient dans mon cou mais bien une lame qui fit ruisseler ma peau des perles écarlates de sang. Brutalement, il se mit à me tabasser sans que la chaleur du maléfice ne me permette de contre-attaquer. Je n’arrivais à émettre pour seul son que des gémissements extatiques alors que l’instant n’était pas franchement agréable.

— Tu aimes ça, hein ?! J’ai toujours su qu’en réalité, tu n’étais qu’une chienne en chaleur.

        Preaphasar m’écarta brusquement les cuisses et massa ardemment mon entrejambe à travers mon pantalon de cuir. Ce geste, très cru, me sortit de la transe magique dans laquelle j’étais jusque là plongée. Je le giflai sauvagement, ce qui eut pour résultat de faire craquer sa mâchoire: en effet, un coup pareil, assené à l’aide de gantelets, il devait bien l’avoir senti passer. Il valsa sur le côté en étouffant un cri.

— La pétasse ! jura-t-il dans sa barbe.

        Encore apeurée de ce à quoi je venais d’échapper de justesse, je m’enfuis vélocement dans le dédale de colonnes lugubre pour me cacher le temps de me recentrer. Hélas, la vue de mon sang maculant la dalle de pierre provoqua en moi comme une crise d’angoisse. Sans que je ne m’en sois rendu compte à cause de la panique et de la terreur, la dague de Preaphasar m’avait entaillée, sectionnant plusieurs grosses artères de mon avant-bras, créant donc une importante hémorragie. Si cela continuait, j’allais, selon toute probabilité, être dans l’incapacité d’accomplir la Mort d’Encre.

— Cam ? 

— Ça va ? 

— Pas du tout, j’ai besoin d’aide, vite ! Je suis gravement blessée, je crois que Preaphasar ne va pas tarder à avoir ma peau. 

— J’arrive. 

— Non, appelle Erriks. Ne m’en veux pas, c’est juste qu’il est plus apte que toi pour ce genre de choses. 

       Sa déception déferla sur moi, teintée de jalousie envers mon époux.

— Bien, répondit-il, résigné.

       J’avais bien conscience de l’avoir froissé mais… je ne pouvais aucunement compromettre la Mort d’Encre pour ses états d’âme.

— Merci. 

       Ma vue se troubla sous l’effet de l’importance de la perte de sang dont j’étais victime et la myriade de sentiments négatifs qui m’assaillaient. Le silence était pesant, menaçant: j’en avais presque peur que Preaphasar ne m’entende respirer. Effrayée de me voir perdre tant de liquide vital, je décidai de stopper le flux en utilisant mes pouvoirs pour appliquer du froid sur la blessure. L’écho des pas de Preaphasar résonnait jusqu’à mes oreilles et ne faisait qu’augmenter en moi la tension tant et si bien que mes propres sentiments devenaient insupportables.

       Il fallait tenir jusqu’à ce que les renforts viennent. À tout prix.

       La salle de torture était tout simplement énorme, je n’allais tout de même pas avoir la malchance qu’il me trouve dans un si grand lieu !

        La salle de torture ?! Mais il n’y avait que des colonnes partout ! En y regardant de plus près, chaque colonne possédait un genre de porte en briques emboîtées si bien qu’on ne la discernait presque pas dans la pénombre ambiante.

Par tous les dieux ! Et si quelqu’un était enfermé dedans ?! Je n’osais même pas y penser !

— Hey… murmurai-je d’une voix cassée et tremblante. Y a-t-il quelqu’un ?

       Une plainte étouffée, à fendre les cœurs les plus durs me parvint. Ma volonté d’aider ce malheureux me fit presque oublier le danger que je courais moi-même. Je poussai de toutes mes forces sur la dalle et celle-ci tourna sur elle-même, dévoilant un vieil homme émacié se contorsionnant à la chaise à laquelle il était attaché. Il roulait des yeux, gémissait des propos incohérents… des blessures abominables dégoulinantes de pu estropiaient son corps maltraité. L’odeur putride que ce minuscule espace dégageait me donna des hauts le cœur: cet homme ne devait pas avoir vu du savon depuis des siècles et toute cette matière fécale étalée sur le sol de sa prison m’indiquait très clairement que les latrines ne devaient pas faire partie de son quotidien non plus. Le prisonnier poussa un nouveau grognement animal mais fut interrompu par un gémissement de douleur et le bruit d’un corps armé qui tombait par terre suite à une lutte sans merci. Ce gémissement provenait de la gorge d’une personne dont j’aurais pu reconnaître la voix entre mille.

— Cameron !

        Sans réfléchir, je sortis de ma cachette, les genoux tremblants. Le jeune anglais avait le visage en sang et, le surplombant de toute sa taille, Preaphasar s’apprêtait à lui porter le coup fatal mais fit volte-face vers moi pour m’adresser un sourire machiavélique.

— Ton vaillant chevalier parjure à la rescousse ! Que c’est mignon ! se moqua Preaphasar.

        À ses mots, l’Ensorceleur gratifia sa victime d’un violent coup de pied dans le ventre qui lui fit recracher toutes ses tripes. Pour la première fois, je regardais Cameron avec dédain, pour la première fois, il me décevait profondément: j’étais peut-être en train de mourir, je l’implorais d’appeler Erriks pour que ce dernier m’amène du renfort et lui, il se ramenait seul, contre un adversaire bien trop fort pour lui ! Mais qu’avait-il dans le crâne ?!

— T’es minable,Cam.

        Mon reproche l’atteignit droit au cœur.

— Je… voulais juste te prouver que… je valais autant… que cet autre empaffé…

— Cet empaffé, comme tu dis, était ma seule issue, NOTRE seule issue ! Tu viens de me tuer! Tu as tout foutu en l’air !

— Bon, ça va ? Je ne vous dérange pas trop dans vos scènes de ménage ?! On peut commencer à se taper dessus, là ?! nous interrompit Preaphasar.

       Excédée, je lui envoyai une bonne torgnole qu’il ne vit pas venir.

— Et ta sœur, as-tu seulement un peu pensé à elle en faisant la pire connerie de ta vie ?!

       L’Ensorceleur revint aussitôt à la charge, me propulsa au sol pour commencer à m’étrangler. Je suffoquais, lentement, douloureusement mais, tandis que la brume enveloppait ma raison. Je trouvai la force de lui assener un coup de genou dans les parties génitales. Ma rage contre Cameron décuplait mes forces. Avec agilité, profitant de la distraction dont m’avait fait bénéficier ce coup bien placé, j’enfilai mes gantelets pourvus de griffes et de clous qui rendaient chaque offensive mortelle de ce fait.

        Après de longues minutes de combat acharné, je me mis à nouveau à blâmer Cameron, qui se vidait lui aussi de son sang à quelques mètres sans que je pusse faire quelque chose.

— Cam, pourquoi, pourquoi, pourquoi ?! m’écriai-je en pleurant tandis que mes multiples hémorragies m’affaiblissaient au point de me faire perdre inexorablement ce duel.

        Preaphasar, qui se délectait de cette situation dramatique, se mêla à la dispute en me plaquant contre lui et en tirant mes cheveux pour faire basculer ma tête en arrière.

— Mais oui, Cameron ! Regarde-la sur le point de mourir ! Regarde son sang sur mes mains, la souffrance sur son beau minois, la fille que tu as tant aimée se faire traîner dans la poussière par ta faute… Profite de cette splendide vue car bientôt, ce sera celle de son cadavre, que je t’obligerai à regarder jusqu’à ce que les charognards aient bouffé ses derniers lambeaux de chair.

         Cam pleurait à chaudes larmes.

— Tu es minable, Cameron, tout ce que tu entreprends, tu le rates, bon en rien, mauvais en tout, tu as déçu toutes les personnes que tu as croisées dans ta vie.

         Je crus m’évanouir de soulagement lorsqu’Erriks passa les portes de la salle de torture, l’épée dans le fourreau, les mains dans le dos, très souriant.

— J’approuve totalement votre avis, Preaphasar, excepté en ce qui concerne ma femme, commença-t-il d’une voix arrogante qui ne lui ressemblait pas dans notre vie quotidienne. Rien que pour le peu d’estime que vous vouez à… ce très cher Monsieur Hightley (il assena un coup de pied au visage de Cameron. J’étais bien trop faible pour le réprimander), je serais susceptible de vous apprécier. Cependant, voyez-vous, le mal que vous avez fait, faites et voulez encore à mon épouse m’oblige à taire… cette sympathie naissante et… eh bien à vous tuer également. Chose fort regrettable, si vous voulez mon avis. Bref, passons aux choses sérieuses: vous allez bien gentiment lâcher Sa Majesté et vous battre contre moi.

— Pourquoi ferais-je cela ? Je sais très bien qu’uniquement elle peut me tuer et que vous n’oseriez pas gâcher la Mort d’Encre.

— Nombreuses autres possibilités s’offrent à moi, ne sommes-nous pas dans la salle de torture ?

         J’admirai tellement son sang-froid dans de tels moments. Comment pouvait-il se construire un masque d’assurance comme celui-ci… Si je n’avais pas été son épouse, je serais tombée dans le panneau, jamais je ne me serais doutée qu’il pouvait être aussi sensible, attentionné et bienveillant. Il avait beau avoir intensément souffert de Kô, cet entraînement avait également fait de lui ce qu’il était devenu. Et il pouvait être fier, comme moi j’étais fière de lui.

      Je mourais, mes blessures saignaient abondamment, je devais absolument me soigner mais… ce n’était pas possible. Cependant, pour une fois, j’étais prête à mourir, j’attendais la mort inévitable sereinement.

         Preaphasar desserra son emprise sur moi et sitôt, je m’effondrai face contre terre dans un râle de douleur pour perdre connaissance quelques instants.

— Auriez-vous peur de moi, Preaphasar ?

— Pas du tout ! Vous me prendrez à peine plus de temps à éliminer que Hightley !

— Permettez-moi de douter de vos dires, et plus précisément, de votre courage: vous refusez un duel loyal contre quelqu’un que vous n’aurez aucun mal à vaincre, selon vous.

        La voix faiblarde de Cameron me parvint :

— Tu ne vois pas qu’il fait exprès de le déconcentrer ? Bats-toi, c’est maintenant ou jamais ! 

        Me ressaisissant soudain, j’enfonçai la griffe de mon index dans le ventre de mon adversaire.Toute flageolante et sans aucune pitié, je le défigurai totalement tandis qu’Erriks le maintenait sauvagement au sol.

        Lorsque Preaphasar fut à l’article de la mort, le roi leva la tête vers moi.

— Tu es prête ?

        Ma vision se troublait, tout le décor autour de moi se tournait, me donnait le mal de mer… Pour toute réponse, je m’effondrai une fois de plus, mi-vivante, mi-morte. Il se précipita sur moi :

— Tanya, tiens bon !

— Peux… plus, sus-je articuler.

       Erriks m’embrassa plusieurs fois, le cœur serré puis posa son front contre le mien.

— Hightley, êtes-vous encore capable de magie ?

—  Je crois… que… je peux encore… le faire…

       Plein d’espoir, Cameron se traîna jusqu’à nous tandis que Preaphasar agonisait toujours non loin.

— Je veux que vous transfériez ma force vitale jusqu’à Tanya le temps de la Mort d’Encre.

       Sans ciller, Cameron obtempéra et, quelques secondes plus tard, ma respiration se fit moins laborieuse, la douleur moins vive, tout allait mieux dans mon corps. Soudain, Dariss arriva encourant sur ses petites jambes en criant de sa petite voix fluette.

— Non, non, non, Erriks ! Ce n’est pas une bonne idée ! Vous pourriez tous les deux en mourir !

       Cameron cessa directement, comme s’il avait reçu un électrochoc en entendant l’avertissement du Lutin. Mon état se détériora directement tandis que l’Ensorceleur s’étranglait seul dans son sang.

— Kethi soit béni ! Comment es-tu arrivé jusqu’à nous ? Saurais-tu lui porter un minimum de soins ?

— Je t’ai suivi mais suis arrivé un peu tard car j’ai eu du mal à grimper les escaliers: les marches sont sacrément hautes dans cette forteresse ! expliqua-t-il en ouvrant sa minuscule valise de premiers secours. Il ne faut pas que tu lui insuffles la vie ainsi, malheureux ! C’est totalement irresponsable ! (Le Barengan tendit une aiguille à Erriks.) Plante ça dans une veine de ton bras.

        Dariss recousit avec une dextérité étonnante mes blessures plus graves puis cautérisa mon estocade. La douleur insupportable habitait chacune de mes fibres, me transperçait comme pour me prouver une fois de plus laquelle de nous deux était la plus forte.

        Je me tordais, tentais désespérément d’échapper à cette torture mais le monarque me clouait fermement au sol. À mon plus grand soulagement, le Barengan éloigna le feu de ma peau. Je laissai ma tête rouler mollement sur les genoux de Sa Majesté, puis m’évanouis à nouveau. Dariss m’enfonça une aiguille reliée à celle d’Erriks dans le bras pour transfuser son liquide vital dans mon corps.

— Bien. Tanya, je sais que ça va être dur mais il va falloir que tu accomplisses la Mort d’Encre, maintenant.

       — Erriks…je veux que tu continues ma quête.

         Son expression se décomposa littéralement.

         Je n’avais plus la volonté de vivre, je ne voulais plus survivre à mes affres. Élire quelqu’un de plus apte que moi pour continuer ma quête devenait mon seul salut. Il représentait tout ce que devrait être le parfait Étranger: brave, stratège, talentueux et j’étais certaine de ne pouvoir citer toutes ses qualités tant il en avait.

— Erriks, prends ma place…

        Ses yeux scintillèrent de larmes qu’il ravala durement.

— Non, Tanya, c’est trop de responsabilités, je ne suis pas à la hauteur de posséder tant de pouvoir… de plus, me les offrir te tuerait à coup sûr…

— Je sais, le coupai-je. C’est ce que je veux.

        Ses mains se crispèrent autour de mes bras. Sa lèvre inférieure tremblota alors que ses larmes coulaient librement sur ses joues.

— Tu… veux mourir maintenant ?

        Je hochai la tête affirmativement.

— Non, je ne te laisserai pas faire.

        Erriks me secoua comme un prunier pour me remettre les méninges en place.

— Non, tu entends ? Non, non, non, non !

        Il dégaina un couteau, le fourra dans mes mains qu’il recouvrit des siennes pour que, tous les deux, nous plantions l’arme dans le corps de l’Ensorceleur.

— Deyja.

        Pantelante contre lui, le roi guida chacun des mouvements barbares que nécessitait la Mort d’Encre. En ouvrant Preaphasar, il maîtrisa mes pleurs en posant de petits baisers sur le haut de mon crâne.

— Maintenant, on va prendre son cœur et boire le sang qu’il contient ,d’accord ? chuchota-t-il d’une voix infiniment douce.

        Après avoir gémi, je lui donnai la permission d’aller plus loin. Je jetai une dernière fois un œil à Cameron qui se faisait toujours soigner par Dariss avant de plonger les mains dans le corps du défunt Elfe. Ensemble, nous arrachâmes son cœur et Erriks le porta à mes lèvres.

        Mon horreur était indescriptible, je vivais la scène de loin, comme si ce n’était pas moi, la jeune fille blonde couverte de sang et de larmes, à moitié morte mais pourtant toujours à commettre les pires barbaries.

— J’ai toujours rêvé d’aller eu Danemark… murmurai-je plus pour moi-même que pour qu’il le sache, étant donné que Sa Majesté ne connaissait aucun pays de mon monde.

— Oui, je te promets qu’on ira là-bas ensemble un jour mais il faut que tu tiennes bon, pour cela.

        À contrecœur, je renversai la tête en arrière et ouvris la bouche pour accueillir le liquide vital du traître. Ce dernier était encore chaud, il plaquait les parois de mon œsophage, me donna des hauts le cœur… Voyant que j’allais rendre trop tôt ce que j’avais déjà bu, le monarque pressa sa main contre ma bouche.

— Tanya, il ne faut pas que tu vomisses, Tanya ne…

        Mes nausées se firent bien trop violentes mais il trouva le temps de me faire avaler le reste du sang avant que je ne rejette le tout sous la forme d’encre noire. Erriks inclina mon buste en avant pour me faciliter la tâche. Un Nain fit irruption dans la pièce: heureusement, il était Laeavan. Il resta un moment pantois devant l’abominable scène avant de se ressaisir. Un cadavre d’Ensorcelleur éventré par terre, sa reine en plein procédé d’exorcisme, son roi tenant le cœur de sa victime dans ses mains,… Il faillit en tourner de l’œil.

— Majesté, les hommes ont besoin de vous, nous sommes en train de perdre.

        Tout en s’occupant de moi, Erriks demanda un bilan.

— Nous nous battions tous bien après votre départ jusqu’au moment où les Conspirateurs ont déployé leurs archers au sommet des murs de l’enceinte; à partir de ce moment, ç’a été une pure boucherie. Ils nous tirent tous comme des lapins.

        Sa Majesté réfléchit un instant. Je le savais très triste d’envoyer son peuple à la mort ainsi.

— Dites à Zgul de rassembler les sauvages afin de tirer sur les archers adverses tandis que les autres les protègent pour ne pas qu’ils soient des proies faciles pour les Fées, Nains, et Humains.

        Le Nain prit respectueusement congé en s’inclinant.

        Mes entrailles brûlaient comme la braise ardente. La substance que je vomissais goûtait le sang putréfié. Toute cette souffrance… c’était à peine tolérable, j’aurais tant aimé que cela cesse. Subitement, je ne sus plus respirer. Alerté par mes bruits de suffocation, Erriks me secoua violemment, dans tous ses états mais constata immédiatement que c’était inutile. Il me pressa sauvagement contre son torse pour désobstruer mon appareil respiratoire. Au bout d’un certain temps, lorsque je fus totalement purifiée de mon maléfice, la torture prit fin.

CHAPITRE II: Le Suicide Qui N’Eut Jamais Lieu. 

 

         Encore sous le choc et pétrifiée d’horreur, je m’agrippais à mon époux comme si ma vie en dépendait, mes dents claquaient dans son cou sans que je ne pusse me maîtriser. Lentement, il se mit à me murmurer une berceuse dans la langue des dieux.

— Tanya, je dois y aller.

         Je resserrai instantanément mon étreinte puis me détachai de lui en songeant à tous ces gens dans la cour, en train de se faire trucider à cause de moi. Avant de se lever, il approcha son visage du mien mais je stoppai son geste :

— Pas sûre que tu apprécies ce baiser…

— Et pourquoi donc ?

— Je viens de gerber mes boyaux, souris-je faiblement.

— Je ne mettrai pas la langue, promit-il malicieusement.

        Il déposa tendrement un baiser sur mon front puis sur mes lèvres.

— Je te rejoins le plus vite possible.

        Il hocha la tête.

— Aucune prise de risque inconsidérée, me rappela-t-il brièvement avant de se plonger à nouveau dans la sanglante bataille qui se déroulait dans la cour.

        Un silence pesant s’abattit entre Cameron et moi après le départ de Dariss.

-— Tanya...je suis désolé…

― Je sais, le coupai-je sèchement. Mais être désolé, tu crois que ça aurait suffi en compensation à Erriks si je n’avais pas survécu ?! ripostai-je hargneusement en me rinçant la bouche avec l’eau de mes pouvoirs pour me débarrasser de l’odeur atroce de la Mort d’Encre.

         Ce fut autour du jeune Anglais de s’énerver.

— Erriks, Erriks, Erriks, Erriks, ERRIKS ! Toujours Erriks ! Tu crois que je n’aurais pas souffert de ta mort ?! Tu crois… tu crois qu’uniquement lui aurait été affecté !?

— Non, mais Erriks est la plus importante personne dans ma vie sentimentale comme professionnelle donc…

— Ouais, c’est ton mari qui n’a même pas su te garder un an dans son lit ! railla-t-il, cynique.

         Excédée de sa remarque, je le giflai.

— Mais tu es vraiment un connard !

— Peut-être, mais je n’ai pas imaginé la scène où tu m’as dit « Je t’aime » en m’enlevant mon t-shirt !

— Non, tu l’as rêvée, c’est du pareil au même ! Alors maintenant, tu vas arrêter de me blâmer et de diffamer Erriks au nom de ta stupidité ou…

— Donc tu confirmes n’éprouver aucun sentiment pour moi ?

— Exact !

         Vivement, il m’enlaça et m’embrassa à pleine bouche. Il caressait tendrement mon visage alors que je me laissai aller à son étreinte, goûtant enfin à ses lèvres comme je l’avais mille fois rêvé. Je ne pus que sourire en constatant qu’il était devenu, bien malgré lui, rouge comme une tomate. Puis, je réalisai qu’il profitait de ma faiblesse et le repoussai violemment.

— Salaud !

— C’est pour la prochaine fois que tu diras que tu ne m’aimes pas ! me glissa-t-il ironiquement.

         Il s’approcha un peu plus (était-ce possible ?), la mine nettement plus mélancolique tout à coup.

— Je suis prêt à être le second, je suis prêt à vivre dans l’ombre pour toi, à n’être que l’amant.

— Je ne suis pas prête à mener une telle double vie, Cameron. La duplicité est quelque chose que ma conscience ne peut encore supporter. Je te jure que je meurs d’envie de pouvoir construire quelque chose avec toi mais je sais que si je commence, ce serait irréparable. Je le regretterais amèrement par la suite.

— Bien.

         Malgré son chagrin évident, il ne tenta plus rien, accusa le choc.

— Disons alors que ceci était notre dernier baiser, la dernière fois que nous manifesterons notre passion.

— La… dernière ? dis-je en pâlissant.

        Imaginer ne plus jamais le toucher me semblait insurmontable, tout à coup. Maudites hormones !

— Voilà.

        — Je ne suis pas d’accord, je ne promets rien je… réfléchirai…

        Un sourire effleura ses lèvres qui me firent soudain tellement envie que je cédai à mes propres vices. Nous fîmes enfin démonstration de tout l’amour que nous enfouissions au fond de nous et dont nous espérions lamentablement nous voiler. Avec une ardeur dont je ne me savais pas capable, je l’embrassais passionnément, montrais enfin l’étendue de mes sentiments. Le désir naquit en moi comme chez lui mais je veillai à ne pas me laisser aller au débordement: ma seule excuse pour notre précédente relation était que mes péchés s’étaient déroulés en rêve et par conséquent, je ne contrôlais rien. Si je passais à l’acte ici, je n’aurais aucune excuse.

— Voilà, conclus-je en mettant fin à nos effusions.

—