Les Ténébreuses - Tome I - La Fin d'un monde - Gaston Leroux - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1925

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Gaston Leroux

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Opis ebooka Les Ténébreuses - Tome I - La Fin d'un monde - Gaston Leroux

Le grand duc Ivan est amoureux de la modeste Prisca et s'oppose a sa mere qui veut le voir épouser la fille du prince Khirkof. De plus, il dénonce l'attitude de Raspoutine qui entraîne les dames de la cour dans une secte ou elles deviennent les Ténébreuses. Il reçoit l'aide de la Kouliguine, célebre danseuse qui dirige un complot contre le Tsar. Ivan et Prisca se réfugient en Finlande. Mais Prisca est enlevée, et promise a devenir une soeur des Ténébreuses...

Opinie o ebooku Les Ténébreuses - Tome I - La Fin d'un monde - Gaston Leroux

Fragment ebooka Les Ténébreuses - Tome I - La Fin d'un monde - Gaston Leroux

A Propos

Chapitre 1 - COUPS DE PIOCHE SOUS UN EMPIRE
Chapitre 2 - LA LEÇON INTERROMPUE

A Propos Leroux:

Gaston Louis Alfred Leroux (6 May 1868, Paris, France – 15 April 1927) was a French journalist and author of detective fiction. In the English-speaking world, he is best known for writing the novel The Phantom of the Opera (Le Fantôme de l'Opéra, 1910), which has been made into several film and stage productions of the same name, such as the 1925 film starring Lon Chaney; and Andrew Lloyd Webber's 1986 musical. It was also the basis of the 1990 novel Phantom by Susan Kay. Leroux went to school in Normandy and studied law in Paris, graduating in 1889. He inherited millions of francs and lived wildly until he nearly reached bankruptcy. Then in 1890, he began working as a court reporter and theater critic for L'Écho de Paris. His most important journalism came when he began working as an international correspondent for the Paris newspaper Le Matin. In 1905 he was present at and covered the Russian Revolution. Another case he was present at involved the investigation and deep coverage of an opera house in Paris, later to become a ballet house. The basement consisted of a cell that held prisoners in the Paris Commune, which were the rulers of Paris through much of the Franco-Prussian war. He suddenly left journalism in 1907, and began writing fiction. In 1909, he and Arthur Bernede formed their own film company, Société des Cinéromans to simultaneously publish novels and turn them into films. He first wrote a mystery novel entitled Le mystere de la chambre jaune (1908; The Mystery of the Yellow Room), starring the amateur detective Joseph Rouletabille. Leroux's contribution to French detective fiction is considered a parallel to Sir Arthur Conan Doyle's in the United Kingdom and Edgar Allan Poe's in America. Leroux died in Nice on April 15, 1927, of a urinary tract infection.

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A Madame Jeanne Gaston LEROUX, a ma chere femme, je dédie cet ouvrage en hommage de mon amour et de ma reconnaissance.

G. L.


Chapitre 1 COUPS DE PIOCHE SOUS UN EMPIRE

 

L’homme déposa, un instant, sa pioche, et d’un revers de main essuya son front en sueur.

Au sein des ténebres, dans ce trou, il n’était éclairé que par le rayon sournois d’une petite lanterne accrochée au-dessus de lui, a la paroi. Sa figure apparaissait alors avec un funebre relief.

Certes ! elle n’était point d’un jeune homme, mais la vie farouche qui l’animait n’annonçait point un vieillard.

Ce masque semblait avoir été modelé a la fois par la douleur et par la fureur.

Ce dernier sentiment éclatait surtout quand l’homme reprenait son pic et le lançait a toute volée contre cette pierre dure qu’il émiettait autour de lui.

Le geste qu’accompagnaient tant de feu dans le regard et un rayonnement si hostile de toute la face ravagée était terrible. Le terrassier, quand il frappe, ne trahit extérieurement que l’effort ; cet homme travaillait comme on tue.

Contre quoi ou contre qui cet homme travaillait-il donc, au fond de son trou ?…

Il avait, derriere lui, des paniers qu’il remplissait, entre deux coups de pioche, des débris de son ouvre souterraine. Un moment, il regarda sa montre, qui était suspendue au meme clou, ou il avait accroché sa lanterne. Et il cessa son travail apres avoir poussé un soupir redoutable.

Courbé, chargé de ses outils et de ses paniers lourds, sa petite lanterne a la ceinture, il se glissa dans l’étroit boyau qu’avait creusé son travail de fourmi et il se trouva bientôt dans un caveau déja tout encombré de la terre qu’il y avait apportée. La aussi se trouvaient ses vetements de rechange et, apres qu’il eut quitté la défroque qui le couvrait pour reprendre ses habits ordinaires, l’homme ne fut plus qu’un laquais.

Il quitta le caveau et en referma soigneusement la porte.

Il se trouvait au pied d’un étroit escalier secret qu’il gravit avec force précautions, l’oreille aux écoutes et appliquée de temps a autre contre la paroi.

Ainsi frôlait-il, sans qu’on en eut meme le soupçon, des appartements dont il connaissait assurément la vie intime, car si ses gestes étaient pleins de prudence, ils étaient aussi sans hésitation.

Apres avoir monté la hauteur d’environ deux étages, il se trouva en face d’un panneau contre lequel il s’appuya et qui céda doucement a sa pression.

L’homme avait éteint sa lanterne. Il resta dans le noir, sans faire un mouvement, quelques minutes. Et puis, sous ses mains tendues, la double porte d’un placard s’ouvrit. L’homme était dans le placard.

Il en sortit.

Il se trouva alors dans une piece faiblement éclairée par une veilleuse. Cette veilleuse était posée sur une table, non loin d’un lit ou reposait un jeune homme dont le sommeil paraissait agité par quelque mauvais reve.

Le laquais s’était arreté, n’ayant pu retenir un mouvement d’angoisse en découvrant que la chambre qu’il traversait et qu’il devait croire déserte était, cette nuit-la, habitée.

Des minutes passerent pendant lesquelles le laquais ne bougea pas plus qu’une statue.

Le jeune homme, cependant, ne cessait de se retourner sur sa couche. Enfin, lui aussi resta quelques instants immobile et sa respiration devint plus réguliere.

Alors le laquais fit quelques pas.

Il se dirigeait vers la porte, sur la pointe des pieds.

Il devait passer devant le lit… tres pres du lit. Dans le moment qu’il en était le plus pres, le dormeur s’éveilla soudain, ouvrit a demi ses paupieres lourdes, aperçut l’homme et se souleva aussitôt sur son coude avec un gémissement d’effroi.

– Zakhar ! murmura-t-il.

Le laquais, dont l’angoisse était a son comble, regardait bien en face ce jeune homme a demi éveillé et dont la poitrine haletait, dont la bouche bégayait :

– J’appelle Prisca dans mon reve, et c’est Zakhar qui vient !

Il retomba comme une masse inerte ; ses paupieres s’étaient refermées, ses mains s’agiterent un instant comme pour repousser la vision qui traversait son cauchemar… puis, une fois encore, il ne bougea plus.

Le laquais s’approcha du lit, plus pres encore, et regarda le dormeur avec une expression qui changeait du tout au tout sa physionomie. La, il n’y avait plus rien de l’homme farouche qui tout a l’heure creusait la terre avec des airs de damné, avec des gestes qu’ont seules certaines créatures marquées par le destin pour des besognes d’enfer. Cette figure était tout amour !…

Le redoutable vieillard qu’habillait une livrée soupira. Et il y avait encore un abîme entre le soupir qui avait gonflé sa poitrine dans le souterrain et celui qui s’exhalait de ses levres blemes penchées sur un front de vingt-cinq ans.

Il s’éloigna enfin du dormeur, considéra un instant le verre posé sur la table, pres de la veilleuse ; il le souleva, l’examina, le reposa.

Puis, il gagna la porte, l’ouvrit, la referma.

Il se trouvait dans un corridor éclairé par une ampoule électrique.

Presque aussitôt, un officier apparut :

– Ah ! Zakhar ! j’allais te chercher : l’empereur te demande !

– Que dis-tu ? répliqua sourdement le valet, il ne repose donc pas ?

– Il n’a pas dormi de la nuit et il te réclame !

– Tu étais de garde au palais et tu ne m’as pas prévenu qu’Ivan était de retour a Tsarskoie ! lui souffla Zakhar a l’oreille, en lui montrant du doigt la porte de la chambre ou dormait ce jeune homme qui avait des cauchemars si inquiétants.

– Je l’ai su trop tard pour te prévenir et j’étais averti que tu travaillais déja ! Aussitôt arrivé, Ivan a voulu se coucher ; il était d’une humeur de dogue enragé. Je l’ai accompagné dans son appartement et je l’ai calmé avec un bon narcotique…

– Par la Vierge ! une autre fois ; tu mettras une dose plus forte, Serge Ivanovitch ! Quand je suis sorti de la muraille, il s’est dressé sur sa couche et m’a regardé avec horreur ! Il a cru qu’il revait ! Heureusement ! Songe a ce qui eut pu sortir de tout ceci !…

– Il te tuerait sans aucun remords ! C’est un jeune homme a cela, assurément !… Mais va donc, Zakhar ! l’empereur…

– L’empereur attendra ; quant a Ivan, c’est un jeune homme a me tuer assurément et, assurément aussi, je suis un vieillard a me laisser tuer par lui sans dire ouf ! comprends bien cela !

– Je comprends bien cela et encore d’autres choses et tout ce que tu voudras, Zakhar !… Et si tu veux que je parle au grand-duc Ivan, demain…

– Il est si jeune ! il est si jeune ! soupira Zakhar… Qu’est-ce que devient sa chere histoire d’amour avec la petite du canal Catherine ?

– C’est toujours gracieux comme tout, et a mourir de rire ! fit l’officier en souriant, et cependant Zakhar, je ne te conseille pas d’en rire devant lui.

– Oui ! oui ! c’est un jeune homme frais comme l’oil, et avec cela il a un courage de tigre. Mais je crois que le temps est venu de lui parler, de lui accrocher quelque chose au cour, de solide ! n’est-ce pas ton avis, Serge Ivanovitch ?

– Tout a fait mon avis ! Tout a fait mon avis ! Chut ! du bruit chez la grande-duchesse !

– Nadiijda Mikhaëlovna ne dort donc pas, elle non plus ?

– On ne sait jamais ni qui dort ni qui veille dans ce sacré palais !… Elle bavarde peut-etre encore avec la Wyronzew !

– Non, non ! ça, je sais que la Wyronzew est chez l’impératrice et qu’elles en ont toutes deux pour jusqu’a l’aurore a s’en raconter sur le Raspoutine !…

– C’est toujours pour demain, les raspoutinades de l’Ermitage, tu es sur de cela, Zakhar ? demanda l’officier en français.

– Sur, absolument sur… tout le service d’honneur a reçu ses convocations… Écoute, Serge ! Voila une bonne occasion pour parler a Ivan… mais je vais chez Sa Majesté… Si je n’arrivais pas quand elle m’appelle, elle en ferait une maladie… Ou vas-tu, toi ?

– Moi, répondit l’officier, je rentre chez moi ; mon tour de garde est fini !

– Eh bien, bonne nuit ! tu es un brave garçon !

Deux minutes plus tard, Zakhar, second valet de chambre de Sa Majesté, entrait dans la chambre de l’empereur.

Il le trouvait dans son lit, mais les draps étaient a demi rejetés et il était assis et pâle comme ses draps. Il fit signe a Zakhar de refermer la porte et de pousser les verrous.

– Les autres portes ! regarde derriere les autres portes ; assure-toi que nous sommes seuls ! Eh bien ! viens, maintenant ! approche !… qui donc est entré aujourd’hui dans ma chambre ?…

– Moi ! répondit Zakhar… moi et pas d’autre !

– Toi ! et pas d’autre !… Tu n’as pas assuré le service a toi tout seul !… je ne te crois pas !

– J’avais juré a Sa Majesté d’assurer le service a moi tout seul ! Il faut me croire ou me renvoyer, batouchka ! (petit pere !)

Et Zakhar se jeta a genoux.

– Releve-toi ! releve-toi et regarde ceci ! Sais-tu ce que c’est que ceci ?

L’empereur tendait d’un geste, a la fois impératif et tremblant, une feuille de papier que Zakhar ne prit pas…

– Non ! je ne sais pas ce que c’est ! Je jure a Sa Majesté que je ne sais pas ce que c’est !

– Alors, tu vois bien qu’il est entré quelqu’un d’autre que toi ici !… J’ai trouvé cela sous mon oreiller ! Oh ! pas tout de suite ! Pas tout de suite ! Ce n’est qu’au milieu de la nuit que je me suis réveillé et que ma main, tout a fait par hasard, a rencontré ce pli sous mon oreiller !…

– Eh bien, sire ! Je ne puis dire qu’une chose a Votre Majesté, c’est que ce pli a été apporté la pendant qu’elle dormait ! car c’est moi qui ai assuré le service de Sa Majesté hier soir, comme tous les soirs, depuis deux mois que Sa Majesté m’honore de sa faveur, et je puis jurer, sur la Vierge de Kazan, a Sa Majesté, que ce pli ne se trouvait point sous son oreiller hier soir, car c’est moi qui ai posé les oreillers, moi-meme !

L’empereur soupira : pendant que je dormais ! Et il répéta cette phrase encore avec un frisson. Il ne manquait point de bravoure, cependant… il avait maintes fois affronté l’attentat dans la rue, mais il avait peur la nuit, chez lui, de tout ce qui se passait autour de lui dans les ténebres et de tout ce que l’on y chuchotait derriere les murs.

Un jour, il avait dit au maréchal de la cour qui voulait doubler la garde du palais Alexandre : « Doubler la garde ? Pourquoi faire ? Elle n’empechera pas de passer ceux qui ont le droit d’entrer ! »

– Passe-moi ma robe de chambre, Zakhar !… Comme tu as été long a venir… et tu viens pour me raconter cela qu’on a apporté cette chose pendant mon sommeil !… Sais-tu bien qu’il n’y a qu’une personne qui pouvait venir ici pendant mon sommeil ? As-tu réfléchi a cela ?

– Oh ! fit Zakhar en faisant deux pas en arriere et en affectant le plus grand trouble… Non ! non ! que Sa Majesté oublie ce que j’ai dit : par la Vierge de Kazan, je n’avais pas réfléchi a cela !… Je vois qu’il vaudrait mieux tenir sa bouche close éternellement !… Mais comment faire, quand le petit pere m’interroge ?

– Lis ! je veux que tu lises !… Donne-moi un peu d’eau sucrée ! Remue le sucre !… écrase bien le sucre !… lis, je le veux !

Et l’empereur but le verre d’eau sucrée pendant que Zakhar lisait.

Nicolas ne quittait pas Zakhar des yeux : voici ce que le valet lut sur cette feuille, qui était une page de vieux missel grec décoré de figures d’Apocalypse, au travers de laquelle on avait écrit :

« Le « Novi » ou la mort !… »

Le Novi, le « Nouveau », c’était le nom que les fanatiques donnaient a Raspoutine.

Zakhar remit la feuille a Sa Majesté :

– Eh bien ? interrogea l’empereur.

Le valet se taisait toujours.

– Ah ça ! m’entends-tu ? Je te demande ce que tu penses de cela.

– Qu’est-ce que vous voulez que je pense, Votre Majesté ? Je pense que ceci a été mis la pour influencer Votre Majesté et l’inciter a rappeler Raspoutine aupres d’Elle dans le palais ! Ce pauvre Raspoutine doit bien souffrir d’avoir été si longtemps éloigné de l’empereur, lui qui l’aime tant !

– Raspoutine ou la mort !… Rien que cela ! fit tout haut Nicolas avec un sourire inquiet. Voila qui est catégorique. Qu’en dis-tu ?

– Oh ! en ce qui concerne la menace qui est inscrite sur cette feuille, je l’estime sans importance, assurément ! témoigna Zakhar.

– Moi aussi ! Moi aussi ! approuva Nicolas de sa voix blanche. Ce n’est pas cela qui me fait peur, certes !… La mort ! J’en suis menacé chaque jour, et personne ne sait quand la mort vient et il y en a qui meurent subitement et meme violemment, par le fer ou le poison ou tout autre instrument, sans avoir reçu aucun avertissement. Nous sommes tous dans la main de Dieu !

– Tous ! tous ! Nous sommes tous dans la main de Dieu, batouchka ! Mais la main de Dieu est puissante et protege Votre Majesté ! Elle l’a toujours protégée.

– Est-ce que tu aimes Raspoutine, toi ? interrogea brusquement l’empereur.

– Comment ne l’aimerais-je pas ? Il aime tant Sa Majesté ! Il prie nuit et jour pour Elle, cela est connu, on ne peut pas dire le contraire !

– C’est un saint, n’est-ce pas ?

– Un grand saint, assurément. Il y en a qui disent que c’est plus qu’un saint !

– Qu’est-ce que tu entends par « plus qu’un saint » ?

– J’entends que Dieu le pere n’a rien a lui refuser et qu’il l’aime comme son fils, comme son propre fils sur la terre ! Raspoutine fait les miracles qu’il veut, cela aussi est connu ! Il guérit les malades. Il n’a qu’a les toucher… Voila ce qu’on dit dans le peuple, et pas seulement dans le peuple… voila ce qu’on dit partout ! du haut en bas !

– On dit beaucoup de choses, je le sais, sur le Novi. Et je ne sais pas ce que l’on doit croire de tout ce que l’on dit.

– Oh ! Votre Majesté est la lumiere meme. Elle éclaire tout. Elle doit lire dans le cour de Raspoutine…

– Ce n’est pas de cela que je te parle… Qu’est-ce que c’est que ces cérémonies auxquelles ont assisté les dames de la cour ? Tu as entendu parler de cela, certainement !… Ne fais pas l’ignorant ou tu pourrais t’en repentir !… Réponds-moi avec vérité…

– Toujours, toujours avec vérité, Votre Majesté ! Mais qu’est-ce qu’un humble serviteur peut savoir ? Qu’est-ce qu’il peut savoir ?

– On a dit qu’il se passait la des choses extraordinaires…

– Votre Majesté, il n’est pas impossible qu’il se passe la des choses extraordinaires. Raspoutine est si extraordinaire lui-meme ! Comment ne se passerait-il pas des choses extraordinaires ? Mais certainement, ce sont des choses nécessaires, sans quoi, par la grâce de Dieu, elles ne se passeraient pas !

– Écoute !… Tu m’as dit tout a l’heure qu’il n’y avait qu’une personne qui ait pu pénétrer cette nuit dans ma chambre.

– Je n’ai pas voulu dire cela ! J’ai dit a Sa Majesté que je n’avais pas réfléchi a cela ! Ayez pitié de votre serviteur, batouchka !

Et Zakhar se rejeta a genoux.

L’empereur l’y laissa quelque temps. Il semblait réfléchir profondément.

– Écoute, reprit-il, je vais te poser une question… Et puis, non ! retire-toi et va prévenir la premiere femme de chambre que je veux voir sa maîtresse sur-le-champ…

Zakhar se leva, salua et s’appreta a sortir. Alors, Nicolas le retint :

– Et puis, non ! rentre chez toi ! Va te reposer ! Je n’ai plus besoin de toi !

Zakhar disparut.

Nicolas ouvrit une porte, traversa une antichambre et frappa a une autre porte. Une voix féminine, effrayée, demanda qui frappait.

– C’est moi ! répondit l’empereur. Ouvre-moi ! ouvre-moi tout de suite !

La porte fut ouverte et Nicolas se trouva en face de la premiere femme de chambre, qui avait roulé autour d’elle un saut de lit et qui paraissait ahurie de voir l’empereur a cette heure.

– Faut-il que je prévienne Sa Majesté ?

Mais Nicolas n’eut meme pas a répondre. Pres de la petite piece ou reposait la femme de chambre, par une porte entr’ouverte, une voix parvenait jusqu’a eux :

– Qu’est-ce qu’il y a, Nadege ?

L’empereur s’avança, pénétra dans la chambre et referma la porte.

Cette piece était doucement éclairée par une lampe veilleuse sur une table et par les petites lumieres qui faisaient une auréole aux saintes images sur un autel suspendu, contre la muraille.

Dans son grand lit de milieu, l’impératrice Alexandra, soulevée sur un coude, voyait venir a elle Nicolas avec non moins de stupéfaction que, tout a l’heure, la premiere femme de chambre elle-meme.

– Qu’arrive-t-il, Nikolouchka ?

Nicolas, pour toute réponse, glissa sous les yeux de l’impératrice la feuille de missel :

– Voici ce que j’ai trouvé sous mon oreiller ! fit-il simplement.

– C’est abominable ! déclara Alexandra. Il faut remettre cela au maréchal de la cour, pour qu’il ordonne une enquete et qu’il avertisse au besoin le maître de police… C’est le fait, assurément, de quelque domestique, et ceci est d’autant plus regrettable que Raspoutine va etre encore rendu responsable de cette stupidité !

– De ce crime, répliqua froidement Nicolas, qui s’efforçait de paraître calme et qui n’osait pas regarder Alexandra en face !

Il l’aimait toujours, mais depuis longtemps il pensait qu’elle ne l’aimait plus… On lui avait prouvé cela ou a peu pres prouvé et il avait été assez faible pour traiter ces choses de calomnies, sans etre sur de quoi que ce fut… s’il avait été sur de quelque chose de ce genre, il eut été trop malheureux ! Mais il avait été bien malheureux tout de meme… Et personne n’avait l’air de s’en apercevoir.

– Oui, c’est un crime, répétait-il avec force, un crime de lese-majesté… et il ne peut venir que d’ici !

Il avait parlé précipitamment, car il sentait bien que s’il avait attendu encore cinq minutes, il n’aurait pas eu le courage de formuler son accusation.

– Que veux-tu dire ? éclata Alexandra.

Et elle se releva tout a fait de sa couche, et comme son épaule était dévetue, Nicolas ne put la regarder sans rougir.

Au fond, il était timide comme un enfant. Cette femme avait toujours fait de lui ce qu’elle avait voulu, meme depuis qu’elle ne l’aimait plus…

Nicolas n’avait point de volonté, il n’avait que de bonnes intentions et de l’honneteté.

Dans son désarroi, il avait cherché autour de lui quelqu’un a qui se raccrocher, et on lui avait jeté dans les bras ce mage qui, avec ses diableries enveloppées de paroles d’évangiles, n’avait pas été long a le subjuguer ! Encore, au bout de quelque temps, avait-il du l’écarter du palais, sur la menace proférée par ses oncles et par presque toute la famille de rompre avec la cour… C’est alors que les grands-ducs lui avaient révélé des faits extravagants, ces histoires d’orgies menées par Raspoutine ou les grandes dames de la cour étaient abominablement melées. C’est alors que l’on avait osé lui faire comprendre que la tsarine elle-meme n’était point étrangere a de telles pratiques…

Cela, certes, il ne l’avait pas cru, mais il avait été trop touché lui-meme par la force de suggestion du mage et il savait trop l’impératrice sous l’influence de ce dernier pour n’avoir pas redouté qu’elle n’en vînt a faire un jour comme les autres !

Raspoutine avait donc été éloigné ! Mais, depuis, Nicolas n’avait plus de repos !

Sans compter qu’il ne savait au juste s’il avait eu raison ou tort d’agir ainsi.

Il avait prié ardemment les saintes icônes de venir a son secours, il leur avait demandé ce qu’il fallait faire. Pour toute réponse, il n’avait trouvé que ce mot, sous son oreiller : « Le Novi ou la mort ! »

A la question fulgurante d’Alexandra, il ne savait que répondre. Maintenant, il regrettait de l’avoir accusée si directement et il tenta d’expliquer :

– J’ai pensé que ceci ne pouvait venir que de votre personnel !

– Non ! non ! tu ne te serais pas dérangé pour si peu !… Tu as cru que cela venait de plus haut !…

– C’est possible ! Nadiijda Mikhaëlovna est capable de tout pour m’impressionner des qu’il s’agit de son Raspoutine !

– Laisse donc la grande-duchesse tranquille !

– Je sais que la Wyronzew est encore venue te voir tantôt… la Wyronzew est enragée !… véritablement une femme enragée !…

– Je sais que vous la détestez ! fit la tsarine, calmée par l’humilité de Nicolas… Elle est incapable d’une aussi basse action !… Quel que soit l’auteur de cette ignominie, pour moi celle-ci n’a eu d’autre but que de vous rappeler que vous avez exilé d’ici un homme qui ne vous a jamais fait que du bien et qui prie Dieu nuit et jour pour vous !

Cette répétition d’une phrase qu’il avait déja entendue dans la bouche d’un laquais donna profondément a réfléchir a Nicolas, qui s’assit, toujours sans regarder la tsarine.

Alexandra se rendit compte de ce qui se passait dans l’esprit de l’empereur (elle le connaissait si bien, son Nikolouchka !) Elle reprit d’une voix adoucie :

– De son dévouement vous ne pouvez pas douter ! et cependant vous avez traité cet homme comme votre pire ennemi !…

– Vous savez, répliqua-t-il en baissant le ton, a quelles instances j’ai du céder ! Vous n’étiez pas, vous-meme, d’avis de rompre avec mes oncles ; cela aurait fait un gros scandale…

– Sans doute, acquiesça-t-elle, mais, Nikolouchka, il ne pouvait s’agir que d’un éloignement passager… et votre rigueur est sans exemple !

– J’ai encore vu mon oncle hier…

– Je sais ! je sais !… C’est pourquoi je ne devrais point m’étonner de ce qui arrive ce soir ! Ces gens-la ont ici une valetaille qui leur est toute dévouée, si j’en excepte votre Zakhar ! Si vous aviez un peu de volonté, Nikolouchka ! vous feriez maison nette !

– Et pour mettre qui a la place, je vous le demande ? des inconnus ?… Du reste, j’ai beau les voir depuis longtemps, tous ceux qui sont ici me restent inconnus, soupira-t-il douloureusement.

– A qui la faute, Nikolouchka ? Les plus grands dévouements, vous les écartez ! Nul ne peut etre sur de votre appui !… Moi-meme, j’ai été plus d’une fois victime de ceux qui se disaient vos amis et dont vous avez du vous séparer depuis, quand vous les eutes mieux connus !

Nicolas ne répondit rien et resta la tete basse.

– Que vous a dit votre oncle ?

– Mais rien d’important.

– Pardon ! je vous parlais tout a l’heure du Novi et vous m’avez parlé immédiatement du grand-duc… C’est donc qu’il vous a entretenu de Raspoutine ?

– Eh bien, oui ! et je suis venu surtout pour vous parler de cela.

– Ah ! enfin ! je vous écoute, Nikolouchka !

– Il m’a dit que Raspoutine était la fable de la ville et de toute la colonie étrangere a cause de ses pratiques…

– Quelles pratiques ?

– Demandez a la Wyronzew ! Elle vous renseignera ! Et meme a Nadiijda Mikhaëlovna ! Il s’est passé des scenes effroyables, chez elle, a Petrograd… et il y avait encore des femmes de la cour, des femmes de votre service ; ce qu’on m’a raconté est abominable !

– Faut-il tout croire ?

– Je suis heureux de vous savoir dans cette ignorance, soupira Nicolas… car si j’apprenais jamais

– Quoi ?

– Rien ! rien ! Ne parlons plus de ces horreurs ! s’écria Nicolas en se levant.

« A cette idée, je deviens fou ! Que Dieu vous protege… Je vous demande pardon de vous avoir dérangée…

Il marcha hâtivement vers la porte.

– Voila dans quel état une conversation avec votre oncle vous a mis !

– Non ! non ! gémit-il… C’est ce papier ! « Le Novi ou la mort ! » A moi, a moi, le tsar !

La voix douce d’Alexandra le suivit et l’arreta net dans sa fuite :

– Et si cela voulait dire : ou la mort de votre âme, Nikolouchka !… Et si c’était un avertissement des saintes images ? Car enfin l’avez-vous vu faire des miracles, oui ou non ?

– Oui, c’est un homme étrange !

– C’est l’homme de Dieu, Niki ! c’est le Novi !

Nicolas soupira encore et quitta la chambre.

Rentré dans son appartement, il se mit a genoux devant les saintes icônes qu’éclairaient les petites lampes ardentes…

Quand il se releva, il prit dans ses mains son pauvre front appesanti… et il resta longtemps ainsi, comme essayant de se suggestionner lui-meme… Ah ! vouloir ! vouloir !…

Et puis, tres las, effroyablement las, il ouvrit une fenetre et s’accouda au-dessus de la nuit.

Le parc était tout noir… Tout au fond, il apercevait ça et la la pâleur des grands murs qui fermaient son palais comme une prison…

Et par dela les murs il entendait parfois l’appel d’une sentinelle ; et puis, c’était encore le silence, le mystere… l’éternel mystere.

Et lui était au centre de ce mystere, mystere du palais, de ces jardins… Et par dela les murs, le mystere de son empire qui lui échappait, auquel il ne comprenait plus rien… et par dela l’empire, le mystere de son propre destin…

Dans sa détresse, sur le fond des ténebres se détacha peu a peu la figure de l’Autre, de l’Autre empereur, qui avait été souvent sa force occulte, qu’il avait toujours senti derriere lui, a côté de lui, comme son grand frere d’Orgueil et de Pouvoir, comme la seconde face de la Toute-Puissance autocratique sur les peuples, de l’Autre dont il entendait, encore la voix qui lui parlait de leur mission divine sur la terre et qui, au nom de cette mission divine, lui faisait signer, dans le désert des flots de Bjoërkoë, ce traité d’alliance qui n’était point dans le programme de son pere et que ses hommes d’État avaient déchiré a son retour, comme on déchire les mauvaises pages entre les mains d’un enfant qui a mal compris son devoir… de l’Autre qui s’était joué de lui et qui l’avait jeté dans cet affreux chaos.

Un instant, il tendit éperdument ses bras tremblants vers l’Autre !… et ses levres murmurerent :

Qu’as-tu fait ? qu’as-tu fait de moi ?… que va-t-il advenir de nous l’un sans l’autre ?

Eut-il une vision de son dernier destin ?… et aussi du dernier destin de l’Autre ?… Au matin, quand Zakhar pénétra dans sa chambre, il le trouva étendu sur le parquet, sans connaissance…


Chapitre 2 LA LEÇON INTERROMPUE

– Bonjour, mon amour !…

– Pierre Féodorovitch, voulez-vous etre sérieux, je vous prie ! D’abord, a cette heure-ci, vous pouvez me dire bonsoir ; et vous etes en retard, monsieur. Vous aurez un mauvais point.

Et Prisca retira doucement la main que Pierre avait portée a ses levres avec un peu trop d’effusion. Le jeune homme soupira en lui souriant, puis promena son regard avec satisfaction sur tous les objets charmants qui entouraient la bien-aimée. C’était toujours avec une joie nouvelle qu’il retrouvait la douce atmosphere de ce modeste appartement du canal Catherine, ces fleurs éclatantes cueillies dans leurs promenades aux îles enchantées de la Néva, ces bibelots « vieux russe », les « babas » énormes au ventre de buis peinturlurés avec une naiveté paysanne, et, se balançant a la fenetre, la petite flasque habillée d’osier qui avait contenu du chianti, souvenir d’une dînette a Oranienbaum, muée en pot de fleurs pour les premieres roses de la saison.

– Bonjour ? bonsoir, fit-il, est-ce qu’on sait jamais, avec ce merveilleux printemps ? Nos nuits blanches ne ressemblent-elles pas aux plus beaux des jours ! Depuis que je vous connais, Prisca, il y a dans mon cour et sur mes yeux une éternelle aurore…

– Poete !… Poete !… Il ne s’agit pas de poésie, mais bien de votre leçon.

– Poete !… serait-ce un reproche de votre part ? fit-il avec exaltation. Vraiment, il pleut du sang autour de nous. Prisca, mon amour, le monde est en proie aux vautours, ma chere petite colombe ! si tu veux que nos cours ne se gonflent pas d’horreur, laisse-les se remplir de rayons !… Pourquoi pleures-tu ?… Tu pleures, Prisca, tu pleures !… Pleures-tu sur l’horreur du monde ! pleures-tu sur notre amour ?…

– Je pleure parce que vous faites encore le fou ! Vous ne serez donc jamais raisonnable ? Vous m’aviez promis d’etre un éleve bien sage ! Hélas ! c’est fini de jouer !…

– De jouer ! s’écria Pierre, impétueux, de jouer !… Vous appelez notre amour un jeu, Prisca !

– Je ne vous ai jamais dit que je vous aimais, Pierre Féodorovitch !…

– En vérité, répliqua l’autre, en fronçant les sourcils, je vous défie de me dire que vous ne m’aimez pas !…

Elle se leva a son tour, tres pâle. Elle semblait se soutenir avec peine.

Elle fit, presque a voix basse :

– Il faut nous dire adieu, Pierre, c’est tout ce que j’ai a vous dire ! Et pardonnez-moi, mon ami, tout est de ma faute !… Je suis cruellement punie…

– Mais je ne vous comprends pas !… Mais je ne vous comprends pas !…

Elle eut un geste vague et il put croire qu’elle allait s’évanouir. Il la retint dans ses bras frémissants. C’était la premiere fois qu’il la tenait ainsi, quasi pâmée. Il se pencha sur ce visage adorable, sur toute cette faiblesse amoureuse, et ses levres n’étaient pas bien loin des levres de Prisca quand celle-ci, retrouvant soudain ses forces, l’écarta doucement mais résolument en lui disant :

– Allez-vous-en ! Allez-vous-en !… Il faut que vous vous en alliez !… Je vous écrirai…

Ils étaient maintenant face a face, aussi pâles l’un que l’autre, et ils se regardaient tristement. Ils étaient beaux tous les deux. Elle était brune avec des yeux d’azur clair pleins d’une douceur étrange. C’était le mélange du Nord et du Midi, l’union de deux races qui avait produit ce chef-d’ouvre plein de fraîcheur, de charme, de langueur et auquel il ne manquait point cependant une certaine force, une énergie évidente, une puissance de volonté qui étonnait toujours chez Prisca, dans le moment qu’on la croyait la plus nonchalante et la plus docile, gracieusement abandonnée au cours des heures.

Française, née d’une mere italienne, qui avait été célebre pour son art et par sa beauté, et d’un grand industriel du Nord, qui s’était ruiné quelques années avant la guerre dans une entreprise qui semblait devoir doubler sa fortune, orpheline maintenant et réduite a ses propres ressources, elle avait regardé la misere sans peur et n’en avait pas été touchée. Parlant couramment quatre langues, et désireuse de voyager, elle était partie pour la Russie, ou l’attendait une place des plus honorables et des mieux rétribuées aupres d’un des plus puissants tchinovnicks du ministere des Affaires étrangeres. Elle eut aimé, en toute simplicité, se consacrer quelque temps a l’éducation des deux dernieres petites filles du comte Nératof, mais le vieux seigneur avait eu tôt fait de déclarer qu’il ne pouvait se passer d’une aide aussi précieuse pour la rédaction de ses rapports diplomatiques et la traduction de sa correspondance. En meme temps, il lui faisait une cour assidue et vite scandaleuse. Elle s’en alla.

Elle était d’une fierté que rien encore n’avait salie. Elle partit en pleurant, car elle aimait déja les petites, qui l’aimaient bien aussi, et son cour, qui n’avait connu que la peine, était plein d’une tendresse inassouvie.

Elle résolut de vivre librement de ses leçons et s’installa, avec ses économies, dans ce petit appartement du canal Catherine, qu’elle fit le plus clair et le plus gracieux possible pour chasser les idées noires dont elle avait peine, parfois, de se défendre. Dans les salons du comte, elle s’était créé quelques relations qui lui furent utiles, et la comtesse elle-meme, qui lui savait gré de son départ et de sa vertu et de sa discrétion, l’avait aidée mieux que de ses conseils. Elle lui avait envoyé deux éleves venus de la meilleure société de Pétersbourg. Elle dut bientôt en refuser.

Elle avait refusé tout d’abord, par exemple, de donner des leçons a Pierre Féodorovitch, qu’elle ne connaissait point et qui s’était présenté un soir assez inopinément, forçant presque sa porte, avec la seule recommandation de son uniforme a liséré d’étudiant. Elle crut meme reconnaître en lui une certaine ombre qui l’avait suivie dans sa derniere promenade aux îles.

L’étudiant était parti, furieux, mais non désespéré, car il renouvela ses vaines tentatives et écrivit des lettres pleines de fautes de français qu’il soulignait lui-meme en ajoutant en marge que, lorsqu’on écrivait le français comme ça, on avait absolument besoin d’un professeur ! Ces lettres amuserent Prisca, mais ne la firent point céder. La guerre avait éclaté sur ces entrefaites ; plus d’une année s’écoula sans qu’elle entendît parler de son étudiant. Et puis celui-ci lui avait écrit a nouveau. Il revenait du front dans le plus méchant état physique et moral. Et le ton des lettres avait changé. Il y avait, cette fois, a chaque ligne, une telle désespérance de toutes choses et une telle sincérité dans la douleur qu’elle en fut émue aux larmes. Il lui disait qu’il n’avait jamais été aimé de personne au monde, que son pere était mort, que sa mere le détestait, qu’il était le plus pitoyable des hommes et qu’il n’y avait qu’une chose qui put le consoler de tant de malheurs, l’espoir de se fortifier « dans l’étude de la belle langue française », qu’il paraissait du reste connaître a fond.

Bien que cette détresse parut proche de la sienne, elle hésita, car elle avait le pressentiment qu’elle touchait a une heure grave de son existence. L’étudiant était beau, d’une beauté mâle et charmante a la fois, avec des manieres parfaites qui dénotaient une éducation des plus soignées ; quelques-unes de ses protestations, lorsqu’elle l’avait mis si courageusement a la porte, étaient des mieux tournées, et si bien, ma foi, qu’elle en avait conservé les termes un peu osés, quoique toujours polis et meme délicats, dans une mémoire qui n’était pas toujours fidele. Le ton, la voix, cette douce chanson du français prononcé par les Russes de la haute société n’avaient pas été non plus pour lui déplaire.

Il n’était point jusqu’a cette atmosphere de mystere dont Pierre était entouré, qui ne la séduisît, car elle continuait a ignorer tout de lui en dehors de ce qu’il avait bien voulu lui confier, a savoir que sa mere, qui habitait Odessa, l’avait envoyé faire ses études a Pétersbourg pour se débarrasser de lui. Cependant, il devait lui cacher quelque événement extraordinaire, car il lui était apparu quelquefois inquiet, singulierement agité.

Finalement, elle ne répondit pas.

Mais un soir (Pierre venait toujours le soir), elle trouva le jeune homme installé dans son cabinet de travail, malgré les admonestations de Nastia, sa fidele servante, qui avait la consigne de ne pas recevoir l’étudiant s’il se présentait. Elle avait grondé. Alors il avait parlé. Il avait dit qu’il n’avait que quelques semaines a passer a Petrograd, puis qu’il repartirait pour le front, ou il se ferait certainement tuer, et que si elle n’avait point un cour de granit, elle lui accorderait certainement trois leçons par semaine. « Le français est tres utile dans les circonstances que nous traversons. » Il voulait paraître enjoué, quand il était visible qu’il souffrait réellement. Elle eut pitié. Les leçons furent accordées.

Des la premiere, elle eut peur de se trouver seule avec la musique de cette voix qui l’enveloppait d’un charme encore inconnu. Elle donna ces leçons dehors. Ce fut pis. Les promenades étaient délicieuses, et, par moments, silencieuses, ce qui devenait grave. Et puis, de temps en temps, il faisait le fou. Il glissa dans un lac des îles, en voulant lui cueillir une fleur de nénuphar, et elle poussa un cri affreux qui lui révéla a ne s’y point méprendre son propre état d’âme. Mais déja Pierre la rassurait et plaisantait en nageant avec aisance ; il lui ordonnait de s’éloigner, de rentrer chez elle, affirmant qu’il nagerait jusqu’a la limite de ses forces plutôt que de se montrer devant elle, ruisselant et ridicule. Mais elle le supplia si joliment et si tendrement, qu’ils ruisselerent bientôt, sur la rive, de la meme eau ; elle l’enveloppa de son manteau qu’il emporta et qu’elle ne revit plus.

Ces quelques scenes feront comprendre assez facilement a quel point psychique se rencontraient maintenant les deux jeunes gens, a l’heure ou nous les rejoignons dans la maison du canal Catherine. Tout de meme, il devait y avoir quelque chose de nouveau qu’ignorait encore Pierre Féodorovitch, car l’émoi de Prisca dépassait tout ce qu’il avait encore vu.

– Vous me chassez, dit-il… vous n’avez donc pas la patience d’attendre que des événements, dont je ne suis pas le maître, nous séparent peut-etre a jamais…

Ces paroles semblerent produire un singulier effet sur la jeune fille et lui rendre tout son sang-froid.

– Je ne vous chasse pas, mon ami !… prononça-t-elle, en regardant Pierre bien en face, et soyez sur que je n’oublierai jamais les quelques heures que nous avons passées ensemble… Si j’ai pu vous etre de quelque secours moral dans la crise que vous traversez, Pierre Féodorovitch, je ne regretterai rien… surtout si vous me promettez de ne plus revenir, de ne plus tenter de me voir… et de ne plus m’écrire…

– Pourquoi ? Mais pourquoi ?… Mais pourquoi ? Que se passe-t-il ? protesta Pierre en fermant les poings avec rage. Au lieu de m’écrire, ayez donc le courage de parler !

Elle sembla hésiter encore un instant, puis se décida :

– Je ne vous fais aucun reproche, Pierre, et j’ai toujours imaginé, vous le pensez bien, qu’il nous faudrait mettre rapidement un terme a d’aussi… dangereux enfantillages. Ne m’avez-vous pas avertie vous-meme que vous deviez partir prochainement pour le front ?…

– Je ne pars plus, Prisca !…

– Non, mon ami, je le sais !… mais… (et elle essaya de sourire et elle parvint a sourire)… mais vous allez vous marier !… et alors… alors, vous comprenez !… vous comprenez qu’il serait plus convenable…

Elle s’arreta, toujours souriante, mais si pâle et prete a étouffer… Quant a lui, il l’avait laissée dire et puis, tout a coup, il jeta un cri :

– Moi ! jamais ! clama-t-il… qui vous a dit cela ?… je veux le savoir !… et il se mit a tourner autour de la chambre comme un jeune tigre…

Elle lui tendit une lettre ; il lut et pâlit :

 

« Mademoiselle, il faut cesser vos leçons avec Pierre Féodorovitch et ne plus le revoir. C’est un conseil précieux que l’on vous donne a tous les points de vue. Pierre va se marier. Apres le conseil, voici un ordre qui vous sauvera de tout ennui. Quittez tout de suite Saint-Pétersbourg ! »

 

– Notre Seigneur et les saints archanges ! haleta le jeune homme, vous allez me dire, Prisca, qui vous a apporté ce mot-la !

Mais, a ce moment, il fut stupéfait de l’expression horrifiée avec laquelle Prisca regardait du côté de la fenetre, et il aperçut a cette fenetre la face hideuse et blafarde d’un homme tout enveloppé d’un manteau marron avec col garni de faux astrakan…

– Lui ! soupira-t-elle !… C’est lui qui m’a glissé ce mot hier soir comme je rentrais des îles ! Il m’a fait une peur !…

– Saint Serge ! gémit encore l’étudiant ! l’Okrana c’est l’Okrana ! j’en suis sur !… Ne bouge pas, Prisca, laisse-moi m’éloigner doucement… je vais regagner la porte sans en avoir l’air… fais celle qui continue de bavarder avec moi !… Il le faut !… je veux savoir !… il me faut cet homme !… parle ! mais parle donc !…

Lentement, il avait gagné le coin du salon qui était invisible de la fenetre ; il s’était glissé dans le vestibule et bondissait maintenant sur le quai, sous le nez des dvornicks effrayés. Dans le meme moment, il se heurtait a un jeune officier qui sautait d’un isvô dont les chevaux se cabraient hennissants et fumants.

– Laisse-moi donc passer, Serge Ivanovitch, lui jeta Pierre, mais l’autre le retenait et l’homme de la fenetre avait profité de l’incident pour disparaître dans la plus prochaine peréoulok (petite rue). Pierre était furieux et tempetait sans arriver a se défaire de l’emprise de Serge.

Monseigneur ! lui dit Serge, a voix basse, excusez-moi !… Ordre de l’empereur. Sa Majesté est arrivée hier du grand quartier général et vous mande en toute hâte a Tsarskoie-Selo !

– Qui t’a transmis l’ordre ?

– Un domestique de la grande-duchesse !

– Ma mere !… Oh ! ma mere ! rugit sourdement l’étudiant ; et il sauta dans l’isvô de luxe, dont l’énorme cocher enveloppa ses deux chevaux de son court fouet retentissant.