Le Parfum de la Dame en noir - Gaston Leroux - ebook
Kategoria: Sensacja, thriller, horror Język: francuski Rok wydania: 1908

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Gaston Leroux

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Opis ebooka Le Parfum de la Dame en noir - Gaston Leroux

Une cérémonie de mariage réunit tous les protagonistes du célebre Mystere de la chambre jaune.

Opinie o ebooku Le Parfum de la Dame en noir - Gaston Leroux

Fragment ebooka Le Parfum de la Dame en noir - Gaston Leroux

A Propos

Chapitre 1 - Qui commence par ou les romans finissent
Chapitre 2 - Ou il est question de l’humeur changeante de Joseph Rouletabille

A Propos Leroux:

Gaston Louis Alfred Leroux (6 May 1868, Paris, France – 15 April 1927) was a French journalist and author of detective fiction. In the English-speaking world, he is best known for writing the novel The Phantom of the Opera (Le Fantôme de l'Opéra, 1910), which has been made into several film and stage productions of the same name, such as the 1925 film starring Lon Chaney; and Andrew Lloyd Webber's 1986 musical. It was also the basis of the 1990 novel Phantom by Susan Kay. Leroux went to school in Normandy and studied law in Paris, graduating in 1889. He inherited millions of francs and lived wildly until he nearly reached bankruptcy. Then in 1890, he began working as a court reporter and theater critic for L'Écho de Paris. His most important journalism came when he began working as an international correspondent for the Paris newspaper Le Matin. In 1905 he was present at and covered the Russian Revolution. Another case he was present at involved the investigation and deep coverage of an opera house in Paris, later to become a ballet house. The basement consisted of a cell that held prisoners in the Paris Commune, which were the rulers of Paris through much of the Franco-Prussian war. He suddenly left journalism in 1907, and began writing fiction. In 1909, he and Arthur Bernede formed their own film company, Société des Cinéromans to simultaneously publish novels and turn them into films. He first wrote a mystery novel entitled Le mystere de la chambre jaune (1908; The Mystery of the Yellow Room), starring the amateur detective Joseph Rouletabille. Leroux's contribution to French detective fiction is considered a parallel to Sir Arthur Conan Doyle's in the United Kingdom and Edgar Allan Poe's in America. Leroux died in Nice on April 15, 1927, of a urinary tract infection.

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A Pierre WOLFF

En souvenir affectueux de notre ardente collaboration en cette année qui a vu éclore Le Lys.

GASTON LEROUX


Chapitre 1 Qui commence par ou les romans finissent

Le mariage de M. Robert Darzac et de Mlle Mathilde Stangerson eut lieu a Paris, a Saint-Nicolas-du-Chardonnet, le 6 avril 1895, dans la plus stricte intimité. Un peu plus de deux années s’étaient donc écoulées depuis les événements que j’ai rapportés dans un précédent ouvrage, événements si sensationnels qu’il n’est point téméraire d’affirmer ici qu’un aussi court laps de temps n’avait pu faire oublier le fameux Mystere de la Chambre Jaune… Celui-ci était encore si bien présent a tous les esprits que la petite église eut été certainement envahie par une foule avide de contempler les héros d’un drame qui avait passionné le monde, si la cérémonie nuptiale n’avait été tenue tout a fait secrete, ce qui avait été assez facile dans cette paroisse éloignée du quartier des écoles. Seuls, quelques amis de M. Darzac et du professeur Stangerson, sur la discrétion desquels on pouvait compter, avaient été invités. J’étais du nombre ; j’arrivai de bonne heure a l’église, et mon premier soin, naturellement, fut d’y chercher Joseph Rouletabille. J’avais été un peu déçu en ne l’apercevant pas, mais il ne faisait point de doute pour moi qu’il dut venir et, dans cette attente, je me rapprochai de maître Henri-Robert et de maître André Hesse qui, dans la paix et le recueillement de la petite chapelle Saint-Charles, évoquaient tout bas les plus curieux incidents du proces de Versailles, que l’imminente cérémonie leur remettait en mémoire. Je les écoutais distraitement en examinant les choses autour de moi.

Mon Dieu ! que votre Saint-Nicolas-du-Chardonnet est une chose triste ! Décrépite, lézardée, crevassée, sale, non point de cette saleté auguste des âges, qui est la plus belle parure de la pierre, mais de cette malpropreté orduriere et poussiéreuse qui semble particuliere a ces quartiers Saint-Victor et des Bernardins, au carrefour desquels elle se trouve si singulierement enchâssée, cette église, si sombre au dehors, est lugubre dedans. Le ciel, qui paraît plus éloigné de ce saint lieu que de partout ailleurs, y déverse une lumiere avare qui a toutes les peines du monde a venir trouver les fideles a travers la crasse séculaire des vitraux. Avez-vous lu les Souvenirs d’enfance et de jeunesse, de Renan ? Poussez alors la porte de Saint-Nicolas-du-Chardonnet et vous comprendrez comment l’auteur de la Vie de Jésus, qui était enfermé a côté, dans le petit séminaire adjacent de l’abbé Dupanloup et qui n’en sortait que pour venir prier ici, désira mourir. Et c’est dans cette obscurité funebre, dans un cadre qui ne paraissait avoir été inventé que pour les deuils, pour tous les rites consacrés aux trépassés, qu’on allait célébrer le mariage de Robert Darzac et de Mathilde Stangerson ! J’en conçus une grande peine et, tristement impressionné, en tirai un fâcheux augure.

A côté de moi, maîtres Henri-Robert et André Hesse bavardaient toujours, et le premier avouait au second qu’il n’avait été définitivement tranquillisé sur le sort de Robert Darzac et de Mathilde Stangerson, meme apres l’heureuse issue du proces de Versailles, qu’en apprenant la mort officiellement constatée de leur impitoyable ennemi : Frédéric Larsan. On se rappelle peut-etre que c’est quelques mois apres l’acquittement du professeur en Sorbonne que se produisit la terrible catastrophe de La Dordogne, paquebot transatlantique qui faisait le service du Havre a New-York. Par temps de brouillard, la nuit, sur les bancs de Terre-Neuve, La Dordogne avait été abordée par un trois-mâts dont l’avant était entré dans sa chambre des machines. Et, pendant que le navire abordeur s’en allait a la dérive, le paquebot avait coulé a pic, en dix minutes. C’est tout juste si une trentaine de passagers dont les cabines se trouvaient sur le pont, eurent le temps de sauter dans les chaloupes. Ils furent recueillis le lendemain par un bateau de peche qui rentra aussitôt a Saint-Jean. Les jours suivants, l’océan rejeta des centaines de morts parmi lesquels on retrouva Larsan. Les documents que l’on découvrit, soigneusement cousus et dissimulés dans les vetements d’un cadavre, attesterent, cette fois, que Larsan avait vécu ! Mathilde Stangerson était délivrée enfin de ce fantastique époux que, grâce aux facilités des lois américaines, elle s’était donné en secret, aux heures imprudentes de sa trop confiante jeunesse. Cet affreux bandit dont le véritable nom, illustre dans les fastes judiciaires, était Ballmeyer, et qui l’avait jadis épousée sous le nom de Jean Roussel, ne viendrait plus se dresser criminellement entre elle et celui qui, depuis de si longues années, silencieusement et héroiquement l’aimait. J’ai rappelé, dans Le Mystere de la Chambre Jaune, tous les détails de cette retentissante affaire, l’une des plus curieuses qu’on puisse relever dans les annales de la cour d’assises, et qui aurait eu le plus tragique dénouement sans l’intervention quasi géniale de ce petit reporter de dix-huit ans, Joseph Rouletabille, qui fut le seul a découvrir, sous les traits du célebre agent de la sureté Frédéric Larsan, Ballmeyer lui-meme !… La mort accidentelle et, nous pouvons le dire, providentielle du misérable avait semblé devoir mettre un terme a tant d’événements dramatiques et elle ne fut point – avouons-le – l’une des moindres causes de la guérison rapide de Mathilde Stangerson, dont la raison avait été fortement ébranlée par les mystérieuses horreurs du Glandier.

« Voyez-vous, mon cher ami, disait maître Henri-Robert a maître André Hesse, dont les yeux inquiets faisaient le tour de l’église, – voyez-vous, dans la vie, il faut etre décidément optimiste. Tout s’arrange ! meme les malheurs de Mlle Stangerson… Mais qu’avez-vous a regarder tout le temps ainsi derriere vous ? Qui cherchez-vous ?… Vous attendez quelqu’un ?

– Oui, répondit maître André Hesse… J’attends Frédéric Larsan ! »

Maître Henri-Robert rit autant que la sainteté du lieu lui permettait de rire ; mais moi je ne ris point, car je n’étais pas loin de penser comme maître Hesse. Certes ! j’étais a cent lieues de prévoir l’effroyable aventure qui nous menaçait ; mais, quand je me reporte a cette époque et que je fais abstraction de tout ce que j’ai appris depuis – ce a quoi, du reste, je m’appliquerai honnetement au cours de ce récit, ne laissant apparaître la vérité qu’au fur et a mesure qu’elle nous fut distribuée a nous-memes – je me rappelle fort bien le curieux émoi qui m’agitait alors a la pensée de Larsan.

« Allons, Sainclair ! fit maître Henri-Robert qui s’était aperçu de mon attitude singuliere, vous voyez bien que Hesse plaisante…

– Je n’en sais rien ! » répondis-je.

Et voila que je regardai attentivement autour de moi, comme l’avait fait maître André Hesse. En vérité, on avait cru Larsan mort si souvent quand il s’appelait Ballmeyer, qu’il pouvait bien ressusciter une fois de plus a l’état de Larsan.

« Tenez ! voici Rouletabille, dit maître Henri-Robert. Je parie qu’il est plus rassuré que vous.

– Oh ! oh ! il est bien pâle ! » fit remarquer maître André Hesse.

Le jeune reporter s’avançait vers nous. Il nous serra la main assez distraitement.

« Bonjour, Sainclair ; bonjour, messieurs… Je ne suis pas en retard ? »

Il me sembla que sa voix tremblait… Il s’éloigna tout de suite, s’isola dans un coin, et je le vis s’agenouiller sur un prie-Dieu comme un enfant. Il se cacha le visage, qu’il avait en effet fort pâle, dans les mains, et pria.

Je ne savais point que Rouletabille fut pieux et son ardente priere m’étonna. Quand il releva la tete, ses yeux étaient pleins de larmes. Il ne les cachait pas ; il ne se préoccupait nullement de ce qui se passait autour de lui ; il était tout entier a sa priere et peut-etre a son chagrin. Quel chagrin ? Ne devait-il pas etre heureux d’assister a une union désirée de tous ? Le bonheur de Robert Darzac et de Mathilde Stangerson n’était-il point son ouvre ?… Apres tout, c’était peut-etre de bonheur que pleurait le jeune homme. Il se releva et alla se dissimuler dans la nuit d’un pilier. Je n’eus garde de l’y suivre, car je voyais bien qu’il désirait rester seul.

Et puis, c’était le moment ou Mathilde Stangerson faisait son entrée dans l’église, au bras de son pere. Robert Darzac marchait derriere eux. Comme ils étaient changés tous les trois ! Ah ! le drame du Glandier avait passé bien douloureusement sur ces trois etres ! Mais, chose extraordinaire, Mathilde Stangerson n’en paraissait que plus belle encore ! Certes, ce n’était plus cette magnifique personne, ce marbre vivant, cette antique divinité, cette froide beauté paienne qui suscitait, sur ses pas, dans les fetes officielles de la Troisieme République, auxquelles la situation en vue de son pere la forçait d’assister, un discret murmure d’admiration extasiée ; il semblait, au contraire, que la fatalité, en lui faisant expier si tard une imprudence commise si jeune, ne l’avait précipitée dans une crise momentanée de désespoir et de folie que pour lui faire quitter ce masque de pierre derriere lequel se cachait l’âme la plus délicate et la plus tendre. Et c’est cette âme, encore inconnue, qui rayonnait ce jour-la, me semblait-il, du plus suave et du plus charmant éclat, sur le pur ovale de son visage, dans ses yeux pleins d’une tristesse heureuse, sur son front poli comme l’ivoire, ou se lisait l’amour de tout ce qui était beau et de tout ce qui était bon.

Quant a sa toilette, j’avouerai sottement que je ne me la rappelle plus et qu’il me serait impossible de dire meme la couleur de sa robe. Mais ce dont je me souviens, par exemple, c’est de l’expression étrange que prit soudain son regard en ne découvrant point parmi nous celui qu’elle cherchait. Elle ne parut redevenir tout a fait calme et maîtresse d’elle-meme que lorsqu’elle eut enfin aperçu Rouletabille derriere son pilier. Elle lui sourit et nous sourit aussi, a notre tour.

« Elle a encore ses yeux de folle ! »

Je me retournai vivement pour voir qui avait prononcé cette phrase abominable. C’était un pauvre sire, que Robert Darzac, dans sa bonté, avait fait nommer aide de laboratoire, chez lui, a la Sorbonne. Il se nommait Brignolles et était vaguement cousin du marié. Nous ne connaissions point d’autre parent a M. Darzac, dont la famille était originaire du midi. Depuis longtemps, M. Darzac avait perdu son pere et sa mere ; il n’avait ni frere ni sour et semblait avoir rompu toute relation avec son pays, d’ou il n’avait rapporté qu’un ardent désir de réussir, une faculté de travail exceptionnelle, une intelligence solide et un besoin naturel d’affection et de dévouement qui avait trouvé avidement l’occasion de se satisfaire aupres du professeur Stangerson et de sa fille. Il avait aussi rapporté de la Provence, son pays natal, un doux accent qui avait fait d’abord sourire ses éleves de la Sorbonne, mais que ceux-ci avaient aimé bientôt comme une musique agréable et discrete qui atténuait un peu l’aridité nécessaire des cours de leur jeune maître, déja célebre.

Un beau matin du printemps précédent, il y avait par conséquent un an environ de cela, Robert Darzac leur avait présenté Brignolles. Il venait tout droit d’Aix ou il avait été préparateur de physique et ou il avait du commettre quelque faute disciplinaire qui l’avait jeté tout a coup sur le pavé ; mais il s’était souvenu a temps qu’il était parent de M. Darzac, avait pris le train pour Paris et avait su si bien attendrir le fiancé de Mathilde Stangerson que celui-ci, le prenant en pitié, avait trouvé le moyen de l’associer a ses travaux. A ce moment, la santé de Robert Darzac était loin d’etre florissante. Elle subissait le contrecoup des formidables émotions qui l’avaient assaillie au Glandier et en cour d’assises ; mais on eut pu croire que la guérison, désormais assurée, de Mathilde, et que la perspective de leur prochain hymen auraient la plus heureuse influence sur l’état moral et, par contrecoup, sur l’état physique du professeur. Or, nous remarquâmes tous au contraire que, du jour ou il s’adjoignit ce Brignolles, dont le concours devait lui etre, disait-il, d’un précieux soulagement, la faiblesse de M. Darzac ne fit qu’augmenter. Enfin, nous constatâmes aussi que Brignolles ne portait pas chance, car deux fâcheux accidents se produisirent coup sur coup au cours d’expériences qui semblaient cependant ne devoir présenter aucun danger : le premier résulta de l’éclatement inopiné d’un tube de Gessler dont les débris eussent pu dangereusement blesser M. Darzac et qui ne blessa que Brignolles, lequel en conservait encore aux mains quelques cicatrices. Le second, qui aurait pu etre extremement grave, arriva a la suite de l’explosion stupide d’une petite lampe a essence, au-dessus de laquelle M. Darzac était justement penché. La flamme faillit lui bruler la figure ; heureusement, il n’en fut rien, mais elle lui flamba les cils et lui occasionna, pendant quelque temps, des troubles de la vue, si bien qu’il ne pouvait plus supporter que difficilement la pleine lumiere du soleil.

Depuis les mysteres du Glandier, j’étais dans un état d’esprit tel que je me trouvais tout disposé a considérer comme peu naturels les événements les plus simples. Lors de ce dernier accident, j’étais présent, étant venu chercher M. Darzac a la Sorbonne. Je conduisis moi-meme notre ami chez un pharmacien et de la chez un docteur, et je priai assez sechement Brignolles, qui manifestait le désir de nous accompagner, de rester a son poste. En chemin, M. Darzac me demanda pourquoi j’avais ainsi bousculé ce pauvre Brignolles ; je lui répondis que j’en voulais a ce garçon d’une façon générale parce que ses manieres ne me plaisaient point, et d’une façon particuliere, ce jour-la, parce que j’estimais qu’il fallait le rendre responsable de l’accident. M. Darzac voulut en connaître la raison ; mais je ne sus que répondre et il se mit a rire. M. Darzac finit de rire cependant lorsque le docteur lui eut dit qu’il aurait pu perdre la vue et que c’était miracle qu’il en fut quitte a si bon compte.

L’inquiétude que me causait Brignolles était, sans doute, ridicule, et les accidents ne se reproduisirent plus. Tout de meme, j’étais si extraordinairement prévenu contre lui que, dans le fond de moi-meme, je ne lui pardonnai pas que la santé de M. Darzac ne s’améliorât point. Au commencement de l’hiver, il toussa, si bien que je le suppliai, et que nous le suppliâmes tous, de demander un congé et de s’aller reposer dans le midi. Les docteurs lui conseillerent San Remo. Il y fut et, huit jours apres, il nous écrivait qu’il se sentait beaucoup mieux ; il lui semblait qu’on lui avait, depuis qu’il était arrivé dans ce pays, enlevé un poids de dessus la poitrine !… « Je respire !… je respire !… nous disait-il. Quand je suis parti de Paris, j’étouffais ! » Cette lettre de M. Darzac me donna beaucoup a réfléchir et je n’hésitai point a faire part de mes réflexions a Rouletabille. Or celui-ci voulut bien s’étonner avec moi de ce que M. Darzac était si mal quand il se trouvait aupres de Brignolles, et si bien quand il en était éloigné… Cette impression était si forte chez moi, tout particulierement, que je n’eusse point permis a Brignolles de s’absenter. Ma foi non ! S’il avait quitté Paris, j’aurais été capable de le suivre ! Mais il ne s’en alla point ; au contraire. Les Stangerson ne l’eurent jamais plus pres d’eux. Sous prétexte de demander des nouvelles de M. Darzac, il était tout le temps fourré chez M. Stangerson. Il parvint une fois a voir Mlle Stangerson, mais j’avais fait a la fiancée de M. Darzac un tel portrait du préparateur de physique, que je réussis a l’en dégouter pour toujours, ce dont je me félicitai dans mon for intérieur.

M. Darzac resta quatre mois a San Remo et nous revint presque entierement rétabli. Ses yeux, cependant, étaient encore faibles et il était dans la nécessité d’en prendre le plus grand soin. Rouletabille et moi avions décidé de surveiller le Brignolles, mais nous fumes satisfaits d’apprendre que le mariage allait avoir lieu presque aussitôt et que M. Darzac emmenerait sa femme, dans un long voyage, loin de Paris et… loin de Brignolles.

A son retour de San Remo, M. Darzac m’avait demandé :

« Eh bien, ou en etes-vous avec ce pauvre Brignolles ? Etes-vous revenu sur son compte ?

– Ma foi non ! » avais-je répondu.

Et il s’était encore moqué de moi, m’envoyant quelques-unes de ces plaisanteries provençales qu’il affectionnait quand les événements lui permettaient d’etre gai, et qui avaient retrouvé dans sa bouche une saveur nouvelle depuis que son séjour dans le midi avait rendu a son accent toute sa belle couleur initiale.

Il était heureux ! Mais nous ne pumes avoir une idée véritable de son bonheur – car, entre son retour et son mariage, nous eumes peu d’occasions de le voir – que sur le seuil meme de cette église ou il nous apparut comme transformé. Il redressait avec un orgueil bien compréhensible sa taille légerement voutée. Le bonheur le faisait plus grand et plus beau !

« C’est le cas de dire qu’il est a la noce, le patron ! » ricana Brignolles.

Je m’éloignai de cet homme qui me répugnait et m’avançai jusque dans le dos de ce pauvre M. Stangerson, qui resta, lui, les bras croisés toute la cérémonie, sans rien voir, sans rien entendre. On dut lui frapper sur l’épaule, quand tout fut fini, pour le tirer de son reve.

Quand on passa a la sacristie, maître André Hesse poussa un profond soupir.

« Ça y est ! fit-il. Je respire…

– Pourquoi ne respiriez-vous donc pas, mon ami ? » demanda maître Henri-Robert.

Alors maître André Hesse avoua qu’il avait redouté jusqu’a la derniere minute l’arrivée du mort…

« Que voulez-vous ! répliqua-t-il a son confrere qui se moquait, je ne puis me faire a cette idée que Frédéric Larsan consente a etre mort pour de bon !… »

 … …  … .

Nous nous trouvions tous maintenant – une dizaine de personnes au plus – dans la sacristie. Les témoins signaient sur les registres et les autres félicitaient gentiment les nouveaux mariés. Cette sacristie est encore plus sombre que l’église et j’aurais pu penser que je devais a cette obscurité de ne point apercevoir, en un pareil moment, Joseph Rouletabille, si la piece n’avait été si petite. De toute évidence, il n’était point la. Qu’est-ce que cela signifiait ? Mathilde l’avait déja réclamé deux fois et M. Robert Darzac me pria de l’aller chercher, ce que je fis ; mais je rentrai dans la sacristie sans lui ; je ne l’avais pas trouvé.

« Voila qui est bizarre, fit M. Darzac, et tout a fait inexplicable. Etes-vous bien sur d’avoir regardé partout ? Il sera dans quelque coin, a rever.

– Je l’ai cherché partout et je l’ai appelé », répliquai-je.

Mais M. Darzac ne s’en tint point a ce que je lui disais. Il voulut faire lui-meme le tour de l’église. Tout de meme, il fut plus heureux que moi, car il apprit d’un mendiant qui se tenait sous le porche avec sa timbale qu’un jeune homme qui ne pouvait etre, en effet, que Rouletabille était sorti de l’église quelques minutes auparavant et s’était éloigné dans un fiacre. Quand il rapporta cette nouvelle a sa femme, celle-ci en parut peinée au-dela de toute expression. Elle m’appela et me dit :

« Mon cher Monsieur Sainclair, vous savez que nous prenons le train dans deux heures a la gare de Lyon ; cherchez-moi notre petit ami et amenez-le moi, et dites-lui que sa conduite inexplicable m’inquiete beaucoup…

– Comptez sur moi », fis-je…

Et je me mis a la chasse de Rouletabille sur-le-champ. Mais je revins bredouille a la gare de Lyon. Ni chez lui, ni au journal, ni au café du Barreau ou les nécessités de son métier le forçaient souvent de se trouver a cette heure du jour, je ne pus mettre la main sur lui. Aucun de ses camarades ne put me dire ou j’aurais quelque chance de le rencontrer. Je vous laisse a penser combien tristement je fus accueilli sur le quai de la gare. M. Darzac était navré ; mais, comme il avait a s’occuper de l’installation des voyageurs, car le professeur Stangerson, qui se rendait a Menton, chez les Rance, accompagnait les nouveaux mariés jusqu’a Dijon, cependant que ceux-ci continuaient leur voyage par Culoz et le Mont-Cenis, il me pria d’annoncer cette mauvaise nouvelle a sa femme. Je fis la triste commission en ajoutant que Rouletabille viendrait sans doute avant le départ du train. Aux premiers mots que je lui dis de cela, Mathilde se prit a pleurer doucement, et elle secoua la tete :

« Non ! Non !… c’est fini !… Il ne viendra plus !… »

Et elle monta dans son wagon…

C’est alors que l’insupportable Brignolles, voyant l’émoi de la nouvelle mariée, ne put s’empecher de répéter encore a maître André Hesse, qui, du reste, le fit taire fort malhonnetement, comme il le méritait : « Regardez donc ! Regardez donc !… je vous dis qu’elle a encore ses yeux de folle !… Ah ! Robert a eu tort… il aurait mieux fait d’attendre ! » Je vois encore Brignolles disant cela, et je me rappelle le sentiment d’horreur que, dans le moment meme, il m’inspira. Il ne faisait point de doute pour moi depuis longtemps que ce Brignolles était un méchant homme, et surtout un jaloux, et qu’il ne pardonnait point a son parent le service que celui-ci lui avait rendu en le casant dans un poste tout a fait subalterne. Il avait la mine jaune et les traits longs, tirés de haut en bas. Tout en lui paraissait amertume, et tout en lui était long. Il avait une longue taille, de longs bras, de longues jambes et une longue tete. Cependant a cette regle de longueur, il fallait faire une exception pour les pieds et pour les mains. Il avait les extrémités petites et presque élégantes. Ayant été si brusquement morigéné pour ses méchants propos par le jeune avocat, Brignolles en conçut une immédiate rancune et quitta la gare apres avoir présenté ses civilités aux époux. Du moins je crus qu’il quitta la gare, car je ne le vis plus.

Nous avions encore trois minutes avant le départ du train. Nous espérions encore en l’arrivée de Rouletabille, et nous examinions tous le quai, pensant voir enfin surgir dans la troupe hâtive des voyageurs en retard la figure sympathique de notre jeune ami. Comment se faisait-il qu’il n’apparut point, selon sa coutume et sa maniere, bousculant tout et tous, ne se préoccupant point des protestations et des cris qui signalaient ordinairement son passage dans une foule ou il se montrait toujours plus pressé que les autres ? Que faisait-il ?… Déja on fermait les portieres ; on en entendait le claquement brutal… Et puis ce furent les breves invitations des employés… « En voiture ! Messieurs !… en voiture !… » quelques galopades dernieres… le coup de sifflet aigu qui commandait le départ… puis la clameur enrouée de la locomotive, et le convoi se mit en marche… Mais pas de Rouletabille !… Nous en étions si tristes et, aussi, tellement étonnés, que nous restions sur le quai a regarder Mme Darzac sans penser a lui faire entendre nos souhaits de bon voyage. La fille du professeur Stangerson jeta un long regard sur le quai et, dans le moment que le train commençait a accélérer sa marche, sure désormais qu’elle ne verrait plus, avant son départ, son petit ami, elle me tendit une enveloppe, par la portiere…

« Pour lui ! » fit-elle…

Et elle ajouta, soudain, avec une figure envahie d’un si subit effroi, et sur un ton si étrange que je ne pus m’empecher de songer aux néfastes réflexions de Brignolles.

« Au revoir, mes amis !… ou adieu ! »


Chapitre 2 Ou il est question de l’humeur changeante de Joseph Rouletabille

En revenant, seul, de la gare, je ne pus que m’étonner de la singuliere tristesse qui m’avait envahi, sans que j’en pusse démeler précisément la cause. Depuis le proces de Versailles, aux péripéties duquel j’avais été si intimement melé, j’avais lié tout a fait amitié avec le professeur Stangerson, sa fille et Robert Darzac. J’aurais du etre particulierement heureux d’un événement qui semblait satisfaire tout le monde. Je pensai que l’extraordinaire absence du jeune reporter devait etre pour quelque chose dans cette sorte de prostration. Rouletabille avait été traité par les Stangerson et M. Darzac comme un sauveur. Et, surtout, depuis que Mathilde était sortie de la maison de santé ou le désarroi de son esprit avait nécessité pendant plusieurs mois des soins assidus, depuis que la fille de l’illustre professeur avait pu se rendre compte du rôle extraordinaire joué par cet enfant dans un drame ou, sans lui, elle eut inévitablement sombré avec tous ceux qu’elle aimait, depuis qu’elle avait lu avec toute sa raison, enfin recouvrée, le compte rendu sténographié des débats ou Rouletabille apparaissait comme un petit héros miraculeux, il n’était point d’attentions quasi maternelles dont elle n’eut entouré mon ami. Elle s’était intéressée a tout ce qui le touchait, elle avait excité ses confidences, elle avait voulu en savoir sur Rouletabille plus que je n’en savais et plus peut-etre qu’il n’en savait lui-meme. Elle avait montré une curiosité discrete mais continue relativement a une origine que nous ignorions tous et sur laquelle le jeune homme avait continué de se taire avec une sorte de farouche orgueil. Tres sensible a la tendre amitié que lui témoignait la pauvre femme, Rouletabille n’en conservait pas moins une extreme réserve et affectait, dans ses rapports avec elle, une politesse émue qui m’étonnait toujours de la part d’un garçon que j’avais connu si primesautier, si exubérant, si entier dans ses sympathies ou dans ses aversions. Plus d’une fois, je lui en avais fait la remarque, et il m’avait toujours répondu d’une façon évasive en faisant grand étalage, cependant, de ses sentiments dévoués pour une personne qu’il estimait, disait-il, plus que tout au monde, et pour laquelle il eut été pret a tout sacrifier si le sort ou la fortune lui avaient donné l’occasion de sacrifier quelque chose pour quelqu’un. Il avait aussi des moments d’une incompréhensible humeur. Par exemple, apres s’etre fait, devant moi, une fete d’aller passer une grande journée de repos chez les Stangerson qui avaient loué pour la belle saison – car ils ne voulaient plus habiter le Glandier – une jolie petite propriété sur les bords de la Marne, a Chennevieres, et apres avoir montré, a la perspective d’un si heureux congé, une joie enfantine, il lui arrivait de se refuser, tout a coup, sans aucune raison apparente, a m’accompagner. Et je devais partir seul, le laissant dans la petite chambre qu’il avait conservée au coin du boulevard Saint-Michel et de la rue Monsieur-le-Prince. Je lui en voulais de toute la peine qu’il causait ainsi a cette bonne Mlle Stangerson. Un dimanche, celle-ci, outrée de l’attitude de mon ami, résolut d’aller le surprendre avec moi dans sa retraite du quartier Latin.

Quand nous arrivâmes chez lui, Rouletabille, qui avait répondu par un énergique : « Entrez ! » au coup que j’avais frappé a sa porte, Rouletabille, qui travaillait a sa petite table, se leva en nous apercevant et devint si pâle… si pâle que nous crumes qu’il allait défaillir.

« Mon Dieu ! » s’écria Mathilde Stangerson en se précipitant vers lui. Mais, plus prompt qu’elle encore, avant qu’elle ne fut arrivée a la table ou il s’appuyait, il avait jeté sur les papiers qui s’y trouvaient éparpillés une serviette de maroquin qui les dissimula entierement.

Mathilde avait vu, naturellement, le geste. Elle s’arreta, toute surprise.

« Nous vous dérangeons ? fit-elle sur un ton de doux reproche.

– Non ! répondit-il, j’ai fini de travailler. Je vous montrerai ça plus tard. C’est un chef-d’ouvre, une piece en cinq actes dont je n’arrive pas a trouver le dénouement. »

Et il sourit. Bientôt il redevint tout a fait maître de lui et nous dit cent drôleries en nous remerciant d’etre venus le troubler dans sa solitude. Il voulut absolument nous inviter a dîner et nous allâmes tous trois manger dans un restaurant du quartier latin, chez Foyot. Quelle bonne soirée ! Rouletabille avait téléphoné a Robert Darzac qui vint nous rejoindre au dessert. A cette époque, M. Darzac n’était point trop souffrant et l’étonnant Brignolles n’avait pas encore fait son apparition dans la capitale. On s’amusa comme des enfants. Ce soir d’été était si beau et si doux dans le Luxembourg solitaire.

Avant de quitter Mlle Stangerson, Rouletabille lui demanda pardon de l’humeur bizarre qu’il montrait quelquefois et s’accusa d’avoir, au fond, un tres méchant caractere. Mathilde l’embrassa et Robert Darzac aussi l’embrassa. Et il en fut si ému que, durant le temps que je le reconduisis jusqu’a sa porte, il ne me dit point un mot ; mais, au moment de nous séparer, il me serra la main comme jamais encore il ne l’avait fait. Drôle de petit bonhomme !… Ah ! si j’avais su !… Comme je me reproche maintenant de l’avoir, par instants, a cette époque, jugé avec un peu trop d’impatience…

Ainsi, triste, triste, assailli de pressentiments que j’essayais en vain de chasser, je revenais de la gare de Lyon, me remémorant les innombrables fantaisies, bizarreries, et quelquefois douloureux caprices de Rouletabille au cours de ces deux dernieres années, mais rien, cependant, rien de tout cela ne pouvait me faire prévoir ce qui venait de se passer, et encore moins me l’expliquer. Ou était Rouletabille ? Je m’en fus a son hôtel, boulevard Saint-Michel, me disant que si, la encore, je ne le trouvais pas, je pourrais, au moins, laisser la lettre de Mme Darzac. Quelle ne fut pas ma stupéfaction, en entrant dans l’hôtel, d’y trouver mon domestique portant ma valise ! Je le priai de m’expliquer ce que cela signifiait, et il me répondit qu’il n’en savait rien : qu’il fallait le demander a M. Rouletabille.

Celui-ci, en effet, pendant que je le cherchais partout, excepté, naturellement, chez moi, s’était rendu a mon domicile, rue de Rivoli, s’était fait conduire dans ma chambre par mon domestique, lui avait fait apporter une valise et avait soigneusement rempli cette valise de tout le linge nécessaire a un honnete homme qui se dispose a partir en voyage pour quatre ou cinq jours. Puis, il avait ordonné a mon godiche de transporter ce petit bagage, une heure plus tard, a son hôtel du boul’Mich’. Je ne fis qu’un bond jusqu’a la chambre de mon ami ou je le trouvai en train d’empiler méticuleusement dans un sac de nuit des objets de toilette, du linge de jour et une chemise de nuit. Tant que cette besogne ne fut point terminée, je ne pus rien tirer de Rouletabille, car, dans les petites choses de la vie courante, il était volontiers maniaque et, en dépit de la modestie de ses ressources, tenait a vivre fort correctement, ayant l’horreur de tout ce qui touchait de pres ou de loin a la boheme. Il daigna enfin m’annoncer que « nous allions prendre nos vacances de Pâques », et que, puisque j’étais libre et que son journal l’Époque lui accordait un congé de trois jours, nous ne pouvions mieux faire que d’aller nous reposer « au bord de la mer ». Je ne lui répondis meme pas, tant j’étais furieux de la façon dont il venait de se conduire, et aussi tant je trouvais stupide cette proposition d’aller contempler l’océan ou la Manche par un de ces temps abominables de printemps qui, tous les ans, pendant deux ou trois semaines, nous font regretter l’hiver. Mais il ne s’émut point outre mesure de mon silence, et, prenant ma valise d’une main, son sac de l’autre, me poussant dans l’escalier, il me fit bientôt monter dans un fiacre qui nous attendait devant la porte de l’hôtel. Une demi-heure plus tard, nous nous trouvions tous deux dans un compartiment de premiere classe de la ligne du Nord, qui roulait vers Le Tréport, par Amiens. Comme nous entrions en gare de Creil, il me dit :

« Pourquoi ne me donnez-vous pas la lettre que l’on vous a remise pour moi ? »

Je le regardai. Il avait deviné que Mme Darzac aurait une grande peine de ne l’avoir point vu au moment de son départ et qu’elle lui écrirait. Ça n’était pas bien malin. Je lui répondis :

« Parce que vous ne le méritez pas. »

Et je lui fis d’amers reproches auxquels il ne prit point garde. Il n’essaya meme pas de se disculper, ce qui me mit plus en colere que tout. Enfin, je lui donnai la lettre. Il la prit, la regarda, en respira le doux parfum. Comme je le considérais avec curiosité, il fronça les sourcils, dissimulant, sous cette mine rébarbative, une émotion souveraine. Mais il ne put finalement me la cacher qu’en s’appuyant le front a la vitre et en s’absorbant dans une étude approfondie du paysage.

« Eh bien, lui demandai-je, vous ne la lisez pas ?

– Non, me répondit-il, pas ici !… Mais la-bas !… »

Nous arrivâmes au Tréport en pleine nuit noire, apres six heures d’un interminable voyage et par un temps de chien. Le vent de mer nous glaçait et balayait le quai désert. Nous ne rencontrâmes qu’un douanier enfermé dans sa capote et dans son capuchon et qui faisait les cent pas sur le pont du canal. Pas une voiture, naturellement. Quelques papillons de gaz, tremblotant dans leur cage de verre, reflétaient leur éclat falot dans de larges flaques de pluie ou nous pataugions a l’envi, cependant que nous courbions le front sous la rafale. On entendait au loin le bruit que faisaient, en claquant sur les dalles sonores, les petits sabots de bois d’une Tréportaise attardée. Si nous ne tombâmes point dans le grand trou noir de l’avant-port, c’est que nous fumes avertis du danger par la fraîcheur salée qui montait de l’abîme et par la rumeur de la marée. Je maugréais derriere Rouletabille qui nous dirigeait assez difficilement dans cette obscurité humide. Cependant il devait connaître l’endroit, car nous arrivâmes tout de meme, cahin-caha, odieusement giflés par l’embrun, a la porte de l’unique hôtel qui reste ouvert, pendant la mauvaise saison, sur la plage. Rouletabille demanda tout de suite a souper et du feu, car nous avions grand-faim et grand froid.

« Ah ça ! lui dis-je, daignerez-vous me faire savoir ce que nous sommes venus chercher dans ce pays, en dehors des rhumatismes qui nous guettent et de la pleurésie qui nous menace ? »

Car Rouletabille, dans le moment, toussait et ne parvenait point a se réchauffer.

« Oh ! fit-il, je vais vous le dire. Nous sommes venus chercher le parfum de la Dame en noir ! »

Cette phrase me donna si bien a réfléchir que je n’en dormis guere de la nuit. Dehors, le vent de mer hululait toujours, poussant sur la greve sa vaste plainte, puis s’engouffrant tout a coup dans les petites rues de la ville, comme dans des corridors. Je crus entendre remuer dans la chambre a côté, qui était celle de mon ami : je me levai et poussai sa porte. Malgré le froid, malgré le vent, il avait ouvert sa fenetre, et je le vis distinctement qui envoyait des baisers a l’ombre. Il embrassait la nuit !

Je refermai la porte et revins me coucher discretement. Le lendemain matin, je fus réveillé par un Rouletabille épouvanté. Sa figure marquait une angoisse extreme et il me tendait un télégramme qui lui venait de Bourg et qui lui avait été, sur l’ordre qu’il en avait donné, réexpédié de Paris. Voici la dépeche : « Venez immédiatement sans perdre une minute. Avons renoncé a notre voyage en Orient et allons rejoindre M. Stangerson a Menton, chez les Rance, aux Rochers Rouges. Que cette dépeche reste secrete entre nous. Il ne faut effrayer personne. Vous prétexterez aupres de nous congé, tout ce que vous voudrez, mais venez ! Télégraphiez-moi poste restante a Menton. Vite, vite, je vous attends. Votre désespéré, DARZAC. »