Le Fantôme de l'Opéra - Gaston Leroux - ebook
Kategoria: Sensacja, thriller, horror Język: francuski Rok wydania: 1910

Le Fantôme de l'Opéra darmowy ebook

Gaston Leroux

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Opis ebooka Le Fantôme de l'Opéra - Gaston Leroux

Un des meilleurs Gaston Leroux... Un beau et grand roman qui ravira les amateurs de fantastique et de musique.

Opinie o ebooku Le Fantôme de l'Opéra - Gaston Leroux

Fragment ebooka Le Fantôme de l'Opéra - Gaston Leroux

A Propos

Avant-propos
Partie 1 - Erik
Chapitre 1 - Est-ce le fantôme ?
Chapitre 2 - La Marguerite nouvelle

A Propos Leroux:

Gaston Louis Alfred Leroux (6 May 1868, Paris, France – 15 April 1927) was a French journalist and author of detective fiction. In the English-speaking world, he is best known for writing the novel The Phantom of the Opera (Le Fantôme de l'Opéra, 1910), which has been made into several film and stage productions of the same name, such as the 1925 film starring Lon Chaney; and Andrew Lloyd Webber's 1986 musical. It was also the basis of the 1990 novel Phantom by Susan Kay. Leroux went to school in Normandy and studied law in Paris, graduating in 1889. He inherited millions of francs and lived wildly until he nearly reached bankruptcy. Then in 1890, he began working as a court reporter and theater critic for L'Écho de Paris. His most important journalism came when he began working as an international correspondent for the Paris newspaper Le Matin. In 1905 he was present at and covered the Russian Revolution. Another case he was present at involved the investigation and deep coverage of an opera house in Paris, later to become a ballet house. The basement consisted of a cell that held prisoners in the Paris Commune, which were the rulers of Paris through much of the Franco-Prussian war. He suddenly left journalism in 1907, and began writing fiction. In 1909, he and Arthur Bernede formed their own film company, Société des Cinéromans to simultaneously publish novels and turn them into films. He first wrote a mystery novel entitled Le mystere de la chambre jaune (1908; The Mystery of the Yellow Room), starring the amateur detective Joseph Rouletabille. Leroux's contribution to French detective fiction is considered a parallel to Sir Arthur Conan Doyle's in the United Kingdom and Edgar Allan Poe's in America. Leroux died in Nice on April 15, 1927, of a urinary tract infection.

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A mon vieux frere Jo

Qui, sans avoir rien d’un fantôme,

n’en est pas moins comme Érik,

un Ange de la musique.

En toute affection,

GASTON LEROUX.


Avant-propos

Ou l’auteur de ce singulier ouvrage raconte au lecteur comment il fut conduit a acquérir la certitude que le fantôme de l’Opéra a réellement existé

Le fantôme de l’Opéra a existé. Ce ne fut point, comme on l’a cru longtemps, une inspiration d’artistes, une superstition de directeurs, la création falote des cervelles excitées de ces demoiselles du corps de ballet, de leurs meres, des ouvreuses, des employés du vestiaire et de la concierge.

Oui, il a existé, en chair et en os, bien qu’il se donnât toutes les apparences d’un vrai fantôme, c’est-a-dire d’une ombre.

J’avais été frappé des l’abord que je commençai de compulser les archives de l’Académie nationale de musique par la coincidence surprenante des phénomenes attribués au fantôme, et du plus mystérieux, du plus fantastique des drames et je devais bientôt etre conduit a cette idée que l’on pourrait peut-etre rationnellement expliquer celui-ci par celui-la. Les événements ne datent guere que d’une trentaine d’années et il ne serait point difficile de trouver encore aujourd’hui, au foyer meme de la danse, des vieillards fort respectables, dont on ne saurait mettre la parole en doute, qui se souviennent comme si la chose datait d’hier, des conditions mystérieuses et tragiques qui accompagnerent l’enlevement de Christine Daaé, la disparition du vicomte de Chagny et la mort de son frere aîné le comte Philippe, dont le corps fut trouvé sur la berge du lac qui s’étend dans les dessous de l’Opéra, du côté de la rue Scribe. Mais aucun de ces témoins n’avait cru jusqu’a ce jour devoir meler a cette affreuse aventure le personnage plutôt légendaire du fantôme de l’Opéra.

La vérité fut lente a pénétrer mon esprit troublé par une enquete qui se heurtait a chaque instant a des événements qu’a premiere vue on pouvait juger extra-terrestres, et, plus d’une fois, je fus tout pres d’abandonner une besogne ou je m’exténuais a poursuivre, – sans la saisir jamais, – une vaine image. Enfin, j’eus la preuve que mes pressentiments ne m’avaient point trompé et je fus récompensé de tous mes efforts le jour ou j’acquis la certitude que le fantôme de l’Opéra avait été plus qu’une ombre.

Ce jour-la, j’avais passé de longues heures en compagnie des « Mémoires d’un directeur », ouvre légere de ce trop sceptique Moncharmin qui ne comprit rien, pendant son passage a l’Opéra, a la conduite ténébreuse du fantôme, et qui s’en gaussa tant qu’il put, dans le moment meme qu’il était la premiere victime de la curieuse opération financiere qui se passait a l’intérieur de « l’enveloppe magique ».

Désespéré, je venais de quitter la bibliotheque quand je rencontrai le charmant administrateur de notre Académie nationale, qui bavardait sur un palier avec un petit vieillard vif et coquet, auquel il me présenta allegrement. M. l’administrateur était au courant de mes recherches et savait avec quelle impatience j’avais en vain tenté de découvrir la retraite du juge d’instruction de la fameuse affaire Chagny, M. Faure. On ne savait ce qu’il était devenu, mort ou vivant ; et voila que, de retour du Canada, ou il venait de passer quinze ans, sa premiere démarche a Paris avait été pour venir chercher un fauteuil de faveur au secrétariat de l’Opéra. Ce petit vieillard était M. Faure lui-meme.

Nous passâmes une bonne partie de la soirée ensemble et il me raconta toute l’affaire Chagny telle qu’il l’avait comprise jadis. Il avait du conclure, faute de preuves, a la folie du vicomte et a la mort accidentelle du frere aîné, mais il restait persuadé qu’un drame terrible s’était passé entre les deux freres a propos de Christine Daaé. Il ne sut me dire ce qu’était devenue Christine, ni le vicomte. Bien entendu, quand je lui parlai du fantôme, il ne fit qu’en rire. Lui aussi avait été mis au courant des singulieres manifestations qui semblaient alors attester l’existence d’un etre exceptionnel ayant élu domicile dans un des coins les plus mystérieux de l’Opéra et il avait connu l’histoire de « l’enveloppe », mais il n’avait vu dans tout cela rien qui put retenir l’attention d’un magistrat chargé d’instruire l’affaire Chagny, et c’est tout juste s’il avait écouté quelques instants la déposition d’un témoin qui s’était spontanément présenté pour affirmer qu’il avait eu l’occasion de rencontrer le fantôme. Ce personnage – le témoin – n’était autre que celui que le Tout-Paris appelait « le Persan » et qui était bien connu de tous les abonnés de l’Opéra. Le juge l’avait pris pour un illuminé.

Vous pensez si je fus prodigieusement intéressé par cette histoire du Persan, Je voulus retrouver, s’il en était temps encore, ce précieux et original témoin. Ma bonne fortune reprenant le dessus, je parvint a le découvrir dans son petit appartement de la rue de Rivoli, qu’il n’avait point quitté depuis l’époque et ou il allait mourir cinq mois apres ma visite.

Tout d’abord, je me méfiai ; mais quand le Persan m’eut raconté, avec une candeur d’enfant, tout ce qu’il savait personnellement du fantôme et qu’il m’eut remis en toute propriété les preuves de son existence et surtout l’étrange correspondance de Christine Daaé, correspondance qui éclairait d’un jour si éblouissant son effrayant destin, il ne me fut plus possible de douter ! Non ! non ! Le fantôme n’était pas un mythe !

Je sais bien que l’on m’a répondu que toute cette correspondance n’était peut-etre point authentique et qu’elle pouvait avoir été fabriquée de toutes pieces par un homme, dont l’imagination avait été certainement nourrie des contes les plus séduisants, mais il m’a été possible, heureusement, de trouver de l’écriture de Christine en dehors du fameux paquet de lettres et, par conséquent, de me livrer a une étude comparative qui a levé toutes mes hésitations.

Je me suis également documenté sur le Persan et ainsi j’ai apprécié en lui un honnete homme incapable d’inventer une machination qui eut pu égarer la justice.

C’est l’avis du reste des plus grandes personnalités qui ont été melées de pres ou de loin a l’affaire Chagny, qui ont été les amis de la famille et auxquelles j’ai exposé tous mes documents et devant lesquelles j’ai déroulé toutes mes déductions. J’ai reçu de ce côté les plus nobles encouragements et je me permettrai de reproduire a ce sujet quelques lignes qui m’ont été adressées par le général D…

Monsieur,

Je ne saurais trop vous inciter a publier les résultats de votre enquete. Je me rappelle parfaitement que quelques semaines avant la disparition de la grande cantatrice Christine Daaé et le drame qui a mis en deuil tout le faubourg Saint-Germain, on parlait beaucoup, au foyer de la danse, du fantôme, et je crois bien que l’on n’a cessé de s’en entretenir qu’a la suite de cette affaire qui occupait tous les esprits ; mais s’il est possible, comme je le pense apres vous avoir entendu, d’expliquer le drame par le fantôme, je vous en prie, monsieur, reparlez-nous du fantôme. Si mystérieux que celui-ci puisse tout d’abord apparaître, il sera toujours plus explicable que cette sombre histoire ou des gens malintentionnés ont voulu voir se déchirer jusqu’a la mort deux freres qui s’adorerent toute leur vie…

Croyez bien, etc.

Enfin, mon dossier en main, j’avais parcouru a nouveau le vaste domaine du fantôme, le formidable monument dont il avait fait son empire, et tout ce que mes yeux avaient vu, tout ce que mon esprit avait découvert corroborait admirablement les documents du Persan, quand une trouvaille merveilleuse vint couronner d’une façon définitive mes travaux.

On se rappelle que dernierement, en creusant le sous-sol de l’Opéra, pour y enterrer les voix phonographiées des artistes, le pic des ouvriers a mis a nu un cadavre ; or, j’ai eu tout de suite la preuve que ce cadavre était celui du Fantôme de l’Opéra ! J’ai fait toucher cette preuve, de la main, a l’administrateur lui-meme, et maintenant, il m’est indifférent que les journaux racontent qu’on a trouvé la une victime de la Commune.

Les malheureux qui ont été massacrés, lors de la Commune, dans les caves de l’Opéra, ne sont point enterrés de ce côté ; je dirai ou l’on peut retrouver leurs squelettes, bien loin de cette crypte immense ou l’on avait accumulé, pendant le siege, toutes sortes de provisions de bouche. J’ai été mis sur cette trace en recherchant justement les restes du fantôme de l’Opéra, que je n’aurais pas retrouvés sans ce hasard inoui de l’ensevelissement des voix vivantes !

Mais nous reparlerons de ce cadavre et de ce qu’il convient d’en faire ; maintenant, il m’importe de terminer ce tres nécessaire avant-propos en remerciant les trop modestes comparses qui, tel M. le commissaire de police Mifroid (jadis appelé aux premieres constatations lors de la disparition de Christine Daaé), tels encore M. l’ancien secrétaire Rémy, M. l’ancien administrateur Mercier, M. l’ancien chef de chant Gabriel, et plus particulierement Mme la baronne de Castelot-Barbezac, qui fut autrefois « la petite Meg » (et qui n’en rougit pas), la plus charmante étoile de notre admirable corps de ballet, la fille aînée de l’honorable Mme Giry – ancienne ouvreuse décédée de la loge du Fantôme – me furent du plus utile secours et grâce auxquels je vais pouvoir, avec le lecteur, revivre, dans leurs plus petits détails, ces heures de pur amour et d’effroi.[1]


Partie 1
Erik


Chapitre 1 Est-ce le fantôme ?

Ce soir-la, qui était celui ou MM. Debienne et Poligny, les directeurs démissionnaires de l’Opéra, donnaient leur derniere soirée de gala, a l’occasion de leur départ, la loge de la Sorelli, un des premiers sujets de la danse, était subitement envahie par une demi-douzaine de ces demoiselles du corps de ballet qui remontaient de scene apres avoir « dansé » Polyeucte. Elles s’y précipiterent dans une grande confusion, les unes faisant entendre des rires excessifs et peu naturels, et les autres des cris de terreur.

La Sorelli, qui désirait etre seule un instant pour « repasser » le compliment qu’elle devait prononcer tout a l’heure au foyer devant MM. Debienne et Poligny, avait vu avec méchante humeur toute cette foule étourdie se ruer derriere elle. Elle se retourna vers ses camarades et s’inquiéta d’un aussi tumultueux émoi. Ce fut la petite Jammes, –le nez cher a Grévin, des yeux de myosotis, des joues de roses, une gorge de lis, – qui en donna la raison en trois mots, d’une voix tremblante qu’étouffait l’angoisse :

« C’est le fantôme ! »

Et elle ferma la porte a clef. La loge de la Sorelli était d’une élégance officielle et banale. Une psyché, un divan, une toilette et des armoires en formaient le mobilier nécessaire. Quelques gravures sur les murs, souvenirs de la mere, qui avait connu les beaux jours de l’ancien Opéra de la rue Le Peletier. Des portraits de Vestris, de Gardel, de Dupont, de Bigottini. Cette loge paraissait un palais aux gamines du corps de ballet, qui étaient logées dans des chambres communes, ou elles passaient leur temps a chanter, a se disputer, a battre les coiffeurs et les habilleuses et a se payer des petits verres de cassis ou de biere ou meme de rhum jusqu’au coup de cloche de l’avertisseur.

La Sorelli était tres superstitieuse. En entendant la petite Jammes parler du fantôme, elle frissonna et dit :

« Petite bete ! »

Et comme elle était la premiere a croire aux fantômes en général et a celui de l’Opéra en particulier, elle voulut tout de suite etre renseignée.

« Vous l’avez vu ? interrogea-t-elle.

– Comme je vous vois ! » répliqua en gémissant la petite Jammes, qui, ne tenant plus sur ses jambes, se laissa tomber sur une chaise.

Et aussitôt la petite Giry, – des yeux pruneaux, des cheveux d’encre, un teint de bistre, sa pauvre petite peau sur ses pauvres petits os, – ajouta :

« Si c’est lui, il est bien laid !

– Oh ! oui », fit le chour des danseuses.

Et elles parlerent toutes ensemble. Le fantôme leur était apparu sous les especes d’un monsieur en habit noir qui s’était dressé tout a coup devant elles, dans le couloir, sans qu’on put savoir d’ou il venait. Son apparition avait été si subite qu’on eut pu croire qu’il sortait de la muraille.

« Bah ! fit l’une d’elles qui avait a peu pres conservé son sang-froid, vous voyez le fantôme partout. »

Et c’est vrai que, depuis quelques mois, il n’était question a l’Opéra que de ce fantôme en habit noir qui se promenait comme une ombre du haut en bas du bâtiment, qui n’adressait la parole a personne, a qui personne n’osait parler et qui s’évanouissait, du reste, aussitôt qu’on l’avait vu, sans qu’on put savoir par ou ni comment. Il ne faisait pas de bruit en marchant, ainsi qu’il sied a un vrai fantôme. On avait commencé par en rire et par se moquer de ce revenant habillé comme un homme du monde ou comme un croque-mort, mais la légende du fantôme avait bientôt pris des proportions colossales dans le corps de ballet. Toutes prétendaient avoir rencontré plus ou moins cet etre extra-naturel et avoir été victimes de ses maléfices. Et celles qui en riaient le plus fort n’étaient point les plus rassurées. Quand il ne se laissait point voir, il signalait sa présence ou son passage par des événements drolatiques ou funestes dont la superstition quasi générale le rendait responsable. Avait-on a déplorer un accident, une camarade avait-elle fait une niche a l’une de ces demoiselles du corps de ballet, une houppette a poudre de riz était-elle perdue ? Tout était de la faute du fantôme, du fantôme de l’Opéra !

Au fond, qui l’avait vu ? On peut rencontrer tant d’habits noirs a l’Opéra qui ne sont pas des fantômes. Mais celui-la avait une spécialité que n’ont point tous les habits noirs. Il habillait un squelette.

Du moins, ces demoiselles le disaient.

Et il avait, naturellement, une tete de mort.

Tout cela était-il sérieux ? La vérité est que l’imagination du squelette était née de la description qu’avait faite du fantôme, Joseph Buquet, chef machiniste, qui, lui, l’avait réellement vu. Il s’était heurté, – on ne saurait dire « nez a nez », car le fantôme n’en avait pas, – avec le mystérieux personnage dans le petit escalier qui, pres de la rampe, descend directement aux « dessous ». Il avait eu le temps de l’apercevoir une seconde, – car le fantôme s’était enfui, – et avait conservé un souvenir ineffaçable de cette vision.

Et voici ce que Joseph Buquet a dit du fantôme a qui voulait l’entendre :

« Il est d’une prodigieuse maigreur et son habit noir flotte sur une charpente squelettique. Ses yeux sont si profonds qu’on ne distingue pas bien les prunelles immobiles. On ne voit, en somme, que deux grands trous noirs comme aux crânes des morts. Sa peau, qui est tendue sur l’ossature comme une peau de tambour, n’est point blanche, mais vilainement jaune ; son nez est si peu de chose qu’il est invisible de profil, et l‘absence de ce nez est une chose horrible a voir. Trois ou quatre longues meches brunes sur le front et derriere les oreilles font office de chevelure. »

En vain Joseph Buquet avait-il poursuivi cette étrange apparition. Elle avait disparu comme par magie et il n’avait pu retrouver sa trace.

Ce chef machiniste était un homme sérieux, rangé, d’une imagination lente, et il était sobre. Sa parole fut écoutée avec stupeur et intéret, et aussitôt il se trouva des gens pour raconter qu’eux aussi avaient rencontré un habit noir avec une tete de mort.

Les personnes sensées qui eurent vent de cette histoire affirmerent d’abord que Joseph Buquet avait été victime d’une plaisanterie d’un de ses subordonnés. Et puis, il se produisit coup sur coup des incidents si curieux et si inexplicables que les plus malins commencerent a se tourmenter.

Un lieutenant de pompiers, c’est brave ! Ça ne craint rien, ça ne craint surtout pas le feu !

Eh bien, le lieutenant de pompiers en question[2], qui s’en était allé faire un tour de surveillance dans les dessous et qui s’était aventuré, paraît-il, un peu plus loin que de coutume, était soudain réapparu sur le plateau, pâle, effaré, tremblant, les yeux hors des orbites, et s’était quasi évanoui dans les bras de la noble mere de la petite Jammes. Et pourquoi ? Parce qu’il avait vu s’avancer vers lui, a hauteur de tete, mais sans corps, une tete de feu ! Et je le répete, un lieutenant de pompiers, ça ne craint pas le feu. Ce lieutenant de pompiers s’appelait Papin. Le corps de ballet fut consterné. D’abord cette tete de feu ne répondait nullement a la description qu’avait donnée du fantôme Joseph Buquet. On questionna bien le pompier, on interrogea a nouveau le chef machiniste, a la suite de quoi ces demoiselles furent persuadées que le fantôme avait plusieurs tetes dont il changeait comme il voulait. Naturellement, elles imaginerent aussitôt qu’elles couraient les plus grands dangers. Du moment qu’un lieutenant de pompiers n’hésitait pas a s’évanouir, coryphées et rats pouvaient invoquer bien des excuses a la terreur qui les faisait se sauver de toutes leurs petites pattes quand elles passaient devant quelque trou obscur d’un corridor mal éclairé. Si bien que, pour protéger dans la mesure du possible le monument voué a d’aussi horribles maléfices, la Sorelli elle-meme, entourée de toutes les danseuses et suivie meme de toute la marmaille des petites classes en maillot, avait, – au lendemain de l’histoire du lieutenant de pompiers, – sur la table qui se trouve dans le vestibule du concierge, du côté de la cour de l’administration, déposé un fer a cheval que quiconque pénétrant dans l’Opéra, a un autre titre que celui de spectateur, devait toucher avant de mettre le pied sur la premiere marche de l’escalier. Et cela sous peine de devenir la proie de la puissance occulte qui s’était emparée du bâtiment, des caves au grenier ! Ce fer a cheval comme toute cette histoire, du reste, – hélas ! – je ne l’ai point inventé, et l’on peut encore aujourd’hui le voir sur la table du vestibule, devant la loge du concierge, quand on entre dans l’Opéra par la cour de l’administration. Voila qui donne assez rapidement un aperçu de l’état d’âme de ces demoiselles, le soir ou nous pénétrons avec elles dans la loge de la Sorelli. « C’est le fantôme ! » s’était donc écriée la petite Jammes. Et l’inquiétude des danseuses n’avait fait que grandir. Maintenant, un angoissant silence régnait dans la loge. On n’entendait plus que le bruit des respirations haletantes. Enfin, Jammes s’étant jetée avec les marques d’un sincere effroi jusque dans le coin le plus reculé de la muraille, murmura ce seul mot : « Écoutez ! » Il semblait, en effet, a tout le monde qu’un frôlement se faisait entendre derriere la porte. Aucun bruit de pas. On eut dit d’une soie légere qui glissait sur le panneau. Puis, plus rien. La Sorelli tenta de se montrer moins pusillanime que ses compagnes. Elle s’avança vers la porte, et demanda d’une voix blanche : « Qui est la ? » Mais personne ne lui répondit. Alors, sentant sur elle tous les yeux qui épiaient ses moindres gestes, elle se força a etre brave et dit tres fort : « Il y a quelqu’un derriere la porte ? – Oh ! oui ! Oui ! certainement, il y a quelqu’un derriere la porte ! » répéta ce petit pruneau sec de Meg Giry, qui retint héroiquement la Sorelli par sa jupe de gaze… « Surtout, n’ouvrez pas ! Mon Dieu, n’ouvrez pas ! » Mais la Sorelli, armée d’un stylet qui ne la quittait jamais, osa tourner la clef dans la serrure, et ouvrir la porte, pendant que les danseuses reculaient jusque dans le cabinet de toilette et que Meg Giry soupirait : « Maman ! maman ! » La Sorelli regardait dans le couloir courageusement. Il était désert ; un papillon de feu, dans sa prison de verre, jetait une lueur rouge et louche au sein des ténebres ambiantes, sans parvenir a les dissiper. Et la danseuse referma vivement la porte avec un gros soupir. « Non, dit-elle, il n’y a personne ! – Et pourtant, nous l’avons bien vu ! affirma encore Jammes en reprenant a petits pas craintifs sa place aupres de la Sorelli. Il doit etre quelque part, par la, a rôder. Moi, je ne retourne point m’habiller. Nous devrions descendre toutes au foyer, ensemble, tout de suite, pour le “compliment”, et nous remonterions ensemble. » La-dessus, l’enfant toucha pieusement le petit doigt de corail qui était destiné a la conjurer du mauvais sort. Et la Sorelli dessina, a la dérobée, du bout de l’ongle rose de son pouce droit, une croix de Saint-André sur la bague en bois qui cerclait l’annulaire de sa main gauche. « La Sorelli, a écrit un chroniqueur célebre, est une danseuse grande, belle, au visage grave et voluptueux, a la taille aussi souple qu’une branche de saule ; on dit communément d’elle que c’est “une belle créature”. Ses cheveux blonds et purs comme l’or couronnent un front mat au-dessous duquel s’enchâssent deux yeux d’émeraude. Sa tete se balance mollement comme une aigrette sur un cou long, élégant et fier. Quand elle danse, elle a un certain mouvement de hanches indescriptible, qui donne a tout son corps un frissonnement d’ineffable langueur. Quand elle leve les bras et se penche pour commencer une pirouette, accusant ainsi tout le dessin du corsage, et que l’inclination du corps fait saillir la hanche de cette délicieuse femme, il paraît que c’est un tableau a se bruler la cervelle. » En fait de cervelle, il paraît avéré qu’elle n’en eut guere. On ne le lui reprochait point. Elle dit encore aux petites danseuses : « Mes enfants, il faut vous “remettre” !… Le fantôme ? Personne ne l’a peut-etre jamais vu !… – Si ! si ! Nous l’avons vu !… nous l’avons vu tout a l’heure ! reprirent les petites. Il avait la tete de mort et son habit, comme le soir ou il est apparu a Joseph Buquet ! – Et Gabriel aussi l’a vu ! fit Jammes… pas plus tard qu’hier ! hier dans l’apres-midi… en plein jour… – Gabriel, le maître de chant ? – Mais oui… Comment ! vous ne savez pas ça ? – Et il avait son habit, en plein jour ? – Qui ça ? Gabriel ? – Mais non ! Le fantôme ? – Bien sur, qu’il avait son habit ! affirma Jammes. C’est Gabriel lui-meme qui me l’a dit… C’est meme a ça qu’il l’a reconnu. Et voici comment ça s’est passé. Gabriel se trouvait dans le bureau du régisseur. Tout a coup, la porte s’est ouverte. C’était le Persan qui entrait. Vous savez si le Persan a le “mauvais oil”. – Oh ! oui ! » répondirent en chour les petites danseuses qui, aussitôt qu’elles eurent évoqué l’image du Persan, firent les cornes au Destin avec leur index et leur auriculaire allongés, cependant que le médium et l’annulaire étaient repliés sur la paume et retenus par le pouce. « … Et si Gabriel est superstitieux ! continua Jammes, cependant il est toujours poli et quand il voit le Persan, il se contente de mettre tranquillement sa main dans sa poche et de toucher ses clefs… Eh bien, aussitôt que la porte s’est ouverte devant le Persan, Gabriel ne fit qu’un bond du fauteuil ou il était assis jusqu’a la serrure de l’armoire, pour toucher du fer ! Dans ce mouvement, il déchira a un clou tout un pan de son paletot. En se pressant pour sortir, il alla donner du front contre une patere et se fit une bosse énorme ; puis, en reculant brusquement, il s’écorcha le bras au paravent, pres du piano ; il voulut s’appuyer au piano, mais si malheureusement que le couvercle lui retomba sur les mains et lui écrasa les doigts ; il bondit comme un fou hors du bureau et enfin prit si mal son temps en descendant l’escalier qu’il dégringola sur les reins toutes les marches du premier étage. Je passais justement a ce moment-la avec maman. Nous nous sommes précipitées pour le relever. Il était tout meurtri et avait du sang plein la figure, que ça nous en faisait peur. Mais tout de suite il s’est mis a nous sourire et a s’écrier : “Merci, mon Dieu ! d’en etre quitte pour si peu !” Alors, nous l’avons interrogé et il nous a raconté toute sa peur. Elle lui était venue de ce qu’il avait aperçu, derriere le Persan, le fantôme ! le fantôme avec la tete de mort, comme l’a décrit Joseph Buquet. » Un murmure effaré salua la fin de cette histoire au bout de laquelle Jammes arriva tout essoufflée, tant elle l’avait narrée vite, vite, comme si elle était poursuivie par le fantôme. Et puis, il y eut encore un silence qu’interrompit, a mi-voix, la petite Giry, pendant que, tres émue, la Sorelli se polissait les ongles. « Joseph Buquet ferait mieux de se taire, énonça le pruneau. – Pourquoi donc qu’il se tairait ? lui demanda-t-on. – C’est l’avis de m’man… », répliqua Meg, tout a fait a voix basse, cette fois-ci, et en regardant autour d’elle comme si elle avait peur d’etre entendue d’autres oreilles que de celles qui se trouvaient la. « Et pourquoi que c’est l’avis de ta mere ? – Chut ! M’man dit que le fantôme n’aime pas qu’on l’ennuie ! – Et pourquoi qu’elle dit ça, ta mere ? – Parce que… Parce que… rien… » Cette réticence savante eut le don d’exaspérer la curiosité de ces demoiselles, qui se presserent autour de la petite Giry et la supplierent de s’expliquer. Elles étaient la, coude a coude, penchées dans un meme mouvement de priere et d’effroi. Elles se communiquaient leur peur, y prenant un plaisir aigu qui les glaçait. « J’ai juré de ne rien dire ! » fit encore Meg, dans un souffle. Mais elles ne lui laisserent point de repos et elles promirent si bien le secret que Meg, qui brulait du désir de raconter ce qu’elle savait, commença, les yeux fixés sur la porte : « Voila… c’est a cause de la loge… – Quelle loge ? – La loge du fantôme ! – Le fantôme a une loge ? » A cette idée que le fantôme avait sa loge, les danseuses ne purent contenir la joie funeste de leur stupéfaction. Elles pousserent de petits soupirs. Elles dirent : « Oh ! mon Dieu ! raconte… raconte… – Plus bas ! commanda Meg. C’est la premiere loge, numéro 5, vous savez bien, la premiere loge a côté de l’avant-scene de gauche. – Pas possible ! – C’est comme je vous le dis… C’est m’man qui en est l’ouvreuse… Mais vous me jurez bien de ne rien raconter ? – Mais oui, va !… – Eh bien, c’est la loge du fantôme… Personne n’y est venu depuis plus d’un mois, excepté le fantôme, bien entendu, et on a donné l’ordre a l’administration de ne plus jamais la louer… – Et c’est vrai que le fantôme y vient ? – Mais oui… – Il y vient donc quelqu’un ? – Mais non !… Le fantôme y vient et il n’y a personne. » Les petites danseuses se regarderent. Si le fantôme venait dans la loge, on devait le voir, puisqu’il avait un habit noir et une tete de mort. C’est ce qu’elles firent comprendre a Meg, mais celle-ci leur répliqua : « Justement ! On ne voit pas le fantôme ! Et il n’a ni habit ni tete !… Tout ce qu’on a raconté sur sa tete de mort et sur sa tete de feu, c’est des blagues ! Il n’a rien du tout… On l’entend seulement quand il est dans la loge. M’man ne l’a jamais vu, mais elle l’a entendu. M’man le sait bien, puisque c’est celle qui lui donne le programme ! » La Sorelli crut devoir intervenir : « Petite Giry, tu te moques de nous. » Alors, la petite Giry se prit a pleurer. « J’aurais mieux fait de me taire… si m’man savait jamais ça !… mais pour sur que Joseph Buquet a tort de s’occuper de choses qui ne le regardent pas… ça lui portera malheur… m’man le disait encore hier soir… » A ce moment, on entendit des pas puissants et pressés dans le couloir et une voix essoufflée qui criait : « Cécile ! Cécile ! es-tu la ? – C’est la voix de maman ! fit Jammes. Qu’y a-t-il ? » Et elle ouvrit la porte. Une honorable dame, taillée comme un grenadier poméranien, s’engouffra dans la loge et se laissa tomber en gémissant dans un fauteuil. Ses yeux roulaient, affolés, éclairant lugubrement sa face de brique cuite. « Quel malheur ! fit-elle… Quel malheur ! – Quoi ? Quoi ? – Joseph Buquet… – Eh bien, Joseph Buquet… – Joseph Buquet est mort ! » La loge s’emplit d’exclamations, de protestations étonnées, de demandes d’explications effarées… « Oui… on vient de le trouver pendu dans le troisieme dessous !… Mais le plus terrible, continua, haletante, la pauvre honorable dame, le plus terrible est que les machinistes qui ont trouvé son corps, prétendent que l’on entendait autour du cadavre comme un bruit qui ressemblait au chant des morts ! – C’est le fantôme ! » laissa échapper, comme malgré elle, la petite Ciry, mais elle se reprit immédiatement, ses poings a la bouche : « Non !… non !… je n’ai rien dit !… je n’ai rien dit !… » Autour d’elle, toutes ses compagnes, terrorisées, répétaient a voix basse : « Pour sur ! C’est le fantôme !… » La Sorelli était pâle… « Jamais je ne pourrai dire mon compliment », fit-elle. La maman de Jammes donna son avis en vidant un petit verre de liqueur qui traînait sur une table : il devait y avoir du fantôme la-dessous… La vérité est qu’on n’a jamais bien su comment était mort Joseph Buquet. L’enquete, sommaire, ne donna aucun résultat, en dehors du suicide naturel. Dans les Mémoires d’un Directeur, M. Moncharmin, qui était l’un des deux directeurs, succédant a MM. Debienne et Poligny, rapporte ainsi l’incident du pendu : « Un fâcheux incident vint troubler la petite fete que MM. Debienne et Poligny se donnaient pour célébrer leur départ. J’étais dans le bureau de la direction quand je vis entrer tout a coup Mercier – l’administrateur. – Il était affolé en m’apprenant qu’on venait de découvrir, pendu dans le troisieme dessous de la scene, entre une ferme et un décor du Roi de Lahore, le corps d’un machiniste. Je m’écriai : “Allons le décrocher !” Le temps que je mis a dégringoler l’escalier et a descendre l’échelle du portant, le pendu n’avait déja plus sa corde ! » Voila donc un événement que M. Moncharmin trouve naturel. Un homme est pendu au bout d’une corde, on va le décrocher, la corde a disparu. Oh ! M. Moncharmin a trouvé une explication bien simple. Écoutez-le : C’était l’heure de la danse, et coryphées et rats avaient bien vite pris leurs précautions contre le mauvais oil. Un point, c’est tout. Vous voyez d’ici le corps de ballet descendant l’échelle du portant et se partageant la corde de pendu en moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire. Ce n’est pas sérieux. Quand je songe, au contraire, a l’endroit exact ou le corps a été retrouvé – dans le troisieme dessous de la scene – j’imagine qu’il pouvait y avoir quelque part un intéret a ce que cette corde disparut apres qu’elle eut fait sa besogne et nous verrons plus tard si j’ai tort d’avoir cette imagination-la. La sinistre nouvelle s’était vite répandue du haut en bas de l’Opéra, ou Joseph Buquet était tres aimé. Les loges se viderent, et les petites danseuses, groupées autour de la Sorelli comme des moutons peureux autour du pâtre, prirent le chemin du foyer, a travers les corridors et les escaliers mal éclairés, trottinant de toute la hâte de leurs petites pattes roses.


Chapitre 2 La Marguerite nouvelle

Au premier palier, la Sorelli se heurta au comte de Chagny qui montait. Le comte, ordinairement si calme, montrait une grande exaltation.

« J’allais chez vous, fit le comte en saluant la jeune femme de façon fort galante. Ah ! Sorelli, quelle belle soirée ! Et Christine Daaé : quel triomphe !

– Pas possible ! protesta Meg Giry. Il y a six mois, elle chantait comme un clou ! Mais laissez-nous passer, mon cher comte, fit la gamine avec une révérence mutine, nous allons aux nouvelles d’un pauvre homme que l’on a trouvé pendu. »

A ce moment passait, affairé, l’administrateur, qui s’arreta brusquement en entendant le propos.

« Comment ! Vous savez déja cela, mesdemoiselles ? fit-il d’un ton assez rude… Eh bien, n’en parlez point… et surtout que MM. Debienne et Poligny n’en soient pas informés ! ça leur ferait trop de peine pour leur dernier jour. »

Tout le monde s’en fut vers le foyer de la danse, qui était déja envahi.

Le comte de Chagny avait raison ; jamais gala ne fut comparable a celui-la ; les privilégiés qui y assisterent en parlent encore a leurs enfants et petits-enfants avec un souvenir ému. Songez donc que Gounod, Reyer, Saint-Saëns, Massenet, Guiraud, Delibes, monterent a tour de rôle au pupitre du chef d’orchestre et dirigerent eux-memes l’exécution de leurs ouvres. Ils eurent, entre autres interpretes, Faure et la Krauss, et c’est ce soir-la que se révéla au Tout-Paris stupéfait et enivré cette Christine Daaé dont je veux, dans cet ouvrage, faire connaître le mystérieux destin.

Gounod avait fait exécuter La marche funebre d’une Marionnette ; Reyer, sa belle ouverture de Sigurd ; Saint-Saëns, La Danse macabre et une Reverie orientale ; Massenet, une Marche hongroise inédite ; Guiraud, son Carnaval ; Delibes, La Valse lente de Sylvia et les pizzicati de Coppélia, Mlles Krauss et Denise Bloch avaient chanté : la premiere, le boléro des Vepres siciliennes ; la seconde, le brindisi de Lucrece Borgia.

Mais tout le triomphe avait été pour Christine Daaé, qui s’était fait entendre d’abord dans quelques passages de Roméo et Juliette. C’était la premiere fois que la jeune artiste chantait cette ouvre de Gounod, qui, du reste, n’avait pas encore été transportée a l’Opéra et que l’Opéra-Comique venait de reprendre longtemps apres qu’elle eut été créée a l’ancien Théâtre-Lyrique par Mme Carvalho. Ah ! il faut plaindre ceux qui n’ont point entendu Christine Daaé dans ce rôle de Juliette, qui n’ont point connu sa grâce naive, qui n’ont point tressailli aux accents de sa voix séraphique, qui n’ont point senti s’envoler leur âme avec son âme au-dessus des tombeaux des amants de Vérone :

« Seigneur ! Seigneur ! Seigneur ! pardonnez-nous !»

Eh bien, tout cela n’était encore rien a côté des accents surhumains qu’elle fit entendre dans l’acte de la prison et le trio final de Faust, qu’elle chanta en remplacement de la Carlotta, indisposée. On n’avait jamais entendu, jamais vu ça !

Ça, c’était « la Marguerite nouvelle » que révélait la Daaé, une Marguerite d’une splendeur, d’un rayonnement encore insoupçonnés.

La salle tout entiere avait salué des mille clameurs de son inénarrable émoi, Christine qui sanglotait et qui défaillait dans les bras de ses camarades. On dut la transporter dans sa loge. Elle semblait avoir rendu l’âme. Le grand critique P. de St-V. fixa le souvenir inoubliable de cette minute merveilleuse, dans une chronique qu’il intitula justement La Marguerite nouvelle. Comme un grand artiste qu’il était, il découvrait simplement que cette belle et douce enfant avait apporté ce soir-la, sur les planches de l’Opéra, un peu plus que son art, c’est-a-dire son cour. Aucun des amis de l’Opéra n’ignorait que le cour de Christine était resté pur comme a quinze ans, et P. de St-V., déclarait « que pour comprendre ce qui venait d’arriver a Daaé, il était dans la nécessité d’imaginer qu’elle venait d’aimer pour la premiere fois ! Je suis peut-etre indiscret, ajoutait-il, mais l’amour seul est capable d’accomplir un pareil miracle, une aussi foudroyante transformation. Nous avons entendu, il y a deux ans, Christine Daaé dans son concours du Conservatoire, et elle nous avait donné un espoir charmant. D’ou vient le sublime d’aujourd’hui ? S’il ne descend point du ciel sur les ailes de l’amour, il me faudra penser qu’il monte de l’enfer et que Christine, comme le maître chanteur Ofterdingen, a passé un pacte avec le Diable ! Qui n’a pas entendu Christine chanter le trio final de Faust ne connaît pas Faust : l’exaltation de la voix et l’ivresse sacrée d’une âme pure ne sauraient aller au-dela ! »

Cependant, quelques abonnés protestaient. Comment avait-on pu leur dissimuler si longtemps un pareil trésor ? Christine Daaé avait été jusqu’alors un Siebel convenable aupres de cette Marguerite un peu trop splendidement matérielle qu’était la Carlotta. Et il avait fallu l’absence incompréhensible et inexplicable de la Carlotta, a cette soirée de gala, pour qu’au pied levé la petite Daaé put donner toute sa mesure dans une partie du programme réservée a la diva espagnole ! Enfin, comment, privés de Carlotta, MM. Debienne et Poligny s’étaient-ils adressés a la Daaé ? Ils connaissaient donc son génie caché ? Et s’ils le connaissaient, pourquoi le cachaient-ils ? Et elle, pourquoi le cachait-elle ? Chose bizarre, on ne lui connaissait point de professeur actuel. Elle avait déclaré a plusieurs reprises que, désormais, elle travaillerait toute seule. Tout cela était bien inexplicable.

Le comte de Chagny avait assisté, debout dans sa loge, a ce délire et s’y était melé par ses bravos éclatants.

Le comte de Chagny (Philippe-Georges-Marie) avait alors exactement quarante et un ans. C’était un grand seigneur et un bel homme. D’une taille au-dessus de la moyenne, d’un visage agréable, malgré le front dur et des yeux un peu froids, il était d’une politesse raffinée avec les femmes et un peu hautain avec les hommes, qui ne lui pardonnaient pas toujours ses succes dans le monde. Il avait un cour excellent et une honnete conscience. Par la mort du vieux comte Philibert, il était devenu le chef d’une des plus illustres et des plus antiques familles de France, dont les quartiers de noblesse remontaient a Louis le Hutin. La fortune des Chagny était considérable, et quand le vieux comte, qui était veuf, mourut, ce ne fut point une mince besogne pour Philippe, que celle qu’il dut accepter de gérer un aussi lourd patrimoine. Ses deux sours et son frere Raoul ne voulurent point entendre parler de partage, et ils resterent dans l’indivision, s’en remettant de tout a Philippe, comme si le droit d’aînesse n’avait point cessé d’exister. Quand les deux sours se marierent, – le meme jour, – elles reprirent leurs parts des mains de leur frere, non point comme une chose leur appartenant, mais comme une dot dont elles lui exprimerent leur reconnaissance.

La comtesse de Chagny – née de Moerogis de la Martyniere – était morte en donnant le jour a Raoul, né vingt ans apres son frere aîné. Quand le vieux comte était mort, Raoul avait douze ans. Philippe s’occupa activement de l’éducation de l’enfant. Il fut admirablement secondé dans cette tâche par ses sours d’abord et puis par une vieille tante, veuve du marin, qui habitait Brest, et qui donna au jeune Raoul le gout des choses de la mer. Le jeune homme entra au Borda, en sortit dans les premiers numéros et accomplit tranquillement son tour du monde. Grâce a de puissants appuis, il venait d’etre désigné pour faire partie de l’expédition officielle du Requin, qui avait mission de rechercher dans les glaces du pôle les survivants de l’expédition du d’Artois, dont on n’avait pas de nouvelles depuis trois ans. En attendant, il jouissait d’un long congé qui ne devait prendre fin que dans six mois, et les douairieres du noble faubourg, en voyant cet enfant joli, qui paraissait si fragile, le plaignaient déja des rudes travaux qui l’attendaient.

La timidité de ce marin, je serais presque tenté de dire, son innocence, était remarquable. Il semblait etre sorti la veille de la main des femmes. De fait, choyé par ses deux sours et par sa vieille tante, il avait gardé de cette éducation purement féminine des manieres presque candides, empreintes d’un charme que rien, jusqu’alors, n’avait pu ternir. A cette époque, il avait un peu plus de vingt et un ans et en paraissait dix-huit. Il avait une petite moustache blonde, de beaux yeux bleus et un teint de fille.

Philippe gâtait beaucoup Raoul. D’abord, il en était tres fier et prévoyait avec joie une carriere glorieuse pour son cadet dans cette marine ou l’un de leurs ancetres, le fameux Chagny de La Roche, avait tenu rang d’amiral. Il profitait du congé du jeune homme pour lui montrer Paris, que celui-ci ignorait a peu pres dans ce qu’il peut offrir de joie luxueuse et de plaisir artistique.

Le comte estimait qu’a l’âge de Raoul trop de sagesse n’est plus tout a fait sage. C’était un caractere fort bien équilibré, que celui de Philippe, pondéré dans ses travaux comme dans ses plaisirs, toujours d’une tenue parfaite, incapable de montrer a son frere un méchant exemple. Il l’emmena partout avec lui. Il lui fit meme connaître le foyer de la danse. Je sais bien que l’on racontait que le comte était du « dernier bien » avec la Sorelli. Mais quoi ! pouvait-on faire un crime a ce gentilhomme, resté célibataire, et qui, par conséquent, avait bien des loisirs devant lui, surtout depuis que ses sours étaient établies, de venir passer une heure ou deux, apres son dîner, dans la compagnie d’une danseuse qui, évidemment, n’était point tres, tres spirituelle, mais qui avait les plus jolis yeux du monde ? Et puis, il y a des endroits ou un vrai Parisien, quand il tient le rang du comte de Chagny, doit se montrer, et, a cette époque, le foyer de la danse de l’Opéra était un de ces endroits-la.

Enfin, peut-etre Philippe n’eut-il pas conduit son frere dans les coulisses de l’Académie nationale de musique, si celui-ci n’avait été le premier, a plusieurs reprises, a le lui demander avec une douce obstination dont le comte devait se souvenir plus tard.

Philippe, apres avoir applaudi ce soir-la la Daaé, s’était tourné du côté de Raoul, et l’avait vu si pâle qu’il en avait été effrayé.

« Vous ne voyez donc point, avait dit Raoul, que cette femme se trouve mal ? »

En effet, sur la scene, on devait soutenir Christine Daaé.

« C’est toi qui vas défaillir… fit le comte en se penchant vers Raoul. Qu’as-tu donc ? »

Mais Raoul était déja debout.

« Allons, dit-il, la voix frémissante.

– Ou veux-tu aller, Raoul ? interrogea le comte, étonné de l’émotion dans laquelle il trouvait son cadet.

– Mais allons voir ! C’est la premiere fois qu’elle chante comme ça ! »

Le comte fixa curieusement son frere et un léger sourire vint s’inscrire au coin de sa levre amusée.

« Bah !… » Et il ajouta tout de suite : « Allons ! Allons ! » Il avait l’air enchanté.

Ils furent bientôt a l’entrée des abonnés, qui était fort encombrée. En attendant qu’il put pénétrer sur la scene, Raoul déchirait ses gants d’un geste inconscient. Philippe, qui était bon, ne se moqua point de son impatience. Mais il était renseigné. Il savait maintenant pourquoi Raoul était distrait quand il lui parlait et aussi pourquoi il semblait prendre un si vif plaisir a ramener tous les sujets de conversation sur l’Opéra.

Ils pénétrerent sur le plateau.

Une foule d’habits noirs se pressaient vers le foyer de la danse ou se dirigeaient vers les loges des artistes. Aux cris des machinistes se melaient les allocutions véhémentes des chefs de service. Les figurants du dernier tableau qui s’en vont, les « marcheuses » qui vous bousculent, un portant qui passe, une toile de fond qui descend du cintre, un praticable qu’on assujettit a grands coups de marteau, l’éternel « place au théâtre » qui retentit a vos oreilles comme la menace de quelque catastrophe nouvelle pour votre huit-reflets ou d’un renfoncement solide pour vos reins, tel est l’événement habituel des entractes qui ne manque jamais de troubler un novice comme le jeune homme a la petite moustache blonde, aux yeux bleus et au teint de fille qui traversait, aussi vite que l’encombrement le lui permettait, cette scene sur laquelle Christine Daaé venait de triompher et sous laquelle Joseph Buquet venait de mourir.

Ce soir-la, la confusion n’avait jamais été plus complete, mais Raoul n’avait jamais été moins timide. Il écartait d’une épaule solide tout ce qui lui faisait obstacle, ne s’occupant point de ce qui se disait autour de lui, n’essayant point de comprendre les propos effarés des machinistes. Il était uniquement préoccupé du désir de voir celle dont la voix magique lui avait arraché le cour. Oui, il sentait bien que son pauvre cour tout neuf ne lui appartenait plus, Il avait bien essayé de le défendre depuis le jour ou Christine, qu’il avait connue toute petite, lui était réapparue, Il avait ressenti en face d’elle une émotion tres douce qu’il avait voulu chasser, a la réflexion, car il s’était juré, tant il avait le respect de lui-meme et de sa foi, de n’aimer que celle qui serait sa femme, et il ne pouvait, une seconde, naturellement, songer a épouser une chanteuse ; mais voila qu’a l’émotion tres douce avait succédé une sensation atroce. Sensation ? Sentiment ? Il y avait la-dedans du physique et du moral. Sa poitrine lui faisait mal, comme si on la lui avait ouverte pour lui prendre le cour. Il sentait la un creux affreux, un vide réel qui ne pourrait jamais plus etre rempli que par le cour de l’autre ! Ce sont la des événements d’une psychologie particuliere qui, paraît-il, ne peuvent etre compris que de ceux qui ont été frappés, par l’amour, de ce coup étrange appelé, dans le langage courant, « coup de foudre ».

Le comte Philippe avait peine a le suivre. Il continuait de sourire.

Au fond de la scene, passé la double porte qui s’ouvre sur les degrés qui conduisent au foyer et sur ceux qui menent aux loges de gauche du rez-de-chaussée, Raoul dut s’arreter devant la petite troupe de rats qui, descendus a l’instant de leur grenier, encombraient le passage dans lequel il voulait s’engager. Plus d’un mot plaisant lui fut décoché par de petites levres fardées auxquelles il ne répondit point ; enfin, il put passer et s’enfonça dans l’ombre d’un corridor tout bruyant des exclamations que faisaient entendre d’enthousiastes admirateurs. Un nom couvrait toutes les rumeurs : Daaé ! Daaé ! Le comte, derriere Raoul, se disait : « Le coquin connaît le chemin ! », et il se demandait comment il l’avait appris. Jamais il n’avait conduit lui-meme Raoul chez Christine. Il faut croire que celui-ci y était allé tout seul pendant que le comte restait a l’ordinaire a bavarder au foyer avec la Sorelli, qui le priait souvent de demeurer pres d’elle jusqu’au moment ou elle entrait en scene, et qui avait parfois cette manie tyrannique de lui donner a garder les petites guetres avec lesquelles elle descendait de sa loge et dont elle garantissait le lustre de ses souliers de satin et la netteté de son maillot chair. La Sorelli avait une excuse : elle avait perdu sa mere.

Le comte, remettant a quelques minutes la visite qu’il devait faire a la Sorelli, suivait donc la galerie qui conduisait chez la Daaé, et constatait que ce corridor n’avait jamais été aussi fréquenté que ce soir, ou tout le théâtre semblait bouleversé du succes de l’artiste et aussi de son évanouissement. Car la belle enfant n’avait pas encore repris connaissance, et on était allé chercher le docteur du théâtre, qui arriva sur ces entrefaites, bousculant les groupes et suivi de pres par Raoul, qui lui marchait sur les talons.

Ainsi, le médecin et l’amoureux se trouverent dans le meme moment aux côtés de Christine, qui reçut les premiers soins de l’un et ouvrit les yeux dans les bras de l’autre. Le comte était resté, avec beaucoup d’autres, sur le seuil de la porte devant laquelle on s’étouffait.

« Ne trouvez-vous point, docteur, que ces messieurs devraient “dégager” un peu la loge ? demanda Raoul avec une incroyable audace. On ne peut plus respirer ici.

– Mais vous avez parfaitement raison », acquiesça le docteur, et il mit tout le monde a la porte, a l’exception de Raoul et de la femme de chambre.

Celle-ci regardait Raoul avec des yeux agrandis par le plus sincere ahurissement. Elle ne l’avait jamais vu.

Elle n’osa pas toutefois le questionner.

Et le docteur s’imagina que si le jeune homme agissait ainsi, c’était évidemment parce qu’il en avait le droit. Si bien que le vicomte resta dans cette loge a contempler la Daaé renaissant a la vie, pendant que les deux directeurs, MM. Debienne et Poligny eux-memes, qui étaient venus pour exprimer leur admiration a leur pensionnaire, étaient refoulés dans le couloir, avec des habits noirs. Le comte de Chagny, rejeté comme les autres dans le corridor, riait aux éclats.

« Ah ! le coquin ! Ah ! le coquin ! »

Et il ajoutait, in petto : « Fiez-vous donc a ces jouvenceaux qui prennent des airs de petites filles ! »

Il était radieux. Il conclut : « C’est un Chagny ! » et il se dirigea vers la loge de la Sorelli ; mais celle-ci descendait au foyer avec son petit troupeau tremblant de peur, et le comte la rencontra en chemin, comme il a été dit.

Dans la loge, Christine Daaé avait poussé un profond soupir auquel avait répondu un gémissement. Elle tourna la tete et vit Raoul et tressaillit. Elle regarda le docteur auquel elle sourit, puis sa femme de chambre, puis encore Raoul.

« Monsieur ! demanda-t-elle a ce dernier, d’une voix qui n’était encore qu’un souffle… qui etes-vous ?

– Mademoiselle, répondit le jeune homme qui mit un genou en terre et déposa un ardent baiser sur la main de la diva, mademoiselle, je suis le petit enfant qui est allé ramasser votre écharpe dans la mer. »

Christine regarda encore le docteur et la femme de chambre et tous trois se mirent a rire. Raoul se releva tres rouge.

« Mademoiselle, puisqu’il vous plaît de ne point me reconnaître, je voudrais vous dire quelque chose en particulier, quelque chose de tres important.

– Quand j’irai mieux, monsieur, voulez-vous ?… – et sa voix tremblait. – Vous etes tres gentil…

– Mais il faut vous en aller… ajouta le docteur avec son plus aimable sourire. Laissez-moi soigner mademoiselle.

– Je ne suis pas malade », fit tout a coup Christine avec une énergie aussi étrange qu’inattendue.

Et elle se leva en se passant d’un geste rapide une main sur les paupieres.

« Je vous remercie, docteur !… J’ai besoin de rester seule… Allez-vous-en tous ! je vous en prie… laissez-moi… Je suis tres nerveuse ce soir… »

Le médecin voulut faire entendre quelques protestations, mais devant l’agitation de la jeune femme, il estima que le meilleur remede a un pareil état consistait a ne point la contrarier. Et il s’en alla avec Raoul, qui se trouva dans le couloir, tres désemparé. Le docteur lui dit :

« Je ne la reconnais plus ce soir… elle, ordinairement si douce… »

Et il le quitta.

Raoul restait seul. Toute cette partie du théâtre était déserte maintenant. On devait procéder a la cérémonie d’adieux, au foyer de la danse. Raoul pensa que la Daaé s’y rendrait peut-etre et il attendit dans la solitude et le silence. Il se dissimula meme dans l’ombre propice d’un coin de porte. Il avait toujours cette affreuse douleur a la place du cour. Et c’était de cela qu’il voulait parler a la Daaé, sans retard. Soudain la loge s’ouvrit et il vit la soubrette qui s’en allait toute seule, emportant des paquets. Il l’arreta au passage et lui demanda des nouvelles de sa maîtresse. Elle lui répondit en riant que celle-ci allait tout a fait bien, mais qu’il ne fallait point la déranger parce qu’elle désirait rester seule. Et elle se sauva. Une idée traversa la cervelle embrasée de Raoul : Évidemment la Daaé voulait rester seule pour lui !… Ne lui avait-il point dit qu’il désirait l’entretenir particulierement et n’était-ce point la la raison pour laquelle elle avait fait le vide autour d’elle ? Respirant a peine, il se rapprocha de sa loge et l’oreille penchée contre la porte pour entendre ce qu’on allait lui répondre, et il se disposa a frapper. Mais sa main retomba. Il venait de percevoir, dans la loge, une voix d’homme, qui disait sur une intonation singulierement autoritaire : « Christine, il faut m’aimer ! »

Et la voix de Christine, douloureuse, que l’on devinait accompagnée de larmes, une voix tremblante, répondait :

« Comment pouvez-vous me dire cela ? Moi qui ne chante que pour vous ! »

Raoul s’appuya au panneau, tant il souffrait. Son cour, qu’il croyait parti pour toujours, était revenu dans sa poitrine et lui donnait des coups retentissants. Tout le couloir en résonnait et les oreilles de Raoul en étaient comme assourdies. Surement, si son cour continuait a faire autant de tapage, on allait l’entendre, on allait ouvrir la porte et le jeune homme serait honteusement chassé. Quelle position pour un Chagny ! Écouter derriere une porte ! Il prit son cour a deux mains pour le faire taire. Mais un cour, ce n’est point la gueule d’un chien et meme quand on tient la gueule d’un chien a deux mains, – un chien qui aboie insupportablement, – on l’entend gronder toujours.

La voix d’homme reprit :

« Vous devez etre bien fatiguée ?

– Oh ! ce soir, je vous ai donné mon âme et je suis morte.

– Ton âme est bien belle, mon enfant, reprit la voix grave d’homme et je te remercie. Il n’y a point d’empereur qui ait reçu un pareil cadeau ! Les anges ont pleuré ce soir. »

Apres ces mots : les anges ont pleuré ce soir, le vicomte n’entendit plus rien.

Cependant, il ne s’en alla point, mais, comme il craignait d’etre surpris, il se rejeta dans son coin d’ombre, décidé a attendre la que l’homme quittât la loge. A la meme heure il venait d’apprendre l’amour et la haine. Il savait qu’il aimait. Il voulait connaître qui il haissait. A sa grande stupéfaction la porte s’ouvrit, et Christine Daaé, enveloppée de fourrures et la figure cachée sous une dentelle, sortit seule. Elle referma la porte, mais Raoul observa qu’elle ne refermait point a clef. Elle passa. Il ne la suivit meme point des yeux, car ses yeux étaient sur la porte qui ne se rouvrait pas. Alors, le couloir étant a nouveau désert, il le traversa. Il ouvrit la porte de la loge et la referma aussitôt derriere lui. Il se trouvait dans la plus opaque obscurité. On avait éteint le gaz.

« Il y a quelqu’un ici ! fit Raoul d’une voix vibrante. Pourquoi se cache-t-il ? »

Et ce disant, il s’appuyait toujours du dos a la porte close.

La nuit et le silence. Raoul n’entendait que le bruit de sa propre respiration. Il ne se rendait certainement point compte que l’indiscrétion de sa conduite dépassait tout ce que l’on pouvait imaginer.

« Vous ne sortirez d’ici que lorsque je le permettrai ! s’écria le jeune homme. Si vous ne me répondez pas, vous etes un lâche ! Mais je saurai bien vous démasquer ! »

Et il fit craquer son allumette. La flamme éclaira la loge. Il n’y avait personne dans la loge ! Raoul, apres avoir pris soin de fermer la porte a clef, alluma les globes, les lampes. Il pénétra dans le cabinet de toilette, ouvrit les armoires, chercha, tâta de ses mains moites les murs. Rien !

« Ah ! ça, dit-il tout haut, est-ce que je deviens fou ? »

Il resta ainsi dix minutes, a écouter le sifflement du gaz dans la paix de cette loge abandonnée ; amoureux, il ne songea meme point a dérober un ruban qui lui eut apporté le parfum de celle qu’il aimait. Il sortit, ne sachant plus ce qu’il faisait ni ou il allait. A un moment de son incohérente déambulation, un air glacé vint le frapper au visage. Il se trouvait au bas d’un étroit escalier que descendait, derriere lui, un cortege d’ouvriers penchés sur une espece de brancard que recouvrait un linge blanc.

« La sortie, s’il vous plaît ? fit-il a l’un de ces hommes.

– Vous voyez bien ! en face de vous, lui fut-il répondu. La porte est ouverte. Mais laissez-nous passer. »

Il demanda machinalement en montrant le brancard : « Qu’est-ce que c’est que ça ? » L’ouvrier répondit :

« Ça, c’est Joseph Buquet que l’on a trouvé pendu dans le troisieme dessous, entre un portant et un décor du Roi de Lahore. »

Il s’effaça devant le cortege, salua et sortit.