Le Mystere de la chambre jaune - Gaston Leroux - ebook
Kategoria: Sensacja, thriller, horror Język: francuski Rok wydania: 1907

Le Mystere de la chambre jaune darmowy ebook

Gaston Leroux

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Opis ebooka Le Mystere de la chambre jaune - Gaston Leroux

Imaginez-vous devant un coffre fort fermé, ou vous entendriez quelqu'un crier a l'aide , vous ouvrez et, vous ne trouvez que la victime. Par ou l'assassin est-il parti ? C'est Le Mystere de la chambre jaune... La plus célebre des aventures de Rouletabille...

Opinie o ebooku Le Mystere de la chambre jaune - Gaston Leroux

Fragment ebooka Le Mystere de la chambre jaune - Gaston Leroux

A Propos
Chapitre 1 - Ou l’on commence a ne pas comprendre
Chapitre 2 - Ou apparaît pour la premiere fois Joseph Rouletabille

A Propos Leroux:

Gaston Louis Alfred Leroux (6 May 1868, Paris, France – 15 April 1927) was a French journalist and author of detective fiction. In the English-speaking world, he is best known for writing the novel The Phantom of the Opera (Le Fantôme de l'Opéra, 1910), which has been made into several film and stage productions of the same name, such as the 1925 film starring Lon Chaney; and Andrew Lloyd Webber's 1986 musical. It was also the basis of the 1990 novel Phantom by Susan Kay. Leroux went to school in Normandy and studied law in Paris, graduating in 1889. He inherited millions of francs and lived wildly until he nearly reached bankruptcy. Then in 1890, he began working as a court reporter and theater critic for L'Écho de Paris. His most important journalism came when he began working as an international correspondent for the Paris newspaper Le Matin. In 1905 he was present at and covered the Russian Revolution. Another case he was present at involved the investigation and deep coverage of an opera house in Paris, later to become a ballet house. The basement consisted of a cell that held prisoners in the Paris Commune, which were the rulers of Paris through much of the Franco-Prussian war. He suddenly left journalism in 1907, and began writing fiction. In 1909, he and Arthur Bernede formed their own film company, Société des Cinéromans to simultaneously publish novels and turn them into films. He first wrote a mystery novel entitled Le mystere de la chambre jaune (1908; The Mystery of the Yellow Room), starring the amateur detective Joseph Rouletabille. Leroux's contribution to French detective fiction is considered a parallel to Sir Arthur Conan Doyle's in the United Kingdom and Edgar Allan Poe's in America. Leroux died in Nice on April 15, 1927, of a urinary tract infection.

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Chapitre 1 Ou l’on commence a ne pas comprendre

Ce n’est pas sans une certaine émotion que je commence a raconter ici les aventures extraordinaires de Joseph Rouletabille. Celui-ci, jusqu’a ce jour, s’y était si formellement opposé que j’avais fini par désespérer de ne publier jamais l’histoire policiere la plus curieuse de ces quinze dernieres années.

J’imagine meme que le public n’aurait jamais connu toute la vérité sur la prodigieuse affaire dite de la «Chambre Jaune», génératrice de tant de mystérieux et cruels et sensationnels drames, et a laquelle mon ami fut si intimement melé, si, a propos de la nomination récente de l’illustre Stangerson au grade de grand-croix de la Légion d’honneur, un journal du soir, dans un article misérable d’ignorance ou d’audacieuse perfidie, n’avait ressuscité une terrible aventure que Joseph Rouletabille eut voulu savoir, me disait-il, oubliée pour toujours.

La «Chambre Jaune» ! Qui donc se souvenait de cette affaire qui fit couler tant d’encre, il y a une quinzaine d’années ? On oublie si vite a Paris.

N’a-t-on pas oublié le nom meme du proces de Nayves et la tragique histoire de la mort du petit Menaldo ? Et cependant l’attention publique était a cette époque si tendue vers les débats, qu’une crise ministérielle, qui éclata sur ces entrefaites, passa completement inaperçue. Or, le proces de la «Chambre Jaune», qui précéda l’affaire de Nayves de quelques années, eut plus de retentissement encore. Le monde entier fut penché pendant des mois sur ce probleme obscur, – le plus obscur a ma connaissance qui ait jamais été proposé a la perspicacité de notre police, qui ait jamais été posé a la conscience de nos juges. La solution de ce probleme affolant, chacun la chercha. Ce fut comme un dramatique rébus sur lequel s’acharnerent la vieille Europe et la jeune Amérique.

C’est qu’en vérité – il m’est permis de le dire « puisqu’il ne saurait y avoir en tout ceci aucun amour-propre d’auteur » et que je ne fais que transcrire des faits sur lesquels une documentation exceptionnelle me permet d’apporter une lumiere nouvelle – c’est qu’en vérité, je ne sache pas que, dans le domaine de la réalité ou de l’imagination, meme chez l’auteur du double assassinat, rue morgue, meme dans les inventions des sous-Edgar Poe et des truculents Conan-Doyle, on puisse retenir quelque chose de comparable, QUANT AU MYSTERE, « au naturel mystere de la Chambre Jaune».

Ce que personne ne put découvrir, le jeune Joseph Rouletabille, âgé de dix-huit ans, alors petit reporter dans un grand journal, le trouva ! Mais, lorsqu’en cour d’assises il apporta la clef de toute l’affaire, il ne dit pas toute la vérité. Il n’en laissa apparaître que ce qu’il fallait pour expliquer l’inexplicable et pour faire acquitter un innocent. Les raisons qu’il avait de se taire ont disparu aujourd’hui. Bien mieux, mon ami doit parler. Vous allez donc tout savoir ; et, sans plus ample préambule, je vais poser devant vos yeux le probleme de la «Chambre Jaune», tel qu’il le fut aux yeux du monde entier, au lendemain du drame du château du Glandier.

Le 25 octobre 1892, la note suivante paraissait en derniere heure du Temps :

« Un crime affreux vient d’etre commis au Glandier, sur la lisiere de la foret de Sainte-Genevieve, au-dessus d’Épinay-sur-Orge, chez le professeur Stangerson. Cette nuit, pendant que le maître travaillait dans son laboratoire, on a tenté d’assassiner Mlle Stangerson, qui reposait dans une chambre attenante a ce laboratoire. Les médecins ne répondent pas de la vie de Mlle Stangerson. »

Vous imaginez l’émotion qui s’empara de Paris. Déja, a cette époque, le monde savant était extremement intéressé par les travaux du professeur Stangerson et de sa fille. Ces travaux, les premiers qui furent tentés sur la radiographie, devaient conduire plus tard M. et Mme Curie a la découverte du radium.

On était, du reste, dans l’attente d’un mémoire sensationnel que le professeur Stangerson allait lire, a l’académie des sciences, sur sa nouvelle théorie : La Dissociation de la Matiere. Théorie destinée a ébranler sur sa base toute la science officielle qui repose depuis si longtemps sur le principe : rien ne se perd, rien ne se crée.

Le lendemain, les journaux du matin étaient pleins de ce drame. Le matin, entre autres, publiait l’article suivant, intitulé : « Un crime surnaturel » :

« Voici les seuls détails – écrit le rédacteur anonyme du matin – que nous ayons pu obtenir sur le crime du château du Glandier. L’état de désespoir dans lequel se trouve le professeur Stangerson, l’impossibilité ou l’on est de recueillir un renseignement quelconque de la bouche de la victime ont rendu nos investigations et celles de la justice tellement difficiles qu’on ne saurait, a cette heure, se faire la moindre idée de ce qui s’est passé dans la «Chambre Jaune», ou l’on a trouvé Mlle Stangerson, en toilette de nuit, râlant sur le plancher. Nous avons pu, du moins, interviewer le pere Jacques – comme on l’appelle dans le pays – un vieux serviteur de la famille Stangerson. Le pere Jacques est entré dans la «Chambre Jaune» en meme temps que le professeur. Cette chambre est attenante au laboratoire. Laboratoire et «Chambre Jaune» se trouvent dans un pavillon, au fond du parc, a trois cents metres environ du château.

« – il était minuit et demi, nous a raconté ce brave homme ( ?), et je me trouvais dans le laboratoire ou travaillait encore M. Stangerson quand l’affaire est arrivée. J’avais rangé, nettoyé des instruments toute la soirée, et j’attendais le départ de M. Stangerson pour aller me coucher. Mlle Mathilde avait travaillé avec son pere jusqu’a minuit ; les douze coups de minuit sonnés au coucou du laboratoire, elle s’était levée, avait embrassé M. Stangerson, lui souhaitant une bonne nuit. Elle m’avait dit : « Bonsoir, pere Jacques ! » et avait poussé la porte de la «Chambre Jaune». Nous l’avions entendue qui fermait la porte a clef et poussait le verrou, si bien que je n’avais pu m’empecher d’en rire et que j’avais dit a monsieur : « Voila mademoiselle qui s’enferme a double tour. Bien sur qu’elle a peur de la ‘‘Bete du Bon Dieu’’ ! » Monsieur ne m’avait meme pas entendu tant il était absorbé. Mais un miaulement abominable me répondit au dehors et je reconnus justement le cri de la « Bete du Bon Dieu » ! … que ça vous en donnait le frisson… « Est-ce qu’elle va encore nous empecher de dormir, cette nuit ? » pensai-je, car il faut que je vous dise, monsieur, que, jusqu’a fin octobre, j’habite dans le grenier du pavillon, au-dessus de la «Chambre Jaune», a seule fin que mademoiselle ne reste pas seule toute la nuit au fond du parc. C’est une idée de mademoiselle de passer la bonne saison dans le pavillon ; elle le trouve sans doute plus gai que le château et, depuis quatre ans qu’il est construit, elle ne manque jamais de s’y installer des le printemps. Quand revient l’hiver, mademoiselle retourne au château, car dans la «Chambre Jaune», il n’y a point de cheminée.

« Nous étions donc restés, M. Stangerson et moi, dans le pavillon. Nous ne faisions aucun bruit. Il était, lui, a son bureau. Quant a moi, assis sur une chaise, ayant terminé ma besogne, je le regardais et je me disais : « Quel homme ! Quelle intelligence ! Quel savoir ! » J’attache de l’importance a ceci que nous ne faisions aucun bruit, car « a cause de cela, l’assassin a cru certainement que nous étions partis ». Et tout a coup, pendant que le coucou faisait entendre la demie passé minuit, une clameur désespérée partit de la «Chambre Jaune». C’était la voix de mademoiselle qui criait : « A l’assassin ! A l’assassin ! Au secours ! » Aussitôt des coups de revolver retentirent et il y eut un grand bruit de tables, de meubles renversés, jetés par terre, comme au cours d’une lutte, et encore la voix de mademoiselle qui criait : « A l’assassin ! … Au secours ! … Papa ! Papa ! »

« Vous pensez si nous avons bondi et si M. Stangerson et moi nous nous sommes rués sur la porte. Mais, hélas ! Elle était fermée et bien fermée « a l’intérieur » par les soins de mademoiselle, comme je vous l’ai dit, a clef et au verrou. Nous essayâmes de l’ébranler, mais elle était solide. M. Stangerson était comme fou, et vraiment il y avait de quoi le devenir, car on entendait mademoiselle qui râlait : « Au secours ! … Au secours ! » Et M. Stangerson frappait des coups terribles contre la porte, et il pleurait de rage et il sanglotait de désespoir et d’impuissance.

« C’est alors que j’ai eu une inspiration. » L’assassin se sera introduit par la fenetre, m’écriai-je, je vais a la fenetre ! » Et je suis sorti du pavillon, courant comme un insensé !

« Le malheur était que la fenetre de la «Chambre Jaune» donne sur la campagne, de sorte que le mur du parc qui vient aboutir au pavillon m’empechait de parvenir tout de suite a cette fenetre. Pour y arriver, il fallait d’abord sortir du parc. Je courus du côté de la grille et, en route, je rencontrai Bernier et sa femme, les concierges, qui venaient, attirés par les détonations et par nos cris. Je les mis, en deux mots, au courant de la situation ; je dis au concierge d’aller rejoindre tout de suite M. Stangerson et j’ordonnai a sa femme de venir avec moi pour m’ouvrir la grille du parc. Cinq minutes plus tard, nous étions, la concierge et moi, devant la fenetre de la «Chambre Jaune». Il faisait un beau clair de lune et je vis bien qu’on n’avait pas touché a la fenetre. Non seulement les barreaux étaient intacts, mais encore les volets, derriere les barreaux, étaient fermés, comme je les avais fermés moi-meme, la veille au soir, comme tous les soirs, bien que mademoiselle, qui me savait tres fatigué et surchargé de besogne, m’eut dit de ne point me déranger, qu’elle les fermerait elle-meme ; et ils étaient restés tels quels, assujettis, comme j’en avais pris le soin, par un loquet de fer, « a l’intérieur ». L’assassin n’avait donc pas passé par la et ne pouvait se sauver par la ; mais moi non plus, je ne pouvais entrer par la !

« C’était le malheur ! On aurait perdu la tete a moins. La porte de la chambre fermée a clef « a l’intérieur », les volets de l’unique fenetre fermés, eux aussi, « a l’intérieur », et, par-dessus les volets, les barreaux intacts, des barreaux a travers lesquels vous n’auriez pas passé le bras… Et mademoiselle qui appelait au secours ! … Ou plutôt non, on ne l’entendait plus… Elle était peut-etre morte… Mais j’entendais encore, au fond du pavillon, monsieur qui essayait d’ébranler la porte…

« Nous avons repris notre course, la concierge et moi, et nous sommes revenus au pavillon. La porte tenait toujours, malgré les coups furieux de M. Stangerson et de Bernier. Enfin elle céda sous nos efforts enragés et, alors, qu’est-ce que nous avons vu ?« Il faut vous dire que, derriere nous, la concierge tenait la lampe du laboratoire, une lampe puissante qui illuminait toute la chambre.

« Il faut vous dire encore, monsieur, que la «Chambre Jaune» est toute petite. Mademoiselle l’avait meublée d’un lit en fer assez large, d’une petite table, d’une table de nuit, d’une toilette et de deux chaises. Aussi, a la clarté de la grande lampe que tenait la concierge, nous avons tout vu du premier coup d’oil. Mademoiselle, dans sa chemise de nuit, était par terre, au milieu d’un désordre incroyable. Tables et chaises avaient été renversées montrant qu’il y avait eu la une sérieuse « batterie ». On avait certainement arraché mademoiselle de son lit ; elle était pleine de sang avec des marques d’ongles terribles au cou – la chair du cou avait été quasi arrachée par les ongles – et un trou a la tempe droite par lequel coulait un filet de sang qui avait fait une petite mare sur le plancher. Quand M. Stangerson aperçut sa fille dans un pareil état, il se précipita sur elle en poussant un cri de désespoir que ça faisait pitié a entendre. Il constata que la malheureuse respirait encore et ne s’occupa que d’elle. Quant a nous, nous cherchions l’assassin, le misérable qui avait voulu tuer notre maîtresse, et je vous jure, monsieur, que, si nous l’avions trouvé, nous lui aurions fait un mauvais parti. Mais comment expliquer qu’il n’était pas la, qu’il s’était déja enfui ? … Cela dépasse toute imagination. Personne sous le lit, personne derriere les meubles, personne ! Nous n’avons retrouvé que ses traces ; les marques ensanglantées d’une large main d’homme sur les murs et sur la porte, un grand mouchoir rouge de sang, sans aucune initiale, un vieux béret et la marque fraîche, sur le plancher, de nombreux pas d’homme. L’homme qui avait marché la avait un grand pied et les semelles laissaient derriere elles une espece de suie noirâtre. Par ou cet homme était-il passé ? Par ou s’était-il évanoui ? N’oubliez pas, monsieur, qu’il n’y a pas de cheminée dans la «Chambre Jaune». Il ne pouvait s’etre échappé par la porte, qui est tres étroite et sur le seuil de laquelle la concierge est entrée avec sa lampe, tandis que le concierge et moi nous cherchions l’assassin dans ce petit carré de chambre ou il est impossible de se cacher et ou, du reste, nous ne trouvions personne. La porte défoncée et rabattue sur le mur ne pouvait rien dissimuler, et nous nous en sommes assurés. Par la fenetre restée fermée avec ses volets clos et ses barreaux auxquels on n’avait pas touché, aucune fuite n’avait été possible. Alors ? Alors… je commençais a croire au diable.

« Mais voila que nous avons découvert, par terre, « mon revolver ». Oui, mon propre revolver… Ça, ça m’a ramené au sentiment de la réalité ! Le diable n’aurait pas eu besoin de me voler mon revolver pour tuer mademoiselle. L’homme qui avait passé la était d’abord monté dans mon grenier, m’avait pris mon revolver dans mon tiroir et s’en était servi pour ses mauvais desseins. C’est alors que nous avons constaté, en examinant les cartouches, que l’assassin avait tiré deux coups de revolver. Tout de meme, monsieur, j’ai eu de la veine, dans un pareil malheur, que M. Stangerson se soit trouvé la, dans son laboratoire, quand l’affaire est arrivée et qu’il ait constaté de ses propres yeux que je m’y trouvais moi aussi, car, avec cette histoire de revolver, je ne sais pas ou nous serions allés ; pour moi, je serais déja sous les verrous. Il n’en faut pas davantage a la justice pour faire monter un homme sur l’échafaud ! »

Le rédacteur du matin fait suivre cette interview des lignes suivantes :

« Nous avons laissé, sans l’interrompre, le pere Jacques nous raconter grossierement ce qu’il sait du crime de la «Chambre Jaune». Nous avons reproduit les termes memes dont il s’est servi ; nous avons fait seulement grâce au lecteur des lamentations continuelles dont il émaillait sa narration. C’est entendu, pere Jacques ! C’est entendu, vous aimez bien vos maîtres ! Vous avez besoin qu’on le sache, et vous ne cessez de le répéter, surtout depuis la découverte du revolver. C’est votre droit et nous n’y voyons aucun inconvénient ! Nous aurions voulu poser bien des questions encore au pere Jacques – Jacques-Louis Moustier – mais on est venu justement le chercher de la part du juge d’instruction qui poursuivait son enquete dans la grande salle du château. Il nous a été impossible de pénétrer au Glandier, – et, quant a la Chenaie, elle est gardée, dans un large cercle, par quelques policiers qui veillent jalousement sur toutes les traces qui peuvent conduire au pavillon et peut-etre a la découverte de l’assassin.

« Nous aurions voulu également interroger les concierges, mais ils sont invisibles. Enfin nous avons attendu dans une auberge, non loin de la grille du château, la sortie de M. de Marquet, le juge d’instruction de Corbeil. A cinq heures et demie, nous l’avons aperçu avec son greffier. Avant qu’il ne montât en voiture, nous avons pu lui poser la question suivante :

« – Pouvez-vous, Monsieur De Marquet, nous donner quelque renseignement sur cette affaire, sans que cela gene votre instruction ?

« – Il nous est impossible, nous répondit M. de Marquet, de dire quoi que ce soit. Du reste, c’est bien l’affaire la plus étrange que je connaisse. Plus nous croyons savoir quelque chose, plus nous ne savons rien !

« Nous demandâmes a M. de Marquet de bien vouloir nous expliquer ces dernieres paroles. Et voici ce qu’il nous dit, dont l’importance n’échappera a personne :

« – Si rien ne vient s’ajouter aux constatations matérielles faites aujourd’hui par le parquet, je crains bien que le mystere qui entoure l’abominable attentat dont Mlle Stangerson a été victime ne soit pas pres de s’éclaircir ; mais il faut espérer, pour la raison humaine, que les sondages des murs, du plafond et du plancher de la «Chambre Jaune», sondages auxquels je vais me livrer des demain avec l’entrepreneur qui a construit le pavillon il y a quatre ans, nous apporteront la preuve qu’il ne faut jamais désespérer de la logique des choses. Car le probleme est la : nous savons par ou l’assassin s’est introduit, – il est entré par la porte et s’est caché sous le lit en attendant Mlle Stangerson ; mais par ou est-il sorti ? Comment a-t-il pu s’enfuir ? Si l’on ne trouve ni trappe, ni porte secrete, ni réduit, ni ouverture d’aucune sorte, si l’examen des murs et meme leur démolition – car je suis décidé, et M. Stangerson est décidé a aller jusqu’a la démolition du pavillon – ne viennent révéler aucun passage praticable, non seulement pour un etre humain, mais encore pour un etre quel qu’il soit, si le plafond n’a pas de trou, si le plancher ne cache pas de souterrain, « il faudra bien croire au diable », comme dit le pere Jacques ! »

Et le rédacteur anonyme fait remarquer, dans cet article –article que j’ai choisi comme étant le plus intéressant de tous ceux qui furent publiés ce jour-la sur la meme affaire – que le juge d’instruction semblait mettre une certaine intention dans cette derniere phrase : il faudra bien croire au diable, comme dit le pere Jacques.

L’article se termine sur ces lignes : « nous avons voulu savoir ce que le pere Jacques entendait par : « le cri de la Bete du Bon Dieu ». On appelle ainsi le cri particulierement sinistre, nous a expliqué le propriétaire de l’auberge du Donjon, que pousse, quelquefois, la nuit, le chat d’une vieille femme, la mere « Agenoux », comme on l’appelle dans le pays. La mere « Agenoux « est une sorte de sainte qui habite une cabane, au cour de la foret, non loin de la « grotte de Sainte-Genevieve ».

« La «Chambre Jaune», la «Bete du Bon Dieu», la mere Agenoux, le diable, sainte Genevieve, le pere Jacques, voila un crime bien embrouillé, qu’un coup de pioche dans les murs nous débrouillera demain ; espérons-le, du moins, pour la raison humaine, comme dit le juge d’instruction. En attendant, on croit que Mlle Stangerson, qui n’a cessé de délirer et qui ne prononce distinctement que ce mot : « Assassin ! Assassin ! Assassin ! … » ne passera pas la nuit… »

Enfin, en derniere heure, le meme journal annonçait que le chef de la Sureté avait télégraphié au fameux inspecteur Frédéric Larsan, qui avait été envoyé a Londres pour une affaire de titres volés, de revenir immédiatement a Paris.


Chapitre 2 Ou apparaît pour la premiere fois Joseph Rouletabille

Je me souviens, comme si la chose s’était passée hier, de l’entrée du jeune Rouletabille, dans ma chambre, ce matin-la. Il était environ huit heures, et j’étais encore au lit, lisant l’article du matin, relatif au crime du Glandier.

Mais, avant toute autre chose, le moment est venu de vous présenter mon ami.

J’ai connu Joseph Rouletabille quand il était petit reporter. A cette époque, je débutais au barreau et j’avais souvent l’occasion de le rencontrer dans les couloirs des juges d’instruction, quand j’allais demander un « permis de communiquer » pour Mazas ou pour Saint-Lazare. Il avait, comme on dit, « une bonne balle ». Sa tete était ronde comme un boulet, et c’est a cause de cela, pensai-je, que ses camarades de la presse lui avaient donné ce surnom qui devait lui rester et qu’il devait illustrer. « Rouletabille ! » _ As-tu vu Rouletabille ? – Tiens ! Voila ce « sacré » Rouletabille ! » Il était toujours rouge comme une tomate, tantôt gai comme un pinson, et tantôt sérieux comme un pape. Comment, si jeune – il avait, quand je le vis pour la premiere fois, seize ans et demi – gagnait-il déja sa vie dans la presse ? Voila ce qu’on eut pu se demander si tous ceux qui l’approchaient n’avaient été au courant de ses débuts. Lors de l’affaire de la femme coupée en morceaux de la rue Oberkampf – encore une histoire bien oubliée – il avait apporté au rédacteur en chef de l’Epoque, journal qui était alors en rivalité d’informations avec Le Matin, le pied gauche qui manquait dans le panier ou furent découverts les lugubres débris. Ce pied gauche, la police le cherchait en vain depuis huit jours, et le jeune Rouletabille l’avait trouvé dans un égout ou personne n’avait eu l’idée de l’y aller chercher. Il lui avait fallu, pour cela, s’engager dans une équipe d’égoutiers d’occasion que l’administration de la ville de Paris avait réquisitionnée a la suite des dégâts causés par une exceptionnelle crue de la Seine.

Quand le rédacteur en chef fut en possession du précieux pied et qu’il eut compris par quelle suite d’intelligentes déductions un enfant avait été amené a le découvrir, il fut partagé entre l’admiration que lui causait tant d’astuce policiere dans un cerveau de seize ans, et l’allégresse de pouvoir exhiber, a la « morgue-vitrine » du journal, « le pied gauche de la rue Oberkampf ».

« Avec ce pied, s’écria-t-il, je ferai un article de tete. »

Puis, quand il eut confié le sinistre colis au médecin légiste attaché a la rédaction de L’Époque, il demanda a celui qui allait etre bientôt Rouletabille ce qu’il voulait gagner pour faire partie, en qualité de petit reporter, du service des « faits divers ».

« Deux cents francs par mois », fit modestement le jeune homme, surpris jusqu’a la suffocation d’une pareille proposition.

« Vous en aurez deux cent cinquante, repartit le rédacteur en chef ; seulement vous déclarerez a tout le monde que vous faites partie de la rédaction depuis un mois. Qu’il soit bien entendu que ce n’est pas vous qui avez découvert « le pied gauche de la rue Oberkampf », mais le journal L’Époque. Ici, mon petit ami, l’individu n’est rien ; le journal est tout ! »

Sur quoi il pria le nouveau rédacteur de se retirer. Sur le seuil de la porte, il le retint cependant pour lui demander son nom. L’autre répondit :

« Joseph Joséphin.

– Ça n’est pas un nom, ça, fit le rédacteur en chef, mais puisque vous ne signez pas, ça n’a pas d’importance… »

Tout de suite, le rédacteur imberbe se fit beaucoup d’amis, car il était serviable et doué d’une bonne humeur qui enchantait les plus grognons, et désarma les plus jaloux. Au café du Barreau ou les reporters de faits divers se réunissaient alors avant de monter au parquet ou a la préfecture chercher leur crime quotidien, il commença de se faire une réputation de débrouillard qui franchit bientôt les portes memes du cabinet du chef de la Sureté ! Quand une affaire en valait la peine et que Rouletabille –il était déja en possession de son surnom – avait été lancé sur la piste de guerre par son rédacteur en chef, il lui arrivait souvent de « damer le pion » aux inspecteurs les plus renommés.

C’est au café du Barreau que je fis avec lui plus ample connaissance. Avocats, criminels et journalistes ne sont point ennemis, les uns ayant besoin de réclame et les autres de renseignements. Nous causâmes et j’éprouvai tout de suite une grande sympathie pour ce brave petit bonhomme de Rouletabille. Il était d’une intelligence si éveillée et si originale ! Et il avait une qualité de pensée que je n’ai jamais retrouvée ailleurs.

A quelque temps de la, je fus chargé de la chronique judiciaire au Cri du Boulevard. Mon entrée dans le journalisme ne pouvait que resserrer les liens d’amitié qui, déja, s’étaient noués entre Rouletabille et moi. Enfin, mon nouvel ami ayant eu l’idée d’une petite correspondance judiciaire qu’on lui faisait signer « Business » a son journal L’Époque, je fus a meme de lui fournir souvent les renseignements de droit dont il avait besoin.

Pres de deux années se passerent ainsi, et plus j’apprenais a le connaître, plus je l’aimais, car, sous ses dehors de joyeuse extravagance, je l’avais découvert extraordinairement sérieux pour son âge. Enfin, plusieurs fois, moi qui étais habitué a le voir tres gai et souvent trop gai, je le trouvai plongé dans une tristesse profonde. Je voulus le questionner sur la cause de ce changement d’humeur, mais chaque fois il se reprit a rire et ne répondit point. Un jour, l’ayant interrogé sur ses parents, dont il ne parlait jamais, il me quitta, faisant celui qui ne m’avait pas entendu.

Sur ces entrefaites éclata la fameuse affaire de la «Chambre Jaune», qui devait non seulement le classer le premier des reporters, mais encore en faire le premier policier du monde, double qualité qu’on ne saurait s’étonner de trouver chez la meme personne, attendu que la presse quotidienne commençait déja a se transformer et a devenir ce qu’elle est a peu pres aujourd’hui : la gazette du crime. Des esprits moroses pourront s’en plaindre ; moi j’estime qu’il faut s’en féliciter. On n’aura jamais assez d’armes, publiques ou privées, contre le criminel. A quoi ces esprits moroses répliquent qu’a force de parler de crimes, la presse finit par les inspirer. Mais il y a des gens, n’est-ce pas ? Avec lesquels on n’a jamais raison…

Voici donc Rouletabille dans ma chambre, ce matin-la, 26 octobre 1892. Il était encore plus rouge que de coutume ; les yeux lui sortaient de la tete, comme on dit, et il paraissait en proie a une sérieuse exaltation. Il agitait Le Matin d’une main fébrile. Il me cria :

– Eh bien, mon cher Sainclair… Vous avez lu ? …

– Le crime du Glandier ?

– Oui ; la «Chambre Jaune ! » Qu’est-ce que vous en pensez ?

– Dame, je pense que c’est le « diable » ou la « Bete du Bon Dieu » qui a commis le crime.

– Soyez sérieux.

– Eh bien, je vous dirai que je ne crois pas beaucoup aux assassins qui s’enfuient a travers les murs. Le pere Jacques, pour moi, a eu tort de laisser derriere lui l’arme du crime et, comme il habite au-dessus de la chambre de Mlle Stangerson, l’opération architecturale a laquelle le juge d’instruction doit se livrer aujourd’hui va nous donner la clef de l’énigme, et nous ne tarderons pas a savoir par quelle trappe naturelle ou par quelle porte secrete le bonhomme a pu se glisser pour revenir immédiatement dans le laboratoire, aupres de M. Stangerson qui ne se sera aperçu de rien. Que vous dirais-je ? C’est une hypothese ! … »

Rouletabille s’assit dans un fauteuil, alluma sa pipe, qui ne le quittait jamais, fuma quelques instants en silence, le temps sans doute de calmer cette fievre qui, visiblement, le dominait, et puis il me méprisa :

– Jeune homme ! Fit-il, sur un ton dont je n’essaierai point de rendre la regrettable ironie, jeune homme… vous etes avocat, et je ne doute pas de votre talent a faire acquitter les coupables ; mais, si vous etes un jour magistrat instructeur, combien vous sera-t-il facile de faire condamner les innocents !… Vous etes vraiment doué, jeune homme. »

Sur quoi, il fuma avec énergie, et reprit :

« On ne trouvera aucune trappe, et le mystere de la «Chambre Jaune» deviendra de plus, plus en plus mystérieux. Voila pourquoi il m’intéresse. Le juge d’instruction a raison : on n’aura jamais vu quelque chose de plus étrange que ce crime-la…

– Avez-vous quelque idée du chemin que l’assassin a pu prendre pour s’enfuir ? demandai-je.

– Aucune, me répondit Rouletabille, aucune pour le moment… Mais j’ai déja mon idée faite sur le revolver, par exemple… Le revolver n’a pas servi a l’assassin…

– Et a qui donc a-t-il servi, mon Dieu ? …

– Eh bien, mais… « a Mlle Stangerson… »

– Je ne comprends plus, fis-je… Ou mieux je n’ai jamais compris… »

Rouletabille haussa les épaules :

« Rien ne vous a particulierement frappé dans l’article du Matin ?

– Ma foi non… j’ai trouvé tout ce qu’il raconte également bizarre…

– Eh bien, mais… et la porte fermée a clef ?

– C’est la seule chose naturelle du récit…

– Vraiment ! … Et le verrou ? …

– Le verrou ?

– Le verrou poussé a l’intérieur ? … Voila bien des précautions prises par Mlle Stangerson… « Mlle Stangerson, quant a moi, savait qu’elle avait a craindre quelqu’un ; elle avait pris ses précautions ; « elle avait meme pris le revolver du pere Jacques », sans lui en parler. Sans doute, elle ne voulait effrayer personne ; elle ne voulait surtout pas effrayer son pere… « Ce que Mlle Stangerson redoutait est arrivé… » et elle s’est défendue, et il y a eu bataille et elle s’est servie assez adroitement de son revolver pour blesser l’assassin a la main – ainsi s’explique l’impression de la large main d’homme ensanglantée sur le mur et sur la porte, de l’homme qui cherchait presque a tâtons une issue pour fuir – mais elle n’a pas tiré assez vite pour échapper au coup terrible qui venait la frapper a la tempe droite.

– Ce n’est donc point le revolver qui a blessé Mlle Stangerson a la tempe ?

– Le journal ne le dit pas, et, quant a moi, je ne le pense pas ; toujours parce qu’il m’apparaît logique que le revolver a servi a Mlle Stangerson contre l’assassin. Maintenant, quelle était l’arme de l’assassin ? Ce coup a la tempe semblerait attester que l’assassin a voulu assommer Mlle Stangerson… Apres avoir vainement essayé de l’étrangler… L’assassin devait savoir que le grenier était habité par le pere Jacques, et c’est une des raisons pour lesquelles, je pense, il a voulu opérer avec une « arme de silence », une matraque peut-etre, ou un marteau…

– Tout cela ne nous explique pas, fis-je, comment notre assassin est sorti de la «Chambre Jaune» !

– Evidemment, répondit Rouletabille en se levant, et, comme il faut l’expliquer, je vais au château du Glandier, et je viens vous chercher pour que vous y veniez avec moi…

– Moi !

– Oui, cher ami, j’ai besoin de vous. L’Epoque m’a chargé définitivement de cette affaire, et il faut que je l’éclaircisse au plus vite.

– Mais en quoi puis-je vous servir ?

– M. Robert Darzac est au château du Glandier.

– C’est vrai… son désespoir doit etre sans bornes !

– Il faut que je lui parle… »

Rouletabille prononça cette phrase sur un ton qui me surprit :

« Est-ce que… Est-ce que vous croyez a quelque chose d’intéressant de ce côté ? … demandai-je.

– Oui. »

Et il ne voulut pas en dire davantage. Il passa dans mon salon en me priant de hâter ma toilette.

Je connaissais M. Robert Darzac pour lui avoir rendu un tres gros service judiciaire dans un proces civil, alors que j’étais secrétaire de maître Barbet-Delatour. M. Robert Darzac, qui avait, a cette époque, une quarantaine d’années, était professeur de physique a la Sorbonne. Il était intimement lié avec les Stangerson, puisque apres sept ans d’une cour assidue, il se trouvait enfin sur le point de se marier avec Mlle Stangerson, personne d’un certain âge (elle devait avoir dans les trente-cinq ans), mais encore remarquablement jolie.

Pendant que je m’habillais, je criai a Rouletabille qui s’impatientait dans mon salon :

« Est-ce que vous avez une idée sur la condition de l’assassin ?

– Oui, répondit-il, je le crois sinon un homme du monde, du moins d’une classe assez élevée… Ce n’est encore qu’une impression…

– Et qu’est-ce qui vous la donne, cette impression ?

– Eh bien, mais, répliqua le jeune homme, le béret crasseux, le mouchoir vulgaire et les traces de la chaussure grossiere sur le plancher…

– Je comprends, fis-je ; on ne laisse pas tant de traces derriere soi, « quand elles sont l’expression de la vérité ! »

– On fera quelque chose de vous, mon cher Sainclair ! » conclut Rouletabille.