La Reine du Sabbat - Gaston Leroux - ebook
Kategoria: Sensacja, thriller, horror Język: francuski Rok wydania: 1911

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Gaston Leroux

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Opis ebooka La Reine du Sabbat - Gaston Leroux

L’action se passe dans un pays que l’auteur nomme Austrasie par pure convenance, car sa capitale est Vienne, on y parle allemand et la famille impériale est décimée par des deuils, dont une double mort a Mayerling. C’est dire que l’on est en Autriche et que l’auteur donne sa version tres personnelle des drames qu’a réellement connus la dynastie des Habsbourg. Le livre a été écrit en 1911, alors que l’empereur François-Joseph (François tout court dans le texte) régnait encore et que ces deuils étaient tout récents, ce qui expliquerait la tres relative pudeur de l’auteur. Il n’est pas possible de résumer ce roman sans en donner les clés et par la en gâcher irrémédiablement la lecture. Disons que c’est une histoire de vengeance et de mort, une histoire terriblement sanglante. L’assassinat qui constitue le prologue du livre n’est qu’un aspect, presque secondaire, de l’intrigue. Mais si le feuilleton ne compte plus les invraisemblances, si l’auteur a recours a tous les artifices les plus classiques du genre : sosies, portes secretes, déguisements, talents extraordinaires des héros, il faut reconnaître que l’histoire est remarquablement construite, se développe de façon a soutenir constamment l’intéret du lecteur et que les épisodes s’emboîtent parfaitement les uns a la suite des autres.

Opinie o ebooku La Reine du Sabbat - Gaston Leroux

Fragment ebooka La Reine du Sabbat - Gaston Leroux

A Propos
PROLOGUE
I – REGINALD
II – UNE PETITE FETE INTIME A L’AMBASSADE D’AUSTRASIE
III – CE QUE REGINALD TROUVA DANS LES COULOIRS DE L’AMBASSADE D’AUSTRASIE
IV – LE RIRE DE LA REINE
Partie 1 - LES MYSTERES DE LA CRYPTE
Chapitre 1 - LES SAINTES-MARIES-DE-LA-MER
Chapitre 2 - AU FOND DE LA CRYPTE
Chapitre 3 - OU PETIT-JEANNOT COMMENCE A SE REPENTIR D’AVOIR ÉTÉ TROP CURIEUX

A Propos Leroux:

Gaston Louis Alfred Leroux (6 May 1868, Paris, France – 15 April 1927) was a French journalist and author of detective fiction. In the English-speaking world, he is best known for writing the novel The Phantom of the Opera (Le Fantôme de l'Opéra, 1910), which has been made into several film and stage productions of the same name, such as the 1925 film starring Lon Chaney; and Andrew Lloyd Webber's 1986 musical. It was also the basis of the 1990 novel Phantom by Susan Kay. Leroux went to school in Normandy and studied law in Paris, graduating in 1889. He inherited millions of francs and lived wildly until he nearly reached bankruptcy. Then in 1890, he began working as a court reporter and theater critic for L'Écho de Paris. His most important journalism came when he began working as an international correspondent for the Paris newspaper Le Matin. In 1905 he was present at and covered the Russian Revolution. Another case he was present at involved the investigation and deep coverage of an opera house in Paris, later to become a ballet house. The basement consisted of a cell that held prisoners in the Paris Commune, which were the rulers of Paris through much of the Franco-Prussian war. He suddenly left journalism in 1907, and began writing fiction. In 1909, he and Arthur Bernede formed their own film company, Société des Cinéromans to simultaneously publish novels and turn them into films. He first wrote a mystery novel entitled Le mystere de la chambre jaune (1908; The Mystery of the Yellow Room), starring the amateur detective Joseph Rouletabille. Leroux's contribution to French detective fiction is considered a parallel to Sir Arthur Conan Doyle's in the United Kingdom and Edgar Allan Poe's in America. Leroux died in Nice on April 15, 1927, of a urinary tract infection.

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PROLOGUE

« A deux heures

Et quart

Comme a toute heure

Que Jésus

Soit dans ton cour ! »


I – REGINALD

Le Palais-Royal paraissait a peu pres désert. Il était deux heures de l’apres-midi. Un beau soleil d’automne dorait la vaste solitude du jardin abandonné. Une ombre passa sur la galerie qui longe la rue des Bons-Enfants, en meme temps qu’un pas d’homme se faisait entendre le long des petits magasins, sur les dalles sonores.

C’était l’heure de la sieste. Pas un visage curieux ne se pencha, derriere les vitres, sur ce passant solitaire. Cependant la mise de cet homme n’était point ordinaire.

Un lourd manteau de velours noir l’enveloppait de la tete aux pieds. Un pan de ce manteau, retombant dans le dos en plis harmonieux, laissait apparaître sa doublure écarlate. Enfin, un chapeau de feutre noir, de forme Directoire, orné sur le devant d’un noud de velours et d’une boucle d’argent, coiffait l’une des plus nobles tetes qui se pussent voir : un profil d’une aristocratie royale, un visage dont le teint, d’une pâleur mate, s’éclairait au feu d’un regard éblouissant. Du reste, toute la personne du mystérieux inconnu paraissait en proie a la plus vive agitation. Ses levres s’entrouvraient et murmuraient des paroles étranges, cependant que ses mains froissaient un papier qu’il déchira et dont il jeta avec mépris les morceaux au vent.

Il était arrivé au coin de la galerie d’Orléans. Il prit a gauche et s’arreta dans un corridor du palais, devant la vitrine d’un horloger. C’était une humble boutique. L’enseigne portait : « Monsieur Baptiste, horloger ».

Et, a travers les carreaux, on voyait « Monsieur Baptiste » qui travaillait. Une loupe dans l’arcade sourcilliere, il était fort attentivement penché sur une boîte a montre. Autour de lui, sur un établi, il y avait tout l’attirail ordinaire : des burins, des fers et des limes. A la vitre pendaient quelques chaînes d’argent, quelques montres, quelques « oignons ». C’était pauvre. Aucune bijouterie.

L’homme poussa la porte et entra. A ce moment, il était deux heures et dix minutes, exactement. « Monsieur Baptiste » leva vers le visiteur un visage tranquille, mais ridé, comme vieilli avant l’âge et tout encadré d’une grande barbe grisonnante.

– Bonjour, « Monsieur Baptiste », fit l’homme en s’inclinant tres bas, d’un geste cependant plein de noblesse. Votre santé est toujours bonne ?

– Excellente… répondit l’horloger en enlevant sa loupe et en se dressant tout droit dans sa longue blouse noire ; excellente, et voici justement l’heure ou je me porte particulierement bien, aujourd’hui… Monseigneur vient sans doute pour sa petite commande ? Si Monseigneur veut me suivre…

Comme tous deux se dirigeaient vers le fond du magasin, un apprenti qui nettoyait des petits instruments d’acier, courbé sur une table dans un coin d’ombre, leva la tete, curieux sans doute de contempler un client dans cette boutique qui n’en voyait guere.

– Veux-tu bien travailler, vaurien, fainéant, bandit ! s’écria l’horloger, en rabaissant d’une tape la tete du jeune homme sur son ouvrage.

Le visiteur ne put s’empecher de jeter un coup d’oil de commisération sur le jeune apprenti. Événement extraordinaire, celui-ci, sous le coup qui le frappait, avait sauté de son siege pour s’élever tout droit en l’air, comme un de ces pantins a ressort qu’un coup de poing sur la tete déclenche et fait bondir hors de leur boîte avec des balancements diaboliques. Souvent, ces poupées en tire-bouchon vous tirent effrontément la langue ; l’apprenti tirait la sienne, qui était fort écarlate, et bien portante, a l’horloger, et puis, apres s’etre ainsi détendu en une incroyable longueur qui lui eut fait presque heurter sa petite tete adolescente aux poutres du plafond, il s’était replié ou plutôt ratatiné sur lui-meme, en retombant a sa place.

– Qu’est-ce que c’est que cette mécanique ? demanda « Monseigneur ».

– Eh ! monseigneur, c’est mon nouvel apprenti ; il s’appelle Jeannot, n’a pas seize ans, mesure deux metres quinze, fait le désespoir de ses parents et mourra sur l’échafaud !

Le dit Jeannot, en signe de protestation, se contenta de remuer les oreilles ! Mais les deux hommes étaient arrivés devant une porte qui accapara toute leur attention. « Monsieur Baptiste » l’ouvrit avec une clef qu’il tira de sa poche. Ceci fait, il y eut quelques cérémonies, mais « l’étranger » ne consentit point a passer devant « Monsieur Baptiste ». Et la porte fut refermée.

Ils étaient maintenant dans une piece étroite, éclairée par une unique fenetre, sorte de lucarne tres haut placée, qui envoyait tout un faisceau de rayons sur un vaste tableau qui occupait quasi tout le pan du mur d’en face. Les trois autres pans étaient entierement garnis, du haut en bas, de montres semblables, grandes comme des pieces de cinq francs. Il y en avait bien trois cents.

Le tableau d’une bonne facture représentait un champ de manouvres, des troupes étrangeres passées en revue par un groupe d’officiers d’état major, a la tunique blanche, galopant derriere un personnage, qu’a son grand air, au respect dont il était entouré, aux acclamations qui le saluaient, on jugeait devoir etre au moins quelque archiduc. Au premier plan de cette peinture cocardiere et sentimentale, une jeune fille d’une grande beauté, les yeux fixés sur le prince qui passait, se trouvait mal et tombait dans les bras « de ses parents éplorés ».

Aussitôt qu’ils furent entrés dans la piece, « Monsieur Baptiste » regarda le tableau, et le visiteur regarda les montres qui, toutes, marquaient la meme heure, l’heure qu’il était : deux heures quatorze. A deux heures et quart, elles se mirent toutes a sonner douze coups. Ni « Monsieur Baptiste », ni son client ne marquerent quelque étonnement d’entendre tant de montres sonner midi, quand il était deux heures et quart.

Quand tout ce tintamarre se fut éteint, l’étranger prit l’une des montres et la considéra attentivement. Sur l’émail blanc du cadran était tracée, en rouge, cette inscription :

A deux heures

Et quart

Comme a toute heure

Que Jésus

Soit dans ton cour !

L’inconnu mit cette montre dans sa poche, et montrant toutes les autres qui portaient la meme inscription, mais en bleu, il demanda :

– Le compte y est ?

« Monsieur Baptiste » répondit affirmativement d’un hochement de tete. Maintenant il regardait le visiteur bien en face et une lueur sinistre passa dans son triste regard.

– Réginald, dit-il, ceux de ta race sont-ils prets ?

– Ils le sont, et ils n’attendent qu’un signe.

– Qu’ils soient patients, et toi, sois prudent !

A cette recommandation l’homme tressaillit mais ne répondit point. « Monsieur Baptiste » secoua la tete. Il demanda avec un soupir :

– Tu y vas ce soir ?

– Oui, répondit Réginald d’une voix sourde, bien que l’on vienne de me faire savoir par un mot anonyme que j’y serais assassiné.

– Tu vois ! Oh ! ils sont capables de tout ! Prends garde !…

– Eh quoi ! ils ne m’assassineront pas en plein salon !…

– Méfie-toi, et vas-y armé !

– Oui ! répondit l’autre, plein de superbe, de mon violon !

« Monsieur Baptiste » lui prit les mains affectueusement et osa enfin ce conseil :

– Réginald… si tu n’y allais pas !… L’autre devint d’une pâleur de cire.

– Vous savez bien que je ne l’ai pas vue depuis deux ans, répondit-il. J’aime mieux mourir !

Alors ils ne dirent plus rien ; mais tous deux se mirent en mesure de décrocher toutes les montres et de les disposer dans deux boîtes qui se trouvaient sur le parquet et qui avaient l’aspect de boîtes a échantillons pour commis-voyageur. La double charge devait etre lourde ; cependant Réginald emporta les deux boîtes avec une grande désinvolture. L’horloger accompagna le visiteur jusque sur le seuil de sa boutique. Réginald ayant déposé un instant son fardeau, les deux hommes se serrerent la main avec une émotion dont ils ne paraissaient point etre les maîtres. Puis « Monsieur Baptiste » rentra dans sa boutique et reprit son travail en murmurant : « Tout de meme, ils n’oseraient pas ! »

Quant a Réginald il avait gagné la rue avec ses boîtes. Il remonta ainsi jusque derriere le Palais-Royal, s’arreta en face de la rue de la Banque, rentra, apres avoir jeté un coup d’oil autour de lui, dans les galeries, et s’engagea dans une espece d’escalier qui conduit a des caveaux ou, aujourd’hui encore, on vend, au tonneau, de la biere Pilsen. Quand il remonta, l’homme n’avait plus qu’une boîte. Il héla un fiacre. Au moment ou il montait dans le fiacre, son regard se croisa avec un marchand de parapluies ambulant.

– Ou donc ai-je vu cette figure ? se demanda-t-il.

Et il pria le cocher de le conduire au Splendid Hôtel. La, une voiture de maître magnifiquement attelée l’attendait. Il y transporta lui-meme la boîte qui lui restait. Et il donna un ordre au valet de pied. L’équipage se dirigea vers la Seine, la traversa, passa comme une fleche a travers tout le faubourg Saint-Germain, le quartier des Écoles, et gravit les hauteurs des Gobelins, finalement sortit de Paris, a la barriere d’Italie. Mais il ne s’arreta qu’a trois kilometres de la, au bord d’un champ pelé, d’un terrain vague, ou le regard ne découvrait que des ordures, des tessons de bouteilles et une misérable roulotte qui portait cette enseigne : « C’est ici, la Paysanne de la Foret Noire. »

Si « la paysanne de la Foret Noire » était cette femme qui se tenait assise, le menton dans les mains, sur les degrés de l’escalier de bois, elle avait l’air d’une fameuse sorciere. Elle regardait venir l’homme d’un oil hagard. Quand il fut au pied de l’escalier qui lui servait d’escabeau, elle se leva et lui dit d’une voix affreusement gutturale :

– Monte, toi ! Je t’attendais. Les présages sont terribles.

Il la suivit. Il portait sa boîte. Et il entra derriere elle dans la roulotte. Tout au long des cloisons, ainsi qu’au plafond, pendaient maintes plantes aromatiques, pectorales, des racines de capillaires et des pensées sauvages et toutes herbes aux vertus mystérieuses dont la paysanne de la Foret-Noire devait évidemment connaître le secret.

– Voila les heures ! déclara l’homme en déposant sa boîte. Tu connais ton devoir, Giska. Je n’ai pas de temps a perdre a tes salamalecs. Adieu !

Mais la vieille lui saisit le poignet.

– Attends ! dit-elle. J’ai préparé quelque chose pour toi. Aussi vrai que j’ai été changée en chatte, tu ne t’en iras pas d’ici sans savoir !

Et avant qu’il ait eu le temps de s’y opposer, elle avait jeté sur un réchaud, ou brulaient des charbons, une poignée de graines qui remplirent immédiatement la roulotte d’une fumée et d’une odeur insupportables. La sorciere s’était jetée aussitôt sur une sorte de trépied fait de trois branches de coudrier, et telle la pythonisse antique, elle commençait de subir l’influence des effluves. Alors elle fit entendre une série de vocables étranges, accompagnés de cris gutturaux et bizarres, et qui devait sans doute avoir une signification bien sinistre, car Réginald en parut fort impressionné.

Quand la sorciere se fut tue, il remit son manteau, et Giska, qui le regardait avec des yeux fous de pretresse en communication avec son Dieu, vit qu’il avait sur la poitrine, noué en sautoir, le fouet a manche de cuivre et a longue laniere du Grand Coesre[1]. Alors elle descendit de son trépied et se mit a genoux. Réginald dénoua le fouet et le lui remit.

– Giska, fit-il, si tu ne me revois plus, tu leur porteras cela, aux Saintes-Maries-de-la-Mer !

Puis brusquement l’homme sortit de la roulotte et regagna sa voiture. L’équipage reprit au galop le chemin de Paris ; mais tout a coup, au-dessus de la plaine nue, froide et déserte, un grand cri courut, qui roula dans l’air, qui rattrapa les chevaux, qui vint frapper Réginald au fond de sa voiture :


II – UNE PETITE FETE INTIME A L’AMBASSADE D’AUSTRASIE

Ce soir-la, a dix heures, le client de « Monsieur Baptiste » descendit de voiture devant la façade illuminée de l’ambassade d’Austrasie. Un aide de camp s’avança au-devant de lui avec empressement et l’introduisit rapidement dans un petit salon qui servait de coulisse a un théâtre improvisé, dressé dans la grande galerie de l’ambassade ; la, l’homme laissa tomber son manteau et apparut en habit noir, simple et correct, cravaté de l’Aigle-Noir de Carinthie et décoré de la Légion d’honneur. D’un coup de tete, il rejeta en arriere les boucles de sa chevelure, et ayant accordé rapidement les cordes d’un violon que son valet avait sorti de sa boîte, il fit signe qu’il était pret.

On entendit sur le théâtre une annonce, et il y eut un grand éclat d’applaudissements, événement rare dans ces soirées royales ; mais le roi et la reine de Carinthie eux-memes avaient donné le signal des bravos. Et aussitôt s’avança sur la scene, noble comme le plus noble des hospodars, le célebre professeur Réginald Rakovitz-Yglitza. Il salua les princes et les princesses, et aussitôt commença son jeu vertigineux.

Quand il eut donné le dernier coup d’archet, ce fut du délire. L’art avait vaincu l’étiquette. Il écouta, tres pâle, les hôtes royaux. Et surtout il osa la regarder, elle, la reine, sa Marie-Sylvie adorée, son auguste maîtresse. Ce fut un éclair ou ils brulerent leurs deux âmes.

Pendant que les acclamations passionnées l’enveloppaient comme d’un brulant manteau de gloire, il ne voyait qu’elle : la reine Marie-Sylvie, son amour ! Quant a tous ces hommages, il les recevait d’un cour simple et fier, comme un grand artiste qu’il était, et aussi comme le plus noble de la race tzigane, héritier des princesses de Bude. Il se faisait traiter a l’ordinaire comme un prince et prétendait pouvoir marcher de pair avec n’importe quelle altesse. Mais seigneur et maître, il l’était surtout par un art si personnel, que rien ne lui pouvait etre comparé sur le violon. On disait que lorsqu’il était encore enfant, son archet avait conduit a la victoire les Valaques contre les Turcs, et que son violon, pendant la bataille, s’entendait au-dessus du canon. Depuis, sa gloire avait rayonné sur l’Europe, et toutes les cours se l’étaient disputé… Mais aux yeux de Réginald, que valait la gloire a côté de l’amour ?…

Le rideau était retombé sur la scene. Et déja on entourait le tzigane qui continuait de regarder la salle, par un des trous du voile de velours. On lui parlait, on le félicitait, mais il ne voyait point ces gens ni ne les entendait. Rien d’autre n’était plus devant lui que Marie-Sylvie, avec son beau visage calme, douloureux et doux, et ses grands yeux splendidement tristes. Marie-Sylvie, reine et martyre.

Il l’avait vue ! Enfin, enfin ! Depuis deux ans ! Deux ans qu’il lui avait dit adieu pour la sauver des soupçons de Léopold-Ferdinand, soudard taillé en hercule, toujours traînant son sabre. Léopold-Ferdinand, terrible chasseur, terrible buveur, et terrible époux, a qui elle avait été unie de force, par ordre de François, empereur d’Austrasie.

Assis aux côtés de la reine, le roi de Carinthie lui tournait, dans ce moment, grossierement le dos, et s’entretenait a voix haute et forte avec le jeune prince Karl de Bramberg, surnommé déja Karl le Rouge, a cause de ses instincts de bataille et de sa férocité au combat. Quant a Marie-Sylvie, ses yeux semblaient encore chercher le tzigane par-dela le rideau qui le lui cachait. Et comme si elle était sure que son regard serait suivi du regard de l’autre, elle le conduisit d’un mouvement de ses belles paupieres jusqu’a deux tetes chéries, jusqu’aux deux petites jumelles de Carinthie, qui avaient tenu a venir applaudir leur ami Réginald, qu’elles n’avaient pas vu depuis si longtemps.

Le tzigane ne put retenir un soupir, tellement son cour se gonflait d’amour et de douleur a la vue de ces deux merveilleuses enfants. Elles se tenaient par la main et riaient. Elles pouvaient avoir de douze a treize ans, et se ressemblaient d’une façon si étrange, si incroyable, que l’oil, stupéfait et troublé, admettait difficilement qu’il reçut la une double image rappelant l’adorable profil de Marie-Sylvie. Évidemment c’étaient deux jumelles ; mais jamais deux sours, nées ensemble a la lumiere du jour, n’avaient montré des grâces aussi égales, des formes aussi semblables, un regard aussi pareillement profond, intelligent et pur, et ce sourire unique sur leurs deux bouches vermeilles.

Toutes deux avaient les memes cheveux noirs bouclés ; si bien que la nature, qui n’a point fait, dans tout l’univers, deux feuilles absolument pareilles, semblait avoir créé deux petites filles qu’il était impossible de distinguer l’une de l’autre. Elles riaient. Elles étaient heureuses du grand succes de leur ami Réginald. Et toujours elles se tenaient par la main, comme s’il leur était impossible, meme un instant, de se séparer… Le tzigane murmura d’une voix étouffée :

– Regina ! Tania !

Il les vit se lever sur un signe d’une vieille noble dame toute vetue de noir et couronnée de magnifiques cheveux blancs : leur gouvernante sans doute. Celle-ci devait etre connue aussi de Réginald, car comme le groupe passait devant le théâtre, le tzigane murmura encore un nom, et une larme mouilla sa paupiere. Réginald eut prononcé le nom de sa mere qu’il n’eut point marqué plus d’émotion qu’en disant ces trois syllabes : Orsova !La vieille noble dame tressaillit comme si elle les avait entendues, et tout son vieux beau visage aux traits durs, tout son admirable type de bohémienne moldo-valaque en fut illuminé d’une flamme breve : « Veille bien sur elles, Orsova ! »

Et le tzigane fut tout a coup enlevé brusquement a l’émotion d’un spectacle quatre fois cher a son cour par l’intervention hardie d’une soubrette qui traversait le plateau de la petite scene, des accessoires en mains. Bousculé, Réginald reconnu Milly, la petite Milly, la seconde femme de chambre de la reine, leur amie sincere et dévouée a tous deux. Et pendant que l’on plantait hâtivement le léger décor d’une piece d’occasion que devaient interpréter les artistes de la Comédie-Française, elle lui jetait cet avertissement :

– Partez, partez tout de suite ! Le roi va vous faire demander pour vous féliciter. Partez ! Vous aurez des nouvelles…

Et elle-meme, ayant dit, disparut… Réginald jeta un dernier regard a Marie-Sylvie, et suivant le conseil de Milly, quitta tout de suite l’ambassade. Du reste, il ne voulait point se trouver en face de Léopold-Ferdinand et il avait peur que la passion qui flambait en son cour n’éclatât aux yeux de tous.

Il avait renvoyé sa voiture et il descendait a pied les Champs-Élysées, heureux d’etre seul avec la chere pensée de leur amour… Et de quel admirable amour ! plein d’horribles souffrances, de sublimes hypocrisies, de départs déchirants, de retours furtifs, de nouvelles absences interminables ! Car ils s’aimaient depuis de longues années, bien avant la présentation officielle de Réginald a la cour de Carinthie. Oui, ils s’étaient aimés dans un secret prodigieusement gardé ou ils voyaient la main de Dieu, bien qu’ils dussent chercher leur affreux bonheur au fond des ténebres, en mentant et en trompant tout le monde. Ah ! que de fois ils avaient été tentés de fuir, dans un oubli de tout, jusqu’au bout du monde ! Mais ce reve insensé, ils ne l’avaient point réalisé a cause des petites. Et lui, le lion, Réginald le Cigain, qui était l’élu de sa race et son espoir, hélas ! il avait du passer les frontieres comme un voleur et rôder autour des villes comme un chacal !

– Monsieur ! Un billet pour vous…

L’ombre, une petite femme, la tete toute empaquetée d’une capeline, s’enfuyait déja, la commission faite… remontant les Champs-Élysées déserts. Mais il ne pouvait, dans l’esprit de Réginald, y avoir de doute. Il lui semblait bien avoir reconnu et la silhouette et la voix de Milly. Il s’arreta sous un bec de gaz, vit qu’il était seul et reconnut tout de suite sonpapier, son parfum. Il décacheta. Il reconnut son écriture. « A deux heures, cette nuit, a la petite porte qui est derriere l’ambassade, au coin de la rue Balzac. »

Il déchira le billet et en avala les morceaux. Pas un instant les sombres pronostics de la journée ne revinrent le trouver. Il ne songeait qu’a la reine. Sa pensée embrasée la désirait comme un jeune amant.

A deux heures, il passait devant la petite porte de l’ambassade d’Austrasie, au coin de la rue Balzac. L’ombre a la capeline était la et l’arreta du geste. Elle poussa la porte. Elle écouta et lui fit un signe. Il gravit un étroit escalier derriere elle. Il se laissait guider dans la nuit par une main qui lui prenait la main. Il ignorait les aîtres.

– C’est toi, Milly ?

L’ombre ne répondit pas. Sa main continuait d’etre dans la main de l’ombre, et il était dans la main du destin. Une porte fut ouverte et refermée, et il se trouva tout a coup dans une piece doucement éclairée par une veilleuse et dont la qualité de l’atmosphere, tiede et discretement parfumée, l’arreta net, dans un émoi de tous ses sens.

– Qui est la ?

– Sylvie !

– Réginald !

Elle prononça son nom dans un cri de terreur indicible. Elle était soulevée sur sa couche, et ses beaux bras jetés en avant semblaient moins attirer l’amant que le rejeter a la nuit d’ou il était sorti.

– Comment es-tu la ?

– Tu m’as appelé !

– Moi !

– Tu m’as écrit !

– Moi !

– Oui, un mot, me disant de venir ce soir.

Elle sauta du lit, demi-nue, râlant ces questions :

– Qui t’a conduit ici ? Qui ? Comment es-tu venu ici ? Comment es-tu entré ?

Il comprit que quelque chose d’horrible se préparait contre eux, dans les ténebres. Il s’agenouilla et dit :

– Ma reine !

Elle le releva, le pressa d’un geste désespéré sur sa poitrine haletante :

– Malheureux, nous sommes perdus !

Ils se donnerent un baiser affreux, puis leurs mains fiévreuses essayerent de rouvrir la porte qui avait livré passage a Réginald. La porte était fermée ! Alors Marie-Sylvie appela d’une voix sourde :

– Milly ! – Et elle ajouta entre ses dents : – Comment n’ai-je pas vu Milly aujourd’hui ?

– Tu n’as pas vu Milly aujourd’hui ? s’exclama Réginald. C’est elle qui m’a remis le billet, qui m’a conduit ici !

En entendant cela, farouche, la reine entraîna Réginald a l’autre bout de la chambre, ouvrit une porte qui donnait sur un cabinet ou couchait Milly. Le cabinet était vide.

– Par la ! commanda-t-elle.

Elle bondit jusqu’a l’escalier de service, mais la porte s’ouvrit, et Milly parut. En apercevant Réginald, la soubrette étouffa un cri et barra le passage aux deux amants.

– Pas par ici ! Il y a deux officiers au bas de l’escalier !

Et elle ferma derriere elle la porte au verrou. Elle était aussi pâle que la reine.

Comme Réginald s’élançait vers elle, Milly lui dit d’une voix sourde :

– Ah ! monseigneur, pourquoi etes-vous venu ici ? Je vous avais dit de fuir…

– C’est toi qui m’as conduit ici ! lui souffla l’autre en lui brisant les poignets, pendant que Marie-Sylvie courait aux fenetres.

Milly tomba a genoux. Réginald la lâcha. Elle s’entra dans les joues les ongles de ses mains démentes. Elle gémit :

– Depuis ce matin, je soupçonnais qu’on voulait vous perdre !

– Et tu ne m’en as rien dit ! grinça Marie-Sylvie qui tournait dans la chambre comme une louve dans la cage.

– Majesté, je n’ai pas pu vous approcher ! J’étais surveillée ! Il m’était défendu de vous parler… Mais j’ai fait avertir monseigneur…

– Tu nous as trahis ! Tu nous as trahis encore ! gronda Réginald. Et comme il allait a une porte dont le double battant donnait sur le vestibule de l’appartement de la reine, Marie-Sylvie l’arreta :

– Pas par la ! C’est l’escalier d’honneur ! Tu ne pourrais pas faire deux pas sans etre arreté, reconnu !

Milly continuait de gémir :

– Monseigneur, tout mon sang pour vous ! pour la reine !

– Tais-toi ! Tais-toi ! C’est toi, tout a l’heure, qui m’as introduit ici ! dit encore Réginald qui faisait un effort prodigieux pour arracher la porte par laquelle il était entré.

– Par la Vierge et par mon salut, c’est faux !

Quittant la porte, Réginald s’en fut a la fenetre qu’il ouvrit tout doucement. Elle donnait sur une cour, et dans cette cour il aperçut deux ombres immobiles qui attendaient. Il referma la fenetre.

– Oh ! fit-il, sauver la reine !

Et il regarda Marie-Sylvie qui essayait de reconquérir un peu de calme et jetait sur ses épaules nues un peignoir…

Milly sanglotait sur le parquet. Face a face, de femme a femme, la reine lui cria :

– Tu vas le sauver !

Milly tremblait, claquait des dents. Elle parvint cependant a dire :

– Il n’y a qu’un moyen… un seul ! Passer par la grande galerie, et la, reprendre un escalier de service. Si nous arrivons la, sans rencontrer personne, je me charge de tout…

– Mais il faut passer par l’escalier d’honneur ! protesta Marie-Sylvie. Et vous rencontrerez quelqu’un, c’est certain !

Soudain, Réginald fit :

– Silence !

Et il se pencha derriere la porte qui conduisait chez Milly. Tous trois écouterent. On eut pu entendre battre leurs trois cours. Les pas, dans l’escalier de service, s’étaient arretés. Ils écouterent encore. Rien ! Maintenant l’immense hôtel semblait reposer dans un absolu silence.

Réginald ouvrit alors avec d’infinies précautions la grande porte qui faisait communiquer l’appartement avec le palier donnant sur l’escalier d’honneur. Sortir par la, c’était tout risquer, et cette issue laissée libre ne paraissait-elle point conduire, par cela meme, a quelque piege ? Enfin, la, c’étaient la nuit, les ténebres, l’inconnu. Chose bizarre : pas une lumiere… Réginald voulut prendre ce chemin la tout de suite. Il dit a Marie-Sylvie, qu’il serra éperdument dans ses bras :

– Au moins, si l’on s’empare de moi, ce ne sera point dans ta chambre !

– Nous n’en serons pas moins perdus l’un et l’autre, fit-elle toute tremblante. Il n’y a que Milly qui puisse nous sauver, mais elle veut peut-etre nous perdre !

Milly fit le signe de la croix, puis prenant la main de Réginald :

– Venez, monseigneur, dit-elle, retrouvant soudain un peu de calme. Venez ! Si nous sommes surpris, je jurerai que vous sortez de chez moi et, si l’on vous tue, je prends Dieu a témoin que je ne vous survivrai pas !

– Allons ! commanda Réginald.

La reine lui tendait encore les bras, mais il ne la vit pas, car il s’était déja enfoncé dans la nuit noire du palier, derriere Milly. Alors, penchée sur l’ombre, Marie-Sylvie écouta, dans la terreur de percevoir tout a coup des pas précipités, des bruits de lutte, un cri désespéré peut-etre, cri d’appel et d’adieu ! Mais rien ne se fit entendre… Les minutes s’écoulerent, terribles d’abord, puis apaisantes, pleines d’espoir… Marie-Sylvie se reprenait a respirer, a vivre…

Elle referma tout doucement la porte de sa chambre et alla tomber a genoux devant une petite image de la Vierge qu’elle emportait partout avec elle. Sa priere fut longue, ardente, et elle ne cessa de meler tout bas a ses soupirs les noms adorés de Réginald, de Tania et de Régina…

Quand elle se releva et se retourna, elle se trouva en face de Léopold-Ferdinand, qui était tranquillement assis dans un fauteuil, au coin de la cheminée, et qui la regardait en caressant d’une main molle sa grosse moustache.


III – CE QUE REGINALD TROUVA DANS LES COULOIRS DE L’AMBASSADE D’AUSTRASIE

Milly et Réginald étaient parvenus au premier étage sans encombre, prenant, du reste, les plus grandes précautions pour qu’aucun bruit ne vînt révéler leur présence. D’apres les rapides paroles de Milly, on pouvait imaginer facilement que toutes les issues de l’hôtel étaient gardées. Réginald ne pouvait espérer forcer ces gardes-la. Il n’avait pas une arme sur lui… Aussi, sa situation était terrible, car il devait s’attendre a quelque chose d’horrible de la vengeance d’un homme comme Léopold-Ferdinand qui le tenait a sa disposition a l’ambassade d’Austrasie, c’est-a-dire chez lui, tous les princes de l’empire pouvant, dans l’enceinte de cet hôtel, bénéficier jusqu’au crime du régime diplomatique d’exterritorialité. La police de France n’avait point a connaître de ce qui se passait au-dela de ce seuil. Mais de cela, l’homme n’avait cure : il ne pensait encore, toujours, qu’a sa royale maîtresse…

Sa vie a lui ne comptait pas, si Marie-Sylvie pouvait etre sauvée. Son angoisse a cause d’elle était affreuse… Et il continuait de suivre Milly dans le noir… Ils se tenaient par la main… Celle de la petite était glacée et tremblait. Ses hésitations parurent suspectes a Réginald. Ou allait-il ? Ou le conduisait-on ? Qu’est-ce que l’on faisait de lui ? Il n’en savait rien ! Il ignorait les lieux : c’était la premiere fois qu’il venait a l’ambassade d’Austrasie.

Du noir, du noir et du silence. Une porte est ouverte a tâtons et grince. Ils s’arretent, étouffant leur respiration, écoutant. Rien. Ils avancent. Encore des ténebres. Ah ! c’est le parquet maintenant qui crie ! Encore une porte qu’ils franchissent ! Et tout a coup, derriere eux, ils sentent que la porte se referme toute seule… Milly pousse un léger cri, et puis on n’entend plus rien que les bruits sourds et haletants d’une lutte terrible qui agite l’ombre.

*

* *

Et enfin de la lumiere, la-bas, tout au fond de la piece… une lampe, dont la lueur, concentrée sous un abat-jour, éclaire l’uniforme éclatant de blancheur et le crâne d’un officier chauve, penché sur des dossiers… Dans la pénombre, a droite et a gauche, on devine deux autres uniformes dont les boutons, les aiguillettes, un bout d’épaulette accrochent quelques rayons. Les ténebres se piquent encore de la petite lueur jaune d’une lampe minuscule sur la droite. Et derriere ce mince rayonnement jaune, une ombre est debout dont on n’aperçoit bien que la garde éblouissante du sabre.

La disposition de ces figures entre-aperçues rappelle, a s’y méprendre, l’aspect d’un tribunal militaire, la nuit, réuni d’urgence pour prononcer un jugement terrible et rapide sur quelque affaire secrete qui ne peut se terminer que par la mort de l’accusé, condamné a etre fusillé en sourdine au fond d’un fossé, au petit jour, ou au fond d’une cave, la nuit.

Un crime de plus ou de moins ne comptait pas pour cette race terrible des Wolfbourg, qui régnait depuis des siecles sur l’Austrasie. Les salles de leurs palais, les murs de leurs châteaux féodaux, portaient les traces de leur politique sanglante, et étaient peuplés des fantômes de leurs victimes…

Réginald, debout maintenant, mais les mains liées et entouré de quatre gardes du corps qui ont tiré du fourreau leur épée nue, a vu cela, a deviné, a compris qu’il était arrivé au bout du guet-apens. Évidemment, Léopold-Ferdinand, trop lâche pour faire sa besogne lui-meme, allait la faire exécuter par ses gens.

Aucun mot n’a encore été prononcé. On n’entend que le bruit que fait le président, en tournant tranquillement les pages du dossier qu’il a devant lui. Ce ne fut pas long. L’ombre a droite, qui était debout, lut quelque chose d’ou il ressortait que « par ordre de l’empereur », un tribunal extraordinaire, militaire et secret était constitué pour juger Réginald Rakovitz-Yglitza, Valaque d’origine, Hongrois de nation, sujet austrasien, coupable de trahison et de haute félonie. Puis, la voix seche et agressive procéda a la lecture d’un acte qui ne dura pas plus de cinq minutes, dans lequel il était relaté que Réginald Rakovitz-Yglitza avait des relations avec tous les ennemis de l’État, tant intérieurs qu’extérieurs, et qu’il avait formé une vaste association dont il était le chef, ayant pour but la chute du régime actuel et le soulevement simultané des différentes nationalités constituant l’empire d’Austrasie… finalement l’établissement d’une fédération nouvelle de toutes les nationalités du Bas-Danube, reconnaissant l’autonomie de chaque race, surtout de la race bohémienne-cigaine, dont il était le grand chef. En châtiment de quoi le ministere public requérait contre ledit Réginald Rakovitz-Yglitza la peine de mort.

Réginald écouta l’acte d’accusation, sans un mouvement, sans un geste. Son ombre resta haute et droite dans l’ombre. Il avait tout perdu, sa maîtresse et sa patrie. Qui l’avait trahi ? Qui ? Cette comédie secrete d’un proces politique était évidemment destinée a masquer surtout la vengeance de l’époux outragé. En le faisant passer par la chambre de la reine, on avait fait comprendre a Réginald, sans qu’un mot eut été la-dessus prononcé, pour quelle raison premiere il allait mourir.

La voix de l’accusateur s’était tue. Le silence s’était fait a nouveau, pesant, terrible. Et soudain, dans cette paix noire et tragique, ou se prépare un crime, Réginald entend, sur lui, sonner douze coups. Un frisson alors le secoue.

– Oh ! murmure-t-il. Deux heures et quart ! Dieu est donc contre nous !

Des lors, il se crut bien perdu, fit une courte priere et attendit. Le président, lâchant enfin son dossier, lui adressa quelques questions auxquelles il ne répondit pas. Un officier, sur l’ordre du président, vint jusqu’a lui avec une petite lanterne, et lui soumit des papiers en lui demandant s’il reconnaissait son écriture. Il ne répondit pas.

A cette minute supreme, il ne songeait encore qu’a elle, et aussi aux deux enfants. Et c’est pourquoi, un instant, il trembla. Quel sort leur était réservé ? Marie-Sylvie, Régina, Tania, trinité sainte qui emplissait, a le faire éclater, son cour.

Un bruit de sabre le tire de son reve. Le tribunal est debout. Le président lit la sentence qui condamne Réginald a la peine de mort. La sentence de ce tribunal extraordinaire ne dit pas de quelle mort l’homme doit mourir. On l’entraîne. On lui fait traverser une grande salle obscure, puis on l’introduit dans une petite piece ou il n’y a pas un meuble, et qu’éclaire tristement une lampe pendue au plafond. La les quatre officiers qui l’accompagnent le fouillent, ne trouvent aucune arme sur lui, et le laissent seul, les mains liées.

Réginald regarde autour de lui de quel côté la mort va venir.


IV – LE RIRE DE LA REINE

Tout en travaillant sournoisement a se délier les mains, Réginald se glisse jusqu’a la fenetre garnie de barreaux et de volets de fer. A travers les lames de ces volets, il aperçoit au-dessous de lui les Champs-Élysées, quelques lumieres, des voitures qui passent avec un roulement sourd, enfin la vie nocturne de Paris, de ce Paris moderne qui l’entoure, et ou la haine et l’audace d’un Wolfbourg ont su ressusciter un tribunal du moyen âge pour l’égorger en silence.

Réginald fait maintenant le tour de la chambre, interrogeant les murs, se demandant encore par ou, de quel côté la mort va venir, par quelle porte elle va entrer. Et puis, c’est le silence a nouveau.

C’est horrible, cette attente de la mort, dans la chambre de cet hôtel, au centre de la civilisation ! Et voila que se produit une chose qui fait que ses cheveux se dressent sur sa tete. Tout a coup… est-ce en haut ? en bas ? a gauche ? a droite ? Non et oui ! C’est partout, partout autour de lui il y a un immense éclat de rire2 un éclat de rire de la reine. Oh ! ce n’est pas lui qui se trompe sur cette voix-la, meme avec un rire pareil !

Mais quel rire échappé jamais d’une bouche folle fut plus effrayant que celui-la ! C’est un rire qui ne cesse pas ! Ce sont des hoquets extravagants qui se suivent dans un crescendo délirant et formidable, tantôt sombres et lugubres comme des sanglots, tantôt aigus, clairs et perçants jusqu’a la pâmoison, comme ceux d’une personne qui ne peut plus retenir les éclats de son incroyable joie… Cela s’apaise cependant, et puis au moment ou il croit que ce rire va expirer, cela reprend par saccades plus précipitées et remonte toute la gamme de la folie.

– La reine est folle ! La reine est folle ! hurle Réginald, en faisant des efforts surhumains pour se libérer de ses liens.

Et le rire continue toujours, atroce, déchirant, et Réginald, plein d’horreur et de rage, se demande quel supplice nouveau fut réservé a Marie-Sylvie pour que Léopold-Ferdinand obtienne un rire pareil !

– Au secours ! Au secours pour la reine !

Une porte s’ouvre, un monstre écumant, bavant, la mâchoire prete a mordre comme les betes acharnées a leur proie, les yeux injectés de sang, le poil hérissé, Léopold-Ferdinand se précipite sur Réginald, et le saisit a la gorge.

– Tu vas me dire, rugit le prince en délire, tu vas me dire depuis quand ? Tu vas me dire cela, et tu as la vie sauve. Allons, allons ! Depuis quand ?

Et pour que Réginald réponde, il cesse de l’étrangler.

– Tu ne le sauras jamais !

Par la porte laissée ouverte, le rire de la folle éclate plus proche avec un affreux tintinnabulement.

– Écoute la reine ! reprend le bourreau. Écoute-la : elle est folle, tu entends ? elle est folle parce que je lui ai demandé cela, et qu’elle m’a répondu comme toi ! Parce que moi, moi… il faut que je sache, vois-tu ? Comprends-tu ? Ah ! comprends-tu a la fin ?

Et sa fureur criminelle, son besoin de broyer de la chair, de faire jaillir du sang, de sentir palpiter une vie expirante sous ses doigts impatients, le précipite encore a la gorge de l’autre.

– Régina ! Tania ! Ce sont tes filles ! dis ?

Réginald a compris. Il s’arrache par lambeaux a la griffe du monstre, et sa voix trouve encore la force de râler :

– Non ! Non ! Tu sais bien que ça n’est pas vrai !

– Tu mens ! Régina-Tania, Tania-Régina, toutes deux portent ton nom, Réginald. Elles sont tes filles, dis ? Dis cela ! Et tu as la vie sauve ! Mais réponds donc ! Non ! Tu réponds non ! C’est oui qu’il faut dire ! Dis oui, et tu as la vie sauve ! Et je suis débarrassé de ce cauchemar ! Et je te renvoie avec tes filles te faire pendre ailleurs ! Comprends-tu, je ne veux point de tes bâtardes sur les marches de mon trône ! Deux bohémiennes au trône de Carinthie ! Tu vas pouvoir t’en aller tout de suite avec elles, tu entends, si tu me dis cela ! Ce sont tes filles, dis ?

Ah ! le mouvement de la mâchoire qui dit cela : « Ce sont tes filles ! » Réginald hausse les épaules :

– Tu es fou !

– C’est la reine qui est folle ! Elle aussi a juré que ce n’était point tes filles ! Elle a menti. Mais il me faut la vérité ! Sans la vérité de cela, je ne peux pas vivre, et si vous ne le dites pas, il faut mourir ! Mais dis-moi que ce sont tes filles et tu as la vie sauve !

Réginald répete :

– Tu es fou !

Léopold le prend aux épaules, le secoue.

– Qu’est-ce que tu crois ? Que je me vengerai sur tes enfants, dis ? Pour qui me prends-tu ? Est-ce que tu me crois capable d’un crime pareil ? Tu ne me réponds pas ! Te voila comme la reine !

Réginald répete une fois encore :

– Tu es fou !

Mais l’autre s’exaspere :

– Veux-tu savoir pourquoi la reine est folle ? Eh bien tu sauras tout. Tu en sauras beaucoup plus long que moi qui ne sais rien. Sont-elles tes filles ? Sont-elles les miennes ? Alors, dans le doute… Tu ne sais pas ce que je fais, moi, Réginald, dans le doute ?

– Qu’est-ce que tu fais ?

Le monstre, écumant, a repris la gorge de Réginald.

– Je tue ! dit-il… Réginald ! Réginald ! Tes deux enfants sont mortes ! Elles sont mortes ! mortes ! mortes ! Je les ai tuées ! Et voila pourquoi la reine est folle !

– Tu mens !

Ceci fut craché a la figure du bourreau dans un bondissement effrayant de Réginald qui se dressa enfin, les mains délivrées… Plus prompt que l’éclair, il a saisi la garde du sabre de Léopold et a tiré l’arme hors du fourreau. Le prince n’a pas eu le temps d’éviter le choc ; il pousse un cri terrible au moment ou la lame s’abat sur lui a toute volée. Mais a son cri, un autre cri a répondu, et le coup de Réginald est paré par une arme sortie de l’ombre, arme assassine qui vient frapper le malheureux tzigane en plein front.

Réginald chancelle, étend le bras, laisse échapper le sabre de Léopold-Ferdinand, pare de la main un nouveau coup qui lui tranche les doigts et tombe a genoux non pour demander grâce, mais pour mourir… Il sent que la vie lui échappe et s’écoule avec son sang. A côté de Léopold-Ferdinand se tient l’homme qui a frappé. Réginald le reconnaît.

– Karl le Rouge ! murmure-t-il… assassin !

Mais le roi est penché au-dessus de Réginald et lui crie :

– Tu t’es trahi, Réginald ! Tu vois bien que ce sont tes filles ! Je sais la vérité maintenant, et tu peux aller en paix les rejoindre ! Ne te l’avais-je pas promis ?

Il y a un affreux silence… Réginald, par un effort supreme, redresse la tete, fixe son bourreau.

– Ce ne sont point mes filles ! Et si tu les as tuées, tu as tué deux innocentes… Mais tu mens ! Régina et Tania ne sont point mortes !

Léopold-Ferdinand souleve Réginald, le traîne jusqu’a la porte et lui dit :

– Regarde !

Alors Réginald, qui essuyait le sang de son front avec le sang de ses mains, aperçut a travers ses larmes rouges, tout au bout d’une galerie, une lueur… un coin de chambre éclairé ou l’on distinguait vaguement une tache blanche.

– Allons ! un peu de courage, tu ne vas pas mourir avant de les avoir revues !

Et Léopold-Ferdinand, s’adressant a son complice :

– Tu as frappé trop fort, Karl ! Le malheureux va mourir avant d’avoir revu ses enfants… Aide-nous !

Soutenu par Léopold-Ferdinand et par Karl le Rouge, Réginald, le regard tendu vers la lueur, vers la tache blanche, avance. Et pendant qu’il avance, le rire reprend autour de lui, le rire semble sautiller tout autour de la tache blanche. Quand il eut fait quelques pas encore, Réginald vit que cette tache blanche était un lit, et que la lumiere qui l’éclairait était celle de quatre cierges allumés aux quatre coins du lit.

Encore un effort… le voila dans la chambre. Sur le lit, deux petites formes humaines sont étendues. Le drap qui les recouvre laisse voir seulement les deux visages. Ce sont les formes jumelles et les visages si adorablement pareils, dans la mort comme dans la vie, de Régina et de Tania. Au-dessus du drap, les mains des deux enfants sont croisées comme pour la priere et retiennent les crucifix.

Si les yeux pleins d’horreur de Réginald ne peuvent plus se détacher de ce spectacle de mort, les regards de Léopold-Ferdinand ne quittent point Réginald.

– Vois-tu, dit-il, comme elles reposent. Il y a une chose qui doit te consoler, Réginald, si tu es un bon pere : c’est qu’elles n’ont point souffert !

Réginald, qui est au bout de ses forces, a étendu ses mains ensanglantées au-dessus de la couche, et sa bouche s’est ouverte… L’aveu va-t-il s’en échapper ? Ah ! comme Léopold-Ferdinand attend la supreme clameur qui va sortir de la ! Sa face hideuse est sur le visage de sa victime, ou coulent les larmes de sang ; mais ainsi placé, Léopold-Ferdinand ne peut pas voir ce que Réginald voit de ses yeux qui s’éteignent…

Réginald voit que les paupieres de l’une des deux petites princesses se sont soulevées… Il a aperçu le regard vivant de l’enfant qui le fixe terriblement une seconde, le regard égaré sur lequel tout de suite, comme lassées de l’effort accompli pour vaincre le sommeil, les paupieres sont aussitôt retombées… Et alors une immense joie remplit ce cour a l’agonie. Non ! non ! Elles ne sont pas mortes, ses deux enfants adorées ! Comédie ! comédie imaginée par l’autre, pour savoir… Vaincues momentanément par le narcotique, les deux royales jumelles connaîtront le réveil.

Et alors… et alors voila ce que Léopold-Ferdinand entend de la bouche expirante de Réginald :

– Léopold-Ferdinand, Dieu t’a puni ! Tu as tué tes filles ! Le prince s’accroche au mourant qui, déja, vacille…

– Jure-le ! Jure-le ! Tu vas mourir ! Jure-le sur ton salut éternel !

– Je le jure sur mon…

Et Réginald, dans un affreux soupir, auquel répond un rire infernal derriere les murs, se souleve une derniere fois pour aller tomber sur les levres blemes de l’une des deux jumelles, y achever sa phrase et mourir !

*

* *

Léopold-Ferdinand s’est rué sur Réginald, l’a arraché a la couche ou il est allé jeter son dernier soupir, et l’a fait rouler sur le parquet. Et maintenant, le voila, a genoux, aupres du corps ; il regarde et il écoute.

– Je crois qu’il est bien mort ! fit-il. Regarde donc, Karl ! Karl se penche a son tour sur le cadavre, écarte les vetements qui recouvrent cette noble poitrine et, levant son poignard, l’enfonce jusqu’a la garde…

– Pour en etre plus sur ! dit Karl…

Léopold-Ferdinand s’est relevé, a repoussé le cadavre du pied et est revenu a ce lit ou les deux formes s’allongent sous le drap mortuaire. Il prononce ce mot, ce seul mot : « Savoir ! » Puis il se courbe davantage, davantage encore sur ces deux visages si beaux, si jeunes… qui ont toute l’apparence de la mort, et tout a coup, il ne peut retenir une sourde exclamation. Son doigt qui tremble montre l’une des deux tetes :

– Regarde, Karl ! Regarde !

Au-dessus du front de marbre, dans la chevelure plus noire que la nuit, vient de pousser une meche blanche. Et il reste sans un geste, stupéfait, devant ce phénomene… ne pouvant comprendre. Enfin, il calme son émoi et dit, la voix mal assurée :

– On va pouvoir les reconnaître l’une de l’autre, maintenant. Viens, Karl !

Et, ayant enjambé le cadavre, le bourreau s’en va, suivi de son aide… Derriere les murs, le rire s’est tu.

*

* *

Quelques minutes se passent sans que rien vienne troubler le silence de cette chambre funebre ou il y a un corps de plus… et puis une porte s’ouvre tout doucement, et une vieille qui sanglote, toute couverte de voiles noirs, une vieille noble dame, couronnée de cheveux blancs, s’avance vers le cadavre, tombe a genoux, et dépose un baiser sur le front sanglant de Réginald. Apres quoi, elle glisse la main dans la poche du gilet et « fait la montre du mort ». Puis elle se releve, se signe et dit tout haut :

A deux heures

Et quart

Comme a toute heure

Que Jésus

Soit dans ton cour ! [2]

FIN DU PROLOGUE


Partie 1
LES MYSTERES DE LA CRYPTE


Chapitre 1 LES SAINTES-MARIES-DE-LA-MER

Les Saintes-Maries-de-la-Mer. Un pays, un village qui s’appelle les Saintes-Maries-de-la-Mer. Ce nom est long, lent, onctueux et charmeur comme une priere. Et c’est vrai qu’il existe, dans la solitude immense des marais insalubres et des sables sans fin, dans une contrée désolée, tres loin du monde, un petit village de pecheurs surgi, on ne sait par quel miracle, de la lagune mouvante, un petit village qui s’appelle les Saintes-Maries-de-la-Mer !

Sur cette greve de la Camargue, l’histoire ou la légende – c’est souvent la meme chose – nous apprend que la troupe tres sainte des Maries fut jetée par la tempete. Les gentils les avaient chassées d’Antioche, embarquées, vouées a l’infortune des flots. C’étaient les femmes qui avaient pleuré Jésus, les parentes du Christ qui avaient gémi au pied de la croix, et le Golgotha était encore plein de leur douleur.

Marie Jacobé et Marie Salomé habiterent donc ce lieu, et avec elles leur servante qu’elles avaient amenée de Judée et qui s’appelait Sarah, celle qui devait devenir la patronne des bohémiens. Un autel leur fut dressé dans ce désert, et a cause de cet autel, il arrive que ces mornes solitudes sont parfois étrangement peuplées.

Ainsi, en ce jour ou le doux soleil de mai dore les sables et se reflete au miroir des étangs argentés, regardez !

Voici, sur les routes qui viennent de tous les points de l’horizon, une étrange et innombrable procession de véhicules bizarres, de pataches préhistoriques, de roulottes de toutes nuances, de toutes formes, de toutes dimensions, entourés d’un peuple poussiéreux, coloré, de nomades, de bohémiens, de tziganes accourus de toutes les directions, parlant toutes les langues, tous les patois, tous les charabias, qui a pied, qui a cheval ; et tout cela se meut, s’allonge, s’arrete, repart a nouveau le long des routes, dans un ordre relatif, mais dans un grouillement étonnant de splendeur et d’ignominie, d’ombre et de lumiere. Gitanes d’Espagne, gypsies d’Angleterre, zingaris d’Italie, zigenner d’Allemagne, ciganos de Portugal ; tous les types et tous les métiers de la route, tous nos bohémiens chaudronniers, vanniers, musiciens, maquignons, marchands de bonne aventure, maraudeurs et tire-laine, tous les romanichelsde la terre, les romichals, les cigains, comme ils disent, sont la représentés : les uns beaux comme des demi-dieux ; les autres dégénérés, monstrueux, tirant des bénéfices quotidiens de leurs anomalies physiques ; des jeunes femmes aux yeux de cigale, rayonnantes de toute la beauté orientale, au teint doré par les soleils d’Asie ; de vieilles sorcieres au menton de galoche, tireuses de cartes, habituées du sabbat, magiciennes qui ont recueilli toute la laideur, toute la vieillesse, toute la saleté humaines, et en tete desquelles, accroupie en silence sur le siege de sa hideuse baraque roulante, derriere une boiteuse haridelle, Giska, « la paysanne de la Foret-Noire », allonge son profil d’enfer…

Mais que se passe-t-il tout a coup ? Pourquoi cet arret brusque de toutes les colonnes en mouvement ? Pourquoi ces bras en l’air ? Ces cris, ces clameurs sauvages et suraigus ? Pourquoi ces cavaliers se dressent-ils sur leurs étriers, avec des gestes de fous sous les cieux embrasés ?

C’est que la-bas, tout a l’horizon, le peuple des nomades a enfin aperçu, debout sur les eaux, la basilique sacrée, l’église des Saintes-Maries-de-la-Mer, temple saint de la légende, la maison de sainte Sarah, vieille de plus de mille années, et qui, toute droite encore, les regarde venir, eux, ses enfants chéris, les fils de la Poussiere, les maîtres de la Route… Et les clameurs redoublent ! Hosannah ! Sarah ! Sarah ! Sarah ! Sarah ! la mere des bohémiens ! Elle les attend tous, la-bas, dans la crypte profonde… la sainte d’entre les saintes, celle que tous les délégués de tous les bohémiens de la terre viennent visiter et prier, celle qui tous les cinq ans leur donne un roi, le grand chef de la Terre en marche, le grand Coesre ! Celui qui porte le fouet en sautoir et qui flagellera le monde !

Les troupes exaltées se sont remises en route. On excite les chevaux fourbus, les cavaliers bondissent, le peuple en haillons des femmes et des enfants court dans la poussiere, et toutes les mains sont tendues vers l’apparition… la-bas…

Des étrangers, attirés par la curiosité de ce spectacle, sont venus pour assister aux fetes et sont allés aux portes du village, au-devant des nomades. Au premier rang de ces étrangers, se tient un homme d’un certain âge, que quelques bohémiens saluent au passage, de son nom : M. Baptiste.

C’est une figure bien simple et bien triste que celle de ce M. Baptiste. Oh ! il est connu aux Saintes-Maries-de-la-Mer. Depuis des années il revient toujours au moment des fetes, et il ne faut pas croire que ce soit uniquement par curiosité. Il y trouve son intéret. C’est lui qui, a ces dates fixes, raccommode toute l’horlogerie des romanichels. Ceux qui ont des montres qui ne marchent plus attendent d’etre arrivés aux Saintes-Maries-de-la-Mer pour les confier a M. Baptiste, qui est un habile homme. Du reste, quand on le regarde, on devine bien au premier coup d’oil a qui on a affaire. Il n’y a qu’un horloger pour porter cette espece de blouse noire-la, et fixer toutes choses de si pres, avec ce mouvement de myope et aussi cette attention soutenue et tout a coup immobile. Quand il observe les gens, ses petits yeux tristes et inquiets semblent s’approcher des visages pour les fouiller ride a ride et y découvrir quelque chose qui s’y cache, comme lorsqu’il fouille piece a piece dans ses rouages pour y trouver « ce qui fait que ça ne marche pas ». Et certainement il y a quelque chose qui ne va pas suivant les désirs de M. Baptiste, car le voila bien nerveux au fur et a mesure que les groupes défilent.

La muette et inquiete investigation a laquelle se livre M. Baptiste ne l’empeche pas de traîner derriere lui, par la main, comme s’il avait peur qu’il ne s’échappât, un bien étrange et long, bien long jeune homme, dont les habits étriqués (un complet jaquette a carreaux, tout neuf) le vetent trop court, dont le pantalon s’arrete haut au-dessus des chevilles. La tete de ce jeune homme, qui offre un curieux mélange de naiveté et de malice, le tout fort emmelé de cheveux filasse, se balance avec candeur au-dessus du commun des mortels. Ce jeune homme est certainement l’un des plus longs et des plus secs jeunes hommes connus ; il se laisse docilement conduire par M. Baptiste. Il semble prendre plaisir a tout et meme a des riens du tout.

Ainsi, il s’est penché tout a l’heure, avec ravissement, sur trois culs-de-jatte qui passaient et il a paru enchanté de pouvoir étudier de si pres leur structure avortée. Une femme a barbe avait excité ensuite son intéret. Mais en cette minute agréable ou son maître le traite, sans qu’il sache absolument pourquoi, de gibier de potence, toute son attention est retenue par l’apparition assez lointaine encore, tout a fait en bordure de la caravane, d’un petit point qui marche. Oh ! c’est épais comme une mouche. Et puis cela grossit naturellement, mais, chose extremement curieuse, cela grossit surtout en largeur.

Et c’est arrivé a quelques pas de Jeannot, ça ne mesure guere, des pieds a la tete qui est énorme, plus de soixante-deux centimetres ; mais ça s’étale d’une jambe a l’autre d’une façon étonnante ; le buste tout court est plus large que haut, et les épaules s’allongent horizontalement, pour laisser pendre, a angles droits, deux bras dont les petits poings balayent la terre avec nonchalance.

– Bonjour, monsieur Magnus ! fait Jeannot, en soulevant timidement sa petite casquette. Me reconnaissez-vous ?

– Si je vous reconnais, mon petit Jeannot ! répond le phénomene avec une belle et puissante voix de basse. Si je vous reconnais ! Vous n’avez pas beaucoup changé !

Et il lui tend la main. Jeannot, qui a une main libre, en profite pour serrer l’une des mains de M. Magnus avec émotion. Et pendant que M. Magnus et Jeannot se serrent ainsi la main… il y a encore deux petits poings qui appartiennent a M. Magnus et qui continuent de balayer la terre avec nonchalance… Car M. Magnus a trois bras mais ce troisieme bras, M. Magnus ne le montre que dans les grandes circonstances, pour vingt-cinq centimes les jours de représentation, et pour rien quand il rencontre un véritable ami ! Dans ce dernier cas, c’est avec la troisieme main « qu’il la lui serre ».

A l’ordinaire, le troisieme bras, qui prend son origine par derriere l’omoplate gauche, se dissimule sous le vetement, la main passée dans le gilet, selon le geste cher au grand Napoléon. M. Magnus est bien connu du monde entier sous le nom du Nain parallélépipede a cinq pattes. Il est illustre. Jeannot est tout rouge du bonheur d’avoir été reconnu par cette illustration.

Il balbutie :

– Hélas ! non, monsieur Magnus, je n’ai pas beaucoup changé depuis cinq ans. Je n’ai réussi a grandir que de cinq centimetres, ce qui ne fait qu’un centimetre par an et qui me donne en tout deux metres trente-deux.

– Ça n’est déja pas mal, répliqua M. Magnus d’un ton consolateur. J’espere qu’on se reverra.

– Oh ! oui, monsieur Magnus !

Le nain salue M. Baptiste de l’une de ses mains gauches, et continue son chemin.

Jeannot soupire :

– Je n’étais pas fait pour etre horloger…

Quant a M. Baptiste, il n’a preté aucune attention a la scene de Jeannot et de Magnus. Son regard ne s’est éclairé un peu qu’en apercevant la roulotte de l’antique Giska, la paysanne de la Foret Noire. La sorciere, de son côté, a aperçu M. Baptiste et a remué son menton d’une certaine façon qui a paru satisfaire l’horloger. Et M. Baptiste traînant toujours Jeannot par la main, s’est mis a suivre la roulotte. A ce moment, les cris redoublent en tete de la caravane. Cela vient de la place de l’Église. Chacun s’y précipite, s’y entasse, s’y étouffe. Le peuple des nomades a enfin atteint le seuil, la Pierre Promise.

Une grande joie est répandue sur tous les visages. Ils sont arrivés. Demain, on leur ouvrira les portes du sanctuaire, et tous, ils oublient les chemins parcourus, tous les romani, meme ceux qui sont venus de tres loin et qui traînent a leurs souliers d’osier la poudre des deux mondes… Ceux qui ont accompli les premiers rites, les premieres prieres, accompagnées de signes incompréhensibles aux profanes, font place a d’autres, et s’en vont procéder a leur hâtive installation en attendant les cérémonies du lendemain[3]. Des tentes se dressent partout, sur les places, sur la plage, dans la plaine.

Des forains dressent déja leurs baraques pour les fetes qui suivent les cérémonies religieuses et l’élection du roi. Des feux s’allument, ça et la, sous les chaudrons pendus a trois bâtons en faisceau, et qui contiennent la soupe du soir. De la marmaille demi-nue souffle sur les charbons ardents, tandis que les premiers des tribus se réunissent au bord de la mer, s’accroupissent en cercle et parlementent déja autour de l’événement attendu…

… attendu depuis cinq ans…

… Car depuis cinq ans les romichals n’ont point de chef. Un signe mystérieux venu d’en haut leur a ordonné d’attendre. Et toutes les bandes accourues, il y a cinq ans aux Saintes-Maries-de-la-Mer s’en étaient retournées et s’étaient dispersées aux quatre coins du monde sans le mot d’ordre supreme qui fait les cigains joyeux et pleins d’espoir.

Qui donc leur aurait donné alors le mot sacré, puisque leur grand coesre, le dernier élu de sa race, était mort, disait-on, assassiné, et qu’ils avaient reçu l’ordre de sainte Sarah d’attendre pendant cinq ans un nouveau maître ? Hélas ! hélas ! l’insigne du commandement, le fouet du grand-coesre avait été laissé a la garde des Saintes-Maries, sur la pierre du tombeau de sainte Sarah, au fond de la crypte sacrée. Mais aujourd’hui, l’heure est venue ! L’heure ou la main du maître inconnu va saisir le fouet aux acclamations de son peuple et en faire cingler la meche déchirante.

Autour des chefs des tribus assemblées, sur la plage, on fait un large cercle de mystere et de silence. Les étrangers n’ont point le droit de savoir ce qui se dit la-bas… Il y en a de ces étrangers, foi de tziganes !… qui voudraient en savoir plus long que les tziganes eux-memes qui, eux-memes, ne sauront rien avant que les délégués de tous les romanis de la terre soient sortis de la crypte mystérieuse ou ils s’enfermeront pendant trois jours. Que se passe-t-il pendant ces trois jours-la ? Quand ils se seront glissés par la petite porte, quasi dérobée, derriere l’église, dans le vaste souterrain habité par le souffle de sainte Sarah, a quelles pratiques millénaires se livreront-ils ? Les gens du pays racontent qu’hommes et femmes vivent la dans une terrible promiscuité et qu’il se passe dans cet antre des choses tellement effrayantes que la terre gémit comme une femme enceinte et que les pierres de l’église en tremblent jusqu’au troisieme dimanche. Oui, pendant trois jours, les cigains ne voient pas la lumiere du soleil, et nul ne communique avec eux.

Quels rites bizarres et prodigieux célebrent-ils au milieu de la fournaise des cierges embrasés ? Quelles paroles de mystere et de cabale sont échangées par les chefs ? Quels signes sacrés, venus a travers les âges, dessine-t-on sur les murs ? Quelle écriture de ténebres, quel mot de lumiere relie soudain les descendants de cette race magnifique et maudite qui prétend savoir l’avenir du monde ?

– Oh ! mon Dieu ! gémit Petit-Jeannot dont la main était toujours retenue dans la solide main de M. Baptiste. C’est moi qui voudrais les voir les mysteres de la Crypte !

Mais M. Baptiste, toujours préoccupé, n’entendait pas Petit-Jeannot. La nuit venait. Il regagna avec son apprenti la vieille masure délabrée et abandonnée qu’il louait toujours a l’extrémité du village, du côté opposé a celui ou étaient campés les romanichels et sur le bord meme du rivage de la mer. Comme il y arrivait, il trouva debout, devant sa porte, un homme aux vetements en lambeaux et qui portait sur ses épaules un gros bissac. L’homme était couvert de sueur et de poussiere. A l’approche de M. Baptiste, il dit en soulevant un feutre lamentable :

– L’heure rouge approche !

M. Baptiste laissa échapper aussitôt un gros soupir, et Petit-Jeannot vit bien que tout le souci dont son front était chargé depuis deux jours avait disparu du coup. Alors il en fut intrigué et regarda de plus pres l’homme au bissac. Il ne lui trouva pas l’air « catholique », mais plutôt une drôle de tete de Turc. « C’est une espece de mécréant ! » se dit Petit-Jeannot. L’homme entra dans la maison sur un signe de M. Baptiste.

M. Baptiste s’était enfermé avec l’homme dans une petite piece, laissant Jeannot au milieu de toute l’horlogerie, dont la premiere salle était encombrée. Le jeune homme était fort curieux de sa nature, et, comme aussi il était fort grand, il n’eut meme pas a monter sur un escabeau pour apercevoir par le truchement d’une petite lucarne intérieure ce qui se passait de l’autre côté du mur. Il ne fut pas peu stupéfait d’apercevoir « l’espece de mendiant » prosterné devant son maître et lui embrassant les genoux. M. Baptiste le releva avec une grande émotion apparente et lui adressa quelques paroles que Petit-Jeannot n’entendit point, mais qui lui semblerent faire une grande impression sur l’étranger. Celui-ci leva les yeux au ciel, puis se prit a faire un long récit que M. Baptiste écoutait dans le plus parfait silence.

L’horloger s’était assis, les coudes a une petite table, et s’était mis la tete entre les mains. Quand « le mendiant » eut fini de parler, M. Baptiste releva la tete et Petit-Jeannot vit qu’il avait les yeux pleins de larmes ; tout en pleurant, il tendit les mains vers le bissac de l’étrange voyageur, et, s’en étant emparé, en vida le contenu sur la table. Il n’y avait la que des papiers qui devaient etre fort précieux a en considérer les magnifiques cachets de cire qui les scellaient pour la plupart. M. Baptiste se leva, embrassa « le mendiant », et Petit-Jeannot n’eut que le temps de regagner sa place. Son maître conduisait déja son visiteur au seuil de sa demeure. Puis, sans preter aucune attention a son apprenti, M. Baptiste retourna s’enfermer dans la petite piece.

Jeannot, s’étant assuré que son maître était tres occupé a dépouiller le volumineux et mystérieux dossier qu’on venait de lui apporter, sortit doucement de la maison et descendit sur la greve, il s’assit sur un tertre, et, dans la nuit commençante, se prit a rever. Et il était parti, ma foi, pour des pensées si vagues et si lointaines, qu’il ne prit point garde a quelques ursari(dompteurs d’ours) qui passerent en traînant leurs betes velues aux ombres dandinantes. Autour de lui, la nuit se peuplait de silhouettes fantasques, grotesques ou monstrueuses. Une sorte de gigantesque araignée de mer sortit de l’ombre et gravit en rampant la rampe sablonneuse sur laquelle Jeannot était assis. Elle marchait dans un tel silence qu’on ne l’entendait point se déplacer. Ses cinq pattes supportaient une carcasse étrange et quadrangulaire.

L’araignée fut bientôt tout pres de Jeannot qui n’avait pas fait un mouvement. Et de dessous la carcasse sortit une tete énorme et barbue et tout a fait phénoménale pour une araignée de mer, car on n’ignore pas que les araignées de mer, si grosses soient-elles, n’ont point de tete. Or celle-ci avait donc une tete dont les yeux tout ronds brillaient comme de l’acier. La tete s’allongea, se dressa devant Jeannot immobile, comme si elle allait le dévorer, et tout a coup s’en vint reposer tranquillement sur ses genoux.

– Oh ! fit Jeannot, qui fut surpris une seconde… Vous m’avez fait peur, monsieur Magnus !

– Pourquoi es-tu triste, Jeannot ?

– Parce que je ne suis point fait pour etre horloger.

– Et pour quelle chose es-tu né, Jeannot ?

– Pour etre phénomene, monsieur Magnus : j’ai deux metres trente-deux. Je suis si maigre que je peux me cacher dans un tuyau de poele ; je suis tout naturellement disloqué ; je cours comme un lievre, et je me suis appris a remuer les oreilles comme un lapin.

– Il faut le dire a tes parents, Jeannot.

– Ah ! je leur ai déja dit. Mais ils veulent que je sois horloger. Ils m’ont mis en apprentissage chez M. Baptiste, qui est tres bon pour moi, mais qui ne me laisse aucune liberté. Il craint toujours que je ne me sauve et que je ne l’abandonne pour suivre les bohémiens.

– Comment connais-tu le romani ? Qui t’a appris cette langue ?

– Eh ! j’avais cinq ans quand j’ai été volé, mon bon monsieur Magnus.

– Les bohémiens t’ont volé a tes parents ?

– Non, ce sont mes parents qui m’ont volé a des bohémiens !

– Oh ! fit M. Magnus, ça, c’est grave ! Mais ton pere et ta mere, c’est pas ton pere et ta mere ?

– Mais non. Moi, je ne leur suis rien a ces gens-la. Ils m’ont volé dans une foire, parce qu’ils avaient envie d’un gosse, et que je leur avais plu, sans doute par ma gentillesse ; et puis ils m’ont adopté. Et depuis ce temps-la, ça n’a été que des embetements ! Il a fallu aller a l’école, et puis ç’a été l’horlogerie… Ils m’ont fait aussi enfermer dans une maison de correction parce que je courais toujours apres les roulottes, et que je ne voulais plus rentrer chez nous. Mais ils n’ont pas pu me garder dans la maison de correction.

– Pourquoi ?

– Parce que je m’en échappais toujours. Moi, je glisse partout comme un serpent.

– C’est vrai que tu peux te cacher dans un tuyau de poele ?

– Pourvu qu’il soit long… Mais il n’a pas besoin d’etre tout droit ; il peut etre replié comme on veut, je me replie comme lui.

– C’est bien ! Pourquoi restes-tu alors chez l’horloger ?

– Je l’aime bien. C’est un homme qu’a un gros chagrin qu’on ne sait pas lequel et puis il m’a dit qu’il était l’horloger des bohémiens, et il a besoin de moi a cause de la langue romani. Ça m’a fait prendre patience… Mais j’en peux plus !

– Qu’est-ce que tu vas faire ?

– Je voudrais descendre dans la crypte, comme un vrai romani, et y voir les mysteres…

– Si tu fais ça, tu te feras tuer.

– Non, car je suis un romani et votre roi sera mon roi. Vous qui savez tant de choses, monsieur Magnus, savez-vous pourquoi on est resté cinq ans sans roi ?

– Les anciens disent que sainte Sarah a laissé grandir le dernier descendant du dernier Grand Coesre qui a été assassiné et qui sera vengé : il s’agit d’un jeune homme qui, paraît-il, s’appelle Rynaldo… On en parlait beaucoup hier soir dans les conseils des tribus…

– C’est lui qui sera nommé grand coesre ?

– Si Sarah le veut…

– Moi, je veux le voir ! Je veux etre la quand il viendra dans la crypte…

– Il ne suffit pas d’etre romani pour assister aux mysteres du grand-coesre… Tu pourras adorer sainte Sarah, mais tu ne pourras pas assister aux mysteres du grand coesre… On te fera sortir…

– Et vous, monsieur Magnus, vous y assistez ?

– Mais oui !

– Qu’est-ce qu’il faut pour ça ?

– Il faut une montre comme ça !

Et M. Magnus, cessant de faire l’araignée de mer, se releva tout droit sur ses deux jambes ; il apparut en une pose convenable, c’est-a-dire en nain parallélépipede a cinq pattes. De sa deuxieme main gauche, il alla fouiller dans la poche de son gilet et exhiba une montre a Petit-Jeannot. L’apprenti horloger ne put retenir une exclamation.

– Oh ! fit-il, j’en ai vu des montres comme ça ! Je sais ce qu’il y a d’écrit dessus… Et bien qu’il fasse noir comme dans un four, je vais vous en dire l’inscription :

A deux heures

Et quart

Comme a toute heure

Que Jésus

Soit dans ton cour !

Le nain sursauta sur ses pattes de derriere.

– Ou as-tu vu de ces montres-la, Petit-Jeannot ?

– Chez M. Baptiste. A un moment, il y en avait tout plein une salle, sur tous les murs. Elles sonnent toutes midi a deux heures et quart, n’est-ce pas ?

– On ne peut rien te cacher, Jeannot.

– Non, rien. Ainsi M. Baptiste a voulu me cacher qu’il avait des montres comme ça ; mais moi, j’ai fini par me faufiler dans le cabinet noir ou il les avait pendues.

– Et il n’en a rien su ?

– Ma foi, non !

– Tant mieux pour toi, Jeannot… Et il y a longtemps que tu as vu ces montres-la ?

– Cinq années passées, au moins, avant que je vienne ici pour la premiere fois, ou j’ai fait votre connaissance.

– C’est donc ça, reprit Magnus pensif, en se grattant le menton de ses trois index, c’est donc ça que M. Baptiste est l’horloger des fils de la femme ?[4]

– Qu’est-ce que vous me conseillez de faire, monsieur Magnus ?

– Moi, je te conseille d’aller te coucher… Ah ! encore un mot, Petit-Jeannot… Si, par hasard, tu avais envie de raconter a un autre qu’a moi l’histoire des montres… eh bien, un conseil… Tais-toi ! Adieu, Jeannot !


Chapitre 2 AU FOND DE LA CRYPTE

C’est une vieille basilique que cette maison des Saintes-Maries-et-Sarah au bord de la mer. Il n’y a pas deux églises pareilles au monde. C’est une église et c’est un château-fort… Elle est la maison de la priere, et cependant ses tours, ses créneaux, son chemin de ronde, ses mâchicoulis semblent faits pour la bataille, et son abside supérieure est un donjon formidable qui a pu repousser l’assaut des Sarrasins. Les fetes s’étaient déroulées comme a l’ordinaire. Le 24 mai, a dix heures du matin, il y avait eu messe chantée : a quatre heures du soir, apres vepres, descente et exposition des reliques, qui avait donné lieu, comme toujours, a de curieuses scenes de mysticisme ; a neuf heures, prédication ; a minuit, chemin de croix et rosaire. Le 25, messes et communions a partir de trois heures du matin ; a dix heures, grand-messe suivie de la procession sur la plage, et la mer avait été bénie… A quatre heures, vepres, a l’issue desquelles on avait remonté les châsses des Maries dans le sanctuaire, au milieu des transports d’une foule en délire.

Enfin, le tour était venu de feter plus particulierement la servante, celle pour qui tout ce peuple vagabond s’était déplacé. Alors, pendant que les cérémonies religieuses se continuaient par des fetes profanes, la petite porte basse ouvrant sur la crypte souterraine avait laissé passer le flot mystérieux des délégués romanis, hommes et femmes, jeunes et vieux, riches et pauvres, depuis les haillons jusqu’aux plus somptueux costumes tziganes gansés d’or. Et l’on avait commencé entre soi d’adorer, d’exalter sainte Sarah, en l’honneur de laquelle on avait allumé un foyer prodigieux de cierges, dont le moindre coutait au moins cinquante francs.

Comment Petit-Jeannot était-il parvenu a se glisser dans cette foule fanatique ?

Il avait été certainement servi par la connaissance qu’il avait de la langue romani et des mours des bohémiens. Et puis il avait eu une imagination que nous connaîtrons bientôt, de laquelle du reste devaient résulter pour lui les plus graves conséquences.

Il était donc entré, et oubliant sa longueur, il essayait de se faire le plus petit, au milieu de cette tourbe déja chantante et ululante dans l’embrasement des cierges. Caché derriere un pilier, s’efforçant de faire corps avec lui, il regardait avec des yeux de stupéfaction et d’effroi les manifestations subites d’une idolâtrie a laquelle les cérémonies précédentes, en dépit de l’enthousiasme qui y avait présidé, ne l’avaient que peu préparé.

A cause de ce mélange d’ombres et de flammes, de cette alternance de ténebres et de clartés, de ce grouillement fantomatique de démons qui tantôt apparaissaient comme des figures en feu, et tantôt s’éteignaient comme si on avait soufflé dessus, il put se croire descendu dans un coin de l’enfer. D’abord, tout sembla tourner autour de lui. Il percevait peu de détails ; tout cela semblait etre les figures, les tetes, les bras, les gestes, les haillons d’une meme masse en délire qui s’étirait, se rétrécissait, se rallongeait, s’agitait, commandée par une seule âme damnée ; et de cette masse montait une odeur a laquelle la senteur des cierges et celle des encens et certains autres parfums d’Arabie se melerent pour prendre Petit-Jeannot a la gorge et le faire défaillir.

Il eut honte de lui-meme. N’était-il donc pas un vrai romani ? Déja il distingue mieux ce qui se passe ; il perçoit des sons tout particuliers au-dessous et au-dessus de la grande litanie énervante composée uniquement avec le nom de Sarah. « Ah ! Sarah ! Ah ! Ah ! Ah ! Sarah ! Sarah ! Sarah ! Sarah ! Ah ! Ah ! Ah ! ahahsarah ! » Ce sont des sons de crânes sur les dalles, des bruits terribles de fronts sur le pavé d’airain… Comment, comment ces fronts n’éclatent-ils pas comme des noix ? Et puis voila, autour des cierges, des cris plus aigus de femmes pâmées qui écartent les bras comme si on les clouait en croix… Elles tournent, tournent, tournent, les cheveux dénoués, la gorge sifflante, et puis elles s’abattent dans une crise affreuse… Et on les emporte jusqu’au fond ténébreux de la crypte, pendant que d’autres les remplacent et que la litanie continue : « Sarah ! Sarah ! Sarah ! Sarahahah ! Sarah ! Sarah ! »

Depuis combien de temps cette scene dure-t-elle ? Jeannot pourrait-il le dire ? Non, car il est comme enivré et sa bouche entrouverte chantonne déja : « Sarah ! Sarah ! Ah ! Ah ! Ah ! » Et meme les mouvements de la danse commencent a le faire danser… Autour de l’autel ou brulent les cierges, filles, femmes, estropiés se trémoussent a l’envi les uns et les autres. On se cambre, on se tord, on s’agite en mille façons extravagantes… Et Petit-Jeannot va se tordre lui aussi, quand une main tout a coup le saisit, puis une autre, puis une autre, le tirant par en bas… Il se penche. Qu’est-ce qui l’agrippe ainsi ? Ah ! ce sont les trois bonnes mains amies de ce cher M. Magnus. Et il se laisse conduire.

– Viens ! dit M. Magnus. Laissons ces fous. Nous allons nous asseoir a côté des aurari[5], des chaudronniers et des lingurari[6]. Ce sont des gens sérieux qui laissent crier tous les liaessi[7]. Et tu feras comme moi, et tu ne te laisseras pas émouvoir… Comment as-tu pu passer inaperçu avec ta taille, avec ton petit complet de magasin de nouveautés ?

– Bah ! fait Petit-Jeannot, je ne me suis point caché.

Et il exhibe a M. Magnus une montre qu’il a tirée de son gousset.

– Oh ! tu m’en diras tant ! fait M. Magnus. Mais prends garde ! ces petites affaires-la, ça brule !

Petit-Jeannot serre sa montre et demande :

– Est-ce qu’on ne va pas bientôt élire le grand-coesre ?

– Attends un peu, répond le nain. Avant, on va tuer les deux petits enfants.

– Comment ! on va tuer deux petits enfants ?

– Oh ! fait M. Magnus avec une moue méprisante, ce sont deux petits enfants de gadschi[8].

– C’est abominable ! Je ne veux pas voir une chose pareille !

– Chut ! Tu vas te faire écharper. C’est un sacrifice que nous faisons a sainte Sarah pour qu’elle nous donne le Coesre vengeur.

– Vrai ? Ce sont deux petits enfants que l’on a volés ? interrogea en tremblant le pusillanime Jeannot.

– Non ! On les a achetés a leurs peres et a leurs meres. Oh ! ils sont bien a nous. Nous les avons achetés avec notre argent[9]. Jamais on n’aurait pu offrir a sainte Sarah un enfant qu’on aurait volé. Je croyais que tu savais cela, Petit-Jeannot. Ces enfants-la, ils sont a nous et bons pour le sacrifice comme Isaac était a Jacob !

– Monsieur Magnus, je veux m’en aller !

Ils étaient arrivés dans un des coins les plus profonds de la crypte ; et la, Petit-Jeannot, dont les yeux commençaient a se faire a l’obscurité, distingua un grand nombre d’ombres assises et qui ne remuaient, ni ne parlaient, ni ne chantaient.

– Tu peux t’asseoir ici, avec nous, Petit-Jeannot. Tu es de la confrérie.

– Qu’est-ce que c’est que ces gens-la ?

Et comme pour corroborer le dire de M. Magnus, dans le meme moment, toutes les Heures, dans leurs poches, se mirent a sonner douze coups.

Puis il y eut un grand éclat de voix qui fit se retourner Petit-Jeannot. La-bas, devant l’autel improvisé ou brulaient les cierges, des flammes vertes venaient de s’allumer ; une épaisse fumée odoriférante montait et dans ce nuage diabolique apparaissait, debout sur le trépied de bois de coudrier, Giska, les bras en l’air, brandissant d’une main un fouet court au manche de cuivre et a la longue laniere, et de l’autre un large poignard, cependant qu’autour d’elle les danses avaient cessé et que s’élevait sous les voutes profondes et sonores le terrible chant de « Pharaon » entonné par le chour des Lautari, le chant de « Pharaon », le plus vieux chant de la race que seuls les initiés aux grands mysteres peuvent comprendre, et que Petit-Jeannot ne comprenait pas !

Mais Petit-Jeannot, s’il ne comprenait pas, voyait. Il voyait le poignard de Giska dessiner une croix au-dessus d’un petit autel de pierre, et sur cette pierre il y avait deux petits enfants, beaux comme des anges, étendus tout nus et qui pleuraient au milieu de ce peuple de démons. Alors Petit-Jeannot commença de regretter sincerement l’horlogerie, et il n’y eut pas trop des trois bras accueillants de M. Magnus pour le soutenir.

Tout a coup le chant du « Pharaon » cesse, et Giska commence une étrange psalmodie que toute l’assemblée répete en chour, et ce chant est le plus lugubre de tous ceux qui se sont fait entendre depuis le commencement des cérémonies. Elle appelle la bénédiction de sainte Sarah sur le grand Ouvre entrepris par le peuple nomade cigain, et pour que la sainte soit a jamais liée avec son peuple, Giska lui annonce que ce peuple lui offre le sang tout chaud de deux petites filles de gadschi, que l’on a payées tres cher et que l’on va tuer comme de jeunes biches, selon la loi du Tigre et de l’Euphrate et malgré la loi des gadschi.

– Alors, annonce Giska, le peuple verra enfin arriver le Coesre vengeur, le Dieu doré, que sainte Sarah lui a promis, et qui doit venir avec ses cheveux d’amour et sa taille de fille a marier et ses petits poings d’enfant qui saisiront le fouet retentissant !

En entendant ces derniers mots, il y eut tout pres de Giska, devant l’autel de pierre, de sourdes exclamations, puis des protestations.

– Un enfant ! Nous ne voulons pas d’un enfant pour grand-coesre ! Giska ne sait plus ce qu’elle dit ! Notre vieille sorciere est folle !

D’autres voix criaient :

– Elle parle du jeune Rynaldo ! Il ne saurait meme pas tenir le fouet ! Il n’est encore bon qu’a le recevoir !

– Du jeune Rynaldo ou de tout autre ! Sainte Sarah seule sait de qui je parle ! fit la voix de Giska. Taisez-vous, maudits, quand sainte Sarah parle par ma bouche !

– Qu’elle parle ! Qu’elle parle ! cria-t-on du fond de la crypte.

Alors la voix de Giska domina tous les bruits, meme les propos et les rires impuissants des concurrents. Ces concurrents étaient Balthazar de Croatie, Routchouk le Valaque, Hedjaz du grand désert de la mer Rouge, et Attila le Dace. Ils étaient noirs comme des corbeaux et se gaussaient de la prophétie qui annonçait que le Fouet tomberait dans la main d’un éphebe doré. Eux, ils étaient forts comme des brigands. On verrait. Depuis cinq ans, ils étaient candidats. Sainte Sarah connaissait les siens. Mais Giska redresse son vieux col étique. Elle pousse un grand cri sauvage en agitant le fouet et le poignard. Elle est inspirée. Ses yeux flambent. Sa bouche écume : ce n’est plus la sorciere, c’est la prophétesse.

– Je le vois ! Je le vois ! le petit Dieu doré ! Sainte Sarah l’a fait grandir en force et en sagesse ! Le voila ! Le voila avec ses longs cheveux blonds qui descendent jusqu’a ses talons et ses si grands yeux de nuit noire ! Il a un visage de rose et de lys ! Il a de petites mains et de petits pieds, mais malheur a ceux qui en approcheront ! C’est un vrai cigain de la vraie race. Il sait mentir, comme vous ne le saurez jamais, et renier et tromper comme saint Pierre lui-meme… Et quand il lave ses mains dans le Danube, l’eau devient toute rouge de l’occident a l’orient… C’est Jésus, la Sainte Vierge et sainte Sarah qui l’ont fait et qui nous l’envoient sur un grand cheval blanc, dont j’entends sonner les quatre sabots d’or ! Mais pour qu’il arrive, il faut que le sang des gadschi coule !

Toute l’assemblée répond :

– Il faut que le sang des gadschi coule !

Giska, plus fort :

– Il faut que le sang des gadschi coule ! pour que Réginald soit vengé !

Et toute la foule, avec des voix terribles :

– Il faut que le sang des gadschi coule ! pour que Réginald soit vengé !

Les flammes vertes ont pris une ampleur démesurée ; elles lechent les voutes, elles enveloppent Giska de leur rayonnement macabre et tout a coup, agitant son poignard, la sorciere saute de son trépied.

– Entendez-vous gémir la terre ? hurle-t-elle. Écoutez ! Écoutez le sol qui tremble sous les quatre sabots d’or ? Le voila ! Il arrive ! Il est a nous, le Dieu vengeur ! Qu’il vienne donc, et qu’il se lave les mains dans le sang chaud des gadschi !

Et elle va frapper les deux innocentes victimes, quand soudain son bras meurtrier reste suspendu… Car c’est vrai que le sol tremble et que la terre est déchirée… Et le tonnerre n’entre point avec plus d’éclat dans le temple pour foudroyer l’impie que ne se précipite dans la crypte cette jeune amazone, enveloppée du masque d’or de ses cheveux flottants, vetue de la longue robe rouge qui traîne comme une flamme sur la croupe fumante de son blanc coursier.

Par ou sont-ils entrés tous deux ? Ont-ils défoncé la porte ? Ont-ils percé les murs ? Sont-ils surgis de la terre profonde ? Ils ont traversé les flammes vertes et les ont courbées sous eux comme ferait le vent de la tempete, et ils ont bondi jusqu’a la prophétesse qui est maintenant désarmée, les mains nues… Le poignard a été rejeté dans la nuit et tout a coup le fouet, le fouet sacré s’est fait entendre ! Il a claqué éperdument sous les voutes sonores…

Et il est dans le poing, dans le petit poing de l’amazone a la robe de flamme, aux bottes jaunes et aux cheveux de soleil ! Il claque au poing du Dieu doré, le fouet du grand-coesre ! Et ce petit Dieu est une déesse… une enfant… et sous le rayonnement extraordinaire de sa chevelure d’or on aperçoit sur son beau front courroucé… une meche blanche !

Quel silence maintenant sous les arches souterraines de l’antique basilique ! Eh quoi ! c’est cela que sainte Sarah leur envoie… cet etre frele… cette belle enfant impétueuse, dont toute l’audace ne tiendrait pas une seconde devant le danger, surgi en travers de sa course ! Devant cette jeunesse et tant de faiblesse apparente, l’assemblée, un moment surprise par l’arrivée foudroyante de l’amazone, reprend conscience d’elle-meme, regarde, juge, et, stupéfaite, attend qu’on lui explique cette énigme.

– Qui es-tu ? demande Giska, toi qui rejettes le glaive et t’empares du fouet.

– Je suis la maîtresse de la Bonne Aventure… répond la belle enfant d’une voix mélodieuse.

– Qui t’a dit de venir ici ?

– Le Maître de l’heure !

– Et qui a commandé au Maître de l’heure de t’envoyer ici ?

– Sainte Sarah !

Des murmures montent des coins les plus obscurs et les plus profonds de la crypte. Giska ordonne d’un signe que l’on se taise, et l’ordre et le silence, en un instant, sont rétablis. Mais l’assemblée certainement, est frémissante d’entendre d’aussi énormes paroles dans une aussi petite bouche. Giska demande :

– Qu’est-ce que tu nous apportes ?

– L’Heure Rouge !

– Ou la portes-tu ?

– Sur mon cour !

Des cris amis éclatent :

– Elle répond bien !

– Chut ! fait Giska. Que viens-tu faire ?

– Vous venger.

– Et que demandes-tu pour cela ?

– Votre obéissance.

A ce mot, nouvelles rumeurs. Giska étend le bras ; elle proclame :

– Jamais le peuple cigain n’a obéi a un autre qu’a son Grand-Coesre.

– Je suis votre Grand-Coesre.

Alors il y a des gloussements, des rires, des moqueries. Ce n’est plus de l’indignation. On s’amuse.

– Tu dis que tu es notre Grand-Coesre, reprend Giska, mais tu ne le prouves pas.

– Je le prouve, puisque c’est moi qui ai le Fouet sacré.

– Tu me l’as pris.

– Je ne le rendrai pas.

– On te le reprendra.

– Non !

Et l’amazone se dresse debout sur ses étriers d’or, les deux soleils noirs de ses yeux lancent des flammes sombres :

– Tous ici, depuis le premier des aurari jusqu’au dernier des liaessei, vous me jurerez fidélité ! Je suis votre Grand-Coesre ! Je suis votre Reine ! Mâles et femelles, vous etes a moi !

Ce disant, elle fait claquer au-dessus de sa tete le Fouet sacré, et cette fois, d’une façon si effrayante, que l’écho de la vieille basilique en est déchiré… Et pendant que le fouet claque, elle proclame encore sa tyrannie :

– Tous ! Tous ! Tous ! Vous etes mes vabrassi ![10]

Tumulte effroyable et puis silence… Alors quatre géants s’avancent. C’est Balthazar le Croate, c’est Routchouk le Valaque, c’est Hedjaz du grand désert de la mer Rouge, et Attila le Dace.

Attila le Dace prend la parole.

– Non, dit-il, nous ne sommes point tes vabrassi !Et Balthazar le Croate :

– Évidemment, tu as le dolman rouge a brandebourgs et les bottes jaunes et le bonnet d’astrakan des Grands-Coesres ; mais nous ne sommes pas tes vabrassi.

Hedjaz du grand désert de la mer Rouge :

– Tu as le fouet également : mais ce sont des attributs que tu as volés a l’aide de quelque sortilege. Il ne sera pas difficile de te les arracher.

Ce fut Routchouk le Valaque qui prononça la parole la plus grave :

– Comment veux-tu avoir des vabrassi ! Tu ne saurais pas les fouetter ![11]

L’amazone avait croisé les bras sur sa jeune poitrine haletante. Son petit poing crispé tenait toujours le fouet ; les renes flottaient sur l’encolure du merveilleux cheval blanc qui ne bougeait pas plus qu’un cheval de bronze.

La foule des bohémiens attendait maintenant, sans manifestations, ce qui allait, ce qui devait se passer. Tous étaient stupéfaits de l’arrivée de cette radieuse enfant, car ils ne pouvaient se faire a cette idée qu’ils trouveraient en elle un maître. Encore une fois, était-il possible que Sarah eut remis leur sort entre des mains si tendres ? Ce devait etre une épreuve. Enfin, on allait voir. Ils attendaient, pour se prononcer, l’issue de la « cérémonie du Fouet » comme on attendait au moyen âge l’issue du duel appelé « jugement de Dieu ».

Chaque fois qu’on élisait un Grand-Coesre, il y avait des vabrassiqui se révoltaient, qui voulaient tenter l’épreuve du fouet, et cela n’avait pas d’autre importance que celle qu’il fallait attacher a un rite consacré ; cela faisait partie intrinseque de la cérémonie au bout de laquelle le Grand Coesre, vainqueur, était acclamé. Mais dans la circonstance on ne présageait rien de bon de la fragilité de l’amazone rouge. Elle pouvait raconter qu’elle apportait « l’Heure Rouge » ; si elle ne savait pas manier le fouet, elle serait traitée comme la derniere des gadschi !

Giska, intervenant alors, comme c’était son devoir, et s’adressant a Routchouk le Valaque :

– Tu prétends qu’elle ne sait pas fouetter les vabrassi ;il faut le prouver.

– Je le prouverai ! répondit Routchouk.

– Et moi aussi ! fit Hedjaz.

– Et moi aussi ! proclama Balthazar.

– Et moi aussi ! grogna Attila.

En un tour de main, tous quatre se mirent nus jusqu’a la ceinture et entourerent la belle « cavaliere ». Celle-ci retroussa tranquillement sa manche sur son poignet ou craquaient des bracelets d’or.

Les quatre hurlerent un cri de guerre et se ruerent…

Mais le fouet a la longue laniere commença de tracer un cercle que les quatre bohémiens essayaient en vain de franchir. Le fouet était partout et nulle part. On n’entendait que sa meche sonore qui déchirait les chairs, les coupait comme eut fait la lame la plus effilée, crépitait sur les tetes, sur les torses, sur les bras, et faisait pleuvoir sur toute l’assistance une véritable pluie de sang. Ce fut pour les romani un spectacle unique et qui ne tarda pas a déchaîner leur enthousiasme. La jeune femme faisait face partout a la fois ; son bras infatigable tournait, voltait, s’allongeait, se repliait, décochait les coups avec une précision et une rapidité, une virtuosité qu’on n’avait pas encore connues de mémoire de romani.

Les quatre géants avaient commencé a se débattre en silence sous les coups. Furieux et bondissants, ils essayaient d’éviter la terrible laniere qui sifflait de tous côtés a la fois et les poursuivait partout. Et bientôt ils ne purent plus retenir le cri de leur douleur, le rugissement de leur rage. Le visage et le torse en sang, ils étaient étourdis, aveuglés et leurs bras ne pouvaient rien pour eux que leur éviter de trop cruelles atteintes. Ils n’avaient que le temps de garantir de leurs mains impuissantes, les yeux… les yeux qu’un coup de la meche sacrée pouvait aller chercher au fond des orbites et cueillir comme des fruits.

Et maintenant, ils râlaient, ils s’accroupissaient, ils essayaient encore quelques bonds, et puis ils s’affalaient, vaincus par le petit poing de la déesse nouvelle, de la vierge maîtresse, du petit Dieu doré. Et une clameur insensée proclama cette victoire.

Alors commença la ronde traditionnelle autour du fouet qui continuait de claquer. Des fanatiques, ivres de cris, de chants, de prieres et de blasphemes, se dévetirent a leur tour et hommes et femmes, la poitrine nue, s’offrirent avec exaltation a tous les coups de laniere, et pendant que la laniere cinglait, cinglait encore, ils tournaient, tournaient encore en psalmodiant comme des derviches, et en « demandant de la douleur » comme les Aissaouas… Et la litanie reprenait dans tous les coins de la crypte son rythme monotone et lugubre… Sarahahaha ! sarahaahahasarah !…

Enfin Giska, qui semblait commander a cette tourbe de damnés, lança un ordre guttural qui arreta la ronde net. Et Giska dit a la princesse dorée[12] :

– C’est bien ; tu es le Grand-Coesre annoncé. Tu es la plus forte de tous, et la femme a vaincu le mâle. Ton poignet est petit, mais ton fouet est terrible ; tu es notre reine et nous sommes tes vabrassi ! Tout ici t’appartient : nos personnes, nos biens et nos vies. La chair du sacrifice elle-meme est a toi. Prends le poignard toi-meme, et que le sang des gadschi coule sur tes petits doigts dorés !

Elle fit un signe, et les deux bohémiennes apporterent les deux petits enfants qui se mirent a crier… Tranquillement la princesse dorée avait noué en sautoir, sur sa poitrine, le fouet sanglant. Aucune fatigue ne se lisait sur son jeune et frais visage. Elle prit les deux enfants qui cesserent de pleurer, les serra contre son cour et dit :

– Ils sont a moi : ils vivront !

Alors il y eut une rumeur nouvelle, et la voix des quatre qui avaient combattu se fit encore entendre :

– Nous voulons le sang des gadschi ! Le fouet est solide, mais le poignard tremble !

– Je suis la maîtresse du sacrifice, et le sang coulera a l’heure que je voudrai, car je suis aussi la maîtresse de l’Heure Rouge. Que l’on apporte notre Évangile.

Le livre fut apporté et déposé sur l’autel de pierre. Alors elle éleva les deux petits enfants au-dessus de l’Évangile et preta ce serment :

– Je jure, dit-elle, sur notre Évangile, que j’enverrai aux enfers plus de gadschi qu’il y a de gouttes de sang dans les veines de ces deux petites filles.

Et pour qu’il n’y eut aucun doute sur l’ouvre de vengeance qu’elle promettait, elle prononça le serment solennel dit « du roi Sigismond » :

– « Comme le Seigneur a noyé Pharaon dans la mer Rouge, ainsi soit englouti dans les entrailles de la terre le cigain qui, ayant juré sur son Évangile, aura menti a un cigain ! Qu’il soit maudit, et que jamais aucun vol ne lui réussisse ![13]

Aussitôt que l’amazone eut prononcé ce terrible serment, Giska fit un signe et tout le monde courba la tete. La vieille bohémienne avait ouvert l’Évangile, et lu en chantant.

– L’Évangile tzigane… murmura Jeannot, en retirant pieusement sa casquette.

Giska chantait :

« … Seuls, les tziganes sont les vrais chrétiens… Seuls, les tziganes sont les fils de Dieu… Jésus l’a dit, en vérité… Il n’a aimé que les gens de la route… Il a dit : « Nourrissez-vous comme les petits oiseaux qui mangent le grain partout ou ils le trouvent… »

… C’est Jésus qui a appris au romanichel a mendier et a marcher pieds nus… Et c’est Saint-Pierre, son disciple bien-aimé, qui a enseigné aux tziganes a trahir leurs semblables… Et le voila a la porte du Paradis…

… Car c’est Jésus qui a institué tous les corps d’état…[14] Depuis celui du vol au « rendez-moi » jusqu’a tous ceux de la musique, de la bonne aventure et de la chaudronnerie… Que Jésus, la sainte Vierge et sainte Sarah nous protegent ! »

Quand Giska eut cessé cette étrange priere, tout le peuple se releva. La jeune amazone alors enveloppa dans les plis de sa robe de flamme les deux petits-enfants, et, divine protectrice, s’enfonça, sur son cheval, au plus noir de la crypte, pendant que des clameurs d’amour l’accompagnaient. Elle se retourna une derniere fois :

– Qu’on distribue le Pain et le Vin ! ordonna-t-elle.

La tourbe nomade, épuisée de contorsions, de convulsions et d’invocations, ne songea plus qu’a se faire des forces dans la ripaille. Des tonneaux pleins de provisions, des barils gonflés de vin et d’hydromel roulerent sous les voutes… Alors commença une effroyable orgie, comme jamais la crypte des Saintes-Maries-de-la-Mer n’en avait vu. Ce fut un tel sabbat que l’on appela la reine qui avait été élue cette nuit-la : la Reine du Sabbat.


Chapitre 3 OU PETIT-JEANNOT COMMENCE A SE REPENTIR D’AVOIR ÉTÉ TROP CURIEUX

C’était la seconde nuit que M. Baptiste, enfermé dans sa petite maison, perdue tout la-bas au bout de la greve des Saintes-Maries-de-la-Mer, travaillait sur le dossier mystérieux que lui avait apporté « l’espece de mécréant ». Il lisait, écrivait, annotait, scellait des papiers d’une sorte de sceau dont le cachet bizarre ressemblait a une montre. Il ne prenait point une seconde de repos.

Soudain, la porte de la petite piece dans laquelle il était enfermé résonna sous de terribles coups. M. Baptiste sursauta, tressaillit, releva son front en sueur ; ses mains se jeterent instinctivement sur le paquet de dossiers qui s’échafaudait sur la table, et ses yeux s’allumerent d’une flamme terrible. Jamais un quelconque client de M. Baptiste, habitué a son terne et mélancolique regard, n’eut soupçonné que tant de feu couvait au fond de ces orbites.

– Qui est la ? demanda-t-il d’une voix mal assurée.

– C’est moi ! moi, Jeannot ! Ouvrez ! Ouvrez vite, monsieur Baptiste, pour l’amour de Dieu !

M. Baptiste se leva et ouvrit la porte, repoussa Jeannot qui s’en fut tomber sur une chaise avec un soupir désespéré. M. Baptiste, tranquillement, referma la porte de la petite piece, la porte de la boutique, et se retourna vers Jeannot.

– Qu’y a-t-il, mon ami ? demanda-t-il.

– Ce qu’il y a, monsieur ? Ce qu’il y a ? Il y a que je vous ai volé votre montre.

– Quelle montre ? interrogea stupéfait M. Baptiste.

– Eh ! vous savez bien, celle sur laquelle on a écrit : A deux heures…

– Chut ! commanda brutalement l’horloger qui pâlit en constatant que la poche de son gilet était vide, en effet, de l’objet en question. Je te disais bien, bandit, que tu mourrais sur l’échafaud !

– Ah ! monsieur, j’en ai été bien puni !

– Et ou est-elle ?

– Ici, dans ma poche, monsieur, tenez… prenez-la vous-meme… Quant a moi, j’ai juré que je n’y toucherai jamais plus. Ah ! M. Magnus avait bien raison… ces montres-la, ça brule !

L’horloger plongea un pouce et un index dans la poche du gilet de Petit-Jeannot et en retira sa montre.

– Au moins, fit-il, en la regardant et en la remettant dans sa propre poche, tu ne l’as montrée a personne ?

– Eh ! voila bien le malheur, monsieur ! Je l’ai montrée a tous ceux qui me l’ont demandée !

M. Baptiste empoigna Petit-Jeannot au collet :

– Et qui donc pouvait te demander a regarder cette montre-la ?

– Lâchez-moi, monsieur, car vous allez m’étouffer, et je ne pourrai plus rien vous dire.

– Parle donc, commanda M. Baptiste, impatient.

Alors Petit-Jeannot, qui paraissait encore avoir allongé et avoir maigri depuis deux jours, et dont le pauvre visage émacié, tout barbouillé de cheveux filasse, portait tous les stigmates d’une récente épouvante… Petit-Jeannot commença le récit de la terrible aventure ou l’avait jeté la curiosité qu’il avait eue de connaître les mysteres de la crypte de sainte Sarah. Il dit comment M. Magnus lui ayant appris quelle sorte de montre il fallait avoir pour assister aux plus secretes cérémonies, il s’était rappelé que M. Baptiste en avait toujours une de ce genre dans la poche de son gilet. Mais la seule nouvelle qu’on avait pu lui tirer sa montre de son gousset suffit a mettre M. Baptiste dans un état des plus hostiles vis-a-vis du pauvre Jeannot, dont le regard suppliant semblait demander grâce.

– Et comment savais-tu que j’avais une montre de ce genre dans la poche de mon gilet ?

– Monsieur, je vais vous dire : j’avais quelquefois mis les doigts dans votre gousset.

– Et pourquoi faire, fléau de Dieu ?

– Mon bon monsieur Baptiste, ne vous fâchez pas… C’était pour vous emprunter quelques petites pieces…

– Assassin !

– Oh ! mon bon monsieur Baptiste… c’étaient des petites pieces de dix sous de rien du tout. Les autres, je n’y touchais pas… ou plutôt je les remettais avec la montre… car vous vous seriez certainement aperçu de leur disparition et vous n’auriez pas manqué de m’accuser, monsieur Baptiste.

– Tais-toi ! enfant de bagne !

– Me taire ! Oh ! monsieur Baptiste, il y a encore tant de choses qu’il faut que je vous dise…

– Et quand tu as eu la montre, tu es allé a la crypte ?

– Hélas ! monsieur. Hélas, oui ! Je suis allé a la crypte !

– Et qu’est-ce que tu as vu dans la crypte ?

– J’ai tout vu, mon bon monsieur Baptiste. Les fous qui chantent et qui dansent et les petits enfants que l’on voulait tuer… quand la dame en rouge est arrivée…

– Qu’est-ce que c’est que la dame en rouge ?

– C’est la reine qu’on attendait, paraît-il. Elle s’est emparée du fouet et elle a flanqué une bonne raclée a tout le monde. Ils ne l’avaient pas volée ! Oh ! elle n’a pas l’air commode ! Et puis, on a mangé et on a bu, c’est la que mes malheurs ont commencé… J’ai cru que ma derniere heure était venue.

– Tu auras commis quelque imprudence ?

– La grande imprudence, monsieur Baptiste, c’était d’avoir la montre… J’ai cru que je pouvais aller en paix partout ou allaient les montres… et pendant que l’on distribuait le pain et le vin, j’ai suivi les Heuresqui, elles, suivaient la reine rouge que l’on appelait le Dieu doré.

– Et ou est-il allé, le Dieu doré ?

– Oh ! pas loin ! D’abord il était a cheval, et son cheval ne pouvait pas aller bien loin dans la crypte. Il est allé tout de meme jusqu’au fond. Et puis ils sont tous entrés dans une petite salle humide et voutée, éclairée dans son milieu par une torche qui brulait derriere un fauteuil de pierre. Dans le fauteuil il y avait un vieil homme, si immobile qu’on aurait dit que lui aussi était en pierre, et si vieux que sa barbe blanche descendait jusqu’a ses genoux. On disait que c’était l’Ancien des tribus, et on l’appelait Omar. M. Magnus m’avait bien averti que c’était dangereux pour moi de pénétrer dans cette salle-la, mais la dame a cheval qui avait sauvé les deux petits enfants me plaisait tant que je ne pouvais plus me séparer d’elle.

« En entrant, on nous demandait a tous notre montre. J’ai montré la mienne, ou plutôt la vôtre, monsieur Baptiste ; alors on en a ouvert le boîtier et on en a pris le numéro. C’est ce qui a fait que c’est devenu tres grave, parce qu’en meme temps que l’on regardait ma montre, on m’a regardé, moi aussi, et personne ne m’a reconnu. On m’a posé des questions auxquelles je n’ai pas pu répondre. Alors on a fermé la porte de la petite salle humide et voutée, et on a voulu me tuer tout simplement.

– Pauvre Jeannot ! fit M. Baptiste, avec une réelle émotion.

– Oui, pauvre Jeannot ! Ah ! je n’en menais pas large ! Ils avaient tous sorti leurs couteaux. Mais je leur ai parlé en romani, et alors ils ont bien voulu attendre pour me tuer, ce qui n’aurait pas manqué d’etre fait sans ce bon M. Magnus. Vous savez bien, monsieur, le « nain parallélépipede a cinq pattes » ?

– Oui, oui, je le connais. C’est un brave homme !

– Ah ! oui, c’est un brave parallélépipede ! C’est-a-dire que c’est entre lui et moi maintenant, a la vie a la mort, continua Petit-Jeannot. Ce M. Magnus leur a tenu un petit discours qui les a tous « retournés ». Il ne leur a pas déguisé la vérité. Il leur a dit que j’étais un enfant volé a des bohémiens. Et ils en ont tous été tellement attendris, qu’il y en avait qui pleuraient. Alors j’ai bien vu que je n’avais plus rien a redouter de leur colere. Ce bon M. Magnus leur a encore dit que j’étais employé chez vous, monsieur Baptiste, qui etes l’horloger des Bohémiens. Cela a produit un excellent effet. Enfin il leur a raconté que je tenais ma montre d’un romanitchel qui était venu la faire réparer chez vous, il y a cinq ans et qui n’était jamais venu la chercher, peut-etre bien parce qu’il était mort. Tant est qu’il m’a si bien présenté comme un vrai Romani qu’on ne m’a pas fait de mal. Mais on m’a laissé en sentinelle a la porte pendant que tout le monde se réunissait autour de la torche du fauteuil de pierre et de l’Ancien des tribus. La dame en rouge, le dieu doré, se tenait immobile et muette sur son cheval, devant l’Ancien, et autour d’elle on parlait tres bas. J’ai entendu cependant que l’on faisait l’appel des délégués des Bosniaques, des Valaques, des Galiciens, des Hongrois et des Croates. Alors ils ont tenu un conseil auquel je n’ai pu rien entendre. Ils avaient tous la tete penchée, excepté la dame en rouge, qui se tenait toujours plus droite que dans la bataille. Cela a duré fort longtemps. Je ne pouvais pas me faire la moindre idée du temps qui s’était écoulé depuis que j’étais descendu dans la crypte. D’abord il y avait eu mon évanouissement, et puis j’avais été tellement occupé par tout ce que j’avais vu et entendu que je n’aurais pas pu dire combien de fois votre montre, dans ma poche, avait sonné midi a deux heures et quart.

– Ah ! vaurien ! faut-il donc te couper la langue ! Et apres, que s’est-il passé ?

– Eh bien, a un moment donné, ils ont tous agité en meme temps leurs couteaux autour du dieu doré, et tous, ils ont crié par trois fois : Stella ! Stella ! Stella !

– Et apres ?

– Apres, j’ai cru que c’était fini : mais c’est alors que mes malheurs ont commencé.

– Encore ?

– Mais oui ! Écoutez donc, monsieur Baptiste. Il s’est passé alors un remue-ménage que je ne comprenais pas plus que tout le reste, a la suite de quoi l’Ancien dans sa chaise de pierre, le vieux pere Omar a proclamé tout haut deux numéros. Oh ! je m’en souviendrai toute ma vie ! C’étaient les numéros 118 et 213. Puis il y eut un silence, et j’entendis la voix de M. Magnus qui disait : « Le numéro 118, c’est moi ! » Et encore, il y eut un silence, et puis du brouhaha… et chacun avait l’air de se demander quelque chose, et chacun regardait dans le boîtier de sa montre. Enfin M. Magnus vint a moi et demanda a regarder dans mon boîtier de montre, a moi. Je ne pouvais pas lui refuser cela. Il craqua une allumette et regarda donc. Puis il dit : « C’est bien cela ! Le voila, le numéro 213 ! » Et il retourna a l’ancien et il revint me chercher en me disant : « Viens ! Tu es sorti au tirage au sort ! »

« Je demandai des explications a M. Magnus, mais M. Magnus n’avait pas le temps de me les donner. J’ai été entraîné ainsi au beau milieu des Heures devant le pere Omar. Les figures, autour de moi, étaient devenues terriblement sinistres ; mais ce qui me parut plus sinistre encore, c’est que quelques-unes de ces figures-la, meme de celles qui avaient pleuré d’attendrissement tout a l’heure, riaient, ou plutôt faisaient des grimaces qui semblaient se moquer de moi, et cela sans rien perdre de leur sauvagerie. Moi, j’ai demandé tout de suite en tremblant, car je ne suis pas brave, mais je n’aime pas que l’on m’embete :

« – Qu’est-ce que vous voulez ?

« Alors l’Ancien m’a demandé :

« – Comment t’appelles-tu ?

« J’ai répondu la vérité :

« – Petit-Jeannot.

« – C’est bien vrai que tu es Romani ? Et c’est bien vrai que tu as été volé par tes parents a des bohémiens ? Et c’est bien vrai que tu possedes la montre numéro 213 ?

« J’ai regardé d’abord le numéro de ma montre et puis j’ai répondu :

« – Tout cela est bien vrai !

« – Eh bien, Petit-Jeannot, m’a fait le pere Omar, tu viens d’etre désigné avec le numéro 118, qui est M. Magnus, pour servir de gardien a la reine.

« – Quelle reine ? demandai-je. Si c’est la dame en rouge, je veux bien.

« – Voila une bonne réponse, Petit-Jeannot, que m’a dit Omar. C’est elle !

« – Alors, ça va !

« C’est alors qu’ils ont fait apporter l’Évangile. Et devant l’Évangile, l’Ancien dans sa barbe m’a tenu un discours dont j’ai encore la chair de poule. A ce qu’il paraît que la reine, mon bon monsieur Baptiste, court les plus grands dangers, qu’on en veut a sa tete, qui est si jolie, mais que si jamais sa tete tombe, la mienne tombera aussi. Elle peut tout nous demander, tout exiger de nous, meme la vie ! M. Magnus et moi, nous n’avons qu’a obéir. Nous devons nous jeter dans le feu pour elle, si elle le veut, et dans l’eau aussi, ce qui est moins important, puisque je sais nager. Enfin le pere Omar l’a dit : nous devons nous mettre devant le poignard de ses assassins, si nous en rencontrons en route. Ah ! mon bon monsieur Baptiste, je n’avais plus envie de rien garder du tout…

– C’est terrible ! observa M. Baptiste.

– Si c’est terrible ! Mais c’est moins terrible encore que le reste. Écoutez, écoutez bien, monsieur Baptiste, et plaignez mon triste sort. La reine, qui n’avait pas encore prononcé un mot depuis que je m’étais avancé, dit tout a coup :

« – Je ne veux pas de gardiens !

– Dame ! ce qu’elle disait la me faisait pleurer maintenant, car je le répete, moi, je n’ai jamais fait le malin, foi de Petit-Jeannot, et le danger m’a toujours fait peur. J’aurais embrassé la reine pour ce qu’elle venait de dire la. Hélas ! monsieur Baptiste… c’était bien la le commencement de mes malheurs !

– Si tes malheurs commencent toujours, observa encore M. Baptiste, ils ne finiront jamais.

Mais Jeannot, tout a son sujet, continua de raconter :

– L’ancien demanda a la reine :

« – Pourquoi ne veux-tu pas de gardiens ?

« – Parce que je saurai bien me garder moi-meme, répondit-elle, et aussi parce que, pour accomplir l’ouvre, j’ai besoin de toute ma liberté.

« Le pere Omar, qui était comme enragé, reprit :

« – Le maître est-il moins libre parce qu’il est suivi de deux chiens fideles ? Réginald non plus n’a pas voulu de gardiens, et il est mort.

« Alors la reine répondit :

« – Si vous me donnez des gardiens, je vous avertis que je les perdrai en route.

« – Tu ne feras pas cela, parce que nous ne pouvons rester sans avoir de tes nouvelles ; il faut que nous sachions si tu es morte ou vivante.

« – Vous aurez de mes nouvelles, meme dans le temps que je ne vous en donnerai pas personnellement. Le monde sera plein de mes nouvelles.

« Et Omar, qui grognait comme un ours et soufflait comme un phoque dans sa barbe, repartit :

« – Tu parles comme Réginald. Et il est mort, et il n’est pas encore vengé. Nous te donnons deux gardiens qui ne te quitteront pas et qui seront tes vabrassi. C’est la volonté des Heures.

« Aussitôt toutes les Heures qui étaient la approuverent. Quant a M. Magnus, il ne dit rien. Et moi, je regardais l’Omar, comme si je voulais le manger ! Et maintenant la reine en rouge, le dieu doré, se taisait. L’Ancien nous fit avancer, M. Magnus et moi, devant l’Évangile et il nous dit :

« – Gardiens de votre reine, vous allez, sur l’Évangile, jurer que vous etes prets a mourir pour elle…

« Moi, j’hésitais.

« – Jure, me dit tout bas M. Magnus. J’ai répondu de toi… mais si tu veux sortir d’ici vivant, dépeche-toi de jurer, car on te regarde.

« Alors j’ai juré, et M. Magnus aussi a juré. Je croyais que c’était fini, mais le plus terrible n’était pas encore arrivé, car le vieil Omar avait repris l’Évangile comme s’il voulait nous le jeter a la tete.

« – Attendez ! cria-t-il. Attendez ! 118 et 213 ! Vous avez juré de garder votre Reine jusqu’a la mort, mais nous, les Heures, nous allons jurer de vous donner cette mort si vous perdez notre reine.

« En entendant cela, je ne pus m’empecher de crier au nez du vieil Omar :

« – Mais c’est elle qui veut nous perdre.

« Alors le vieux hibou me riposta que cela ne le regardait pas mais nous regardait uniquement, nous, les 118 et 213, et ayant fait signe aux Heures, ils se mirent tous a faire un serment dans lequel il n’était question que de notre trépas ! Ah ! mon pauvre monsieur Baptiste ! nous voila propres ! Si nous parvenons a la garder, cette reine de malheur, nous avons des chances de mourir ; mais si nous perdons jamais sa trace, nous sommes surs de notre affaire.

Et Petit-Jeannot se passa avec désespoir ses pauvres doigts étiques dans sa chevelure aussi rebelle que filasse.

– Eh bien, alors, qu’est-ce que tu fais ici ? interrogea M. Baptiste, sur les levres duquel errait maintenant un singulier sourire.

– Eh bien, mais puisque je suis sur de mourir, je suis venu vous dire adieu ! Vous avez toujours été un bon maître pour moi, monsieur Baptiste. Je ne pouvais pas partir comme ça sans vous annoncer mon malheur et sans vous rapporter votre montre, gémit le pauvre Jeannot.

– Tiens, mon enfant, reprends-la… fit M. Baptiste, sur un ton d’une grande douceur.

Et il lui tendit la montre fatale. Mais Petit-Jeannot n’y voulait plus toucher.

– Écoute, mon enfant, as-tu confiance en moi ?

– Oh ! oui, monsieur Baptiste.

– Eh bien, prends cette montre et ne t’en sépare jamais. Elle pourra etre pour toi d’un grand secours dans le moment que tu t’y attendras le moins.

– C’est comme vous voudrez, monsieur Baptiste… C’est elle qui est la cause de mes malheurs ; si elle me sauve, ce ne sera que justice. Et Petit-Jeannot reprit la montre.

– Qu’est-ce que je vais dire a tes parents ? demanda l’horloger.

– Tout ce qu’il vous plaira. Moi, ça m’est égal. Ils m’ont envoyé en maison de correction parce que je leur volais leur crochet a bottines ; ils ne m’intéressent pas.

– Petit-Jeannot, tu as toujours volé tout a tout le monde, chez tes parents, chez moi, a l’école quand tu y allais, a l’atelier plus tard, partout. Les boîtes d’allumettes et les sous, les cigarettes et les tabatieres, les porte-plume et les outils, les bonbons, jusqu’a des épingles a cheveux en écaille, sur la tete de ta mere adoptive…

– Oh ! monsieur Baptiste ! C’était du celluloid… et puis est-ce de ma faute si je suis atteint de la klep… klep… kleptomanie ?

A cette réponse inattendue, l’horloger ne put retenir encore l’expression de son étonnement amusé.

– Quel est le médecin qui t’a appris que tu étais atteint de cette maladie-la ?

– Mais mon avocat, monsieur Baptiste, quand mes parents m’ont fait passer en correctionnelle. Ah ! je suis bien malheureux ! A ce qu’il paraît que c’est une maladie qu’on ne peut pas guérir… Pour sur, je n’ai plus qu’a mourir.

Et Petit-Jeannot se prit a sangloter de tout son cour. M. Baptiste lui posa la main sur l’épaule.

– Pendant que tu pleures, lui dit-il, la reine est peut-etre partie. Le jeune homme, épouvanté, s’écria :

– Mon Dieu !

Mais l’horloger n’écoutait plus son apprenti. L’oreille tendue vers quelque bruit de la nuit, il avait en une seconde changé de physionomie. Ses traits s’étaient comme illuminés sous le reflet d’une lampe intérieure. Quelle mystérieuse flamme habitait ce corps d’aspect si humble, si triste, si dénué d’apparente vie, si… résigné ? On percevait maintenant distinctement le pas tranquille d’un cheval qui, lentement, se rapprochait de la maison… Ce bruit s’arreta, il y eut un murmure de voix, une question posée, une réponse… et l’on frappa doucement a la porte de la boutique.

– Qui est la ? demanda l’horloger. Au-dehors, une voix répondit :

M. Baptiste, en proie a une émotion qu’il ne pensait meme pas a dissimuler a Petit-Jeannot, alla ouvrir. Une jeune femme d’une beauté singuliere, dont les cheveux d’or étaient coiffés d’un bonnet d’astrakan et qui s’enveloppait d’un long manteau sombre sous lequel apparaissait la flamme rouge de la robe, se montra.

– La reine ! s’écria Petit-Jeannot.

– Oui, répondit la visiteuse d’une voix étrangement calme et harmonieuse, la reine, la Reine du Sabbat qui vient chercher son gardien. Bonjour, monsieur Baptiste !

L’horloger regardait cette superbe enfant dont les beaux yeux noirs, caressants, ne le quittaient pas ; elle lui souriait, elle lui tendait la main… Et voila qu’il n’eut point la force de prendre cette main… Il était devenu d’une pâleur mortelle… Des sons inintelligibles s’échappaient de sa gorge… Il parut étouffer et il chancela.

La jeune fille et Jeannot s’étaient déja précipités… mais reprenant ses sens, l’horloger, d’un geste, rassura sa visiteuse… Enfin, il put parler, et il pria Jeannot d’aller prendre quelque soin « du cheval de madame ». Petit-Jeannot comprit. Il les laissa seuls, non sans faire, a part lui, maintes réflexions sur les visites extraordinaires que recevait son pauvre horloger de maître. De toute évidence, M. Baptiste et la petite reine des bohémiens ne se voyaient pas pour la premiere fois. Quel regard ils avaient échangé ! Et quelle émotion chez M. Baptiste !

Quand il eut refermé la porte de la boutique, Petit-Jeannot se trouva dans la nuit de la greve, non loin du cheval, dont il distinguait vaguement la forme blanche et les quatre sabots dorés. Il s’entendit appeler :

– C’est toi, Petit-Jeannot ?

– Ah ! ah ! c’est vous, monsieur Magnus ?

Et il distingua, accroupi sur le seuil, tout entortillé dans un manteau, et ne tenant pas plus de place qu’une grosse petite valise, le nain parallélépipede a cinq pattes.

– Qu’est-il donc arrivé ? demanda Petit-Jeannot. Vous deviez m’attendre a la porte de la crypte, et je ne suis pas en retard.

– Il est arrivé, fit la voix gutturale du nain, que Stella…

– Qui est-ce, Stella ?

– Stella, c’est le nom dont nous avons baptisé notre reine.

– Mais pourquoi lui avez-vous donné ce nom-la ?

– Pour qu’il nous porte bonheur : Stella : l’Étoile !

– Elle en avait donc un qui portait malheur ?

– Personne n’en sait rien, Petit-Jeannot, car personne ne connaît le vrai nom de Stella, excepté sainte Sarah… et le Maître de l’heure… Mais personne ne connaît le Maître de l’Heure…

Au-dessus du nain, toujours roulé mélancoliquement dans son manteau, Petit-Jeannot s’était courbé et avait collé son oil a la serrure.

– Qu’est-ce que tu regardes ? demanda M. Magnus.

– Je regarde l’heure qu’il est…

Et voici ce que l’apprenti, par le truchement de cette serrure, voyait : M. Baptiste et la petite reine se tenaient étroitement embrassés, et les larmes de M. Baptiste tombaient sur la tete douloureusement inclinée de la jeune fille. Ce spectacle remua profondément le cour de Jeannot, et en meme temps, commença de lui donner une idée tres haute de M. Baptiste. Jeannot se redressa, car il eut peur d’etre surpris, et en se redressant, il pensait :

« Pourquoi donc mon maître n’a-t-il pas fait entrer la reine dans la piece du fond au lieu de me mettre a la porte de sa maison ?

Et l’apprenti en conclut que les dossiers sur lesquels il avait vu travailler si mystérieusement et si ardemment l’horloger devaient se trouver encore dans la petite piece et ne devaient etre vus de personne, meme point de cette belle enfant que M. Baptiste pressait avec tant d’émotion sur son cour. Il s’assit sur la pierre a côté de M. Magnus.

– Vous ne dites rien, monsieur Magnus ?

– Dame ! Tu ne m’écoutes pas !

– Ah ! oui… je vous demandais ce qui était arrivé… et vous me disiez que l’Étoile…

– Oui, Stella ; je te disais que Stella était sortie de la crypte plus tôt qu’elle ne l’avait pensé et qu’elle ne me l’avait dit. Et elle se disposait a partir sur son cheval blanc quand je l’ai avertie que si nous ne te prévenions pas de son départ, tu ne nous rattraperais jamais, ce qui ne manquerait pas d’etre tres mauvais pour ta santé, a cause des serments qui venaient d’etre pretés devant elle par les Heures. Elle m’a répondu : « C’est trop juste ! Je ne veux pas la mort de Petit-Jeannot. »

– Oui-da ! Elle a dit ça ? Elle ne veut pas la mort de Petit-Jeannot ?

– Elle a meme ajouté : « Puisqu’il ne me garde pas, c’est moi qui vais le garder. Allons le chercher. »

– Voila une bonne reine, déclara Petit-Jeannot avec des larmes dans la voix. Nous ne risquons plus rien avec une reine pareille… Et alors vous etes venus…

– Nous sommes venus. Mais auparavant, nous avons fait un petit tour dans la campagne. Nous sommes allés frapper a un méchant bastidon ou l’on devait nous attendre, car on nous ouvrit tout de suite ; mais Stella seule est entrée dans la cour que lui a ouverte une vieille demoiselle qui s’appelle, paraît-il, Milly. Quand la reine est sortie, elle ne portait plus dans les plis de sa robe les deux petits enfants des gadschi.

– Ah ! oui, je les avais oubliés.

– Heureusement pour eux que Stella ne les avait pas oubliés, elle… Enfin nous sommes revenus tout doucement te chercher en causant comme de vieux amis et elle m’a demandé de lui indiquer le chemin, car elle ignorait, naturellement, ou était la maison de l’horloger.

Petit-Jeannot fut sur le point de dire a M. Magnus : « Eh ! si elle ne connaît pas sa maison, elle le connaît bien, lui ! » Mais il garda cette réflexion pour lui, car Petit-Jeannot, sous ses dehors naifs, était d’un naturel rusé et prudent. Tout a coup, une ombre surgit en face de Petit-Jeannot.

– Qui est la ? demanda l’apprenti en se relevant avec une agilité de singe et en posant sa question sur le ton d’une sentinelle qui demande : « Qui vive ? »

– Je veux voir ton maître !

Petit-Jeannot reconnut alors « l’espece de mécréant ». Il lui répondit :

– M. Baptiste n’est pas seul.

– Avec qui est-il ? demanda l’autre.

– Vous etes bien curieux, mon ami, fit de sa « basse » la plus impressionnante le nain parallélépipede a cinq pattes, dont la voix semblait sortir de terre.

A ce moment, la porte de la masure s’ouvrit, et M. Baptiste et la petite reine apparurent en pleine lumiere.

– Elle ! s’exclama « l’espece de mécréant ».

Et il disparut comme si la terre l’avait englouti.

La petite reine appelait déja Magnus, et lui ordonnait de lui faire avancer son cheval. Elle fut vite en selle, adressa un dernier adieu de la main a l’horloger, qui restait comme cloué sur son seuil, et elle dit a ses gardiens sur un ton étrangement goguenard :

– En route, mauvaise troupe ! Petit-Jeannot fit :

– Adieu, monsieur Baptiste !

Mais M. Baptiste ne l’entendit meme point.

Alors le cheval aux sabots d’or se porta en avant, mais d’un pas si tranquille qu’il semblait avoir pitié du tout petit nain qui trottinait derriere lui de ses toutes petites jambes.

Derriere le nain venait Jeannot, les mains dans ses poches.