Un homme dans la nuit - Gaston Leroux - ebook
Kategoria: Sensacja, thriller, horror Język: francuski Rok wydania: 1910

Un homme dans la nuit darmowy ebook

Gaston Leroux

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Opis ebooka Un homme dans la nuit - Gaston Leroux

Jonathan Smith, le «roi de l'huile», est immensément riche. Mary, enfant de rien, du hasard, de la misere, qu'il a ramassée, un jour de promenade, avec sa mere, va devenir son centre du monde, ses beaux grands yeux clairs l'ayant séduit tout de suite. Mais Mary en aime un autre et va etre amenée a «tuer» Jonathan. Celui-ci, laissé pour mort, en réchappe par miracle et apres vingt ans de préparatifs, il lance sa «terrible» vengeance, corrompant et achetant tous ceux qui lui permettront d'atteindre le but qu'il s'est fixé...

Opinie o ebooku Un homme dans la nuit - Gaston Leroux

Fragment ebooka Un homme dans la nuit - Gaston Leroux

A Propos
PROLOGUE – UN DRAME SUR L’UNION PACIFIC RAILWAY
II
III
Partie 1 - L’AUBERGE ROUGE
I – LE PRINCE AGRA

A Propos Leroux:

Gaston Louis Alfred Leroux (6 May 1868, Paris, France – 15 April 1927) was a French journalist and author of detective fiction. In the English-speaking world, he is best known for writing the novel The Phantom of the Opera (Le Fantôme de l'Opéra, 1910), which has been made into several film and stage productions of the same name, such as the 1925 film starring Lon Chaney; and Andrew Lloyd Webber's 1986 musical. It was also the basis of the 1990 novel Phantom by Susan Kay. Leroux went to school in Normandy and studied law in Paris, graduating in 1889. He inherited millions of francs and lived wildly until he nearly reached bankruptcy. Then in 1890, he began working as a court reporter and theater critic for L'Écho de Paris. His most important journalism came when he began working as an international correspondent for the Paris newspaper Le Matin. In 1905 he was present at and covered the Russian Revolution. Another case he was present at involved the investigation and deep coverage of an opera house in Paris, later to become a ballet house. The basement consisted of a cell that held prisoners in the Paris Commune, which were the rulers of Paris through much of the Franco-Prussian war. He suddenly left journalism in 1907, and began writing fiction. In 1909, he and Arthur Bernede formed their own film company, Société des Cinéromans to simultaneously publish novels and turn them into films. He first wrote a mystery novel entitled Le mystere de la chambre jaune (1908; The Mystery of the Yellow Room), starring the amateur detective Joseph Rouletabille. Leroux's contribution to French detective fiction is considered a parallel to Sir Arthur Conan Doyle's in the United Kingdom and Edgar Allan Poe's in America. Leroux died in Nice on April 15, 1927, of a urinary tract infection.

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PROLOGUE – UN DRAME SUR L’UNION PACIFIC RAILWAY

I

 

A toute vapeur, le train filait dans la Prairie. Il avait quitté les rives du Missouri, laissé derriere lui les faubourgs manufacturiers d’Omaha City et dirigeait sa course folle vers Cheyenne, traversant dans toute sa largeur, de l’est a l’ouest, l’État de Nebraska. Le train se trouvait alors dans la partie la plus dangereuse de son parcours de New York a San Francisco.

Aujourd’hui que les Peaux-Rouges se sont civilisés et qu’ils montent dans le train apres avoir pris leurs tickets, la sécurité des voyageurs dans le Nebraska est aussi complete que dans les autres États de l’Union.

Mais, si nous nous reportons d’une vingtaine d’années en arriere, il n’en allait point de meme. Et quand les Omahas, les Gowas ou les Delawares, les Pawnies et surtout les Sioux, quand quelques membres des tribus du Nebraska sortaient des « territoires réservés » pour prendre le train, c’était pour le prendre d’assaut. Déja, a cette époque, ils étaient a demi domptés et ne songeaient guere a mettre le siege devant Cheyenne ni a affamer la ville, comme ils l’avaient fait quelques années auparavant. Les représailles avaient été trop terribles. Néanmoins, quelques troupes indépendantes s’attaquaient encore au « monstre de fer et de feu ».

Ainsi nous expliquons-nous que, cette nuit-la, les voyageurs de l’Union Pacific railway n’étaient point pressés de dormir. A peu pres tous, hommes et femmes, avaient abandonné les « sleeping car » et leurs couchettes pour les « parlors » et pour les « smoking ».

Mais les passerelles surtout et les terrasses s’encombraient de voyageurs. Il faisait, du reste, une nuit chaude, et l’on étouffait dans les wagons.

Les « passengers » étaient armés. Il y avait des revolvers a toutes les ceintures. A Omaha, les autorités avaient prévenu le chef de train qu’une attaque des Indiens avait eu lieu la nuit précédente et que, dans la lutte, trois voyageurs avaient disparu.

Quand on les mit au courant de l’incident, quelques étrangers qui traversaient l’Amérique en touristes jugerent bon de séjourner a Omaha et « lâcherent » le convoi.

Mais un Français continua sa route, prétendant que ces farceurs d’Américains voulaient lui « monter le coup » et que « ces histoires-la n’arrivaient que dans les romans de Jules Verne ». Il avait lu le Tour du monde en quatre-vingts jours et ne redoutait pas le sort de Passe-Partout.

Tout le monde était donc sur ses gardes, cette nuit-la, sur l’Union Pacific railway.

Le mécanicien avait reçu l’ordre d’accélérer la marche et sa machine avait bientôt atteint une vitesse de vertige.

La locomotive, ombre monstrueuse, trapue, énorme, hennissant et crachant de la flamme, fuyait dans le noir, trouait la nuit.

D’une extrémité a l’autre du train, les boys distribuaient des boissons glacées. Les porters, ou garçons de couleur, se mettaient a la disposition des passengers, de leurs moindres fantaisies, en cet hôtel roulant et confortable qu’était déja un train américain.

Le convoi avait d’abord remonté les bords de la riviere Platte, franchi les stations de Summit Siding, Papillion, Elkhorn, Diamonds, Frémont, Shell Creek (le ruisseau de coquillages) ; on approchait de Columbus. L’attaque avait eu lieu entre Columbus et Silver Creek (le ruisseau d’argent).

Dans le dining car, vaste salle a manger dont nos wagons-restaurants ne donnent aucune idée, luxueusement meublée de dressoirs chargés de vaisselle d’étain, trois personnages s’étaient attardés : deux hommes et une jeune fille, une jolie brune au regard bleu.

Les deux hommes buvaient du whisky arrosé d’eau tiede et parlaient d’affaires. La jeune fille n’écoutait pas, les yeux grands ouverts sur la nuit du dehors, qu’elle regardait fuir, a travers les glaces.

L’un des buveurs, de haute stature et de puissante corpulence, le visage fortement coloré, disait a son voisin, un jeune homme a la figure rase, au profil de « joli garçon », aux cheveux blonds plaqués sur le front en une meche large, a la mode anglaise :

– Écoutez, Charley. Je ne vous ai point dit le but de notre voyage.

– Vous ne devez m’en entretenir qu’a Denver.

– Arriverons-nous a Denver ?

– Qui vous fait douter ?…

– Nous serons attaqués cette nuit.

– Peut-etre. Et apres ?

– Il peut m’arriver un accident.

– Non.

– Vraiment ?

– Il ne vous arrivera rien du tout. Vous avez la « chance ». Du reste, sir Jonathan Smith n’a jamais douté de sa chance. Qu’avez-vous donc ? Je ne reconnais plus le « roi de l’huile ».

Sir Jonathan réfléchit profondément et dit :

– C’est vrai, je ne suis plus « moi-meme ». Pour la premiere fois de ma vie, j’ai peur.

Charley ricana :

– Ah ! ah ! le roi de l’huile a peur… Peur de quoi ?

– Je ne sais pas, fit Jonathan.

– Eh bien, je le sais, moi. Voulez-vous que je vous le dise ?

– Dites : je ne serai pas fâché de le savoir.

Charley vida son verre, appela le stewart qui rapporta du whisky et s’expliqua :

– C’est simple. Vous etes heureux… trop heureux. Vous n’avez jamais été aussi heureux. Vous allez vous unir, dans un mois, a une jeune fille pauvre que vous adorez et… qui vous aime.

Charley fixa attentivement la jeune fille qui semblait n’avoir pas entendu.

– Et qui vous aime… Cet événement tient plus de place dans votre vie que tous ceux qui vous ont conduit si rapidement a cette fortune colossale, la fortune du roi de l’huile… Oui, vous etes si heureux que vous ne croyez pas a votre bonheur… Vous redoutez qu’il ne vous échappe. Voila de quoi vous avez peur… Votre vieux cour durci, votre vieux cour tanné de marchand de pétrole et de salaisons… s’est amolli « au souffle de l’amour », comme l’on dit dans les magazines de miss Mary… Ah ! ah ! vous etes un sentimental.

Charley ricana encore :

– Un sentimental, vous dis-je !

Sir Jonathan regarda Charley et dit :

– Ça n’est pas possible !…

Charley continua :

– Un sentimental, vous dis-je ! Vous ne savez pas combien votre cour est malade… Non, vous ne le savez pas… Mais je vais vous l’apprendre. Écoutez ceci : Admettons que miss Mary, apres avoir dit oui, dise non !

Le roi de l’huile fut debout, frappa la table d’un formidable coup de poing et cria :

– Taisez-vous, Charley ! Vous etes un fou !

Et il répéta, dans une animation extraordinaire :

– Vous etes un fou ! un fou ! un fou !

Charley, tres calme, l’apaisa :

– Ce n’est qu’une hypothese.

– Oui, oui, fit Jonathan en se rasseyant, ce n’est qu’une hypothese…

– Admettons donc…

– Non, non, n’admettons pas…

– Je veux bien ne pas admettre, mais vous ne saurez pas alors a quel point votre cour est malade.

– Alors, admettez ; moi, je n’admets pas.

– Je suppose donc que miss Mary dise non apres avoir dit oui. Pour qu’elle redise ce oui, vous donneriez bien toutes vos huiles et tous vos pétroles de Pennsylvanie et vos usines d’Oil City ?

– Et si ça ne suffisait pas, vous donneriez peut-etre encore vos vastes établissements de Chicago et toutes vos salaisons passées, présentes et a venir ?

– Et si ça ne suffisait pas encore, vous abandonneriez sans doute les immenses terrains que vous venez d’acheter au pied des collines Noires et qui sont, dit-on, infiniment riches en minerai d’or ?

– Et toute votre fortune acquise, enfin ! Et vous iriez joyeusement a la ruine, quitte a recommencer une fortune nouvelle, plutôt que de renoncer a ce joyau unique au monde et qui vaut a lui seul toutes les richesses de la terre : miss Mary !

Jonathan baissa la tete et fit doucement un dernier « all right ! ».

– Vous connaissez maintenant l’état de votre cour, conclut Charley.

– Oui, tout cela est vrai. Je donnerais tout pour Mary.

Il prit la main de la jeune fille, la serra dans les siennes en un geste de passion.

– Vous voyez, Mary, ce que vous avez fait de mon vieux cour tanné, comme dit Charley.

Miss Mary tourna lentement la tete vers le roi de l’huile et lui sourit.

– Oh ! votre sourire, Mary, votre sourire ! Il faut que vous sachiez ce que m’a fait votre sourire. Il faut que vous sachiez ce que j’étais avant votre sourire !

Sir Jonathan se leva et allait, sans aucun doute, se livrer a une tirade de « jeune premier », quand il se rassit soudain et, se tournant vers Charley :

– Avant, il faut que je vous parle business, mon bon Charley. Réglons la situation comme si l’un de nous devait etre scalpé dans deux heures. Je puis mourir… disparaître…

– Plus bas ! interrompit Charley. Si le stewart entendait, il rirait.

– Je puis mourir, et il faut que vous connaissiez le but de notre voyage a Denver.

– Je vous écoute.

– Vous me disiez tout a l’heure que j’avais acheté d’immenses terrains au pied des collines Noires et qu’ils devaient etre riches en minerai d’or. C’est vrai. Malheureusement, l’or est engagé dans ces minerais en parties presque invisibles. On ne peut l’en extraire qu’au prix des plus grandes difficultés. Cela tient aux sulfures qui l’entourent. Jusqu’alors, on a usé de la vapeur d’eau surchauffée, comme désulfurant, sur ce minerai, préalablement réduit en poussiere, et l’on a traité ce résidu par l’amalgamation. Les résultats sont plus que médiocres. Et c’est ce qui explique le peu de valeur relative de ces terrains et le bon marché de leur vente. Mais imaginez un procédé inconnu, une invention nouvelle qui fasse rendre a ces terrains vingt fois plus d’or qu’ils n’en donnent a cette heure… Alors, c’est la fortune.

– Sir Jonathan, interrompit Charley, vous parlez comme un pauvre.

– On n’est jamais assez riche. Eh bien, ce procédé, je le possede, Charley. Et c’est pour l’expérimenter que nous nous rendons au pied des collines Noires. Vous comprenez des lors que je ne tiens point a emporter avec moi, si je disparais, le secret de l’invention. Vous me futes toujours un employé fidele, Charley, et intelligent. A Oil City, vous m’avez été du plus grand secours, et je vous dois en partie la prospérité de mes établissements. Si le sort veut que je ne puisse exploiter mes terrains auriferes avec le procédé dont je vous parle, je ne vous legue pas les terrains, mais je vous donne le procédé. Je vous jure que c’est mieux.

– Et comment pourrai-je prendre connaissance de cette invention merveilleuse ?

– Voici. Vous laissez, a Cheyenne, l’Union Pacific railway. Vous prenez l’embranchement de l’Union Pacific railroad et vous débarquez a Denver. Allez immédiatement a l’hôtel d’Albany et demandez sir Wallace. C’est un de mes meilleurs amis. Quand vous le verrez venir a vous, prononcez immédiatement ces paroles convenues : « The queen city of the Plains ». Sir Wallace comprendra et vous livrera un pli. Je le lui ai remis a mon dernier voyage au lac Salé, ne voulant point emporter avec moi les papiers précieux qu’il contient. Ils vous appartiendront, Charley. C’est le procédé, c’est l’invention merveilleuse, comme vous disiez tout a l’heure.

– Merci, sir Jonathan. Mais vous n’etes pas encore enterré, que diable ! Et si je ne dois etre riche qu’au lendemain de votre mort, je suis pauvre pour longtemps. Que ne prenez-vous l’habitude d’etre généreux de votre vivant ? Cette générosité apres déces est profondément immorale. Elle pousse les plus vertueux a désirer secretement qu’un accident propice leur enleve les etres les plus chers.

– Vous avez de ces pensées, Charley ?

– Parfaitement, depuis que vous m’avez entretenu d’une fortune possible…

– Vous voulez plaisanter. Cela m’étonne. Vous ne plaisantez jamais. Vous etes d’une humeur bizarre, Charley.

– Si je pense a votre mort, je pense aussi au désespoir que miss Mary en ressentirait, et cela m’empeche de la souhaiter.

– Voila qui est bien dit, mon ami. Cette chere Mary !

Jonathan se tourna vers la jeune fille.

– A vous aussi, dit-il, j’ai pensé.

– Allons, allons, ne nous attendrissons pas, interrompit Charley. Je vous en prie, ne nous racontez point votre testament…

– C’est vrai. Je suis une vieille bete. C’est de votre faute, Mary. Jamais je n’eusse pensé a ces choses avant votre sourire, ma petite Mary. Et, maintenant que j’ai réglé le business, je veux vous parler de mon amour pour vous et vous dire ce que vous avez fait de cet animal grossier qui était le roi de l’huile.

Miss Mary desserra les dents.

– Je sais ce que je vous dois, mon bon ami, mais vous ne me devez rien. A vous entendre, on vous croirait mon obligé. Je ne le veux pas.

– Ma foi, voila une belle querelle amoureuse, fit Charley, sarcastique.

– Oui, je veux lui dire que j’étais une sorte de monstre au physique et au moral, un etre égoiste et féroce qui a fait souffrir et mourir quantité de misérables pour l’édification de sa fortune et la satisfaction de ses instincts. Maintenant, je ne suis plus ce monstre moral…

– Mais vous etes toujours le monstre physique, dit froidement Charley.

Un peu « estomaqué », le roi de l’huile se tourna vers Charley :

– Que signifie ceci ?

– Ceci signifie que, si miss Mary a modifié le monstre moral, elle a laissé son enveloppe au monstre physique. Vous ne sauriez vous froisser de vos propres expressions. Il n’était point en son pouvoir de faire tomber votre ventre, que je sache, ni de changer la couleur de vos cheveux.

Jonathan répondit tristement :

– Hélas ! non. Mais, puisqu’elle m’accepte ainsi, c’est que je ne lui déplais point. N’est-ce pas, Mary ?

– Je serai votre femme, dit-elle.

– Vous voyez bien. Mary n’a jamais menti.

Et le roi de l’huile eut un attendrissement. Pour se donner une contenance, il tira son couteau de sa poche, un large couteau effilé qui pouvait servir a découper les gens et les choses, a tailler les Indiens et les ongles. Il en usa pour se nettoyer les dents.

Et comme les observations peu flatteuses de Charley sur son physique lui trottaient par la tete, il ouvrit un petit miroir qu’il avait en réserve dans son gilet et se contempla dans la glace, cependant que son couteau nettoyait sa mâchoire.

A ce moment, sir Jonathan avait en face de lui miss Mary et tournait le dos a Charley. Tout en jouant du couteau dans sa bouche, il se répétait a part lui les paroles de Mary : « Je serai votre femme… Je serai votre femme… Je serai votre… »

Il n’acheva pas cette derniere phrase intime. Son couteau lui échappa des mains, et le roi de l’huile devint d’une pâleur mortelle…

Dans sa glace, il venait de voir, derriere lui, Charley dont les levres articulaient nettement et silencieusement, a l’adresse de miss Mary, ces trois mots : « I love you. »


II

 

Le train avait dépassé Columbus. Les dernieres nouvelles étaient assez rassurantes. Les Indiens n’avaient point donné signe de vie depuis vingt-quatre heures. On pensait généralement qu’ils s’étaient retirés au dela de Silver Creek, aux environs de Lone Tree (l’arbre solitaire).

C’est ce qui se disait sur les passerelles, ou l’on veillait toujours.

– A moins qu’ils n’aient rétrogradé jusqu’a Kearney, fit un Canadien qui prétendait connaître les coutumes des tribus de ces parages pour avoir eu déja a repousser leur assaut.

– Pour moi, prétendit un Yankee, on ne les verra point avant Plum Creek.

– A moins qu’ils ne s’en soient allés jusqu’a Alkani, Big Spring ou Julesbourg, dit en riant le Français sceptique qui avait lu le Tour du Monde en quatre-vingts jours.

– Bah ! fit le Canadien, ils ne sont point problématiques du tout.

– Vous les avez vus ? interrogea le Français incrédule.

– Mieux que je ne vous vois, attendu que la chose s’est passée de jour. Ils étaient fort laids.

– Je crois surtout, monsieur le Canadien, que la chose s’est passée dans votre imagination. Comme Canadien, vous etes beaucoup Français et un peu « du Midi ». Nous autres gens du Nord…

– Vous n’allez point prétendre que Québec est en Provence ? fit le Canadien, agacé.

– Je le regrette, monsieur. Non, je n’irai point jusque-la. J’estime qu’il y a plus de danger a traverser le boulevard, au carrefour Montmartre, a quatre heures du soir, qu’a se promener en express, dans le Nebraska, a deux heures du matin.

Le Yankee s’approcha du Français et lui dit :

– Je parie avec vous.

– Vous pariez avec moi ?

– Oui, monsieur, je parie avec vous pour les Indiens. Et vous pariez pour le boulevard.

– Je ne comprends pas.

– Oh ! cela m’étonnerait beaucoup d’un Français. Je parie que je passe quatre fois le boulevard, au carrefour Montmartre, vous dites. Alors je ne serai pas écrasé. Et vous vous traverserez quatre fois l’État de Nebraska, sur l’Union Pacific railway, et vous serez attaqué, au moins une. Parfaitement. Je dis. Tenez-vous ?

– Mais, pour tenir votre pari, mon cher monsieur, il me faudrait revenir en Amérique, et mon commerce de la rue du Sentier…

– Aoh ! je voyagerai bien pour la France, pour traverser le boulevard…

– Impossible, cher monsieur, impossible…

– Je croyais qu’impossible n’était pas un mot français. Je me trompais. Au revoir, monsieur.

L’Américain s’éloignait, quand il revint soudain sur ses pas et dit au Français :

– Voulez-vous parier pour ce voyage, tout seul ?

– Il y tient, fit le commerçant de la rue du Sentier. Et qu’est-ce que nous parions ?

– Dix mille dollars. Ça va ?

Le Français fit un bond :

– Cinquante mille francs !… J’aimerais mieux un déjeuner… Oui, parions un déjeuner. Voulez-vous ?…

– Un déjeuner a Tortoni ? fit l’Américain.

– Mais ça va vous déranger ?

– Non : c’est tout pres.

– L’Océan… Il y a l’Océan…

– Pourquoi vous dites l’« Océan » ? Ces Français sont rigolos… Je parle de Tortoni, 107, O’Farell street, San Francisco.

– Je vous demande pardon : c’est que nous avons aussi, a Paris, un Tortoni.

– Ah ! vous nous copiez !… Ça va ?

– Ça va !

L’Américain et le Français, pour sceller le marché et rendre définitif le pari, se livraient a un shake-hand des plus vigoureux, quand leurs mains furent soudain séparées par le passage aussi rapide qu’inattendu d’un gros et grand corps qui fuyait de passerelle en passerelle, se rendant a l’arriere du train, sur la terrasse, plate-forme découverte qui termine presque tous les convois américains.

Arrivé au bout de sa course, Jonathan criait sa douleur a la nuit immense de la Prairie, et les cris se perdaient dans le roulement de tonnerre de ce train qui mugissait de toutes ses roues, de tous ses essieux, de toutes ses chaînes, de toutes ces choses de fer et d’acier qu’il emportait a travers l’espace a une vitesse de cent kilometres a l’heure.

La nuit de ces espaces et la plainte mugissante de ce train qui semblait condamné a des courses sans but dans des plaines sans limites, étaient bien le cadre et l’accompagnement qu’il fallait a la douleur de cet homme.

Jonathan revoyait les levres de Charley, ces levres pâles et minces, ces levres imberbes qui articulaient la phrase d’amour. Car le doute n’était point permis. La voix serait sortie de cette bouche retentissante et aurait crié : « I love you ! » qu’il n’aurait pas été plus sur de son malheur.

D’ou venait donc qu’il n’avait point tué cet homme ? Que ne s’était-il retourné et ne l’avait-il broyé ? Ou avait-il puisé cette force supreme de contenir l’effroyable colere qui s’était ruée en tout son etre et le désir immédiat de vengeance qui, une seconde, avait armé son bras du couteau tombé a terre et précipitamment ressaisi ? Par quel miracle s’était-il redressé calme en apparence et dompté ? Par quel sortilege, d’une voix naturelle, leur avait-il annoncé qu’il les laissait seuls quelques instants, ayant des ordres a donner au porter pour le drawing room ?

Car il avait accompli cet effort surhumain et son geste banal avait ouvert et refermé la portiere du car. Mais aussitôt sur la passerelle, a l’abri des regards de Charley et de Mary, ses mains étaient allées déchirer sa poitrine sous la chemise, arrachée, et un « han ! » formidable de douleur avait jailli de sa gorge contractée, et alors comme un fou, il s’était précipité dans le corridor central, il avait traversé le train dans toute sa longueur et il était venu s’abattre dans un coin de cette terrasse solitaire qui allait offrir un abri momentané a son désespoir.

Et, pendant que ses poings et que ses ongles labouraient et ensanglantaient son thorax velu, il se félicitait de cette courte victoire sur lui-meme, car il allait savoir la vérité. Il avait bien vu les levres de Charley, mais il avait vu aussi celles de Mary, et ces levres étaient restées fermées. Il avait fixé son regard et, comme les levres, le regard de Mary était resté muet. Charley avait dit qu’il aimait, mais Mary n’avait pas répondu. Était-ce de la prudence ? Était-ce du dédain ?

Ce probleme cruel, comme il le voulait résolu ! Et comme il allait le résoudre !

Mary ne l’avait-elle pas trompé déja ? Était-elle sur le point de le tromper ?

Ce doute le faisait abominablement souffrir. Était-ce un doute ? Ne s’aveuglait-il pas en espérant encore ? Il se disait, il avait le courage de se répéter que Charley n’aurait jamais osé articuler la phrase exécrée si Mary ne lui en avait pas donné le droit !

Et ce silence de Mary, ce silence meme n’était-il point un aveu ? Elle n’avait point répondu aux levres de Charley, mais elle n’avait point été surprise.

Et Jonathan découvrait des choses dans ce silence qui lui faisaient se cogner éperdument la tete contre les barres de fer de la terrasse.

Certes, elle devait etre accoutumée a ces manifestations muettes de l’amour de Charley. Quand il était la, entre eux, leurs gestes devaient s’entendre ; leurs mains, derriere lui, devaient se serrer et peut-etre s’étreindre.

Ah ! le sot ! l’incroyable imbécile qu’il avait été de croire a la pureté de Mary et a la loyauté de Charley ! Comme on s’était moqué de lui !

Cette Mary, cette enfant de rien, du hasard, de la misere, cette gamine loqueteuse et mendiante qu’il avait ramassée, un jour de promenade, avec sa mere, sur le pavé de Chicago. Six ans ! elle avait six ans a cette époque ! Ses beaux grands yeux clairs l’avaient séduit tout de suite, ses yeux qui imploraient. Et il avait dit a la mere et a l’enfant de le suivre. Pourquoi avait-il fait cela ? Était-ce de la pitié ? Il ignorait ce sentiment. Il n’avait jamais connu la pitié. Son cour avait toujours été dur aux autres et a lui-meme. Il n’aimait point les autres et il ne s’aimait pas. Il avait un mépris universel pour les gens et pour les choses. Oui, il avait fait cela par caprice, pour s’amuser, pour passer le temps.

Et son caprice avait duré. Il avait donné une place a la mere et mis l’enfant a l’école. Il exigea simplement que la petite vînt lui montrer ses yeux, tous les jours, un instant.

La mere était morte. La petite continua a venir, et il arriva ceci : c’est qu’il put de moins en moins se passer des yeux de cette petite. Il la prit dans ses bureaux ; il s’arrangea pour l’avoir pres de lui le plus longtemps possible. Mary était douce, aimante, infiniment reconnaissante a Jonathan de ce qu’il avait fait pour sa mere et pour elle. De ses bureaux, elle passa dans sa maison et elle fut la joie de son intérieur de garçon égoiste et déja cent fois millionnaire. Elle grandit a ses côtés, et il l’aima. Car elle était tres belle, pas d’une beauté de jeune fille : elle était déja d’une beauté altiere et définitive de femme a dix-sept ans. Et ce mélange de douceur dans le caractere, de tendresse dans l’âme et de superbe et orgueilleuse beauté fit qu’un jour sir Jonathan Smith, le roi de l’huile, lui demanda sa main, en tremblant.

Mary, extraordinairement émue, promit a Jonathan d’etre sa femme.

Depuis cette heure, Jonathan ne se reconnaissait plus. Comme il le disait a Charley, « il n’était plus lui-meme ». Une joie inconnue l’avait transformé. Le roi de l’huile n’avait jamais aimé, et il aimait ! Et avec cette passion, avec cette violence qu’il mettait a toutes choses et qui l’avait rendu si redoutable dans les affaires.

Le mariage devait avoir lieu apres son voyage a Denver. Mais il ne se séparait plus de Mary et l’avait emmenée avec lui.

– Je veux régler toutes mes affaires avant notre bonheur, disait-il a Mary. Nous aurons une grande année de joie sans mélange, une longue lune de miel que nous irons passer, comme les Parisiens, en Suisse. Charley sera la pour me remplacer.

Charley ! son premier, son meilleur employé. Celui en qui il avait mis toute sa confiance et qui, a cette heure, se rendait coupable de l’exécrable trahison ! Comme il avait eu tort de lui permettre l’approche quotidienne de Mary ! Qui sait, maintenant, quels liens les unissaient ?

Et comme, d’autre part, il avait eu raison de douter de son bonheur ! Et comme ses craintes, ses appréhensions, la terreur d’une catastrophe prochaine détruisant tout l’édifice de son amour, comme tout cela était justifié !

Longtemps Jonathan Smith s’abîma dans de profondes pensées… Brusquement, il se redressa et dit :

– Tout cela n’est peut-etre point vrai ! Ces levres qui ont remué disaient des choses que je ne sais pas et qui n’étaient point des choses d’amour… Des levres qui remuent… Il est difficile de mettre des paroles sur des levres qui remuent…


III

 

Cette nuit-la et le jour qui suivit se passerent sans incident. Point d’Indiens a l’horizon. Le convoi reprenait sa physionomie habituelle, chacun vaquant a ses occupations et a ses plaisirs et finissant par se désintéresser du spectacle des plaines succédant aux plaines.

On approchait du Colorado, et avant de remonter vers le Wyoming, on stationnerait a Julesbourg, ville aux environs de laquelle toute crainte de danger semblait devoir etre écartée.

Seuls, a la terrasse de l’arriere, étendus sur deux fauteuils paralleles, Charley et Mary, muets et graves, contemplaient le soleil qui se couchait a l’occident de la Prairie.

On eut dit qu’il descendait a l’horizon des mers. Immense comme un océan, la Prairie avait ses vagues. C’était l’ondulation monotone de ses herbes et de ses foins. Leurs ombres venaient de tres loin en lames successives et régulieres, et ces lames déferlaient a la rive des rails et des ballasts avec une plainte douce sous la brise.

L’astre, plus bas sur l’horizon, allumait un incendie.

Et ce fut, a l’ouest, un embrasement soudain du ciel et de la terre.

Tout flamba dans une vaste apothéose.

Charley avait pris la main de Mary. Tous deux regardaient. Leur émotion était immense comme le spectacle qu’ils avaient sous les yeux. Le couchant perdit de son éclat. Cela cessa d’etre du feu et cela devint du sang : un jaillissement écarlate et formidable que la terre poussait vers les cieux, comme si elle vidait tout le sang de son cour. Et elle entra en agonie. Ses veines, bientôt exsangues, charrierent a l’horizon des globules moins vermeils, La vie s’en allait, et le soir glissa sur la Prairie et gagna, d’ombre en ombre, l’extreme limite des choses.

Le crépuscule s’éclaira encore des reflets métalliques de la riviere Platte, que le train n’avait pas quittée depuis Omaha. Large, sans profondeur, coulant a peine et stagnant presque toujours dans cette plaine en nivellement quasi géométrique, the Plater river traversait ainsi, de compagnie avec le railway, tout l’État de Nebraska.

Le silence de l’étendue n’était alors troublé que par les cris brefs des chiens des prairies. Quelques antilopes vinrent boire a la riviere, ombres vite évanouies a l’approche du train.

Mary s’aperçut que sa main était restée dans la main de Charley. Elle la retira.

– Nous allons rentrer, dit-elle.

Et elle se leva.

Mais Charley était pres de la porte et lui interdisait le passage.

– Un mot encore, implora-t-il.

– Nous n’avons plus rien a nous dire, mon ami.

– Mary, Mary, écoutez-moi…

– Je ne veux plus vous écouter. Charley, vous voyez ce que je souffre… Ne parlons plus jamais de ces choses…

Elle dit plus bas :

– Et puis ne soyons pas imprudents.

– Je vous l’ai juré, Mary, il ne sait rien et il ne saura jamais rien de notre amour…

– Je vous dis que vous avez été imprudent. Hier, quand vos levres ont remué… Je crois qu’il a vu vos levres, Charley.

– Non, cela ne se peut. Vous pouvez bien me pardonner… Vous ne les verrez plus longtemps, mes levres…

Il ajouta, plus sombre :

– Votre pouvoir n’ira point jusqu’a me faire supporter une existence qui m’est odieuse.

– Mon pouvoir ira jusque-la…

– Combien vous etes cruelle ! si vous saviez ma lassitude de vivre !… Hier, voyez-vous, quand il m’a parlé si mystérieusement de ce pli que je trouverais a Denver, de ce pli qui contenait, s’il mourait, lui, le secret de ma fortune… J’avais envie de lui rire insolemment a la figure, a sa face immonde de millionnaire… a la face de votre époux, Mary !

– Encore une fois, mon ami, ayez pitié…

– Écoutez, Mary. Je vous ai demandé une seconde encore, une seconde… C’est que j’ai une chose a vous dire… Oh ! une chose tres grave… Vous m’entendrez bien une seconde.

– Je sais toutes les choses graves que vous avez a me dire, Charley, et vous me les avez dites déja…

Charley se laissa tomber sur un fauteuil. Il y eut un silence.

– C’est vrai, dit-il.

– Vous voyez bien, fit-elle, qu’il faut que tout ceci se termine… Laissez-moi passer…

Mais elle s’arreta d’elle-meme. Un gémissement la fit se retourner.

– Alors, je vous quitterai a Denver, disait Charley d’une voix rauque. Vous partirez, et je ne vous verrai plus… Et vous épouserez cet homme ! Vous, la femme de Jonathan Smith ! Vous ne savez pas ce que c’est que Jonathan Smith ! si vous saviez !

– Vous m’avez dit qui il était, et je l’épouserai, Charley. Voila trois mois que ces querelles me poursuivent, a toute heure du jour. Je suis effroyablement lasse…

– C’est un misérable ! C’est un monstre !

– C’est mon bienfaiteur !

– Votre bienfaiteur, lui ! C’est votre créancier ! Et il réclame le paiement de votre dette…

– Je la paierai…

Charley se tordait les mains :

– Malheureux que je suis !… Et dire qu’avec cette passion que je croyais toute-puissante, je suis incapable de vous inspirer la haine de cet homme ! Vous, pour qui il s’est montré bon, tendre et généreux, vous ne savez pas, vous ne saurez jamais ce qu’il fut pour les autres, vous ne vous doutez pas de son égoisme et de sa cruauté !

– Vous m’avez dit toutes ces choses, Charley.

– Vous ne vous en souvenez plus.

– Je veux les oublier.

– Il en est que je ne vous ai pas dites.

– Taisez-vous.

– Je parlerai, Mary, et cependant, j’ai donné ma parole d’honneur de me taire.

– A qui ?

– A Jonathan. Mais je parlerai tout de meme.

– Vous agissez mal, Charley.

– Je le sais, mais ça m’est égal de ne point tenir ma parole, voyez-vous ; est-ce que vous avez tenu la vôtre ?

– Oh ! Charley, est-ce que vous ignorez que je ne suis point maîtresse de ma destinée ?

– Ignorez-vous que je ne suis point maître de mon amour ? Je parlerai ; je veux que vous sachiez tout. Jonathan Smith a un fils, miss Mary.

Ils se turent un instant.

– Vous divaguez, Charley ; si Jonathan avait un fils, il me l’eut avoué.

– C’est a moi que cet aveu fut fait.

– Voila qui est étrange.

– Oh ! vous comprendrez… Il y a dix ans, Jonathan connut une jolie fille. Elle était honnete, appartenant a une famille pauvre. Il l’enleva a sa famille ; la jolie fille lui donna un enfant, et depuis, elle est morte.

– Elle mourut de quoi ?

– De désespoir et de privations.

– Il l’avait abandonnée ?

– Oui.

Ces révélations semblaient produire un grand effet sur la jeune fille.

– Voila l’homme, continua Charley.

– Qu’est devenu l’enfant ?

– Ce qu’il a pu durant huit années.

– Jonathan ne s’occupait point de son enfant ?

– Il m’a dit que, s’il lui avait fallu s’occuper de tous les enfants que le hasard lui avait donnés, il n’aurait pas eu le temps de s’occuper de ses affaires.

– Oh !…

– C’était peut-etre une parole de fanfaronnade. Je ne puis affirmer que ce que j’ai vu.

– Qu’avez-vous vu ?

– Il y a deux ans, Jonathan me dit : « Charley, vous allez partir pour La Nouvelle-Orléans. » Et il m’avouait cette lamentable histoire d’amour dont je vous parlais tout a l’heure, il m’avouait sa paternité et l’ignorance dans laquelle il se trouvait de ce qu’était devenu son fils. J’avais mission de le rechercher et de veiller a ce que désormais il ne manquât de rien. La tâche était difficile, car la mere avait disparu et, depuis plusieurs années, nul n’avait entendu parler d’elle. Apres six mois de recherches, je trouvai la piste de la malheureuse. Je suivis cette piste. Au bout, je trouvai la mere morte et l’enfant a l’agonie. L’enfant manquait de tout et succombait de misere. Je pus le sauver et, suivant les indications de Jonathan, je le plaçai dans un family house de La Nouvelle-Orléans, ou il se trouve encore. Le petit a huit ans.

– Comment s’appelle-t-il ?

– On l’appelle William.

– Sir Jonathan continue a s’occuper de son fils ?

– Tous les mois, Mary, pour faire parvenir a la pension le prix de l’entretien de William. Mais cette pitié tardive vous fera-t-elle oublier la conduite criminelle de Jonathan pendant les huit premieres années ?

– Je veux oublier tout ce qu’il y avait de mauvais dans cet homme et ne plus voir que ce que j’y découvre de bon.

– Prenez garde ! prenez garde ! tout cela n’est que passager ! Tout cela est factice ! Il se lassera de vous, Mary, et il brisera le jouet que vous futes en ses mains. La nature perverse et grossiere de cet homme réapparaîtra avant qu’il soit longtemps. Cette transformation, ces remords qui l’ont fait rechercher son fils, tout cela vous est du ! Tout cela est arrivé parce qu’il vous aimait. Quand il ne vous aimera plus, nous reverrons le véritable roi de l’huile !

– Aussi faut-il qu’il m’aime toujours, fit Mary, et vous voyez bien qu’il faut que je l’épouse…

Charley gémit encore :

– Souvenez-vous des voux que nous échangeâmes, Mary, le soir de cette promenade dans le parc ; sir Jonathan faillit nous surprendre, mais vous n’aviez point perdu votre sang-froid, car vous disiez que Jonathan voulait votre bonheur et qu’il ne s’opposerait point a notre mariage. Et comme vous saviez votre influence immense sur cet homme, vous m’avez dit : « Ne parlez point de notre mariage a quiconque. C’est moi-meme qui demanderai votre main, Charley, a mon ami, et mon ami ne me la refusera pas. » J’étais heureux.

– Votre bonheur n’avait d’égal que le mien, Charley.

Charley leva les yeux sur Mary. Il vit qu’ils étaient pleins de larmes.

– Vous pleurez, Mary, a ces souvenirs. Certes, je crois que vous m’aimiez, alors. Nous nous aimions déja, il y a trois années, quand je vous voyais chaque jour dans les ateliers de Chicago. Vous étiez une grande fillette.

– C’est vrai, j’étais bien jeune. Cependant mon cour battait tres fort quand vous veniez a moi. C’était de l’amour, déja.

– Saviez-vous alors que vous seriez la femme de Jonathan ?

– Oh ! Charley ! Charley ! Est-ce qu’une telle pensée pouvait entrer dans mon âme, dans ma petite âme d’enfant ?

– Et plus tard, l’avez-vous espéré ?

– Jamais ! je vous le jure ! Jamais ! Charley. Pour qui donc prenez-vous celle que vous appeliez « votre » Mary et qui vous avait donné le droit de parler ainsi dans la certitude ou elle était qu’elle vous appartiendrait un jour ?… Si j’avais songé a la possibilité d’une pareille union, a la nécessité du mariage qui est proche, j’eusse été bien coupable de vous écouter, Charley, dans nos promenades du soir…

Charley continua, d’une voix plus âpre :

– Alors, vous ne songiez pas a un pareil coup de fortune. Vous ne pouviez l’espérer, en effet. Jonathan était si riche, et vous, si pauvre. Aussi, quand il vous a demandé d’etre sa femme, ce fut une surprise… Quelle surprise, miss Mary !…

– Charley ! Que voulez-vous dire ?

– Je veux dire que les filles sans fortune ne sont point accoutumées a trouver tous les jours des maris quatre cents fois millionnaires ! Et que, lorsque l’occasion s’en présente, elles seraient de pauvres etres sans intelligence, sans mensonge et sans calcul si elles repoussaient cette occasion, meme quand elles ont engagé leur parole, meme quand elles ont engagé leur cour !

Mary mit sa main sur la bouche de Charley et lui dit :

– Mon ami, vos paroles si cruelles n’exciteront point ma colere. Insultez-moi, méprisez-moi, Charley. Il ne manquait plus que cela a ma douleur… Vous parlez de richesses, Charley. Dites-moi si je pouvais les refuser !… Et songez que j’aurais donné tous les millions de la terre pour etre a vous… Mais Jonathan me demande mon corps, et comme je lui dois tout, comme je lui dois ma vie et la vie de ma mere, Charley, et que je n’ai pour le payer rien d’autre que mon corps, il faut bien que je le lui donne…

Tout bas, Charley demandait pardon et baisait la main de Mary, qu’il retenait sur sa bouche. Et Mary, dans une crise de désespoir, avouait :

– Car vous, vous aurez mon âme, toute mon âme…

Charley dit tres bas :

– Pardon !

– Comprenez ce que je vais souffrir et plaignez-moi… Et sachant que je me donne a un autre alors que je vous aime, ne me méprisez point… Et surtout, Charley, jurez-moi que vous ne me parlerez plus jamais de ce qui fut notre amour.

Elle ajouta, plus bas, dans un souffle qui vint caresser le visage de Charley, toujours a genoux :

– De ce qui, dans mon cour, sera toujours notre amour.

Le jeune homme prit les mains de Mary, et, l’attirant a lui, la courbant sur lui, il pria :

– Mon amie, si je vous le jure, promettez-moi de m’accorder, avant mon serment, l’unique chose que je vous aie demandée, que je vous demanderai jamais ! Je vous implore, Mary…

– Que voulez-vous de moi, mon pauvre Charley ?

– Un baiser…

Mary tendit son front.

– Non, pas ainsi, un baiser d’amour… murmura Charley.

Ils étaient en proie tous deux a une émotion indicible, et leurs mains s’étreignaient. Une fievre montait en eux. Une ardeur inconnue les brulait.

– Un baiser d’amour ? dirent les levres de Mary, proches déja de celles de son ami.

– Songez aussi que ce sera le baiser d’adieu…

Leurs levres se joignirent, et ils se donnerent ce double baiser-la.

Le train approchait de Julesbourg, dans un tapage d’enfer. Il traversait alors le pont, long de plus d’un kilometre, jeté sur la riviere Platte.

Ni Charley ni Mary n’entendirent, derriere eux, la portiere de la terrasse qui s’ouvrait. Jonathan apparut sur le seuil et vit les deux amants, aux lueurs dernieres du crépuscule. Le roi de l’huile chancela. Dans ses mains, la lame d’un couteau brilla. Il ouvrit la lame de ce couteau, la prit entre ses dents et, les poings tendus, s’avança.

Enivrés de leur premier baiser d’amour, les jeunes gens semblaient ne jamais devoir désunir leurs levres, et Mary, éperdue, n’avait plus la force de repousser son ami. Elle se renversait, pâmée, entre les bras de l’amant quand elle vit soudain au-dessus d’elle, au-dessus de Charley, une ombre formidable. Elle poussa un cri déchirant. Charley se retourna, mais déja les poings de Jonathan l’étreignaient a la gorge. Le jeune homme laissa échapper une plainte sourde. Il voulut se débattre. Ses membres vainement s’agiterent. Jonathan le jeta par terre, lui mit un genou sur la poitrine, et l’une de ses mains lâcha la gorge pour aller chercher le couteau.

Mary, qu’une épouvante sans nom affolait, continuait de jeter dans la nuit un hurlement de bete blessée ; mais nul ne l’entendait dans cette tempete de bruits et de cahots déchaînée par le passage du railway sur le pont de Julesbourg.

Quand elle vit Jonathan brandir son couteau, elle retrouva une énergie soudaine pour se jeter vers lui et le supplier de ne point frapper.

– Tuez-moi ! mais ne l’assassinez point !

Jonathan la repoussa, et la lame s’abattit sur Charley. Mais un coup de feu déchira l’ombre, une détonation retentit. Jonathan poussa un cri et lâcha le couteau, qui n’avait pas eu le temps de frapper.

Charley, d’un bond, était debout, délivré. Mary avait a la main un revolver qui fumait. Sans un mot, le regard fou, la face crispée d’horreur, elle fixait Jonathan, qui se mourait, appuyé a la barre de la terrasse. Le roi de l’huile eut un hoquet terrible, et ses yeux, qui ne quittaient point les yeux de Mary, toute proche, avaient une expression de douleur surhumaine.

Il poussa un rauque soupir, le dernier. Son grand corps se courba sur le garde-fou, et la tete pendait au dehors. Alors, d’un coup d’épaule, Charley, avec un « han ! » d’angoisse et d’effort supreme, jeta l’homme par-dessus bord. Charley et Mary virent l’ombre de ce corps rebondir sur le garde-fou du pont et disparaître dans le gouffre de la riviere Platte.

Il s’était passé, depuis l’arrivée de Jonathan sur la terrasse, une minute a peine.

Les jeunes gens se regarderent avec des figures d’outre-tombe.

Des bruits de pas se firent entendre derriere eux. Une foule envahit la terrasse d’arriere.

Quelqu’un demanda :

– Qui a tiré ? Nous avons pensé a une alerte…

Charley répondit, d’une voix blanche :

– C’est moi. J’avais cru distinguer dans le soir le galop des Indiens.

– Il n’y aurait rien d’étonnant a cela, fit-on remarquer. Ils sont gens a se risquer sur le pont et a profiter du ralentissement du train pour attaquer.

– Le pont est loin maintenant. Nous ne courons plus aucun danger.

– Disons-leur adieu.

Et cinquante coups de revolver strierent les ténebres.

Le commerçant de la rue du Sentier arriva aux nouvelles :

– Que veut dire ce feu d’artifice ?

– Ce n’était pas un feu d’artifice, répliqua le Yankee. Nous repoussions l’attaque des Indiens. Yes.

– Alors j’ai perdu mon pari ?

– No. J’ai parié attaque dans le Nebraska : nous venons d’entrer dans le Colorado.

– Alors j’ai gagné ?

– No. Nous allons quitter le Colorado et rentrer dans le Nebraska.

– Quels farceurs ! conclut le Français. Nebraska ou Colorado, il n’y a pas plus de sauvages que dans ma boutique !

Le train venait d’entrer dans Julesbourg.


Partie 1
L’AUBERGE ROUGE


I – LE PRINCE AGRA

 

Une vingtaine d’années ont passé sur les événements qui précedent.

Nous sommes a Paris. Le soir ou nous reprenons notre récit, il y avait fete de nuit au théâtre des Variétés-Parisiennes. Voitures de maîtres et fiacres s’arretaient a chaque instant, débarquant des personnages de carnaval.

Généralement, les costumes étaient riches et les déguisements de bon gout, meme lorsqu’ils avaient donné lieu a la plus extravagante fantaisie.

Les Variétés-Parisiennes avaient donné rendez-vous a toute une sélection du monde littéraire, artistique, politique, diplomatique, et a toute une sélection du demi-monde.

La scene, aussi vaste que la salle, était couverte de petites tables. Les groupes se choisirent, se sélectionnerent, s’assirent, et l’on mangea.

C’était exquis, et l’on s’amusait beaucoup.

Au fond de la scene, a l’une des tables ou la gaieté prenait des proportions inconnues encore, Diane, en travesti Louis XV qui allait merveilleusement a sa beauté mievre, a son profil d’adolescent, Diane, célebre par la splendeur de ses aventures, la betise de ses gestes et la niaiserie de sa diction quand elle eut l’orgueil de s’exhiber sur les planches d’un music-hall, Diane, bien connue pour sa « rosserie » a l’égard des amants, illustre par six mois de pudeur, désespoir d’un fils de famille a la « galette » prestigieuse, qui ne vit jamais que le pied nu de sa maîtresse, ce qui, disait-il, ne lui suffisait point, Diane disait :

– Écoutez, messeigneurs, ce que je vais vous lire. Ce billet m’est venu d’un inconnu et me fut remis comme je m’ennuyais, tantôt, en l’allée des Acacias. Remis n’est point le terme propre : c’est jeté, ai-je voulu dire.

Elle écarta les dentelles de son jabot et y chercha un papier, qu’elle déplia. Elle lut :

« Diane, vous ne me connaissez pas. Je ne vous connais pas davantage. Mais on dit que vous etes belle. Réservez-moi, je vous prie, une place aupres de vous, ce soir, au souper des Variétés. Signé : prince Agra. »

A une table voisine, Blanche de Ligné, une jolie brune, se leva et dit a Diane en zézayant :

– Alors, c’est pour ce mystérieux inconnu que tu gardes si férocement cette chaise a côté de toi et que tu ne voulus point de moi a ta table ?

– C’est pour lui, mademoiselle.

– Ze croyais que tu prenais d’ordinaire plus de renseignements avant de te laisser aller aux fantaisies de ton cour.

– Il ne s’agit point de cela. Je suis curieuse du procédé et désirerais savoir ce qu’il en adviendra.

– Peste ! ma chere, vous vous mettez bien. Prince Agra. Et pourrait-on savoir ou il loge, ce prince-la ?

– Vous m’en demandez beaucoup trop pour aujourd’hui, ma chere. Mais, demain, il logera chez moi !

– Un prince ne loge nulle part quand il n’existe pas. Qui de vous, messieurs, qui de vous, mesdames, a entendu parler de ce puissant personnage ?

Autour de la table, on ne connaissait pas de prince ni de principauté d’Agra.

Raoul de Courveille interrompit la dînette qu’il s’offrait :

– Je parie que Lawrence, qui a tant voyagé, nous dira qui est ce prince. Je vais le chercher.

Il revint bientôt, tenant par la main un homme qui paraissait une cinquantaine d’années, aux yeux tres doux et tres tristes.

– Dites-nous, Lawrence, si vous connaissez le prince Agra ?

Lawrence répondit :

– Je connais, dans les Indes anglaises, une ville qui se nomme ainsi.

– Vous voyez bien ! s’écria Diane, joyeuse. Il existe ! Il existe ! Et il va venir ! Oh ! merci, monsieur, merci !

Lawrence se tourna vers la jeune femme et sourit :

– Je connais une ville qui s’appelle ainsi, madame, mais je ne connais point de prince portant le nom de cette ville.

– Il faut en prendre votre parti, ma chere, fit Josephe. Le prince ne viendra pas, puisqu’il n’existe pas…

Diane, blanche de colere contenue, ne disait mot. Le nom du prince Agra fit le tour de la scene. Soudain, a la table centrale, le duc Hartmann, premier secrétaire d’ambassade d’Autriche-Hongrie, se leva et demanda :

– Qui donc, ici, parle du prince Agra ?

On fit silence. Le duc s’avança vers Diane.

– C’est vous, madame, qui parlez du prince Agra ?

– C’est moi, fit Diane, et si vous avez de ses nouvelles, vous serez le bienvenu. Connaissez-vous son écriture ?

– Non, madame, je ne la connais point.

– C’est dommage, car voici un billet signé de son nom, et je voudrais bien savoir si l’on se moque de moi.

– Qui vous fait croire que l’on se moque de vous ?

– Mais cette signature du prince Agra, que tous ignorent. Seul, monsieur que voici – et Diane désigna, du geste, Lawrence, qui était resté pres d’elle –, seul, monsieur m’a donné quelque espoir en me contant qu’il y a, au fond de l’Hindoustan, une ville qui s’appelle ainsi. Mais tous ces jeunes fous, qui sont ignorants comme des cocottes, prétendent que je suis victime de quelque poisson d’avril.

– Ils ont tort, madame.

– Bravo ! s’écria Diane joyeusement. Bravo ! Asseyez-vous ici, sur cette chaise, qui lui est destinée, et entretenez-nous de lui jusqu’a ce qu’il arrive, et dites-nous s’il est beau, puisque vous l’avez vu.

Le duc prit place aupres de Diane.

– Je ne l’ai point vu.

– Alors ?

– Alors, j’ai entendu parler de lui.

– Il y a longtemps ?

Le duc avait une physionomie des plus graves. Il dit :

– Il y a quelques années, j’ai entendu prononcer ce nom pour la premiere fois, au lendemain de la mort du prince héritier.

– Le drame de Meyerling ?…

Ces derniers mots étaient prononcés par une bouche muette jusqu’alors. Au bout de la table, le comte Grékoff avait négligé de se meler aux conversations.

– Parfaitement, fit le secrétaire d’ambassade, au lendemain du drame de Meyerling. Dans quelles conditions exactement ? Voila ce que je ne saurais dire. On a raconté que le prince Agra, qui était grand ami du prince Rodolphe, avait passé une partie de la journée qui précéda le drame avec l’archiduc. On ne le vit plus en Autriche depuis. Qu’est-il devenu ? Qui le sait !…

Le duc Hartmann ne dit rien de plus, mais on comprenait qu’il avait encore des choses intéressantes a révéler, et qu’il ne les révélerait pas.

Il paraissait meme regretter ses rares paroles.

Le comte Grékoff rompit le silence :

– On a dit, monsieur, que le prince Agra avait été melé de fort pres au drame de Meyerling et qu’il y avait joué un rôle prépondérant.

– J’ai entendu parler de ces choses, fit le duc Hartmann, mais ce sont la racontars de cour, et je vous avoue que, pour ma part, je n’y ajouterai point foi.

– Nous expliquerez-vous son départ si rapide… disons le mot : sa fuite… apres qu’on eut retrouvé, dans le chalet du parc, étendus sur la meme couche, le prince et… sa maîtresse ?

– Ce ne fut peut-etre qu’une coincidence ; le prince Agra pouvait avoir affaire ailleurs.

– Eh ! monsieur le duc, savez-vous ou gîtait cet « ailleurs » ?

– Nullement.

– Eh bien ! je vais vous le dire. Trois jours apres la mort du prince, il était a Saint-Pétersbourg. Je puis vous l’affirmer ; je fréquentais aux bords de la Neva a cette époque.

– Alors, vous l’avez vu ? demanda Diane.

– Non, madame, mais j’ai beaucoup entendu parler de lui.

– Comme le duc, alors ? Quel drôle de prince que celui-ci, dont tout le monde parle et que personne ne voit !

Diane ajouta :

– Quel âge avait le prince Agra a Saint-Pétersbourg ?

– Une vingtaine d’années.

– Pas plus ?

– Je ne le crois pas.

– Il aurait donc maintenant vingt-sept ou vingt-huit ans ?

– Sans doute.

– Et il courait déja tant d’histoires sur son compte ? Nous les direz-vous ?

– Non. Elles sont trop extraordinaires… et peut-etre grandies par la légende. Sachez seulement qu’a Tiflis, et depuis a Florence, le prince Agra a fait parler de lui. Sachez que partout ou sa présence nous fut signalée, nous avons appris qu’il y avait eu de l’amour, des larmes et du sang…

Blanche de Ligné, qui avait tout entendu, demanda a Diane :

– Eh bien ! ma chere, est-ce qu’on est toujours aussi pressée de voir son prince ?

– Toujours ! fit Diane.

– Mais, enfin, interrogea Jacques de Varne, ce prince Agra, d’ou vient-il ? Quel est-il ? De quelle nation ? A quelle humanité appartient-il ? Quelle est sa famille ?

– Nul ne le sait, fit le comte Grékoff. On a cherché, mais on n’a pas trouvé. Il se dit originaire des Indes anglaises, comme son nom peut le faire croire, fils d’une Grecque et d’un radjah. Quelle Grecque ? Quel radjah ? On a dit aussi qu’il ne connaissait point le chiffre de sa fortune. Il dépensait des sommes énormes. Le seul personnage qui paraissait le connaître, pour s’etre trouvé par hasard dans certaines villes ou le prince avait élu un rapide domicile, ce personnage était lui-meme tellement mystérieux, qu’on était tenté de lui demander sa propre histoire avant de le prier de raconter celle des autres…

– Comment s’appelait cet homme ? demanda le duc Hartmann, tres intéressé.

– Je ne me souviens plus. Mais il est venu a Saint-Pétersbourg quelques jours avant la mort de la princesse Nachimoff, et je lui ai parlé, un soir, a une fete qui se donnait chez le tsar. Comment se trouvait-il la ? Probleme. La conversation étant venue a tomber sur le prince Agra, il me raconta quelques-unes des histoires auxquelles je faisais allusion tout a l’heure.

– Je crois savoir de qui vous parlez, fit le duc Hartmann. Attendez… il s’appelait, je crois, Arnoldson… Sir Arnoldson, c’est cela…

Le comte Grékoff, pensif, dit :

– On le rencontrait, du reste, fort rarement a Saint-Pétersbourg, mais toujours dans la meilleure société.

– Ainsi faisait-il a Vienne.

– Et on ne le voyait que le soir. Je ne me rappelle point l’avoir jamais rencontré dans la journée.

– C’est exact. Il ne se montrait qu’aux lumieres, et je me souviens maintenant… oh ! je me souviens parfaitement qu’on l’avait surnommé…

– Le nom et le surnom de cet homme me sont indifférents, interrompit Diane. Je vous ferai remarquer, messieurs, que vous vous éloignez du sujet de la conversation. Parlez-moi du prince Agra, ne me parlez que de lui.

– Peste ! ma chere. Quelle chaleur ! s’écria Josephe.

– Eh ! quoi ? vous ne vous intéressez point aux histoires fantastiques de mon prince ?

– De ton prince ! interrompit Assive. Tu pourrais dire de notre prince, puisqu’il n’appartient encore a personne et qu’il appartiendra peut-etre a toutes.

– Vous oubliez, ma chere, que j’ai sa déclaration, laissez donc ces messieurs nous dire tout ce qu’ils savent de celui que nous attendons.

– Mon Dieu ! madame, dit le comte Grékoff, je croyais vous avoir raconté que cet homme était le seul qui sut quelque chose de précis sur le prince Agra. Ne le séparez point trop du prince. En Europe, ils apparaissent ensemble. Je l’ai vu a Saint-Pétersbourg, a l’époque ou le prince Agra s’y trouvait, et le duc l’a vu a Vienne au moment du drame de Meyerling, alors que le prince venait de disparaître. Voila encore bien des coincidences ! Qui nous dit qu’elles ne se reproduiront point, et que derriere le prince Agra on ne verra pas apparaître cet individu bizarre et mystérieux, qui se fait appeler Arnoldson, mais que nous nommions tous…

Des cris interrompirent le comte.

– Silence ! silence ! criait-on a toutes les tables ; Judic va chanter !