Balaoo - Gaston Leroux - ebook
Kategoria: Sensacja, thriller, horror Język: francuski Rok wydania: 1912

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Opis ebooka Balaoo - Gaston Leroux

Ce roman commence comme un policier classique. Une série de meurtres terrorise un village d'Auvergne et une enquete commence, au cours de laquelle les principaux personnages se mettent en place : un vieux savant bizarre, sa fille - ravissante, bien sur - son fiancé, un grand benet de clerc de notaire, le domestique du savant et une famille de repris de justice, cachée dans les bois, composée de trois freres - les méchants de l'histoire et les suspects évidents, ainsi que de leur soeur, une sauvageonne. Puis le roman oblique vers le theme du savant fou, dont les créations échappent a son contrôle et sont a l'origine de désastres... De plus nous découvrons que M. Noël s'appelle en réalité Baloo et est amoureux fou, sans espoir, de la jolie fille... Un roman éclectique, qui part un peu dans tous les sens, comme cela arrivait parfois avec les feuilletons écrits au jour le jour, mais qui nous offre un certain nombre d'épisode completement délirants qui valent la peine d'etre lus.

Opinie o ebooku Balaoo - Gaston Leroux

Fragment ebooka Balaoo - Gaston Leroux

A Propos
Partie 1 - L’ÉPOUVANTE AU VILLAGE
I – LE CRIME DE L’AUBERGE DU SOLEIL-NOIR
II – LA PLUS ÉTRANGE PISTE DU MONDE

A Propos Leroux:

Gaston Louis Alfred Leroux (6 May 1868, Paris, France – 15 April 1927) was a French journalist and author of detective fiction. In the English-speaking world, he is best known for writing the novel The Phantom of the Opera (Le Fantôme de l'Opéra, 1910), which has been made into several film and stage productions of the same name, such as the 1925 film starring Lon Chaney; and Andrew Lloyd Webber's 1986 musical. It was also the basis of the 1990 novel Phantom by Susan Kay. Leroux went to school in Normandy and studied law in Paris, graduating in 1889. He inherited millions of francs and lived wildly until he nearly reached bankruptcy. Then in 1890, he began working as a court reporter and theater critic for L'Écho de Paris. His most important journalism came when he began working as an international correspondent for the Paris newspaper Le Matin. In 1905 he was present at and covered the Russian Revolution. Another case he was present at involved the investigation and deep coverage of an opera house in Paris, later to become a ballet house. The basement consisted of a cell that held prisoners in the Paris Commune, which were the rulers of Paris through much of the Franco-Prussian war. He suddenly left journalism in 1907, and began writing fiction. In 1909, he and Arthur Bernede formed their own film company, Société des Cinéromans to simultaneously publish novels and turn them into films. He first wrote a mystery novel entitled Le mystere de la chambre jaune (1908; The Mystery of the Yellow Room), starring the amateur detective Joseph Rouletabille. Leroux's contribution to French detective fiction is considered a parallel to Sir Arthur Conan Doyle's in the United Kingdom and Edgar Allan Poe's in America. Leroux died in Nice on April 15, 1927, of a urinary tract infection.

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Partie 1
L’ÉPOUVANTE AU VILLAGE


I – LE CRIME DE L’AUBERGE DU SOLEIL-NOIR

Il était dix heures du soir et depuis longtemps déja il n’y avait plus âme qui vive dans les rues de Saint-Martin-des-Bois. Pas une lumiere aux fenetres, car les volets étaient hermétiquement clos. On eut dit le village abandonné. Enfermés chez eux bien avant le crépuscule, les habitants n’eussent consenti, pour rien au monde, a débarricader leurs demeures avant le jour.

Tout semblait dormir, quand un grand bruit de galoches et de souliers ferrés retentit sur les pavés sonores de la rue Neuve. C’était comme une foule qui accourait ; et bientôt l’on perçut des voix, des cris, des appels, des explications entre gens qui venaient d’on ne sait ou. Pas un volet, pas une porte ne s’ouvrit au passage bruyant de cette troupe inattendue.

Chacun était encore sous le coup des deux assassinats de Lombard, le barbier du cours National, et de Camus, le tailleur de la rue Verte, suivant toute une série d’événements tantôt tragiques, tantôt sinistrement comiques et souvent inexplicables.

On n’osait plus s’attarder sur les routes ou de riches paysans, au retour des grands marchés de Châteldon et de Thiers, avaient été attaqués par des bandits masqués et avaient du, pour sauver leur vie, se défaire de tout leur argent. Quelques cambriolages, d’une audace extraordinaire, perpétrés sous le nez des propriétaires, sans que ceux-ci osassent protester, avaient été le point de départ d’enquetes judiciaires qui, menées d’abord mollement, n’avaient abouti a rien de sérieux. Cependant, quand, apres les attaques nocturnes, les incendies, les vols qualifiés et autres larcins, survinrent ces deux extraordinaires assassinats de Camus et de Lombard, la justice se vit dans la nécessité de pousser les choses a fond. Elle menaça les plus timides pour les faire parler. Ils se seraient plutôt laissé arracher la langue. Certes, la justice ne pouvait plus ignorer vers qui allaient les soupçons de tout le pays, mais elle dut renoncer a recueillir un témoignage lui permettant d’inculper qui que ce fut. Et le mystere des derniers crimes s’en trouva épaissi d’une bien singuliere façon.

Et c’était le comble qu’a côté d’affreux coups de force, il y eut des farces… des farces extravagantes qui épouvantaient comme un attentat. D’honnetes commerçants, en pleine rue Neuve, le soir, avaient été giflés a tour de bras, sans pouvoir dire d’ou leur tombait le horion. On avait retrouvé dans sa cour, ou elle avait attiré les voisins par ses cris désespérés, la mere commere Toussaint, l’entrepreneuse en broderie jupes par-dessus tete et le corps bien endolori d’une fessée terrible administrée par un mystérieux inconnu. Il y avait de petits événements qui tenaient de la sorcellerie. Malgré portes et serrures, certains objets, les uns légers et futiles et sans aucune valeur apparente, les autres d’un poids considérable, disparaissaient comme par enchantement. Un matin, ouvrant les yeux, le bon docteur Honorat n’avait plus trouvé, dans sa chambre, sa commode ni sa table de nuit. Il est vrai qu’il dormait la fenetre ouverte. Il ne porta pas plainte et garda pour lui son ahurissement, se contentant de faire part de l’étrange phénomene a son ami, M. Jules, qui lui conseilla de fermer sa fenetre pour dormir.

Enfin, on n’osait plus traverser la foret ou il se passait des choses que l’on ne savait pas… Ceux qui en étaient revenus, de ces choses-la, ne se vantaient de rien, mais ne se risquaient plus jamais de ce côté… C’est ce qu’on appelait le mystere des Bois-Noirs !

Tant d’épreuves ne suffisaient-elles point ? Quelle nouvelle épouvante faisait donc courir, ce soir, dans le couloir ordinairement désert de la rue Neuve, les pauvres gens du pays de Cerdogne ?

Une chose en apparence bien banale, un accident de chemin de fer ou, pour mieux dire, un attentat a la vie des voyageurs sur la petite voie d’intéret local qui rejoint la ligne de Belle-Étable a celle de Moulins, aux confins du Bourbonnais, était la cause de tout ce bruit.

Une main criminelle avait arraché les rails a la sortie du tunnel qui débouche sur la Cerdogne et, si le convoi, qui devait traverser l’eau sur un pont en réparation, n’était arrivé a cet endroit avec une vitesse tres ralentie, la catastrophe eut été inévitable. Heureusement, on en était quitte pour la peur. Le fourgon seul avait été démoli. Quant aux voyageurs – une vingtaine –, ils avaient été surtout secoués par l’émotion. Aussi s’étaient-ils enfuis a travers champs jusqu’a Saint-Martin-des-Bois, jetant l’alarme dans le village déja calfeutré pour la nuit.

A l’exception de deux ou trois d’entre eux, qui habitaient le village meme, tous se rendirent chez les Roubion qui tiennent l’auberge a l’enseigne du Soleil-Noir, au coin de la place de la Mairie et de la rue Neuve.

A l’auberge, la confusion fut complete. Pendant que les uns réclamaient des chambres, ou tout au moins un lit, une paillasse, les autres s’excitaient mutuellement sur le danger qu’ils avaient couru.

L’opulente Mme Roubion essayait de contenter tout le monde, mais y parvenait difficilement. Un matelas faillit etre mis en pieces. Quand, tant bien que mal, chacun fut casé, il se présenta un dernier voyageur, le front caché sous un bandeau. C’était le seul blessé.

– Tiens ! Monsieur Patrice ! Vous etes blessé ? demanda Mme Roubion avec sollicitude, en tendant sa main grasse au nouvel arrivant, un jeune homme dans les vingt-quatre a vingt-cinq ans, de figure douce et sympathique, aux jolis yeux bleus, a la petite moustache blonde soigneusement relevée en croc.

– Oh ! Une écorchure ! Rien de grave… Demain, il n’y paraîtra plus !… Avez-vous une chambre pour moi ?

– Une chambre, monsieur Patrice… Il me reste le billard, oui !…

– Je prends le billard ! répondit le jeune homme en souriant.

Sur quoi, Mme Roubion alla s’occuper de M. Gustave Blondel, commis voyageur en nouveautés d’une des premieres maisons de Clermont-Ferrand qui, dans l’office, était en train de faire son lit sur la table, tout en menaçant la patronne de la peine de mort si elle ne lui procurait, sur-le-champ, un traversin.

– Voyez-vous, belle dame, je suis tres bien ici, mieux que dans la salle de billard ou tous ces bavards m’empecheraient de sacrifier a Morphée ! Qu’est-ce qu’ils ont a gueuler comme ça !… De quoi se plaignent-ils ?… Puisqu’ils savent qui a fait le coup, qu’ils le disent !…

En entendant ces mots, Mme Roubion s’empressa de disparaître.

Dans la salle du cabaret, M. Sagnier, le pharmacien, venait d’arriver. Prévenu par le maire, il s’était héroiquement arraché aux bras tremblants de la belle Mme Sagnier et il apportait ses bons offices. Ne trouvant personne a soigner, il en conçut immédiatement une fort méchante humeur et mela ses propos agressifs aux plus hostiles, affirmant qu’en face de pareils attentats il n’était plus possible a un honnete homme de vivre, non seulement a Saint-Martin-des-Bois, mais dans tout le pays de Cerdogne.

Sur ces entrefaites, M. Jules – le maire – fit son entrée, suivi du bon docteur Honorat. Ils revenaient de la gare ou ils avaient recueilli, de la bouche meme des employés, des témoignages ne laissant aucun doute sur l’attentat. Ils étaient tous deux aussi pâles que s’ils avaient couru danger de mort.

– Encore un malheur, monsieur le maire ! fit Roubion.

– Oui, répondit M. Jules, d’une voix qu’il ne parvenait point a affermir. Heureusement que nous n’avons point a regretter d’accidents de personnes !…

Un silence de glace accueillit ces paroles. Et, tout a coup, il y eut une voix qui cria :

– Et les assassins ? Quand est-ce qu’on les arrete ?…

Alors, ce fut une explosion. Il y eut des applaudissements et des encouragements a l’adresse de celui qui avait ainsi parlé, mais celui-la – un paysan – ayant dit, se tut. Il était rouge jusqu’aux oreilles et son regard fuyait celui de M. le maire.

– La justice est venue ! Si vous les connaissez, pourquoi ne les lui avez-vous pas nommés, pere Borel ? demanda le maire.

Le pere Borel n’était point plus bete qu’un autre. Il n’alla pas chercher sa réplique bien loin :

– Sommes pas de la police, fit-il… Ni policier, ni maire. Chacun son métier !

On ne les sortait pas de la : ça n’était pas leur métier ! Au commissaire au juge d’instruction, ils répondaient toujours la meme chose : « C’est votre affaire, c’est pas la mienne ! Le gouvernement vous paie pour savoir, gagnez votre argent ! », et autres nargues du meme acabit.

On était encore sous le coup de la réplique du pere Borel, quand Gustave Blondel, écartant tout le monde, se présenta. Le commis voyageur s’assit sur le billard, et, croisant les bras, regardant bien en face M. le maire, lui dit :

– Qu’est-ce qui vous occupe tant que ça, monsieur le maire ? Faut s’attendre a tout, dans un pays ou il y a des gens dont le nom commence comme vaurien.

Un murmure de sympathique assentiment et quelques méchants rires s’éleverent aussitôt ; mais l’effet de Gustave Blondel fut coupé net par un incident imprévu. Les rires cesserent brusquement, et chacun, maintenant, se poussant du coude, regardait s’avancer un nouvel arrivant devant qui on faisait place avec un ensemble surprenant.

L’individu était vetu d’un complet de velours jaune passé a grosses côtes. De hautes guetres lui montaient aux genoux. Le col de sa chemise était lâche, laissant a nu un cou de taureau. Un feutre, qui n’avait plus de couleur, rejeté en arriere, découvrait une chevelure rousse, épaisse et inculte. La figure était extraordinairement énergique et calme. Les yeux verts regardaient l’assistance avec tranquillité et ennui. Les membres étaient trapus, les épaules étaient carrées, le dos un peu vouté, les mains dans les poches. Une impression saisissante de force brutale au repos, mais en éveil, se dégageait de ce redoutable personnage.

Il s’avança de son pas égal, au milieu d’un silence de mort, jusque sous le nez du commis voyageur qui le regardait venir, et il avait certainement entendu ce que celui-ci venait de lancer au maire, car il lui jeta de sa voix rude et sourde, ou l’on sentait de la colere domptée :

– Vautrin, Vauriens ! C’est ça que tu veux dire, mon gros ? Ne te gene pas avec moi, tu sais, je ne suis pas susceptible !

Et il continua son chemin du côté de la cheminée ou se trouvait M. le maire.

– Bonsoir, monsieur le maire !

– Bonsoir, Hubert…

Et M. Jules dut serrer la main tendue…

L’homme s’installa carrément au coin de l’âtre dans lequel on venait d’allumer une flambée et commanda un verre de blanc que Roubion s’empressa de lui servir. Il vida le verre, s’essuya les levres d’un coup de sa manche, et, tourné vers Blondel :

– En voila encore un, monsieur le maire, qui n’a pas digéré le dernier ballottage !… Seulement, mon gros, faudrait voir… Ça va bien en réunion électorale de se traiter de crapules… Maintenant, faudrait se fiche un peu la paix… S’pas, m’sieur le maire ?

M. Jules, tres embarrassé, fit entendre un grognement inintelligible.

Le commis voyageur n’avait pas bougé. Il continuait a regarder l’homme roux aux yeux verts avec obstination et déplaisance. Hubert se leva et, tendant la main a Blondel :

– Allons ! sans rancune ! Chacun travaille pour son patron, quoi !… Toi, pour le roi, moi, pour le président de la République ! Si jamais t’as besoin d’un bureau de tabac !…

Blondel descendit sans se presser du billard, haussa les épaules, tourna le dos et gagna l’office.

– Monsieur le maire, fit Hubert, d’une voix sourde, je vous prends a témoin : voila comment on traite ici les bons républicains ! Mais il me revaudra ça aux prochaines élections ! Rien de perdu… Je marque tout sur mes petits papiers, bien que je sache pas écrire !… Vous entendez, vous autres, qu’aviez l’air de rigoler, tout a l’heure…

Le cynisme avec lequel il mettait, d’un mot, le maire de son côté, comme si celui-ci, apres les promiscuités du vote, devenait nécessairement son complice et son ami, faisait couler des gouttes de sueur au front dénudé de M. Jules.

L’homme jeta quatre sous sur la table et retourna a la porte de son pas tranquille. Quand il fut sur le seuil, il se retourna :

– Je vas retrouver les freres ! dit-il… A propos, je reviens du tunnel ! J’ai vu le dégât ! C’est un sacré gredin qui a fait le coup : je le dirai a Élie et a Siméon tout a l’heure. Faudra bien tout de meme qu’on trouve le bougre qui nous fait des coups pareils. La vie n’est plus tenable pour les honnetes gens !

Et il disparut sous le trou noir de la voute.

Aussitôt, la salle se vida, comme si le départ de l’homme eut rendu a tout ce monde la liberté de mouvements, ce dont chacun profitait pour fuir un endroit ou pareille visite pouvait se renouveler.

Roubion et sa femme, aidés des domestiques, fermerent les portes avec grand soin, celle de la voute et celle du cabaret donnant directement sur la rue.

Il ne resta plus, dans la salle, que le jeune Patrice a qui les patrons avaient souhaité bonne nuit. Cependant, bien qu’il fut seul, en face de son billard, il entendait du bruit a côté de lui. Il se rendit compte que quelqu’un se déshabillait dans l’office dont la porte était fermée, mais qui communiquait encore avec le cabaret par la petite fenetre, restée ouverte, du passe-plats. Et il reconnut tout de suite la voix du commis voyageur qui, penché a cette ouverture, lui disait :

– Bonsoir, monsieur Patrice ! Si vous avez besoin de quelque chose, vous m’appellerez par la !… Hein ! On se croirait a confesse !…

Tous ces détails ne devaient plus jamais quitter la pensée de Patrice, mais alors il n’en soupçonnait pas l’importance.

Il répondit poliment a Blondel et se hissa sur le matelas qu’on lui avait jeté sur le billard ; quand ils furent couchés tous deux, la conversation s’engagea :

– Comment n’etes-vous pas allé coucher chez votre oncle ? demandait Blondel.

– J’ai frappé a sa porte et j’ai appelé. Tout le monde dormait déja bien sur ! Je n’ai pas voulu les réveiller.

– Mademoiselle Madeleine va bien ?

– Mais je l’espere, merci.

– C’est pour quand, les noces ?

– Vous le demanderez a mon oncle.

Blondel comprit qu’il avait été indiscret. Il changea de sujet et ils arriverent tout de suite a parler de l’attentat et des derniers crimes que le commis voyageur mettait carrément sur le dos des freres Vautrin.

– Oh ! fit Patrice, a Clermont-Ferrand, comme ici, on est bien d’avis qu’on ne peut pas tout expliquer avec les Trois Freres.

– Avec les Trois Freres et la sour on explique tout, fit le commis voyageur.

– Ce qui est tout a fait incroyable, insista Patrice, c’est qu’on n’ait trouvé aucune trace des assassins, pas plus chez Camus que chez Lombard.

– Possible, mais il y a une chose certaine, répliqua l’autre : c’est que, si Camus et Lombard n’avaient pas ouvert leur porte la nuit ou on les a assassinés, quand ils ont entendu dans la rue des gémissements et la voix de cette petite sauvage de Zoé… ils vivraient encore. C’est la sour qui les a attirés…

A ce moment, les deux hommes se turent d’un subit accord. Et ils se dresserent sur leur séant, l’oreille aux écoutes. Des gémissements venaient de la rue.

– Entendez-vous ? demanda la voix toute changée de Blondel.

Patrice n’eut meme pas la force de répondre. Il entendit le commis voyageur qui se levait, sautait sur le carreau de l’office et pénétrait avec de grandes précautions dans la salle de billard :

– On dirait qu’on assassine quelqu’un derriere la porte !…

Patrice, dont le métier était celui de premier clerc de notaire de son pere, rue de l’Écu a Clermont-Ferrand, avait toujours montré un naturel assez timide. C’est en frissonnant qu’il se laissa glisser de son billard. La gorge serrée, le front en sueur, il admira le courage de Blondel qui se rapprochait de la porte du cabaret donnant sur la rue et derriere laquelle s’étaient fait entendre les gémissements.

Le commis voyageur avait passé son pantalon, mais avait gardé son mouchoir sur la tete en guise de bonnet de coton.

Le gros garçon, nu-pieds, la chemise de nuit lâche au-dessus de la ceinture, et les deux bouts de son mouchoir en cornes au-dessus du front, était parfaitement grotesque. Cependant, Patrice ne songea pas a en rire.

Les gémissements brusquement s’étaient tus. Blondel et Patrice se regarderent en silence, a la lueur lugubre d’une lampe dont on avait baissé la meche au-dessus du billard. Tout le drame mystérieux dont Camus et Lombard avaient été victimes leur passait devant les yeux. C’est ainsi que, pour ces deux malheureux, l’affaire avait commencé : par des gémissements.

Et soudain, ils tournerent la tete. La porte de l’escalier conduisant a l’étage supérieur venait d’etre poussée, et Roubion, un revolver au poing, apparaissait.

– Avez-vous entendu ? fit-il, dans un souffle.

– Oui.

Roubion était un grand gaillard taillé, comme sa femme, en colosse. Il tremblait comme une feuille. Tous trois resterent un instant debout, derriere la porte de la rue, penchés sur le silence de la nuit villageoise que rien ne venait plus troubler.

– Nous nous sommes peut-etre trompés ! émit Roubion dans un soupir et apres beaucoup d’hésitation.

Blondel, qui avait reconquis tout son sang-froid, secoua la tete, négativement.

– On verra bien !… fit-il.

– Quoi ?… Vous n’allez pas ouvrir, peut-etre ! protesta l’aubergiste.

Blondel ne répondit pas et s’en fut tisonner l’âtre qui rendit quelque éclat. La nuit n’était pas chaude, bien qu’on fut au commencement de la belle saison. Tous trois furent bientôt devant la cheminée ou Roubion leur fit chauffer du vin dans une casserole.

– Tout de meme, fit entendre le commis voyageur, si on arrivait a les prendre sur le coup, les bandits, c’est une affaire qui en vaudrait la peine !…

– Taisez-vous, Blondel ! ordonna Roubion. Ne vous occupez pas de ça… Ça vous porterait malheur !

– Certainement, acquiesça Patrice, ça n’est pas notre affaire !…

– Rappelez-vous Camus et Lombard !… S’ils n’avaient pas ouvert leur porte…

Blondel, qui était en tournée au moment des deux crimes, demanda des détails.

Roubion s’en fut encore écouter a la porte et revint, n’ayant rien entendu, tranquillisé a peu pres.

– Voici exactement comment c’est arrivé, expliqua l’aubergiste. Lombard et sa vieille tante, apres avoir tout barricadé chez eux comme on le fait tous les soirs maintenant a Saint-Martin, s’étaient couchés. La chambre de Lombard et celle de sa tante étaient au rez-de-chaussée. Le barbier dormait profondément quand il fut réveillé par la vieille qui se trouvait debout au pied de son lit et qui lui conseillait a voix basse d’écouter ce qui se passait. Lombard écouta. En effet, quelqu’un dans la rue se plaignait. C’étaient comme des râles entremelés de petits cris plaintifs. Lombard se leva et alluma sa bougie et prit, dans le tiroir de sa table de nuit, son revolver. Vous savez combien on est précautionneux a Saint-Martin, et on n’a pas tort malheureusement. La tante souffla a Lombard : « Surtout, pour l’amour de Dieu !… N’ouvre pas !… » Lombard, sans ouvrir encore la porte, se décida a parler : « Qui est la ? demanda-t-il, et qui se plaint ? » Une voix lui répondit : « C’est moi, Zoé. Pitié a la maison d’homme ! »

– Qu’est-ce que ça veut dire : pitié a la maison d’homme ? interrompit Blondel.

– Ah ! c’est des expressions a la Zoé. Cette petite vit comme une bete, soit dans la taniere de ses freres, soit dans la foret, et, comme ses freres parlent entre eux argot, il en résulte pour elle un langage qui n’est pas celui de tout le monde.

– Alors, vous voyez bien que c’était elle, fit Blondel. Il n’y a pas d’erreur !…

– Attendez ! Il n’était pas plus de dix heures et demie. Malgré l’opposition de sa tante, Lombard ouvrit la porte. Il regarda dans la rue. La nuit était claire. Il ne vit rien et en fut bien étonné. Quant aux gémissements, ils s’étaient tus. Craignant un piege, il resta prudemment sur le seuil, appela Zoé, ne reçut pas de réponse, referma bien précautionneusement sa porte et se recoucha en disant : « C’est encore une farce, il n’y a plus moyen de dormir tranquille a Saint-Martin-des-Bois ! » La tante aussi se recoucha, mais, apres cette algarade, ne dormit pas. Elle resta éveillée toute la nuit.

– Oh ! fit Patrice, elle a bien du s’endormir… Sans cela, elle aurait entendu !…

– Elle jure qu’elle n’a pas fermé l’oil. Et la porte de communication avec la chambre de son neveu était restée ouverte. Au matin, elle se leva, comme a son habitude, et alla pousser les volets de Lombard. En se retournant, elle fut bien étonnée de ne point le voir dans son alcôve. La couverture était repliée, le lit ouvert, comme si Lombard venait de se lever. Stupéfaite, elle ouvrit la porte qui donnait sur le magasin de coiffure et poussa un cri terrible : le corps du malheureux barbier se balançait au milieu de sa boutique, pendu a la lyre de cuivre qui servait a l’éclairage. On crut d’abord a un suicide, mais le docteur Honorat et le médecin légiste ont du conclure a une strangulation qui avait précédé la pendaison.

– Oh ! a une strangulation effroyable !

– Et si soudaine que le malheureux n’avait pas eu meme le temps de dire « ouf ! », sans quoi la vieille l’eut entendu. Ce qui parut tout d’abord le grand mystere, c’est la façon dont le corps avait pu etre transporté dans le magasin et pendu… Il a été établi qu’aucune trace de pas ne pouvait etre relevée dans le magasin qui, la veille au soir, avait été sablé a neuf. Enfin, ce qui prouvait bien, des l’abord, que Lombard ne s’était pas pendu lui-meme, c’est qu’a côté de lui ne se trouvaient ni chaise, ni escabeau renversés.

– Oui, oui ! déclara Blondel en hochant la tete, les misérables ont plus d’un tour dans leur sac !… Et pour Camus ?

– Meme histoire. Lui aussi entendit au milieu de la nuit des gémissements et reconnut la voix de Zoé. Camus était l’ami de Lombard ; tous deux étaient les seuls boiteux de la commune, ce qui les avait rapprochés. Il crut l’occasion bonne de découvrir l’assassin du barbier et de venger celui-ci. Il s’arma et ouvrit sa porte, et, comme l’autre, il ne vit rien, il n’entendit plus rien.

Mais, la porte refermée, il ne se coucha pas. Prudent, il alluma toutes les lampes de son magasin, et, le revolver a sa portée, se mit a la caisse ou il entama des travaux de comptabilité. Sur quoi, il avait ordonné a son petit commis, l’enfant que vous connaissez, de s’aller coucher. Or, au matin, en rentrant dans le magasin, le commis poussait un cri déchirant. Son maître était pendu a la tige de fer qui soutient au plafond le metre avec lequel il mesurait le drap aux clients ! Le revolver était toujours sur la caisse. On n’avait pas touché a la caisse. La gorge de Camus portait les memes terribles marques de strangulation qu’on avait relevées sur Lombard. Et, dans la demeure du tailleur comme chez le barbier, il fut impossible de découvrir aucune trace de pas, aucune empreinte permettant une explication plausible de la marche du crime… On a dit et l’on dit encore : les Vautrin !… les Vautrin !… Eh bien ! ce sont eux qui ont amené la petite Zoé au juge d’instruction. Celle-ci n’a pas eu de peine a prouver qu’elle se trouvait loin du crime au moment ou il se commettait, et qu’on avait certainement imité sa voix.

– Et ou était-elle donc ? demanda Blondel.

– Elle aidait la bonne de M. le maire a laver la vaisselle. Il y avait un grand dîner chez M. Jules.

– Voila un bel alibi ! ricana le commis voyageur.

– Monsieur Blondel, vous etes aveuglé par la politique !

Et Roubion leur versa encore du vin chaud.

– Et les Vautrin ? Est-ce qu’on les a interrogés ?

– Le juge a voulu les interroger. Ils lui ont fait répondre que la petite Zoé avait parlé pour toute la famille et que, quant a eux, ça n’était pas a leur âge qu’ils commenceraient a avoir affaire a la justice de leur pays. Puis ils ont fait parvenir a M. de Meyrentin, le juge d’instruction, un extrait de leur casier judiciaire qui, en effet, est vierge, et ils l’avaient accompagné de cette mention : « Faut nous f… la paix, S. V. P… »

– Quel toupet ! s’exclama Blondel.

– Écoutez ! interrompit Patrice.

Les gémissements avaient recommencé. Ils furent debout tous trois.

Patrice flageolait sur ses jambes molles, et il faillit se laisser tomber, en percevant distinctement, extraordinairement distinctement, la phrase fatale : « C’est moi, Zoé ; pitié a la maison d’homme ! »

Roubion, la main crispée sur son revolver, était d’une pâleur de cierge. Blondel dit, a voix basse :

– C’est bien la voix de Zoé. Il n’y a pas d’erreur, je la reconnais.

Et il se glissa derriere la porte.

Les gémissements s’étaient encore rapprochés. C’était comme si, maintenant, on les avait dans l’oreille, comme si quelqu’un, qui eut été tout pres, tout pres, vous les eut soufflés tout bas… ; on entendait le bruit d’une haleine oppressée et l’étrange phrase désespérée Pitié ! Pitié a la maison d’homme !

Blondel se retourna d’un bond et courut aux queues de billard. Il en prit une par le petit bout.

– Ah ! non !… N’ouvrez pas ! N’ouvrez pas !… bégaya l’aubergiste. C’est le coup de Lombard et de Camus !… C’est comme ça qu’on les a assassinés !… N’ouvrez pas ! ou nous sommes perdus !…

Il râlait ses mots et il avait un tel tremblement dans sa peur qu’il dégouta Blondel.

– Ah ! Il n’y a donc que des lâches dans ce pays-la ! De deux choses l’une… ou bien c’est qu’on l’assassine, la petite… ou bien c’est les autres qui se fichent de nous !… Enfin, ajouta-t-il en s’essuyant fébrilement du revers de sa manche de chemise la sueur qui coulait de son front, c’est peut-etre bien l’Hubert qui vient prendre sa revanche… Mais nous sommes trois, hein !… Et vous, avec votre revolver, pere Roubion.

– N’ouvrez pas ! N’ouvrez pas ! répétait Roubion.

Maintenant on eut dit que Zoé sanglotait derriere la porte.

– Il faut tout de meme savoir ce que c’est ! protesta Blondel, toujours armé de sa queue de billard.

Alors il questionna d’une voix forte :

– Qui est la ? Qui est-ce qui pleure ?… C’est toi, Zoé ?…

Les sanglots se changerent en véritables râles.

Brusquement, il fit sauter le verrou et tourna la clef de la porte :

– Ou qu’ils sont, les bandits ? gronda-t-il… et il avança la tete…

Enfin il se planta sur le seuil avec sa queue de billard.

Ce coin de la rue Neuve était bien éclairé par la lumiere du réverbere, au coin de la place de la Mairie. Cependant, Blondel ne distinguait rien et les gémissements, de nouveau, avaient cessé. D’un signe, il appela Patrice et Roubion. Ils le rejoignirent, surmontant l’insupportable angoisse dont ils avaient honte maintenant.

Au fond, ils ne se pardonnaient point d’etre si lâches. Blondel l’avait dit : ils étaient trois… sans compter que toute l’auberge était pleine de voyageurs qui accourraient au premier appel ; il fallait, du moins, l’espérer.

– Est-ce que vous voyez quelque chose ? leur demanda le commis voyageur. Moi, je ne vois rien.

– Non ! Rien !… On ne voit rien !… Il n’y a rien !

– Tenez ! Attendez une seconde que j’aille jusqu’au coin de la ruelle… la…

– Monsieur Blondel, vous avez tort !… Vous avez tort !…

Mais l’autre était déja dans la rue. Il ne faisait pas de bruit, marchant nu-pieds sur le pavé, et il se glissa ainsi jusqu’au coin de la ruelle de gauche, dans laquelle, sans s’y risquer, il regarda et écouta… Et puis il revint et s’en fut vers la droite, jusqu’au coin de la place de la Mairie.

La lueur du bec de gaz agitait l’ombre formidable de Blondel, toujours armé de la queue de billard, sur le mur d’en face… Un silence incompréhensible apres les plaintes de tout a l’heure pesait sur le village, et cela paraissait a Patrice plus effrayant que les gémissements eux-memes. Ces gémissements, on avait du les entendre des maisons voisines : en face chez les Bouteiller et aussi chez Mme Godefroy, la receveuse des postes, mais rien n’avait remué de ce côté. La peur, qui régnait en maîtresse a Saint-Martin-des-Bois, n’ouvrait plus aux bruits de la nuit.

On referma la porte du cabaret. Dans le meme moment, Mme Roubion, plus morte que vive, rejoignit son mari et les deux voyageurs. Elle aussi avait entendu des bruits, mais jamais elle n’eut pensé que Roubion aurait l’imprudence de laisser ouvrir la porte. Et elle l’entraîna, le poussant dans l’escalier, a coups de poing, emportant la clef de la porte de la rue pour etre sure qu’on ne rouvrirait point.

Quand il ne les entendit plus, Blondel se tourna du côté de Patrice qui ne savait quelle contenance tenir.

– Mon petit, lui dit-il, vous etes trop impressionnable, vous ne pourrez plus dormir ici. Moi, ces histoires-la, voyez-vous, ça me fait rire. On découvre comme ça des tas de coincidences une fois que les choses sont passées, et les Vautrin sont capables de tout ! Je les ai vus a l’ouvre aux élections dernieres ! Il ne s’agit que de les connaître. S’ils veulent se frotter a moi, qu’ils y viennent ! C’est moi qui vais dormir derriere la porte, a votre place, sur le billard. Je les attends.

Patrice répondit, un peu honteux :

– Nous ferions peut-etre mieux de ne pas dormir du tout !

Mais l’autre avait déja empoigné les couvertures de Patrice et les transportait dans l’office. Et il revint avec ses affaires a lui qu’il jeta sur le billard.

Patrice le laissait faire, pas mécontent du tout de s’éloigner de la rue et de cette porte contre laquelle il lui semblait entendre encore, par instants, des frôlements.

Ils burent encore un bol de vin fumant, se serrerent la main en se souhaitant bonne nuit. Patrice voulait s’excuser, ne trouvait pas les mots, avait peur de passer pour un lâche. L’autre le poussa :

– Allez donc ! Allez donc, mon petit gars !

Puis Blondel grimpa sur le billard en bougonnant :

– V’la comme on vous éleve les garçons, maintenant ; on en fait des demoiselles !

La tete sur l’oreiller, il alluma une cigarette dont il envoya la fumée au plafond. Par la petite porte entrouverte du passe-plats, Patrice le voyait parfaitement. Le clerc de notaire, sur son matelas disposé sur la table de l’office, était couché de telle sorte que sa tete se trouvait au niveau de la tete de Blondel, sur le billard. Et, tout a coup, ce que vit Patrice, par le petit carré du passe-plats, le remplit d’une telle horreur que ses cheveux se dresserent sur sa tete.

 

Il continuait simplement de voir la figure de Blondel, mais quelle figure ! La hideuse épouvante ne s’était jamais imprimée au masque d’un homme en traits plus atrocement bouleversés. Les yeux désorbités, la bouche ouverte mais incapable de laisser échapper aucun son, toute la physionomie affreusement crispée, Blondel fixait le plafond, sans faire un mouvement.

Patrice ne pouvait voir ce que voyait Blondel, et, si épouvanté qu’il fut lui-meme, sa terreur n’était que le reflet de la terreur de l’autre.

Patrice tenta un mouvement pour se lever… Oui, il eut encore cette force et aussi cette bravoure, car il lui en fallait pour remuer… et il devait se passer du côté du plafond de l’autre piece quelque chose d’abominable et sa propre sécurité lui commandait de ne point bouger.

Le geste qu’il fit fut-il perçu ?… Voulait-on l’annihiler d’épouvante a son tour ?… Mais, du côté du plafond de l’autre piece, il entendit une voix qui râlait, formidable, son nom… oui… oui… son nom… Patrice !… Et cela certainement était un ordre affreux !… une menace qui le clouait a sa place !

Cette fois, il ne bougea plus et, les yeux pleins d’horreur, il continua de regarder le petit carré du passe-plats ou s’encadrait le visage épouvanté et comme hypnotisé de Blondel…

Et tout a coup, le jeune homme vit descendre dans ce petit carré, du haut du plafond qu’il ne pouvait apercevoir… vit descendre deux mains crispées au-dessous de deux manchettes qui faisaient deux taches blanches tres nettes dans la pénombre… deux bras terribles qui s’abattirent sur Blondel, qui l’agripperent a la gorge et qui remonterent vers le plafond avec cette gorge prisonniere.

Et Blondel n’avait meme pas fait ouf ! Sa tete déja se renversait, sa tete dont Patrice ne devait plus jamais oublier les yeux désorbités comme prets a jaillir, énormes, de la gaine des paupieres.

Soulevés par les mains assassines, la tete, puis tout le haut du corps, disparurent de l’encadrement du passe-plats ; puis ce furent les jambes qui quitterent le billard et monterent, pendantes et paralleles, vers le plafond !…

Horreur !… Horreur !… Ah ! crier !… Crier ! Patrice ne le peut pas !… Il ne le peut pas !… Parce qu’il a trop peur ! Oui !… Il est lâche !… Il est lâche !… Ah ! remuer… fuir… courir… Les jambes de Patrice sont en plomb, en plomb !… Ah ! il parvient a en allonger une hors du lit… une seule, sans bruit… Mais qu’est-ce qu’il peut faire avec une seule jambe hors du lit ?… Et il sent bien qu’il n’aura jamais la force de sortir l’autre… S’il pouvait sortir l’autre… et se sauver… se sauver sur ses jambes de plomb !… Mais encore, dans un souffle rauque, la-bas, du côté du plafond, il y a un ricanement monstrueux, dans lequel il entend tres distinctement prononcer son nom : Patrice !…

Du coup, l’autre jambe est venue, et le voila maintenant, les pieds par terre, sur les carreaux, mais les reins collés a son matelas… Oui, son nom prononcé la-haut, du côté du plafond, l’a collé irrémédiablement contre le lit improvisé… Pourquoi a-t-on prononcé son nom ?

L’homme du plafond sait évidemment, évidemment… absolument qu’il est la, lui, Patrice, puisqu’il l’appelle par son nom et, bien charitablement, l’avertit de ne pas bouger.

… Alors, il ne bouge pas… Il obéit…

… Et du coup, le souffle s’est tu… L’haleine énorme venue du plafond… on ne l’entend plus !… On ne l’entend plus !

… Et on ne voit plus rien au-dessus du billard, par la petite fenetre du passe-plats…

Si ! Si !… il revoit quelque chose, quelque chose qui revient, qui redescend un peu… les deux pieds de Blondel qui se balancent !…se balancent… et puis cessent peu a peu leur mouvement de pendule… et restent enfin immobiles, la pointe en bas…

Il n’y a plus, maintenant, dans la salle de cabaret du Soleil-Noir qu’un profond silence, ces deux pieds immobiles au-dessus du billard, et, dans l’office, Patrice Saint-Aubin évanoui.

… Et peut-etre encore l’assassin.

Car, s’il est entré quand on a ouvert la porte de la rue, il faut bien maintenant qu’il sorte.


II – LA PLUS ÉTRANGE PISTE DU MONDE

On est matinal au village. Ce matin-la, les habitants de Saint-Martin-des-Bois mirent le nez a leurs fenetres plus tôt encore que de coutume. Ils avaient hâte de savoir au juste la cause de tout le tumulte de la nuit. Ils eurent tôt fait d’apprendre l’attentat du pont de la Cerdogne, et déja on s’interpellait de porte en porte quand on vit courir comme un fou, du côté du cours National, le grand Roubion. C’est en vain qu’on voulut l’arreter et l’interroger. Alors on le suivit jusqu’a la porte de M. le maire ou il sonna a tour de bras. M. Jules se montra a sa fenetre, encore tout ensommeillé. Il aperçut Roubion éperdu et descendit lui ouvrir. Trois minutes plus tard, ils ressortaient tous les deux et M. Jules avait l’air aussi terriblement affairé que le grand Roubion. Ils marcherent a grands pas, sans répondre a personne, du côté du Soleil-Noir. Une dizaine de villageois les y accompagnerent, faisant des recrues en route. Mais tout le monde fut consigné a la porte de l’auberge, ou le maire et Roubion entrerent par la grande voute.

Presque en meme temps survenait le bon docteur qu’un domestique du Soleil-Noir était allé chercher. Le docteur Honorat pénétra dans l’auberge ; mais le domestique resta avec les curieux et les renseigna. C’est ainsi que l’on apprit a Saint-Martin-des-Bois que Blondel, le commis voyageur, venait d’etre trouvé pendu comme Lombard et Camus. Tout le village – ainsi continuait-on a désigner Saint-Martin-des-Bois, mais en réalité c’était un gros bourg qui avait pris un développement tout naturel depuis le passage de la ligne de Belle-Étable – tout le village fut bientôt devant l’auberge, emplissant la rue Neuve.

Pour éviter cette foule qui était maintenue devant la porte du cabaret par l’appariteur – le pere Tambour, comme on l’appelait –, les voyageurs qui avaient hâte de quitter l’auberge et le pays partirent par-derriere, du côté de l’école communale, et c’est par la aussi que sortirent le maire et Roubion, trois quarts d’heure plus tard, se rendant par un chemin détourné, a la gare ou ils allaient attendre M. Herment du Meyrentin, le juge d’instruction de Belle-Étable.

Celui-ci devait arriver au train de six heures et demie, prévenu dans la nuit du nouvel attentat sur la ligne de Saint-Martin a Moulins. Les trains, jusqu’a la réfection de la ligne, n’iraient pas plus loin que Saint-Martin.

En attendant l’arrivée du juge, le maire et Roubion se promenerent sur le quai, la tete basse, les mains derriere le dos, se communiquant leurs pensées d’une voix sourde, comme s’ils redoutaient d’etre écoutés et épiés.

Sur ces entrefaites arriva le docteur Honorat qui se joignit a eux, leur apprenant qu’il venait de faire accompagner Patrice, dont l’état ne donnait plus aucune crainte, chez son oncle, le vieux Coriolis Saint-Aubin. Patrice était resté comme hébété, se contentant de secouer la tete a toutes les questions qu’on lui avait posées.

Quant au corps de Blondel, on l’avait couché sur le billard, en y touchant le moins possible. Le docteur n’avait voulu faire aucune constatation avant l’arrivée du juge. Il avait commandé le repos pour Patrice. C’était au juge également a l’interroger et a personne d’autre…

– Vous avez bien fait ! obtempéra M. Jules. Du reste, d’apres ce que j’ai pu comprendre a ses monosyllabes et a ses gestes, il n’a pas vu l’assassin.

Le bon docteur Honorat dit :

– Qu’il ait reconnu ou non les assassins, et meme s’il ne les a pas vus, j’espere qu’apres ce qui s’est passé hier soir entre Blondel et Hubert, on ne les ménagera pas !…

– Le juge fera ce qu’il voudra, répliqua M. Jules, assez énervé.

– Le juge est dans la main du député. Vous verrez qu’ils y couperont encore ! gémit Honorat.

Le maire les arreta tous les deux, Honorat et Roubion, et leur prenant a chacun un bouton de leur paletot :

– Il faut que vous sachiez une chose, c’est que l’on a découvert des traces qui ne peuvent pas avoir été faites par les Trois Freres !…

– Lesquelles donc ?

– Celles du cou ! d’abord !…

– Ah ! Bah ! gronda Honorat. Vous me la baillez bonne ! Je les ai vues, moi, les empreintes du cou !…

– Vous n’avez rien vu !…

– Vous dites !

– Ah ! le juge doit vous en parler aujourd’hui, et Roubion taira sa langue. J’en ai assez a la fin de me voir jeter dans les jambes : les Vautrin ! les Vautrin !… Non ! Docteur, vous n’avez rien vu !…

– Mais j’ai été le premier a examiner le cou de Lombard et celui de Camus.

Le maire l’interrompit :

– Soit dit sans vous offenser, si vous aviez pris le temps de les examiner, comme l’a fait le médecin expert qui a été commis ensuite, vous vous seriez aperçu que les terribles marques de strangulation étaient faites a l’envers !

– Comment ? A l’envers !

– C’est tellement incroyable, continua M. Jules, que ça n’est pas étonnant que vous ne l’ayez pas remarqué. Vous avez vu l’empreinte des doigts, et cela vous a suffi : « Crime, strangulation ». Comment remarquer que l’empreinte du pouce se trouvait en bas et celle des autres doigts au-dessus ? Pour cela, il eut fallu imaginer que le crime avait été commis par l’assassin la tete en bas !

Le docteur et Roubion regarderent le maire, comme si celui-ci était devenu subitement fou. Honorat finit par hausser les épaules :

– Si je n’ai point fait ces remarques, c’est qu’apparemment je les jugeais inutiles. La strangulation par les doigts était certaine. Mais jamais je n’aurais imaginé, en effet, que le crime avait été commis par l’assassin la tete en bas ; il était plus facile et plus simple de voir l’assassin s’approcher, par-derriere, de sa victime et lui renverser la tete en arriere !

– Proposition rejetée par les résultats de l’enquete, émit rudement M. Jules.

– Alors quoi ?… demanda timidement Roubion.

– Alors, fichez-moi la paix avec les Trois Freres ! Est-ce que vous les avez jamais vus marcher la tete en bas ?…

Roubion et le docteur se regarderent encore.

– Ah ! ça mais ! Qu’est-ce que votre juge d’instruction cherche donc ? Et que croit-il donc ? questionna le bon docteur Honorat, les bras croisés.

– Vous allez le lui demander ! répondit le maire.

En effet, le train entrait en gare.

La premiere personne qui en descendit fut M. Herment de Meyrentin. Il sauta sur ses courtes jambes et sembla rouler tout de suite vers les autorités qui l’attendaient. Il était rond comme une toupie. Il avait une bonne figure sympathique que réjouissait un petit nez en trompette, et aussi le sentiment de sa haute responsabilité dans toute cette affaire criminelle de Saint-Martin-des-Bois. Derriere lui suivait péniblement le greffier, un long dégingandé vieil homme, tout habillé d’une immense redingote dans laquelle il boitait.

Le maire, Roubion, le docteur étaient déja sur le juge qui tourna deux ou trois fois sur lui-meme avant de s’arreter. Il ne leur laissa pas le temps de placer un mot. Il s’accrocha au maire :

– Dites donc, monsieur Jules ! Vous ne m’aviez pas dit ça ! A ce qu’il paraît qu’il y a une dizaine d’années, on a trouvé tous les chiens pendus dans votre pays ?…

– Oui, monsieur le juge, mais permettez-moi…

– Est-ce vrai ? oui ou non ?…

– Nous avons une grave nouvelle…

– Il n’y en a pas de plus grave que celle-la !… Est-ce vrai, oui ou non ?…

– C’est vrai !…

– Et on n’a jamais su comment ?…

– Non, monsieur le juge…

– Car, enfin, ces chiens ne s’étaient pas pendus tout seuls !

– Non, monsieur le juge… Monsieur le juge, on a encore assassiné quelqu’un !…

– Hein ?…

– Oui, Blondel, le commis voyageur de Clermont-Ferrand, a été trouvé pendu, cette nuit, chez Roubion…

Le juge les regarda :

– Tonnerre !… fit-il… et il se mit a tourner :

– Venez !…

Ils le suivirent. Tous monterent dans l’omnibus du Soleil-Noir qui venait d’arriver et ou ils se trouverent seuls. La, avant toutes choses, M. Herment de Meyrentin tendit un papier a M. Jules et lui dit :

– Lisez tout haut !

M. Jules lut. C’était un dernier mot du médecin légiste qui disait :

« Les blessures a la gorge de Lombard et de Camus se présentent telles que si elles avaient été faites par quelqu’un qui eut marché la tete en bas ! »

Et la note se terminait ainsi :

« Imaginez que l’assassin soit venu au-devant de sa victime, non point en marchant sur le plancher, mais en marchant sur le plafond, et vous aurez cette blessure-la ! »

– Hein ? Qu’est-ce que je vous disais l’autre jour ? Je ne l’ai point inventé ! fit M. de Meyrentin en reprenant sa note d’un petit geste orgueilleux.

M. Jules soupira. Le docteur et Roubion baisserent les yeux, ahuris, consternés. Le greffier se gratta le bout du nez qu’il avait long et antipathique.

Cinq minutes plus tard, tous quatre pénétraient dans le cabaret dont les fenetres étaient restées closes et derriere les auvents desquelles on entendait la rumeur d’une foule impatiente.

On avait allumé les deux lampes du billard. La premiere chose que M. de Meyrentin vit, en entrant, fut, sur le billard, le corps inanimé de Gustave Blondel, le commis voyageur en nouveautés de Clermont-Ferrand, l’un des agents politiques de M. le comte de Montancel, qu’il connaissait bien. Il se pencha sur le cadavre.

M. de Meyrentin constata tout de suite a la gorge du malheureux garçon les terribles empreintes, les marques de strangulation a l’envers dont Lombard et Camus étaient morts.

Aussitôt il se redressa, assura son lorgnon sur son petit nez en trompette et regarda en l’air.

Que regardait-il ? Tous les yeux avaient suivi la direction des siens. Mais on ne distinguait rien au-dessus des lampes a abat-jour.

– Ouvrez les fenetres ! ordonna M. Herment de Meyrentin.

Roubion et les domestiques se précipiterent. Les volets furent poussés. Le jour entra a flots et cent tetes se presserent aux fenetres et a la porte pour voir. D’abord, ce furent des cris et des plaintes sur le sort du pauvre Blondel dont on apercevait le corps sur lequel on avait jeté un drap. Et puis on s’aperçut que le juge regardait en l’air. On fit comme lui.

Et chacun vit ce que voyait M. de Meyrentin qui, les bras étendus, la bouche ouverte, n’avait cessé de fixer le plafond.

Ce ne fut qu’un cri :