Yukio, sur le chemin - Irène Moreau d'Escrières - ebook

Yukio, sur le chemin ebook

irène moreau d'escrières

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Opis

Sur un bateau perdu sur l'océan, rêves et réalité s'entremêlent...

Nous retrouvons l’homme-haïku de Ushuaia, dernier mot d’amour, mais aussi Richard, maître de l’industrie pharmaceutique, passionnément épris de son épouse. Sur le paquebot voguant vers Ushuaia, les éléments se déchaînent. Mais qui mène réellement la danse, sinon le maître de la Vague qui rôde autour de Douce Wuitcheurd pour cette histoire d’amour à la japonaise ?
Voici la suite d' Ushuaia, dernier mot d'amour.

Un roman d'amour intriguant, à la frontière du fantastique et de l'enquête policière.

EXTRAIT

Quand le vent soulève le sable du désert, les esprits font chanter les dunes. Après la fête des Âmes, le 6e jour de la 7e lune, ils regagnent leur demeure. Ce soir sur le navire, tandis que s’élèvent les notes du pianiste Mortimer de Kerméran, le silence souffle entre les rafales des gerbes d’écume et s’empare du paysage enveloppé d’évanescences pour le dissoudre dans d’infinies solitudes. Au moment où Le Fugitif croise un chalutier, Yukio fait brûler l’aloès. La Vague lui obéit. En prenant une poignée de cendre, il reconnaît le murmure et regagne le pont. Des poissons volants rasent les flots

À PROPOS DE L'AUTEUR

Irène Moreau d’Escrières a écrit de nombreux romans et récits de voyage, édités entre 2010 et 2016. Comme Asmahane, l’une de ses premières héroïnes, elle est née dans les vents de sable, à l’heure où chante le muezzin, en avril, à Constantine, en Algérie.

Son âme n’est pas seulement religieuse, elle est deux fois mystique, nourrie aux merveilles du christianisme et de l’islam. Ses personnages reviennent au fil des pages, tantôt héros principal, tantôt secondaire, visible ou invisible, constituant l’ensemble littéraire réuni sous le titre Les Cérébrantes, une prose poétique oscillant entre le rêve et la réalité féerique.

Après des études de Lettres et de Philosophie à Aix-en-Provence, Irène Moreau d’Escrières a séjourné aux Antilles Françaises, Guadeloupe et Martinique, puis en Polynésie Française, à Tahiti. Si une biographie s’inscrit dans le réel, l’authentique biographie de l’écrivain s’enracine dans son écriture, reflet de l’âme.

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Irène Moreau d’Escrières

YUKIO

Cet ouvrage a été composé par les Éditions Encre Rouge

®

7, rue du 11 novembre – 66680 Canohes

Mail : [email protected]

ISBN papier : 979-10-96004-55-3

ISBN numérique : 979-10-96004-56-0

DU MÊME AUTEUR

Ushuaia, dernier mot d’amour, Éditions Encre rouge (2016).

Aux Éditions EDILIVRE

Asmahane ou la saison médiante (roman, 2010).

Cette obscure clarté qui tombe des étoiles (roman, 2010).

Zénithales (roman, 2010).

Le Voyageur anérète (roman, 2011).

Lave de fond (roman, suite du Voyageur anérète, 2011).

Les Jardins du désert (Conte d’hier et d’aujourd’hui, 2011).

Déferlantes, suivi de Lettres à Vincent, Poèmes à Dieu (poésie, 2011).

Essaouira, du bleu mélancolie (roman, 2011).

Les Métamorphoses discrètes (nouvelles, 2011).

Mon démon Siméon (roman, 2012).

Les Cérébrantes  (trilogie, 2012).

 I. L’Âme au Bois dormant

 II. La Mémoire d’Orphée

 III. L’Ordre des Sables

Confidences d’une étoile  (roman, 2012).

Le Sang de la Salamandre (roman, 2012).

Trois destins (roman, 2012).

Le Roi de Cœur noir (roman, suite du Sang de la Salamandre, 2012).

Ève, la lune et moi (roman, 2012).

Vagabondes aux Tuamotu (récit de voyage, 2013).

Reflets de Marrakech (roman, 2013).

La  Mémoire bleue (biographie, 2013).

Bandits corses et bergers de féérie (récit de voyage, 2013).

Comment l’école engendra la folie de Tahiata Mélusel (2014).

Les Forges d’Héphaïstos, Entretiens avec Philippe Heurcelance (2016).

De Pétra à Jérusalem, Tome 1 (récit de voyage, 2016).

De Pétra à Jérusalem, Tome II, Écoute, Jérusalem (2016).

Chez d’autres éditeurs

Abyssales (poésie, La Pensée Universelle, 1982).

La Croisière zen (roman, Éditions Bénévent, 2003).

1Gants de dentelle blancheOmbre verte du vieux cèdreRire du papillon

La pleine lune d’automne avait poussé Yukio à la mélancolie. Face à la grande pagode du temple à cinq étages, au son de l’horloge du bureau de Kyōto, tant de fois il avait songé à ce voyage vers la grande île au-delà des mers de glace ! Mains gantées de dentelle blanche, la petite fille du Mont-Lune apparaîtrait, comme ce jour de mai, sous le vieux cèdre de Yakushima, quand le battement d’ailes du papillon avait illuminé le silence et que le regard de ce visage virginal s’était attaché à lui pour faire partie de ses propres yeux...

Les photographies en noir et blanc le regardent. Blouson de cuir et lunettes d’aviateur, l’aspirant-pilote Obayashi semble éternellement lié à ses frères d’armes. Avant de quitter sa famille, le soldat s’était coupé une mèche de cheveux, avait ceint le foulard blanc des samouraïs. La grand-mère avait préparé la ceinture aux mille points pour le protéger au combat. Grave et silencieux, il était parti affronter le Dragon volant, le monstre d’acier B-29, dernier né des bombardiers américains.

Pour l’heure, après les obligations rituelles, Yukio songe à la Voie Lactée où vivent les dieux plus puissants que les hommes et plus légers que les oiseaux. Quand l’émeraude jaillit de l’arc-en-ciel du crépuscule, la cloche se met à sonner au monastère, lui rappelant la prophétie de sa famille.

Dans le mythe de la Création, Izanami, « celle qui invite », est la sœur et la première femme du dieu Izanagi. Elle s’élança sur le Pont flottant du ciel pour s’unir à son frère. Pour ce rituel nuptial, le dieu devait tourner à gauche du pilier du palais, sa sœur à droite. Or, la déesse parla la première, et de leur union naquit le Monstre-Sangsue qu’ils abandonnèrent aux flots dans une barque de joncs. Que « l’île d’écume », leur deuxième enfant, fût également difforme, les stupéfia, et les dieux interrogés répondirent que seul l’homme doit initier la demande en mariage. Alors, de leur nouvelle union naquirent les Ohoyashima, les huit grandes îles de l’archipel. Mais la légende familiale affirme que le Monstre a engendré la pire humanité de pilleurs du monde. Depuis les temps immémoriaux, la Société Internationale du Pan d’Or tourmente le globe. Yukio est l’enfant de la prophétie. Maîtriser le Monstre et conquérir la dame du Mont-Lune, tel est son destin.

Yukio connaît la Bête. Il a croisé le maître de la SIPO et ses somptueuses égéries. Aussi, chaque fois qu’il quitte Kyōto, allume-t-il la baguette d’encens que faisait brûler sa grand-mère avant de conter les rites shintos…

Mais ce soir, voici que dans un son de perles, la porte s’entrouvre sur la secrétaire Sachiko qui dépose une grande enveloppe et repart en silence. Yukio ouvre le pli : la chambre est réservée à l’hôtel de Santiago du Chili. L’antiquaire sera au rendez-vous. Avions, trains, taxis, hélicoptères, tout est prêt. Embarquement à Rio de Janeiro sur LeFugitif, dans une suite du neuvième étage, mitoyenne à celle de ses grands-parents et des délégations de la SIPO. Sa sœur aînée l’attend à Rio. Le rendez-vous avec « l’étoile russe » est fixé à midi à Copacabana, près de la plage en demi-lune. L’Irlandaise et la Galloise négocieront films et documents.

Quand Yukio feuillete le dossier, sa mémoire l’emmène vers le jizō de pierre, et un souvenir le submerge, qui remonte d’avant le temps d’avant : deux garçons jouent de l’épée sur un rocher. Ce souvenir est en même temps le sien et celui d’un autre, et se confond avec l’herbier du coffret de santal. Car le grand-père possède l’Herbier de féérie. Des jours durant, avec l’oncle Komatzu et Maître Shibata, le seigneur Matsuda avait arpenté les chemins de montagne pour trouver la fleur aux quatre pétales. Ils étaient allés dans le soleil et le brouillard vers les hauts plateaux pour quérir le Pavot bleu de l’Himalaya. Ils avaient frôlé les précipices, affronté le gel et le vent glacé à des milliers de mètres d’altitude. Et quand le végétal avait disparu pour laisser place à l’herbe pâle, la fleur de satin avait surgi, un Coquelicot d’un bleu insoutenable, qui donnait l’extase. Mais celui que Yukio devra ramener d’au-delà les mers d’Amérique, la légende du Mont-Lune le nomme Fleur du zénith.

Il glisse les papiers dans sa sacoche, referme le cadenas, enfile son manteau noir, prend la mallette et ouvre le portillon du jardin qui garde la rémanence du papillon veiné d’opalescences. La petite fille qui s’apprête à partir pour Ushuaia y a laissé sa fulgurante clarté, au point que dans la cour de l’école, un matin, les garçons jouaient à cache-cache en criant maadakai, « es-tu prêt ? », et les autres répondaient madadayo, « pas encore ». En ce temps-là, garçons et filles étaient séparés. Pourtant, elle était apparue dans la rumeur du saule au souffle du printemps, chuchotant « Ukiyo » au papillon venu se poser sur sa main. Yukio gardait le goût du parfum sur ses lèvres et le souvenir du battement d’ailes dans la luminosité.

La vision hantait ses nuits : il devenait le papillon de l’enfant au regard bleu. Dans la demeure de sa grand-mère, près des cloisons de papier opaque, il s’agenouillait sur la natte, devant la fenêtre. Le rêve surgissait dans le bruissement de soie de sa mère, la rumeur de la rivière, le jeu fantasque des nuages. Ces cascades d’émotions le laissaient songeur. L’enfant était une partie de sa conscience, elle grandissait doucement au fil du temps qui passe, fluide et transparente, telle l’estampe née d’un coup de plume. Ce n’était pas une amie imaginaire, l’oiseau l’avertissait de sa venue, la lune, le murmure aussi. Quelquefois il la voyait sortir de la page d’un livre, du coquelicot peint sur le paravent, il vivait dans la douceur de la chevelure si longue et si soyeuse de ce fantôme souriant. L’idée de ne jamais la revoir l’effleurait parfois, mais la demoiselle aux yeux bleus revenait émerveiller ses occupations quotidiennes pour susurrer qu’elle l’aimait éternellement. C’était à l’heure poétique, quand il n’y avait pas de bruit, à la vue d’un paysage que le vent caressait de mélancolie, sous une lune voilée par la brume de la rivière, quand tombaient les flocons de neige, qu’il jouait avec ses frères, au son de la cloche du monastère, sous un ciel d’hiver pluvieux.

Enfin, arrive ce voyage ! Il se réjouit de retrouver sa sœur aînée. Leur dernière rencontre remonte aux funérailles de l’oncle Komatzu. Masami ne cesse ses prières pour ses sœurs et frères, Tanaka l’aîné neurochirurgien, Oshima pilote de ligne, Futoshi avocat. Yukio, le benjamin, surveille la puissante SIPO, la Société dont la trilogie LesCérébrantes a révélé l’existence lors de l’attentat contre la Tour du Pan d’Or dans les années 1980. Avec ses cousins Hotaka, Shintarō et Yasunari, Yukio reste fidèle à la tradition enseignée par son grand-père le seigneur Matsuda, l’oncle Komatzu, et Maître Shibata dont le fils, officier de l’amiral de la flotte aéronavale, avait préparé la tactique des missions-suicide pendant la Seconde Guerre mondiale.

C’est pourquoi, après avoir fréquenté les écoles de jiujitsu, Yukio maîtrise l’art de projection et d’immobilisation. La voie du guerrier est la voie royale de la bravoure, l’art de la paix par la maîtrise de soi. Grâce au karaté, il est passé maître dans l’art du ninjutsu, ou de l’espionnage. Il a obtenu la ceinture noire de judo, atteint le 9e dan, chiffre céleste. Il maîtrise le karaté et l’aïkido. Le kyūdō n’a aucun secret pour lui : dans l’art du tir à l’arc, le moi s’abandonne pour faire un avec la flèche et la cible, dans une réalisation mystique. Yukio est un expert en réanimation d’urgence. Sans aller jusqu’à dire qu’il connaît le rituel sophistiqué pour se faire seppuku, il peut expliquer à l’ennemi comment se percer l’abdomen à l’aide d’un sabre court. C’est un grand sabreur, son épée est rapide et précise. Le devoir le pousse, et dans les trains, les bateaux et les avions qui sont ses lieux de vie, il poursuit ses filatures en blouson noir ou costume cravaté, mais c’est d’abord un poète qui se meut dans les rêves, pratique les danses religieuses et l’art du bonsaï.

Avec le Maître des mirages, son grand-père et son oncle lui ont confié les secrets du rituel inscrit dans les chroniques des Navigateurs perdus. Il possède le talisman qui chante, dont l’élue des Écrits d’Hier est l’héritière. Lui seul lui rendra l’émeraude et lui passera la robe de soie comme neige brodée de lotus d’or... Il faut dire que sa famille remonte aux samouraïs des temps héroïques. Ils ont respecté le code d’honneur, transformant le bushidō en budō. Bu, arrêter la lance pour faire cesser l’action des armes, ainsi que l’enseigne le Bouddha. Tous ceux de son clan ont l’esprit de sacrifice, ils ont fait partie du Corps spécial du Vent providentiel et possèdent les qualités de maîtrise de soi, de sang-froid, de discipline et de dévouement à l’empereur. Encore élève au Lycée supérieur de Shizuoka, au pied du Mont Fuji, le fils aîné de Maître Shibata s’est engagé en 1943 dans la Marine impériale. Il a donné sa vie.

Pour sa mission, cette année 2000, Yukio s’est donc livré à un entraînement intensif. Sa mémoire remonte bien au-delà des duels du Moyen Âge, car il doit triompher du Monstre-Sangsue. Quand son grand-père évoquait le maître de la SIPO, il imaginait un gigantesque serpent aux yeux ardents, griffes de lion et ailes de chauve-souris, crachant le feu, mais il sait maintenant reconnaître les descendants de la Bête. Il s’était senti frère de Siegfried quand son grand-père lui avait conté comment, baigné dans le sang du dragon, le héros nordique avait soudain compris la langue des oiseaux, qui est celle du Ciel.

Avant de quitter l’archipel, il a profité d’une mission à Nagoya pour revoir les armures du musée. Tout cela, y compris le bandeau de résolution du kamikaze, reste associé à l’enfant aux gants de dentelle blanche, ouvrant le Cahier au clair de lune. Chaque soir, il contemple les calligraphies des nuages, et dès que le vent se lève, il replonge dans le Rêve. S’il veut honorer les dragons, il doit rassembler le noir, le blanc, le jaune et le rouge désireux d’être remerciés pour les fleurs et les saisons. Le long de ce périple, le seigneur Matsuda et dame Nakashima, seront assistés par Mika la chouette, aidés du chat roux aux longues moustaches et de l’Envoûteur. Si Dios quiere ! Dès son plus jeune âge, Yukio a conçu ce dessein : entrer dans la légende du Mont-Lune. La pleine lune va briller sur la mer, et à l’autre bout du monde l’Enfant des Écrits d’Hier s’apprête à quitter son île du Pacifique.

2Papillonflottant Oiseau au-dessus des flotsLong signe d’adieu

Avec autant de dextérité que le grand Hokusai dessinant sur un grain de riz deux moineaux prenant leur envol, Monsieur Obayashi Yukio a rangé l’encrier de bois et fermé le coffre de santal du cabinet de lecture, laqué de noir comme un miroir. Il va quitter la rivière parée de feuilles d’érable, s’éloigner de la cigogne, du vol des grues sauvages, et franchir le seuil du jardin. Pour les heures d’avion, il a choisi le livre sur le guerrier combattant pour la gloire des siens. Il a rangé dans sa valise le sachet de soie contenant la mèche de cheveux du samouraï, l’émeraude qui chante, la calligraphie du poème et le Pavot bleu de l’Himalaya, la clochette séculaire, la fiole à remplir aux Chutes d’Iguaçu, la branche de prunier, l’éventail au miroir, la croix d’or du Mont-Lune et l’Herbier de féérie.

Aussi, impassible, fait-il coulisser la grille du sentier de galets blancs, et emprunte-t-il résolument le pont à claire-voie où passe si souvent sa nourrice Kayoko. « Tiens donc ! » fait-il en souriant… Les buissons d’azalées et de chrysanthèmes frémissent près des bambous, les pigeons multiplient leurs roucoulements saccadés. Il dépasse la margelle du bassin où somnolent les poissons d’argent, lunes et vents d’automne, et longe le pavillon de thé. Qu’il était beau le miroir devant lequel sa mère laissait peigner ses longs cheveux ! L’aube a annoncé à dame Masako l’heure où les dieux ouvrent le pont de l’arc-en-ciel. Elle regarde avancer la longue silhouette de son fils en costume noir. La lanterne de pierre restera allumée jusqu’à son retour. Le chauffeur attend dans le soir près du portail.

Yukio dit au revoir à l’intendant au visage émacié, le grand Shibata qui l’a vu naître et a pénétré le mystère des choses. Le Maître des mirages, qui honore les anciens dieux, lui a appris l’importance des vides et de la suggestion. Il fabrique des miroirs d’argent poli, ornés de dragons fleuris de délicates ciselures afin d’attraper leurs proies. Grâce à lui, Yukio a aimé les aventures des dieux, les récits des princes, les contes sur l’au-delà. Il sait que les rêves sont vrais, que bien des choses se passent en mode subtil lorsque le pinceau fait danser l’estampe. Une dernière fois, il admire le jeu des lumières du parc, dessiné par le jardinier aux sandales de paille et au large chapeau conique, qui fait sourire les saisons, en digne fils de Yuan-K‘o, l’immortel jardinier qui a le secret du ver à soie.

Quelque temps plus tôt, quand il est allé se recueillir au cimetière, la mélancolie a guidé ses pas. Quand le papillon bleu est venu se poser sur la dalle du tombeau de l’oncle Komatzu, Yukio a reconnu le signe : plus besoin de reprendre la route de Tokaido. Si d’aventure les huit cents myriades de dieux sont de son côté avec le dragon de feu qui déploie son corps sur huit vallées et huit collines, le moment est venu. Tant de fois, il a comparé l’enfant du songe à la joyeuse Benten, l’une des sept déesses du bonheur, vainquant par la douceur le dragon d’Enoshina !

Ce soir, la lune blottie dans un nuage rêve au-dessus du château fortifié et du palais de plaisance, détruits par les guerres et les incendies, hélas invisibles aux yeux de chair. Mais dans la lumière du cèdre, l’enfant murmure toujours : « Ukiyo, instabilité de ce monde », et Yukio s’apprête au voyage vers la grande île au-delà des mers de glace, tandis que revient la voix du Maître : « Sois digne de tes ancêtres, assieds-toi sur les racines. N’oublie pas l’idéogramme de l’Homme, et demande-toi quel était ton visage avant d’être né ». Et puis, comment oublier l’oncle Komatzu de l’autre côté du monde ?

⸺ Deux dragons doivent s’unir en toi. L’idéogramme représente l’homme d’un trait vertical : l’arc du haut reçoit le ciel, celui d’en bas la terre. L’âme doit réunir en elle Ciel et Terre. Le dragon sans ailes porte l’énergie obscure, le feu violent de la terre. Le dragon ailé te nourrit de rosée céleste ; c’est l’énergie subtile du Maître de l’Ordre des Sables, des seigneurs Matsuda et de Shibata, qui unifient les contraires. Unir les dragons est le secret de l’initié. 

Pour l’heure, l’attendent le désert d’Amérique du Sud, la forêt de conifères et de cactus. Ses grands-parents ont déjà pris la route pour le Chili où plane la miséricorde des dieux. Le seigneur Matsuda et dame Nakashima sont réunis sous l’égide du directeur de l’agence Tchouang de Tahiti, avec le groupe de touristes où se trouvera l’élue. Dans l’équipe du Fugitif, le commissaire Bertrand, l’officier Meyrant, le docteur Norblant, Arthur Delague, conférencier spécialiste des Mayas, et le père Palermo, l’exorciste argentin, sans compter les Tahitiens. Il y aura aussi le promoteur immobilier, Pierre-Jean Gaudran, qui a traversé « le désert dont on ne sort jamais », les contreforts himalayens où s’aventura Marco Polo. La petite étoile russe, les agents Blathnat Mac-Lir et sa coéquipière Blodeuweld Owen sont en route pour Rio de Janeiro. De son côté, la fillette s’apprête à partir pour Ushuaia. Certitude du destin en marche.

Quand le griffon aux longs poils fauves sort de sa niche, Yukio caresse affectueusement son pelage. Le chauffeur attend son ordre pour le conduire à l’aéroport. Le brin d’herbe se dresse pour répondre à l’oiseau nocturne. Sur le seuil de la maison, à l’ombre de la serre aux plantes à fleurs blanches, après avoir rappelé la protection attachée à la famille, sa mère Masako et la vieille nourrice Kayoko font à Yukio un long signe d’adieu. Les pigeons roucoulent dans le colombier. Le chien lance un dernier jappement. Yukio prend place dans la voiture et disparaît dans la nuit.

3Automate de marbre Labyrinthe au palais noirDu regard de feu

Yukio ne peut oublier la rencontre au palais de Chax Castelnada. Le maître de la SIPO a établi son siège sur les ruines d’un ancien château de France, près des catacombes de la cathédrale de l’Ordre des Sables. La Terreur s’est acharnée dans ces cachots, après avoir détruit la chapelle pour y laisser des pics arborant des crânes humains. La cave à vin est maudite : à chaque pleine lune, et pour le 14 juillet, le maître des enfers se manifeste et réunit ses troupes. Dans les années 1980, ce capitaine d’industrie a érigé sa Tour du Pan d’Or, univers du spectacle attirant 400 postulantes par jour pour des concours de beauté. Sa plage privée de Floride est réputée : sa marina abrite les plus beaux yachts des célébrités de l’argent. En plus du cours de tennis, le parcours de golf est dessiné par un célèbre champion. Autour de la piscine se rassemblent ses éphèbes ; et les plus belles filles à taille de guêpe proposent aux invités des vins fins, des tapas et de la sangria. Ces créatures se définissent à hauteur de leur désir de possession. Leur regard vous sollicite, mais ne porte ni bienveillance ni bénédiction. Conçu par un architecte de renom, son hôtel particulier de Miami, donne dans le haut de gamme, protégé de gardes en uniforme, armes au ceinturon. Il est de notoriété publique qu’à l’instar des alcôves et baldaquins, les chambres des invités sont ornées de velours noir à fleurs rouges.

Hérissé de statues de tous les démons du globe, le parc de Chax Castelnada possède un labyrinthe dont la réputation n’est plus à faire. Des échos résonnent à travers le feuillage, coups sourds et craquements de dessous-terre, murmures, soupirs, vapeurs et gémissements. Ceux qui en sont revenus évoquent Sodome et Gomorrhe, d’autres un volcan, une centrale nucléaire. Chacun y trouve ses démons, la peur est toujours irraisonnée. À ses soirées, dames et messieurs en tenue d’apparat mêlent les queues de pie aux ailes de chauve-souris. Suivis de ses « facteurs », tel un tigre à l’affût, Castelnada parcourt l’assistance, incitant ses invités aux plaisirs.

Il est loin de rassembler les membres du kazoku, la noblesse du Japon. Nul ne peut croiser ici le descendant du prince Ōtsu, poète et fils d’un empereur du VIIe siècle, respecté pour ses belles lettres à dame Ishikawa. Geldadel, la vraie noblesse allemande, ne peut fréquenter ces endroits où le luxe tapageur remplace Edelmut, la noblesse de cœur. Aucun von Hohenheim-Holdmann ou von Stauffenbach, Prokhoroff ou Revkadamov, n’a pointé son pourpoint dans ce monde que la grâce a déserté. Point de philosophes ou de théologiens, ni Pierre-Ambroise Mortereau, ni Orion O’Heimdall, ni Sacar Agib Schahzaman ou Stanislas Missillac, encore moins Maxence-Archibald de Stelle-Despréaux{1}, dont la noblesse d’extraction est attestée par alchimie. Quand certains réussissent à s’y faufiler, leur mission est ardue. En salle de réunion, les experts débattent de sujets graves : comment développer des plaisirs lucratifs engendrant des conflits qui augmentent la courbe des profits ?

Ce soir-là, le vin de Champagne coulait à flot, les festivités allaient bon train. Les rires dérapaient à propos de l’industrie des loisirs et du plaisir des entreprises, des femmes soumises à la mode, qui jettent l’argent des pauvres par la fenêtre, et les bousculades s’enchaînèrent dans la piscine autour de laquelle chacun donnait son avis sur la monarchie du Capital.

À la façon de Voltaire se vantant de ne « respecter que les philosophes et vomir la populace », deux représentants de la France républicaine s’entretenaient d’une cérémonie d’adoubement profane. Face aux ricanements sur la sorcellerie financière, Yukio se taisait, songeant à ce que pouvait représenter pour eux la décapitation d’un roi, celui-ci étant censé, en tant que représentant du Ciel, être au-dessus du « marché ». Savaient-ils que le meurtre du roi avait engendré le rituel du sang ? Celui de Louis XVI avait été lancé à la foule, en guise de baptême satanique. Chez Castelnada, les rictus se transformaient en hurlements. Certains continuaient à discourir de sujets dont la mémoire de Yukio portait l’écho, d’autant que sa nature discrète ne se livrait pas à des propos superficiels. Quand le maestro agita sa baguette, et que le maître des lieux s’écria « Prestissimo ! », l’orchestre répandit sa musique. Tout le monde se mit à danser sur des rythmes endiablés.

Mais au milieu des danseurs, sautillaient trois petites dames en rose Pompadour, à coups de cabrioles, pirouettes, ronds de jambes et entrechats, sur les conseils d’un maître de danse en pourpoint de velours, bas de soie et boucles d’argent aux souliers. Elles portaient un hennin, une robe de dentelle réalisée « à la façon », agrémentée d’un décolleté en carré, qui leur donnait un air médiéval. Ces petites Bretonnes avaient traversé l’espace-temps, en fées de Cendrillon, aussi légères que les nuages du printemps. Yukio avait reconnu les agents dormants, et la duchesse centenaire, aux colliers d’ambre de la Baltique et de cristal de Bohème et de Venise. Plongé dans ce murmure odorant, il sentit un frôlement...

Quand il se retourna, il buta contre une femme somptueuse en tenue panthère. D’une noirceur étincelante, sa peau contrastait avec ses cheveux rouge-sang, ses longs cils s’allongeaient jusqu’à la trace de sourcils inexistants. De ses lèvres de feu s’échappait une lueur glacée. Quand elle approcha sa main, Yukio sentit la froideur du marbre. Un vase de fleurs glissa sur le perron, les pétales se changèrent en cendre.

⸺ Vous avez perdu le fil d’Ariane, susurra la panthère noire.

Mais, malgré son regard igné, la joliesse du trait et ses cheveux à la garçonne, d’un rouge flamboyant, son visage était de cire, et l’égérie de Castelnada avait les gestes saccadés d’un automate. Quand le feu d’artifice éclata sous les étoiles, les invités s’adonnèrent au jeu de Colin Maillard autour du bassin du Taureau d’or. Sans attendre la fin des festivités, Yukio s’éloigna des fontaines jaillissantes, abandonnant la robe panthère qui faisait de Suzie-Valentine Pothier l’idole des murmures…

Or, aujourd’hui, celle que tout le monde désignait par ses initiales, SVP, avait disparu{2}. Seule comptait pour Yukio la dame de Beauté qu’il trouverait parmi les lys.

4Des ailes nuageusesAu premier quartier de luneSouffle du voyage

Dans l’avion menant au Chili, Yukio se remémore la fête des premiers rites. Sa demeure a méticuleusement été nettoyée, comme autrefois, quand les geikos rendaient visite aux propriétaires des maisons de thé et que les courtisans échangeaient leurs vêtements contre de beaux habits neufs. Le 13 décembre, « le mois où même les moines courent » pour préparer les fêtes, Yukio a participé à l’événement. Tous étaient là, Arthur Delague le spécialiste des civilisations précolombiennes, Pierre-Jean Gaudran, le promoteur immobilier de Tahiti, Henry-René d’Ambre-Fort, l’archéologue judiciaire de Paris, et son frère Charles-Antoine, ou le criminologue Jean-Tristan, avec l’équipe en charge de l’enquête sur la disparition de Suzie-Valentine Pothier, mais aussi sur ces phénomènes énigmatiques qui se multiplient.

Depuis l’avril, Yukio a le devoir de mener son projet à terme, non seulement poursuivre sa mission, mais retrouver la fillette qui a grandi dans une autre partie du monde. Ces derniers mois, le papillon de l’étang s’est fait insistant, le saut de la grenouille plus aimant quand la pluie commençait à chanter. Le soleil portait une indicible joie dans son bureau, le vent s’y engouffrait en soufflant de curieuses mélopées. L’oiseau passait, semant une question suivie d’une ribambelle de notes que les moineaux relayaient en dessinant dans le ciel des ailes nuageuses. Pourquoi le chant du koorogi était-il si beau ? Quand le grillon avait lancé son petit son, la réponse avait jailli ! Il allait partir !

Au premier quartier de lune, l’exemplaire du Kojiki et LesVingt-Quatre modèles de la piété filiale ont donc été placés dans sa valise, avec l’émeraude destinée à celle qui portera la robe de soie comme neige brodée de lotus d’or. Il a vérifié les billets d’avion et suivi son chauffeur qui l’a mené à l’aéroport. Derrière une froideur de surface, son cœur est de feu. La joie le rend au pèlerin qu’il rêvait d’être, poète errant, prenant son bourdon, pour écrire ses haïkus au souffle de l’Éveil.

Au Chili, il doit remettre à l’antiquaire la calligraphie du Pavot bleu, partir au désert d’Atacama, franchir le Cap Horn s’il veut tenir l’élue dans ses bras à Ushuaia. Ainsi le veulent les dieux. La rencontre aura lieu pour l’Oshōgatsu, sur le paquebot Le Fugitif. Ce nouvel an s’annonce heureux.

Yukio s’assoupit au murmure du moteur d’avion… Comme les Obayashi, les Yamamoto de sa famille maternelle étaient de grands guerriers, crâne rasé, hérissé de la queue de cheval. Au début du XVIIe siècle, alliés à la famille du Mont-Lune venue d’Europe, affrontant le Monstre-Sangsue, ils s’étaient faits chrétiens. L’aura sulfureuse du maître de la SIPO, Chax Castelnada, cet automate à l’esprit mathématique, distillait aujourd’hui un état d’esprit incitant aux plaisirs dispendieux. Obsédant comme une métamorphose, réputé pour sa laideur fascinante ou sa beauté terrifiante, cet homme de pouvoir est le dieu d’un monde prisonnier de la tyrannie rationnelle, à l’opposé de l’homme du printemps. Comment éviter la pieuvre SIPO ? Il hante les rêves des hommes. Partout, se dressent ses filiales. Les clans opèrent avec une redoutable efficacité. Les Zéboul œuvrent à visage découvert. Le patriarche Avigdor a 108 ans quand Lévy vient au monde. À 36 ans, ce dernier crée le Temple Noir. L’Enclos est désormais sous la coupe de son fils Baruch et de ses jumeaux. Les derniers rapports confirment leur présence sur le paquebot, ainsi que de leur mère et du top-modèle Suzie-Valentine.

Certes, aux égéries de Castelnada, Yukio préfère les ancêtres aux visages impassibles, la conversation des gens âgés, la transparence du silence, le frémissement d’une herbe, un chant d’oiseau. Foin de ces enquêtes et de ces courses au paraître, les vrais artistes sont des religieux qui invitent à philosopher sur l’invisible, non des professionnels cachant leur misère morale derrière des éclats de rire douteux. Où sont les samouraïs dévoués jusqu’à la mort ? Où sont passées les vestes de soie de ses pères, ornées des armoiries, les deux sabres au côté ? Combien de siècles ont été nécessaires pour atteindre ce raffinement ?

Quand la sœur de Yukio était petite, Shizué dessinait si joliment qu’on la qualifiait d’otonashii, pour son caractère calme et joyeux. Avec Keiko, elle a fréquenté l’école des filles. Musiciennes de koto, elles assument leur rôle de ryōsaikembo, bonnes épouses et mères avisées, pratiquant les arts d’agrément. Fujimi est devenue une kyoiku mama, une mère éducative, elle est libraire à Philadelphie. Masami a épousé un paléontologue brésilien, elle est traductrice et guide pour touristes à Rio de Janeiro. Quelle joie de la revoir ! Yukio se souvient du cerf-volant, du masque, de l’échasse, du lacis de ruelles enserrant la colline où il suivait les empreintes des renards. Il n’a pas oublié ce matin où l’oncle Komatzu a évoqué la rébellion des samouraïs qui refusaient l’oubli de la Tradition, pas plus que la croix d’or de la vie éternelle, qui a traversé les âges jusqu’à la Seconde Guerre mondiale pour être portée par le dernier kamikaze. Comment ne pas vénérer le pays des origines, les montagnes dominant les îles, le mystère qui l’enveloppe quand la neige scintille sous une lune sans voile et que le sentiment de réalité s’évanouit ?

Les souvenirs du grand-père buvant le saké à l’auberge se mêlent à ces images. Le seigneur Matsuda fait partie de ceux qui regrettent de devoir serrer les mains à la mode occidentale, au lieu de s’incliner. Ces gestes d’antan incarnent le soleil des profondeurs. Les feuilles mortes tissent un tapis pour la prophétie nourrie aux racines du cèdre millénaire, le parfum de grand large porte la voix du seigneur Matsuda : « Le symbolisme redonne au langage sa profondeur spirituelle. Il est la voie royale. Le symbole nourrit le cœur d’une lumière qui fait passer du visible à l’invisible et de la matière grossière à la matière subtile. Les dragons doivent s’unir en toi »...

Yukio s’éveille au moment où l’avion survole Santiago. Les passagers débloquent leur ceinture, rassemblent les bagages aux ors du crépuscule, à l’heure où les contours des choses s’estompent pour faire surgir les esprits qui dansent au premier quartier de lune.

Le taxi le conduit à l’hôtel Tupahue, où il dépose ses affaires pour accomplir le rite à la chambre 408, comme l’a exigé le Maître des mirages.

Près de l’église, il trouve le musicien.

⸺ Hasta luego ! dit Yukio en laissant son aumône.

⸺ Stalugo, répond le vieil homme en laissant chanter son instrument.

Le soir, l’agent Villanueva le reçoit à la Police secrète. Attaché au quartier des Orangers, Francisco est un homme solide, carré d’épaules, gardien de la sécurité à la boîte de nuit Rodeo del Rancho{3}. L’enquête piétine. Le suspect change de forme, chacun y va de son détail : épais sourcils bruns, il porte un gousset d’argent. Un témoin décrit un joufflu à barbe rousse, forte corpulence, traits lourds, yeux globuleux, d’un jaune verdâtre, caméra à l’épaule. Il se prétend rentier, tantôt médecin, tantôt archéologue. Il hante les cimetières, front bombé, frange sur le front, tantôt géant, tantôt nain. On remarque ses pommettes saillantes, un nez pointu, des cheveux clairsemés. Il peut porter redingote et avoir les yeux vides ou pétillants, être chauve, barbu, ou arborer une imposante moustache. Certains l’ont vu porter tantôt le gibus, tantôt le canotier, le béret basque ou le borsalino, pantalon à la chinoise, short à bretelles du Bavarois, jean ou habit à la vieille mode d’Europe centrale. Il sait soigner son maquillage et peut se déguiser en vieille duchesse russe ou en diva d’opéra. Tous s’accordent à dire que sa voix est grave, qu’il impose par sa majesté, étonne par son regard.

Mais quelque chose intrigue les enquêteurs : ces créatures des ténèbres semblent n’avoir qu’une seule identité, même ADN, mêmes empreintes digitales. Il s’agit de reconstituer les circonstances du drame, d’identifier le cadavre. La disparition de l’égérie de la SIPO fait couler beaucoup d’encre autour du clan.

Du côté des Zéboul, l’arrière-grand-père, père de l’Enclos ou de la Clôture, est né en 1822. Le grand-père marchand de cigares en 1886. Lévy est né en 1930. En 1966, le patriarche a 108 ans quand le Temple Noir est créé par son petit-fils Lévy. La nuit même, naît Baruch. Le clan travaille pour la SIPO. Les démons feront partie de la croisière.

5Coulée de la nuitSur la rivière MapochoÉclaircie peut-être

Après son passage aux Orangers, Yukio se dirige vers l’autocar, pour une excursion qui lui permettra d’attendre l’ouverture du magasin d’antiquités. Maître Soga no Tai Michiyoshi est prévenu. La commission de révision estime que de nouveaux éléments doivent être pris en compte. Le domicile des suspects a été fouillé : comptes en banque, courrier, appels téléphoniques, sous contrôle du Procureur. Les experts ont étudié les cendres de la robe-panthère. Relevés d’indices, empreintes digitales, caméras de surveillance font l’objet de nouvelles analyses.

Le guide accueille aimablement les touristes. Yukio s’installe au fond de l’autocar. La chanson de bienvenue au Chili lui rappelle la pièce du théâtre Nō à laquelle il a assisté avant son départ : un voyageur endormi près d’un puits rêve d’une femme qui s’y est jetée, dont le fantôme danse l’amour malheureux. Serait-ce ce corps subtil des néo-platoniciens ou l’énergie sombre de la science renaissante ? L’oncle Komatzu en est le vivant témoin. Quoique ayant quitté ce monde, il reste omniprésent. Alors, quel est le statut du souvenir ?

Quant à l’enfant aux gants de dentelle blanche, est-elle réelle ou produit de l’imaginaire ? Quelle est la fonction d’une légende ? Si Orphée ne résiste pas au désir d’éclairer le pays des morts pour voir sa bien-aimée, le cadavre de la déesse tente de retenir son mari, l’obligeant à refermer la porte séparant les morts des vivants, à la rivière des Orangers. Aujourd’hui, au quartier du même nom, quelles apparences prendront ces entités lancées à sa poursuite ? Se déguiseront-elles en déesses du tonnerre, furies de mélancolie, ambiguës, telles la Russe Zvezdotchka Balachov, la Galloise Blodeuweld Owen ou l’Irlandaise Blathnat Mac-Lir, qu’il doit croiser sur le chemin, ou bien la panthère portée disparue ? Les renardes se cachent parmi les ensorceleuses de la Société Internationale de Castelnada. Yukio devra-t-il, lui aussi, supplier les divinités du Pan d’Or ?

L’autocar longe les bâtiments de la Place d’Armes dont les plans furent intervertis après s’être égarés entre Rio et Santiago. La cathédrale se dresse à quelques minutes de l’hôtel Tupahue. Plus loin, le quartier Patronato, le Condor et le Mont San Cristóbal, patron des grands voyageurs. Le groupe d’excursionnistes s’arrête au Jardin des mimosas, offert à la ville de Santiago par les Japonais. Sous un arbre, au pied de la Vierge dressée sur la colline, Francisco remet discrètement son rapport à Yukio.

À cette heure, l’équipe qui montera à bord du Fugitif avec ses grands-parents est dans les parages : il les aperçoit sous les pins, il reconnaît l’amie du commissaire Bertrand, Céleste la littéraire, qui compare Chax Castelnada à Renart le goupil, le rouquin seigneur à quatre pattes, du château de Maupertuis, que nécessité pousse, et n’a pas son pareil pour tromper les gens. Elle suggère que Pierre-Jean, l’expert immobilier, n’est pas sire Belin le mouton, mais qu’il a la gorge chenue, blanchie par l’âge, qu’il comprend mieux le calcul et le vernis de rhétorique que la théologie négative.

Le guide explique que le culte de Marie a redonné vie à l’archaïque divinité, matrice des mondes, tandis que l’autocar poursuit sa route vers le musée d’art moderne et de l’art étrusque, le musée précolombien.

⸺ Les Chiliens échangent des plantes de coca pour communiquer avec les ancêtres, commente-t-il en engageant son groupe à le suivre. Le prêtre catholique participe au rituel préchrétien, implorant les esprits des Incas pour les aider à faire venir la pluie. Ils vénèrent la Vierge de Guadalupe et honorent Pacha Mama, la Terre-Mère, à laquelle ils l’ont assimilée. Mais pour connaître l’âme des choses, les livres ne suffisent pas, il faut vivre au milieu des Andes, près des Indiens de l’Atacama, dans la mémoire du désert de plus de onze mille ans.

Les eaux de la rivière Mapocho qui traverse Santiago ne sont jamais claires. C’est une onde terreuse qui descend des Andes. Sur le belvédère se dresse un centre artisanal, plus loin le musée des Beaux-arts Pablo Neruda. Ici, les vents repoussent la pollution vers l’Argentine. Les Chiliens ne s’entendent pas très bien avec les Argentins, ils préfèrent les Brésiliens, précise le guide, avec le rire de Lambert Wilson dans Jet Set. Ha ! Ha ! Ha !

Le Chili plaît à Yukio, la limpidité de son ciel, ses couleurs. Dans chaque nuage la demoiselle de la prophétie dessine la dentelle et danse à la fête des fleurs, le papillon batifole autour de sa chevelure. Yukio court après son étoile ; elle fait partie de lui. Maître Shibata a donné les clefs pour lire le Cahier en hiragana, la langue des femmes. En quittant la chambre 408, Yukio a laissé une pincée de cendre sous la lampe de l’hôtel. Lors de ce voyage, le seigneur Matsuda et Maître Shibata ont désigné dame Nakashima pour protéger la dryade aux cheveux roux, elle fait partie du groupe. L’Envoûteur prépare sa lyre, la duchesse centenaire aiguise son chant, chaque dieu a son mot à dire dans le cœur des hommes.

À l’heure du rendez-vous, Yukio traverse la ville en faisant la charité au mendiant près de l’église. Il passe devant la bijouterie jouxtant la pâtisserie, lève les yeux sur l’enseigne Fuenteclara et, carton sous le bras, pousse la porte de l’antiquaire occupé à réparer de belles estampes.

Au son du grelot d’ouverture, Maître Soga no Tai l’accueille en se courbant avec solennité. C’est un homme fin et discret. Comme dans la prophétie, son chat roux aux longues moustaches ronronne près d’une porte dérobée.

Après avoir reçu l’objet précieux, le vieil homme souriant murmure que la dame aux gants de dentelle blanche viendra avec l’ondée : la calligraphie du Coquelicot bleu de l’Himalaya lui sera remise. Viktor Prokhoroff l’avait authentifiée, Hagen a validé. Cependant, le ciel n’annonce pas encore de hallebardes. Yukio approuve le sage.

⸺ Comme toute civilisation traditionnelle, la nôtre a évolué au fil des « vieillesses », comme disent les Mayas, confirme l’antiquaire. Ainsi vont les cycles. Peut-être pourriez-vous revenir avec l’équipe à la mi-juillet. Arthur Delague fait partie du groupe. Nous nous retrouverons pour le festival au village de La Tirana. Nos confréries y participent : musiciens et danseurs revêtus de masques jouent la musique ancienne et ne s’arrêtent que pour manger. La danse est suivie du pèlerinage à la Virgen del Carmen. Tous dansent six jours la diablada. Nous en profiterons pour remettre la statuette à qui de droit. Les danses des Incas ont intégré l’influence catholique, et rappellent la dame du Mont-Lune. Comment oublier les sons de la petite horloge ?

L’antiquaire laisse passer un silence, puis se tourne vers une statuette apparentée aux moaï de l’île de Pâques, engageant Yukio à consulter les cent-huit yeux d’émeraude de cette tête de mort hantée par le vent au fil des millénaires. Reliant le visible à l’invisible, son âme se manifeste par un tremblement. En l’effleurant, Yukio entre dans l’inconnu...

⸺ Mon souvenir à dame Nakashima et au seigneur Matsuda, dit l’antiquaire. S’ils reviennent en juillet, je vous laisse le soin de les aviser : de nombreux bus font l’aller-retour depuis Iquique et Pica.

⸺ Certainement. Que cet humble présent parvienne à sa destinataire.

⸺ Vous pouvez compter sur moi. La Fondation Hagen poursuit l’enquête. Vos grands-parents viennent de s’installer à l’hôtel Tupahue. Arthur Delague a analysé l’objet. Jetez un œil sur les documents. La SIPO devient redoutable, les Neuf seront sur le paquebot. Ils doivent signer avec Monsieur Wuitcheurd. Que Dieu vous tienne en Sa Sainte Garde !

Yukio prend rendez-vous pour le 16 décembre à neuf heures avec le vigile du Mercado Central, qui vit avec sa mascotte, un bouledogue aux yeux de feu. SiDios quiere, répond le mendiant-musicien en poncho, auquel Yukio fait la charité à l’angle de l’église en prononçant hasta luego.

⸺ Stalugo, répond l’homme en avalant les mots.

L’averse se fait attendre. Le vent yūdachi, une éclaircie, peut-être, le dragon céleste scrute l’horizon. Yukio a hâte de prendre le Train des nuages, tren as las nuebes, qui va au-delà des nuées, de traverser le désert d’Atacama, pour ramasser les grains de sable, cueillir la Fleur du zénith, et boire l’eau de la Gorge du diable.

Après avoir reçu le rapport de l’agent Villanueva en fin d’après-midi et le dossier de l’antiquaire, Yukio se demande pourquoi les étoiles émeuvent à ce point le cœur. Né au Japon, au son du grillon de la mi-août, son esprit a buté sur le mystère du rien, devant la tombe des samouraïs, entre le cèdre et le cerisier sauvage. Pourquoi peut-on penser le néant ? Quand surgissait le regard de l’enfant du cèdre, il se disait que si le néant construisait de tels enchantements, ce n’était plus du néant. Ainsi longeant les parcs de Santiago, il est habité par le ginkgo aux mille écus et le cerisier pleureur de Fukushima, qui a traversé mille ans. Le soir, avant de s’endormir, il remarque que la cent-huitième étoile est la plus brillante : mais pas de nouvelles de Zvezdotchka. De la danseuse-étoile russe, venue au monde avec l’ouragan Donna, que craint-il sinon le bleu du regard ?

6Au souffle du puitsL’éclair scinde le ciel en deuxAh, l’odeur de pluie !

Après les pluies d’avril, Yukio avait retrouvé le vieux Kyōto. Le mois de juillet venu, chargé d’une enquête sur la SIPO, il était parti dans l’île de Kyushu. Sa rencontre avec le cinéaste de la Tour du Pan d’Or l’avait mené au Château du Néant, une forteresse de marbre, dont l’intérieur tout en boiseries était décoré de têtes de morts, cerfs et défenses d’éléphants. « Cet homme né d’un astre infernal n’a pas besoin de gilet pare-balles. Même les ombres s’obscurcissent à son contact », avait prévenu le Maître des mirages. Caméléon en redingote, il se multiplie en myriades de monstres-sangsues qui hantent le sommeil des suppôts qu’il hypnotise. Au Japon, on le nomme O Yama, en Chine, Yen lo-Wang. Il se change en Damballa, le dieu serpent vaudou, et quand il s’envole pour le Togo, il s’arrange pour ressembler au chef de tribu de Koutammakou, au pays des Batammariba. Un crime a été commis contre l’humanité. Les criminels sont aux commandes et font la loi : Profit engendre Conflit dans une spirale infernale.

Dans la salle aux miroirs, Yukio assista au concert de musique promouvant l’art moderne et clôturant la réunion. Dès les premières notes, l’orage se mit à gronder sur l’île. Ce dirigeant redoutable, ennemi des capitaines qui rendirent à l’empereur son prestige, est le dieu de la ruse et de l’avidité. Il suggère aux peuples qu’ils sont libres de jouir de tout, afin de les rendre esclaves de la perversion qu’il leur vend. Descendant du Monstre-Sangsue, ce polyglotte change de visage, de sorte que personne ne connaît sa véritable identité. Il émane de ce pilleur menant à un rythme d’enfer ses troupes de marchands, majordomes, servantes et palefreniers, le souffle d’un puits. En lui se battent des âmes errantes. Il est présent à chaque catastrophe, pour le massacre des chrétiens en juillet du XVIIe siècle, pour le tremblement de terre du Kantō en 1923, le coup d’état de février 1936, la guerre du Pacifique et la bombe atomique, chaque fois qu’il peut s’accaparer les âmes et faire des dégâts, y compris lors du séisme de Kōbe en 1995, et pour les inondations de l’île de Kyushu, cette année même.

Pour sa mission sur celle de Kyushu où le maître de la SIPO a réuni ses gens, le dernier bilan des inondations a été terrible. La pluie est tombée dans le nord de la grande île du sud de l’archipel, des torrents de boue emportant tout sur leur passage. Certains endroits se sont trouvés isolés, les gens ont perdu leur maison. Dame Masako a suivi la situation à la radio, trombes d’eau, tuiles qui s’envolent. Le pire étant passé, Yukio a réussi à trouver l’herbe pâle sur la terre balayée de violentes pluies. C’était inhabituel en juillet, septembre étant le mois des tempêtes à la fête de la Lune, mais le Monstre-Sangsue de la SIPO était là. Il fallait s’y attendre, ne pas s’en étonner. Dans le sud, au milieu de la baie de Kagoshima, le volcan Sakurajima a connu un regain d’activité, avec risques de nuées ardentes et de tsunamis pesant sur la ville, à huit kilomètres à vol d’oiseau. Malgré ces obstacles, Yukio a ramené le motif de soie fleurie d’or, inscrit sur le cerf-volant de la légende du Mont-Lune.

Lors de sa rencontre avec Yukio, Chax se présenta sous l’apparence d’un scientifique répandant ses projets nucléaires avec sa cohue de marchands maîtres des capitales, semant des typhons, jetant l’anathème sur les sages, tout en récitant son slogan sur la « liberté d’expression ».

Après l’entretien, le premier associé de Yukio stupéfia la commission d’enquête en décrivant un automate à barbichette ; le deuxième agent assura que ce tyran à lunettes était en uniforme, le troisième avait vu un révolutionnaire à moustache, le quatrième un orateur mégalomane. Cet excentrique pouvait se transformer en loup-garou, ou séduire en courtisan à cape de velours, chaîne d’or autour du cou, en gentilhomme florentin, son Pétrarque à la main. Certains n’hésitent pas à le traiter de financier pervers, d’autres de totalitaire voulant supprimer les spécificités des races en les mêlant, de loup hurlant à la lune avec des ailes de chauve-souris. Pour d’autres, il a la beauté du diable.

Pas même l’auteur des Cérébrantes ne peut définir son visage. Il est tout le monde, blanc, noir, rouge, jaune, vert et caca d’oie, métissé d’argent, en un mot : apatride. Ses syndicats ont lancé une marche mondiale financée par le TP, Tous Pareils, le COR, Comment Oublier ses Racines, le FURAT, Front d’Union Révolutionnaire Anti-Tradition. Yukio se doit d’être vigilant. Le descendant de samouraïs sait manier le sabre autant que les citations des sutras, mais n’oublie jamais la fleur qu’il doit quérir sur les hauts plateaux. Bref, il a le don de saisir les méandres de l’âme derrière les miroirs, et il est patient. Mais ce diable qui lui a proposé ses filles aux yeux de chat pour quelques plaisirs d’amertume lui a laissé un goût de cendre. Avant de présider la réunion du 3 mars prochain à l’Intercontinental de Tōkyō, qui est l’anniversaire du grand-père Matsuda et l’apothéose de la prophétie, cet homme pour qui le monde est à vendre sera sur LeFugitif qui lèvera l’ancre à Rio de Janeiro.

Or, Yukio et les siens hantent le printemps qui redonne des couleurs à la terre, il est poète chantant la montagne, la nature qui se métamorphose. Il connaît la légende du roi-démon, prisonnier des entrailles de la terre, tentant d’arracher la montagne sacrée sur laquelle sont assis le dieu Çiva et la déesse Parvati. Le monstre a beau se servir de ses mille bras, il suffit au dieu de poser son pied sur le sol pour l’empêcher de trembler.