Scènes de vie en Corée - Martine Prost - ebook

Scènes de vie en Corée ebook

Martine Prost

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Opis

Un voyage dans ce que la Corée a de plus authentique.Vie quotidienne, relations familiales et professionnelles, loisirs, histoire, langue et écriture : 17 thèmes pour appréhender la culture de la Corée du Sud, avec des références à des termes spécifiques de la langue coréenne.Grâce à cet ouvrage articulé autour de 17 thèmes, laissez-vous séduire par la Corée du Sud et apprenez à appréhender la culture de ce fascinant pays.EXTRAITAinsi va la mode telle que la pratique la société coréenne. Elle avance par vagues qui se propagent de proche en proche et vont s’échouer sur l’autel de la consommation avant d’être rattrapées par celles qui suivent. Le mouvement est perpétuel, à haute fréquence et magistralement orchestré. On dépense des fortunes — que l’on n’a pas toujours mais que l’on trouve — pour suivre le rythme et tenir son rang. Le « pas cher » n’a pas bonne presse et, même dans les milieux modestes, on se saigne pour être à la hauteur et ne pas perdre la face. On se ruine pour offrir un mariage luxueux à son enfant. On ne se demande pas ce que l’on veut réellement faire de sa vie, on suit. On ne se pose pas la question de savoir si on a vraiment besoin de se faire refaire le nez ou la mâchoire, on le fait. Autrefois il fallait sortir d’une bonne université ou se distinguer par sa générosité. Aujourd’hui, il ne suffit plus d’être intelligent ou gentil. Il faut être BEAU. Le « look » donne une chance d’exister socialement. Il y a eu translation : on est passé d’une priorité d’ordre moral à une priorité d’ordre visuel. Si on en vient à délaisser son image, on aura beau être le plus génial des êtres de la terre, on aura loupé la chance de sa vie : être le plus envié. Car tout est là, on veut être beau pour être regardé et jalousé. Depuis bien longtemps, la poursuite de la notoriété a joué un rôle moteur dans la société coréenne mais c’est vraisemblablement la première fois que l’on accorde tant de pouvoir au oemo (외모), à « l’apparence (mo) extérieure (oe) ».À PROPOS DE L'AUTEURMartine Prost, auteur de Scènes de vie en Corée et de Halabeoji, ouvrages publiés à l’Asiathèque en 2011, a été maître de conférences à l’UFR de langues et civilisations orientales de l’université Paris-Diderot et directrice de l’Institut d’études coréennes au Collège de France. Maintenant à la retraite, elle vit en Corée.Pierre Cambon (né en 1955) a fait des études d’histoire, d’histoire de l’art et d’archéologie à la Sorbonne et à l’École du Louvre, tournées vers l’art du Gandhara ou bien l’Asie centrale. Séduit par la Corée, qu’il découvre en 1981, il en apprend la langue et épouse Kim Sang-lan, artiste et professeur alors à l’université Wonkwang. Attaché culturel auprès de l’ambassade de France à Séoul de 1988 à 1992, il est chargé, à son retour en France, de créer un département des antiquités coréennes au musée Guimet – jusque-là rattachées à la section Japon. Par deux fois, il est envoyé en Corée du Nord comme consultant par l’Unesco. En 2001, il a publié à la RMN L'Art Coréen au Musée Guimet (2001) et Paysages de Corée au pays des lettres (2001), puis y a dirigé la publication de Afghanistan : Une histoire millénaire (2002).

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Couverture

Cet ouvrage a été publié avec le concours

financier de la Korea Foundation.

Remerciements tout particuliers à Georges Arsenijevic,

Titre

Copyright

Composition et mise en pages : Jean-Marc Eldin

En couverture :

Photographies de Philippe Angelès et Danijela Vitasovich.

Portrait de Martine Prost par Philippe Thiollier.

© L’Asiathèque – maison des langues du monde,

11, rue Boussingault, 75013 Paris, 2014.

www.asiatheque.com

[email protected]

ISBN : 978-2-36057-117-8

Avec le soutien du

Dédicace

À mon mari, Seung-gheun IH

Préface

La Corée au fil des jours, « un essai d’interprétation »… Le propos de Martine Prost est ambitieux malgré la modestie du sous-titre. Il est de tenter d’expliquer la Corée, sa spécificité, par le prisme des mots et des comportements — analyse sensorielle autant qu’intellectuelle, entreprise sur un mode intimiste, avec une grande finesse et de façon très libre, l’originalité de l’ouvrage se voyant renforcée par la simplicité du ton, la qualité des sources, un sens aigu de la situation qui ne va pas sans humour et un talent indéniable de conteuse.

La démarche est originale — une série de saynètes, de croquis sur le vif, prétextes à analyses, souvent à digressions, qui frappent par la justesse des points de vue et des observations. Le premier chapitre commence en fanfare avec le nettoyage à grandes eaux d’une salle de bains, morceau d’anthologie qui est en soi déjà tout un programme, car la Corée c’est le pays des montagnes, celui de l’abondance, celui où l’on aime à voir grand, qu’il s’agisse des avenues, des gratte-ciel, des idées ou des rêves — un pays marqué par l’empreinte du confucianisme, de sa rigueur et de son exigence, un pays qui rêve d’harmonie et où le groupe prévaut sur tout individu, un pays qui a le culte de l’élite et de la réussite et où chacun est responsable des malheurs qu’il subit. Une société somme toute où prime l’ambivalence, où les codes n’empêchent pas l’émotion, la fantaisie et l’individualisme, une société qui frappe par son goût du mouvement, sa réactivité, une souplesse que l’on n’attendrait pas au vu d’un modèle apparemment rigide.

Car, il est vrai, etScènes de vie en Coréele montre avec une étonnante fraîcheur, la liberté n’est pas toujours où on l’attend. Certes le modèle coréen, comme tout modèle, a ses zones d’ombre. Sa réussite toutefois réside en ce que chaque Coréen s’identifie à son pays, à sa culture, à son identité, et bien sûr à sa langue. C’est le haut niveau d’éducation, l’excellence dans le domaine des arts — de la musique aux arts plastiques et jusqu’au cinéma. C’est aussi le goût du défi, le sentiment d’être constamment en éveil, la soif de paix, de solidarité humaine. Martine Prost, par sa démarche très personnelle et sans jamais se départir d’unregard amusé et de son sens critique, nous entraîne avec générosité au sein d’un monde qu’elle aime et qu’elle nous fait aimer parce qu’il est attachant ; plutôt qu’un simple essai sur la Corée, ce qu’elle nous offre, c’est le portrait de son âme, de son identité.

Le livre est une mine de renseignements, d’informations utiles, une source de réflexion souvent beaucoup plus riche que bien des thèses académiques et articles érudits parce que l’auteure sait en donner chaque fois le sens et le contexte et que sa lecture est toujours passionnante, le récit enjoué, facile et agréable, d’une grande liberté et d’une grande honnêteté. C’est un voyage dans ce que la Corée a de plus authentique, la vie de tous les jours avec sa gaieté, ses angoisses, une vitalité viscérale qui va de pair parfois avec un spleen quasiment baudelairien qu’exprime la musique.

Mélange d’idéalisme et de volontarisme, d’ouverture et de repli sur soi, associé à un pragmatisme foncier, la Corée peut déstabiliser. Mais, dans ce pays du Matin clair, contradictions et paradoxes ne sont pas un problème parce qu’existe cette énergie vitale (leki) et celle-ci Martine Prost sait la faire passer et en faire profiter le lecteur. On ne saurait trop recommander la lecture de l’ouvrage pour son approche qui fait fi de toutes les conventions et de tous les clichés, mais aussi pour les questions qu’il pose sur le monde d’aujourd’hui — la Corée pour elle-même, la Corée comme exemple, la Corée comme miroir et interrogation.

Pierre CAMBON

février 2011

Avant-propos

Je ne peux parler que de ce que je ressens. C’est là que se dressent mes limites. Et je ne peux pas ressentir sans partir à la recherche du pourquoi de ce ressenti. C’est là un voyage qui me comble, une respiration entre réalité sensorielle et analyse mentale qui me convient. Enfin, j’ai besoin de haltes. Ce livre en est une. Pour l’écrire, j’ai fermé les yeux afin de mieux voir. Je me suis plongée en moi-même pour saisir la Corée telle qu’elle s’y trouvait inscrite après des années de proximité. Ce livre n’est rien de plus que l’empreinte laissée par des scènes vues et revues en Corée et les idées qu’elles ont fait émerger en moi.

Le texte est à double entrée : d’un côté, des « éclats de vie » ; de l’autre, des tentatives d’exploration. En tête de chapitre le récit authentique, que l’on ne peut remettre en cause ; à sa suite, le discours construit, que l’on peut rejeter. Je vous livre l’ensemble. N’écrire que des scènes de vie aurait été insuffisant pour moi. Ne proposer que des concepts désincarnés l’aurait été tout autant. Mon désir était de lier les deux et d’offrir aux lecteurs qui passeraient par là la possibilité de se retrouver dans l’un ou l’autre de ces deux espaces… ou dans les deux à la fois.

Ce livre est fait de petites îles. Il est parcellaire. Il présente des choix de thèmes qui sont les miens et ne couvrent qu’une partie de tout ce qui peut être mis bout à bout pour dessiner le paysage de la Corée du Sud aujourd’hui. L’approche tente de déjouer les stéréotypes, de les tenir à distance en leur opposant les mots de la langue, qui parlent par eux-mêmes des Coréens et de la Corée, ce pays qui a arrêté mes pas en 1976 et continue à me saisir à bras-le-corps par tout ce qu’il a de brûlant, de vibrant, de déstabilisant aussi… et surtout !

M. P.

QUELQUES REMARQUES SUR LA ROMANISATION

Le système utilisé pour transcrire les mots coréens figurant dans ce livre est le système de romanisation coréen dans sa version révisée en 2000. Il a l’avantage d’éviter les signes diacritiques, mais l’inconvénient — par rapport au système McCune-Reischauer largement employé en Occident — de soulever des difficultés dans la restitution des sons de la langue coréenne. Ainsi — et sauf en position intervocalique — la lettre « g » utilisée dans ce système de romanisation renvoie à un son souvent plus proche d’un « k » que d’un « g » ; de même, les « b », « d » et « j » se prononcent plus comme des « p », des « t » et des « dj ». Dans ce même système, les transcriptions en « k », « p », « t », « ch » renvoient à des consonnes aspirées, celles en « kk », « pp », « tt », « jj » à des consonnes fortes, dites « glottalisées ». Les suites de voyelles graphiques « eo » et « eu » ne doivent pas se lire « éo » ni « éou ». Elles correspondent à des sons proches d’un « o » et d’un « ou » français prononcés sans arrondir les lèvres. Les personnes habituées au système McCune-Reischauer ne devront pas s’étonner de voir le nom de la dynastie « Koryŏ » transcrit en « Goryeo » ou celui de « Chosŏn » apparaître sous la forme « Joseon ». On notera que, pour des raisons d’usage, les mots « kimchi » et « ki » ne sont pas transcrits avec un « g » mais avec un « k » et que la romanisation de certains noms de personnes, de lieux et d’entreprises échappe aux règles du nouveau système. On notera aussi que, pour éclairer le lecteur sur la valeur acoustique des sons du coréen comparée à celle du français (p. 178-180), on a eu recours au système McCune-Reischauer. On signalera enfin que dans les transcriptions de phrases un petit tiret a été volontairement introduit pour marquer la frontière entre un nom et la particule fonctionnelle qui s’y rattache.

CHAPITRE PREMIERCélébration de l’eau

▶Desslippersen plastique aux pieds, des gants rouges en caoutchouc montant jusqu’aux coudes, une pomme de douche en ébullition dans une main et un chiffon en pure cotonnade, plus blanc que drap de noces, dans l’autre, l’ajummabalaye les murs de la salle de bains avec la détermination d’un phare projetant son faisceau de lumière sur l’horizon marin. Rien ne résiste à l’attaque. Parti de la baignoire, le jet puissant de la douche atteint le lavabo, fait valser les savons dans leurs coupelles, déplace les brosses à dents, bouscule le dentifrice, monte sur le miroir, assiège le mur voisin, inonde le carrelage mural d’est en ouest, de la tête aux pieds et va terminer sa course au sol, là où la grille d’évacuation engloutit sans broncher la masse d’eau qui afflue vers elle. En deux temps, tout est lavé. Satisfaite, la femme de ménage dresse, semelles contre le mur, lesslippersrose pâle et quitte les lieux. L’eau s’écoule tranquillement des chaussures en plastique en attendant qu’un utilisateur se présente et les enfile.

L’ajummaa rejoint la cuisine et se plonge dans la vaisselle. Les bols de riz ouvrent le spectacle. L’eau jaillit en fusée du robinet grand ouvert et rebondit sur le flanc du bol que la femme de ménage tient en main. Elle l’éloigne un instant du jet, le temps de bien le frotter avec une lavette qu’elle prendra soin de réimbiber régulièrement de produit à vaisselle, le remet dans la foulée sous le robinet, le rince sous toutes ses faces et passe au suivant dans la pile. Le petit garçon de la maison réclame à boire, qu’à cela ne tienne, elle pose ses gants, va au frigo, sort un petit pack de lait, l’ouvre, y glisse une paille tricolore aux allures de sucre d’orge entortillé et, avec un grand sourire de satisfaction, retourne à son poste. Tout ce temps, l’eau n’a pas cessé de glousser en s’engouffrant en spirale dans la bouche de l’évier et nos bols de s’éclabousser les uns les autres. Au suivant de ces messieurs !

Nous sommes en Corée. Les scènes n’ont pas été fabriquées. Elles se contentent d’être et de témoigner d’une réalité toute simple : les Coréens « vivent » l’eau différemment de nous, Français. Là où l’on joue dans la parcimonie, ils donnent dans le jubilatoire, la délectation, l’excès. L’eau, c’est fait pour couler. C’est l’expression de la vie, du mouvement, une source d’énergie, une plongée dans notre milieu d’origine. À la force de l’eau répond la force des gestes. De la force des gestes jaillit le contentement, le plaisir de frotter, la rage de vivre.

Il serait trompeur d’assimiler la scène de nettoyage de la salle de bains à la description d’un lessivage à fond qui serait pratiqué une ou deux fois par semaine. On est quasiment dans un acte banal de la vie quotidienne en Corée. L’importance attachée à l’hygiène fait que tout est nettoyé à grande eau. L’eau doit pouvoir être utilisée en toute liberté et l’évacuation doit être à la hauteur des besoins. Cela coule de source. Pour cela, une solution a été trouvée : un écoulement aménagé dans le sol au centre des salles de bains. Ce système, qui existait dans les bains publics au Japon et en Corée, a été tout naturellement adopté dans les maisons privées.

Lavabos, douches, baignoires, tout est venu d’Occident. Les baignoires, lors de leur introduction en Corée dans les années 1970, n’étaient utilisées qu’en tant que réservoirs. Une calebasse coupée en deux ou unbagaji(바가지) en plastique flottait à la surface, permettant à tout moment de s’en saisir et de puiser l’eau à volonté. On ne montait jamais dans la baignoire. Pas plus qu’on ne se savonnait dedans. Le savonnage en Asie, cela se fait à l’extérieur de la baignoire, certainement pas à l’intérieur ! La Corée importe ainsi des équipements de l’étranger mais l’utilisation qu’elle en fait lui permet de ménager les habitudes péninsulaires. Il y a à la fois modernisation à l’occidentale et préservation de la culture locale.

Mais, sans même parler de bains, un simplesesu(세수, toilette) à la coréenne interpelle notre sensibilité marquée par des siècles de consommation contrôlée de l’eau pour des raisons essentiellement d’épargne et parfois, disons-le, de radinerie. Pour faire leur toilette à leur aise, les Coréens ont besoin de salles de bains qui ne craignent pas les éclaboussures. C’est comme cela qu’ils les ont conçues. Unsesu, en effet, n’en est pas un si on ne peut pas s’asperger copieusement le visage sans avoir à se soucier de mettre de l’eau partout. Les toilettes du bout du gant, les Coréens ne connaissent pas. Ça coince dans leurs têtes. Quel résultat ? Quel intérêt ? Et surtout quel plaisir peut-on trouver à se frotter avec un coin de tissu éponge ? Quoi de plus facile et bienfaisant qu’unebonne friction du visage à deux mains ! Que le contact de l’eau sur la peau ! Ne parlons même pas de notre crainte de l’eau froide. Les Coréens restent incrédules. Pour eux, plus l’eau est froide pour se laver le visage, plus l’effet énergétique est grand et plus agréable en est la sensation (sangkwaehada상쾌하다). Ledeungmulest un « bain de dos » à l’eau très froide. Il se pratique dans les campagnes, l’été, au retour du travail. Une bassine d’eau fraîchement sortie du puits est versée par l’épouse sur le dos de son mari qui, dévêtu jusqu’à la ceinture, attend tête en bas, postérieur en l’air, mains en appui au sol, que l’eau coule en trombe le long de son dos et lui arrive dans le cou avant de tomber en cascade par terre.

L’absence d’une traduction adéquate poursesuhada(세수하다) montre le décalage entre nos vécus et nos ressentis respectifs. Traduire l’expression par « se laver la figure » n’évoque en rien l’ambiance d’une séance d’ablutions répétées, mêlées infailliblement d’expirations forcées et de soupirs de contentement. Se limiter à cette formulation, c’est gommer l’essentiel : le plaisir de l’acte. La solution serait de paraphraser. Ce n’est qu’à cette condition qu’on rendrait la dimension physique et psychologique de cet acte. Si on ne le fait pas, on souffre d’un déficit culturel et c’est bien là le problème que pose la traduction. Peut-elle tout dire ? Doit-elle tout dire ? Sachant qu’au bout du compte chacun aura, de toute façon, sa propre appréciation en fonction de son expérience, de son éducation, de sa personnalité et de bien d’autres paramètres.

Le rapport privilégié que les Coréens entretiennent avec l’eau se retrouve dans divers comportements. Grands consommateurs de ce bien précieux, ce n’est pas un hasard s’ils utilisent la locution adverbialemul sseudeus-i(물쓰듯이, tout comme on utilise de l’eau) pour indiquer que quelqu’un fait grand usage de quelque chose. Ils diront, par exemple,don-eul mul sseudeus-i handa(돈을물쓰듯이한다), ce qui littéralement signifie « utiliser son argent comme on utilise de l’eau » et correspond donc à notre « jeter l’argent par les fenêtres ». Plus naturelle en français, cette formulation a cependant l’inconvénient de nous faire passer à côté d’une différence culturelle inscrite dans la langue.

Il est probable que, du fait des problèmes liés à l’importance de la préservation de notre environnement, on voie des changements intervenir dans les pratiques sociales entraînant, à plus ou moins long terme, la disparition de cette proposition comparative. Pour l’heure, l’eau s’utilise en masse et elle doit être propre, on la laisse donc couler. L’eau sale gêne les Esprits (sin,신). Rien de pire que la vue des verres et assiettes trempant dans de l’eau souillée ! Lenettoyage de la vaisselle à la française avec une bassine d’eau pour laver et une bassine d’eau pour rincer est inconcevable ! Les Coréennes ont leurs habitudes. La scène de la femme de ménage en plein travail nous le montre bien. On pourrait d’ailleurs croire que, compte tenu de l’ultramodernisation de la Corée du Sud, les machines à laver la vaisselle ont envahi les cuisines coréennes. Eh bien, non ! Même si elles sont un peu plus nombreuses qu’autrefois, elles ne sont pas aussi courantes que chez nous. Cela va même plus loin. Il est fréquent que la vaisselle soit repassée à l’eau avant utilisation, à la campagne en particulier mais aussi dans les quartiers populaires des villes. Une habitude surprenante pour nous puisqu’elle n’est plus exposée à la poussière, comme elle l’était jusqu’au milieu du siècle dernier, mais rangée dans des placards. En France, on évite l’eau. On aime le sec. Un verre lavé, on l’essuie. On ne le tend pas à quelqu’un encore mouillé. La salade, on l’essore. En Corée, on sert les feuilles desangchu(상추, sorte de laitue) encore couvertes de gouttelettes d’eau. Celles-ci font le plaisir de l’œil et du palais. Elles rassurent sur l’hygiène alimentaire, offrent une sensation de fraîcheur et relient l’homme à son milieu naturel. En deux mots, chez nous, l’eau dérange ; en Corée, elle réjouit.

L’eau continue d’incarner un aspect fondamental du rapport que les Coréens ont avec la nature, une nature qui les a gâtés, eux, par rapportà certaines autres contrées du monde qui n’ont pas la chance d’être unbok badeun nara(복받은나라, lit. « un pays qui a reçu du bonheur »), comprendre « un pays béni des dieux ». La Corée en est un. Elle est fière de ses quatre saisons bien distinctes, fière de ses nombreuses montagnes et de l’eau qu’elles recèlent en abondance. L’eau est partout. Elle s’inscrit visiblement dans le paysage du fait de l’irrigation des terres liée à la riziculture. Même si la péninsule est loin d’avoir les pieds dans l’eau 365 jours sur 365 puisqu’on n’y fait qu’une récolte de riz par an, par opposition aux pays du Sud-Est asiatique, on la retrouve en force dans les cuisines car les habitudes alimentaires des Coréens poussent à sa consommation. Les Coréens mangent du riz et de la soupe à tous les repas, donc au moins deux fois par jour, trois fois pour les anciennes générations et les travailleurs habitués à prendre un vrai repas le matin. En France, notre tradition est autre. Quand on a faim, on mange du pain, cuit par les boulangers dans des fours à pain. Le riz, en Corée, est cuit à la maison. C’est une affaire de famille. Les gestes ancestraux qui consistent à brasser le riz dans une cuvette d’eau claire, à le mettre par petites quantités dans unjori(조리), à faire tourner cette sorte de petite passoire à la surface de l’eau d’un mouvement habile du poignet, puis à vider le contenu dans un autre récipient pour séparer le riz des petits gravillons tombés au fond, sontfondamentaux dans la tradition coréenne. Même si l’utilisation de cet instrument va en diminuant puisque le riz ne contient plus de petites pierres, on doit néanmoins le nettoyer. Le riz est plongé dans une cuvette d’eau et remué à la main. Comme au Vietnam ou en Thaïlande, à chaque tour on l’attrape poignée par poignée et on le serre dans sa paume. Cette manière de rincer le riz en changeant l’eau trois à quatre fois au minimum est la même partout. Seule la quantité d’eau de cuisson varie selon les familles. Elle s’évalue soit au coup d’œil soit en plongeant la main dans le récipient et en laissant l’eau recouvrir les premières phalanges jusqu’à la hauteur voulue pour que la cuisson du riz convienne au palais de l’homme de la maison. Son épouse préparera un riz proche en goût de celui qu’il mangeait dans son enfance, plus ou moins « ferme sous la dent » (doenbap,된밥) ou au contraire assez mou (godeulbap,고들밥).

La préparation dukimchinécessite aussi beaucoup d’eau. Les choux « chinois » utilisés pour faire lebaechugimchi, le type dekimchile plus répandu, sont lavés à plusieurs reprises, mis à « dégorger » dans des bassines d’eau salée puis retirés quand ils sont « morts » et prêts à être badigeonnés, feuille par feuille, avec une mixture rouge vif, composée de poudre de piment, d’ail, d’anchois marinés et de toute une gamme d’autres ingrédients tels que navets, jujubes, poires, pignons, châtaignes, ajoutés en fonction de la saison, des habitudes familiales, des finances, des besoins ou de l’humeur du moment. À l’automne et au printemps, des femmes accroupies occupées à nettoyer les choux à grande eau dans d’énormes cuvettes placées sous le jet des robinets, on en voit dans les campagnes et même encore de nos jours à Séoul dans les cours des maisons traditionnelles, les cantines des écoles, les restaurants des entreprises ou encore devant certains petits restaurants des quartiers populaires.

Encore à la fin du siècle dernier, au moment dukimjang(김장, préparation dukimchià stocker pour l’hiver), les villes changeaient d’allure : à tous les coins de rue s’entassaient à même le sol des montagnes de choux dans l’attente d’être vendus, ce qui ne tardait jamais. La poussière, c’était quelque chose ! Laver les choux, une question d’hygiène avant tout. Mais pas seulement ! Au-delà de l’hygiène, il y a la portée symbolique de purification. L’eau continue à jouer ce rôle purificateur. L’eau vient du fond de la terre. Elle sort du minéral et donne la vie. Sa transparence en fait un révélateur pour tous les autres constituants. Elle est un symbole de générosité, un cadeau de la terre. Les saisons ont beau changer, l’eau est toujours là, égale à elle-même. Tous les temples bouddhiques ont des sources d’eau naturelle. Le voyageur peut s’y désaltérer et l’on y puise l’eau pour le thé. Le goût de celui-ci — tous les traités sur la cérémonie du thé le précisent— dépend de la qualité de l’eau, ainsi que de la pureté du cœur de la personne qui le prépare.

L’eau qui surgit de la montagne est naturellement sacrée. Elle est chargée enki(기, énergie vitale). Les Coréens ne se contentent pas de la trouver bonne, ils se régalent du don qui leur est fait. Elle est bue en partage avec la nature, pour le plaisir de « goûter » le lieu et de se purifier. Aller chercher de l’eau dans la montagne ou la colline derrière chez soi, c’est aller parler aux Esprits. C’est communiquer avec eux. Les Coréens goûtent l’eau même s’ils n’ont pas soif. Et quand ils disentmul mas-i chota(물맛이좋다, « l’eau est bonne »), c’est plus qu’une appréciation de la qualité de l’eau, c’est une parole de remerciement à la montagne. La nature est vivante et spiritualisée.

On aurait tendance à penser qu’à l’époque où l’eau venait de la montagne ou était tirée des puits, son utilisation ne pouvait être que limitée. En fait, la nécessité du respect de l’hygiène et le devoir d’abnégation des femmes faisaient qu’elles ne ménageaient pas leur peine ni la quantité d’eau employée. Si, pour cause de parcimonie dans l’utilisation de l’eau, la santé de la famille était mise en danger, la femme portait à elle seule la responsabilité de cette inacceptable dérive. Le bien-être de sa famille tenait entre ses mains et toute la culpabilité retombait sur elle si, par malheur, la situation tournait mal. C’est ainsi que, pour des raisons sanitaires, les femmes ont appris à utiliser l’eau sans compter. Le climat continental de la Corée a aussi influé sur le mode de consommation de l’eau. Comme les hivers coréens sont froids mais secs et ensoleillés, une partie du travail pouvait s’effectuer en plein air. Travailler dehors a des avantages : on peut faire couler l’eau à flots, éclabousser, inonder le sol, ce n’est pas dramatique ! Les gestes peuvent se déployer. Leur ampleur est à la mesure de l’espace environnant. Tout cela n’est pas sans incidence sur l’acte physique et son versant psychologique. Opérer à l’air libre ou dans le cadre protégé d’une cuisine fermée sont deux choses différentes.

Autrefois, les hommes appartenant à la classe desyangban(양반, les nobles) avaient un rapport à l’eau de type philosophique et esthétique. Pour eux, l’eau était un objet de méditation, un support de réflexion et une source d’introspection. Ils la regardaient et trouvaient leur inspiration poétique dans la transparence et la fluidité de cet élément naturel, caractérisé comme yin par opposition au feu yang, et chargé de mystère. L’eau était le miroir dans lequel ils voyaient se refléter leurs sentiments et la profondeur de leur âme. Elle occupait une grande place dans l’étude de la géomancie (pungsujiri,풍수지리), dans lapratique de la calligraphie (seoye,서예) et dans la cérémonie du thé (dado,다도).

La tradition perdure. Les Coréens d’aujourd’hui restent raffinés dans leur manière d’appréhender l’eau, d’en percevoir la transparence, la limpidité, la force. Ils ont un rapport plus sensuel que nous à l’eau. Ils l’apprécient pour la sensation qu’elle laisse sur la peau, l’odeur qu’elle peut avoir, le bruit qu’elle fait selon l’endroit où elle coule… Les Français ont une relation plus distante et plus mentale avec l’eau. Ils la perçoivent plus objectivement : eau froide, eau chaude, eau douce, eau dure… L’eau ne parle pas à leur cœur à moins qu’ils n’aient un rapport privilégié avec elle, professionnel, passionnel… Un Coréen demandera à quelqu’un qui a visité un pays étranger si l’eau y est bonne (geogi-neun mul-i joayo,거기는물이좋아요 ?), ou cherchera à savoir comment elle est (geu nara-ui mul-i eottaeyo그나라의물이어때요 ?). En Corée, la qualité de l’eau, c’est un critère pour juger de la qualité de la vie. Pour nous, cela ne paraît pas essentiel. Les Coréens décrivent l’eau avec des adjectifs que nous n’employons pas. Ils parlent d’eau « glissante » (mikkeul mikkeulhan mul,미끌미끌한물) qui rend la peau « douce » (budeul budeul,부들부들). L’eau calcaire, ils la détectent immédiatement et feront tout pour trouver une meilleure eau pour se laver. Les Coréens sont presque nationalistes en matière d’eau. Ils ont la « meilleure eau du monde ». Cette fierté est liée au fait de posséder autant de montagnes, d’eaux de source, d’eaux thermales, de torrents, de rivières. Ils ont longtemps pensé et dit que l’eau du robinet était imbuvable en France.

Les Coréens ont mille astuces pour rendre l’eau agréable à boire et bonne pour la santé. La phrasehanguk mul-i joayo(l’eau coréenne est bonne,한국 물이좋아요) n’a pas d’équivalent chez nous. On ne dit pas « l’eau française est bonne », vu que sa qualité varie selon les régions, ce qui nous conduit à préciser de quel endroit on parle — sans doute aussi parce que nous sommes moins sensibles à la question. Quand les Coréens disent que « l’eau coréenne est bonne », ils font allusion à sa qualité et à ses propriétés pour le corps et la santé. S’ils veulent parler du goût de l’eau, ils ajoutent le mot « goût » et précisenthanguk mul-eun mas-i joayo(한국물은맛이좋아요,lit. l’eau coréenne son goût est bon).

Les Coréens font une différence entre l’eau qui surgit de la terre et celle qui tombe du ciel. La pluie, ils l’évitent. La pluie qui imprègne les vêtements bloque leki. C’est de l’eau qui se perd. Elle ne va nulle part. Elle ne retourne pas à la terre. Elle est orpheline. Ils vous diront qu’ils prennent des parapluies parce quela pollution est forte et que l’eau de pluie est chargée de particules de poussière. Ils diront que c’est un manque de politesse vis-à-vis des autres de se présenter la tête mouillée et dans des habits trempés parce que l’odeur des vêtements ou des cheveux humides est désagréable. Mais il n’y a pas que cela. Ils n’aiment pas la sensation d’un vêtement qui colle à la peau et préfèrent quelque chose desiwonhada(시원하다, frais) qui glisse sur votre corps, ne le bloque pas, ne le gêne pas.

Et puis, il y a aussi une norme sociale, une habitude des temps modernes, où tout le monde doit tout avoir et faire face à toutes les situations. Sortir avec un parapluie si le temps est menaçant, c’est l’usage. On ne se pose pas de questions, on agit. Prendre un parapluie, c’est une façon d’agir, de faire face à une situation, de ne pas se laisser prendre au piège. Pour nous, c’est un peu différent : même s’il pleut, on compte passer entre les gouttes. Cela ne vaut pas toujours la peine de s’embêter toute une journée avec un parapluie. De plus, on n’attache pas trop d’importance à l’attirail extérieur, on croit plus à ses capacités personnelles et à sa faculté de se tirer d’affaire. Pour les Coréens, prendre un parapluie, c’est comme mettre des chaussures de marche pour aller en montagne. Ça s’impose. Et ce modèle s’applique à tout : lors des examens d’entrée au lycée ou à l’université, il faut être prêt à relever le défi. On a tout appris, on a tout prévu.

CHAPITRE IIDes sols brûlants

▶Au nord-est de la République de Corée, au sud de la zone démilitarisée saignant la péninsule coréenne à hauteur du 38eparallèle, on est dans la province du Gangwondo.À ce nom s’accrochent la rudesse des sommets montagneux du Seorak, l’éclat pourpre des feuilles d’érables vibrant sur l’aplat bleu dense du ciel et la saveur des nouillesmakguksuà la farine de sarrasin,fabriquées par des mains expertes. Le climat y est sévère. Au cœur de l’hiver, et même avant parfois, l’eau gèle dur dans les tuyauteries. On les paille, à la fin de l’automne, tout comme les troncs d’arbre, par crainte d’un coup fatal. On sait que, sous peu, les vents sibériens s’engouffreront entre les montagnes et gonfleront les plaines. Dans les maisons, leondolvirera du chaud au brûlant et, aux points de surchauffe, la chaleur brunira davantage le papier huilé couleur sable doré. Commencera alors la saison desA tteugeowora(« Ah, ça brûle ! ») que viendront balancer lesA chuwora(« Ah, on se gèle ! »), cette saison où, quand on vit à la campagne comme autrefois, on va en courant puiser lekimchidans les grandes jarres de grès entreposées dans la cour, où l’on tient son bol de riz fumant serré entre ses deux mains avant de s’y attaquer à grandes bouchées, où les soupes dedoenjangont un goût fort et, sans crier gare, brûlent la langue et le fond de la gorge.

Son bébé calé dans le dos, la mère de Jihu va et vient sur lemarude bois. Il craque sous ses pas et brille à la lueur de la pièce voisine où l’on aperçoit la table basse prête pour le dîner et, dans l’angle au fond, une pile d’édredons colorés. La mère de Jihu attend le retour de son mari. Ses pieds n’ont pas chaud et la lune a le regard des nuits trop arrosées desoju.

A tteugeowora(아뜨거워라).Cette exclamation renvoie à la sensation éprouvée au contact d’un objet très chaud.A tteugeoworaest phonétiquement puissant. Contenu et forme s’épousent. Le ton est donné par le « a » initial. Lescordes vocales commencent par vibrer puis se contractent brusquement et fortement pour faire jaillir un « t » bien glottalisé. Ce « t » est la plus forte des trois formes de « t » existant en coréen. Il explose littéralement, entraînant dans son sillage la suite du mot qui se trouve catapulté au dehors et termine sa course avec un « ra », extensible à volonté et émotionnellement plus chargé que les autres terminaisons verbales possibles. À la différence d’unyoou d’unseumnidaqui se contentent d’affirmer froidement et poliment une réalité, la finale en « ra » « sensorise » l’événement. Elle nous plonge dans l’intimité du locuteur, dans son espace psychosensoriel. Elle se situe entre monologue et dialogue, constitue un échange avec l’autre et avec soi-même.

A tteugeoworase traduit en français par « Ah ! ça brûle ! », « Ah ! c’est brûlant ! ». Si on se fonde sur cette traduction, on en conclut que le ressenti est pénible plutôt qu’agréable et l’on est d’autant plus enclin à le croire que le coréen possède un autre mot pour parler, cette fois, de quelque chose de chaud mais agréablement chaud. On utilise alorsttatteutada(따뜻하다) et nontteugeopda(뜨겁다). Pourtant, plus que comme un cri de douleur, le « ça brûle » coréen doit se comprendre comme un cri de plaisir.A tteugeowora,c’est une manière d’exprimer son contentement, le contentement que procure un bol de bouillon d’algues très chaud, une serviette fumante plaquée sur vos reins pour apaiser la fatigue d’une journée bien remplie, ou unondol(온돌). Leondol,c’est ce sol chauffé qui fait la spécificité de la Corée en matière de chauffage des habitations. Le mot lui-même veut dire « pierre chaude » et désigne les sols que l’on peut chauffer par opposition auxmaru(마루), parquets en bois sans système de régulation thermique.

Dans la langue coréenne on fait une différence entretteugeopdapour un objet brûlant etdeopdapour une sensation de chaleur ambiante. Le premier adjectif a une connotation positive, le second une connotation négative. Les Coréens aiment avoir le contrôle de la source de chaleur. Ils aiment le chaud entteugeopdaqu’ils peuvent toucher et circonscrire. Par contre, si la chaleur extérieure les accable, ils sont malheureux. Ils n’aiment pas le chaud endeopda. Ils veulent pouvoir s’approcher ou s’éloigner à leur gré du foyer de chaleur. Le chauffage central n’a pas fait disparaître leondoljustement pour cette raison et il continue à être utilisé en hiver pour supporter la rigueur du climat avec ses vents mordants venus de Sibérie et descendant en rafales des steppes mongoles qui chapeautent la péninsule, et il s’utilise en été pour le plaisir d’être au chaud et au sec. Il y a des siècles que les Coréens ont inventé ce système ingénieux dechauffage au sol. Il fonctionnait autrefois par accumulation de la fumée provenant des fourneaux des cuisines et se répartissant dans des circuits aménagés sous le sol, un système proche de l’hypocauste conçu par les Romains. Plus tard, le charbon est venu remplacer les bûches de bois. Une circulation d’eau chaude a été mise en place dans des tuyauteries aménagées sous le sol. La température variait fortement selon que le charbon était en début de combustion, en pleine incandescence ou à bout de souffle, et selon la place qui vous était attribuée, celle-ci pouvant se trouver à proximité ou, au contraire, éloignée du poêle.

Les parties du sol les mieux chauffées, celles situées près du foyer (araenmok,아랫목), étaient réservées aux hommes et attribuées en fonction de l’âge, du plus vieux — donc du plus respectable — au plus jeune. Les endroits les plus éloignés de la source de chaleur (winmok,윗목) étaient, eux, laissés aux femmes et aux enfants. Il est vrai que l’idéologie confucéenne ne portait pas les femmes dans son cœur. Celles-ci avaient le devoir de veiller à ce que les mâles aient toujours la meilleure part en tout et donc la place la plus confortable sur leondol.

Dans les maisons coréennes traditionnelles, les restaurants de quartier, les petits hôtels, les pensions de famille, les maisons d’hôtes, etc., lesondolsont recouverts d’un papier dit « huilé » parce qu’il était autrefois imprégné d’huile, ce qui l’imperméabilisait et le rendait plus résistant. L’huile de pérille (deulgireum,들기름) et l’huile de haricot de soja (konggireum,콩기름) étaient les deux huiles les plus utilisées pour cette tâche qui prenait plusieurs jours puisque cinq à sept couches étaient nécessaires. Le papier huilé a cédé la place au papier verni, et de celui-ci on est carrément passé au linoléum. Le papier traditionnel est nettement plus soyeux que les nouveaux matériaux, qui, par miracle, n’ont pas entraîné sa disparition. On le nettoie avec un chiffon mouillé et l’on se déchausse pour marcher dessus.

Lesondolont été domestiqués. Depuis la fin du siècle dernier, ils obéissent au doigt et à l’œil. Une pression digitale sur un bouton mural, ou mieux un clic sur un écran électronique, et la température programmée s’installe pour le plaisir de tous. Plus de problème non plus pour la répartition de la chaleur. Elle est totalement uniformisée et les papiers vernis ne brunissent plus, sauf à la campagne dans les vieilles maisons traditionnelles qui ont résisté à l’urbanisation sauvage de la fin du siècle dernier.

Tout au long de l’hiver, lesondolmarchent à fond. Vous n’avez plus qu’une solution si vous craignez le chaud : celle de lancer comme les Coréens destteugeowora