Les Exploits de Rocambole - Tome I - Une fille d'Espagne - Pierre Ponson du Terrail - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1859

Les Exploits de Rocambole - Tome I - Une fille d'Espagne darmowy ebook

Pierre Ponson du Terrail

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Opis ebooka Les Exploits de Rocambole - Tome I - Une fille d'Espagne - Pierre Ponson du Terrail

A la fin du Club des valets de cours, Rocambole quitte la France pour l’Angleterre. Quatre ans plus tard, en 1851, il revient de Londres, métamorphosé en dandy, et surtout en criminel dangereux, pret a tout pour faire fortune, qui vole et tue sans aucun remord, et souvent avec panache et humour. Il vole les papiers et le nom du marquis Albert de Chamery, qu’il a abandonné sur une île déserte au cours d’un naufrage, et intrigue pour épouser Conception de Sallandrera, la fille d’un Grand d’Espagne, aidé par Andréa – Sir William, qu’il a retrouvé dans une foire, sous les traits du chef cannibale O’Penny… Mais Baccarat, devenue la comtesse Artoff, continue sa lutte contre le mal… Rocambole finira vitriolé et sera envoyé au bagne de Toulon…

Opinie o ebooku Les Exploits de Rocambole - Tome I - Une fille d'Espagne - Pierre Ponson du Terrail

Fragment ebooka Les Exploits de Rocambole - Tome I - Une fille d'Espagne - Pierre Ponson du Terrail

A Propos
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5

A Propos Ponson du Terrail:

Pierre Alexis, vicomte Ponson du Terrail (8 juillet 1829 a Montmaur (Hautes-Alpes) - 10 janvier 1871 a Bordeaux) est un écrivain populaire au xixe siecle et l’un des maîtres du roman-feuilleton. Il est célebre pour son personnage Rocambole. Ponson du Terrail commence a écrire vers 1850. Ses premiers écrits sont de style gothique. Par exemple, La Baronne trépassée (1852) est une histoire de vengeance située autour de 1700 dans la Foret-Noire. Pendant plus de vingt ans, il fournira en feuilletons toute la presse parisienne (L'Opinion nationale, La Patrie, Le Moniteur, Le Petit Journal, etc.) Son ouvre contient de nombreux calembours, par exemple : « En voyant le lit vide, son visage le devint aussi. » Écrivant tres vite et sans se relire, il parseme ses romans de phrases fantaisistes telles que « Ses mains étaient aussi froides que celles d'un serpent » ou « D’une main, il leva son poignard, et de l'autre il lui dit… » C'est en 1857 qu'il entame la rédaction du premier roman du cycle Rocambole (cycle parfois connu sous le titre Les Drames de Paris): L'Héritage mystérieux, qui paraît dans le journal La Patrie. Il vise principalement a mettre a profit le succes des Mysteres de Paris d'Eugene Sue. Rocambole devient un grand succes populaire, procurant a Ponson du Terrail une source de revenus importante et durable. Au total il rédigera neuf romans mettant en vedette Rocambole. En aout 1870, alors que le romancier vient d'entamer la rédaction d'un autre épisode de la saga de Rocambole, Napoléon III capitule devant les Allemands. Fidele a l'image du chevalier Bayard - a qui Ponson a emprunté son nom de seigneur « du Terrail » -, il quitte Paris pour Orléans, ou il forme une milice en vue de faire la guerilla. Mais il est vite obligé de s'enfuir a Bordeaux, les Allemands ayant incendié son château. Il meurt a Bordeaux en 1871, laissant inachevée la saga de Rocambole. Il est enterré au cimetiere de Montmartre a Paris. Parmi ses autres romans, citons Les Coulisses du monde (1853) et Le Forgeron de la Cour-Dieu (1869). En dépit de sa vaste production romanesque - on l'estime a 73 titres -, son style diffus a cantonné sa renommée a la « para-littérature ».

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Chapitre 1

 

Le brick de commerce français la Mouette, faisant route de Liverpool au Havre, filait dix nouds a l’heure.

– Bon temps, bonne brise, vent arriere ! murmurait le capitaine avec satisfaction en se promenant sur le pont du navire, en envoyant au ciel les spirales bleues de la fumée de son cigare. Si cela continue douze heures encore, nous entrerons demain matin dans le port du Havre, que la Mouette n’a pas revu depuis quatre ans.

– Vraiment, capitaine, vous n’avez pas vu la France depuis quatre années ?

Cette question venait d’etre faite par un passager qui, se promenant également de long en large sur le pont, mais en sens inverse, s’était trouvé face a face avec le capitaine et avait entendu son exclamation.

– Nô, sir, répondit ce dernier, ce qui, en anglais est-il besoin de le dire ? signifiait : Non, monsieur.

Or, bien que la question lui eut été adressée en français, le capitaine était excusable de répondre en langue britannique, si on envisageait le personnage qui venait de se faire son interlocuteur.

C’était un jeune homme de taille moyenne, de vingt-six a vingt-huit ans, blond, d’une figure agréable, distinguée, mais empreinte de ce masque de froideur qui caractérise les fils de la hautaine Albion. Sa mise était bien celle d’un Anglais en voyage : pantalon a grands carreaux gris et noir, collant, plaid écossais enroulé autour d’un paletot court a vastes poches et de couleur roussâtre, casquette conique a longs rubans flottant sur les épaules, gibeciere de voyage apres laquelle étaient suspendus pele-mele un dictionnaire anglais-français, une longue-vue, un étui de cigares et une petite gourde emplie de rhum. Il portait en outre, placé sur son avant-bras gauche, une grande couverture, ce vade-mecum éternel du voyageur britannique.

– Oh ! dit-il avec un léger accent qui trahissait l’insulaire, mais en tres bon français néanmoins, vous pouvez vous dispenser, capitaine, de me parler anglais. J’habite Paris chaque hiver.

Le capitaine s’inclina.

– Ainsi, poursuivit le jeune Anglais, vous revenez sans doute de l’Australie ou de l’Amérique du Sud ?

– Je viens de Chine, sir.

– Et vous etes du port du Havre ?

– Natif d’Ingouville.

– Ainsi, vous pensez que demain, nous entrerons dans le port ?

– A moins de malheur… ou d’un grain.

Et le capitaine braqua sa longue-vue tour a tour sur les quatre points cardinaux.

– Le ciel est bleu comme un lac d’indigo, dit-il ; je vais remettre le commandement a mon second et aller me coucher. Voici six heures du soir. J’étais de quart la nuit derniere, et je meurs de sommeil. Bonsoir, sir Arthur.

– Bonsoir, capitaine.

Le commandant de la Mouette et le jeune homme qu’il venait de nommer sir Arthur se séparerent en se saluant.

Le premier transmit le commandement a son second, l’autre demeura sur le pont, et s’accouda tout reveur au bastingage.

– Ma parole d’honneur ! murmura-t-il en attachant un regard ardent vers l’horizon du sud, que la lune éclairait en plein, je ne suis ni sentimental, ni poétique, j’ai toujours eu un assez beau dédain pour ceux qui chantent les douleurs de l’exil, les charmes de la patrie lointaine et désirée, et pourtant le cour me bat rien qu’a la pensée que demain je serai au Havre. Quelle folie ! Serais-je donc réellement devenu un Anglais, un gentleman pur sang, s’intéressant aux courses d’Epsom, a un roman de Charles Dickens, écrivant de petits vers dans le journal de son comté et revant d’épouser une miss vaporeuse aux bras rouges, aux yeux bleus, aux cheveux carotte, et revenant de son troisieme voyage autour du monde ? Non, rien de tout cela. Le cour me bat, parce que demain je serai au Havre et que Le Havre n’est qu’a cinq heures de Paris…

Et sir Arthur prononça ce mot avec toute l’émotion d’un fils qui dirait tout bas le nom de sa mere.

– Paris ! reprit-il, ô la terre des audacieux et des forts, des penseurs et des soldats. Paris ! ô la patrie de tous ceux qui ont au cour une étincelle de domination, dans le cerveau une lueur de génie… J’ai passé quatre années enveloppé dans ce brouillard anglais dont l’humide étreinte finit par tuer, – et pendant quatre années, a toute heure, a chaque minute, je n’avais qu’a fermer les yeux pour revoir en songe, et comme en un céleste éblouissement, ce Paris nocturne ou resplendissant de soleil, cet Eldorado qui commence a Tortoni[1] pour finir au Bois et déroule, au soleil des Champs-Élysées, ses chevaux et ses équipages tout constellés de femmes jeunes, élégantes et belles, comme on en chercherait en vain par tout le reste de la terre.

Sir Arthur soupira. Puis il reprit ainsi son monologue :

– Oui, j’ai passé quatre années a Londres, cultivant la vertu comme un bourgeois du Marais cultive un pot de réséda, vivant modestement de mes dix mille livres de rente, n’ayant pas meme un cheval de selle, dînant en ville, allant prendre, le soir, une tasse de thé chez des marchands de la Cité, qui me lorgnaient tous pour leur fille… Une année encore, et sir Arthur, gentleman anglo-italien, épousait sérieusement miss Anne Perkins ou la veuve mistress Trois étoiles, avait droit de bourgeoisie, se melait des élections, prononçait des discours dans les meetings, et devenait vice-président d’une société de tempérance quelconque. Heureusement sir Arthur s’est souvenu qu’il s’était nommé jadis le vicomte de Cambolh, puis le marquis don Inigo de los Montes, qu’il avait présidé feu le Club des Valets de cour, et que son infortuné maître, sir Williams, lui avait prédit un grand avenir…

Et Rocambole, car c’était bien notre ancienne connaissance du Club des Valets de cour, quitta le pont a ces derniers mots, et descendit dans sa cabine.

– Voyons ! se dit-il en s’enfermant dans cette chambre de six pieds carrés qui devient le logement d’un passager de premiere classe, il ne suffit pas de se dire un matin : je ne suis pas fait pour vivre de dix mille francs de rente comme un bourgeois vertueux ; il faut a mon ambition la vaste scene de Paris, des chevaux de sang, des maîtresses blondes et un petit hôtel. Non, il faut savoir encore comment faire pour avoir tout cela, et c’est ici que je sens plus vivement que jamais la perte de mon honorable professeur sir Williams…

Rocambole crut convenable de pousser un léger soupir, en maniere d’oraison funebre a l’adresse de sir Williams, sans doute mis a la broche et mangé depuis longtemps par les sauvages des terres australes ; puis il s’assit devant l’unique table de sa cabine, sur laquelle se trouvaient étalés divers papiers, et, parmi eux, un petit carnet dont chaque feuillet était couvert de caracteres manuscrits.

Il s’empara de ce carnet, l’ouvrit et sembla vouloir employer toute son attention et toute son intelligence a déchiffrer et a comprendre le sens exact de cette écriture fine et serrée, dont les pages étaient surchargées, et qui était un mystérieux assemblage de chiffres et de lettres. Ce carnet était celui que Rocambole avait trouvé sous la toile d’un vieux portrait de famille dans le château de Kergaz la veille de son départ.

– Au diable sir Williams et son langage hiéroglyphique, murmura-t-il apres quelques minutes d’absorption, voici quatre années que j’en cherche vainement la clé, et je ne suis pas plus avancé que le premier jour. Il me faut, hélas ! en conclure que sir Williams avait deux écritures, l’une qui était a ma portée, aux mysteres de laquelle il m’avait initié depuis longtemps, l’autre qui n’était que pour lui. Le calepin, ou se révele a chaque page le génie de mon pauvre maître, est empli de documents précieux, d’indications excellentes, il renferme le point de départ de vingt affaires. Malheureusement, la derniere clé de la serrure, celle qui fait jouer le ressort mystérieux, me manque. De telle façon que je suis dans la situation d’un homme a qui on dirait : « Il y a a Londres, dans une maison, au premier étage, et dans un cabinet donnant sur la rue, une valise pleine d’or. Allez la chercher, on vous la donne. » Malheureusement, on oublierait de dire a cet homme le nom de la rue et le numéro de la maison… Ah ! sir Williams était un homme prudent ; il avait une écriture pour les faits, une autre pour les noms et les dates. Ainsi, voici ce que je lis :

« Il y a a Paris un hôtel, rue… »

Le nom de la rue, s’interrompit-il, est tracé dans le deuxieme langage hiéroglyphique, celui que je ne comprends pas…

Et Rocambole continua :

« Cet hôtel est habité par le marquis et la marquise de… – encore un nom illisible ! – et leur fille. Le marquis a soixante ans, la marquise cinquante, leur fille en a dix-sept. La maison est riche de cent mille livres de rente.

« Le marquis a un fils qui doit avoir vingt-quatre ans environ. Ce fils s’est embarqué comme mousse a l’âge de dix ans, sur un navire anglais de la Compagnie des Indes. Depuis, il n’a point reparu. Est-il mort ou vivant ? La marquise l’ignore. Son mari seul a le dernier mot de la destinée du pauvre enfant, et il emportera ce dernier mot dans la tombe aussi bien peut-etre que le secret de cette conduite étrange d’une famille riche et titrée qui voue son unique héritier a la rude et misérable vie d’un mousse du commerce. Cette famille est retirée au fond de son hôtel, ne voyant personne ; le marquis sombre et taciturne, sa femme agitée de la frele mais ardente espérance qu’elle reverra son fils un jour.

« Si ce fils revenait, il aurait, a la mort de son pere, soixante-quinze mille livres de rente, car, dans la famille de… les mâles ont toujours le quart en sus. On pourrait donc… »

Ici l’écriture hiéroglyphique recommençait et devenait inintelligible pour le possesseur des tablettes de sir Williams.

Évidemment celui-ci, a qui cette premiere écriture que le jeune homme pouvait déchiffrer avait été plus courante et plus familiere, ne s’était servi de la seconde, de pure convention avec lui-meme et, d’ailleurs, beaucoup plus compliquée, que pour les noms, les dates et ses plus audacieuses inspirations.

Rocambole repoussa le carnet avec découragement :

– Maudit sir Williams ! exclama-t-il. Ainsi je sais qu’il est une marquise, laquelle attend un fils qui ne vient pas. Elle a une fille et cent mille livres de rente. Seulement j’ignore le nom de cette marquise, celui de la rue qu’elle habite, et quant au parti qu’on pourrait tirer de tout cela… Parbleu ! s’interrompit brusquement Rocambole, ce qu’on pourrait faire, je le sais… il faudrait se faire passer pour le fils de la marquise, si on savait comment elle se nomme, en quel lieu elle habite, et quel est le nom de ce fils, mort sans doute… Malheureusement on ne sait rien de tout cela, et sir Williams a emporté son secret en Australie.

Rocambole redevint reveur, et s’approcha du sabord qui servait de croisée a sa cabine.

– Pauvre sir Williams, se dit-il, un bien beau génie !… Mais quel guignon ! de magnifiques inspirations et pas de chance ; il trouvait toujours la voie du succes et ne réussissait jamais… Ah ! si j’avais le génie de sir Williams !

Rocambole, qui venait de terminer son monologue par un nouveau soupir, fut brusquement arraché a sa reverie par un bruit insolite qui retentissait dans la galerie :

– Tout le monde sur le pont ! criait la voix impérieuse et dure du capitaine.

– Oh ! oh ! pensa Rocambole, le capitaine m’a quitté, il y a une heure, pour aller se coucher, et le voila déja levé, et il appelle l’équipage… que signifie tout cela ?

Rocambole quitta sa cabine et monta sur le pont. Le capitaine était déja sur son banc de quart et donnait des ordres, les matelots carguaient les voiles, les passagers paraissaient consternés. Pourtant la mer était calme, le ciel était serein, il faisait un temps superbe… du moins un homme de terre l’eut juré.

La premiere personne que Rocambole rencontra et a qui il demanda l’explication de cette rumeur inaccoutumée, qui troublait tout a coup le calme nocturne du bord, était un jeune homme blond, grand et mince, enveloppé dans un caban de matelot, portant a sa casquette de toile cirée un petit liseré d’argent, qui semblait indiquer un officier de marine.

Ce jeune homme avait, au milieu de ces visages consternés, une belle figure souriante et calme, et il braquait une longue-vue sur l’horizon, avec le flegme d’un vrai marin.

– Pardon, monsieur, lui dit Rocambole, pourriez-vous me dire ce que tout cela signifie ? pourquoi on nous fait monter sur le pont, pourquoi on cargue les voiles… et ce qu’il y a de si menaçant dans l’avenir que tous ces gens-la – et il désignait une dizaine de passagers – vous ont des mines de patients qui vont au supplice ?

Rocambole avait adressé la question en bon anglais.

– Monsieur, répondit le jeune homme dans la meme langue, nous allons avoir un grain.

– Un grain ?

– Oui, c’est-a-dire une tempete.

– Allons donc ! il n’y a pas un nuage au ciel.

– Pour vous, monsieur ; mais pour nous qui sommes des gens de mer… Tenez, prenez ma longue-vue, regardez.

Rocambole prit la longue-vue.

– Voyez-vous, la-bas, a l’ouest, continua son interlocuteur, ce petit point grisâtre qui ressemble a une voile ?

– Oui, dit Rocambole.

– Eh bien ! dans une heure, ce petit nuage aura envahi tout le ciel, converti cette nuit transparente et lumineuse en une nuit opaque ; ses flancs vomiront la foudre et la tempete, et cette mer unie, calme comme un lac, deviendra tout a coup furieuse ; ses lames se couronneront d’écume, notre navire dansera a leur crete comme une misérable coquille de noix, et il ne faudrait qu’un lambeau de toile au vent, une bonnette qu’on aurait oublié de carguer, pour nous faire faire naufrage.

Le jeune homme s’exprimait avec la netteté et le sang-froid d’un marin consommé.

– Comment, monsieur, dit Rocambole, ce pauvre petit nuage, peut-il vous faire présager tout cela ?

– Monsieur, dit le jeune homme en souriant, je suis marin, et les marins font du ciel une si constante étude qu’ils se trompent rarement.

– Ainsi, nous allons essuyer une tempete ?

– Terrible, monsieur.

– Sommes-nous réellement en danger ?

– Peut-etre.

– Diable ! fit Rocambole, qui, tout brave qu’il était, ne se souciait que médiocrement d’aller coucher sous les algues.

– Mon Dieu ! continua le jeune marin avec un sourire plein de mélancolie, nous sommes tellement habitués, nous autres gens de mer, a faire le sacrifice de notre vie, que nous prenons toujours les choses au pis. Mais il peut se faire que je m’exagere la situation… d’ailleurs le capitaine de ce navire, ou je ne suis que passager, moi, sait son métier, son équipage est bon… Et puis, acheva-t-il, étendant la main, Dieu est grand et bon, et d’un souffle il apaise les tempetes…

– Ah ! dit Rocambole, vous n’etes que passager a bord ?

– Oui, je suis enseigne de vaisseau de la Compagnie des Indes.

Cette réponse fit tressaillir Rocambole qui se souvint des notes du carnet de sir Williams.

– Etes-vous allé au Havre ?

– Monsieur, répondit le jeune homme, je vais a Paris ou je dois avoir une mere et une sour que je n’ai pas vues depuis dix-huit ans… depuis le jour, acheva-t-il avec une subite émotion, ou je me suis embarqué comme mousse a l’âge de dix ans, sur un navire de la Compagnie des Indes.

A ces derniers mots, Rocambole oublia la tempete prochaine et la perspective d’un naufrage ; il oublia l’univers entier pour regarder avidement l’homme qu’il avait devant lui. Jamais peut-etre, pendant toute sa vie, si fertile cependant en péripéties émouvantes, Rocambole n’avait éprouvé une émotion pareille a celle qui s’empara de lui, lorsqu’il eut entendu les derniers mots prononcés par le jeune marin. Il lui sembla en ce moment que l’avenir, jusque-la enveloppé de ténebres, s’éclairait a ses regards, et que le mot énigmatique de cet avenir allait jaillir des levres de cet inconnu que le hasard plaçait devant lui.

– Ah ! lui dit-il d’une voix dont son interlocuteur, en toute autre circonstance, eut remarqué la subite altération, vous etes donc français, monsieur ?

– Oui, fit le jeune homme d’un signe de tete.

Et il se prit a sourire.

– Je comprends, dit-il, que cela vous étonne, de me savoir français et de me voir au service de la Compagnie des Indes, mais cela tient a des secrets de famille qui ne m’appartiennent pas completement.

Rocambole répondit par un geste ambigu qui semblait témoigner a la fois de sa curiosité et de son désir de rester cependant dans les bornes de la discrétion.

Le jeune marin le salua avec courtoisie et lui reprit sa longue-vue des mains :

– Pardon, monsieur, lui dit-il, je vous laisse un moment pour aller chercher dans ma cabine des papiers que je tiens avant tout a sauver du naufrage, si naufrage il y a, papiers qui sont enfermés dans un étui de fer-blanc et avec lequel, s’il le faut, je me jetterai a la nage.

Rocambole lui rendit son salut, et le laissa s’éloigner. Mais, a partir de ce moment, notre héros n’eut plus qu’une pensée ardente, qu’un désir, qu’un but, s’attacher aux pas du marin, gagner sa confiance, lui arracher son secret, et peut-etre…

Le dernier mot des projets de Rocambole était si vague, si ténébreux encore, qu’il n’osa se le formuler : mais il se souvint de sir Williams, du flegmatique et impitoyable sir Williams, qui jadis lui avait dit bien souvent : « La vie est un champ de bataille ou, pour triompher, il est nécessaire de faire quelques victimes, ce dont un homme d’esprit se console toujours en pensant que la population du globe est beaucoup trop nombreuse. »

Rocambole arpenta le pont du navire pendant une heure, indifférent a tout ce qui se passait autour de lui.

– Français… murmurait-il, au service de la Compagnie des Indes… ayant quitté Paris depuis dix ans… embarqué comme mousse !… Évidemment, c’est la le fils de cette marquise dont parlait sir Williams, il y a quatre ans, dans ses tablettes…

Et Rocambole, étreint par une ardente et ténébreuse pensée, ne s’apercevait point de la vérité sinistre prophétisée par le jeune marin. En effet, ce petit point grisâtre, ce nuage qui a l’horizon n’était d’abord perceptible qu’a l’aide d’une longue-vue, avait grandi rapidement.

D’abord il s’était allongé horizontalement comme une bande demi-circulaire, puis il avait graduellement envahi le ciel au milieu duquel la lune jetait tout a l’heure son plus vif éclat ; ensuite de ses flancs, qui prenaient a chaque minute de plus gigantesques proportions, d’autres nuages s’étaient élancés, aux teintes cuivrées, aux formes tourmentées, et tout a coup la lune avait disparu… En meme temps un souffle s’était élevé sur les flots, faible d’abord, puissant ensuite, et qui avait passé dans les mâts du navire en leur arrachant de sourds craquements.

– Pour le coup, murmura alors un matelot, nous y sommes, tonnerre !

Cette exclamation arracha Rocambole a sa méditation. Il s’aperçut alors que la tempete arrivait, et il reconnut que les passagers avaient bien le droit d’etre épouvantés ; l’équipage aguerri, celui de se montrer soucieux. A cette nuit lumineuse, étoilée, dont le clair de lune permettait d’assister, comme en plein jour, sur le pont du navire, a chaque détail de la manouvre, avaient succédé les ténebres… au milieu de ces ténebres a peine dissipées ça et la par le fanal de poupe ou une lanterne, la voix stridente, impérieuse du capitaine, debout sur son banc de quart ; les gémissements de quelques femmes saisies d’effroi, et, dominant tous ces bruits, la grande voix de l’ouragan qui s’élevait au loin, et courait bruyante et sinistre a la crete des lames qui commençaient a s’écheveler et a blanchir d’une écume livide.

– Diable ! pensa Rocambole, il paraît que décidément nous ne serons pas au Havre demain matin.

– Priez Dieu, monsieur, répondit une voix, que demain vous soyez de ce monde, et vous aurez déja obtenu, s’il vous exauce, un assez beau résultat.

Rocambole se retourna. Le jeune marin de la Compagnie des Indes était derriere lui.

Il avait dépouillé son caban de marin, portant pour tout vetement une chemise de laine, un pantalon de toile et sa casquette d’officier en petite tenue. Seulement il avait en sautoir un étui de fer-blanc comme en portent les matelots et les soldats en congé. En outre, une ceinture lui enroulait la taille, et Rocambole vit sortir de cette ceinture le pommeau luisant de deux pistolets et le manche ciselé d’un poignard indien.

– Voila mon costume de mer, dit-il a Rocambole. S’il faut se jeter a l’eau, mon bagage ne m’embarrassera pas beaucoup.

– Ah ! répondit Rocambole, je crois que vous avez pris la de biens inutiles précautions. Nous ne sommes pas si pres du naufrage que vous le pensez !

– Vous oubliez que nous sommes dans la Manche, a dix lieues des côtes peut-etre ; que la violence du vent peut nous pousser sur un récif, que le navire peut toucher et s’entrouvrir… Tenez, voyez-vous avec quelle rapidité impétueuse, malgré ses voiles carguées, le navire court du nord au sud ? Écoutez le capitaine, qui est un vieux marin, écoutez-le commander ces manouvres extremes qui indiquent le péril parvenu a sa derniere intensité.

Comme le marin achevait avec ce froid enthousiasme, cette admiration d’un homme qui, toute sa vie, a été bercé par la tempete, le cri : Coupez le grand mât ! se fit entendre. Et le grand mât tomba sous la hache et s’étendit sur le pont avec un bruit lugubre. Presque au meme instant, le mousse de vigie dans les huniers cria avec effroi : « Terre ! terre ! »

Rocambole n’hésita plus.


Chapitre 2

 

Comme nous l’avons dit, lorsque Rocambole vit que le navire allait infailliblement etre jeté a la côte, toutes ses irrésolutions cesserent[2] . Il quitta son jeune compagnon, abandonna le pont, renversant tout sur son passage, et il descendit dans sa cabine, dont il enfonça la porte pour aller plus vite.

La il s’empara de tous les objets de quelque valeur qu’il possédait. D’abord, les précieuses tablettes de sir Williams. Ensuite son portefeuille qui renfermait les titres de rente, enfin, sa bourse, qu’il attacha a sa ceinture.

Puis il se dépouilla d’une partie de ses vetements, ne conservant que sa chemise et son pantalon, et il remonta sur le pont. Il ne voulait pas perdre de vue le jeune marin de la Compagnie des Indes.

Le désordre, le tumulte, l’effroi étaient a leur comble sur le pont. Le capitaine lui-meme commençait a perdre la tete.

Poussé avec une rapidité que rien ne pouvait désormais plus maîtriser, le navire courait a la crete des lames comme un cheval furieux et libre de tout frein.

Rocambole rejoignit le jeune marin :

– C’est fini, lui dit celui-ci.

– Que voulez-vous dire ?

– Que dans une heure, peut-etre avant, le navire aura sombré.

Et il étendit la main vers le sud, ou un coin du ciel était moins noir.

– Tenez, dit-il, la terre est la… a deux ou trois lieues peut-etre. Aucune manouvre n’arretera désormais l’élan du navire, et cette côte, vers laquelle nous courons, est bordée d’écueils a fleur d’eau sur lesquels nous irons certainement nous briser…

Le jeune marin n’acheva pas… Un choc épouvantable eut lieu, suivi d’un immense cri de désespoir et d’effroi. Le navire venait de toucher.

– A l’eau ! a l’eau !

– Les chaloupes a la mer !

Tels furent les deux cris qui retentirent tout aussitôt.

Mais déja Rocambole et son compagnon de hasard s’étaient jetés a l’eau et nageaient côte a côte.

– Nous nous sauverons ensemble ou nous périrons ensemble, pensait Rocambole qui était un rude nageur, je ne lâche point ainsi mon marquis…

Ils nagerent ainsi pendant une heure, luttant contre les vagues, au milieu d’une obscurité profonde, et entendant toujours les cris de détresse de l’équipage et des passagers qui abandonnaient un a un le navire. Enfin, si bon nageur qu’il fut, Rocambole commença a éprouver quelque lassitude.

– Vous etes fatigué ? lui cria le jeune marin qui le sentait nager moins vite.

– Oui, dit Rocambole.

– Courage ! faites un effort, nous ne sommes plus qu’a quelques brasses d’une masse noire que je vois paraître et disparaître au-dessus des flots, selon que les vagues s’élevent ou s’abaissent.

– Est-ce la terre ? demanda Rocambole, que ses forces abandonnaient de plus en plus.

– Non, mais un rocher, un îlot sur lequel nous pourrons nous reposer.

Tandis que le marin parlait ainsi, Rocambole se disait :

– Allons ! mon bonhomme, il ne faut pas aller sombrer comme un imbécile de navire qui touche au port. Songe que tu peux faire mieux qu’aller coucher au fond de l’eau… Tu peux etre marquis !

Cette derniere pensée fit franchir a Rocambole quelques brasses encore, mais cet effort fut le dernier ; malgré son énergie morale, il sentit ses membres se roidir l’un apres l’autre, puis ses yeux se fermerent.

Il poussa un cri, et il commençait a s’enfoncer et a disparaître sous une vague lorsque le jeune marin, encore plein de force et de vigueur, et qui avait entendu son cri d’alarme, accourut a lui et le saisit par les cheveux.

Mais déja Rocambole était évanoui.

 

Lorsque Rocambole revint a lui, son regard étonné rencontra l’ardente clarté du soleil. Aux ténebres avait succédé le jour, a la tempete le calme…

Il ne se débattait plus contre la mort, il n’essayait plus d’échapper aux profondeurs béantes de l’Océan… Non, il était couché sur un sable fin, et en se soulevant avec peine, il reconnut qu’il se trouvait sur un rocher, en pleine mer… et seul ! Comment se trouvait-il la ? il eut d’abord quelque peine a rassembler ses souvenirs… Mais, enfin il se rappela… Il se rappela que, pendant plusieurs heures, il avait énergiquement lutté contre la mort, nageant côte a côte avec le jeune officier de marine ; puis que ses forces diminuant peu a peu et finissant par l’abandonner, il s’était cru mort, avait poussé un dernier cri, fermé les yeux et senti sa tete disparaître sous une vague, tandis que la conscience de son existence l’abandonnait.

A partir de ce moment, Rocambole ne se souvenait plus de rien, sinon qu’il lui avait semblé qu’a ce moment supreme, ses cheveux subissaient une étreinte et une traction violentes. Mais c’était la son dernier souvenir… Cependant il comprit tout sur-le-champ. Son compagnon d’infortune, plus rude nageur que lui, l’avait sauvé et était parvenu a le déposer sur ce rocher. Qu’était-il devenu lui-meme ? avait-il continué sa route vers la terre ? Rocambole le craignit un moment, non qu’il fut épouvanté de se trouver seul sur un îlot de l’Océan, mais parce que, avec la vie, ses instincts ambitieux et féroces lui étaient revenus. Échappé a la mort comme par miracle, déja Rocambole reprenait son reve d’ambition et d’avenir, et ce reve reposait sur cet homme qui l’avait sauvé. Le jeune marin disparu, pour Rocambole c’était la perte de ce fil conducteur qui, il l’avait audacieusement imaginé, devait lui rouvrir les portes du monde parisien.

Il se leva avec peine, car il était brisé de fatigue et meurtri par les aspérités a fleur d’eau du récif auxquelles il avait du se heurter plusieurs fois, tandis que son sauveur le traînait évanoui. Mais une fois debout, il put marcher et faire quelques pas pour reconnaître tout a fait le lieu ou il se trouvait.

C’était un îlot d’un quart de lieue de circonférence, a peu de distance de la terre ferme, qu’on apercevait a l’horizon, se détachant sur le ciel bleu comme une étroite bande de brumes. L’îlot était dépourvu de toute végétation et recouvert de coquillages et de moules sur les bords. Quelques oiseaux de mer, des mouettes, des cormorans tourbillonnaient au-dessus, dans l’azur incommensurable du ciel.

Rocambole fit le tour de l’îlot, reconnut avec désespoir qu’il était désert, et il allait demeurer convaincu que son compagnon d’infortune avait pu gagner la terre, lorsque la vue d’un objet luisant au soleil lui arracha un cri de surprise et de joie. C’était un étui en fer-blanc, celui ou, sans doute, le jeune officier de la Compagnie des Indes avait enfermé ses papiers. Aupres de l’étui, Rocambole aperçut d’autres objets également déposés sur le sable. C’étaient les pistolets que le marin avait a sa ceinture en se jetant a l’eau, et cette ceinture elle-meme. Évidemment le compagnon de Rocambole n’avait pu se dessaisir de tout cela, et l’espoir revint a celui-ci qu’il n’avait point quitté l’îlot et dormait sans doute dans quelque anfractuosité du roc.

Alors il se remit en route et continua ses investigations.

Tout a coup un bruit étranger aux bruits confus de la mer se fit entendre et arriva, faible d’abord, puis plus distinct, aux oreilles du nouveau Robinson. C’était une voix humaine – qui appelait a l’aide.

Rocambole se dirigea vers l’endroit d’ou partait cette voix et aperçut alors une sorte de crevasse du fond de laquelle montaient les plaintes qu’il avait entendues. C’était la que le jeune marin était tombé, et Rocambole s’avançant jusqu’a la crevasse, put l’apercevoir a huit pieds de profondeur, dans une sorte de cavité circulaire, aux parois a pic et dépourvues de toute aspérité.

– Ah ! lui cria-t-il, en voyant Rocambole apparaître au bord de cet abîme en miniature, vous m’avez donc enfin entendu ?

– Oui, répondit Rocambole, oui, mon sauveur, et je vais pouvoir, a mon tour…

Et Rocambole s’interrompit pour examiner attentivement le lieu ou se trouvait le naufragé. C’était, nous venons de le dire, une de ces cavités comme la mer en creuse souvent dans les rochers qu’elle bat éternellement de sa lame. Un peu de mousse en recouvrait l’étroit orifice, et le marin y était tombé en voulant faire le tour de l’îlot, et chercher, a l’horizon, a découvrir une voile quelconque.

Puis, comme le trou était creusé en maniere d’entonnoir renversé, par conséquent plus large au fond qu’a l’orifice, le jeune homme avait essayé vainement d’en sortir et n’était parvenu qu’a déchirer inutilement ses genoux, ses mains et ses ongles, qui glissaient sur le roc poli.

– Oh ! oh ! pensa Rocambole, est-ce que le hasard serait décidément mon esclave ?

– J’ai vu passer un navire au large, ce matin, lui dit son compagnon. Vous dormiez, épuisé, et je m’étais couché pres de vous. Alors je me suis mis a courir, agitant les mains et appelant. Dans ma précipitation a gagner l’extrémité de ce récif que le navire semblait vouloir doubler, j’ai fait un faux pas et je suis tombé dans ce trou, ou je serais certainement mort de faim, si vous ne m’aviez entendu…

– Heureusement, dit Rocambole, me voila… mais, ajouta-t-il, comment vous en tirer ?… Si je saute aupres de vous, nous ne pourrons remonter ni l’un ni l’autre, et je crains d’etre trop faible encore pour me pouvoir pencher, vous tendre la main, afin de vous hisser jusqu’au bord.

– A vingt pas de l’endroit ou je vous ai déposé cette nuit, répondit le jeune homme, vous trouverez mes pistolets et aupres d’eux ma ceinture et mon étui a papiers. Ma ceinture est en poil de chevre du Thibet. Elle a huit pieds de longueur et fait cinq fois le tour de mon corps. Elle est solide et ne cassera pas.

– Je vais la chercher, dit Rocambole, dont, en ce moment, une idée infernale traversait le cerveau.

– Vous me jetterez un des bouts, acheva le jeune marin, et vous tâcherez de fixer l’autre hors du trou, a quelque anfractuosité du rocher.

– Oui… oui… je cours…

Et Rocambole disparut. Notre héros se vantait en prétendant courir. Il était trop faible et trop exténué pour cela ; mais il se dirigea aussi rapidement qu’il le put vers le lieu désigné par le marin, et ou, en effet, il avait aperçu les objets mentionnés. Or, pendant le trajet, Rocambole se fit ce beau raisonnement : « Évidemment, si je ne tire pas mon homme de la, il ne s’en tirera jamais tout seul. Voici un rocher ou, bien certainement, une barque de peche n’aborde pas tous les mois. Si j’étais assez fort, tout a l’heure, pour me rejeter a la nage et gagner la terre avec l’étui de fer-blanc, je pourrais bien etre marquis avant vingt-quatre heures, un marquis sérieux avec de bons parchemins, et soixante-quinze mille livres de rente… Et puis, en fin de compte, ce n’est pas moi qui ai jeté ce jeune homme dans un trou… et je ne suis point obligé de l’en tirer… et d’ailleurs, je suis si faible moi-meme, je me serai évanoui de nouveau, en allant chercher la ceinture en poil de chevre… Allons ! Rocambole, mon ami, pas de bégueulerie, s’il vous plaît, et puisque l’occasion de devenir un vrai marquis se présente, bah ! profites-en sans scrupule. Il est vrai que ce pauvre marquis de trois étoiles m’a empeché de me noyer cette nuit, que sans lui j’aurais déja servi de déjeuner a un marsouin ; et bien certainement a ma place un philanthrope emploierait tous ses efforts a retirer son sauveur de l’embarras… Mais je suis philosophe, moi, et je suis convaincu que la Providence avait ses vues secretes en poussant ce jeune homme a me sauver. Elle a voulu sans doute en faire un saint et ajouter son nom au martyrologe. »

Apres cette réflexion impie, Rocambole s’assit sur le sable, aupres des objets dont le jeune marin s’était dessaisi un moment pour courir plus vite. Puis il s’empara de l’étui de fer-blanc, l’ouvrit et en laissa échapper les papiers qu’il contenait. Apres quoi il se mit a les examiner tranquillement l’un apres l’autre. Le premier qui frappa ses regards fut une commission d’enseigne de vaisseau au service de la Compagnie des Indes, au nom de Frédéric-Albert-Honoré de Chamery, né a Paris le 15 juillet 18…, et âgé de vingt-huit ans révolus.

– Tres bien, pensa Rocambole, apres avoir pris connaissance de cette piece, nous savons a présent que nous nous appelons Frédéric de Chamery et que nous avons servi aux Indes. Continuons a nous instruire.

Une lettre dont la suscription était d’une écriture fine, allongée et trahissant une main de femme, attira sur-le-champ l’attention de Rocambole. La lettre commençait par ces mots :

« Mon cher fils. » Elle finissait par ceux-ci : « Marquise de Chamery. »

– Ma parole d’honneur ! murmura le hardi aventurier, sir Williams ne nous avait pas trompé dans ses tablettes, ma mere est bien réellement marquise.

Et il lut au bas de la signature :

« Rue Vanneau, 27, en mon hôtel. »

– Parbleu, continua-t-il, sir Williams s’est donné bien inutilement la peine d’écrire ces noms et ces numéros dans une langue inconnue.

Et Rocambole se mit a lire cette lettre d’une mere a son fils :

« Mon cher fils, disait la marquise de Chamery au jeune enseigne de vaisseau, voici seize années que vous m’avez été enlevé, et c’est d’hier seulement que j’ai appris au lit de mort de votre pere ce que vous étiez devenu. M. le marquis de Chamery est mort cette nuit en me suppliant de vous faire chercher par le monde entier, moi qui vous croyais mort et pleurais mon fils depuis seize années.

« J’adresse cette lettre a l’amirauté anglaise dans l’espoir qu’elle vous parviendra tôt ou tard, et que vous accourrez vous jeter dans les bras de votre mere et de votre sour, selon le vou de votre pere, qui, a sa derniere heure, s’est repenti de son injuste rigueur. Ce n’est qu’a ce moment supreme, mon cher enfant, que j’ai eu enfin le dernier mot de la conduite étrange de votre pere. Il y a seize années que M. le marquis de Chamery habitait une mansarde dans les combles de l’hôtel ; il ne m’adressait jamais la parole et me faisait payer par notre intendant une pension de cent louis par an. Mes larmes, mes prieres n’avaient jamais pu triompher de son silence, et je lui ai vainement demandé, jusqu’a son dernier jour, quel pouvait etre le mobile de ce genre de vie si extraordinaire.

« Pendant seize années, M. de Chamery et moi nous avons été les époux les mieux unis aux yeux du monde ; jamais dans l’intimité nous n’avons échangé un seul mot, jamais il n’a mis un baiser sur le front de votre sour.

« Votre sour et moi nous l’avons cru longtemps atteint de folie… Hier, hélas ! nous avons eu le secret de cet horrible mystere. Ce secret, mon cher enfant, le voici :

« M. de Chamery, votre pere, n’avait, il y a trente ans, d’autre fortune que mille écus de rente et ses épaulettes de colonel de hussards. Il était mon parent éloigné, j’étais également sans fortune, mais nous nous aimions, et il m’épousa. Vous futes le premier fruit de notre amour. Vous aviez cinq ans lorsque la situation de votre pere changea brusquement. Le marquis de Chamery, son cousin, chef de la branche aînée de sa famille et riche a cent mille livres de rente, se fit tuer en duel. Le marquis Hector de Chamery avait trente ans, un caractere fougueux, dominateur, impatient ; il était imbu des principes légers de notre siecle et faisait assez bon marché de la vertu et de l’honneur des femmes. Le marquis était garçon et vivait chez sa mere. Mme de Chamery habitait, l’été, un château situé aux environs de Blois et qu’on nommait l’Orangerie.

« Quelques années apres notre mariage et quelques mois avant la mort du marquis Hector de Chamery, votre pere fut désigné pour faire partie de l’expédition d’Alger, et ne voulant point me laisser a Paris toute seule, il me confia a la marquise de Chamery sa parente. Je passai donc a l’Orangerie la fin de l’été et l’automne de l’année 1830. Hector de Chamery s’éprit pour moi d’une passion non moins violente que coupable, et il me fallut tout l’amour que j’avais voué a votre pere pour résister aux obsessions, aux persécutions du marquis. Heureusement, mon cher fils, votre pere revint, la révolution de Juillet ne lui permettait pas de rester au service. Il avait donné sa démission et voulait demeurer fidele a son drapeau. Il arriva a l’Orangerie un soir et me dit en m’embrassant :

« – Ma chere enfant, nous sommes pauvres, tres pauvres meme, mais comme il faut que nous élevions notre fils, vous ne rougirez point d’apprendre que j’ai accepté un emploi dans l’industrie. Je suis régisseur de mines considérables qu’une Compagnie va exploiter dans les Vosges.

« – J’irai ou vous voudrez, répondis-je avec joie. Nous quittâmes l’Orangerie le lendemain, au grand désespoir du marquis Hector de Chamery qui, deux jours auparavant, m’avait menacée de se bruler la cervelle. Trois mois apres, tandis que votre pere et moi nous nous installions dans une petite ville des Vosges, le marquis eut une sorte de querelle a Paris, sur le boulevard, se battit, eut le poumon traversé d’un coup d’épée et mourut apres huit jours d’horribles souffrances.

« Mais il avait eu le temps de faire un testament, et, par ce testament, il instituait votre pere son légataire universel, au détriment, c’est hier seulement que je l’ai appris, d’une sour de la main gauche dont nous ignorions l’existence et de laquelle il faut bien que je vous parle pour que vous puissiez comprendre l’abominable conduite de la vieille marquise de Chamery.

« Mme de Chamery, demeurée veuve a vingt-sept ans, n’ayant alors d’autre enfant que le jeune Hector âgé de trois ans, ne s’était point remariée, car une clause du testament de son époux défunt la privait, dans ce cas, de la tutelle, et, en outre, de la jouissance de la moitié de la fortune de son fils.

« Mais la marquise avait commis une faute. Une jolie petite fille, élevée en cachette d’abord, puis introduite au château de l’Orangerie comme une orpheline, parente éloignée, avait bientôt concentré sur sa tete toutes les affections de la marquise, tandis que le jeune Hector de Chamery, a qui le secret de sa mere était connu, vouait une haine implacable a cette enfant du déshonneur. Aussi le marquis Hector de Chamery, instituant votre pere son légataire universel, au détriment de sa sour naturelle, souleva-t-il contre nous des tempetes de haine dans le cour de sa mere.

« Maintenant, vous comprendrez, mon cher enfant, l’atroce vengeance de cette femme. La fatalité voulut que trois mois apres la mort du marquis, je devinsse mere de votre sour.

« Cinq ans apres – vous aviez alors dix ans –, la marquise douairiere de Chamery mourut dans sa terre de l’Orangerie.

« Votre pere, devenu marquis de Chamery, partit sur-le-champ pour aller lui rendre les derniers devoirs et prendre possession de cette portion de sa fortune dont Hector de Chamery avait laissé la jouissance a sa mere. »

– Corbleu ! murmura Rocambole, interrompant la lecture de cette lettre, voici une histoire qui est des plus intéressantes…

Et il continua a lire.


Chapitre 3

 

« Mon cher enfant, poursuivait la marquise, votre pere était absent de Paris depuis huit jours, lorsque, un soir, vous me futes enlevé. Comment ? Par qui ? Ce fut longtemps un mystere pour moi, et pendant bien longtemps je vous ai cru mort. Vous aviez alors dix ans, vous vouliez etre traité comme un grand garçon, et, pour satisfaire vos caprices, on vous laissait coucher tout seul au rez-de-chaussée de l’hôtel dans votre chambre.

« Un matin, le domestique chargé de vous éveiller tous les jours a cinq heures, pour vous faire monter a cheval, entra dans votre chambre et la trouva vide. Cependant, votre lit était foulé, et il était évident que vous aviez couché dedans. On vous crut dans le jardin, on vous y chercha vainement. L’hôtel fut inutilement fouillé de fond en comble.

« Dans ma douleur, je m’adressai au préfet de police. On bouleversa Paris pour vous retrouver, et jamais le jour ne put se faire sur cette mystérieuse disparition.

« J’écrivis a votre pere pour lui annoncer cet affreux malheur. Votre pere me répondit une lettre dont le sens banal m’épouvanta. La douleur du pere y perçait a peine.

« Au bout d’un mois, il revint. Je m’aperçus alors avec terreur que ses cheveux avaient blanchi, et j’attribuai cette horrible métamorphose a la douleur du pere pleurant son enfant.

« C’est a partir de ce jour, mon cher fils, que cette existence silencieuse, farouche, pleine de mystere et de terreur pour nous, votre sour et moi, commença pour votre pere. Depuis ce temps, il ne m’a jamais adressé la parole, il n’a jamais embrassé votre sour, il n’a jamais prononcé votre nom. Il a vécu ainsi seize années.

« Vers le commencement de la semaine derniere, sa santé, déja fort altérée, nous inspira de vives inquiétudes. Le surlendemain, il se mit au lit pour ne plus se relever et défendit qu’on nous laissât, votre sour et moi, pénétrer dans sa chambre. Mais hier matin le curé de Saint-Thomas d’Aquin, qui lui avait administré les derniers secours de la religion, a obtenu que je pusse arriver aupres de lui :

« – Marthe, m’a dit alors votre pere, a mon heure derniere je vous ai pardonné.

« – Pardonné, me suis-je écriée. Eh ! quelle faute ai-je donc commise, monsieur ?

« Et il y avait tant d’étonnement, de stupeur, d’épouvante dans mon accent, que votre pere en a été touché et a murmuré :

« – Oh ! mon Dieu ! si la marquise avait menti !

« Sa main décharnée s’est allongée alors vers l’oreiller et en a retiré un chiffon de papier jauni qu’il m’a tendu. Ce chiffon, mon enfant, c’était une lettre que la vieille marquise de Chamery avait laissée a l’adresse de votre pere deux jours avant sa mort, et votre pere l’avait trouvée a son arrivée a l’Orangerie.

« Or, voici ce que contenait cette lettre :

« Mon cher cousin,

« Hector vous a institué son légataire universel, et, dans votre naiveté d’honnete homme, vous trouvez tout naturel que la branche cadette de Chamery succede a la branche aînée qui s’éteint.

« Mais ce n’est point un pareil motif qui a dicté le testament de feu mon fils. Il a voulu dépouiller sa sour Andrée, cette jeune fille qui a aujourd’hui quinze ans, que j’éleve comme une parente éloignée et qui, je puis vous l’avouer, est mon enfant, a moi. Je suis persuadée, mon cher cousin, que vous ferez quelque chose pour cette enfant, a qui je ne laisse, hélas ! que mes économies – surtout quand vous saurez qu’Hector a aimé madame de Chamery, et que ce n’est point a vous, mais a sa fille, qu’il a laissé cent mille livres de rente. »

MARQUISE DOUAIRIERE DE CHAMERY

« Vous comprenez, mon enfant, quel foudroyant effet dut produire cette lettre sur l’esprit de votre pere. Je devins a ses yeux la femme qui a foulé aux pieds tous ses devoirs. Votre sour ne fut plus pour lui que l’enfant du crime et dont la naissance coincidait avec mon séjour chez cette abominable femme, qui avait voulu me déshonorer avant de mourir. Oh ! vous comprenez que lorsque j’eus pris connaissance de cette lettre, que, a genoux, les mains levées au ciel, j’eus supplié Dieu de donner a ce malheureux vieillard un rayon de foi, de faire qu’il mourut en croyant a mon innocence… Dieu m’écouta sans doute, car il fit passer dans ma voix, dans mon geste, dans mon regard, un tel accent de vérité, que votre pere ne douta plus.

« – Ah ! pardon, pardon, murmura-t-il.

« Et comme je prenais ses mains et les baisais, il me dit :

« – Ne pleurez plus votre fils, madame, votre fils n’est pas mort ; c’est moi qui vous l’ai enlevé, la nuit, car je voulais a la fois – pardonnez-moi, je vous prie, je vous croyais coupable – je voulais a la fois qu’il ignorât toujours le crime de sa mere et que jamais il ne put toucher a cette fortune, qui, a mes yeux, provenait pour lui d’une source honteuse.

« Alors, mon fils, votre pere me donna quelques détails sur la façon dont il avait pénétré, la nuit, dans l’hôtel, tandis que je le croyais a l’Orangerie, et comment, aidé d’un vieux domestique dévoué, il vous avait surpris, vous ordonnant de vous lever, de le suivre au Havre, ou il s’était embarqué avec vous pour l’Angleterre. Maintenant, mon cher enfant, je vous écris et vous supplie de revenir…

« Vous etes devenu sans doute un bel officier, peut-etre vous croyez-vous orphelin et sans fortune… Oh ! reviens, mon fils, reviens… ta mere, qui t’a pleuré pendant seize années, te tend les bras. »

Ici se terminait la lettre de la marquise Marthe de Chamery.

Rocambole la plaça aupres de la commission d’officier du jeune marquis Frédéric-Albert-Honoré de Chamery, et passa a la lecture d’une autre piece.

Celle-ci, sans doute de l’écriture de l’officier, formait un petit cahier de huit a dix feuilles couvertes d’une écriture serrée, quoique fort lisible.

En tete de la premiere page, on lisait cette date :

Bombay, 18 mars.

Et plus bas :

Cette piece commençait ainsi :

Nous appareillons dans une heure et le navire a bord duquel me voici simple passager fait voile pour l’Europe. C’est une traversée de cinq mois que nous entreprenons. Pour la premiere fois je vais me trouver oisif a bord. Je ne suis plus qu’un passager. J’ai donné ma démission d’officier de marine de la Compagnie des Indes, le jour ou j’ai appris que j’avais encore une mere et une sour, et l’arrivée de cette lettre, qui est venue me révéler toute une existence qui semble m’etre réservée, a réveillé, soudain, mes plus lointains souvenirs d’enfance.

En mer, 20 mars.

Je devais avoir environ dix ans alors. Nous habitions un grand hôtel ou il y avait un jardin avec des arbres touffus.

Je couchais au rez-de-chaussée de l’hôtel, dans une petite chambre qui donnait sur les jardins. Les jardins avaient une petite porte sur la rue de Lille.

Une nuit, je dormais profondément, lorsque je fus éveillé en sursaut par une main qui s’appuyait sur mon épaule. J’ouvris les yeux et reconnus mon pere !…

Mon pere était absent de Paris depuis plusieurs jours et ma mere m’avait dit qu’il ne reviendrait que la semaine suivante. Je fus donc bien étonné de le voir debout a mon chevet.

Mais ce qui me frappa bien davantage encore, ce fut la tristesse profonde que je vis répandue sur son visage.

Il était pâle et sévere, lui qui souriait avec bonté d’ordinaire, et je le vis tout vetu de noir. Il posa un doigt sur ses levres pour m’imposer silence. Puis il me dit tout bas : – Habille-toi, mon fils.

Un mouvement qu’il fit me laissa voir derriere lui un vieux domestique de la famille, ancien soldat, qui me donnait des leçons d’équitation.

Comme mon pere, cet homme était triste et grave.

J’obéis, et comme, encore engourdi par le sommeil, je n’allais pas assez vite, le vieil Antoine m’aida et m’enveloppa dans mon manteau. Alors mon pere me prit la main.

– Viens, me dit-il.

Et il me fit sortir de ma chambre par une porte qui donnait sur le jardin. Ensuite il se retourna vers Antoine.

– Tu sais mes recommandations ? fit-il.

– Oui, monsieur, répondit Antoine.

Nous traversâmes le jardin et arrivâmes a la petite porte qui donnait sur la rue de Lille.

La, mon pere prit une clef et ouvrit cette porte. J’étais saisi d’étonnement et presque d’effroi. Je ne savais ou mon pere me conduisait, et je finis par lui dire :

– Mais, papa, ou allons-nous ?

– Faire un voyage, me répondit-il.

– Avec maman ?

A ce mot, je le vis pâlir.

– Non, me dit-il brusquement. Puis il ajouta : – Tu n’as plus de mere.

Et comme je cherchais a m’expliquer ces sinistres paroles, il me fit sortir du jardin, dont le vieil Antoine, demeuré en dedans, referma la porte sur nous.

Dans la rue, il y avait une chaise de poste qui stationnait a quelques pas. Mon pere m’y fit monter, s’assit aupres de moi et cria au postillon :

– Allez !

La chaise de poste sortit de Paris au grand trot, roula toute la nuit, puis la moitié du jour suivant, s’arreta une heure a la porte d’une auberge, ou nous prîmes quelque nourriture, repartit et atteignit vers le soir une ville au bord de la mer et entourée d’une foret de navires.

– Nous sommes au Havre, me dit alors mon pere.

Nous couchâmes dans un hôtel, sur le port. Le lendemain, tandis que je dormais encore, mon pere sortit. Il revint deux heures apres, suivi d’un homme qui portait un habit rouge. C’était un officier de la marine anglaise.

Alors mon pere me prit sur ses genoux et me dit :

– Mon enfant, on a pu te dire que tu étais riche, mais on t’a menti. Tu es pauvre, et tu dois noblement porter le nom que je t’ai transmis. Je te confie a monsieur, il fera de toi un homme, un brave et digne officier comme lui. Tu vas le suivre.

– Mais maman ! m’écriai-je.

– Ta mere est morte, me dit-il avec un accent de rage.

Le lendemain, je fus embarqué comme mousse.

 

La s’arretait la premiere note de voyage du jeune marquis Albert-Frédéric-Honoré de Chamery.

– Pour le moment, se dit-il, voila des documents qui me suffisent a établir que la marquise des tablettes de sir Williams et celle de Chamery ne sont qu’une seule et meme marquise. Or donc, le fils attendu et destiné a avoir soixante-quinze mille livres de rente, c’est lui. Eh ! mais, acheva Rocambole, il me semble qu’il est dans un joli petit trou d’ou il ne sortira qu’avec ma permission et mon assistance. Bah ! je ne suis pas un homme charitable, moi…

Il jeta alors un regard sur la mer, explorant tour a tour les quatre points cardinaux. La mer était redevenue calme, le ciel était pur, aucune voile ne se montrait a l’horizon.

– Il est évident, se dit Rocambole, que dans l’état d’exténuation et de faiblesse ou se trouve ce pauvre marquis de Chamery, si on ne vient a son aide, il sera mort dans quelques heures. Je ne vois ni barque ni navire qui fasse mine de s’approcher de notre modeste écueil, il est meme probable que ce n’est qu’en cas de mauvais temps qu’un bateau pecheur y accoste. Or, le temps est superbe. Donc, ce ne sera que demain, ou dans huit jours, ou jamais, qu’un marin, en se promenant sur l’îlot, découvrira le corps du pauvre diable… Donc, ceci me dispense de commettre une vilaine action, c’est-a-dire de tuer ce pauvre marquis de Chamery, dont l’existence me paraît inutile.

Rocambole remit alors tous les papiers du jeune marin dans l’étui de fer-blanc, passa l’étui a sa ceinture, ainsi que les pistolets et cette écharpe que l’infortuné avait cru devoir etre son instrument de salut. Puis il monta sur un rocher qui surplombait la mer.

A deux lieues a l’horizon, on voyait distinctement la terre de France.

– J’ai une bonne trotte a faire, murmura Rocambole, mais cette fois je me souviendrai de Bougival et de la machine de Marly[3] . D’ailleurs, quand on se nomme le marquis de Chamery, officier de marine au service de la Compagnie des Indes, on doit etre bon nageur…

Et Rocambole prit son élan et se jeta a la mer avec le courage d’un homme qui va chercher un marquisat et soixante-quinze mille livres de rente.


Chapitre 4

 

Un jour de mardi gras, a Paris, vers trois ou quatre heures de l’apres-midi, la foule était compacte sur le boulevard Saint-Martin, tout entiere occupée, non a regarder passer les fiacres et les voitures remplis de gens masqués, comme on aurait pu le croire, mais a suivre attentivement de l’oil et de l’oreille les parades de quelques saltimbanques établis, eux et leurs baraques, sur un terrain vague situé entre la rue du Château-d’Eau et celle du Faubourg-du-Temple.

A cet endroit meme ou s’éleve aujourd’hui une caserne, une dizaine de petits théâtres forains construits côte a côte se disputaient les faveurs de la foule. L’un d’eux, cependant, paraissait faire a ses voisins une redoutable concurrence. Les amateurs montaient les cinq marches de son escalier extérieur et disparaissaient deux par deux, quelquefois quatre par quatre, et presque sans interruption, derriere le rideau qui cachait bien des mysteres, sans doute, a ceux qui n’avaient pas quinze centimes pour les pénétrer. C’était une grande baraque peinte en jaune et en vert, devant laquelle une jeune fille vetue d’un maillot rouge et d’une jupe de velours dansait avec des castagnettes, au son d’un tambour de basque, et interrompait parfois sa danse et sa chanson pour débiter a la foule l’étrange annonce que voici :

– Entrez, mesdames, entrez, messieurs, vous allez voir O’Penny, le grand chef indien tatoué, a qui ses ennemis ont coupé la langue et crevé les yeux. Entrez, messieurs, entrez, mesdames ! cela ne coute que quinze centimes et mérite certainement d’etre vu.

La jeune fille reprenait ses castagnettes, dansait un boléro, retombait, apres une merveilleuse pirouette, sur ses deux pieds et continuant en ces termes :

– Entrez, mesdames et messieurs, O’Penny est un homme sauvage des terres australes dont je vais vous dire l’histoire sur l’air des musiciens de son pays.

Alors la jeune bohémienne arrachait le tambour de basque des mains du saltimbanque vetu de bleu et de jaune comme la baraque[4] , et qui, jusque-la, l’avait accompagnée ; puis promenant ses doigts lentement sur le chagrin du tambour, elle chantait ou plutôt déclamait les paroles bizarres que voici :

– O’Penny est un grand chef, vaillant au combat, prudent au conseil, comme le serpent bleu son ancetre. O’Penny est monté, la lune derniere, dans sa pirogue, avec trente de ses guerriers, et il est parti pour l’île de Nava-Kiva, ou regne son mortel ennemi, le Grand-Vautour. Cependant, ce n’est point le royaume de Nava-Kiva que O’Penny convoite, ce n’est pas le collier de perles que le Grand-Vautour porte a son cou…

Ici, la jeune bohémienne jugeait convenable de s’interrompre, et disait en se remettant a danser :

– Entrez, mesdames ! entrez, messieurs ! on vous dira la fin de l’histoire a l’intérieur du théâtre, en présence du chef O’Penny.

Et la foule entrait et sortait, un quart d’heure apres, convaincue qu’elle avait vu un chef sauvage des races australiennes, un Peau-Jaune du Pacifique.

Or, parmi les spectateurs qui demeuraient au dehors et tâtaient gravement et tour a tour leur curiosité et leur gousset, un jeune homme fort bien mis, ganté de lilas et le puros aux levres, apres s’etre approché d’abord dans l’unique but de lorgner la jeune saltimbanque qu’il trouvait jolie, s’était pris tout a coup a écouter sa parade avec une certaine attention.

Puis, comme la jeune fille annonçait que la suite de l’histoire du chef australien O’Penny ne serait contée qu’a l’intérieur de la baraque, il prit bravement son parti, monta les cinq marches et jeta cinq francs dans le bonnet de l’homme qui remplissait a la porte les fonctions de contrôleur.

– Votre monnaie, monsieur ! lui cria le saltimbanque.

Mais le jeune homme entra sans paraître avoir entendu, et il pénétra dans le théâtre forain.

A l’intérieur, la baraque formait une grande salle garnie de bancs, au centre de laquelle on avait laissé un espace libre protégé par une galerie en bois a hauteur d’appui. C’était la l’extreme limite que les spectateurs ne pouvaient franchir. Au milieu de cet espace, se trouvait une sorte de trône garni de vieux velours éraillé et de paillettes de cuivre qui, a trois pas de distance, scintillaient comme des paillettes d’or. Sur ce trône était O’Penny, la tete couronnée de plumes de coq et de perroquet réunies en forme de diademe, vetu d’un pagne jaune, les jambes et le torse nus, et les épaules dérisoirement couvertes d’un arc et d’un carquois.

Un cri d’horreur échappait ordinairement a chaque spectateur, tant le visage du chef australien était quelque chose de hideux et d’épouvantable. Qu’on s’imagine un visage couvert de tatouages bleus, rouges, verts, livides ; des yeux fermés a moitié, derriere les paupieres tuméfiées, desquels semblait glisser un dernier rayon de vue ; une bouche dont la levre supérieure était percée verticalement au-dessous du nez, et garnie d’un anneau de cuivre ; dont le nez et les oreilles portaient également des bagues ou des amulettes. O’Penny se tenait immobile dans l’attitude d’un homme a qui tout est désormais indifférent, et qui ne sait meme pas qu’il est l’objet de l’attention universelle. Derriere lui, le maître de la baraque reprenait l’histoire du chef australien, juste a l’endroit ou l’avait laissée la jeune fille, et il expliquait a son public comme quoi O’Penny, étant devenu amoureux de la femme du Grand-Vautour, son ennemi, avait essayé de la lui ravir. Mais alors O’Penny était tombé au pouvoir du Grand-Vautour, qui lui avait coupé la langue, crevé un oil, car de l’autre il y voyait encore un peu, tout juste ce qu’il fallait pour se conduire, un bâton a la main, et l’avait ensuite vendu a un capitaine marin anglais, lequel l’avait amené en Europe.

Or, le jeune homme aux gants lilas, qui s’était laissé séduire par la parade de la jolie bohémienne, apres avoir éprouvé, comme tout le monde, un premier sentiment de répulsion a la vue de cette horrible figure, s’était pris ensuite a la considérer avec une tenace attention. On eut dit qu’il cherchait, au milieu de ces ravages, a reconstituer dans son esprit les traits primitifs du chef australien.

Cet examen dura pour lui plus d’une heure. Il semblait attendre que le chef fît un mouvement, ou essayât d’articuler un son…

Mais O’Penny demeurait impassible.

Enfin l’élégant jeune homme, qui ne s’était point aperçu que les spectateurs n’avaient cessé de se succéder depuis une heure, et que le propriétaire du monarque vaincu recommençait pour la vingtieme fois sa légende, se décida a faire un signe au saltimbanque afin d’attirer son attention.

Le saltimbanque, peu habitué a voir des gants a son public ordinaire, s’arreta tout court, regarda le jeune homme avec une sorte d’orgueil mélangé de reconnaissance, et, a tout hasard, lui dit :

– Je suis a vos ordres, monsieur le comte.

– Je ne suis pas comte, répondit le jeune homme a haute voix. Je veux simplement vous faire une question.

En parlant ainsi, son regard ne quittait point le visage du chef australien, et il lui sembla que, tandis qu’il parlait, ce visage avait éprouvé un léger tressaillement.

– J’écoute, monsieur le…

Le saltimbanque hésita, mais en homme convaincu que son spectateur extraordinaire devait porter un titre.

– Monsieur le marquis, dit simplement le jeune homme aux gants lilas.

– J’écoute, monsieur le marquis, répondit le saltimbanque.

– Votre chef sauvage entend-il les langues européennes ?

– Il entend l’anglais.

– Tres bien.

Et le jeune homme, peu soucieux du mouvement de curiosité qui se produisit autour de lui parmi le reste des spectateurs, adressa, en anglais, la parole au chef australien :

– Seigneur O’Penny, lui dit-il, vous plairait-il de me dire a bord de quel navire vous etes venu en Europe ? Étiez-vous sur le Fulton, la Persévérance ou le Fowler ?

A ce dernier mot, O’Penny tressaillit vivement, fit un brusque mouvement sur son trône, et le saltimbanque s’écria :

– Vous le voyez, mesdames et messieurs, O’Penny comprend l’anglais, et s’il avait encore sa langue il aurait répondu a monsieur le marquis.

Mais monsieur le marquis n’avait point attendu l’exclamation du saltimbanque, il s’était esquivé hors de la baraque.

Le jeune homme aux gants lilas se pencha, en sortant, pres de l’oreille de la bohémienne.

– Ma chere enfant, lui dit-il, voulez-vous gagner dix louis ?

– Oh ! oui, monsieur, fit-elle éblouie. Que faut-il faire ?

– Ou demeurez-vous ?

– La, monsieur ; je suis la femme du paillasse, répondit-elle ingénument en montrant le théâtre forain. Nous gardons O’Penny la nuit, tandis que le maître va coucher en ville. Il a une chambre a la Grande-Villette.

– A quelle heure fermez-vous ?

– A minuit.

– Tres bien. Si, a deux heures du matin, je frappe a la porte de votre baraque, vous ou le paillasse, votre mari, m’ouvrirez-vous ?

– Oui, répondit la bohémienne étonnée.

Le jeune homme laissa tomber un louis sur le tambour de basque, et fendit la foule, scandalisée de cette séduction en plein vent.

La bohémienne, oubliant un peu sa parade, le vit s’éloigner, traverser le trottoir et monter dans un élégant phaéton attelé d’un cheval anglais, que gardait un joli groom, haut de trois pieds et demi et vetu de bleu.

– Voila bien ces fils de famille ! s’écria, dans la foule, une grosse femme sur le retour, c’est effronté comme des valets de guillotine, cela veut corrompre la jeunesse en plein soleil.

– Taisez donc votre bec, la vieille ! riposta le paillasse du haut de ses tréteaux, vous troublez le spectacle… Allons, la musique !

Et le mari philosophe reprit le tambour de basque des mains de sa folâtre moitié, qui continua tranquillement sa parade.

 

A deux heures du matin, en dépit des bals masqués que donnaient les théâtres voisins de la Gaîté et de l’Ambigu, le boulevard était a peu pres désert en cet endroit, ou, dans la journée, les baraques des saltimbanques avaient constamment attiré la foule.

Un coupé s’arreta juste en face de celle ou l’on montrait le chef australien O’Penny. Un jeune homme, enveloppé dans son paletot, le menton enfoui dans un vaste cache-nez, descendit de la voiture, marcha droit a la baraque, qui était hermétiquement fermée, mais a travers les fentes de laquelle glissait un faible rayon de clarté, gravit les cinq marches et frappa doucement a la porte.

– Qui est la ? demanda a l’intérieur la voix jeune et fraîche de la bohémienne.

– Celui que vous attendez, répondit le jeune homme.

La porte s’ouvrit, et le jeune homme entra.

La salle de spectacle avait été convertie en dortoir.

Le jeune homme vit la bohémienne assise, les jambes pliées sous elle, sur une sorte de grabat qui affichait la prétention d’etre le lit conjugal du paillasse et de sa jeune et séduisante moitié. Puis, un peu plus loin, a l’autre extrémité de la salle, il aperçut, a la lueur d’une chandelle placée sur une table encore couverte des restes d’un maigre souper, le chef australien O’Penny qui dormait sur une botte de paille recouverte d’une méchante couverture.

Quant au paillasse, il était absent.

– Mon mari est allé reconduire le maître, qui était un peu casquette, dit la bohémienne avec un grand calme.

– Ma chere enfant, dit le jeune homme en fermant la porte, laissez-moi vous dire d’abord que bien que vous soyez jolie a croquer, ce n’est pas précisément dans l’intention de vous le dire que je suis venu ici.

La bohémienne fit une petite moue de circonstance ; le jeune homme tira dix louis de sa poche et les aligna sur la table avec la dextérité d’un croupier de roulette.

– Voila d’abord ce que je vous ai promis, dit-il. Maintenant, causons. Je désire avoir quelques renseignements sur votre sauvage.

– Ah ! monsieur ! dit la bohémienne de plus en plus étonnée de la tournure que prenait ce rendez-vous, je ne sais guere sur ce moricaud que ce que vous m’avez entendu dire au public. Il n’y a pas longtemps que nous sommes, Fanfreluche et moi, au service de M. Bobino.

– Qu’est-ce que Fanfreluche et qu’est-ce que Bobino ? demanda le jeune homme avec sang-froid.

– Fanfreluche, c’est le paillasse… mon mari.

– Et Bobino ?

– C’est le patron.

– A merveille.

– Fanfreluche et moi nous étions hercules et nous dansions sur la corde. Mais le métier ne vaut plus rien et on ne dîne pas tous les jours. Alors, il y a trois mois, a Boulogne, nous avons rencontré M. Bobino qui venait de Londres avec son sauvage et il nous a pris avec lui. Il nous donne vingt francs par mois a chacun et nous entretient.

– C’est peu, fit le jeune homme. Ainsi, vous ne savez pas ou a été acheté ce sauvage ?

– A Londres, je crois. Mais M. Bobino est un homme qui ne dit jamais rien.

– Écoutez donc, mon enfant : si on vous donnait mille francs pour laisser emmener le sauvage, accepteriez-vous ?

– Mille francs ! s’écria la bohémienne étourdie, ah ! je suis bien sure que Fanfreluche vous donnerait M. Bobino et sa baraque par-dessus le marché.

– Eh bien ! reprit le jeune homme qui ouvrit son portefeuille et en retira deux billets de cinq cents francs, je vais l’éveiller et lui demander s’il veut venir avec moi…

– Mais, monsieur, s’écria la jeune femme au comble de la joie et de la stupeur, qu’en voulez-vous faire, mon Dieu ? Vous n’avez pourtant pas l’air d’un homme qui fait métier de montrer ces horreurs ?

– C’est ce qui vous trompe, répondit le jeune homme ; je suis directeur du Cirque impérial de Saint-Pétersbourg.

Et il se dirigeait vers le grabat ou dormait le chef sauvage :

– A propos, dit-il, se retournant vers la bohémienne, savez-vous l’anglais ?

– Non, monsieur.

Il frappa sur l’épaule d’O’Penny et l’éveilla.

– M. le marquis de Chamery, dit-il, désire présenter ses hommages respectueux a l’infortuné baronnet sir Williams.

A ce nom, O’Penny bondit sur son grabat et se dressa comme s’il eut été agité par un fil électrique. Le visage et l’attitude d’O’Penny eurent alors quelque chose d’effrayant a voir. Au son de cette voix, a ce nom qui, sans doute, depuis longtemps n’avait résonné a son oreille, le prétendu chef australien éprouva une de ces commotions terribles que nul ne saurait traduire. Il essaya de parler et ne parvint qu’a laisser échapper un sourd hurlement.

L’oil qui, chez lui, y voyait faiblement encore, concentra toutes ses facultés et darda son rayon a demi-éteint sur l’homme qui venait de l’éveiller ainsi.

– Allons, mon pauvre vieux, dit le marquis de Chamery, rassieds-toi donc, je vois que tu me reconnais et nous allons causer a notre aise.

Et il appuya une de ses mains sur l’épaule du sauvage et le força a s’asseoir sur son grabat. Apres quoi celui qui s’intitulait ainsi le marquis de Chamery retourna pres de la bohémienne, dont l’étonnement, si grand déja, s’était encore accru en voyant le sauvage O’Penny dresser l’oreille aux paroles du jeune homme, comme un vieux destrier de bataille, devenu cheval de charrue, se releve et hennit aux sons lointains du clairon.

– Ma petite, lui dit-il, vous m’avez affirmé que vous ne saviez pas l’anglais ?

– Oui monsieur.

– Croyez-vous a quelque chose ?

– Je crois a Dieu.

– Eh bien ! levez la main et jurez-moi que vous avez dit vrai.

– Je le jure ! dit la bohémienne avec un accent de franchise auquel il était réellement impossible de se méprendre.

– Votre mari non plus ?

– Mon mari pas plus que moi.

Le marquis de Chamery retourna aupres de l’homme tatoué et lui dit, toujours en anglais :

– Sois calme, mon vieux, je suis ton ami, et je vois bien que tu as reconnu ton petit Rocambole, celui qui t’appelait mon oncle. Et puisqu’on t’a rogné ta parlotte, je ferai les demandes et les réponses.

Le sauvage continuait a s’agiter sur sa botte de paille ; mais son horrible visage semblait avoir pris subitement une expression de joie farouche.

Le marquis continua :

– Je t’ai pleuré pendant cinq années, mon pauvre vieux, et je m’étais bien figuré, ma parole d’honneur, que les sauvages t’avaient mis a la broche. Mais je vois qu’ils se sont contentés de te tatouer, opération qui, réunie a celle que t’avait fait subir cette excellente Baccarat…

Le marquis s’arreta et voulut juger de l’effet que ce nom produirait sur l’homme tatoué.

Celui-ci se prit a frissonner, et un rugissement de fureur s’échappa de ses levres crispées.

– Bien ! tres bien… murmura le jeune homme, je vois qu’ils ne t’ont pas trop abruti et qu’il reste encore chez toi quelque chose de sir Williams… Tres bien ! tres bien !…

Et il passa de nouveau sa main sur l’épaule d’O’Penny d’un air caressant.

– Le fait est, mon oncle, poursuivit-il, que tu n’es plus le séduisant vicomte Andréa, le joli baronnet sir Williams, l’homme dont les belles filles raffolaient. Les sauvages et Baccarat t’ont si bien défiguré qu’il a fallu mes entrailles filiales pour te reconnaître… Ah ! c’est une drôle d’histoire, celle-la, et, parole d’honneur ! cela ferait croire a la Providence, dont nous nous moquions si fort autrefois.

Le marquis de Chamery, ou plutôt Rocambole, car c’était lui, s’assit familierement sur le grabat d’O’Penny et continua :

– Figure-toi que, dans la journée, je passais en tilbury sur le boulevard, regardant a droite et a gauche. Une belle fille, ma foi ! celle qui te garde, m’a tiré l’oil. Tu sais que je suis toujours un peu… folâtre…

Et Rocambole souligna le mot par un clignement d’yeux.

– Je me suis approché, reprit-il. La belle fille racontait ton histoire a sa maniere. Cette histoire m’a intrigué. Bah ! me suis-je dit, il faut que je voie comment ils sont, ces affreux sauvages de l’Australie, qui m’ont mangé tout rôti mon pauvre oncle sir Williams… Et je suis entré… Et je t’ai reconnu !

Une fois de plus, Rocambole frappa sur l’épaule du chef australien d’une façon amicale.

– Tu comprends bien que, alors, mon oncle, je me suis dit tout de suite que le marquis de Chamery ne pouvait laisser son parent, son bienfaiteur, l’homme a qui il doit tout, dans la position misérable ou je te trouve…

Ce nom de Chamery paraissait produire sur l’affreux visage de l’homme tatoué une impression identique a celle que produit un souvenir a demi effacé, et qu’un seul mot évoque tout a coup.

Rocambole devina sa pensée.

– Ah ! dit-il, cela t’étonne de me voir marquis de Chamery… C’est un nom qui t’est bien connu, n’est-ce pas ? Il était sur tes tablettes.

A ces mots, le sauvage parut tressaillir.

– On te contera tout cela, mon vieux ; mais pour le moment soyons sérieux, et dépechons-nous…

O’Penny continuait a fixer sur Rocambole son oil a demi-éteint, avec une sorte de ténacité.

– Voyons, reprit celui-ci, je suppose que tu ne tiens pas beaucoup a rester ici ?

– Non, fit le sauvage d’un signe de tete ou semblerent se révéler les horribles souffrances qu’il avait éprouvées en compagnie des saltimbanques.

– Et tu préferes encore venir avec moi, qui te soignerai comme un coq en pâte, n’est-ce pas ?

– Oui, fit le sauvage d’un nouveau signe de tete.

– Eh bien ! allons-nous-en tout de suite, ton maître pourrait bien revenir, et il faudrait parlementer encore.

Et Rocambole, s’adressant a la bohémienne, lui dit :

– Tu as bien un manteau a me vendre, n’est-ce pas, ma petite ?

Et il jeta un onzieme louis sur la table.

– Voila celui de Fanfreluche, monsieur ; il n’est pas neuf, comme vous voyez.

– Bah ! fit Rocambole, a la campagne !

Il le plaça sur les épaules d’O’Penny, qui se laissa envelopper avec la docilité d’un enfant. Puis, avisant dans un coin la coiffure de plumes du pauvre phénomene, il la lui mit sur la tete avec le soin que prendrait une camériere a coiffer sa maîtresse.

– C’est mardi-gras, mon vieux, continua-t-il en anglais, et pour aujourd’hui tu peux sortir sous ce costume. On va te prendre pour le Californien du bal de l’Opéra.

Alors le prétendu marquis de Chamery roula les deux billets de cinq cents francs dans ses doigts, et les laissa tomber délicatement dans la main de l’épouse illégitime du paillasse Fanfreluche.

– Adieu, petite, lui dit-il, si nous nous revoyons jamais, je renouvellerai volontiers connaissance avec toi.

La bohémienne ouvrit la porte de la baraque.

– Allons ! viens, mon oncle, dit Rocambole, qui prit O’Penny par le bras, l’entraîna hors du théâtre forain, lui fit traverser le trottoir et le conduisit a son coupé.

Le cocher descendit de son siege, ouvrit la portiere et demanda :

– Ou va monsieur le marquis ?

– Rue de Surene, répondit Rocambole.

Le coupé partit.


Chapitre 5

 

Une fois installé aupres du sauvage, Rocambole reprit ainsi la conversation : – Maintenant, mon vieux, causons a notre aise. Nous sommes seuls. Je te disais donc que je me nommais le marquis de Chamery, n’est-ce pas ?

Un son inarticulé qui pouvait passer pour une affirmation fut la réponse du pauvre mutilé.

– Oh ! poursuivit Rocambole, c’est une histoire assez longue. Figure-toi d’abord que ton philanthrope de frere le comte de Kergaz…

O’Penny fit un soubresaut sur le coussin du coupé.

– Tres bien, dit Rocambole, je vois que tu as rapporté tes petites haines des terres australes. Tu es encore un peu le sir Williams que j’ai connu… tres bien !

Et le faux marquis de Chamery continua : – Figure-toi donc que le comte de Kergaz, avec qui je me battis une heure apres t’avoir quitté, savait aussi bien que moi cette fameuse botte secrete qu’on nomme le coup de mille francs, et la preuve, c’est qu’il m’étendit tout de mon long et que je faillis en crever, tandis que mamzelle Baccarat te faisait ton affaire. Mais M. de Kergaz fit bien les choses. Apres m’avoir aux trois quarts occis, il éprouva le besoin de me faire soigner. Je passai un mois a Kergaz en compagnie d’un honnete médecin qui me guérit. Quand je fus en état de partir, je me souvins que tu avais des tablettes sur lesquelles tu consignais des choses intéressantes, je fouillai le château et je trouvai ces tablettes… Comprends-tu ?… Or, acheva Rocambole, c’est dans les tablettes que j’ai trouvé le germe de l’affaire Chamery. Le hasard m’a un peu servi, je me suis aussi aidé beaucoup, et me voici marquis de Chamery.

Alors Rocambole raconta a son compagnon ce que nous savons déja, c’est-a-dire sa rencontre a bord de la Mouette avec le véritable marquis Frédéric-Albert-Honoré de Chamery, officier de marine au service de la Compagnie des Indes ; puis leur naufrage, leur séjour sur un récif, et ce qui s’en était suivi.

– Tu comprends bien, mon cher oncle, continua-t-il, que ce n’est pas le tout de bien s’assurer que le vrai marquis de Chamery ne reparaîtra jamais, de lui ressembler assez pour que, a dix-huit ans de distance, personne ne puisse refuser de vous reconnaître, et de posséder tous les papiers nécessaires a la justification de son identité. Le marquis avait passé sa jeunesse aux Indes, ou je n’avais, moi, jamais mis les pieds. En outre, il avait été marin. Il me fallait faire mon éducation. Or, comme j’avais, outre les papiers du marquis de Chamery, que je me gardai bien de montrer, les papiers bien en regle de sir Arthur, ce fut avec ceux-ci que je me présentai aux autorités maritimes de Fécamp, et que, le lendemain, je repartis pour l’Angleterre. A Londres, je trouvai un bonhomme de sergent dans les cipayes indiens, qui avait obtenu son congé définitif et cherchait un emploi. Je le pris a mon service en qualité de secrétaire. Mon homme savait l’Inde par cour. De Londres, nous allâmes a Plymouth. La, je me mis a fréquenter les marins, officiers ou matelots ; j’achetai des livres de théorie, je suivis en amateur les cours de midshipman et, au bout de six mois, mon éducation de marin était consommée et je connaissais les Indes anglaises sur le bout du doigt. Alors je renvoyai mon secrétaire, passai une légere couche de safran sur mon visage, afin de simuler les effets d’un soleil torride. Puis, dépouillant le vieil homme, c’est-a-dire sir Arthur, je retournai d’abord a Londres, ou l’amirauté visa sans difficulté tous les papiers du marquis de Chamery ; ensuite je m’embarquai pour la France.

Rocambole en était la de son récit, quand le coupé s’arreta.

O’Penny et son conducteur étaient arrivés rue de Surene.

Rocambole descendit le premier et donna la main a l’homme tatoué :

– Je vais te conduire a mon pied-a-terre, lui dit-il ; tu sens bien que M. le marquis de Chamery habite son hôtel rue de Verneuil, mais il a un entresol incognito ou il reçoit ses amis…

Et Rocambole sonna a la porte d’une maison de belle apparence.

La porte s’ouvrit.

Le prétendu marquis poussa le sauvage dans le vestibule, dont le gaz était éteint depuis longtemps, cria au portier qui, dans l’ombre, demandait le nom du retardataire : « C’est moi M. Frédéric », prit la rampe et conduisit O’Penny a l’entresol, ou il avait fait décorer un joli petit appartement dans lequel il laissait toujours un valet de chambre, lequel ne l’appelait, comme le portier, que M. Frédéric.

Le valet de chambre, réveillé en sursaut par le coup de sonnette de son maître, recula stupéfait et presque effrayé a la vue de l’horrible visage d’O’Penny.

Mais Rocambole lui dit d’un ton bref et impérieux :

– Tu vas courir chez le docteur Albot, mon médecin, qui demeure a dix pas d’ici, rue Miromesnil ; tu le feras lever et l’ameneras.

– Oui, monsieur, répondit le valet qui sortit, monta dans le coupé de son maître et courut chez le médecin.

Pendant ce temps Rocambole introduisait O’Penny dans sa chambre a coucher, ou il y avait un bon feu.

– Écoute, mon vieux, lui dit-il, en le faisant asseoir dans un grand fauteuil, tu dois avoir faim et soif, depuis le temps que tu ne manges ni ne bois a ton saoul, je vais te servir un reste de pâté et un verre de bordeaux. Cela te rappellera notre bon temps du club des Valets de cour, quand tu venais chez ton petit Rocambole te dédommager d’avoir mangé des haricots a l’huile a la table de M. de Kergaz.

Et Rocambole alla dans la salle a manger et revint au bout de quelques minutes, portant dans ses bras une petite table toute servie, qu’il plaça devant l’homme tatoué.

– Pauvre vieux, poursuivit-il en s’asseyant pres de lui, tu y vois si peu qu’il faudra que je te serve comme un enfant.

Et tandis que le sauvage portait avec une avidité de bete fauve affamée ses mains sur les aliments qu’on lui servait, Rocambole ajouta :

– Je viens d’envoyer chercher mon médecin. Je vais lui arranger une petite histoire préalable et te mettre entre ses mains. Il ne te rendra pas beau garçon, c’est évident ; mais il fera peut-etre disparaître tous ces tatouages, et ce sera toujours ça. Tu deviendras un bonhomme que l’explosion d’une mine ou d’un bateau a vapeur a mis en cet état.

Comme Rocambole achevait, il entendit ouvrir la porte extérieure de son appartement. C’était le valet de chambre qui rentrait suivi du docteur.

– Reste la, mon oncle, dit le jeune homme, je vais préparer mon médecin au spectacle peu agréable de ta figure.

Il laissa O’Penny mangeant avidement dans sa chambre a coucher, et passa dans le salon ou le docteur Albot l’attendait.

Le docteur était un mulâtre, né a la Guadeloupe, qui, apres avoir longtemps exercé au Brésil et dans le Paraguay, était venu chercher fortune a Paris, en se donnant une spécialité : la guérison de toutes les maladies engendrées sous les tropiques.

Il avait réussi.

– Bonjour, docteur, dit Rocambole ; je vous demande pardon de vous avoir fait lever…

– Nullement, monsieur le marquis, répondit le mulâtre avec les marques d’un profond respect. J’allais rentrer chez moi lorsque j’ai rencontré votre valet de chambre.

– Docteur, poursuivit Rocambole, avez-vous un remede certain contre les tatouages ?

– Comment l’entendez-vous, monsieur ? demanda le docteur.

– Je m’explique mal et je devrais dire : Pensez-vous que les tatouages puissent s’effacer ?

– Quelquefois. Cela dépend. Ceux qui sont faits avec la teinture d’arbres de l’Australie, finissent par disparaître a l’aide de certains réactifs et de certains mordants.

– Ah ! vous croyez ?

– J’ai soigné et guéri un matelot anglais qui avait été fait prisonnier par une peuplade sauvage d’Océaniens.

– Eh bien ! dit le prétendu M. Frédéric, c’est précisément un cas de ce genre que je vais vous soumettre. Figurez-vous que je viens de retrouver un matelot qui a servi sous mes ordres dans l’Inde, et qui s’étant embarqué a bord d’un négrier, a, comme le vôtre, été fait prisonnier par les sauvages, tatoué et mutilé par eux.

Et Rocambole fit passer le docteur dans sa chambre a coucher.

Avant d’aller plus loin et d’assister a la consultation du médecin créole, il nous faut rétrograder de trois mois environ, et mettre en scene les nouveaux personnages de ce récit.

 

Par une belle apres-midi de février, un jeudi, les Champs-Élysées étaient sillonnés de nombreux équipages. Le soleil était tiede comme au printemps, l’air doux, le ciel sans nuages, les pauvres arbres souffreteux, enchâssés dans le bitume des trottoirs, avaient déja des bourgeons. On eut dit une soirée de la fin de mai. Aussi, vers deux heures, landaus, victorias, caleches découvertes menées a quatre chevaux et a la daumont, jolis dog-carts a deux roues conduits par un élégant et jeune sportsman, se croisaient-ils dans le rond-point, les uns allant, les autres venant. Au milieu, piaffaient de fringants cavaliers saluant au passage les femmes les plus a la mode. Sur les contre-allées, une foule modeste de piétons, petits bourgeois réduits au fiacre du dimanche, artistes flâneurs, dandys ruinés, commerçants pouvant confier leur boutique a un premier commis, gagnait a petits pas l’Arc de triomphe, et admirait, critiquait tour a tour, le bon gout de telle voiture, la finesse de tel cheval, la hardiesse ou la gaucherie de tel cavalier. On se console de l’absence de fortune en trouvant un léger défaut a la fortune du voisin.

Cependant, au milieu de tous ces équipages, il en était un qui ne souleva qu’un long murmure d’admiration et de respect. Les hommes a cheval saluerent, les dames s’inclinerent du fond de leur berline découverte.

C’était une grande caleche bleu de ciel a garniture blanche, attelée de quatre chevaux bai cerise. Deux laquais vetus de noir étaient pendus aux étrivieres. Dans la caleche, il y avait deux dames en deuil. Non point ce deuil rigoureux et sombre des premiers jours d’affliction, mais ce deuil un peu mondain déja, qui n’exclut ni la promenade, ni le concert, et interdit a peine le bal.

De ces deux femmes, l’une pouvait avoir environ cinquante ans, était fort pâle, et sa physionomie souffrante semblait porter les symptômes d’une maladie de langueur. L’autre était une jeune fille de dix-neuf a vingt ans.

A Paris meme, ou, quoi qu’on puisse dire, la beauté court les rues, a Paris, le seul pays du monde ou il y ait réellement des jolies femmes par milliers, on aurait a peine osé rever un type plus correct et plus pur, une beauté plus royalement accomplie. Cette jeune fille était mademoiselle Blanche de Chamery.

Elle était blonde comme la Fornarina ; ses yeux, d’un bleu foncé, avaient ce regard profond et doux des femmes de l’Orient ; son visage, du type grec le plus pur, était blanc et rose comme celui d’une Anglaise.

Blanche de Chamery avait cette taille moyenne élégante et souple qui semble l’apanage exclusif des jeunes filles de l’Inde. Une sorte de mélancolie grave sans tristesse était empreinte sur ce beau visage. Blanche de Chamery devait etre une de ces femmes qui envisagent la vie de son côté le plus solennel et le plus sérieux. On eut dit, a ce reflet de reverie répandu sur ses traits, que son âme devait etre en harmonie avec cette beauté sévere et majestueuse qui n’avait rien de mondain ni de futile.

Au moment ou la caleche des dames de Chamery atteignait le rond-point et prenait la droite de la fontaine, un joli landau, redescendant l’avenue passa tout aupres.

Dans ce landau, une blonde créature étalait, sur les larges paracrottes qui protégeaient les deux marchepied, les plis immenses d’une robe de moire antique bleue sur laquelle était drapé, avec un art qui n’est guere possédé que par les reines de théâtre, un de ces cachemires du Thibet pour lesquels, hélas ! tant de femmes se damnent et regrettent de ne pouvoir faire plus encore.

Mademoiselle de Chamery était blonde comme une madone de Raphaël ; la dame au landau était blonde comme la déesse Junon, de ce blond fauve, presque rouge, qui semble avoir franchi le détroit et pris naissance dans la brumeuse Écosse et dans les plaines de la verte Irlande.

Blanche de Chamery était la beauté chaste et pudique sur laquelle les regards s’arretaient respectueux et admirateurs. Cette autre femme, au contraire, avait cette beauté hardie, ce regard a demi-voilé et cependant empli de magnétiques éclairs, qui autorise les hommages.

Avait-elle vingt-cinq ans ? En avait-elle trente-cinq ? C’était un mystere, meme en plein soleil.

Au moment ou le landau croisait la caleche, la jeune femme jeta un regard effronté sur la marquise de Chamery et sa fille.

La marquise et sa fille subirent ce regard et ne le rendirent point. Elles passerent sans avoir levé les yeux.

– Oh ! murmura la jeune femme en se mordant les levres avec dépit, je les forcerai bientôt a me regarder en face !

Tandis que la caleche et le landau se croisaient, deux jeunes gens a cheval s’étaient arretés presque en meme temps.

L’un remontait l’avenue, l’autre la descendait.

Le premier avait échangé un regard et un salut avec la dame du landau, que ses chevaux anglais emportaient rapidement… L’oil du second s’était arreté, dans la caleche, sur mademoiselle Blanche de Chamery.

Le premier s’était contenté de porter le bout de ses doigts a son chapeau. Le second avait salué jusqu’a terre.

Les deux jeunes gens, qui s’étaient arretés a quelques pas l’un de l’autre, se regarderent et se reconnurent, lorsque caleche et landau se furent éloignés.

– Tiens ! dit le premier, c’est toi, Fabien.

– Bonjour, Roland, répondit le second, qui parut quelque peu contrarié de cette rencontre fortuite.

Mais celui qu’il avait nommé Roland se rapprocha de lui sur-le-champ, par trois courbettes de son cheval, et lui dit : – Tu viens du Bois ?

– Oui.

– Et tu rentres ?

– Je ne sais pas… j’ai envie de remonter les Champs-Élysées encore une fois… le temps est superbe…

– D’abord, fit Roland en souriant, et puis cela te permettra…

– Quoi donc ? fit sechement le vicomte Fabien d’Asmolles.

– Mais, répondit Roland, de suivre cette caleche bleue, dans laquelle se trouve cette ravissante personne que tu as saluée jusqu’a terre.

– Mon cher Roland de Clayet, dit le vicomte Fabien d’un ton froid, les dames que je viens de saluer sont la marquise de Chamery et sa fille, et le sourire que je vois sur tes levres est sinon déplacé, au moins sans signification possible.

– Tudieu ! Fabien, comme tu prends ces choses-la. Serais-tu fiancé a mademoiselle de Chamery ?

– Non, dit le jeune homme avec tristesse.

Et il voulut s’éloigner et salua Roland. Mais celui-ci le retint.

– Un mot, lui dit-il.

Le vicomte s’arreta.

– As-tu remarqué ce landau a deux chevaux gris de fer ?

– Dans lequel était une dame que tu as saluée de la main ?

– Précisément.

– Eh bien ! connais-tu cette dame ?

– Oui, fit le jeune homme d’un signe.

– Elle se nomme pareillement mademoiselle de Chamery, et c’est la cousine…

A ces paroles, le vicomte Fabien d’Asmolles devint pâle et ses yeux lancerent des éclairs. Il étendit la main, saisit le bras de Roland de Clayet et lui dit : – Mon pauvre Roland, dis-moi sur-le-champ que ce que tu viens de me dire tu le crois fermement, honnetement, comme un petit gentilhomme de province qui vient a Paris pour la premiere fois, et a qui on montre des courtisanes pour des duchesses, et quand tu m’auras dit cela, je te pardonnerai !

Le vicomte Fabien avait prononcé ces mots avec un accent de sourde irritation et d’ironie qui produisit une bizarre impression sur son interlocuteur.

Roland garda le silence.

– Eh bien ! reprit Fabien, parleras-tu ?

– Mon cher monsieur Fabien, répondit enfin le jeune homme si brusquement interpellé, je vais vous répondre selon vos désirs : La dame que j’ai saluée se nomme mademoiselle de Chamery, la sour de feu le marquis Hector de Chamery, et elle a été dépouillée de la fortune qui lui revenait par un certain comte de Chamery…

– Assez, dit Fabien avec un calme plus effrayant que son irritation récente, puis il ajouta : – Mon cher Roland, nous venons d’échanger deux phrases qui suffisent pour nous faire couper la gorge.

– Comme il vous plaira, dit fierement Roland.

– Cependant, reprit Fabien, comme j’ai sept années de plus que toi, que j’ai trente ans et toi vingt-trois, et que meme tu m’as été recommandé par ton vieil oncle le chevalier, je ne me porterai a une extrémité fâcheuse qu’apres avoir épuisé tous les moyens de conciliation et t’avoir dit d’abord que ta prétendue mademoiselle de Chamery est une drôlesse.

Ce mot fit pâlir Roland.

– Vicomte Fabien, dit-il, vous insultez une femme, vous etes un lâche !

Le vicomte Fabien frissonna de fureur et vacilla sur sa selle.

– Bien, dit-il, on vous tuera ! A demain !

– Je rentre chez moi, dit Roland, et je vais attendre vos témoins.

– Encore un mot ! lui cria Fabien au moment ou le jeune homme s’éloignait.

– Que me voulez-vous ?

– Vous m’avez insulté, et vous me connaissez assez pour savoir que nous nous battrons, quoi qu’il arrive. Cependant, comme vous etes un garçon d’honneur, que nous avons été amis et voisins de terre, je suis persuadé que vous ne refuserez pas de m’écouter dix minutes.

– A quoi bon ?

– Rangez votre cheval pres du mien, montons l’avenue au pas, et faites-moi l’honneur de m’écouter.

Il y avait dans le ton du vicomte Fabien une sorte d’autorité dont son jeune adversaire subit malgré lui l’ascendant.

Il obéit, se plaça aupres de lui, et, tandis que celui-ci rendait la main a son cheval, il lui dit : – Croyez, monsieur, que ce que j’en fais est pure courtoisie.

– Monsieur, répondit le vicomte, il n’est plus question de nous, a cette heure.

– Et de qui donc, alors ?

– De l’honneur d’une famille dont se joue une femme sur laquelle je veux vous ouvrir les yeux.

– Monsieur, répliqua Roland, je vous ai promis de vous écouter. Parlez, mais soyez persuadé que mes convictions sont inébranlables.

– Soit, mais écoutez-moi.

Et, tandis qu’ils se dirigeaient au pas vers la barriere de l’Étoile, le vicomte Fabien s’exprima ainsi :