Le Club des valets de cours - Pierre Ponson du Terrail - ebook
Kategoria: Sensacja, thriller, horror Język: francuski Rok wydania: 1858

Le Club des valets de cours darmowy ebook

Pierre Ponson du Terrail

(0)
0,00 zł
Do koszyka

Ebooka przeczytasz na:

e-czytniku EPUB
tablecie EPUB
smartfonie EPUB
komputerze EPUB
Czytaj w chmurze®
w aplikacjach Legimi.
Dlaczego warto?

Pobierz fragment dostosowany na:

Opis ebooka Le Club des valets de cours - Pierre Ponson du Terrail

Nous retrouvons les memes personnages, de l'héritage mystérieux, quatre ans plus tard. Andréa a réussi a capter la confiance d’Armand par un faux repentir. Celui-ci lui donne la direction de la police secrete qu’il a fondée dans le but d’aider les malheureux et de lutter contre l’association criminelle du Club des valets de cour. Or Andréa, sous le nom de Sir William, est justement le chef de cette association et Rocambole, son lieutenant. Aidé de la courtisane Turquoise, il cherche obstinément a récupérer l’héritage qui lui a échappé, quatre ans auparavant, en détruisant les couples qu’il n’avait pu alors empecher de se former. Mais Baccarat, alliée au comte Stanislas Artoff et passée au service du bien, veille…

Opinie o ebooku Le Club des valets de cours - Pierre Ponson du Terrail

Fragment ebooka Le Club des valets de cours - Pierre Ponson du Terrail

A Propos
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8

A Propos Ponson du Terrail:

Pierre Alexis, vicomte Ponson du Terrail (8 juillet 1829 a Montmaur (Hautes-Alpes) - 10 janvier 1871 a Bordeaux) est un écrivain populaire au xixe siecle et l’un des maîtres du roman-feuilleton. Il est célebre pour son personnage Rocambole. Ponson du Terrail commence a écrire vers 1850. Ses premiers écrits sont de style gothique. Par exemple, La Baronne trépassée (1852) est une histoire de vengeance située autour de 1700 dans la Foret-Noire. Pendant plus de vingt ans, il fournira en feuilletons toute la presse parisienne (L'Opinion nationale, La Patrie, Le Moniteur, Le Petit Journal, etc.) Son ouvre contient de nombreux calembours, par exemple : « En voyant le lit vide, son visage le devint aussi. » Écrivant tres vite et sans se relire, il parseme ses romans de phrases fantaisistes telles que « Ses mains étaient aussi froides que celles d'un serpent » ou « D’une main, il leva son poignard, et de l'autre il lui dit… » C'est en 1857 qu'il entame la rédaction du premier roman du cycle Rocambole (cycle parfois connu sous le titre Les Drames de Paris): L'Héritage mystérieux, qui paraît dans le journal La Patrie. Il vise principalement a mettre a profit le succes des Mysteres de Paris d'Eugene Sue. Rocambole devient un grand succes populaire, procurant a Ponson du Terrail une source de revenus importante et durable. Au total il rédigera neuf romans mettant en vedette Rocambole. En aout 1870, alors que le romancier vient d'entamer la rédaction d'un autre épisode de la saga de Rocambole, Napoléon III capitule devant les Allemands. Fidele a l'image du chevalier Bayard - a qui Ponson a emprunté son nom de seigneur « du Terrail » -, il quitte Paris pour Orléans, ou il forme une milice en vue de faire la guerilla. Mais il est vite obligé de s'enfuir a Bordeaux, les Allemands ayant incendié son château. Il meurt a Bordeaux en 1871, laissant inachevée la saga de Rocambole. Il est enterré au cimetiere de Montmartre a Paris. Parmi ses autres romans, citons Les Coulisses du monde (1853) et Le Forgeron de la Cour-Dieu (1869). En dépit de sa vaste production romanesque - on l'estime a 73 titres -, son style diffus a cantonné sa renommée a la « para-littérature ».

Note: This book is brought to you by Feedbooks
http://www.feedbooks.com
Strictly for personal use, do not use this file for commercial purposes.

Chapitre 1

 

Un soir, vers quatre heures, une chaise de poste roulait au grand trot sur une route du Nivernais.

C’était pendant l’automne de l’année 184., c’est-a-dire vers la fin du mois d’octobre. A cette saison, rien n’est splendidement beau comme le centre de la France, et surtout cette partie du Nivernais qui touche au département de l’Yonne et fait partie de l’arrondissement de Clamecy.

Les pâturages passent alors du vert sombre de l’été au vert plus tendre et presque jaune qui annonce les gelées prochaines. Les bois commencent a se dépouiller, et ces grands peupliers mélancoliques qui bordent le canal et la riviere d’Yonne s’inclinent au souffle des premieres bises.

Cependant l’air est tiede encore, et le ciel sans nuages ; a peine, au matin, une brume diaphane couvre-t-elle les prés et les marécages pour s’évanouir au lever du soleil ; tandis que, vers le soir, elle redescend lentement du sommet des collines et s’allonge dans les vallées transparentes et dorées par les derniers rayons du couchant.

La chaise de poste dont nous parlons, traversait en ce moment un des sites les plus pittoresques et les plus sauvages de ce beau pays, – une vallée au fond de laquelle couraient en méandres infinis et côte a côte : la riviere, – ouvre de Dieu, – le canal, – ouvre des hommes.

La vallée était encaissée par deux chaînes de collines couvertes de bois, ces bois immenses qui touchent au Morvan ! Ça et la, du milieu des roches moussues et des arbres verts dont l’eau baignait les dernieres racines, on voyait surgir un clocher rustique, une église toiturée en ardoises, un village ou le chaume dominait la tuile ; parfois une de ces belles ruines féodales respectées par hasard en 1793, et dont l’âpre bande noire ignore encore l’existence. La grande route allongeait son ruban bleuâtre au bord du canal, côtoyant les maisonnettes des éclusiers et passant au bas des villages, presque tous étagés a mi-côte au milieu d’un fouillis de chenes et de vignes, avec une verte ceinture de prés.

Dans la chaise de poste dont la capote était renversée en arriere, un homme et une femme tenaient au milieu d’eux un bel enfant de quatre ans, aux cheveux blonds, a l’oil bleu, qui babillait sans relâche, questionnait son pere et sa mere, et s’extasiait sur le bruit des grelots résonnant au collier des quatre vigoureux percherons qui emportaient l’aristocratique attelage. Le pere de l’enfant était un homme jeune encore, pouvant avoir trente-sept ou trente-huit ans, grand, brun, les cheveux noirs et les yeux bleus.

Sa figure, un peu sévere, était encore d’une grande beauté, beauté qui devenait presque juvénile, lorsque le bel enfant attachait sur lui ce regard profond et charmant, plein de curiosité naive et de respectueuse admiration, qui n’appartient qu’a la premiere jeunesse.

La mere avait vingt-cinq ans peut-etre ; elle était blonde, un peu pâle, avec un sourire ou le bonheur se révélait par la mélancolie. Elle ressemblait a l’enfant comme la rose épanouie ressemble au bouton naissant.

L’enfant était assis entre eux ; chacun le tenait d’une main ; chacun passait une autre main derriere lui.

Et ces deux mains s’enlaçaient en une affectueuse étreinte.

Ce gage de leur amour semblait avoir prolongé cette lune de miel, si courte d’ordinaire, et qui pour eux paraissait ne devoir point finir.

Or, cet homme et cette femme, dont l’élégant négligé de voyage, les deux laquais assis derriere la chaise et la façon aristocratique de courir la poste trahissaient la haute position sociale, n’étaient autres que le comte et la comtesse de Kergaz revenant d’Italie et se rendant dans leur belle terre de Magny-sur-Yonne, ou ils comptaient passer l’arriere-saison, pour ne rentrer a Paris que vers la mi-décembre.

M. le comte Armand de Kergaz avait quitté Paris huit jours apres son mariage avec mademoiselle de Balder.

Les enchantements de ce premier amour s’étaient déroulés pour eux au bord de la mer Sicilienne, sous les ombrages d’une villa louée par le comte a Palerme.

Ils y avaient vécu six mois, tout un hiver, la saison du froid noir et du verglas en France, celle des chauds rayons et des brises printanieres la-bas.

Puis ils étaient revenus a Paris habiter cet hôtel si vaste et un peu froid de la rue Culture-Sainte-Catherine.

Mais la, le changement d’air et peut-etre quelques amers souvenirs avaient agi d’une façon fâcheuse sur la santé de madame de Kergaz.

La frele jeune femme était tombée malade, assez gravement pour inquiéter ses médecins, qui lui avaient ordonné de retourner en Sicile.

Armand de Kergaz était donc parti, ramenant la jeune mere, car Jeanne était grosse de sept ou huit mois alors, sur cette terre de Sicile ou le soleil est si doux pour ceux qui souffrent.

L’influence du climat béni n’avait point tardé a se faire sentir.

Jeanne était promptement revenue a la santé, plus belle, plus jeune que jamais. Son enfant était né a Palerme ; les verts rameaux d’un sycomore avaient ombragé son berceau, le murmure de la vague d’azur resplendissant au soleil avait été la premiere chanson qu’il eut entendue.

Et comme l’air tiede et parfumé de cette belle contrée était salutaire a ce cher nourrisson, bien que la comtesse se fut rétablie a la fin de la premiere année, ils s’étaient oubliés a Palerme pendant trois autres années encore.

Cependant, un jour, le mal du pays, ce mal bizarre et si commun en meme temps, était venu frapper a leur porte.

Au milieu des pins d’Italie, des lauriers-roses et des sycomores, sur cette terrasse de leur villa qui dominait au loin la mer bleue comme un saphir sans fin, en écoutant cette plainte éternelle et si douce a l’oreille du flot qui roule sans relâche le sable doré de la greve, les deux jeunes époux, que le bonheur avait fait oublieux si longtemps, se souvinrent de notre France. Ils ne songerent point a Paris d’abord, a cette grande et moderne Babylone ou ils avaient aimé et souffert, mais ils se souvinrent de cette belle et poétique contrée nivernaise ou M. de Kergaz avait acheté, a son premier retour, une terre seigneuriale, et dans laquelle il s’était reposé quinze jours avant d’aller demander la santé de sa femme aux chaudes haleines du Midi.

Ils songerent a ce joli castel, perdu sous un massif de grands chenes, entouré d’un parc immense, devant lequel s’étalait une verte prairie ; a ces bois touffus et pleins de vagues murmures, sous les hautes futaies desquels retentissait en automne l’éclatante fanfare des veneurs morvandiaux ; et comme partout ou ils étaient ensemble le bonheur était revenu, comme il leur souriait partout sous l’aspect de leur chérubin blanc et rose… ils partirent.

Ils s’embarquerent pour Naples, traverserent l’Italie dans toute sa longueur, visiterent rapidement Rome, Venise et Florence, suivirent la route de la Corniche, et rentrerent en France par le département du Var, cette Italie en miniature.

Quinze jours apres, ils roulaient sur cette grande route du Nivernais ou nous venons de les retrouver, et n’étaient plus, vers quatre heures du soir, qu’a cinq ou six lieues du château de Magny.

– Jeanne, ma bien-aimée, murmurait Armand, contemplant sa jeune femme avec amour, tandis que ses doigts jouaient avec la blonde chevelure bouclée du petit Gontran, ne regretterez-vous point notre villa de Palerme, notre chere terre promise, dans ce solitaire et silencieux château ou nous allons ?

– Oh ! non, répondit Jeanne ; partout ou vous etes, partout ou ma main est dans la vôtre, n’est-ce point la terre promise ?

– Ange, dit tout bas le comte, vous m’avez rendu si heureux, que Dieu me fera tort peut-etre de ma part de paradis. En France ou en Italie, vivre avec vous et aupres de vous, c’est mieux que la terre promise, c’est le ciel !

Et le comte pressa dans sa main la main blanche et mignonne de Jeanne ; tandis que, réunis par une commune pensée et un meme élan, ils se penchaient tous deux sur le front de l’enfant et y déposaient un double baiser, confondant ainsi leurs chevelures.

– Si vous le voulez, ma chere âme, continua M. de Kergaz, nous passerons tout l’automne a Magny, et ne retournerons a Paris que vers le mois de janvier.

– Ah ! je le veux bien, répondit Jeanne ; ce vilain Paris est si noir, si triste ! On s’y souvient de tant de secousses !

Armand tressaillit.

– Ma pauvre Jeanne, dit-il, je vois un pli se former sur ton front, ton oil s’emplir d’une vague inquiétude… et je te devine…

– Mais non, répondit-elle, vous vous trompez… Mon Armand bien-aimé… le bonheur est-il inquiet ?

Elle lui envoya, en parlant ainsi, son meilleur sourire, ce sourire demi-reveur qui semblait dire : le calme du cour, c’est un peu de mélancolie.

– Ah ! c’est que, continua Armand, je me souviens qu’a Palerme, parfois, un nom fatal et maudit errait souvent sur vos levres.

– Andréa ! fit Jeanne avec une émotion subite.

– Oui, Andréa. Je crains, me dites-vous, l’infernal génie de cet homme ; notre bonheur doit le poursuivre comme un remords. Mon Dieu ! s’il allait nous apparaître ici…

– Oui, murmura la comtesse, je vous dis cela, en effet, mon Armand ; mais c’est que j’étais folle alors, que j’oubliais combien vous etes noble et fort, et qu’aupres de vous je puis toujours vivre sans rien redouter.

– Tu as raison, enfant, répliqua M. de Kergaz ému. Je suis fort pour te défendre, fort parce que je t’aime, fort parce que Dieu est avec moi et qu’il m’a fait ton protecteur.

Jeanne attacha sur son mari ce regard plein de confiance de la femme qui a une foi profonde en l’homme dont elle a fait son appui.

– Je sais bien, reprit Armand, que mon frere Andréa est un de ces hommes, heureusement fort rares, qui ont fait de notre société un champ de bataille sur lequel ils brandissent l’étendard du mal ; je sais que son génie infernal a été lent a se décourager ; que la haine qu’il m’a vouée, et qui était si violente déja, a du s’accroître de toute la grandeur de sa défaite dans cette lutte ou il a osé te disputer a moi. Mais rassure-toi, enfant ; il vient une heure ou le démon, las de combattre en vain, se retire pour ne plus reparaître ; et cette heure a sonné depuis longtemps sans doute pour Andréa, car il nous a laissés en paix, renonçant a jamais a poursuivre une inutile vengeance.

Et Armand ajouta, apres un silence :

– Le lendemain de notre mariage, ange bien-aimé, j’ai fait remettre, par Léon Rolland, 200 000 francs a ce frere dénaturé, l’engageant, par une lettre, a quitter la France et a passer en Amérique, ou il trouverait l’obscurité, l’oubli et peut-etre, le repentir… Dieu a-t-il touché cette âme rebelle et coupable ? Je l’ignore. Mais depuis quatre années, cette police infatigable que j’ai organisée a Paris pour faire un peu de bien, et dont j’ai donné en mon absence la direction a notre bon et excellent ami Fernand Rocher, cette police a pu constater que mon frere Andréa avait quitté la France et n’y avait point reparu… Peut-etre est-il mort.

– Armand, murmura Jeanne avec douleur, ne faisons point ce vou impie.

Le comte mit un baiser au front de sa femme.

– Mais, dit-il, pourquoi nous attrister ainsi par des souvenirs déja lointains, et desquels nous séparent les quatre années de bonheur qui viennent de s’écouler ? Vivons heureux, ma chere âme, les yeux fixés sur notre enfant, et continuons a faire un peu de bien, a soulager ceux qui souffrent.

Armand ajouta en lui-meme :

– A punir ceux qui ont attiré sur leur tete de justes châtiments.

Car, a cinq cents lieues de Paris, le comte avait poursuivi sa grande ouvre de réparation sociale, y dépensant les deux tiers de son immense fortune, et associé en cela a Fernand Rocher.

Nous verrons tout a l’heure quel auxiliaire le comte et la comtesse de Kergaz avaient trouvé, pour les seconder, dans la personne de cette Madeleine repentante qui s’était nommée la Baccarat, et qui, a cette heure, n’était plus qu’une humble sour de charité.

La chaise de poste continuait donc a rouler au grand trot, tandis que M. de Kergaz et sa femme causaient ainsi, lorsque le postillon cria rudement un gare ! fortement accentué qui attira l’attention des jeunes époux et leur fit porter les yeux devant eux.

Un homme, dans une attitude d’immobilité complete, était en travers de la route en cet endroit assez rétréci.

– Gare ! répéta le postillon.

L’homme ne bougea point, bien que les premiers chevaux fussent pres de l’atteindre. Alors le postillon, pour éviter un malheur, arreta brusquement son attelage.

– Cet homme est ivre, sans doute, dit M. de Kergaz…

Et se tournant vers un des deux laquais assis derriere la chaise :

– Germain, dit-il, descends, et range ce pauvre diable de façon qu’il ne lui soit fait aucun mal.

Le laquais obéit, mit pied a terre et s’approcha de l’homme étendu sur la route.

Cet homme, qui était nu-pieds, vetu de haillons et le visage couvert d’une grande barbe inculte, paraissait évanoui.

– Pauvre homme ! murmura la comtesse émue jusqu’aux larmes… il est peut-etre tombé d’inanition…

Et elle mit vivement dans les mains de son mari un flacon de sels qu’elle portait suspendu a son cou, disant en meme temps a l’autre laquais :

– Vite ! François, vite ! cherchez dans le coffre, vous trouverez une bouteille de malaga et des aliments.

Armand s’élança a terre et courut au mendiant évanoui.

C’était presque un jeune homme, et son visage amaigri par la souffrance conservait les traces d’une grande beauté. Sa barbe et ses cheveux étaient d’un beau blond doré, et ses pieds nus ensanglantés par les ronces, ses mains brulées par le hâle étaient cependant d’une exquise délicatesse de formes.

Le comte envisagea cet homme et jeta un cri de stupeur :

– Mon Dieu ! murmura-t-il, quelle étrange ressemblance ! on dirait Andréa…

Madame de Kergaz avait imité son mari ; elle était descendue de voiture, et, comme lui, elle s’était approchée du pauvre mendiant… Comme lui, elle jeta un cri d’étonnement.

– On dirait Andréa !… répéta-t-elle.

Il était pourtant peu vraisemblable que le baronet sir Williams, l’élégant vicomte Andréa, en fut arrivé de chute en chute jusqu’a mendier par les chemins, sans chaussures et presque sans vetements, puis a tomber mourant d’inanition.

En tout cas, si c’était lui, il avait été rudement éprouvé par les privations de toute nature, a en juger par ce visage hâve, amaigri, ou la souffrance avait mis sa fatale empreinte.

Et pourtant, c’étaient bien la ses traits, ses cheveux blonds, sa taille.

Armand lui fit respirer le flacon de sels tandis que les deux laquais le relevaient.

Le mendiant fut long a rouvrir les yeux ; enfin il poussa un soupir, et balbutia quelques mots a peine intelligibles.

– Il faisait chaud… balbutia-t-il… j’avais bien faim… je suis tombé…

En parlant ainsi, le mendiant, que M. de Kergaz et sa femme continuaient a regarder avec une anxieuse curiosité, promenait autour de lui des yeux hagards…

Tout a coup il les fixa sur Armand, manifesta aussitôt une sorte de terreur, essaya de se dégager des mains des laquais qui le soutenaient toujours, et voulut fuir…

Mais il avait les pieds enflés par la fatigue d’une longue route, et il ne put faire un pas…

– Andréa ! s’écria Armand, dans le cour duquel s’élevait un sentiment de compassion profonde… Andréa, est-ce vous ?

– Andréa ? répéta le mendiant d’une voix égarée, que me parlez-vous d’Andréa ? Il est mort… Je ne le connais pas… Je me nomme Jérôme le mendiant…

Et il parut etre pris d’un tremblement convulsif, ses dents se prirent a claquer et a s’entrechoquer, il tenta un supreme effort pour se dégager et s’enfuir.

Mais ses forces le trahirent, l’évanouissement le reprit et il s’affaissa mourant.

– C’est mon frere ! s’écria le comte, qui déja, a la vue de cet homme réduit a ce honteux et lamentable état, avait oublié tous ses crimes pour ne plus se souvenir que d’une chose, c’est que les memes flancs les avaient portés tous les deux.

– C’est votre frere, Armand ! répéta madame de Kergaz que la meme pensée et la meme compassion animerent.

Le mendiant, évanoui de nouveau, fut placé dans la chaise de poste et le comte dit au postillon :

– Nous ne sommes plus qu’a trois lieues de Magny ; creve tes chevaux, mais arrive en trois quarts d’heure.

La chaise repartit, rapide comme l’éclair. Elle entrait bientôt dans la grande allée de tilleuls qui conduit au perron du château.

Quelques minutes plus tard, le mendiant rouvrait les yeux ; grâce a des soins empressés, il se trouvait non plus sur la route, mais dans le lit d’une élégante chambre a coucher.

Un homme et une femme étaient anxieusement penchés sur lui, écoutant l’avis d’un médecin qu’on avait envoyé quérir en hâte.

– Cet évanouissement, disait le docteur, a eu pour cause premiere l’absence trop prolongée d’aliments, corroborée par une longue marche. Les pieds sont enflés. Il a du faire au moins vingt lieues depuis hier.

– Andréa, murmura M. de Kergaz en se penchant a l’oreille du mendiant, vous etes ici chez moi… chez votre frere… chez vous.

Andréa, car c’était bien lui, continuait a le regarder avec des yeux hagards, effrayés. On eut dit qu’il croyait faire un reve étrange, et cherchait a repousser quelque horrible vision.

– Frere… répéta M. de Kergaz d’une voix émue et caressante, frere… est-ce bien vous ?

– Non, non… balbutia-t-il, je suis un mendiant, un vagabond sans feu ni lieu… un homme que la justice divine poursuit, que le remords assiege a toute heure… Je suis un de ces grands coupables qui se condamnent volontairement a parcourir le monde sans relâche, portant avec eux le fardeau de leur iniquité.

M. de Kergaz poussa un cri de joie.

– Ah frere, frere, murmura-t-il, tu t’es donc enfin repenti ?

Il fit un signe a sa jeune femme, qui sortit, emmenant le docteur.

Alors Armand, resté seul au chevet du vicomte Andréa, lui prit affectueusement la main et lui dit :

– Nous avons eu la meme mere, et s’il est vrai que le repentir est entré dans ton cour…

– Notre mere ! interrompit Andréa d’une voix sourde, j’ai été son bourreau…

Et il ajouta avec un accent d’humilité profonde.

– Frere, quand je serai un peu reposé, quand mes pieds désenflés me permettront de continuer ma route, vous me laisserez partir, n’est-ce pas ?… Un morceau de pain, un verre d’eau… Jérôme le mendiant n’a pas besoin d’autre chose…

– Mon Dieu ! murmura M. de Kergaz, dont le noble cour battait d’émotion, en quelle misere horrible es-tu tombé, pauvre frere ?

– En une misere volontaire, dit le mendiant, courbant humblement le front. Un jour le repentir est venu, et j’ai voulu expier tous mes crimes… Les deux cent mille francs que je tenais de vous, frere, je ne les ai point dissipés. Ils sont déposés a la Banque de New York. Le revenu en est versé dans la caisse des hospices… Moi, je n’ai besoin de rien… Je me suis condamné a m’en aller par le monde, demandant la charité, couchant dans les écuries et les granges… souvent au bord du chemin… Peut-etre qu’a la longue, Dieu, que je prie nuit et jour, finira par me pardonner.

– C’est fait ! répondit le comte. Au nom de Dieu, frere, je te pardonne et te dis que l’expiation est suffisante…

Et M. de Kergaz, enlaçant Andréa dans ses bras, ajouta :

– Mon frere bien-aimé, veux-tu vivre sous mon toit, non plus, comme un vagabond, non plus comme un coupable, mais comme mon ami ; mon égal, le fils de ma mere, l’enfant prodigue que ramene le repentir et a qui tous les bras sont ouverts ? Reste, frere ; entre ma femme et mon enfant, tu seras heureux, car tu es pardonné…


Chapitre 2

 

Deux mois environ apres la scene que nous venons de raconter, nous eussions retrouvé a Paris, rue Culture-Sainte-Catherine, le comte Armand de Kergaz et sa jeune femme causant tete a tete dans un cabinet de travail.

On était alors aux premiers jours de janvier. C’était le matin, vers dix heures.

Le givre qui couvrait les arbres du jardin miroitait aux pâles rayons d’un soleil d’hiver ; il faisait froid, et un grand feu flambait dans la cheminée.

Le comte était assis dans un vaste fauteuil, vetu de sa robe de chambre, les jambes croisées, et tenant a la main des pincettes avec lesquelles il tisonnait, tout en causant. Madame de Kergaz, en négligé du matin, se tenait aupres de son mari et attachait sur lui son calme et mélancolique regard, tandis qu’elle l’écoutait attentivement.

– Ma chere enfant, disait le comte, j’étais déja bien heureux de votre amour, mais mon bonheur est complet depuis que notre cher frere nous a été rendu par le repentir.

– Oh ! répondit Jeanne, Dieu est grand et bon, mon ami, et il a si bien touché de sa grâce cette âme impie et rebelle, qu’il en a fait l’âme d’un saint.

– Pauvre Andréa, murmura le comte, quelle vie exemplaire !… quel repentir !… Jeanne, ma bien-aimée, il faut que je vous fasse une horrible confidence, et vous verrez combien il est changé.

– Mon Dieu ! qu’est-ce encore ? demanda Jeanne avec inquiétude.

– Vous le savez, Andréa n’a voulu partager que les apparences de notre vie. Assis aupres de nous au salon, il habite une mansarde, sans feu, dans les combles de l’hôtel, sous prétexte de suivre un régime impérieusement ordonné par la faculté. Il s’est réduit aux plus grossiers aliments. Jamais un verre de vin n’effleure ses levres.

– Et, interrompit Jeanne, il jeune tous les jours jusqu’a midi.

– Qu’est-ce que tout cela ? fit le comte, vous ne savez rien encore, ma chere amie.

– Je sais, reprit madame de Kergaz, qu’il a fallu toutes vos instances et les miennes pour l’empecher d’aller s’enfermer a la Trappe de la Meilleraye. Je sais encore que, tous les matins, il quitte l’hôtel au petit jour, vetu misérablement, et que, sous l’humble nom d’André Tissot, il se rend rue du Vieux-Colombier, dans une maison de commerce ou il tient les écritures, de huit heures du matin a six heures du soir, aux modestes appointements de douze cents francs. Il a voulu, lui qui pourrait puiser dans notre bourse a discrétion, devoir au travail son existence misérable !

– Et c’est pour cela, dit le comte, qu’il m’a forcé d’accepter quatre-vingts francs par mois de pension.

– Un tel repentir, une telle expiation, une vie aussi exemplaire, murmura Jeanne avec admiration, doivent militer aux yeux de Dieu, et sans doute il a été pardonné depuis longtemps.

– Oh ! ce n’est rien encore, mon amie, poursuivit le comte, si vous saviez !…

– Parlez, fit Jeanne émue ; parlez, Armand, Je veux tout savoir…

– Eh bien ! Andréa porte un cilice… tout son corps n’est plus qu’une horrible plaie…

Madame de Kergaz jeta un cri.

– C’est affreux ! dit-elle, affreux… affreux ! Mais comment…

– Vous voulez savoir comment je l’ai appris ?

– Oui, fit la comtesse d’un signe de tete.

– Eh bien ! figurez-vous que, cette nuit, j’ai travaillé fort tard avec Fernand Rocher et Léon Rolland. Il était deux heures du matin lorsqu’ils sont partis. A dîner, j’avais trouvé Andréa fort pâle et il m’avait meme avoué qu’il était souffrant. J’avais été inquiet toute la soirée, et l’idée m’est venue de monter chez lui et de voir comment il allait. Vous le savez, ma chere amie, Andréa n’a jamais voulu que les domestiques de l’hôtel pénétrassent chez lui ; il veut faire son lit et balayer sa chambre lui-meme, dit-il ; mais, en réalité, c’est que son lit n’a jamais besoin d’etre fait. Le malheureux couche par terre sur le carreau glacé, sans autre couverture que sa chemise.

– Mon Dieu ! s’écria la comtesse, et nous sommes en plein mois de janvier !

– Il se tuera… soupira le comte. J’étais monté sur la pointe du pied. Arrivé a la porte, j’ai vu filtrer un rayon de lumiere ; j’ai frappé doucement, et il ne m’a point répondu. Alors, comme la porte n’était fermée qu’au loquet, je suis entré. Oh ! l’horrible spectacle !… Andréa était couché sur le sol, a demi nu ; pres de lui brulait sa bougie ; a côté de la bougie était, tout ouvert, un volume de saint Augustin. Le malheureux, brisé de fatigue, s’était endormi en lisant. Alors, j’ai pu voir qu’il avait les reins et les flancs ensanglantés et ceints de cet horrible instrument de discipline qu’on nomme un cilice. J’aurais du m’en douter, car souvent, lorsqu’un mouvement brusque vient a lui échapper, une pâleur soudaine, indice d’une souffrance aiguë, se répand sur tout son visage.

– Armand, interrompit madame de Kergaz, émue jusqu’aux larmes, il faut tâcher que votre frere renonce a ces macérations exagérées. Vous devriez en parler au curé de Saint-Laurent, qu’il a pris pour confesseur.

Le comte hocha la tete.

– Andréa est inflexible pour lui-meme, murmura-t-il, et je crains qu’il ne finisse par succomber a cette pénitence exemplaire. Il est d’une maigreur affreuse, d’une pâleur extreme ; il ne se permet le sommeil que lorsque la fatigue l’emporte sur sa volonté. Ce travail ingrat de douze heures auquel il se livre tous les jours lui devient de plus en plus nuisible. Andréa aurait besoin de grand air et d’une vie active… Je voudrais pouvoir lui faire faire un voyage… Hélas ! il me refuserait, peut-etre meme nous quitterait-il.

– Oh ! cela ne sera pas ! s’écria Jeanne avec véhémence, il vivra pres de nous, ce cher repenti… Tenez, Armand, voulez-vous que je le prenne a part, que je tâche de lui persuader que la justice divine est satisfaite, que l’expiation dépasse la faute ? Oh ! vous verrez, mon bien-aimé Armand, comme je serai éloquente, persuasive ! il faut que je le séduise.

– Tenez, dit le comte, j’ai une idée, une idée excellente pour l’arracher a cette vie de bureau qui le tuera a la longue.

– Vraiment ? fit la comtesse avec joie.

– Vous verrez, ma bien-aimée…

Et M. de Kergaz parut réfléchir.

– Vous le savez, dit-il, en mon absence, Fernand Rocher et Léon Rolland, aidés de sour Louise, m’ont remplacé de leur mieux et ont soulagé bien des miseres… Fernand et sa jeune femme, qui est dame patronnesse de la nouvelle église Saint-Vincent-de-Paul, se sont chargés de soulager adroitement ce qu’on nomme les miseres dorées, c’est-a-dire ces humbles employés dont les modiques appointements sont insuffisants pour faire vivre leur nombreuse famille. Léon Rolland et sa belle et vertueuse femme ont eu le département du faubourg Saint-Antoine, ce quartier le plus populeux et presque le plus pauvre de Paris. Léon est a la tete d’un vaste atelier de menuiserie et d’ébénisterie, ou il occupe deux cents ouvriers toute l’année. Cerise a ouvert une vaste maison de confection qui emploie toutes les jeunes filles orphelines que le vice réclamerait peut-etre si elles étaient abandonnées a elles-memes. Enfin, madame Charmet a choisi pour son pieux champ de bataille ce quartier de folie et de perdition ou jadis elle brillait sous le nom de Baccarat.

– Je sais tout cela, mon ami, dit la comtesse.

– Les pauvres et les malheureux, reprit M. de Kergaz, n’ont rien perdu a mon absence. Mais ce n’était la qu’une partie de la mission que je me suis imposée qui se trouvait remplie. Si l’ouvre de charité allait son train, l’ouvre de justice chômait…

– Que voulez-vous dire ? interrogea la comtesse.

– Écoutez, Jeanne, écoutez, poursuivit le comte.

« Un soir, une nuit plutôt, il y a bien dix années déja, deux hommes se rencontrerent en haut d’un édifice élevé au sommet d’une de ces collines qui dominent Paris. Ces deux hommes se montrerent mutuellement du doigt la grande ville accroupie sous leurs pieds, et toute frémissante des ivresses convulsives d’une nuit de carnaval.

« L’un de ses hommes s’écria :

« – Voila un vaste champ de bataille pour celui qui aurait assez d’or a dépenser au service du mal. Voyez-vous cette ville immense ? Eh bien ! il y a la, pour l’homme qui a du temps et de l’or, des femmes a séduire, des hommes a vendre et a acheter, des filous a enrégimenter, des mansardes ou le cuivre du travail entre sou a sou a convertir en boudoirs somptueux avec l’or de la paresse. Voila une grande et belle mission ! »

« Et cet homme riait, en parlant, d’un rire odieux.

« On eut dit Satan lui-meme, ou don Juan, préconisant sa vie passée et pret a la recommencer.

« Or, acheva le comte, cet homme qui parlait de cette façon impie, alors, c’était Andréa ; l’autre, c’était moi !

« Eh bien ! vous savez ce que fut cette lutte entre le bien et le mal, et comment le mal fut vaincu. Mais Andréa n’en était point le seul représentant, et Paris est demeuré la Babylone moderne ou le vice coudoie la vertu, ou l’infamie et le crime germent comme en une terre féconde… Ah ! que de coupables encore restent a punir ! que de victimes a arracher a leurs bourreaux !

Madame de Kergaz écoutait reveuse :

– Je vous devine, dit-elle, je crois vous deviner, du moins. Vous voulez donner a Andréa repentant et vertueux le département des expiations et des châtiments mystérieux ?

– Vous avez deviné, chere amie. Peut-etre cette intelligence hors ligne, cette volonté puissante, cette audace sans pareille qu’il développait si bien pour la cause du mal, les retrouvera-t-il dans la voie du bien ?

– Je le crois, répondit madame de Kergaz.

Les deux époux furent interrompus par un coup de sonnette qui, de la loge du suisse, correspondait avec l’hôtel et annonçait un visiteur.

– Voici, dit Armand, les notes quotidiennes de ma police. Les hommes que j’emploie a ce métier sont dévoués, intelligents, mais il leur faut un chef.

La porte s’ouvrit, un laquais parut.

Il portait sur un plateau une enveloppe assez volumineuse, que le comte décacheta sur-le-champ.

Cette enveloppe renfermait sept ou huit feuillets d’une écriture menue, sans signature.

M. de Kergaz lut tout bas :

« Les agents secrets de M. le comte sont en ce moment sur la trace d’une mystérieuse et singuliere association, qui, depuis environ deux mois, a mis Paris en exploitation… »

– Oh ! oh ! fit Armand, qui continua sa lecture avec une scrupuleuse attention.

« Cette association, poursuivait le correspondant anonyme, paraît avoir des ramifications dans tous les mondes parisiens. Son siege, ses chefs, ses moyens d’exécution, tout est encore pour nous a l’état de mystere. Les résultats seuls commencent a nous etres connus, et encore n’est-ce que partiellement. Le but de cette agglomération de bandits est de s’approprier par tous les moyens possibles les papiers compromettants pour le repos des familles, et d’exercer, a l’aide de ces papiers, un vaste chantage. Les lettres imprudemment écrites par une femme éprise et qu’on menace de faire tenir au mari, les faux en écriture privée que commettent parfois de jeunes prodigues et qu’une main cachée peut déposer sur le bureau d’un juge d’instruction, rien ne leur échappe.

« Cette association, qui a pris le titre de : le Club des Valets-de-Cour, s’introduit partout, prend toutes les formes et toutes les attitudes.

« Les agents de M. le comte, achevait le correspondant, travaillent activement ; mais, jusqu’a présent, ils n’ont pu que constater de déplorables résultats sans rien découvrir. »

Armand, tout reveur, tendit ces mots a sa femme.

– Tenez, dit-il, ce serait a faire croire que le doigt de Dieu intervient. Nous cherchions tout a l’heure un moyen d’occuper les rares facultés de notre cher Andréa, et voici ce que je lis.

Tandis que madame de Kergaz parcourait cette note de la police secrete de son mari, le comte sonna :

– Envoyez-moi Germain, dit-il a son valet.

Germain était le domestique de confiance d’Armand, le seul qui fut dans le secret de la mystérieuse existence d’Andréa.

– Tu vas aller rue du Vieux-Colombier, lui dit M. de Kergaz, et tu me rameneras mon frere.

Germain partit ; une heure apres, le comte et sa femme virent entrer Andréa.

Pour qui avait connu le brillant vicomte Andréa, le don Juan moqueur et impie, ou bien le baronet sir Williams, ce gentleman flegmatique et distingué, le frere de M. de Kergaz, le fils du comte de Felipone, était désormais méconnaissable.

Il était pâle, amaigri. Ses habits affectaient la coupe et la tournure sans prétention des vetements portés par les ecclésiastiques. Il marchait les yeux baissés, la tete un peu inclinée en avant, et parfois sa démarche trahissait une vive souffrance.

Il osa a peine regarder la comtesse, comme si, a quatre années de distance, le souvenir de son odieuse conduite envers elle et des outrages qu’il avait osé lui faire subir se fut dressé devant lui comme un fantôme vengeur.

Ce fut avec la meme hésitation pleine d’humilité qu’il prit et serra la main que lui tendait M. de Kergaz.

– Cher frere, murmura celui-ci.

– Vous m’avez fait demander, Armand ? dit Andréa d’une voix presque tremblante ; je me suis hâté de quitter mon bureau.

– Mon cher Andréa, répondit Armand, je t’ai fait demander parce que j’ai besoin de toi…

L’oil d’Andréa s’illumina d’un rayon de joie.

– Ah ! dit-il, faut-il mourir pour vous ?…

Un sourire vint aux levres d’Armand.

– Non, dit-il, il faut vivre d’abord…

– Et vivre raisonnablement, mon frere, ajouta madame de Kergaz, qui prit les deux mains d’Andréa et les pressa avec effusion.

Andréa rougit et voulut retirer ses mains.

– Non, non, murmura-t-il, je ne suis pas digne, madame, de l’intéret que vous me témoignez…

– Mon frere…

– Laissez, madame, laissez le pauvre pécheur, continua-t-il humblement, tâcher d’apaiser par son expiation la colere divine.

Jeanne leva les yeux au ciel :

– C’est un saint, pensa-t-elle.

– Frere, dit alors M. de Kergaz, tu sais que je me suis imposé une mission ?

– Oh ! dit Andréa, une noble, une sainte mission, mon frere…

– Et j’ai besoin de ton aide pour continuer mon ouvre.

Le vicomte Andréa tressaillit.

– Il y a bien longtemps, dit-il, que je vous aurais demandé de m’associer a vos travaux, Armand, si j’avais été digne de faire le bien. Hélas ! en passant par mes mains souillées, que serait donc la charité ?

– Frere, dit M. de Kergaz, il ne s’agit pas de faire le bien d’une façon vulgaire, il faut punir ou prévenir le mal.

Armand tendit alors la note confidentielle de sa police au vicomte Andréa.

Celui-ci la lut avec attention et parut manifester un profond étonnement.

– Eh bien, frere, reprit M. de Kergaz, l’heure des expiations vulgaires, du repentir humble et caché est passée : il faut redevenir un homme fort, intelligent, habile, un homme aussi audacieux pour servir une noble cause que tu le fus pour faire le mal, un adversaire digne enfin de cette association de bandits que je veux exterminer.

Andréa écoutait avec attention et se taisait. Tout a coup il releva la tete ; un éclair passa dans ses yeux, mornes et sans rayons depuis longtemps.

– Eh bien, dit-il, je serai cet homme !

M. de Kergaz jeta un cri de joie.

– Je serai la main vengeresse, continua le vicomte, qui poursuivra sans relâche les mystérieux ennemis de la société ; cette association, dont vos agents n’ont pu découvrir le lieu de réunion, les statuts, les chefs et les affiliés, je la démasquerai, moi…

Et comme il parlait, une transformation semblait s’opérer chez Andréa.

L’homme humble et courbé jusque-la sous la main du repentir, le pénitent accablé de macérations, se redressa peu a peu : l’oil baissé étincela et retrouva son assurance, et ce ne fut pas sans un vague mouvement d’effroi que madame de Kergaz vit tout a coup reparaître le baronet sir Williams, l’audacieux des anciens jours, le terrible Andréa, si longtemps bandit lui-meme.

Mais l’effroi de Jeanne n’eut que la durée d’un éclair. Le baronet n’existait plus, le bandit Andréa était mort ; restait un homme dévoué a son frere, a la société, a Dieu… un soldat de la grande cause de l’humanité.

En ce moment, la porte s’ouvrit ; une femme entra.

Cette femme était vetue de noir, et sur ses vetements noirs elle portait la capuche grise des sours de charité libres et n’ayant point fait de voux.

Comme le vicomte, cette femme n’était plus que l’ombre d’elle-meme.

Sa beauté seule avait survécu dans ce naufrage pieux ou la Baccarat s’était engloutie pour renaître sour Louise, la noble femme éprouvée par l’amour, la vierge folle devenue la Madeleine repentante.

Baccarat, qu’on nous pardonne de lui conserver ce nom, Baccarat, était demeurée belle, en dépit de ses douleurs, en dépit de son repentir ; belle, malgré le soin qu’elle semblait mettre a dissimuler sous la grossiereté de ses vetements cette beauté merveilleuse et cette taille de reine qui, jadis, avaient tourné tant de jeunes tetes et causé tant de désespoirs.

Un seul, un dernier reste de coquetterie, hélas ! bien pardonnable, apres tout, l’avait empechée de couper ses cheveux, cette luxuriante chevelure blonde qui l’enveloppait, dénouée, comme un manteau et couvrait ses talons.

Mais elle en dissimulait de son mieux les énormes torsades sous sa coiffe blanche et son capuchon, et elle était si humble et si modeste en sa démarche, que nulle n’aurait osé lui reprocher ce dernier attachement aux choses de ce monde.

A sa vue, Jeanne courut a elle et lui prit les mains :

– Bonjour, chere sour, dit-elle.

Et Baccarat, l’ange du repentir, fit comme Andréa, elle retira sa main et balbutia.

– Ah ! madame, je ne suis pas digne de baiser le bas de votre robe…

Ce fut alors que M. de Kergaz prit Baccarat et Andréa tous les deux par la main, et leur dit :

– Vous futes deux anges déchus ; le repentir vous a relevés tous deux. Unissez-vous pour la cause commune : vous etes tous deux dignes de combattre sous le meme drapeau, ô nobles transfuges du mal…

Baccarat leva alors les yeux sur sir Williams, et elle eut froid au cour. Il lui semblait qu’une voix secrete lui criait :

– Les monstres de cette nature peuvent-ils donc jamais etre touchés par le repentir ? Non, non !


Chapitre 3

 

Tandis que ces événements se passaient a l’hôtel de Kergaz, une scene d’une tout autre nature avait lieu, quelques heures plus tard, a l’autre extrémité de Paris, c’est-a-dire dans le faubourg Saint-Honoré, a l’angle de la petite rue de Berri.

La nuit était profonde ; un brouillard épais tombait sur Paris, et son intensité était telle, que le service des omnibus et les voitures de place, et jusqu’a la circulation des équipages de maître, avaient du etre suspendus ; les becs de gaz ne parvenaient point a pénétrer l’obscurité de la nuit, et il fallait connaître admirablement son chemin pour ne point égarer dans ce quartier a peu pres désert qui portait encore alors la dénomination de faubourg du Roule.

Cependant, au moment ou onze heures sonnaient a l’église Saint-Philippe, plusieurs hommes arrivant de différentes directions se glisserent successivement dans la rue de Berri, s’arreterent tous a l’entrée d’une maison d’apparence plus que modeste, pour ne pas dire suspecte, aux fenetres de laquelle on n’apercevait aucune clarté, et tous disparurent l’un apres l’autre dans les profondeurs d’une allée noire que fermait une porte bâtarde.

Cette allée, qui se prolongeait assez longtemps, aboutissait a la rampe d’un escalier. Cet escalier ne montait pas, comme on aurait pu le croire, aux étages supérieurs de la maison ; il s’enfonçait au contraire dans la terre, et le premier de ces mystérieux visiteurs qui y posa le pied descendit environ cinquante marches dans l’obscurité la plus complete, s’aidant de la rampe et n’avançant qu’a tâtons.

La, une main le saisit dans l’ombre et l’arreta.

En meme temps une voix assourdie lui dit :

– Ou donc allez-vous, et venez-vous me voler mon vin ?

– L’amour est une chose utile, répondit le visiteur nocturne.

– C’est bien, reprit la voix.

Et soudain une porte s’ouvrit, un jet de lumiere éclaira l’escalier, et le nouveau venu se trouva sur le seuil d’une salle souterraine dont le bizarre aspect mérite une courte description. C’était, a vrai dire, l’un des compartiments d’une cave, a en juger par la voute cintrée et une douzaine de futailles rangées le long des murs.

Seulement on avait posé une planche sur les pieces de vin, de façon a en faire un siege improvisé ; puis on avait placé au milieu de la cave une table, sur cette table une lampe a modérateur, et devant elle un fauteuil.

C’était vraisemblablement le fauteuil du président de cette mystérieuse réunion. Aupres de la lampe, sur la table, se trouvait un dossier de paperasses assez volumineux. Mais celui qui les eut examinées avec attention n’aurait pu dire en quels caracteres elles étaient écrites.

C’était d’indéchiffrables hiéroglyphes, un assemblage de chiffres arabes et romains et de signes typographiques dont il aurait fallu posséder la clef pour en deviner le sens énigmatique.

L’homme qui veillait a l’entrée de la salle souterraine introduisit ainsi successivement et en faisant la meme question, a laquelle il fut invariablement répondu de la meme maniere, six personnages, qui tous étaient enveloppés dans un large manteau, ce qui leur donnait un aspect uniforme. Puis cela fait, il ferma soigneusement la porte et vint prendre place au bureau du président.

Ce personnage était un tout jeune homme. Avait-il dix-huit ou vingt-deux ans ? C’était ce que personne n’aurait pu dire au juste ; mais il était bien certain qu’il ne dépassait point ce dernier âge.

Cependant la physionomie, malgré cette extreme jeunesse, semblait révéler une haute énergie, une astuce merveilleuse, une audace a toute épreuve et une de ces intelligences d’élite qui se révelent a de certaines heures par des traits de génie.

Sa mise était celle d’un lion du boulevard, terme alors a la mode, et qui résumait l’homme élégant, riche et inoccupé de cette époque. Il avait la levre moqueuse, la démarche assurée ; il portait la tete en arriere d’une certaine façon impertinente, et son regard paraissait dominer moralement les six personnes qu’il venait d’introduire.

Celles-la méritent aussi quelques lignes de silhouette.

Lorsque chacune d’elles se fut débarrassée de son manteau, le président de l’assemblée put constater combien elles étaient différentes d’aspect, de tournure, de vetements et d’âge.

Le premier entré, et qui s’était assis tout pres de la table, était un homme de cinquante ans environ, grand, mince, décoré de plusieurs ordres, portant d’épaisses moustaches teintes en noir avec soin, et une perruque de meme couleur qui couvrait son front dégarni par l’âge.

Sa mise était celle d’un homme du monde, ayant conservé dans la vie civile la désinvolture pimpante d’un officier.

Le président lui dit :

– Bonjour, major, vous etes exact.

Le second des six personnages était un homme de trente ans, portant ses cheveux un peu longs, sa barbe négligée, et ayant une sorte de cachet artistique dans toute sa personne.

– Bonjour, Phidias, dit le président en lui indiquant une place a sa gauche.

Le troisieme n’était guere plus âgé que le président.

C’était un de ces petits jeunes gens qui portent un lorgnon d’écaille fiché dans l’oil, une moustache en croc et des manchettes, qu’on voit a toutes les premieres représentations dramatiques, dans tous les concerts et dans tous les salons du demi-monde.

Mais comme le président, il avait l’oil vif, le nez droit, signe d’une volonté bien trempée, et la levre un peu moqueuse.

– Bonjour, baron, dit le président.

Le quatrieme était bien dissemblable de tournure, d’aspect et de costume de ces trois hommes que nous venons de dépeindre.

Ce n’était point un élégant dandy, un jeune homme du monde, courant les comédiennes, fréquentant Tortoni et le café Anglais. C’était un domestique en livrée.

Non point cependant ce valet vulgaire, a l’air niais, qu’un fastueux dentiste ou un marchand de nouveautés affuble d’une casquette galonnée et d’un gilet rouge ; mais le laquais d’autrefois, le Frontin de bonne maison, le valet effronté qui reçoit les confidences de son maître et lui donne parfois des conseils, l’homme enfin entre deux âges, encore vert-galant pour les femmes de chambre, et pouvant, a la rigueur, jouer les oncles de province et les notaires de village.

Le salut que lui adressa le jeune président eut quelque chose de maçonnique et de mystérieux, qui prouvait qu’il était haut placé dans son estime.

Le cinquieme avait une physionomie étrange ; c’était presque un vieillard, mais un vieillard robuste, vigoureux, dont les cheveux grisonnants couvraient a profusion le front étroit et fuyant, dont le petit oil gris pétillait d’un feu sombre, et dont les larges épaules, la taille courte et trapue, les fortes mains, trahissaient l’homme habitué a de rudes exercices.

Son visage était couturé de bizarres cicatrices. Avait-il eu la petite vérole, s’était-il brulé avec le vitriol ou de la poudre, avait-il été défiguré par quelque horrible maladie ?

Mystere.

Toujours est-il que cet homme avait un aspect repoussant et dur, meme dans sa toilette, qui était d’une recherche exagérée et de mauvais gout.

Il était vetu comme pour aller au bal : habit noir, gilet blanc, sur lequel était fastueusement étalée en deux doubles une énorme chaîne de montre, bottes vernies enfermant des pieds énormes qui semblaient se souvenir du sabot, poignets de chemise odieusement rabattus sur les manches de l’habit.

Les mains rouges, calleuses, aux ongles déformés, étaient nues et paraissaient ignorer l’usage du gant.

Enfin le dernier de ces six personnages était, au contraire, ce que l’art et la fantaisie réunis auraient pu rever de plus idéal.

Était-ce un créole ! Était-ce le produit mystérieux des amours d’un rajah de l’Inde avec une Anglaise aux épaules d’albâtre ? Était-ce quelque fier hidalgo dans les veines de qui coulait le sang des Maures de Grenade ?

Nul n’aurait pu le dire.

Il était grand, brun et presque olivâtre ; ses cheveux crépus avaient, comme sa barbe, qu’il portait courte et tres soignée, un reflet bleuâtre d’aile de corbeau.

Ses traits, d’une parfaite régularité, et dont l’ensemble résumait un type de beauté merveilleuse, étaient éclairés par un regard ardent, fascinateur, étrange.

Dans le monde ou il vivait, ce personnage, sur lequel nous reviendrons bientôt, et dont nous dirons l’origine transatlantique, avait été surnommé Chérubin le Charmeur.

Quand ces six personnes se furent assises, le président prit place au fauteuil qui lui était réservé, et salua tout le monde comme il avait salué chacun en particulier.

– Messieurs, dit-il, notre association, fondée sous le titre de Club des Valets-de-Cour, se compose de vingt-quatre membres, la plupart inconnus les uns des autres, ce qui est une garantie de discrétion.

Les six associés, qui ne s’étaient jamais vus, se regardaient avec une mutuelle curiosité.

– Chacun de vous, poursuivit le président, a pu prendre connaissance des statuts du club avant d’entrer parmi nous : vous savez donc que la premiere des conditions est une obéissance passive au chef mystérieux et inconnu de tous, excepté de moi, et dont je ne suis que l’humble intermédiaire.

Les six membres du club s’inclinerent.

– C’était donc, continua le président, un ordre du chef qui vous réunit ce soir ici, afin que vous puissiez vous connaître ; car vous allez etre obligés de travailler presque en commun. Nous sommes sur la voie d’une opération qui pourrait avoir des résultats fabuleux.

A ces mots, il y eut un vif mouvement de curiosité dans l’assemblée.

– Quels sont les plans du chef ? reprit le président, c’est ce que je ne sais qu’imparfaitement, c’est ce qu’il m’est interdit de vous dire. Mes pouvoirs consistent a vous donner vos instructions…

Alors le président se tourna vers celui des assistants qu’on nommait le major :

– Major, lui dit-il, vous allez beaucoup dans le monde ?

– Beaucoup, répondit le major.

Le président parut consulter ses notes écrites en caracteres hiéroglyphiques :

– Allez-vous, dit-il, chez la marquise Van-Hop ?

– Oui, répondit le major.

– Alors, vous etes invité a son bal de mercredi prochain ?

– Tres certainement.

– La marquise n’est-elle point une femme d’a peu pres trente ans, créole de l’Amérique espagnole, mariée a un Hollandais ?

Le major fit un signe de tete affirmatif.

– Elle est fort riche, dit-on.

– Six ou sept cent mille livres de rente.

– Elle aime les arts et les artistes ; on dit meme qu’elle a eu la fantaisie, depuis un an ou deux, de prendre des leçons de sculpture !

– Je suis son professeur, répondit celui des six associés que le président avait salué du nom de Phidias.

– Tres bien. Je m’en doutais.

– Le marquis Van-Hop est un homme de quarante ans, flegmatique et taciturne… On le dit jaloux ?

– Tres jaloux, répondit le major. Et cependant il n’a aucune raison de l’etre : la marquise est irréprochable.

– Major, dit le président, vous présenterez chez la marquise, mercredi prochain, M. Chérubin que voila.

Et le président désigna du doigt le sixieme personnage, celui dont la beauté était merveilleuse.

Puis il reprit :

– La marquise n’est-elle point fort liée avec une femme de trente-cinq ans environ, veuve depuis deux ans, et qu’on nomme madame Malassis ?

– Je le crois, dit le major. J’ai meme rencontré plusieurs fois la veuve chez la marquise aux réceptions intimes.

– Madame Malassis, poursuivit le président en compulsant ses notes, a été, dit-on, du vivant de son époux, a moitié légere.

– Oh ! a moitié… fit le major.

– Mais, disent toujours mes notes, la marquise l’ignore completement, et elle tient madame Malassis pour la plus honnete des femmes ; d’autant que la veuve est recherchée assidument par le vieux duc de Château-Mailly, qui la veut épouser, et ne craindra point de l’instituer par testament sa légataire universelle, au détriment de son neveu le comte de Château-Mailly, qui commence a se ruiner…

– Qui acheve, plutôt, dit le major.

– Soit, répondit le président.

Alors il se tourna vers le cinquieme des associés, celui-la meme dont la mise prétentieuse, la figure étrange et brutale, et la stature athlétique faisaient une sorte d’hercule endimanché :

– Madame Malassis, lui dit-il, cherche un homme de confiance qui puisse remplir aupres d’elle les doubles fonctions d’intendant et de maître d’hôtel, une sorte de maître-jacques qu’elle payera le moins cher possible, et qui aura chez elle une besogne d’enfer. Madame Malassis n’est pas riche, mais elle veut représenter. Vous vous rendrez demain chez elle, rue de la Pépiniere, 41, et lui direz que vous avez appris indirectement qu’elle cherchait un intendant.

L’homme aux larges épaules s’inclina.

– Quant a vous, poursuivit le jeune président en s’adressant au laquais en livrée, vous avez été chassé hier de chez le vieux duc de Château-Mailly ?

– C’est-a-dire, fit le laquais, que je me suis fait chasser, pour me conformer aux instructions que vous m’aviez données.

– C’est ce que je voulais dire ; mais vous avez oublié de rendre au duc une clef qu’il vous avait confiée.

– La clef du jardin de la maison n° 41, rue de la Pépiniere ?

– Précisément.

– En outre, vous devez avoir, bien que vous n’ayez passé que trois mois au service de M. de Château-Mailly, une connaissance parfaite de ses habitudes, de l’emploi de son temps, de ses gouts, de ses manies ?

– Quand je sers un homme, je l’observe tout d’abord.

– Donc vous l’avez observé ?

– Je le sais par cour.

– Tres bien ; on vous demandera des renseignements en temps et lieu. Pour le moment, vous allez passer des demain chez un serrurier qui est établi rue de Lappe, au coin de la rue du Faubourg-Saint-Antoine ; vous entrerez dans sa boutique, et lui direz simplement : « Te souviens-tu de Nicolo ? » A quoi il vous répondra : « Je l’ai vu guillotiner. »

– Est-ce tout ? demanda le laquais.

– Vous lui présenterez la clef que vous avez gardée…

– Ah ! je comprends…

– Et vous le prierez de vous en faire une pareille. Vous retournerez chez lui le lendemain a la meme heure. Il vous remettra les deux clefs, la neuve et la vieille, et vous renverrez cette derniere a M. de Château-Mailly.

– Que ferai-je de l’autre ?

– Vous irez vous promener vers huit heures sur le boulevard des Italiens, et vous attendrez devant les bains Chinois. Vous y rencontrerez monsieur…

Le président désignait du doigt celui des associés qui résumait si parfaitement avec son lorgnon dans l’oil droit et ses favoris taillés en côtelettes le type du lion du boulevard.

Ce dernier fit un geste de surprise.

– Cher associé, dit le président, madame Malassis est encore, a l’heure qu’il est, une fort belle femme, et vous auriez tort de refuser la clef que l’on vous remettra.

Le lion salua sans mot dire.

– Messieurs, acheva le président, comme vous allez tous les six travailler ensemble et a la meme heure, il était nécessaire que vous fussiez présentés les uns aux autres. Maintenant, vous vous connaissez et vous pouvez vous séparer. Chacun de vous recevra de minutieuses instructions a domicile.

Et le président leva la séance et congédia les six valets-de-cour, qui, tous, s’en allerent l’un apres l’autre et disparurent dans l’épais brouillard qui couvrait Paris.

Quand la porte d’entrée de la salle souterraine se fut refermée sur le dernier, le jeune homme qui avait présidé la séance alla pousser de nouveau les verrous ; puis, bien assuré qu’il était seul, il frappa contre une cloison en planches qui séparait ce compartiment de cave d’un autre compartiment, et dit :

– Maître, vous pouvez entrer.

Aussitôt la cloison tourna sur elle-meme, faisant l’office d’une porte, et un homme enveloppé dans un grand manteau, pareil a celui que portaient les six valets-de-cour, apparut, et dit d’une voix railleuse :

– Ma parole d’honneur, tu présides comme un juge, Rocambole.

– N’est-ce pas, capitaine ?

Et Rocambole, car c’était lui que nous retrouvons ainsi métamorphosé, salua avec respect le capitaine, sir Williams, c’est-a-dire le vicomte Andréa, le frere du trop crédule Armand de Kergaz.

– Oui, continua le capitaine, tu présides comme un vrai magistrat, et, l’oil collé a une fente de la cloison, je ne t’ai pas perdu de vue un seul instant… C’est a ne jamais croire que tu as été cet affreux vaurien qui fit tomber la tete innocente du pauvre Nicolo.

– Ah ! capitaine, murmura Rocambole avec humilité, vous savez bien…

– Le fils adoptif de la veuve Fipart, poursuivit le baronet sir Williams, qui vendit la meche du capitaine au dernier moment pour quelques billets de mille…

Et le baronet accentuait ce reproche sans la moindre aigreur.

– Cependant, répliqua Rocambole avec flegme, vous etes un esprit trop supérieur pour ne point comprendre et excuser ma conduite d’alors. Alors, voyez-vous, je n’étais qu’un de vos agents subalternes, vous ne m’aviez pas fait mon éducation comme aujourd’hui ; enfin je n’étais point votre fils…

– C’est vrai, drôle…

– Et puis, vous ne saviez pas ce que je deviendrais, et moi j’ignorais ce que vous étiez… un homme fort !

– Heu ! heu ! fit Andréa d’un air modeste.

– Vous veniez de perdre la partie, vous étiez ruiné ; je trouvais mon compte a vous vendre, je vous ai vendu. A ma place vous en eussiez fait autant…

– Parbleu ! dit froidement le baronet.

– Depuis, acheva Rocambole, nous avons fait la paix, en gens qui s’aiment et s’estiment ; vous avez fait de moi un élégant, un homme du monde ; vous m’avez adopté comme votre fils. A New York, ou nous avons travaillé, vous m’avez initié a tous les mysteres de notre art… Bref, aujourd’hui, c’est, entre nous, a la vie et a la mort ; je suis votre esclave… je me ferais faucher vingt fois pour vous.

– Allons donc ! fit le baronet avec dédain, est-ce qu’on fauche des gens comme nous ?

Et il ajouta, avec ce terrible sourire qui jadis faisait frissonner Armand de Kergaz lui-meme :

– Mais, treve de reconnaissance aujourd’hui, monsieur le vicomte de Cambolh… Eh ! eh ! s’interrompit-il, avoue que je t’ai joliment redressé ton nom.

– Vous etes un homme de génie, fit Rocambole avec admiration.

– Monsieur le vicomte de Cambolh, avec un h a la fin, cela frise la noblesse historique. Tu es d’origine suédoise, entends-tu bien ?

– Mon pere, répliqua gravement le vaurien devenu gentleman, mon pere, le général marquis de Cambolh, a quitté la Suede lors de l’avenement de Bernadotte au trône. Il était trop fier pour servir un étranger.

– Parfait ! dit sir Williams ; l’accent est simple, convaincu, le geste est digne. Parfait ! mais en attendant, mon drôle, donne-moi a souper, car le chef des Valets-de-Cour meurt littéralement de faim.

– Venez, dit Rocambole ; montons chez moi. Vous allez trouver le couvert mis et de quoi vous refaire de vos austérités de la journée. Oh ! le saint homme, ajouta-t-il en riant, que mon pauvre pere adoptif !… il vit de haricots et se donne la discipline…

– C’est l’incendie de ma vengeance qui couve ! répondit sir Williams, dont l’oil étincela comme un charbon ardent. Armand de Kergaz n’en est pas quitte avec moi.


Chapitre 4

 

Rocambole alla a la porte et l’ouvrit.

– Venez, répéta-t-il en prenant sir Williams par la main et l’entraînant.

Il lui fit gravir sans lumiere l’escalier qui conduisait a l’allée noire ; puis, au lieu de suivre cette allée, il posa le pied sur les marches d’un autre escalier.

Celui-la conduisait au premier étage de la maison, qui paraissait, du reste, inhabitée.

En sortant de la cave, Rocambole avait soufflé la lampe ; de telle façon qu’il marchait avec Andréa dans une obscurité complete.

Mais, au premier étage, le président des Valets-de-Cour s’arreta, chercha une porte et une serrure a tâtons, introduisit une clef, et aux ténebres de l’escalier succéderent presque aussitôt les clartés douteuses d’une lampe a abat-jour, que le capitaine aperçut a l’extrémité d’une sorte de cabinet de toilette encombré de vetements, de malles et de tous les objets qu’entasse un garçon dans une piece de débarras.

Rocambole entra. Le capitaine le suivit, et, quand la porte mystérieuse se fut refermée sur eux, ce dernier put remarquer qu’elle était si parfaitement dissimulée par un portemanteau qu’il était impossible, a ceux qui entraient dans le cabinet de toilette par une autre issue, d’en soupçonner meme l’existence.

– Vous voyez, mon oncle, dit Rocambole, qu’a présent M. le vicomte de Cambolh n’a plus rien de commun avec cet affreux voisin qui préside les Valets-de-Cour et se glisse dans une cave par un escalier borgne.

Ce disant, Rocambole se mit a rire et poussa une seconde porte.

Le baronet sir Williams se trouva alors sur le seuil de la chambre a coucher du lion, une chambre coquette, mignonne, respirant un luxe sobre et délicat, tel qu’aurait pu le rever une femme du monde artistique et galant.

Une épaisse moquette a fleurs d’un rouge pâle, se détachant sur un fond blanc, jonchait le sol ; une étoffe de meme couleur servait de rideaux et de portieres. Le lit était un bijou de sculpture imitant le vieux chene ; un meuble de Boule se dressait entre les deux croisées, surmonté d’une petite glace de Venise. Ça et la des tableaux de maître de petite dimension, une panoplie dans le fond du lit, dont les tentures étaient semblables aux rideaux, aux tapis et aux meubles.

Un grand feu flambait dans la cheminée.

– Capitaine, dit Rocambole en avançant a son chef un immense fauteuil confortable, je vais vous faire servir aupres du feu. Nous serons plus a notre aise ici que dans le salon. C’est une canaille d’honnete homme que je vais chasser au premier jour.

– Comme tu voudras, mon fils, répondit le baronet avec une indulgence toute paternelle.

Rocambole passa dans le salon, une fort belle piece, un peu basse de plafond, comme la chambre a coucher, et gagna une toute petite salle a manger dans laquelle un valet sommeillait sur une banquette, et ou était dressée une petite table toute servie.

– Jacques, dit-il en éveillant le laquais, roule cette table dans ma chambre, je souperai au coin du feu… avec mon oncle.

C’était ainsi que Rocambole désignait le baronet.

Le valet obéit et transporta dans la chambre a coucher le souper de son maître, qui consistait en une volaille froide, un pâté, quelques douzaines d’huîtres et deux flacons de vieux vin, d’une couleur jaunâtre merveilleuse. Le baronet, qui, sans doute, ne venait point chez son éleve pour la premiere fois, avait repris, dans son fauteuil, cette attitude pleine d’humilité et de bonhomie craintive qu’il avait chez le comte Armand de Kergaz.

Pour le valet de Rocambole, le baronet sir Williams n’était plus que l’oncle Guillaume, un provincial dévot et riche dont on cultivait l’héritage.

– Tu peux aller te coucher, Jacques, dit Rocambole.

Le valet s’inclina et sortit.

Rocambole ferma la porte, fit glisser la portiere sur sa tringle et revint s’asseoir pres du feu, de l’autre côté de la table.

Le baronet avait déja entamé bravement la volaille froide et décoiffé l’un des flacons.

– Nous sommes seuls, mon oncle, dit Rocambole ; nous pouvons causer.

– Et nous causerons, mon fils, car j’ai de longues instructions a te donner. Mais, d’abord, ou en sont tes finances ?

– Les miennes ou celles du club ?

– Les tiennes, parbleu !

– Dame ! fit Rocambole avec ingénuité, elles sont basses, mon oncle. J’ai perdu hier cent louis… a mon cercle ; vous me l’aviez conseillé.

– Bien ! tres bien ! il faut savoir perdre. C’est semer peu pour récolter beaucoup.

– J’ai trois chevaux a l’écurie, poursuivit Rocambole, un valet de chambre, un garçon. Titine me coute les yeux de la tete…

– Tu la quitteras. Titine est une femme vulgaire, elle engraisse au moral comme au physique, et j’ai renoncé aux projets que j’avais sur elle. Je te trouverai mieux.

– Tout cela, poursuivit Rocambole, sagement additionné, compose bien un budget de quarante mille livres de rente.

– Comment ! drôle, fit le baronet sans trop d’aigreur, tu dépasses ce chiffre ?

– Pas encore, mais vous pourriez bien, mon oncle, faire quelque chose de plus.

– Soit, si tu travailles en conséquence.

– Dame ! il me semble que je vais assez bien jusqu’ici…

– Peuh ! c’est selon…

Et sir Williams eut un sourire bonhomme, tout en plongeant sa fourchette jusqu’au manche dans le pâté de foie gras.

– Quand vous donneriez un billet de mille de plus…

– Par an ou par mois ?

– Par mois, mon oncle.

– Mon fils, fit gravement le baronet, Dieu m’est témoin que je ne suis pas un de ces ladres qui lésinent en affaires et font des économies de bouts de chandelle…

– Oh ! je le sais bien, dit Rocambole.

– Mais, cependant, j’entends ce que nous appelons le commerce, et j’ai un principe invariable ; a chacun selon ses ouvres.

– Ceci est une maxime évangélique, mon oncle.

– C’est la mienne, fit le baronet qui redevint par son attitude le grand coupable repenti, le saint dont le comte et la comtesse de Kergaz vantaient les vertus. Donc, poursuivit-il, si tu gagnes le billet de mille francs mensuel que tu demandes, je ne vois aucun inconvénient a te l’accorder.

– Vous savez bien, mon oncle, que je ne boude pas a l’ouvrage.

– Ah ! c’est que, dit sir Williams, il ne s’agit plus aujourd’hui d’une besogne vulgaire, de quelques chiffons amoureux a soustraire de droite et de gauche pour les revendre ; nous avons mieux que cela a faire.

– Je m’en doute, mon oncle, car vous m’avez dit que l’affaire était bonne…

– Elle est colossale… gigantesque… répondit froidement le baronet.

– Peut-on savoir ?…

– Certainement, puisque j’ai toute confiance en toi.

– Elle est assez bien placée votre confiance, mon oncle, dit Rocambole avec calme ; je ne suis plus assez bete pour vous trahir ; on ne se brouille pas avec le génie.

– Il est certain, dit le baronet avec son calme habituel, qu’entre gens comme nous, le dévouement, la reconnaissance, l’affection, sont autant de mots vides de sens. De toi a moi, il y a des intérets. L’amitié vraie n’a pas d’autre loi.

– Vous parlez d’or, mon oncle.

– Si tu trouves mieux que moi, c’est-a-dire un homme plus fort, plus intelligent, qui t’estime autant que je le fais et t’offre plus d’avantages, tu serais un niais de me rester fidele.

– Je n’ai jamais été niais, dit Rocambole en versant a boire au baronet.

– Mais comme tu ne trouveras pas, je ne vois aucun inconvénient a te confier une partie de mes plans.

– Voyons !

– D’abord, dit sir Williams, procédons par ordre et remontons un peu haut. Comment as-tu trouvé ma petite comédie pour rentrer dans le domicile fraternel ?

– Oh ! parfaite, dit Rocambole avec l’accent d’une sincere admiration. L’évanouissement sur la route était si merveilleusement joué, que si je n’avais été précisément le postillon, vous eussiez été écrasé… La scene de reconnaissance, le repentir, les remords, la vie pénitente, tout cela est tres fort, mon oncle.

– N’est-ce pas ? fit sir Williams, satisfait des éloges.

– Seulement, reprit Rocambole, je ne comprends pas que vous ayez la fantaisie de continuer longtemps ce rôle. Ce doit etre assez assommant de vivre éternellement au sein de la vertu.

– Peuh ! on s’y fait. Il faut bien, du reste, que je prépare ma petite vengeance, et ils sont sur ma liste.

Et le baronet compta sur ses doigts.

– Il y a d’abord Armand : a tout seigneur tout honneur.

– Vous savez, dit Rocambole, que j’ai a son service un joli coup de couteau.

– Pas encore… Diable ! comme tu y vas… L’enfant hériterait… et puis, Jeanne ne m’aime pas encore, et il faut que Jeanne m’aime.

Le sourire infernal qui passa alors sur les levres du baronet eut glacé d’épouvante le comte Armand de Kergaz.

– Apres lui, dit sir Williams continuant son énumération, nous avons mademoiselle Baccarat. Oh ! celle-la, le jour ou je la tiendrai, elle versera des larmes de feu, et regrettera de s’etre évadée de chez Blanche.

– Une belle fille, cependant, observa Rocambole, mais qui a fait une vilaine fin. Si elle avait été gentille, elle avait un bien bel avenir… Une femme comme elle dans vos mains, mon oncle, aurait fait un fier chemin !

– J’en ai une de ce genre a ma dévotion.

– Oh ! oh ! la verrai-je ?

– On vous la donnera si vous etes sage, répliqua le baronet avec cet accent bonhomme d’un pere qui promet un jouet a son fils.

– Ma parole d’honneur, mon oncle ! s’écria Rocambole ému, si la sensibilité n’était pas une betise indigne de gens comme nous, je vous baiserais les mains. Vous etes une creme d’oncle !

– A la mode bretonne, répondit sir Williams en riant. Mais comptons toujours… Apres Baccarat, tu penses bien que je n’oublierai pas notre ami Fernand Rocher. Celui-la n’a pas voulu aller au bagne innocent… eh bien, on l’y enverra coupable. Il est trop riche pour devenir voleur, mais on en fera un assassin… Tu le sais, l’amour est une chose utile.

– Et mademoiselle Hermine ? interrogea Rocambole.

– Mon cher, dit le baronet avec un calme terrible, quand j’ai daigné songer a une femme que je n’aimais pas pour en faire la mienne, et que cette femme m’a refusé, elle peut etre assurée d’une chose, c’est que je creuse a ses pieds, et peu a peu, un gouffre ou elle engloutira son honneur, sa réputation, son repos, et toute sa vie a venir.

– Et de trois ! fit Rocambole.

– Puis, continua le baronet, nous ferons évidemment quelque chose pour cet honnete Léon Rolland, un imbécile qui m’a fait tuer mon pauvre Colar.

– Et Cerise ? demanda le vaurien.

– Entre nous, dit sir Williams, je n’en veux pas a Cerise. Seulement, cette vieille canaille de Beaupréau, pour qui j’ai toujours un faible, en est amoureux comme au premier jour, et je lui ai fait des promesses.

– Est-ce tout ? demanda Rocambole.

– Oui… je crois.

– Mais… Jeanne ?

– Oh ! celle-la, dit sir Williams, je ne la hais pas… je l’aime !

Ce mot, dans la bouche du terrible chef des Valets-de-Cour, c’était, dans un ténébreux avenir, l’arret de mort du comte de Kergaz.

– Mon oncle, dit Rocambole, pourrait-on savoir ce que vous comptez faire a l’endroit de tous ces gens-la ?

– Non, répondit nettement le baronet, et cette question est une niaiserie dans ta bouche. Tu ne sais donc pas, mon fils, que l’homme qui veut se venger doit se taire a lui-meme le secret de sa vengeance ? On peut dire a un associé le mot d’une affaire ; l’énigme d’une vengeance, jamais.

– Ainsi, vous continuerez a porter la nuit un cilice inoffensif ?

– Sans doute.

– A vous affubler de cette houppelande, et a coucher, l’hiver, dans une chambre sans feu ?

– Oui.

– A travailler douze heures par jour pour tenir les écritures d’un boutiquier ?

– Non, car mon bien-aimé frere Armand vient de me donner une autre besogne.

– Vous aurait-il fait son intendant ? demanda railleusement Rocambole.

– Mieux que cela, mon fils. Il m’a nommé le chef de sa police.

Rocambole, qui élevait son verre a ses levres en ce moment, le reposa brusquement sur la table et partit d’un grand éclat de rire.

– Pas possible ! s’écria-t-il.

– Oui, mon fils, continua le baronet dont l’oil brillait d’une infernale joie, voila jusqu’a quel point cet homme est fort : il a une police… tu sais, par Satan, quelle police ! une réunion de sourds et d’aveugles. Cette police a mis la main sur le seul document que j’aie cru devoir laisser courir le monde, c’est-a-dire une petite note concernant les Valets-de-Cour.

– Sangdieu ! fit Rocambole en sautant sur son siege, qu’avez-vous fait la, mon oncle ?

– Une bien belle chose, mon fils… J’ai posé un paratonnerre, car, écoute-moi bien, si bete que soit la police d’un philanthrope, elle peut avoir des hasards, de la chance, laisser couler un avis utile dans l’oreille d’un préfet de police, – enfin devenir embetante a un moment donné…

– C’est vrai, dit Rocambole, touché de la justesse du raisonnement.

– Or, poursuivit sir Williams, le meilleur moyen de paralyser cette police était de la diriger. J’ai adopté ce moyen. J’ai laissé traîner un document en bon lieu. Ce document parlait des Valets-de-Cour, de leur association et de leur but. La s’arretaient les détails. Armand, cet homme fort, s’est empressé de me confier la grave mission de découvrir les chefs de la bande, ses moyens d’action, ses statuts.

– Eh bien, demanda le président des Valets-de-Cour, qu’en ferez-vous ?

– Je démasquerai ces bandits.

– Hein ? fit Rocambole stupéfait.

– C’est-a-dire que tu affilieras quatre ou cinq drôles auxquels nous ne dirons que peu de chose, a qui nous donnerons une besogne insignifiante… puis je les prendrai sur le fait, et la police correctionnelle ou le tribunal mystérieux de mon bien-aimé frere en feront bonne justice. Cela fait, l’association des Valets-de-Cour n’existera plus. Elle aura été la réunion de quatre ou cinq drôles de bas étage, et la société sera sauvée… grâce a moi. Heu ! qu’en dis-tu ?

– Mon oncle, murmura Rocambole stupéfait d’admiration, vous etes un homme de génie !

– Il faut bien etre quelque chose en ce monde, répondit modestement sir Williams.

– Ah ! ça, reprit Rocambole, tout cela est bel et bon, mais si vous gardez pour vous seul le secret de votre vengeance, je devrais au moins savoir quelque chose de cette fameuse opération que vous qualifiez de gigantesque et pour laquelle vous m’avez fait réunir les six Valets-de-Cour que vous avez vus ce soir.

– Je vais te dire ce qu’il est indispensable que tu saches.

– Voila tout.

– Voila tout, mon fils. Un homme prudent doit garder son dernier mot comme une poire pour la soif.

Le baronet repoussa la table, car il avait achevé son repas, alluma un cigare, se renversa dans son fauteuil, aspira et rendit quelques gorgées de fumée, et dit :

– Tu sais déja que le marquis Van-Hop est un riche Hollandais qui passe les hivers a Paris. On lui donne cinq ou six cent mille livres de rente ; mais cette fortune est une misere aupres de celle qu’il pourrait avoir s’il n’était pas marié.

– Tiens, dit Rocambole, voila qui est bizarre.

– Voici comment, continua le baronet. Le marquis Van-Hop avait un oncle ; cet oncle quitta la Haye pauvre comme Job, avec une pacotille sur le dos. Il alla aux Indes, y servit la Compagnie et y fit une fortune fabuleuse. Il a laissé vingt millions a sa fille unique, l’enfant d’une Indienne, une femme qui a tous les instincts du sauvage unis a toute l’éducation d’une fille de nabab retirée a Londres et pensionnée royalement par Sa Majesté britannique.

– Tiens ! interrompit Rocambole, voici qui commence a peu pres comme un roman.

– Le roman est l’histoire de la vie, mon fils, répliqua gravement le baronet. Mais je continue. Il y a dix ans, le marquis alla aux Indes voir son oncle ; il y inspira un violent amour a sa cousine, et sa cousine déclara résolument a son pere qu’elle n’épouserait jamais un autre homme que lui. Malheureusement le marquis annonçait alors un voyage autour du monde, comme doit le faire tout honnete Hollandais, voué par ses aieux au culte des missions. Le marquis avait commencé son voyage par les Antilles ; il s’était arreté a la Havane espagnole, et il y avait vu et aimé sur-le-champ une jeune créole qui se nommait Pepa Alvarez. Le marquis était jeune, il n’était pas encore possédé de la soif de l’or ; il se trouvait assez riche, et au lieu d’épouser sa cousine, il s’en retourna a la Havane, ou il fit la senorita Pepa Alvarez marquise Van-Hop.

– Le niais ! murmura Rocambole, peut-on cracher ainsi sur vingt millions !

– Il en avait six…

– C’est une mauvaise raison, mon oncle.

– Soit, je poursuis. Mais le marquis était loin de s’imaginer quel volcan de passion il avait allumé dans le cour de cette fille du ciel indien. Elle l’aimait, elle l’aimait avec furie, comme les bonzes de son brulant pays aiment le dieu Siva, et elle eut tordu, éventré elle-meme, arraché avec ses ongles le cour de la Havanaise, lorsqu’elle apprit, au bout de trois ans, pourquoi son beau cousin, qu’elle attendait toujours, ne revenait pas… Il y a huit ans que le marquis est marié, il y en a cinq que l’Indienne reve une de ces vengeances splendides comme je sais les comprendre…

– Elle hait donc le marquis ?

– Non, elle l’adore plus que jamais.

– Mon Dieu ! fit ingénument Rocambole, il est pourtant facile de se débarrasser d’une rivale, quand on est née dans l’Inde et qu’on a vingt millions.

Sir Williams haussa les épaules.

– Tu es jeune, mon fils, dit-il avec dédain.

Rocambole le regarda.

– Dame ! fit-il, il me semble qu’il y a cinquante manieres différentes de rendre un homme veuf. Si l’Indienne me donnait cent mille francs, a moi…

– Elle m’a promis cinq millions, dit froidement le baronet.

Rocambole jeta un cri de stupéfaction.

– Et la marquise vit encore ? dit-il.

– Oui, fit le baronet d’un signe de tete.

– Mais alors elle vous les a promis… il y a… une heure.

– Non, il y a un an.

– Et vous avez… attendu ?

– Mon fils, dit le baronet, la petite conversation que nous avons ensemble me confirme dans une opinion que j’avais déja sur toi…

– Laquelle, mon oncle ?

– C’est que tu manques de pénétration. Tu as de bonnes dispositions, tu exécutes assez bien un plan, mais…

– Mais ? interrogea Rocambole, qui se mordit les levres.

– Tu ne sais pas le concevoir. Au surplus, tu es jeune, cela viendra.

Et le baronet ajouta d’un ton plus doux :

– Comment, étourdi, tu t’imagines que lorsqu’une femme aime éperdument un homme, lequel ne l’aime pas et aime, au contraire, une autre femme, il suffit de faire assassiner ou empoisonner cette derniere pour arriver jusqu’a lui ?…

– C’est juste, mon oncle.

– Mais comprends donc, jeune brute, que le marquis aime sa femme ; que si sa femme mourait, il serait capable de se tuer, ce qui fait que l’Indienne en serait pour ses frais…

– Je comprends cela, mon oncle.

– Par conséquent, mon cher niais, il faut que le jour ou la marquise mourra, son mari ait cessé de l’aimer… et cependant il ne faut pas qu’il en aime une autre que l’Indienne.

– Diable ! voila qui se complique étrangement, il me semble.

– Alors l’Indienne, qui a parfaitement saisi la justesse de ce raisonnement, et qui, cependant, ne veut pas renoncer a son amour, n’a eu d’autre ressource que de se jeter dans mes bras et de m’offrir cinq millions.

– Ou l’avez-vous rencontrée ? demanda Rocambole, intrigué.

– A New York, l’année derniere. Oh ! c’est toute une histoire, et je veux bien te la dire.

– Voyons ! interrogea Rocambole.


Chapitre 5

 

Le baronet alluma un second cigare et reprit :

– C’était quelques jours avant notre départ de New York. Notre voyage n’avait pas manqué de péripéties et d’aventures : nous avions eu des hauts et des bas. La police américaine est bonne fille, mais je ne connais pas de plus mauvais pays que les États-Unis pour y vivre honnetement. On n’y peut traiter en grand aucune affaire. Bref, je n’emportais guere en Europe qu’une centaine de mille francs, une misere, quand on songe que nous étions depuis trois ans en Amérique.

« Un soir, comme je rentrais a notre hôtel, je vis passer une voiture attelée de quatre chevaux et conduite a la daumont.

« Au fond de cette voiture, j’aperçus une femme de vingt-cinq a trente ans.

« Elle avait une figure étrange et de celles qu’on n’oublie jamais.

« Pour un Européen, c’est-a-dire un homme qui n’est point initié a tous les mysteres des croisements de race, cette femme était blanche ; on aurait pu, a son costume, la prendre pour une Parisienne brune. Pour moi, c’était une femme de couleur ; non pas la femme qui a du sang noir dans les veines, mais du sang indien, du sang de la race jaune, qui adore le dieu Siva, et croit au paradis de Vichnou.

« Tous les appétits sauvages, toutes les passions volcaniques de cette race éclose aux feux d’un ciel torride se peignaient sur le visage de cette créature, vetue a l’européenne comme pour aller a Longchamps, et qu’emportait un landau, produit élégant de l’industrie parisienne.

– Mon oncle, interrompit Rocambole, en prenant a son tour un trabucos sur l’assiette de vieux saxe posée sur la table et l’allumant a la bougie, ce n’est pas que je tienne a vous faire un compliment, mais vous contez a ravir. Je crois lire un feuilleton en vous écoutant.

Le baronet sourit et continua :

– Cette femme et moi nous échangeâmes un regard. Puisque tu fais des comparaisons littéraires, je continuerai ta métaphore, et te dirai qu’il y a souvent tout un poeme dans un simple regard échangé. J’eus a peine envisagé l’Indienne que je devinai qu’il y avait tout un drame dans cette existence menée a la daumont ; et, de son côté, elle pressentit, au regard ardent que j’attachai sur elle, que j’étais peut-etre l’homme qu’elle cherchait. Elle donna un ordre, obéissant a une sorte d’inspiration soudaine, et la voiture s’arreta.

« De mon côté, je fus attiré par une sorte de bizarre fascination vers cette voiture, et je la regardai, attachant sur elle cet oil froid, investigateur, que tu me connais et qui pénetre jusqu’au fond de l’âme.

« – Que cherchez-vous ? lui dis-je.

« – Un homme fort, me répondit-elle avec un accent ou couvaient des tempetes de courroux longtemps concentré.

« – Vous etes une folle d’amour, lui dis-je, et vous avez dans l’âme les brulantes coleres d’une tigresse a qui l’on a enlevé son tigre.

« – Oui, me répondit-elle, je hais a mort.

« – La vengeance coute cher.

« – J’ai vingt millions, dit-elle froidement.

« Je n’en écoutai pas davantage et je m’élançai a côté d’elle.

« Elle fit un signe. L’équipage repartit au grand trot, et ne s’arreta qu’a la grille d’une petite villa entourée d’arbres et située hors de la ville.

« Je descendis le premier et lui offris la main. Elle me conduisit dans la piece la plus reculée de la villa, s’y enferma avec moi, me fit asseoir aupres d’elle sur un lit de repos, et me raconta l’histoire que tu sais.

« – Je ne vous ai jamais vu, me dit-elle, je ne sais ni qui vous etes, ni de quel pays vous venez ; mais j’ai lu dans vos yeux que vous étiez celui que j’attendais pour me venger.

« – Vous avez raison, répondis-je, je suis le vengeur par excellence. Que voulez-vous faire ?

« – J’aime mon cousin, je veux l’épouser.

« – Pour cela, dis-je, il faut que la marquise meure.

« – Je le sais, et rien ne serait plus facile. J’ai des esclaves qui, sur un mot de moi, iraient poignarder ma rivale. Morte, il l’aimera encore, et je ne veux plus qu’il l’aime.

« – Que donneriez-vous, lui dis-je, a celui qui aplanirait tous ces obstacles, qui supprimerait la marquise et vous ferait aimer de votre cousin ?

« – Tout ce qu’il voudrait !

« – Eh bien, lui dis-je, le jour ou vous serez marquise Van-Hop et femme aimée, vous me donnerez cinq millions !

« – Et elle sera morte ?

« – De mort violente.

« – Morte et oubliée ?

« – Morte et exécrée par celui qui l’aura adorée.

« Elle attacha sur moi son brulant regard qui semblait vouloir lire au fond de ma pensée.

« – Vous dites, fit-elle lentement, qu’elle mourra de mort violente ?

« – Oui.

« – De quelle main ?

« – De la main de son propre époux…

« L’Indienne jeta un cri de joie.

« – Oh ! dit-elle, est-ce possible ?

« – Tout est possible a Paris, quand j’y suis, madame.

« – Mais enfin…

« – Ah ! dis-je, vous voulez savoir ? C’est inutile. Qu’il vous suffise d’apprendre que, dans un an, la marquise sera morte assassinée et maudite par son mari, et que, deux mois apres, vous épouserez votre cousin, qui passera le reste de sa vie a vos genoux.

« Elle se leva, alla vers un petit meuble placé dans le fond de la piece, et l’ouvrit.

« C’était une sorte de secrétaire dans lequel elle prit une plume et du papier, et elle écrivit rapidement.

« – Voici, me dit-elle en me tendant deux lignes, de l’argent pour entrer en campagne.

« Je jetai les yeux sur le papier que je venais de saisir, et je lus :

“Bon pour la somme de cinq cent mille livres de France, payable chez M. Morton, mon banquier a Londres.

“Dai-Natha Van-Hop”

« L’Indienne faisait bien les choses, on pouvait sans crainte se mettre a son service. Puis elle traça un nouveau bon. Celui-la était conçu comme une lettre de change :

“A présentation, je payerai au porteur la somme de cinq millions.

“Dai-Natha, marquise Van-Hop.”

« – Vous mettrez la date, me dit-elle, le jour de mon mariage, car cette piece n’aura de valeur qu’alors.

« – Madame, lui dis-je, je pars pour Paris, ou le marquis Van-Hop passe ses hivers. Ne vous occupez pas de moi, soyez patiente et ayez foi dans mes promesses. Si un jour vous recevez une lettre sans signature, timbrée de Bougival, pres de Paris, et dans laquelle on vous dira de venir, accourez… Je laissai l’Indienne, et deux jours apres nous étions en pleine mer. »

– Et… demanda Rocambole, avez-vous revu Dai-Natha, mon oncle ?

– Hier, répondit le baronet.

– Elle est a Paris ?

– Depuis deux jours. Elle attend…

Un sourire glissa sur les levres de sir Williams, et Rocambole comprit que la marquise Van-Hop était condamnée a mort, au prix de cinq millions cinq cent mille francs. Le baronet buvait du café a petites gorgées et allumait un troisieme cigare.

– Mon oncle, interrogea Rocambole, un mot encore s’il vous plaît ?

– Je t’ai dit tout ce que je pouvais te dire pour le moment.

– Soit pour la marquise, car je comprends vaguement le drame terrible que vous préparez en vous mettant a la place du hasard… Mais cette madame Malassis ?

– Ceci, dit le baronet, est un épisode de notre action, de ce drame terrible, comme on dit. En apparence, madame Malassis n’a rien de commun avec la marquise Van Hop ; mais, en réalité, ces deux femmes se tiennent par la main.

– Comment ? fit Rocambole.

– Le marquis Van-Hop est lié avec le duc de Château-Mailly.

– Il est son banquier, n’est ce pas ?

– D’abord. Ensuite, il se trouve flatté, en sa qualité d’étranger, d’avoir pu produire sa femme dans le faubourg Saint-Germain, dont le duc est une des clefs de voute.

– Mais madame Malassis ?

– Madame Malassis est la maîtresse du duc.

– Je le sais.

– Le duc l’épousera… si on le laisse faire, et il déshéritera ainsi son neveu.

– Le neveu vous intéresse, peut-etre ?

– Non, mais il abandonnera cinq cent mille francs sur la succession de son oncle, si son oncle meurt d’apoplexie foudroyante.

– Cinq cent mille francs ne sont pas cinq millions. L’Indienne est plus généreuse.

– C’est incontestable ; mais il y a encore plusieurs raisons pour mener de front ces deux affaires.

– Ah ! fit Rocambole intrigué.

– D’abord, reprit le baronet, le marquis Van-Hop et sa femme ignorent completement de quelle nature sont les relations de madame Malassis et du vieux duc ; mais ils savent que le duc en est amoureux, et qu’il a l’intention de l’épouser. La marquise aime madame Malassis comme sa sour, et la croyant la plus honnete des femmes, elle souhaite de tout son cour voir la veuve épousée par le duc.

« Mais le marquis a une raison de plus, une raison de haine jalouse.

« Le marquis aime sa femme et il est jaloux de son ombre. Le neveu, l’héritier présomptif de M. de Château-Mailly, présenté chez lui, il y a deux ans, a fait la cour a la marquise, et, bien qu’il ait échoué, il s’est fait du mari un ennemi mortel. Le marquis Van-Hop est l’ami du vieux duc le plus acharné a lui conseiller d’épouser madame Malassis.

– Est-ce tout ? demanda froidement Rocambole, car enfin, jusqu’a présent, je ne vois aucune raison capitale, aucun motif sérieux de réunir les deux affaires.

– C’est vrai, a tout prendre. Eh bien ! la véritable cause de mes projets est une raison spécieuse en apparence. Elle se résume en deux mots : deux femmes tombent plus aisément qu’une seule.

« Le jour ou madame Malassis aura un amour au cour, et elle est dans l’âge ou les femmes en ont de terribles, elle se laissera aller a une confidence ; le jour ou elle aura reçu cette confidence, la marquise se sentira toute troublée, si déja Chérubin papillonne autour d’elle, et se confiera a son tour a madame Malassis.

– Tout ceci est fort juste, mon oncle ; mais…

– Mais ? fit le baronet en fronçant le sourcil.

– Il y a encore autre chose…

– C’est possible ; seulement c’est le dernier mot de l’affaire, et tu ne le sauras pas…

Et sir Williams se leva avec ce calme glacé de l’homme déterminé a garder son secret.

– Apres tout, mon oncle, dit Rocambole résigné a n’en pas apprendre davantage, comme vous etes la sagesse personnifiée, je vous demande pardon d’avoir été indiscret.

– Je te pardonne, mon fils.

– Et je me bornerai a une derniere question… Oh ! une misere… une question de chiffre ?

– Ah ! ah ! s’agirait-il de la question d’argent ?

– Juste, mon oncle.

– Que veux-tu savoir ?

– Voyons, continua le vaurien, vous m’avez fait votre lieutenant, et je dirige, d’apres vos mystérieux conseils, tous les Valets-de-Cour.

« Eh bien, il a été convenu que dans chaque opération, il y a trois parts : la moitié pour vous, le quart pour moi, l’autre quart pour les Valets.

– Ce qui est dit est dit, mon fils.

– Sera-ce de meme dans l’affaire Van-Hop-Malassis ?

– A peu de chose pres, c’est-a-dire qu’il y a un million pour toi, un million pour les bonshommes… Tiens ! s’interrompit sir Williams, ma parole d’honneur ! voila un mot qui est bien trouvé. Si tu veux, nous nous en servirons pour désigner les Valets-de-Cour.

– Soit. Mais cela ne fait que deux millions, mon oncle.

– C’est que j’en garde trois pour moi.

Et le baronet accentua ces mots avec une intonation nette et précise qui n’admettait pas la réplique.

Aussi Rocambole, dompté, courba-t-il le front sans mot dire.

– Mon bel ami, acheva le baronet, je compte épouser la veuve du comte Armand de Kergaz d’ici a un an ou deux, et je désire lui offrir une corbeille de noce convenable.

En parlant ainsi, le baronet boutonna sa redingote jusqu’au menton.

– Sonne, dit-il, tu vas me faire reconduire.

Il alla a une croisée, l’ouvrit, et plongea son regard dans la nuit.

– Le brouillard est dissipé, dit-il, les voitures roulent : fais atteler ton coupé. Ton cocher me laissera au Palais-Royal.

– Ou et quand vous verrai-je ? demanda le président des Valets-de-Cour.

– Dans trois jours…

Rocambole s’inclina, puis il sonna son groom. – Un groom microscopique, qui dormait sur une banquette de l’antichambre, parut.

– Attelle Leona au coupé, dit-il.

Le groom s’esquiva pour obéir.

Sir Williams s’enveloppa dans son manteau, cacha soigneusement son visage, et tendit la main a son lieutenant.

– Adieu, canaille ! dit-il en souriant.

– Au revoir, mon oncle !

– Tu te brouilleras avec Titine, n’est-ce pas ?

– Des demain… Mais l’autre ?

– Qui, l’autre ?

– Celle que… enfin… vous savez ?

– Patience ! drôle… Tout vient a point a qui sait attendre.

Et le baronet quitta la chambre a coucher, traversa le salon et gagna l’antichambre, éclairé par Rocambole qui portait un petit candélabre a deux branches.

Il ouvrit lui-meme la porte a son chef et le conduisit jusqu’au bas de l’escalier, ou le coupé attendait.

On le voit, sir Williams s’en allait par une autre issue que celle qu’il avait prise pour entrer chez son lieutenant.

Rocambole habitait depuis trois mois cet entresol, ou l’on arrivait par la porte cochere et le grand escalier d’un vaste hôtel converti en maison a locataires, et dont l’entrée et la façade principale donnaient sur le faubourg.

Les derrieres touchaient ainsi a la petite maison borgne de la rue de Berri, et la communication secrete qui reliait l’entresol de l’hôtel et l’escalier en coquille de cette derniere construction était l’ouvre mystérieuse de Rocambole.

Le vaurien ouvrit lui-meme la portiere, abaissa le marchepied, offrit respectueusement la main au baronet pour l’aider a monter, et celui-ci cria au groom converti en cocher :

– Touche au Palais-Royal !

Des hauteurs du faubourg Saint-Honoré a la place du Palais-Royal, le coupé s’élança avec la rapidité d’une fleche, et déposa, en dix minutes, le baronet devant le Château-d’Eau.

Sir Williams donna dix francs au groom et le renvoya, puis il s’achemina a pied vers la rue de Valois et y entra d’un pas rapide.

– Ah ! ah ! se disait-il, tout en cheminant bien enveloppé dans son manteau, mon Rocambole a d’assez belles dispositions, et je crois que j’en ferai quelque chose ; mais il est curieux, le drôle… Ah ! il voulait savoir le dernier mot de l’énigme. Mais ce dernier mot, c’est ma vengeance car je sais seul les ramifications qui unissent ceux que je hais avec ceux que j’ai intéret a frapper. Tous ces gens-la m’appartiennent par avance, et je les tiens déja dans l’immense réseau que j’ourdis jour par jour et heure par heure depuis cinq ans…

Et sir Williams, s’arretant tout a coup, sembla preter l’oreille, a ces bruits confus, a ces rumeurs indécises, a ces murmures inachevés qui s’élevent, la nuit, de la ville gigantesque, et montant vers le ciel comme l’hymne incohérent, la chanson impie de la Babel moderne, et il se dit :

– Ô Paris ! Paris ! tu es la vraie Babylone, le vrai champ de bataille des intelligences, le vrai temple ou le mal a son culte et ses pontifes, et je crois que le souffle de l’archange des ténebres passe éternellement sur toi comme les brises sur l’infini des mers. Ô tempete immobile, océan de pierre, je veux etre, au milieu de tes flots en courroux, cet aigle noir qui insulte a la foudre et dort souriant sur l’orage, sa grande aile étendue ; je veux etre le génie du mal, le vautour des mers, de cette mer la plus perfide, et la plus tempétueuse, de celle ou s’agitent et déferlent les passions humaines… Ô Armand de Kergaz ! toi que je hais comme les ténebres execrent la lumiere, tu as été fou le jour ou tu m’as défié…

Et le baronet continua sa marche, tourna le Palais-Royal, prit la rue Vivienne, et la descendit jusqu’au boulevard, qu’il traversa a la hauteur du faubourg Montmartre ; puis, suivant cette derniere voie, il gagna les hauteurs du quartier Bréda et s’arreta a l’entrée de la cité des Martyrs.

La, avant de sonner a la grille, il regarda attentivement les derniers étages d’une maison située sur la gauche de la Cité, et qui, aujourd’hui, porte le numéro 7. Au cinquieme, il aperçut une fenetre aux vitres de laquelle brillait une faible clarté.

– Bon ! dit-il, la chatte m’attend.

Et il sonna pour éveiller le concierge de la cité, lequel tira le cordon du fond de sa niche, et se contenta de demander le numéro de la maison ou allait celui qui rentrait aussi tard, car deux heures du matin sonnaient en ce moment a Notre-Dame-de-Lorette.

Sir Williams souleva le marteau du numéro 7. La porte s’ouvrit, le baronet entra, et comme on ne lui demandait rien, il monta l’escalier de cinq étages, en dépit de l’obscurité. Il frappa a la porte qu’il trouva en face de lui.

– Qui est la ? fit une voix de femme a l’intérieur.

– Celui que vous attendez, répondit sir Williams.

Et le baronet ajouta mentalement :

– Décidément, la future rivale de Baccarat perche un peu haut. Mais elle est a la veille de se laisser choir de son paradis mansardé sur les coussins d’une caleche… Ainsi va le monde !

La porte s’ouvrit, et sir Williams se trouva face a face avec la plus merveilleuse créature qu’un peintre amant de l’idéal ait revée jamais pour en faire une Madeleine avant son repentir.


Chapitre 6

 

La piece dans laquelle pénétrait le baronet était d’une petitesse exiguë et d’un ameublement douteux.

C’était, dans toute l’acception du terme, le salon de la pécheresse a ses débuts, c’est-a-dire un luxe misérable de meubles achetés piece a piece, de rideaux fanés et venus du Temple, d’étageres, de niaiseries prétentieuses, telles que de faux saxes et des verres de Boheme du prix de vingt-neuf sous.

Un tapis usé couvrait le sol carrelé, une pendule brunie au feu étalait sous globe un sujet mythologique en composition, entre deux candélabres de meme métal ; c’était l’opulence de la misere dans toute sa naive crudité, dans son effronterie la plus complete.

Mais l’impression désagréable qu’on ressentait en entrant dans ce réduit disparaissait tout a coup en présence de la divinité qui occupait cet Olympe de cent sous.

C’était une fille de dix-neuf a vingt ans, petite, frele, délicate, aux cheveux blonds, aux grands yeux d’un bleu sombre, qui semblaient réfléchir l’azur d’un ciel d’Orient, aux joues creusées d’une charmante fossette, a la taille svelte, souple, onduleuse comme une couleuvre.

Elle avait des pieds et des mains d’enfant, un sourire d’ange, qui tout a coup devenait un sourire de démon, un front large, blanc, légerement bombé et qui décelait une haute intelligence. Jenny, c’était son nom, était encore ce papillon, larve hier, et qui essaye ses ailes novices ; mais déja dans son regard, dans son attitude enchanteresse et pleine d’infernales séductions, on devinait quelle envergure avaient les siennes et quel vol puissant elles mesureraient un jour.

A vingt ans, Jenny savait déja tout ce que doit savoir la femme qui entre dans cette arene meurtriere ou l’homme devient l’ennemi ; la ville assiégée, la victime vouée aux dieux infernaux, le Prométhée dont le cour sera confié a ces vautours aux serres roses, aux levres de carmin, aux dents éblouissantes de blancheur, entre lesquelles glisse éternellement le rire impie du scepticisme et de l’insensibilité.

Elle n’avait pas eu le temps d’apprendre, mais elle avait tout deviné, procédant ainsi de l’inconnu au connu.

A seize ans, Jenny était sortie d’une maison d’éducation et s’était trouvée orpheline, en présence d’un vieux tuteur infidele et dépravé, qui lui avait volé sa fortune et lui offrait sa main et des rhumatismes en échange.

Jenny était sans pain, elle ignorait la vie : elle accepta. A dix-sept ans, Jenny s’aperçut que son mari était aux trois quarts ruiné par de fausses spéculations, et comme dans son pensionnat on lui avait appris le piano avant son catéchisme, qu’on lui avait donné le gout du luxe avant de lui inculquer de sérieux principes, comme enfin il est de certaines natures qui ont les instincts du mal en naissant, et que l’éducation ne saurait corriger, la jeune femme était une de ces natures : elle aimait le mal pour le mal, avec amour, avec art.

Elle haissait son mari, et comme ce dernier lui avait volé sa fortune, comme il la condamnait a passer sa jeunesse aupres de sa vieillesse maussade et grondeuse, elle médita longtemps, longuement, avec tout le génie d’un forçat qui reve une évasion, la rupture de son ban conjugal.

Un soir, la jeune femme s’endormit côte a côte de son mari goutteux, tout en revant de cette vie dorée, de ce tourbillon de fetes et de plaisirs ou il est facile a une femme jeune, intelligente et belle de se laisser tomber des sommets ardus, des hauteurs escarpées de la vertu.

Le matin, quand le mari s’éveilla, il était seul…

L’oiseau s’était déniché…

A partir de ce moment, Jenny devint franchement pécheresse… Elle n’avait pas de cour, elle ne ressentait ni remords ni scrupules ; elle avait, en fuyant le toit conjugal, déclaré la guerre a l’ordre social, et elle était partie armée de sa beauté, de son sourire de démon, de sa luxuriante jeunesse et de ses instincts spirituellement pervers.

Elle aurait du trouver un équipage sur le seuil meme de la maison qu’elle abandonnait, un hôtel et des laquais pour la recevoir.

Mais si l’esprit est a la femme, a coup sur, comme l’a dit le grand poete, la betise est a l’homme ; et tant que durera le monde, on verra ces hommes qui se qualifient de viveurs et qui tirent vanité de pouvoir laisser couler des flots d’or aux pieds de femmes perdues, on verra, dis-je, ces hommes passer, le sourire de l’indifférence aux levres, aupres de ce qui est réellement jeune et beau, pour aller s’agenouiller devant quelques chiffons, quelques dentelles et un pot de fard, le tout recouvrant une beauté surannée qui cherche les demi-jours.

Jenny était belle, elle avait dix-huit ans alors ; elle ne trouva point d’équipage, elle ne trouva pas d’hôtel ; mais elle alla a pied s’installer dans un petit entresol de la rue Fléchier.

Elle commença par aiguiser ses griffes roses et affiler son sourire sur des employés a mille écus. Au bout d’un an, elle eut jeté le harpon sur un douzieme d’agent de change, un fort joli jeune homme, qui la déménagea et lui meubla un appartement de deux mille cinq cents francs de loyer, rue Laffitte, lui donna un coupé bas et un groom.

Malheureusement, Jenny n’eut pas le temps de se lancer. A peine gouta-t-elle quelques heures de la vie élégante ; trois jours apres sa morganatique union avec elle, le joli jeune homme eut une querelle, se battit au pistolet, et reçut une balle dans le front qui le tua raide.

Rien n’était payé encore du mobilier, de la voiture et de l’appartement. Le défunt avait un frere, un homme positif et peu galant, qui, en sa qualité d’héritier, mit la jeune femme a la porte.

A partir de ce moment jusqu’au jour ou elle rencontra sir Williams, Jenny eut une existence livrée a mille vicissitudes…

Elle fut une de ces femmes dont on dit parfois : « Elle a tout ce qu’il lui faut pour réussir ; mais… elle n’a pas de chance ! »

Côtoyant sans cesse la misere, elle était la proie de ce démon hideux engendré par la galanterie moderne aux abois, qu’on nomme la marchande a la toilette ; perchée a un sixieme étage, elle parvenait a redescendre a l’entresol, d’ou elle était bientôt expulsée par un propriétaire exigeant.

– Et dire, murmurait-elle souvent en maudissant son mauvais guignon, qu’un jour viendra ou j’aurai équipage…

Elle rencontra sir Williams.

Le baronet, nouveau Diogene, cherchait une femme, une femme dont il avait besoin pour l’exécution de ses plans ténébreux. Une heure de conversation, un rapide examen, suffirent a celui-ci pour constater ce qu’on pouvait attendre d’elle.

Le matin du jour ou les Valets-de-Cour s’étaient réunis sous la présidence de Rocambole, Jenny avait reçu le billet suivant :

« Attendez cette nuit, entre une heure et trois heures du matin ; la fortune vous arrivera peut-etre sous la forme d’un homme que vous avez rencontré hier.

« Le baronet. »

Et, en effet, le baronet avait été exact au rendez-vous.

– Ma petite, dit-il en s’asseyant aupres du feu ou flambaient deux maigres tisons, je te demande pardon de t’avoir fait attendre ainsi.

Jenny le regarda fixement :

– Il y a si longtemps que j’attends quelqu’un ou quelque chose, que… j’ai appris a etre patiente.

Le baronet parut enchanté de cette réponse.

– Tu as raison, ma petite, dit-il, qui sait attendre est toujours fort.

Un éclair illumina l’azur des yeux de la jeune femme.

– Ah ! dit-elle, si mon heure vient…

– Elle viendra, sois-en sure.

Elle plissa ses levres et mit a nu ses dents d’une éblouissante blancheur.

– Tenez, fit-elle, vous pouvez me donner des lingots a croquer, elles ne casseront pas.

Sir Williams lorgnait, en véritable connaisseur, ces épaules d’un galbe parfait, cette taille mince, frele et d’une souplesse merveilleuse, ces pieds d’enfant qu’elle tenait, a moitié accroupie sur un coussin placé devant le feu, dans ses mains mignonnes, garnies de beaux ongles.

Il admirait surtout ce front intelligent et pensif, ce regard profond ou se décelait une volonté despotique.

– Ma fille, lui dit-il apres un silence, si tu le veux, nous allons causer.

– Soit, je vous écoute.

– Je ne te connaissais pas, il y a huit jours. Je t’ai vue une fois, et cela m’a suffi pour te juger. Tu es une femme tres forte.

– Peut-etre, fit modestement Jenny.

– Je n’ai pas l’habitude de faire des compliments, continua le baronet, et si je te dis ma façon de penser, c’est que je veux faire avec toi des affaires.

Et sir Williams appuya sur ce mot.

– Je suis prete a tout.

– Aimerais-tu un petit hôtel, rue Moncey ?

– Un hôtel ! fit Jenny éblouie.

– Entre cour et jardin, rue Moncey. C’est feu le baron d’O… qui l’a fait construire, il y a six ou sept ans, pour sa maîtresse, une belle fille, ma foi ! et qu’on appelait la Baccarat…

– J’en ai entendu parler, murmura Jenny avec une secrete admiration. Elle est donc tombée dans la deche !

– Non, mais dans la vertu, ce qui revient au meme, répondit le baronet.

Jenny leva les yeux au ciel d’une façon tragi-comique et s’écria :

– Encore une femme a la mer !

– Donc, reprit le baronet, on pourrait t’avoir le petit hôtel de la rue Moncey.

– Il est a vendre ?

– Non, il est a moi.

– A vous, grand Dieu !

Et Jenny salua ce monsieur a vetements semi-ecclésiastiques, a large chapeau de quaker, auquel on aurait fait, sur sa mine, l’aumône d’un dîner.

– Je l’ai fait acheter, il y a trois mois, continua le baronet, par mon homme d’affaires, et je ne l’ai pas payé trop cher : cent soixante mille francs tout meublé ; c’est pour rien.

– Et… vous… me… le donneriez ? demanda Jenny, dont la voix tremblait d’émotion.

– Je n’ai pas dit cela précisément… je te le répete, ma petite, je fais des affaires.

Elle frappa du pied avec impatience.

– Voyons, dit-elle, expliquez-vous : qu’attendez-vous de moi ? seriez-vous amoureux ?…

Elle prononça ces derniers mots avec ironie.

Sir Williams répondit par un sourire ; ce sourire illumina si bien son visage, que sa beauté satanique reparut tout entiere.

– Eh ! eh ! dit-il, tu ne m’as pas bien regardé : mon cher amour, car, sans cela, tu aurais pu voir qu’on pourrait plus mal tomber…

– Pardon, dit Jenny, mais vous etes si mal accoutré, qu’on vous donne cinquante ans, et peut-etre en avez-vous trente.

– Vingt-neuf, dit le baronet avec calme. Mais il ne s’agit point de moi, petite, et, si je le voulais, tu m’aimerais pour moi-meme…

– Sans votre hôtel ?

– Sans mon hôtel.

L’accent de sir Williams était si convaincu et si moqueur a la fois, que Jenny en tressaillit.

– Apres cela, dit-elle, vous etes peut-etre un homme hors ligne… Qui sait ?

– Je te parlais donc, reprit le baronet, d’un petit hôtel rue Moncey. Tu pourrais y etre installée des demain ; on te donnerait un coupé bas et trois chevaux.

L’oil de Jenny étincela comme celui d’une bete fauve a qui on promet une proie.

– Ton domestique se composerait d’une femme de chambre, d’un cocher, d’une cuisiniere et d’un groom… Si tu es sage, on t’aura un coupon de loge aux Italiens.

Jenny écoutait haletante.

– Ah ! j’oubliais, dit le baronet. On te servira, tous tes frais couverts, mille écus par mois pour ta poche.

– Ah ! ça, mais, s’écria Jenny, vous voulez donc que je devienne folle ?

– Ma petite, répondit gravement sir Williams, il est probable que je compte beaucoup sur toi, puisque je te fais de semblables avances.

– Des avances ! vous spéculez donc ?

– Je joue sur un assez beau capital, ma fille.

– Qu’est-il ?

– C’est un homme qui possede douze millions.

– Douze millions, juste ciel ! murmura Jenny suffoquée. Ah ! si un pareil homme me tombait sous la main…

– Je compte te le donner.

La courtisane eut le vertige.

– Cet homme, poursuivit sir Williams, est marié. Il a une femme qu’il aime passionnément.

– On le détachera de cette affection, dit froidement Jenny.

– Je te le confierai, continua le baronet, qui donna a ce dernier mot si simple une terrible signification.

– Bon ! on vous le rendra comme vous l’aurez désiré.

– Je te donne trois mois, ma petite ; tâche de le ruiner et de le rendre idiot, je ne veux pas autre chose…

– Et les douze millions ?

– Ah ! ceci, c’est une autre affaire ; mais, plus tard nous en causerons… je suis désintéressé, pour le moment.

– Ou me présenterez-vous le pigeon ?

– Je ne sais pas encore… nous verrons.

– Peut-on savoir son nom ?

– Mon Dieu, oui ; il se nomme Fernand Rocher, dit le baronet, qui se leva sur ces mots. Adieu… a demain !

– Bonsoir, papa, dit Jenny, toute frémissante, qui prit un flambeau pour l’éclairer.

Sir Williams fit un pas et revint vers elle :

– A propos, dit-il, tu n’a pas d’autre nom que celui de Jenny ? C’est vulgaire, cela ne dit rien.

– Cherchez m’en un autre.

– Il y a beaucoup de tes pareilles, ma fille, qui prennent des noms aristocratiques, c’est bete ! Madame Fontaine, qui se fait de Bellefontaine, n’en a pas moins été blanchisseuse, et madame de Saint-Alphonse, la petite Alphonsine. Personne ne croit a ces titres-la, qui, du reste, ne tirent pas l’oil. Ce qu’il faut, c’est un nom bizarre, original, quelque chose comme le topaze ou l’émeraude… Parbleu ! s’interrompit sir Williams, tu as les yeux d’un bleu sombre admirable, tu te nommeras la Turquoise.

– Joli ! s’écria Jenny.

– Adieu, Turquoise ! dit le baronet. A demain ton installation rue Moncey.

Et sir Williams quitta la rue Neuve-des-Martyrs et se dirigea vers l’hôtel de Kergaz, ou il arriva un peu avant le jour. Au moment ou il traversait la cour sur la pointe du pied, il vit briller une lumiere aux fenetres du second étage de l’hôtel.

– Tiens ! dit-il, ce pauvre Armand travaille. Ô la creme des philanthropes !

Alors, au lieu de monter furtivement a sa chambre, le baronet, reprenant cette attitude humble et timide qu’il avait toujours en présence de son frere, alla frapper a la porte du cabinet de travail de M. de Kergaz.

– Entrez ! dit Armand surpris.

Le comte avait passé la nuit au travail.

– Comment ! cher Andréa, dit-il en voyant apparaître son frere, vous n’etes point couché a cette heure ?

– Je rentre a l’instant, mon frere.

– Vous rentrez ?

– Oui, j’ai passé la nuit dans Paris. Ah ! fit-il en souriant, puisque vous m’avez fait le chef de votre police, mon cher frere, il faut bien que je fasse mon devoir.

– Déja ?

– Déja. Je suis sur une trace ; a moi les Valets-de-Cour !

– Comment ! dit M. de Kergaz, vous avez déja des indices ?

– Chut ! répondit Andréa, ils sont si faibles encore, que je ne veux rien vous dire. Bonsoir, mon frere !

Et il s’en alla comme il était venu, le front baissé, l’oil fixé vers la terre, comme marchent les grands coupables.

– Pauvre frere ! pensa M. de Kergaz, quel repentir !

Le baronet monta dans sa chambrette, située sous les toits, et s’y enferma ; puis il alla s’asseoir devant une table, en ouvrit le tiroir fermé a clef et en tira un volumineux cahier manuscrit qu’il étala devant lui.

Sur la premiere page du manuscrit, on lisait : Journal de ma seconde vie.

Andréa le repenti, Andréa le saint bardé d’un cilice, écrivait, jour par jour, quelques lignes sur ce registre.

– Voila pourtant, murmura-t-il avec son infernal sourire, un assez beau monument de patience… Trente lignes chaque jour, trente lignes pour exprimer mon repentir et l’amour secret qui me consume… Ma parole d’honneur ! s’interrompit-il, c’est une assez jolie invention. J’ai eu soin d’écrire en tete de la premiere page : « Ceci est le livre de ma vie, et personne ne le lira ; j’écris pour moi-meme… » Ce qui fait que, un jour, par mégarde, cette clef restera apres ce tiroir, ce tiroir entrouvert permettra de voir ce livre ; Armand le lira, et quand il verra une phrase comme celle-ci.

Le baronet ouvrit le cahier et lut :

« 3 Décembre.

« Ah ! que j’ai souffert ce soir !… Comme Jeanne était belle… Jeanne, celle que j’aime dans l’ombre comme l’oiseau de nuit ose humer la lumiere, le forçat la liberté. Mon Dieu ! ne me pardonnerez-vous pas un jour, et ne croyez-vous pas que leurs caresses, ces baisers d’époux qu’ils se donnent en ma présence… Ah ! Seigneur, je forgeais moi-meme l’instrument de mon supplice, le jour ou j’enlevai Jeanne pour me venger ; je l’ai aimée du jour ou mon infamie a eu creusé un abîme entre elle et moi… »

– Et catera ! murmura le baronet en riant de son rire de démon. Le jour ou Armand lira cela, il est capable de vouloir se tuer, par pur amour fraternel, afin de me laisser la touchante mission d’épouser sa veuve…

Et sir Williams tailla sa plume pour écrire ses trente lignes quotidiennes, tout en songeant a Fernand Rocher, qu’il allait frapper le premier.


Chapitre 7

 

Rue de Buci-Saint-Germain, presque a l’entrée de la rue de Seine, il existait, a l’époque de notre récit, une vieille maison d’apparence semi-seigneuriale, qui avait du appartenir, un siecle plus tôt, a quelque président a mortier ou a quelque riche procureur au Châtelet.

Ce n’était point une demeure de bourgeois, ce n’était pas un hôtel bâti par la noblesse ; c’était quelque chose d’intermédiaire qui révélait la magistrature, cette branche cadette de l’aristocratie française.

Une cour étroite, ouvrant sur la rue par une porte cochere, précédait le corps de logis, derriere lequel s’étendait un grand jardin mélancolique, dont les pelouses négligées, les arbres mal taillés, annonçaient l’incurie du propriétaire.

Cette maison, qui avait longtemps appartenu a une famille de province, laquelle dédaignait de la mettre en location, avait été vendue, il y avait environ six mois, a une jeune femme vetue de noir, laquelle avait payé son acquisition comptant et en avait pris possession le jour meme, accompagnée de deux domestiques.

Cette dame, qu’on aurait pu croire veuve, a ses habits de deuil et a la tristesse résignée répandue sur son visage, avait pris, dans la rue de Buci, le nom de madame Charmet.

Bien que, a Paris, on s’occupe généralement fort peu de chacun, l’arrivée de madame Charmet dans la rue de Buci y causa une certaine sensation, d’abord parce que, de mémoire de vieillard, la maison qu’elle achetait n’avait été vue habitée ; ensuite, a cause du cachet d’originalité qui semblait distinguer la nouvelle locataire.

Madame Charmet pouvait avoir vingt-six ans. Elle était merveilleusement belle encore, quoique un peu amaigrie, et en dépit de ses vetements d’une simplicité austere. Pendant les premiers jours qu’elle habita la rue de Buci, son existence parut mystérieuse.

Elle sortait tous les jours, a sept heures du matin, dans une voiture de place, et ne rentrait que vers deux heures. A ce moment-la, on voyait généralement arriver et se succéder chez elle, jusqu’a la nuit, plusieurs graves personnages, tels que des pretres et des dames âgées.

Un peu plus tard, on apprit que madame Charmet était dame de charité, dame patronnesse de plusieurs ouvres de bienfaisance, et qu’elle était chargée de distribuer aux pauvres les revenus d’une grande fortune.

Puis on sut encore, mais d’une maniere fort vague, que cette jeune femme expiait de grandes fautes par une vie ascétique, et qu’elle s’était réfugiée dans les bras de Dieu apres avoir souffert de ce terrible mal qu’on nomme l’amour mondain.

Or, cette femme n’était autre que l’héroine du premier épisode de cette histoire, cette Madeleine qui s’était nommée Baccarat. On s’en souvient, le jour meme ou Fernand Rocher, cet homme qu’elle avait tant aimé, avait épousé mademoiselle de Beaupréau, Baccarat avait pris l’humble habit des sours de charité novices, et elle avait prononcé ces voux temporaires dont on peut toujours se faire relever.

Pourtant, lorsqu’elle était entrée en religion, sour Louise avait la conviction qu’elle mourrait sous l’habit monastique.

Elle avait abandonné son petit hôtel de la rue Moncey, envoyé au baron d’O…, son ami, l’acte de propriété de cet hôtel, y joignant les titres de rente, les bijoux de prix et tout ce qu’elle tenait de lui. En vain, le baron, qui l’aimait éperdument, avait-il essayé de la faire renoncer a cette résolution ; il était meme allé jusqu’a lui offrir de l’épouser, et de lui donner ainsi les moyens de vivre en honnete femme ; elle s’était montrée inflexible. Force avait donc été a M. d’O… de se résigner a perdre sa maîtresse, et a la voir, elle la lionne fringante de la veille, sous l’humble habit des Sours-Grises.

Baccarat était demeurée environ dix-huit mois au couvent, et elle était sur le point de prononcer des voux plus solennels, lorsqu’un événement imprévu vint l’arreter.

Un matin, elle reçut un mot ainsi conçu :

« Je me suis battu ce matin au bois de Meudon ; j’ai reçu une balle en pleine poitrine, et le docteur A…, que vous connaissez, affirme que j’ai tout au plus quelques heures a vivre. Ne viendrez-vous pas me serrer une derniere fois la main ? »

Cette lettre était du baron d’O…

Baccarat courut rue Neuve-des-Mathurins. Elle trouva le baron mourant, mais jouissant de la plénitude de son esprit.

– Mon enfant, dit-il a Baccarat qui s’agenouillait en pleurant au chevet de cet homme qui l’avait aimée et perdue, permets-moi de réparer mes torts envers toi et de te demander pardon… Tu étais une fille honnete et pure ; mon amour t’avait conduite au vice, mon amour te permettra de réparer mes fautes et de faire un peu de bien.

Alors, le moribond prit sous son chevet un pli cacheté et le tendit a la jeune femme :

– Voila, dit-il, mon testament. Je suis le dernier de ma race ; je n’ai que des parents éloignés qui ne portent pas mon nom et sont plus riches que moi : je te laisse toute ma fortune pour que tu en fasses un levier utile au bien, pour que tu en distribues le revenu aux pauvres.

Et le baron appuya ses levres sur les belles mains de Baccarat, et mourut.

La pécheresse repentie ne pouvait refuser une semblable fortune, destinée a faire du bien, et sour Louise comprit qu’elle seule pourrait l’administrer convenablement.

Alors, touchée par la grâce, elle se souvint de sa premiere existence, de cette vie dorée qui dissimule tant de miseres ; elle se prit a songer a ces pauvres vierges folles parmi lesquelles elle avait vécu, victimes d’abord, bourreaux ensuite, créatures primitivement honnetes que la paresse et le vertige du luxe vont chercher au fond de leur atelier, sous le chaume, dans les conditions les plus humbles, et dont la vie est des lors condamnée a des vicissitudes sans nombre, a des alternatives d’opulence et de gene, de joies et de douleurs.

Et celle qui s’était nommée Baccarat comprit qu’elle seule peut-etre saurait porter des consolations dans ce monde des pécheresses, et en arracher quelques-unes, les plus jeunes, les moins endurcies, ou celles que l’amour vrai aurait touchées de ses chastes ailes, a ce tourbillon de vie ou toutes finissent par disparaître et s’engloutir. Sour Louise quitta son couvent et devint madame Charmet.

Ce fut a partir de ce moment qu’elle vint habiter la rue de Buci et s’installer dans cette froide et sévere maison ou nous allons pénétrer.

La, tout rappelait les siecles écoulés ; rien ne faisait songer au présent.

Quand on avait traversé la cour, on entrait dans un vestibule un peu sombre, dallé en marbre gris et noir.

Du vestibule on passait dans un vaste salon a boiseries, meublé a la mode de l’Empire, orné de tentures d’un vert foncé, et dont l’aspect triste et froid glaçait le cour.

A côté de ce salon était une petite piece dont madame Charmet avait fait son cabinet de travail, son oratoire, la piece enfin ou elle écrivait sa volumineuse correspondance.

Pour qui avait vu le coquet et voluptueux boudoir de la Baccarat, cette piece donnait la mesure du repentir de la pécheresse.

On eut dit l’austere cellule d’une nonne, tant c’était nu, froid, triste au regard.

Aucun tableau ne se voyait aux murs ; les sieges étaient en jonc canné, la cheminée sans feu ; et, cependant, on était alors au cour de l’hiver.

Quand une visite arrivait a madame Charmet, elle passait au salon, ou il y avait du feu ; quand elle était seule, elle ne bougeait pas du cabinet de travail.

Cependant, au fond de cette derniere piece, il y avait une porte perdue dans la boiserie, et cette porte cachait un mystere.

Semblable a cette bergere devenue reine et qui avait conservé au fond d’une armoire de fer les vetements de son premier état, madame Charmet avait voulu conserver un souvenir de ce que fut Baccarat.

Souvent le soir, a l’heure ou elle n’attendait plus personne, ou la journée de la dame patronnesse était terminée, ou ses domestiques – les domestiques des pauvres plutôt – étaient couchées, quand un profond silence régnait dans cette vaste et froide demeure, alors la jeune femme prenait un flambeau, poussait un ressort caché dans la boiserie, et la porte mystérieuse s’ouvrait ; et, comme dans un reve, celle qui fut Baccarat se trouvait transportée de cet austere cabinet de travail dans une autre piece qui ressemblait a la premiere, comme le paradis doit ressembler a l’enfer.

C’était le boudoir ou plutôt la chambre a coucher de Baccarat, telle que nous l’avons décrite dans la premiere partie de cette histoire, telle qu’elle existait au petit hôtel de la rue Moncey, avec ses tentures gris perle, ses rideaux a lames de velours violet, ses petits tableaux de Meissonnier, et le portrait en pied de la pécheresse, peint en amazone par Lehmann ; avec sa pendule rocaille, son tapis a rosaces, ses sieges moelleux et confortables, ses bahuts en bois de rose, tout ce coquet ameublement au milieu duquel elle avait contemplé toute une nuit son cher Fernand évanoui ; sur la tablette de la cheminée se trouvaient un médaillon et un poignard.

Le médaillon, elle l’avait coupé au cou de Fernand pendant cette nuit au matin de laquelle on était venu le lui enlever comme un voleur de bas étage, et c’était cet objet, on s’en souvient, qui l’avait empechée de se croire folle.

Ce poignard, c’était celui qu’elle avait appuyé sur la gorge de Fanny, son infidele femme de chambre, le soir ou elle s’évada de la maison de santé.

Baccarat entrait dans ce mystérieux réduit, s’y enfermait soigneusement, allumait les bougies de la cheminée, puis écartait les rideaux du lit ; et les rideaux, en s’ouvrant, laissaient apparaître une grande toile oblongue, représentant Fernand Rocher, couché, enveloppé du grand châle anglais qu’elle avait jeté sur ses épaules dans la rue Saint-Louis, d’ou on l’avait transporté évanoui rue Moncey.

Comment possédait-elle ce portrait ?

Elle était allée un soir, sur une simple indication d’une grande et noble misere a soulager, d’une douleur héroique a consoler, frapper a la porte d’un peintre, un jeune homme de génie qui mourait de faim, en attendant l’heure certaine de la célébrité. Le pauvre artiste était au sixieme étage, dans une chambre sans feu, aupres d’un lit au chevet duquel deux cierges projetaient leur lugubre clarté.

Sur ce lit était le cadavre d’une jeune femme, belle encore en dépit du souffle de la mort. Aupres, le malheureux jeune homme, les yeux pleins de larmes, avait dressé son chevalet, et il fixait sur une grande toile ce visage aimé que le fossoyeur allait venir lui prendre pour toujours ; et comme le talent, aux heures solennelles, retrouve ces ailes blanches que Dieu lui fit pour planer au-dessus de l’humanité, l’amant brisé de douleur était devenu un grand peintre tout a coup, et la morte était reproduite sur la toile avec une effrayante et sublime vérité.

Madame Charmet entra et lui dit :

– Ne me demandez pas qui je suis et permettez-moi de pleurer avec vous, de m’agenouiller et de prier, tandis que vous travaillerez.

Elle s’agenouilla et pria, et quand les clartés indécises du matin vinrent rougir les vitres de l’atelier, dont le dernier meuble avait été vendu pour payer le dernier remede de la pauvre trépassée, le peintre avait fini son ouvre… le rayon de génie s’était éteint ; la douleur reprit l’homme et l’homme sanglota…

Alors la jeune femme s’empara de ses deux mains et lui dit :

– Il faut pouvoir aller prier longtemps sur la tombe de ceux que nous avons aimés ; il ne faut pas que celle a qui, dans dix ans, vous eussiez fait un impérissable monument de votre jeune renommée, soit livrée aux horreurs de la fosse commune… J’ai aimé, j’ai souffert, ceux qui ont souffert et aimé sont freres… Mon frere, acceptez ceci de votre sour…

Et elle lui tendit un reçu de l’administration des cimetieres, reçu d’une somme de mille francs pour la concession d’un terrain a perpétuité – et la jeune morte n’alla point a sa derniere demeure dans le corbillard des pauvres, – et un pretre bénit le cercueil et la premiere pelletée de terre qu’on jeta sur lui…

Deux jours apres, l’homme de génie futur était aux genoux de madame Charmet et lui demandait par quel dévouement il acquitterait jamais sa dette de reconnaissance :

– Écoutez, lui dit-elle, faites pour moi ce que vous avez fait pour vous. Il est un homme en ce monde qui est aussi mort pour moi que celle que vous pleurez est morte pour vous ; cependant, il vit, il est heureux… Cet homme, évanoui, a passé une nuit chez moi, étendu sur mon lit et enveloppé dans un châle que je garde comme une relique ; si je vous le montrais une heure, cela vous suffirait-il pour me le peindre dans l’attitude que je vous décris ?

– Oui, répondit l’artiste, avec cette conviction profonde du talent.

Un soir, deux jours apres, au moment ou Fernand Rocher sortait de chez lui, une voiture arretée se trouva sur son passage ; dans cette voiture étaient le jeune peintre et sa mystérieuse protectrice.

– Le voila ! dit-elle.

Le peintre l’enveloppa de ce regard clair, profond, intelligent, qui est comme le secret des grands artistes, et répondit :

– Ses traits ne s’effaceront plus de ma mémoire.

Deux mois apres, Baccarat se présenta chez le peintre et jeta un cri…

Elle venait d’apercevoir Fernand, – son Fernand bien-aimé et a jamais perdu, couché, recouvert du grand châle écossais, – et l’illusion était si complete, qu’il semblait sortir de la toile et se dessiner en relief sur le fond sombre des draperies.

– Ah ! murmura-t-elle, je le verrai donc toujours !

Le lendemain, le peintre ne vit plus son tableau, mais trouva un petit rouleau de papiers sur sa cheminée.

Ce rouleau renfermait vingt billets de mille francs, et ces deux lignes sans signature :

« Ceux qui aiment les morts sont freres… Adieu ! »

C’était donc pour voir le portrait, pour vivre une heure dans le passé avec ses chers et poignants souvenirs, que l’austere madame Charmet pénétrait chaque soir dans ce mystérieux réduit.

Elle écartait les rideaux qui lui cachaient son Fernand endormi, allumait les bougies et demeurait en contemplation devant son seul et unique amour…

Pourtant, elle rencontrait Fernand quelquefois, soit a l’hôtel de Kergaz, soit chez sa sour Cerise. Mais la, partout, n’était-ce point pour elle l’heureux époux d’Hermine, l’homme vers qui elle ne levait jamais les yeux ?…

Tandis que sur cette toile, c’était bien celui qu’elle avait aimé, qu’elle aimait encore, dont les levres avaient effleuré les siennes.

Souvent la pauvre Madeleine repentie devenait le jouet de l’illusion ; elle oubliait pour se souvenir ; elle se figurait que le passé était un reve, et que cette toile sans vie c’était bien son Fernand qui dormait, et qu’elle avait peur d’éveiller.

Oh ! le sublime mariage de l’amour que celui qui attardait ainsi cette pauvre femme au milieu de ses chers souvenirs, lui faisant oublier les heures qui passaient rapides, et les fatigues de son austere vie !

Et puis, parfois venait…

Alors les larmes de la pécheresse cessaient de couler, elle s’enfuyait de ce lieu mondain ou elle avait retrouvé son cour, et Baccarat s’effaçait devant la sainte femme vouée a Dieu, et madame Charmet gagnait sa chambre sans feu ou elle couchait sur un lit de fer.

Or, un soir, deux jours apres l’entrevue de sir Williams avec Jenny, c’est-a-dire un mercredi, et, par conséquent, le jour meme ou devait avoir lieu le bal de la marquise Van-Hop, la sonnette qui annonçait l’arrivée d’un visiteur vint faire tressaillir madame Charmet, occupée alors a fermer quelques lettres.

Il était environ cinq heures.

Madame Charmet passa dans le grand salon attenant a son cabinet de travail ; en meme temps un laquais annonça :

– Madame la marquise Van-Hop.

La pécheresse tressaillit a ce nom, qu’elle n’entendait point pour la premiere fois.

Elle savait que la marquise était une femme tres belle, tres riche, d’une vertu inattaquable, et elle éprouva comme un sentiment d’humilité melé de remords, la Baccarat, elle allait voir entrer chez elle une femme dont la pureté de mours était si justement respectée.

Que venait faire chez la pauvre repentie la brillante et vertueuse marquise Van-Hop ?

Nous allons le dire en peu de mots.

La marquise faisait beaucoup de bien et distribuait des sommes considérables en ouvres de charité.

Madame Van-Hop avait entendu, quelques jours auparavant, un ecclésiastique d’un grand renom de vertu et de piété faire l’éloge de madame Charmet, et entrer dans quelques détails fort intimes sur l’existence de la repentie.

Or, le matin meme, une lettre était parvenue a la marquise, et cette lettre lui avait rappelé sur-le-champ madame Charmet.

Voici ce dont il était question.

Une jeune femme qui se disait au bord de l’abîme et n’ayant plus d’autre ressource que le vice, d’autre chance de salut que la mort, s’adressait dans cette lettre a madame Van-Hop et demandait aide et protection.

Cette jeune femme, inconnue de la marquise, habitait a deux pas de chez elle, cité Beaujon.

Elle avait entendu parler de la marquise, elle la savait charitable, elle faisait appel a son cour.

Madame Van-Hop avait sur-le-champ songé a madame Charmet.

Elle venait chez elle pour la prier de lui servir d’intermédiaire, et elle était munie d’une lettre de cet ecclésiastique dont nous venons de parler.

La grande dame venait prier l’humble pécheresse de se faire la dispensatrice des sommes qu’elle voulait employer a soulager des infortunes qui s’adressaient directement a elle.

Qu’on nous permette de laisser un voile sur la premiere entrevue de ces deux femmes, que des malheurs communs devaient plus tard réunir.

Nous nous bornerons a dire que c’était le mercredi, jour de la grande soirée dans laquelle Chérubin devait etre présenté a la marquise.

Une heure apres, la marquise regagnait son hôtel ou nous allons la retrouver.


Chapitre 8

 

Quelques heures apres la visite de la marquise Van Hop a madame Charmet, un jeune homme en costume de soirée s’arreta, vers neuf heures du soir environ, dans la rue de la Chaussée-d’Antin, entra dans la maison qui porte le numéro 45, demanda si le major Carden était chez lui, et, sur la réponse affirmative du concierge, monta lentement a l’entresol et sonna.

– Qui annoncerai-je ? demanda le valet de chambre qui vint lui ouvrir.

– M. Chérubin, répondit le jeune homme entrant sur les pas du domestique.

C’était, en effet, celui des Valets-de-Cour que sa remarquable beauté avait fait surnommer Chérubin, qui se présentait chez le personnage que Rocambole avait, le jour de la séance, désigné sous le nom de major.

Chérubin, car nous lui conservons ce sobriquet, traversa un petit salon, une chambre a coucher de garçon, et pénétra dans une troisieme piece convertie en fumoir.

La, le major Carden, a demi couché dans un voluptueux fauteuil ganache, les pieds sur les chenets, un puros aux levres, attendait sans doute son visiteur, car il était tout habillé et pret a sortir.

Le major était un homme de cinquante ans, tres bien conservé, ayant au plus haut degré la tournure militaire, en dépit de son habit de ville, sur lequel s’étalaient plusieurs décorations étrangeres.

Le major, dont le nom annonçait, du reste, l’origine étrangere, avait servi tour a tour en Prusse, en Russie, en Espagne, et en Portugal.

Il habitait Paris depuis environ trois ans, et dépensait annuellement une trentaine de mille francs, gagnait quelques centaines de louis au jeu et était fort répandu dans le monde.

Quant a sa fortune, c’était une de ces énigmes que le monde parisien ne cherche jamais a déchiffrer, et qui lui sont indifférentes.

Le major était-il riche ? était-il pauvre ? Peu importait. Il menait une vie élégante, payait ses fournisseurs, avait une maison convenable et trois chevaux de sang. On ne pouvait, en conscience, lui en demander davantage.

En entendant annoncer M. Chérubin, le major tourna la tete a demi et tendit la main au nouveau venu :

– Bonjour, lui dit-il, vous etes exact : l’exactitude est la moitié du succes. Asseyez-vous, nous avons le temps de fumer un cigare.

Et le major regarda la pendule placée sur la cheminée.

– La marquise n’aura beaucoup de monde que vers minuit. Nous arriverons a dix heures et demie ; nous la trouverons presque seule. C’est le moment favorable pour votre présentation.

M. Chérubin s’assit dans le voltaire que lui avança le major.

– A propos, reprit celui-ci, comment vous appelez-vous, mon honorable ami, car, enfin, Chérubin est évidemment un nom flatteur, si on songe aux exploits qui vous l’ont valu, mais ce n’est point un nom ?

– Je me nomme Oscar de Verny, répondit le jeune homme.

– Avez-vous servi ?

– Non, major.

– Tres bien. Je vous demandais ce dernier détail pour ne point faire de bévue.

Et le major, passant a Chérubin une boîte de cigares, poursuivit :

– Vous avez une de ces physionomies qui sont bien faites pour tourner la tete a une femme.

Chérubin s’inclina.

– Mais, poursuivit le major, en amour, la figure n’est pas l’unique gage du succes. Un homme trop beau a meme a lutter contre de certains préjugés vis-a-vis d’une femme intelligente… et la marquise est…

– Tres bien, je vous comprends, interrompit Chérubin ; mais ne vous inquiétez pas… Je sais mon métier.

Cette réponse, faite d’un ton un peu sec, ferma la bouche au major, qui se contenta de s’incliner.

– A propos, reprit Chérubin, me permettez-vous une question, major ?

– Faites, monsieur.

– Que pensez-vous de notre association ?

– Mais dame ! j’en pense du bien.

– Ce n’est pas répondre, cela.

– Que voulez-vous donc savoir ?

– Ceci simplement : que risquons-nous dans toute cette affaire ? Car enfin, je ne sais si vous etes plus renseigné ; mais, quant a moi, je vous avouerai que je vais un peu en aveugle.

– Pardon, fit le major, expliquez-vous, monsieur Chérubin, ou du moins questionnez-moi plus clairement.

– Soit, répondit Chérubin. Comment etes-vous entré dans cette association.

– Comme vous, par l’intermédiaire de M. le vicomte de Cambolh.

– Et vous ne connaissez pas le chef ?

– Non, répondit le major avec un accent de vérité profonde.

– Et vous ne trouvez pas que nous agissons bien légerement ?

– En quoi, s’il vous plaît ?

– En ce que nous obéissons a un pouvoir inconnu.

– Qu’importe ! s’il tient ses engagements comme il les a tenus jusqu’ici.

– Mais nous jouons gros jeu…

– Je ne trouve pas… Le métier que nous faisons, mon cher, n’est pas tres dangereux ; car il est un de ceux que la police la plus habile constate difficilement. Nous sommes aimables et on nous aime…

Le major sourit et regarda Chérubin :

– Quel mal y a-t-il a cela ? dit-il.

– Aucun, en effet.

– Maintenant, le hasard fait que nos amours ont de funestes conséquences. Nous sommes indiscrets… ou bien étourdis. Eh bien ! S’il arrive une catastrophe, qu’est-ce que cela prouve ? Est-ce la un crime du ressort des tribunaux ?

– Vous avez raison, dit Chérubin.

– Mon Dieu ! acheva le major, je ne sais quel rôle ont a jouer nos associés, mais je trouve que le vôtre est tout a fait sans péril. Personne au monde ne saurait prouver que je ne vous connaissais pas hier. Or, nous nous sommes rencontrés aux bains de mer, aux eaux, ou dans un salon, vous m’avez paru un homme distingué, et, comme tel, j’ai cru pouvoir vous présenter chez la marquise. Maintenant, il arrive que la marquise est belle, et que vous l’aimez, que vous etes beau et qu’elle vous aime… Qu’y puis-je faire ? En conscience, le marquis lui-meme ne saurait m’en vouloir…

– A vous, non, mais a moi ?

– A vous, pas davantage ! Vous n’etes point ami du marquis ; donc, vous ne le trahissez pas précisément. Le marquis a le droit de vous tuer, mais cela ne regarde nullement la justice ; car, évidemment, le marquis n’est pas un homme a recourir a la police correctionnelle. Vous risquez un duel, voila tout.

– Alors, dit tranquillement Chérubin, nous pouvons marcher.

Le major sonna :

– Jean, dit-il a son valet de chambre, attelle Éclair a mon tilbury, je conduirai.

Dix minutes apres, le major était obéi.

Il acheva de se ganter, passa son pardessus blanc, vetement alors fort a la mode, et dit a Chérubin :

– Venez, je suis a vos ordres.

Tous deux descendirent dans la cour ou attendait le tilbury ; le major prit les renes, et le cheval s’élança au trot dans la rue de la Chaussée-d’Antin.

Il était alors dix heures et demie.

L’hôtel du marquis Van-Hop était situé a l’extrémité des Champs-Élysées, a l’entrée de l’allée des Veuves.

Quand le tilbury du major en atteignit la porte cochere, quelques coupés de maître, quelques équipages étaient rangés déja dans la cour.

Cependant il y avait encore peu de monde, et la fete, qui promettait d’etre brillante, si l’on s’en rapportait aux préparatifs, était a peine a son début.

Une trentaine de personnes, tout au plus, entouraient la marquise, qui se tenait dans son boudoir, attenant au grand salon du premier étage, tandis que son mari recevait dans cette piece et donnait la main aux dames a mesure qu’elles arrivaient. Nous avons entrevu la marquise ; qu’on nous permette quelques lignes de silhouette a l’endroit du marquis.

M. Van-Hop était un homme d’environ quarante ans, qui paraissait a peine en avoir trente-cinq.

Il était grand, doué d’un naissant embonpoint, et toute sa personne trahissait un naturel apoplectique…

Blond, le teint légerement coloré, les yeux bleus, le marquis était fort beau en réalité et résumait admirablement le type de l’homme du Nord.

Son sourire et son regard étaient doux, mais on comprenait que cet homme, bâti en hercule, devait etre sujet a de terribles coleres, si l’on remarquait ses épais sourcils d’un blond plus fauve et plus foncé que sa barbe et ses cheveux, et qui étaient tellement rapprochés, qu’il suffisait pour les unir d’un simple froncement.

M. Van-Hop était bon, loyal, affectueux meme, mais il était jaloux…

Il était horriblement jaloux de sa femme, non point jaloux a la façon de l’homme qui se croit trahi, mais comme l’est celui qui redoute de l’etre jamais.

Cette jalousie suffisait a empoisonner la vie calme, heureuse, opulente du riche banquier hollandais ; et cela, d’autant mieux qu’il faisait tous ses efforts pour dissimuler son mal et s’étudier constamment a paraître l’homme le moins jaloux de la terre. Aussi donnait-il des fetes, conduisait-il sa femme dans le monde, a l’Opéra, aux Italiens, partout !

L’été, le marquis et la marquise Van-Hop se montraient successivement aux eaux de Bade et aux Pyrénées, a Vichy et aux bains de mer.

L’hiver, leurs salons s’ouvraient tous les mercredis a l’aristocratie parisienne des deux rives de la Seine, comme terrain neutre, ou la finance et la noblesse se donnaient cordialement la main.

Ce soir-la, le marquis causait, lorsque le major et son protégé arriverent, avec un grand vieillard de soixante-dix ans environ, qui, bien certainement, n’en voulait pas paraître cinquante.

C’était le duc de Château-Mailly.

Le duc, ancien général de cavalerie, était de haute taille et avait du etre fort beau jusque dans son âge mur.

Les succes qui, pour lui, avaient empli le passé, tournaient la tete a sa vieillesse, et il se croyait encore aimé pour lui-meme de la meilleure foi du monde.

Aussi teignait-il soigneusement ses cheveux et sa moustache, et portait-il un corset sous son gilet.

Sa mise, d’une recherche excessive, était rehaussée par une brochette de décorations de toutes couleurs passée a son habit.

Le duc et son hôte se promenaient de long en large dans le grand salon, a peu pres désert, et arrivaient jusqu’a la porte du boudoir, ou la marquise était entourée par les premiers arrivés.

Aupres de la marquise, assise sur le meme sofa, on aurait remarqué une femme dont la beauté semblait merveilleuse a distance, et supportait admirablement l’éclat des bougies.

Avait-elle vingt-cinq ans a peine, ou bien touchait-elle aux limites désolées de la quarantieme année ?

C’était ce que nul n’aurait pu dire, le soir, au feu des lustres et des candélabres.

Cette femme qui jouait de l’éventail avec la grâce nonchalante de l’Espagnole, et qui avait de délicieuses poses de tete, de charmants sourires et de jolis gestes pleins de mutinerie, était madame Malassis, l’amie intime de la marquise Van-Hop.

Le marquis et le vieux duc arrivaient donc périodiquement jusqu’a la porte du boudoir dont les deux battants étaient ouverts, tournaient sur leurs talons et recommençaient leur promenade. Mais le vieux duc avait le temps, chaque fois, d’échanger avec madame Malassis un imperceptible regard et un demi-sourire de mystérieuse intelligence.

Le major, en entrant, alla droit au marquis.

Celui-ci lui tendit la main d’une façon courtoise et familiere qui attestait l’intimité dont le major jouissait a l’hôtel Van-Hop.

– Mon cher marquis, dit-il, me permettez-vous de vous présenter un de mes amis, je dirais volontiers un de mes parents, M. Oscar de Verny ?

Et il démasqua Chérubin.

Chérubin s’inclina, et le marquis Van-Hop, qui s’appretait a saluer banalement comme il saluait cent personnes indifférentes ou inconnues chaque soir, se prit a tressaillir soudain.

Chérubin, en effet, justifiait assez bien son surnom pour un mari jaloux comme l’était M. Van-Hop.

Il possédait cette beauté merveilleuse et fatale qui séduit si bien les femmes a l’imagination vive, au caractere romanesque.

Chérubin, redevenu M. Oscar de Verny, résumait fort bien le type de ce jeune viveur un peu lassé déja, au regard voilé a demi, au front pâli par les veilles, mais qui semble porter ce cachet de fatalité indélébile qui révele une mission a accomplir.

On pouvait se dire, en le voyant : « Voila un jeune homme qui s’est imposé le rôle de séducteur et qui le remplit en conscience, sans etre arreté par aucune considération. »

Aussi, a la vue de cet homme, un pressentiment bizarre agita-t-il le cour du marquis Van-Hop.

Mais déja le major et Chérubin l’avaient salué et s’éloignaient, pour ne point interrompre son entretien avec M. de Château-Mailly.

Le major pénétra dans le boudoir, toujours suivi de son protégé.

Madame Van-Hop écoutait, en ce moment, une anecdote que racontait madame Malassis, avec un esprit si pétillant, que des sourires approbateurs arquaient les levres des auditeurs, tandis que la marquise elle-meme manifestait sa gaieté par un franc éclat de rire.

Aupres de la marquise se tenait un grand jeune homme blond, de vingt-sept a vingt-huit ans, dont l’attitude sévere semblait contraster avec le maintien joyeux et de bonne humeur des personnes qui l’entouraient.

Ce jeune homme, fort beau du reste, suivant les lois rigoureuses de la beauté plastique, avait, en outre, un cachet d’exquise distinction dans toute sa personne.

C’était le neveu de M. le duc de Château-Mailly.

Le comte écoutait sans sourire, et sans donner aucune marque d’approbation, le récit de madame Malassis.

Une expression de hauteur dédaigneuse arquait meme ses levres a demi, tandis que la veuve parlait.

Derriere lui se trouvait un homme dont la physionomie originale et la mise excentrique n’avaient point encore attiré les regards, ce qu’il fallait attribuer a l’intéret qui s’était attaché au récit de la belle veuve.

Qu’on se figure un homme au visage couleur de brique, aux cheveux roux ardents tombant sur ses épaules, dont les oreilles étaient ornées de boucles d’or, qui portait des diamants a ses doigts et a sa chemise, un habit bleu barbeau, un pantalon nankin et un de ces immenses faux cols britanniques dans lesquels disparaissaient le menton, la bouche et une partie des oreilles. Certes, si ce personnage, aussi bizarre par sa mise qu’étrange par sa physionomie et qui paraissait avoir quarante-cinq ans au moins, a en juger par son embonpoint plutôt que par son visage coloré et qui était presque maigre ; si ce personnage, disons-nous, n’avait eu la précaution de se tenir un peu a l’écart, il eut certainement été un point de mire universel.

Il était inutile de lui assigner une autre patrie que la nébuleuse Albion, et il justifiait pleinement son nom de sir Arthur Collins. Sir Arthur était arrivé le matin meme, chez le marquis Van-Hop, muni d’une lettre de recommandation et de crédit en meme temps de la maison Fly, Bowr et Cie, le marquis avait compté a sir Arthur les dix mille livres sterling mentionnées dans la lettre de crédit et l’avait invité a son bal. Sir Arthur était arrivé ponctuellement a dix heures, avait causé longuement avec la marquise alors toute seule, puis il s’était modestement effacé, lorsqu’étaient survenus quelques invités.

Or, au moment ou madame Malassis terminait son histoire, sir Arthur toucha légerement du doigt l’épaule du comte.

Celui-ci se retourna et manifesta un vif étonnement a la vue de l’excentrique personnage.

– Pardon, monsieur le comte, dit sir Arthur en tres bon français, bien qu’avec un accent britannique tres prononcé, pardon, fit-il a voix basse, mais je désirerais vous entretenir un moment.

Le comte fit quelques pas en arriere, et, fort intrigué, suivit l’Anglais dans un coin du salon.

– Monsieur le comte, reprit ce dernier, sans se départir un moment de sa mélopée suffisante et de son grasseyement britannique, vous me voyez pour la premiere fois, et vous me trouverez peut-etre indiscret…

– Nullement, milord, répondit le comte avec courtoisie.

– Oh ! dit l’Anglais, je ne suis pas milord, je suis gentleman simplement ; mais peu importe, je désire, monsieur le comte, vous entretenir d’une personne qui est ici, et qui, sans doute, ne vous est pas indifférente.

Le comte parut étonné.

– Que pensez-vous, continua l’Anglais, de cette dame qui amusait si fort tout le monde tantôt ?

Le comte tressaillit.

– Moi ?… fit-il, absolument rien…

– Lui trouvez-vous de l’esprit ?

– Comme a une parfumeuse retirée.

Un sourire énigmatique passa sur les levres de sir Arthur Collins.

– Elle est belle… hasarda-t-il.

– Elle a quarante ans.

– Soit ! Eh bien ?

– Et M. le duc de Château-Mailly, votre oncle…

Cette fois, le comte laissa échapper un geste de surprise, et regarda cet interlocuteur étrange qu’il n’avait jamais vu auparavant, et qui venait précisément lui parler de son oncle et de sa mystérieuse passion.

– Votre oncle, acheva tres froidement sir Arthur, est d’un avis diamétralement opposé au vôtre, monsieur le comte. Et la preuve en est…

– Ah ! fit le comte, vous avez une preuve ?

– Oui.

– Et… quelle est-elle ?

– C’est que, avant un mois, madame Malassis, veuve d’un ancien parfumeur, femme de mours plus que douteuses, malgré sa pruderie d’emprunt, sera duchesse de Château-Mailly.

Le comte devint livide et se mordit les levres.

– Je sais bien, dit sir Arthur, que je ne vous apprends rien, que vous vous attendez meme a cet événement depuis longtemps, comme le condamné qui ne peut échapper a l’exécuteur attend en frémissant sa terrible hache…

– Monsieur… fit le comte.

– Pardon, monsieur, poursuivit sir Arthur avec un calme parfait et en s’inclinant de nouveau, veuillez m’écouter sans trop d’impatience, car j’ai peut-etre, je dois certainement avoir un mobile bien puissant pour vous parler de cette déplorable affaire ; veuillez m’écouter.

Et l’Anglais s’assit sur un de ces sieges qu’on nomme tourne-dos, invitant du geste le comte a l’imiter.

Puis il reprit, lorsque ce dernier se fut assis a son tour :

– M. le duc de Château-Mailly a une immense fortune dont vous devriez hériter, et qui cependant ira tout entiere a madame Malassis, a laquelle il fera une donation universelle par contrat de mariage… Ceci est inévitable.

– Mais monsieur, dit le comte d’une voix sourde, pourquoi vous faire un prophete de malheur et m’annoncer ce que, hélas ! j’ai deviné depuis longtemps ?

– Monsieur le comte, répondit sir Arthur, si je me suis permis de vous faire toucher au doigt le malheur qui vous menace, c’est que… peut-etre…

Sir Arthur s’arreta.

– Peut-etre ?… fit le comte anxieux.

Un regard étrange s’échappa des prunelles de l’Anglais :

– C’est que… peut-etre…, acheva-t-il lentement, il y a, en ce monde, un seul homme qui puisse empecher le mariage du duc de Château-Mailly, et vous conserver, a vous, votre héritage.

Le comte étouffa un cri.

– Et… cet homme ?… interrogea-t-il.

– C’est moi, dit sir Arthur Collins.

En ce moment, un laquais jetait aux invités, du seuil du grand salon, le nom de M. et de madame Fernand Rocher, et s’effaçait pour les laisser passer.