L'Héritage Mystérieux - Pierre Ponson du Terrail - ebook
Kategoria: Sensacja, thriller, horror Język: francuski Rok wydania: 1857

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Pierre Ponson du Terrail

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Opis ebooka L'Héritage Mystérieux - Pierre Ponson du Terrail

Dans ce premier roman, Rocambole ne joue encore qu’un rôle tres secondaire. L’action du prologue débute en 1812, au cours de la retraite de Russie, pendant laquelle le colonel Armand de Kergaz, un noble de Bretagne, est assassiné par son aide de camp, la capitaine Felipone. Quatre ans plus tard, la veuve du capitaine de Kergaz, dont elle a eu un fils, également prénommé Armand, épouse sans savoir le rôle qu’il a joué dans la mort de son mari, Felipone, de qui elle a un second fils, Andrea. L’intrigue du récit, qui se situe en 1840, nous décrit ensuite la lutte entre ces deux demi-freres ennemis, le comte Armand de Kergaz, héros du bien, et son demi-frere Andréa, héros du mal, aidé par la courtisane Baccarat. Andréa cherche a s’approprier l’héritage du baron Kermor de Kermarouet, dont Armand est l'exécuteur testamentaire, spoliant et persécutant dans ce but trois couples innocents. Armand réussira t-il a renverser ses plans ?…

Opinie o ebooku L'Héritage Mystérieux - Pierre Ponson du Terrail

Fragment ebooka L'Héritage Mystérieux - Pierre Ponson du Terrail

A Propos
PROLOGUE
II.
III.
IV.
V.
VI.
VII.
VIII.
IX.

A Propos Ponson du Terrail:

Pierre Alexis, vicomte Ponson du Terrail (8 juillet 1829 a Montmaur (Hautes-Alpes) - 10 janvier 1871 a Bordeaux) est un écrivain populaire au xixe siecle et l’un des maîtres du roman-feuilleton. Il est célebre pour son personnage Rocambole. Ponson du Terrail commence a écrire vers 1850. Ses premiers écrits sont de style gothique. Par exemple, La Baronne trépassée (1852) est une histoire de vengeance située autour de 1700 dans la Foret-Noire. Pendant plus de vingt ans, il fournira en feuilletons toute la presse parisienne (L'Opinion nationale, La Patrie, Le Moniteur, Le Petit Journal, etc.) Son ouvre contient de nombreux calembours, par exemple : « En voyant le lit vide, son visage le devint aussi. » Écrivant tres vite et sans se relire, il parseme ses romans de phrases fantaisistes telles que « Ses mains étaient aussi froides que celles d'un serpent » ou « D’une main, il leva son poignard, et de l'autre il lui dit… » C'est en 1857 qu'il entame la rédaction du premier roman du cycle Rocambole (cycle parfois connu sous le titre Les Drames de Paris): L'Héritage mystérieux, qui paraît dans le journal La Patrie. Il vise principalement a mettre a profit le succes des Mysteres de Paris d'Eugene Sue. Rocambole devient un grand succes populaire, procurant a Ponson du Terrail une source de revenus importante et durable. Au total il rédigera neuf romans mettant en vedette Rocambole. En aout 1870, alors que le romancier vient d'entamer la rédaction d'un autre épisode de la saga de Rocambole, Napoléon III capitule devant les Allemands. Fidele a l'image du chevalier Bayard - a qui Ponson a emprunté son nom de seigneur « du Terrail » -, il quitte Paris pour Orléans, ou il forme une milice en vue de faire la guerilla. Mais il est vite obligé de s'enfuir a Bordeaux, les Allemands ayant incendié son château. Il meurt a Bordeaux en 1871, laissant inachevée la saga de Rocambole. Il est enterré au cimetiere de Montmartre a Paris. Parmi ses autres romans, citons Les Coulisses du monde (1853) et Le Forgeron de la Cour-Dieu (1869). En dépit de sa vaste production romanesque - on l'estime a 73 titres -, son style diffus a cantonné sa renommée a la « para-littérature ».

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PROLOGUE

I.

C’était en 1812.

La Grande Armée effectuait sa retraite, laissant derriere elle Moscou et le Kremlin en flammes, et la moitié de ses bataillons dans les flots glacés de la Bérésina.

Il neigeait…

De toutes parts, a l’horizon, la terre était blanche et le ciel gris.

Au milieu des plaines immenses et stériles se traînaient les débris de ces fieres légions, naguere conduites par le nouveau César a la conquete du monde, que l’Europe coalisée n’avait pu vaincre, et dont triomphait a cette heure le seul ennemi capable de les faire reculer jamais : le froid du nord.

Ici, c’était un groupe de cavaliers raidis sur leur selle et luttant avec l’énergie du désespoir contre les étreintes d’un sommeil mortel. La, quelques fantassins entouraient un cheval mort qu’ils se hâtaient de dépecer, et dont une bande de corbeaux voraces leur disputaient les lambeaux.

Plus loin, un homme se couchait avec l’obstination de la folie, et s’endormait avec la certitude de ne se point réveiller.

De temps a autre, une détonation lointaine se faisait entendre ; c’était le canon des Russes. Alors les traînards se remettaient en route, dominés par le chaleureux instinct de la conservation.

Trois hommes, trois cavaliers, s’étaient groupés a la lisiere d’un petit bois, autour d’un amas de broussailles qu’ils avaient a grand’peine dépouillés de leur couche de neige durcie, et auxquelles ils avaient mis le feu.

Chevaux et cavaliers entouraient le brasier, les hommes accroupis et les jambes croisées, les nobles animaux la tete basse et l’oil fixe.

Le premier de ces trois hommes portait un lambeau d’uniforme encore recouvert des épaulettes de colonel. Il pouvait avoir trente-cinq ans ; il était de haute taille, d’une mâle et noble figure, et son oil bleu respirait a la fois le courage et la bonté.

Il avait le bras droit en écharpe, et sa tete était enveloppée de bandelettes sanglantes. Une balle russe lui avait fracassé le coude, un coup de sabre lui avait ouvert le front d’une tempe a l’autre.

Le second de ces trois personnages avait du etre capitaine, si l’on en croyait son uniforme en haillons ; mais, a cette heure, il n’y avait plus ni colonels, ni capitaines, ni soldats.

La Grande Armée n’était plus qu’un triste amas d’hommes en haillons, fuyant l’âpre bise du nord bien plus que les hordes du Don et du Caucase, déchaînées a leur poursuite comme une bande affamée de loups et d’oiseaux de proie.

Ce dernier était également un jeune homme, au front bas, au teint olivâtre, au regard mobile et indécis ; ses cheveux noirs trahissaient l’origine méridionale ; a son accent traînant et a la vivacité de ses gestes, on devinait un de ces Italiens si nombreux, sous le premier Empire, dans l’armée française.

Plus heureux que son chef, le capitaine n’était point blessé, et il avait supporté plus facilement jusque-la les atteintes mortelles de ce froid terrible qui refoulait vers le sud les audacieuses légions de César.

Le troisieme enfin de cette petite bande était un soldat, un simple hussard de la garde, dont le jeune, rude et mâle visage prenait parfois une expression farouche quand le canon des Russes tonnait dans le lointain, tandis qu’il devenait tout a coup anxieux et caressant si son regard s’arretait sur son chef épuisé et tout sanglant.

C’était le soir, la nuit tombait, et les brumes du crépuscule commençaient a confondre la terre blanche et le ciel gris.

– Passerons-nous la nuit ici, Felipone ? demanda le colonel au capitaine italien. Je me sens bien faible et bien las, ajouta-t-il, et mon bras me fait horriblement souffrir.

– Mon colonel, s’écria vivement Bastien, le hussard, avant que l’Italien eut répondu, il faut repartir, le froid vous tuerait.

Le colonel regarda tour a tour le soldat et le capitaine.

– Croyez-vous ? dit-il.

– Oui, oui ! répéta le hussard avec la vivacité de l’homme convaincu.

Quant au capitaine italien, il paraissait réfléchir.

– Eh bien, Felipone ? insista le colonel.

– Bastien a raison, répondit le capitaine, il faut remonter a cheval et marcher aussi longtemps que possible. Ici, nous finirions par nous endormir, et pendant notre sommeil le brasier s’éteindrait, et nul de nous ne se réveillerait plus… D’ailleurs, écoutez… les Russes approchent… j’entends le canon.

– Oh ! misere ! murmura le colonel d’une voix sourde ; qui m’eut dit jamais que nous en serions réduits a fuir devant une poignée de Cosaques !… Oh ! le froid… le froid !… quel ennemi acharné et terrible !… Mon Dieu ! si je n’avais pas froid…

Et le colonel s’était accroupi devant le brasier et cherchait a ranimer ses membres engourdis.

– Tonnerre et sang ! grommela Bastien, le hussard ; je n’aurais jamais cru que mon colonel, un vrai lion… se laisserait ainsi abattre par cette gueuse de bise qui siffle sur la neige durcie.

Le soldat, en parlant ainsi tout bas, enveloppait le colonel d’un regard plein d’amour et de respect.

La face de l’officier était devenue livide et trahissait ses horribles souffrances ; tout son corps grelottait et tremblait, et la vie, chez lui, semblait s’etre concentrée tout entiere dans ses yeux, qui conservaient leur expression de douce et calme fierté.

– Eh bien, reprit-il, partons, puisque vous le voulez, mais laissez-moi me réchauffer un instant encore. Quel horrible froid !… Ah ! je souffre, comme je n’ai jamais souffert… et puis je meurs de sommeil… Mon Dieu ! si je pouvais dormir une heure… rien qu’une heure !

Le capitaine italien et le hussard se consulterent du regard.

– S’il s’endort, murmura Felipone, nous ne pourrons plus le réveiller et le remettre en selle.

– Eh bien, répondit le courageux Bastien, se penchant a l’oreille du capitaine, je l’emporterai tout endormi. Je suis fort, moi, et pour sauver mon colonel… ah ! je deviendrais un Hercule.

Le capitaine, la tete penchée en arriere, semblait écouter des bruits lointains :

– Les Russes sont a plus de trois lieues, dit-il enfin, la nuit approche, et ils camperont bien certainement avant d’arriver jusqu’a nous. Puisque le colonel veut dormir, laissons-le dormir ; nous veillerons, nous.

Le colonel entendit ces derniers mots, et il tendit la main a l’Italien.

– Merci, Felipone, dit-il, merci, ami ; tu es bon et courageux, toi, tu ne te laisses pas abattre par ce gredin de vent du nord. Oh ! le froid !

Et le colonel prononçait ces derniers mots avec l’accent de la terreur.

– Mais je ne suis point blessé, moi, répondit l’Italien, et il est tout simple que je souffre moins.

– Ami, reprit le colonel tandis que le hussard jetait dans le brasier tout ce qu’il trouvait de broussailles et de branches mortes autour de lui, j’ai trente-cinq ans. Soldat a seize ans, j’étais colonel a trente, c’est te dire que j’ai été brave et patient. Eh bien, mon énergie, mon courage, tout, jusqu’a l’indifférence avec laquelle j’acceptais les privations sans nombre de notre noble et dur métier, tout vient échouer contre cet ennemi mortel qu’on appelle le froid. J’ai froid !… Comprends-tu ?

» En Italie, j’ai passé treize heures sur un champ de bataille sous un monceau de cadavres, la tete dans le sang, les pieds dans la boue.

» En Espagne, au siege de Saragosse, je suis monté a l’assaut avec deux balles dans la poitrine ; a Wagram, je suis resté a cheval jusqu’au soir, la cuisse traversée d’un coup de baionnette. Eh bien, aujourd’hui, je ne suis plus qu’un corps sans âme, un homme a moitié mort… un lâche qui fuit un ennemi qu’il méprise ! les Cosaques ! Et tout cela parce que j’ai froid !…

– Armand… Armand, courage ! dit le capitaine, nous ne serons pas toujours en Russie… nous regagnerons des climats moins durs… nous reverrons le soleil… et les lions sortiront alors de leur torpeur…

Le colonel Armand de Kergaz, c’était son nom, hocha tristement la tete.

– Non, dit-il, je ne reverrai ni le soleil, ni la France… Encore quelques heures de cet horrible froid, et je suis mort !

– Armand ! – Mon colonel ! exclamerent en meme temps le capitaine et le hussard.

– Je meurs de froid, murmura le colonel avec un sourire navré, de froid et de sommeil.

Et comme sa tete s’inclinait sur sa poitrine, et que cette torpeur invincible qui couta la vie a tant de nobles cours, dans cette lamentable retraite de Russie, commençait a s’emparer de lui, le colonel fit un supreme effort, rejeta vivement la tete en arriere, et dit :

– Non, non, je ne peux pas dormir encore ; il faut que je songe a ceux qui sont la-bas.

Et son regard était tourné vers l’horizon, dans la direction de la France.

– Amis, continua-t-il, en s’adressant a la fois au soldat fidele et dévoué et au capitaine, vous me survivrez tous deux, sans doute, et vous garderez mon souvenir. Eh bien, écoutez, je vous confie ma volonté derniere, je vous recommande ma femme et mon enfant.

Il tendit de nouveau la main au capitaine Felipone, et poursuivit :

– J’ai laissé la-bas, dans notre France aimée, une femme de dix-neuf ans et un enfant qui venait de naître. Bientôt peut-etre, la femme sera veuve et l’enfant orphelin.

– Armand ! Armand ! dit le capitaine, ne parle donc point ainsi ; tu vivras !

– Oh ! je voudrais vivre ! murmura-t-il ; vivre et les revoir tous deux !…

L’oil du colonel étincelait, tandis qu’il parlait ainsi d’espérance et d’ardent amour.

– Mais, reprit-il avec un triste sourire, je puis mourir, aussi… et la veuve et l’orphelin ont besoin de protecteurs.

– Ah ! colonel, s’écria Bastien, vous savez bien que, s’il vous arrivait malheur, votre hussard donnerait sa vie seconde a seconde, et son sang jusqu’a la derniere goutte, pour votre femme et votre enfant.

– Merci ! dit le colonel, je compte sur toi.

Puis il regarda l’Italien.

– Et toi, dit-il, toi, mon vieux camarade, mon ami, mon frere ?

Le capitaine tressaillit, et un nuage passa sur son front. On eut dit que de lointains souvenirs venaient d’etre évoqués chez lui par les dernieres paroles du colonel.

– Tu viens de le dire, Armand, répondit-il ; ne suis-je pas ton camarade, ton ami, ton frere ?

– Eh bien, si je meurs, reprit le colonel, tu seras l’appui de ma femme, le pere de mon enfant.

Une vive rougeur monta, a ces mots, au visage du capitaine ; mais le colonel n’y prit garde, et il ajouta :

– Je sais que tu aimais Hélene, et tu sais bien aussi que nous la laissâmes libre de choisir entre nous deux. Plus heureux que toi, je fus l’élu de son cour, et je te remercie d’avoir accepté ce sacrifice et d’etre demeuré l’ami de celui qui fut ton rival.

Le capitaine avait les yeux baissés. Une pâleur mate venait de succéder a l’incarnat de son front, et si son interlocuteur eut eu tout son sang-froid et n’eut été dominé par ce mélange atroce de souffrances morales et de douleurs physiques, il eut compris qu’une lutte violente s’élevait dans le cour de l’Italien, torturé par un souvenir.

– Si je meurs, acheva le colonel, tu l’épouseras… Tiens…

En prononçant ce dernier mot, le colonel ouvrit son uniforme et tendit un pli cacheté a Felipone.

– Voila mon testament, dit-il ; je l’ai écrit au début de notre malheureuse campagne, et agité d’un étrange pressentiment. Par ce testament, mon ami, je te laisse la moitié de ma fortune, si tu consens a épouser ma veuve.

De pâle qu’il était, le capitaine devint livide, un tressaillement nerveux s’empara de tout son corps, et il étendit vers le testament une main convulsive.

– Sois tranquille, Armand, murmura-t-il d’une voix sourde, s’il t’arrivait malheur, je t’obéirais… Mais tu vivras, ajouta-t-il, tu reverras ton Hélene, pour laquelle je n’éprouve plus désormais qu’une vive et respectueuse amitié.

– J’ai froid, répéta le colonel, avec la conviction d’un homme qui croit a sa mort prochaine.

Et sa tete s’inclina de nouveau sur sa poitrine, et le sommeil le prit avec une ténacité tyrannique.

– Laissons-le dormir quelques heures, dit le capitaine a Bastien, nous veillerons.

– Gueuse de bise ! murmura Bastien avec colere, et tout en aidant l’Italien a coucher le colonel en travers du brasier et a le couvrir de lambeaux de vetements et de couvertures qu’ils possédaient encore.

Cinq minutes apres, le colonel Armand de Kergaz dormait profondément.

Bastien, l’oil attaché sur lui, avec la caressante fixité du chien fidele, alimentait sans cesse le brasier, et veillait a ce qu’aucune étincelle, aucun charbon ardent ne tombât sur son chef endormi.

Quant au capitaine, il avait la tete dans ses mains ; son regard était baissé, et mille pensées confuses s’agitaient sans doute dans son cerveau.

Cet homme, pour lequel le colonel avait une aveugle amitié, possédait tous les vices des peuples dégénérés. Avide et vindicatif, il était souple et insinuant avec tout le monde. Soldat de fortune, il avait eu l’art de se lier dans l’armée française avec des officiers riches et titrés. Ne possédant pas une obole, il n’avait que des amis millionnaires.

Felipone était devenu capitaine bien plus par la force des choses, en un temps ou la mort faisait une ample moisson d’officiers, que par sa propre bravoure.

Il avait bien assisté a plusieurs batailles, mais jamais on ne l’y avait vu s’y distinguer personnellement. Peut-etre n’était-ce point un lâche ; mais, a coup sur, ce n’était pas un homme brave jusqu’a la témérité.

Felipone et le colonel Armand étaient amis depuis quinze années. Capitaines tous deux, trois ans auparavant, ils avaient rencontré a Paris mademoiselle Hélene Durand, fille d’un fournisseur des armées, belle et charmante jeune fille dont ils s’éprirent tous les deux. Hélene avait choisi le colonel.

De ce jour, Felipone jura a son ami cette haine violente et terrible qui ne peut germer que dans un cour méridional, haine concentrée et muette, dissimulée sous les dehors de la plus cordiale affection, mais implacable, mortelle, et qui devait éclater au premier moment favorable. Vingt fois durant la campagne, au milieu d’une melée, Felipone avait ajusté le colonel dans l’ombre et la fumée du combat.

Vingt fois il avait hésité, cherchant une vengeance plus complete et plus cruelle que cet assassinat.

Or, cette vengeance, l’Italien venait de la trouver enfin, et il la méditait froidement, tandis que le colonel dormait sous le regard dévoué de Bastien.

– Le fou ! pensait Felipone qui jetait de temps a autre un sombre coup d’oil a l’officier endormi, le fou ! il vient de me donner a la fois son argent, a moi qui suis pauvre, et sa femme, a moi qu’elle a repoussé… On ne saurait prononcer plus éloquemment son arret de mort.

Le regard du capitaine s’arreta l’espace d’une seconde sur Bastien.

– Cet homme me gene, se dit-il, tant pis pour lui !

Et Felipone se dressa et s’approcha de son cheval.

– Que faites-vous, capitaine ? demanda le hussard.

– Je veux vérifier les amorces de mes pistolets.

– Ah ! dit Bastien.

– Avec cette neige du diable, poursuivit tranquillement le capitaine, il ne serait pas étonnant que les bassinets eussent pris de l’humidité, et si les Cosaques arrivaient…

Felipone mit a ces mots les mains sur les fontes, en retira un pistolet et en fit jouer négligemment la batterie.

Bastien le regardait tranquillement et sans défiance aucune.

– La poudre est seche, dit le capitaine, le silex est en bon état. Passons a un autre.

Et il prit un second pistolet, qu’il vérifia avec le meme soin.

– Sais-tu, dit-il tout a coup en regardant le hussard, que j’ai une adresse merveilleuse au tir de cette arme.

– C’est bien possible, capitaine.

– A trente pas, continua tranquillement Felipone, dans un duel, je touchais mon homme au cour, et je le tuais toujours raide.

– Ah ! murmura Bastien avec distraction, et tout entier a ses fonctions de veilleur de nuit.

– Il y a mieux, poursuivit le capitaine, j’ai fait plusieurs fois le pari de crever un oil a mon adversaire, le gauche ou le droit, et j’ai toujours fait mouche… Mais, vois-tu, ami Bastien, le plus simple est de viser au cour, on tue raide.

Et le capitaine abaissa le canon de son pistolet.

– Que faites-vous ? s’écria vivement Bastien, qui fit un saut en arriere.

– Je vise au cour, répondit froidement Felipone, qui ajusta le soldat en disant : Je ne veux pas te faire souffrir.

Et il fit feu, ajoutant :

– Tu me genais, mon garçon ; tant pis pour toi !

Un éclair illumina la nuit, une détonation se fit entendre, suivie d’un cri de douleur, et le hussard tomba a la renverse.

A ce bruit, a ce cri, le colonel fut brusquement arraché a son léthargique sommeil, et il se souleva a demi, croyant avoir affaire aux Russes.

Mais Felipone, qui s’était armé du second pistolet, lui appuya soudain son genou sur la poitrine et le renversa brutalement sur le sol, ou il le tint couché.

Alors le colonel, stupéfait de cette brusque agression, put voir penchée sur lui la figure grimaçante et railleuse de son ennemi, animée d’un féroce sourire, et ce sourire lui révéla, avec la rapidité de l’éclair, toute la bassesse, toute la cruelle infamie de cet homme en qui il avait cru.

– Ah ! ah ! ricana l’Italien, tu as été assez niais, colonel Armand de Kergaz, pour croire a l’amitié de l’homme a qui tu avais volé la femme qu’il aimait… et tu as été assez niais pour t’imaginer qu’il te le pardonnerait jamais ! Ah ! tu as poussé la sottise et la stupidité jusqu’a faire ton testament, suppliant ce cher ami d’épouser ta veuve et d’accepter la moitié de ta fortune !… Et puis, tu t’es endormi tranquillement avec l’espoir de te réveiller, de voir luire des jours meilleurs et de rejoindre cette femme et cet enfant, objets de ta sollicitude ardente !… Triple sot !… Eh bien, non, acheva le capitaine, tu ne les reverras pas, et tu vas te rendormir pour toujours, cher ami !

Et le capitaine dirigea le canon de son pistolet vers le front d’Armand de Kergaz.

Celui-ci, dominé par l’instinct de la conservation, essaya de se débarrasser de son étreinte, de secouer ce genou qui pesait sur lui.

Mais Felipone le tint cloué a terre et lui dit :

– C’est inutile, mon colonel, il faut rester ici.

– Lâche ! murmura Armand de Kergaz, dont l’oil étincela de mépris.

– Sois tranquille, Armand, ton vou sera accompli : j’épouserai ta veuve, je porterai ton deuil, et le monde me verra te pleurer éternellement. Je suis homme a observer les convenances.

Et le pistolet toucha le front du colonel, maintenu immobile sous le genou de l’Italien, et celui-ci fit feu avec le meme sang-froid qu’il en avait mis tout a l’heure a tirer sur le hussard fidele.

La balle brisa le crâne au colonel Armand de Kergaz, et les débris de sa cervelle rejaillirent sanglants sur les mains de l’assassin.

Bastien était étendu tout aupres dans une mare de sang, et le crime de l’Italien n’avait eu d’autre témoin que Dieu.


II.

Quatre ans apres la scene terrible que nous venons de raconter, c’est-a-dire au mois de mai 1816, nous aurions retrouvé le capitaine Felipone colonel et l’heureux époux de madame Hélene de Kergaz.

Le colonel habitait, durant l’été, une belle terre d’apparence seigneuriale, située en Bretagne, aux limites extremes du Finistere. Kerloven, c’était son nom, était une propriété de famille que feu le colonel Armand de Kergaz avait léguée a sa femme.

Le château était bâti au bord de la mer, en haut d’une falaise, et du côté de la terre il dominait une jolie petite vallée bretonne couverte de bruyeres roses et bordée de grands bois.

Rien n’était plus sauvage et plus pittoresque, plus isolé et plus charmant d’aspect, que ce vieux manoir féodal completement restauré dans le gout moderne a l’intérieur, grâce a la fortune immense du colonel Felipone, et auquel, a l’extérieur, on avait conservé son poétique manteau de vétusté.

Un grand parc aux ormes séculaires entourait le château de l’ouest a l’est. La façade était battue en breche par la mer, cette mer houleuse et grise, aux grandioses coleres, qui ronge éternellement les côtes bretonnes.

Une plate-forme, dont la construction remontait aux croisades, s’étendait, de ce côté, d’une tour a l’autre.

En bas, a plusieurs centaines de pieds, grondait le vieil Océan.

Le colonel était arrivé a Kerloven vers la fin d’avril, en compagnie de sa femme, qui touchait au terme d’une grossesse, fruit premier de son nouvel hymen, et d’un enfant de cinq ans environ qui s’appelait Armand, comme son pere, l’infortuné colonel de hussards que nous avons vu mourir assassiné par l’Italien.

Le colonel Felipone avait été fait comte par la Restauration, ce qui faisait que la veuve de M. de Kergaz, qui était gentilhomme de la vieille roche, avait conservé ainsi son titre de comtesse.

Le comte, – nous appellerons ainsi désormais l’Italien, – le comte, disons-nous, passait son temps a chasser dans les environs, et s’était lié avec tous les hobereaux d’alentour.

La comtesse vivait dans la retraite la plus absolue.

Certes, ceux qui avaient connu jadis a la cour de l’empereur Napoléon la brillante et belle Hélene de Kergaz auraient eu peine a la reconnaître dans cette femme pâle et flétrie, au regard navré, a la démarche emplie de mornes lassitudes, au sourire triste et résigné.

Quatre années plus tôt, madame de Kergaz, qui depuis plusieurs mois était en proie a une mortelle inquiétude sur le sort de son mari, avait vu entrer chez elle, un matin, le capitaine Felipone tout vetu de noir.

Le capitaine, on le sait, avait aimé Hélene ; mais son amour n’avait eu d’autre résultat que celui d’inspirer a la jeune femme une aversion profonde pour cet homme, dont elle devinait instinctivement la nature fausse et perverse.

Bien souvent, depuis son mariage, elle avait essayé d’ouvrir les yeux a M. de Kergaz sur son amitié pour l’Italien ; malheureusement, le colonel avait pour lui une aveugle affection que rien n’aurait su altérer.

A la vue du capitaine, la comtesse avait poussé un cri, devinant un malheur.

Felipone s’était approché d’elle lentement ; il avait pris ses deux mains dans les siennes, et dit, en essuyant une larme hypocrite :

– Dieu est sévere pour nous, madame : il nous a pris, a vous, votre époux ; a moi, mon ami. Pleurons ensemble…

Ce ne fut que quelques jours plus tard que la malheureuse veuve prit connaissance du testament de son mari, de ce testament ou il la suppliait, l’insensé ! d’épouser celui qui devait etre son meurtrier, et de donner un second pere a son enfant.

Mais l’aversion de la comtesse pour Felipone était si grande, qu’elle se révolta et lui refusa sa main.

L’Italien était souple et patient : il parut s’étonner du vou de son ami défunt ; il se déclara indigne de prendre sa place. Il sollicita l’humble faveur de demeurer le simple protecteur, l’ami dévoué de la pauvre veuve, le tuteur du jeune orphelin.

Et pendant trois années, cet homme joua si bien son rôle, il se montra si affectueux, si bon, si plein de dévouement et d’abnégation, qu’il finit par désarmer la comtesse ; elle crut s’etre trompée et l’avoir mal jugé.

Puis, les revers de l’ere impériale arriverent.

Madame de Kergaz était de naissance entachée de roture, elle était la veuve d’un officier de l’empire, elle se trouva en butte a quelques persécutions ; plus que jamais elle comprit cet isolement terrible de la veuve qui est mere et qui se doit a son fils.

Felipone était devenu courtisan, il était bien en cour, et il pouvait beaucoup pour l’avenir de l’orphelin.

Cette derniere considération triompha en sa faveur dans l’esprit de la comtesse ; elle finit par céder a ses instances : elle épousa l’Italien.

Mais, chose bizarre, elle n’eut pas plus tôt lié son existence a celle de cet homme, que l’aversion premiere qu’il lui avait inspirée, et qu’il était parvenu a éteindre, se ranima vivace au fond du cour de la comtesse.

Puis, le colonel, ayant atteint son but, jugea désormais inutile de continuer son rôle de longue et patiente hypocrisie. Son naturel haineux, son caractere sauvage et vindicatif reprirent insensiblement le dessus, et il parut vouloir se venger des premiers dédains d’Hélene.

Alors commença pour la pauvre femme cette vie d’isolement et de larmes qui cache ses cruels mysteres sous la tyrannie conjugale. Felipone sourit a sa femme au grand jour du monde, et devint son bourreau dans l’ombre de l’intimité. Le misérable inventa des tortures sans nom pour cette noble femme qui avait cru en lui un seul jour.

Sa haine jalouse s’étendit jusqu’a l’enfant qui lui rappelait le premier époux de la comtesse, et lorsque cette derniere fut sur le point de devenir mere, l’Italien osa faire l’infâme calcul que voici :

– Si le petit Armand mourait, mon enfant hériterait d’une fortune immense… Et il est si facile qu’un enfant de quatre ans vienne a mourir !…

C’était en méditant cette pensée que le comte Felipone était arrivé a Kerloven.

La comtesse, dévorant ses larmes, vivait donc a Kerloven dans une retraite absolue, consacrant tous ses soins a son enfant, tandis que son mari menait joyeuse vie.

Un soir, – on était alors a la fin de mai, – elle avait laissé le jeune Armand jouant sur la plate-forme du manoir, et, dominée par ce besoin de priere et de recueillement qu’éprouvent les âmes meurtries, elle s’était retirée dans sa chambre pour s’y agenouiller devant un grand christ d’ivoire placé au chevet de son lit.

Elle était demeurée longtemps en prieres, et la nuit était venue, une nuit nébuleuse et sombre comme on en voit si souvent sur les côtes brumeuses de la vieille Armorique. Le vent de la mer soufflait avec violence, les vagues agitées grondaient au bas des falaises. La comtesse songea a son fils, et, dominée par un pressentiment sinistre, elle allait quitter sa chambre pour appeler l’enfant, lorsque son mari entra.

Felipone était en habit de chasse, botté et éperonné. Il avait passé sa journée dans les bois voisins, et il paraissait arriver a l’instant meme.

A sa vue, la comtesse sentit redoubler cette vague angoisse qui lui serrait le cour.

– Ou est donc Armand ? lui dit-elle avec vivacité.

– J’allais vous le demander, répondit tranquillement le comte ; car je suis étonné de ne point le voir aupres de vous.

La comtesse tressaillit au son de cette voix hypocrite, et son serrement de cour s’en accrut encore.

– Armand ! Armand ! appela la comtesse en ouvrant la croisée qui donnait sur la plate-forme.

L’enfant ne répondit pas.

– Armand ! mon petit Armand ! répéta la mere avec angoisse.

Meme silence.

Une lampe placée sur un guéridon n’éclairait qu’imparfaitement cette vaste piece, a laquelle on avait laissé ses vieilles tentures, ses meubles de chene noirci et son cachet de vétusté. Cependant un de ses reflets tomba sur le front bruni de l’Italien, et il sembla a la comtesse qu’une pâleur livide le couvrait.

– Mon enfant ! répéta-t-elle avec anxiété ; qu’avez-vous fait de mon enfant ?

– Moi ? répondit le comte avec un léger tressaillement dans la voix qui n’échappa point a la mere inquiete ; mais je ne l’ai pas vu, votre enfant, je descends de cheval a l’instant meme.

En prononçant ces derniers mots, l’accent troublé de l’Italien avait retrouvé son intonation habituelle et un calme parfait.

Mais la comtesse ne s’élança pas moins au dehors, agitée des plus sinistres pensées, et appelant :

– Armand ! Armand ! ou est Armand ?


III.

Vingt minutes auparavant, le comte Felipone était arrivé de la chasse et avait mis pied a terre dans la cour de Kerloven.

Le domestique du château était peu nombreux et se composait d’une dizaine de serviteurs tout au plus, y compris le piqueur et les deux valets de chiens. Ces trois derniers demeuraient dans la cour, occupés au chenil et aux écuries ; les autres étaient disséminés dans le château.

Le comte gravit donc le grand escalier du manoir sans rencontrer personne sur son passage, et arriva a l’entrée d’une longue galerie qui régnait tout alentour du premier étage, conduisant de droite et de gauche aux divers appartements, et ouvrant par une porte vitrée sur la plate-forme.

Cette plate-forme était la promenade favorite de l’Italien. Il y venait d’ordinaire, apres le déjeuner ou le dîner, fumer un cigare et jeter un regard reveur et distrait sur la mer.

La porte vitrée était entr’ouverte ; machinalement Felipone en franchit le seuil.

Il était alors presque nuit. Un dernier rayon crépusculaire glissait a l’horizon et séparait encore les vagues extremes de l’Océan du dernier nuage du ciel. Le bruit de la mer se heurtant au pied de la falaise montait jusqu’a la plate-forme comme un sourd murmure.

Le comte fit trois pas et trébucha. Son pied venait de rencontrer un objet qui rendit un bruit sec a ce contact. C’était un cheval de bois avec lequel jouait l’enfant.

Felipone fit quelques pas encore, et, aux dernieres et mourantes lueurs du soir, il aperçut l’enfant adossé au parapet de la plate-forme, dans un coin, et parfaitement immobile.

Armand, lassé de jouer avec son cheval de bois, s’était assis un moment pour se reposer, puis le sommeil était venu, ce sommeil invincible qui s’empare brusquement de l’enfance, et il dormait profondément.

A la vue de l’enfant, le comte s’arreta tout a coup.

Il avait chassé seul tout le jour. La solitude est mauvaise conseillere pour ceux que tourmente une pensée criminelle.

Pendant cinq ou six heures, Felipone avait chevauché sous les vertes coulées de ces vastes forets de Bretagne ou le silence est si profond, l’isolement si complet.

Il avait perdu la chasse, il avait cessé d’entendre la voix des chiens, et peu a peu, en proie a une vague reverie, il avait laissé flotter la bride sur le cou de son cheval.

Alors était revenue, ardente et tenace, cette pensée qui l’obsédait depuis que la comtesse était enceinte.

Le petit Armand, s’était-il dit, aura un jour vingt et un ans, et toute la fortune de son pere lui reviendra. S’il mourait, sa mere hériterait de lui, et mon enfant a moi hériterait de sa mere.

Et, une fois encore, l’Italien avait caressé le reve infâme de la mort de l’enfant. Or, voici qu’a son retour le premier etre qui s’offrait a lui c’était cet enfant, cet enfant endormi la, dans ce lieu solitaire, loin de tout le monde, a cette heure nocturne ou la pensée d’un crime germe si aisément dans une âme avilie.

Le comte n’éveilla point l’enfant, mais il s’accouda sur le parapet de la plate-forme et pencha la tete.

En bas, a plus de cent toises, les vagues moutonnaient, couronnées d’une écume blanche, et ces vagues pouvaient servir de cercueil.

Felipone se retourna, et d’un regard rapide explora la plate-forme.

La plate-forme était déserte, et l’obscurité de la nuit commençait a l’envelopper.

La grande voix de la mer montait jusqu’a lui et semblait lui dire : « L’Océan ne rend point ce qu’on lui confie. »

Un éclair infernal traversa l’esprit de cet homme, une tentation terrible le mordit au cour.

– Il aurait pu se faire, murmura-t-il, que l’enfant, curieux de regarder la mer, eut escaladé le parapet qui n’a pas plus de trois pieds de hauteur ; il aurait pu se faire encore qu’il se fut assis imprudemment sur le parapet, et que, la, il se fut endormi, comme il s’est endormi au pied du parapet. Puis, en dormant, il aurait perdu l’équilibre…

Un sinistre sourire glissa sur les levres blemes de l’Italien :

– Et alors, acheva-t-il, alors, mon enfant a moi n’aurait pas de frere, et je n’aurais plus a rendre des comptes de tutelle.

En prononçant ces derniers mots, le comte se pencha de nouveau vers la mer.

Les flots grondaient sourdement et semblaient lui dire : « Envoie-nous cet enfant qui te gene, nous le garderons fidelement et lui ferons un joli linceul d’algues vertes. »

Puis encore il jeta un second regard autour de lui, ce regard investigateur et rapide du criminel qui craint d’etre épié. Le silence, l’obscurité, la solitude lui disaient : « Nul ne te verra, nul n’attestera jamais devant un tribunal humain que tu as assassiné un pauvre enfant ! »

Et alors le comte fut pris de vertige et n’hésita plus.

Il fit un pas encore, prit dans ses bras l’enfant endormi, et lança la frele créature par-dessus le parapet.

Deux secondes apres, un bruit sourd qui monta des profondeurs de l’Océan lui apprit que la vague avait reçu et englouti sa proie.

L’enfant n’avait pas meme jeté un cri en s’éveillant dans le vide.

Pendant quelques minutes, Felipone demeura immobile et saisi d’une étrange fievre a la place meme ou il avait commis son forfait ; puis le misérable eut peur et voulut fuir ; puis encore le sang-froid qui caractérise les grands criminels lui revint, et il comprit qu’il se trahirait s’il fuyait. Alors, d’un pas mal assuré encore, mais déja le front calme, il quitta la plate-forme sur la pointe du pied et se dirigea vers l’appartement de sa femme, laissant enfin résonner ses éperons et le talon de ses bottes fortes sur les dalles de la galerie.


IV.

La comtesse s’était précipitée hors de sa chambre, demandant son fils a tous les échos, et son mari l’avait suivie, manifestant a son tour une vive inquiétude, car l’enfant avait coutume de revenir a sa mere aussitôt qu’il avait joué.

Les cris de la comtesse eurent bientôt mis tout le château en rumeur. Les domestiques accoururent. Aucun n’avait vu le petit Armand depuis l’instant ou sa mere l’avait laissé sur la plate-forme.

On explora le château, le jardin, le parc ; l’enfant n’était nulle part.

Deux heures s’écoulerent au milieu de ces recherches infructueuses. La comtesse, éperdue, tordait ses mains de désespoir, et son oil ardent semblait vouloir scruter jusqu’au fond du cour de Felipone, qu’elle regardait déja comme le meurtrier de son fils, et deviner ainsi ce qu’il en avait fait.

Mais l’Italien jouait si bien l’affliction la plus profonde, il y avait dans sa voix et dans son geste tant de naif désespoir et d’étonnement, que la mere, une fois de plus, crut qu’elle obéissait a cette insurmontable aversion qu’elle éprouvait pour son mari, en l’accusant de la disparition de son fils.

Tout a coup un domestique arriva tenant a la main le petit chapeau de l’enfant orné d’une plume blanche, et qui était tombé de sa tete a la rive de la plate-forme durant son sommeil.

– Ah ! le malheureux ! exclama Felipone avec un accent auquel se méprit la pauvre mere, il aura escaladé le parapet…

Mais au moment ou la comtesse reculait d’épouvante a ces paroles et a la vue de cet objet qui semblait en confirmer la sinistre vérité, un homme apparut sur le seuil de la salle ou se trouvaient alors les deux époux, et, a la vue de cet homme, le comte Felipone recula frappé de stupeur et devint livide.


V.

Le personnage qui venait d’apparaître était un homme d’environ trente-six ans, vetu d’une longue redingote bleue ornée d’un ruban rouge, et comme en portaient alors les soldats de l’Empire mis de côté par la Restauration.

Cet homme était de haute taille, un feu sombre brillait dans son regard, éclairant d’un reflet indigné son visage pâle de courroux.

Il fit trois pas a la rencontre de Felipone, qui reculait épouvanté, étendit la main vers lui, et lui cria :

– Assassin ! assassin !

– Bastien ! murmura Felipone saisi de vertige.

– Oui, répéta le hussard, car c’était lui, Bastien que tu as cru tuer raide, et qui n’est pas mort… Bastien, que les Cosaques ont trouvé gisant dans son sang, une heure apres ta fuite et ton double crime, et a qui ils ont sauvé la vie… Bastien, prisonnier des Russes pendant quatre ans et qui, libre enfin, vient te demander compte du sang de son colonel dont tes mains sont couvertes…

Et comme Felipone, foudroyé, reculait toujours devant cette apparition terrible, Bastien regarda la comtesse et lui dit :

– Cet homme, madame, ce misérable, il a tué l’enfant comme il a tué le pere.

La comtesse comprit.

Alors la mere, éperdue et folle naguere, devint une tigresse en présence de l’assassin de son enfant ; elle s’élança sur lui pour le déchirer avec ses ongles, en criant :

– Assassin ! assassin ! l’échafaud t’attend… je te livrerai moi-meme au bourreau !…

Mais alors, comme l’infâme reculait toujours, la mere poussa un cri et sentit remuer quelque chose au fond de ses entrailles…

Elle poussa un cri et s’arreta, pâle, chancelante, brisée…

L’homme qu’elle voulait dénoncer a la vindicte des lois, l’homme qu’elle voulait traîner sur les marches de l’échafaud, ce misérable, cet infâme était le pere de cet autre enfant qui commençait a s’agiter dans ses flancs.


VI.

Vers la fin du mois d’octobre de l’année 1840, c’est-a-dire vingt-quatre ans apres les événements que nous racontions tout a l’heure, un soir, a Rome, un homme, qu’a sa tournure et a son costume on devinait etre Français, traversa le Tibre et gagna le Transtevere d’un pas leste. Cet homme était de haute taille, il était jeune et pouvait avoir vingt-huit ans. Sa beauté mâle et hardie, son oil noir, ou brillait un regard fier et doux, son large front, ou déja apparaissait ce pli précoce et profond qui n’est point une ride peut-etre, mais qui trahit les soucis prématurés et les tristesses mystérieuses du penseur et de l’artiste, cet adorable mélange, en un mot, de jeunesse énergique et de mélancolie qui était en lui, attirait l’attention curieuse et pleine d’une secrete admiration des Transtévérines, ces femmes du peuple de Rome si connues par leur beauté et leur vertu. Le jour tombait, cependant il n’était pas encore nuit. Un dernier rayon de soleil, qui s’éteignait dans les flots du Tibre, glissait au sommet des édifices de la ville éternelle, couvrant d’un reflet de pourpre et d’or les fenetres des palais et les vitraux des églises.

L’air était tiede et doux, et les Transtévérins étaient sur le pas de leur porte, les femmes tournant leur fuseau, les enfants jouant dans la rue, les hommes fumant avec gravité en écoutant une chanson venue des marais Pontins, en passant de bouche en bouche jusqu’a celle d’un artiste en plein vent qui glanait en ce moment quelques baiocchi dans la rue étroite et tortueuse ou notre personnage venait de s’enfoncer.

Au milieu de cette ruelle était une petite maison d’apparence coquette, aux toits en terrasse et aux murs de laquelle grimpait un lierre d’Irlande dont les rameaux vivaces s’entrelaçaient a un pied de vigne aux grappes dorées et murissantes.

Cette maison était silencieuse et parfaitement close sur la rue. Aucun bruit, aucun mouvement ne se produisaient derriere les persiennes immobiles de son rez-de-chaussée et de son premier étage. On eut dit qu’elle était completement inhabitée.

Le jeune Français s’arreta devant la porte, et tira de sa poche une clef, au moyen de laquelle il pénétra dans la maison. Un petit vestibule en marbre blanc et rose conduisait a un escalier en coquille que le visiteur gravit lestement.

– Ou donc est Fornarina ? se demanda-t-il en se dirigeant vers le premier étage de la maison. Malgré mes ordres, elle abandonne toujours sa maîtresse. J’ai la un pauvre dragon pour garder mon trésor… un trésor sans prix !

Il frappa discretement a une petite porte ouvrant sur le palier de l’escalier.

– Entrez ! dit une voix douce a l’intérieur.

Le visiteur poussa la porte et se trouva dans un joli boudoir tendu d’une étoffe perse a fond gris perle, meublé en bois de rose, encombré de caisses de fleurs d’ou s’exhalaient de pénétrants parfums, et au fond duquel, a demi couchée sur un divan a la turque, se trouvait une ravissante créature, devant laquelle le jeune homme s’arreta, comme ébloui, bien qu’il fut loin de la voir pour la premiere fois.

C’était une femme d’environ vingt-trois ans, petite et délicate, au teint blanc et un peu pâle, aux cheveux d’un blond cendré, aux yeux bleus : une fleur éclose au tiede soleil du nord et transportée momentanément sous les arbres du ciel italien.

La beauté de cette jeune femme était merveilleuse, et ceux des Transtévérins qui l’avaient aperçue derriere ses persiennes, a la brune du soir ou au soleil levant, étaient demeurés muets d’admiration.

A la vue du Français, la jeune femme se leva et jeta un cri de joie :

– Ah ! dit-elle, je vous attendais, Armand ; et il me semblait que vous tardiez aujourd’hui plus que de coutume.

– Je sors de mon atelier a l’heure meme, répondit-il, et je serais accouru plus tôt aupres de vous, chere Marthe, si je n’avais reçu la visite du cardinal Stenio Landy, qui veut acquérir une statue. Le cardinal est resté chez moi plusieurs heures… mais, reprit l’artiste, – c’était, en effet, un sculpteur français, prix de Rome, – vous etes pâle et triste plus qu’a l’ordinaire, Marthe ; vous paraissez agitée…

Elle tressaillit.

– Vous trouvez ? demanda-t-elle.

– Oui, répondit-il en s’asseyant aupres d’elle et lui prenant les deux mains qu’il pressa avec amour et respect. Vous souffrez de quelque terreur inconnue, ma pauvre Marthe ; vous avez eu peur… il vous est arrivé quelque chose… dites, répondez-moi ?…

– Eh bien ! dit-elle avec effort, vous avez raison, Armand, j’ai eu peur… et je vous attendais avec impatience.

– Peur de quoi ?

– Écoutez, reprit-elle avec vivacité, il faut quitter Rome… il le faut ! En vain m’avez-vous cachée en ce faubourg solitaire de la grande ville ou ne se hasarde jamais l’étranger… en vain avez-vous cru que la je serais a l’abri des poursuites de mon mauvais génie… la, plus qu’ailleurs, ici, comme a Florence, il faut partir !

Une pâleur étrange s’était répandue sur le visage de la jeune femme, tandis qu’elle parlait ainsi.

– Ou est Fornarina ? interrogea brusquement le sculpteur.

– Je l’ai envoyée chez vous vous chercher. Elle aura pris la grande rue et vous la petite ; vous vous serez croisés.

– Cette femme que j’ai placée aupres de vous, avec mission de ne jamais vous quitter, cher ange, est peut-etre…

– Oh ! ne le croyez pas, Armand ; Fornarina mourrait plutôt que de me trahir.

Armand s’était levé et se promenait de long en large dans le boudoir, d’un pas inégal et brusque, ou se révélait son émotion.

– Mais enfin, s’écria-t-il, que vous est-il arrivé ?… qu’avez-vous vu, enfant, que vous vouliez ainsi partir ?

– Je l’ai vu.

– Qui ?

Et Marthe s’approcha de la croisée, et, a travers les persiennes, indiqua un endroit de la rue :

– La, dit-elle, hier soir a dix heures, au moment ou vous veniez de partir… il était blotti dans l’angle de cette porte, il attachait un regard de feu sur la maison. On eut dit qu’il me voyait… et je n’avais pas de lumiere, alors que lui-meme était exposé au clair de lune. J’ai reculé épouvantée… je crois que j’ai jeté un cri en m’évanouissant… Eh ! j’ai bien souffert…

Armand s’approcha de Marthe, la fit rasseoir sur le divan, reprit ses deux mains dans la sienne et s’agenouilla devant elle :

– Marthe, dit-il, voulez-vous m’écouter ? Voulez-vous avoir en moi la foi qu’on a en un pere, en un vieil et sur ami, en Dieu lui-meme ?

– Oh ! oui, répondit-elle, parlez… protégez-moi… défendez-moi… je n’ai plus que vous en ce monde…

– Madame, reprit l’artiste, je vous ai rencontrée, il y a six mois, pleurant agenouillée, a minuit, sur les marches extérieures d’une église, si désespérée et si belle en ce moment, que j’ai cru voir un ange du ciel gémissant sur la perte de l’âme terrestre commise a sa garde et que l’enfer lui aurait ravie. Vous pleuriez, Marthe, vous pleuriez, madame, et vous demandiez a Dieu qu’il vous permît de retourner a lui en vous donnant la mort. Je m’approchai de vous, je pris votre main et vous murmurai quelques mots d’espérance a l’oreille. Je ne sais si ma voix vous parut éloquente alors et si elle trouva le chemin de votre âme, mais vous vous levâtes soudain et vous vous appuyâtes sur moi comme sur un protecteur.

« Vous vouliez mourir, je vous sauvai ; vous parliez de désespoir, je vous répondis espérance ; votre pauvre cour était meurtri, j’essayai de le guérir.

« Depuis ce jour, enfant, j’ai été, moi, le plus heureux des hommes ; et peut-etre avez-vous moins souffert, vous, n’est-ce pas ?

– Oui, Armand, vous etes noble et bon, murmura-t-elle, et je vous aime !

– Hélas ! répondit le Français, je suis un pauvre artiste sans nom et peut-etre sans patrie, car on m’a recueilli en pleine mer, a l’âge de cinq ans, cramponné a une épave en luttant contre la mort, malgré mon jeune âge. Je n’ai d’autre fortune que mon ciseau, d’autre avenir qu’un peu de gloire a acquérir ; mais je vous ai vue, je ferai de vous ma femme dans un temps qui n’est plus éloigné, et je saurai bien vous défendre et vous faire respecter de la terre entiere.

« Mais, reprit le jeune homme apres un moment de silence pendant lequel Marthe avait baissé les yeux, pour que je vous défende, madame, ne faut-il pas que j’aie votre secret ? Et me direz-vous encore, comme a Vienne, comme a Florence, partons ! partons, ne m’interrogez pas ?…

« Quel est donc cet homme terrible et maudit qui vous poursuit ? Et ne me croyez-vous point assez fort, assez brave pour vous défendre ?

Marthe était pâle et tremblait de tous ses membres, les yeux baissés vers la terre.

– Voyons, continua Armand d’une voix triste et douce a la fois et pleine de caresses ; voyons, ma bien-aimée, quel que soit ce passé dont le souvenir te tourmente, crois-tu donc que mon amour en pourra etre altéré ?

Marthe redressa fierement la tete :

– Oh ! dit-elle, a moins que l’amour ne soit un crime, mon passé ne me fera point rougir. J’ai aimé ardemment, saintement, avec la crédulité de mes dix-huit ans, un homme au sourire infernal, au cour infâme, a l’âme lâche et vile, et que j’avais cru loyal et bon. Cet homme m’a séduite, arrachée a la maison de mon pere ; cet homme a été mon bourreau ; mais Dieu m’est témoin que je l’ai fui du jour ou je l’ai connu.

Armand s’était de nouveau agenouillé devant la jeune femme.

– Dis-moi tout cela, murmura-t-il, dis-le-moi, et je te défendrai, je tuerai ce misérable !

– Eh bien, répondit-elle, écoutez-moi.

Et, pleine de confiance dans ce regard rempli d’amour et de fier courage dont l’enveloppait l’artiste français, elle lui dit :

« – Je suis née a Blois, cette vieille et bonne ville qui mire dans la Loire les tours moussues de son château et ses coteaux chargés de vignes. Mon pere était un honorable négociant, ma mere appartenait a la petite noblesse de la province.

« J’ai perdu ma mere a dix ans, et jusqu’a ma dix-septieme année j’ai été enfermée dans un couvent a Tours. C’est en sortant du couvent que j’ai rencontré mon séducteur. Mon pere, retiré du commerce avec une fortune médiocre, mais honnetement acquise, avait acheté, a six lieues de Blois, en remontant la Loire vers Orléans, une petite propriété ou il me conduisit a mon arrivée de Tours.

« A une heure de la Marniere, c’était le nom de notre habitation, se trouvait le château de Haut-Coin ; cette belle terre appartenait au général de division comte Felipone, un officier italien naturalisé Français.

« Le comte passait l’été au Haut-Coin avec sa femme et son fils, le vicomte Andréa.

« Le comte était un homme dur, violent, acariâtre, qui avait du tourmenter sa femme et etre son bourreau, car la pauvre comtesse était pâle, maladive et courbée sur elle-meme comme une octogénaire, bien qu’elle eut cinquante ans a peine.

« Lorsque j’arrivai a la Marniere, quelques difficultés de limites, a propos de bois, avaient mis mon pere en relation avec le comte.

« Je fus présentée au château.

« Le vicomte Andréa était absent. Il ne devait arriver de Paris que vers la fin du mois.

« La comtesse me prit en affection, et je devins pour elle une compagne que la solitude lui rendit chere bientôt. La pauvre femme était rongée par un mal mystérieux dont le comte et elle sans doute avaient seuls le secret. Jamais les deux époux ne se trouvaient en tete-a-tete. Échangeant devant les étrangers quelques mots affectueux, ils ne s’adressaient jamais la parole lorsqu’ils étaient seuls.

« Au bout d’un mois, j’étais devenue la commensale du Haut-Coin, lorsque le vicomte arriva.

« Il était beau : il avait ce regard ardent et moqueur a la fois des races méridionales, tempéré par la réserve du nord ; sa levre souriait d’un sourire railleur, et il me parut des les premiers jours n’avoir pour sa mere qu’une affection banale.

« A partir de son arrivée, la comtesse, déja si pâle et si souffrante, devint de plus en plus faible ; et me serrant un jour la main avec une effusion indicible, elle me dit :

« – Je crois que je m’en vais.

« Quelques jours plus tard en effet, au milieu de la nuit, un domestique arriva du Haut-Coin a la Marniere. Il venait me chercher.

« La comtesse était mourante et désirait me voir…

« Je suivis le domestique et je fus accompagnée par mon pere. Nous arrivâmes au château vers le point du jour. C’était en automne, le ciel était gris, l’air froid. On eut dit un jour d’agonie.

« Nous trouvâmes la comtesse dans son lit, l’oil brillant de fievre, les levres décolorées. Un pretre récitait a son chevet les prieres des agonisants ; les serviteurs pleuraient agenouillés.

« Mais nous cherchâmes en vain des yeux le comte et son fils :

« – Ils sont a la chasse depuis deux jours, murmura la mourante. Je ne les reverrai pas… Le comte et son fils étaient, en effet, depuis deux jours, chez leurs parents de l’Orléanais, a dix lieues de Blois ; et c’était chose sinistre a penser que cette femme, qui avait un fils et un époux, allait s’éteindre au milieu d’étrangers, et que la main de son enfant ne lui fermerait point les yeux…

« Elle mourut a dix heures du matin, et sa derniere parole fut celle-ci : “Andréa… fils ingrat !” Et j’entendis un vieux domestique murmurant tout bas :

« – C’est M. le vicomte qui a tué sa mere.

« Eh bien, le croiriez-vous, mon ami, j’aimais déja cet homme, et il avait osé m’avouer lui-meme la passion que je lui inspirais ?… Comment fit-il, de quelles séductions infernales m’environna-t-il pendant les trois mois qui suivirent la mort de sa mere ? Je ne sais… Mais il vint une heure ou je crus en lui comme les anges croient en Dieu, une heure ou il exerça sur moi un pouvoir étrange et fascinateur, et ou il me dit :

« – Marthe, je te jure que tu seras ma femme ; mais comme jamais mon pere ne consentira a notre union, car je suis riche et tu es pauvre, veux-tu fuir ? Nous irons en Italie ; la, nous nous marierons, et le temps, espérons-le, désarmera mon pere.

« – Et le mien ? demandai-je épouvantée.

« – Le tien viendra nous rejoindre.

« – Mais pourquoi ne point nous ouvrir a lui ?

« Cette question parut l’embarrasser ; cependant il répondit :

« – Ton pere est scrupuleux jusqu’a la chevalerie ; si nous le prenons pour complice, il ne voudra jamais tromper le mien ; il ira le trouver, et notre bonheur sera a jamais compromis.

« Je crus cet homme, je cédai, je le suivis.

« Ce fut par une sombre nuit d’hiver, mon ami, que la fille coupable abandonna furtivement le toit paternel pour suivre son ravisseur. Une chaise de poste nous attendait a une demi-lieue de la Marniere, et Andréa m’y porta a moitié folle d’émotion et de terreur.

« J’avais laissé sur une table, dans ma chambre, une longue lettre, dans laquelle je demandais pardon a mon pere et l’instruisais de ma fuite.

« Huit jours apres, nous étions en Italie et arrivions a Milan.

« La, Andréa loua une maison, me présenta comme sa femme a la noblesse milanaise, tint table ouverte et mena grand train. Je le suppliai plusieurs fois d’écrire a mon pere et de l’engager a venir nous rejoindre.

« – J’ai reçu, me répondit-il enfin, des nouvelles de votre pere et du mien. Ils sont furieux ; mais le temps les apaisera… Attendons.

« Andréa commença alors a éluder toute conversation ayant trait a notre prochaine union.

« Deux mois s’écoulerent. J’avais plusieurs fois écrit a mon pere ; jamais il ne m’avait répondu. J’ai su, depuis, qu’Andréa faisait intercepter mes lettres par le domestique chargé de les jeter a la poste.

« Andréa, cependant, menait joyeuse vie a Milan : il avait des chevaux, des valets, de joyeux convives, et, en apparence, j’étais la plus heureuse des femmes ; mais, un jour, ou je lui rappelais ses promesses, il me répondit avec impatience :

« – Attendez donc, ma chere ; mon pere est vieux, il mourra au premier jour… alors, je vous épouserai. »

« Et comme j’étais atterrée d’une pareille réponse, il tira de sa poche une lettre qu’il me tendit. Elle était de son pere, et je la lus en pâlissant :

« Mon tres aimable fils, disait le comte, je ne vois aucun inconvénient a ce que vous séduisiez les jeunes filles de nos environs et les emmeniez en Italie ; mais j’aime a croire que vous ne songez pas a les épouser ; d’autant mieux que j’ai pour vous, sous la main, un brillant mariage… »

« La lettre m’échappa des mains, et je regardai Andréa avec stupeur.

« – Eh bien ? lui dis-je, que comptez-vous donc faire, monsieur ?

« – Mais… répondit-il, attendre.

« – Attendre quoi ?

« – La mort de mon pere, dit-il froidement. Je le connais, il serait homme a me déshériter »

« Et Andréa pirouetta sur les talons, et me quitta en fredonnant une ariette.

« Ah ! mon ami, murmura Marthe avec accablement, des ce jour, je commençai a deviner l’odieux naturel de cet homme. Il n’avait jamais eu l’intention de faire autre chose de moi que sa maîtresse. Pendant huit jours, je fus en proie a une sorte de fievre ardente, mélangée de délire… j’appelai mon pere, je demandai pardon a Dieu… je me traînai aux genoux d’Andréa pour le supplier de me rendre mon honneur en me conduisant aux pieds des autels…

« Andréa me répondit par des lieux communs et des phrases évasives.

« Lorsque je fus rétablie, j’allai me jeter aux genoux d’un pretre, je lui avouai ma faute, je lui demandai conseil.

« Le pretre me dit :

« – Allez, mon enfant, rejoindre votre pere, et Dieu, qui est grand et miséricordieux, vous pardonnera et touchera peut-etre le cour de cet homme qui refuse de réparer ses torts envers vous.

« Mon pere !

« Oh ! je me souvins alors combien il était jadis indulgent et bon pour son enfant, et je regardai le conseil du ministre de Dieu comme un ordre venant d’en haut. Je voulus obéir…

« Un matin, j’annonçai mon départ a Andréa.

« – Et ou vas-tu ? me demanda-t-il avec indifférence.

« – Je retourne en France, lui répondis-je avec fierté. Je vais rejoindre mon pere…

« – Ton pere ? fit-il avec un tressaillement dans la voix.

« – Oui, lui dis-je, et peut-etre qu’il me pardonnera. »

« Il secoua la tete avec tristesse :

« – Ma pauvre Marthe, me dit-il, trop longtemps je t’ai caché la vérité… je n’osais point déchirer ton cour… mais… mais… hélas ! il le faut bien, puisque décidément tu veux me quitter…

« – Mon Dieu ! m’écriai-je épouvantée, qu’allez-vous donc m’apprendre ? »

« Il ne répondit pas, mais il me tendit une lettre encadrée de noir et vieille d’un mois de date…

« Mon pere était mort, mort de douleur… et je l’avais tué !… »

– Pauvre Marthe ! murmura l’artiste en prenant dans ses mains la main blanche de la jeune femme, qui s’était prise a fondre en larmes au souvenir de son pere.

Marthe essuya ses pleurs et continua :

« – Mon pere était mort. J’aimais encore Andréa, et je n’avais plus que lui a aimer en ce monde. Il redoubla pour moi de petits soins et de caresses, et je n’eus point le courage de l’abandonner.

« Pendant les premiers mois de mon deuil, il fut bon et plein de tendresse pour moi ; il me jura solennellement qu’il n’aurait jamais d’autre femme que moi, et j’eus la faiblesse de le croire.

« Mais bientôt sa nature, ardente et railleuse a la fois, reprit le dessus. Je redevins sa maîtresse et non plus sa femme. Il rouvrit notre maison a ses compagnons de débauche et d’orgie, et, des lors, je dus comprendre que j’étais pour lui un simple jouet.

« Peut-etre m’aimait-il, cependant, mais comme on aime un chien, un cheval, une chose que l’on possede et qui est a vous.

« Les égards dont il m’avait d’abord entourée s’évanouirent un a un ; il me traita cavalierement…

« Je l’aimais encore…

« Il m’infligea la honte d’une rivale : une bouquetiere qu’il avait rencontrée sous le portique du théâtre de la Scala.

« Alors je voulus fuir cet homme qui me devenait odieux… Mais ou fuir ? ou aller ?… D’ailleurs, il exerçait sur moi une étrange et odieuse domination du maître sur l’esclave, quelque chose comme la fascination d’un reptile sur un oiseau. L’empire qu’il exerçait sur moi allait, du reste, jusqu’a la terreur, car il ne prenait plus la peine de me dissimuler sa nature pervertie et ses instincts cruels.


VII.

« Un soir, Andréa se prit de querelle, au théâtre, avec un jeune officier autrichien, et il se battit avec lui le lendemain.

« L’arme choisie était le pistolet.

« D’apres les conditions du combat, les deux adversaires devaient marcher l’un sur l’autre et faire feu a volonté.

« L’officier tira le premier. Andréa ne fut point atteint et continua de marcher sur lui.

« – Tirez donc ! lui crierent les témoins.

« – Pas encore, répondit-il.

« Et il marcha jusqu’a ce que, touchant son adversaire, il lui posât le canon de son pistolet sur la poitrine.

« L’officier attendait stoiquement, les bras croisés et le sourire aux levres.

« Un homme de cour eut été touché d’une telle bravoure : le lâche n’en eut point pitié.

« – En vérité, dit-il avec un cruel sourire, vous etes a peine de mon âge, monsieur, et ce sera un grand chagrin pour votre mere d’apprendre votre mort.

« Et il fit feu et tua l’officier, qui tomba sans pousser un cri. »

– Le misérable ! murmura Armand avec dégout.

– Oh ! reprit Marthe, ce n’est point tout encore, mon ami ; écoutez… Cet homme est un assassin ! un assassin et un voleur…

Marthe s’interrompit un instant, le front couvert du rouge de la honte. Avoir aimé un tel homme était pour elle le dernier des abaissements.

« – Andréa, continua-t-elle enfin, Andréa était joueur, joueur effréné. Notre maison était devenue un tripot infâme, ou chaque nuit se ruinait quelque fils de famille de la noblesse milanaise.

« Andréa avait un bonheur inoui, et il gagnait depuis quelques mois des sommes folles, quand ce revirement subit de la fortune, cette longue série de défaites que les joueurs appellent la déveine, arriva, implacable, inexorable comme le destin.

« Une nuit, il perdit une somme énorme, plusieurs centaines de mille francs. Tous ses invités étaient partis, a l’exception d’un seul, le baron Spoletti. Le baron était son partenaire depuis minuit ; il était pres de cinq heures du matin. C’était lui qui gagnait tout ce qu’Andréa perdait.

« Ils jouaient au fond d’un pavillon qui s’élevait a l’extrémité du jardin, et, placée dans un coin ou me retenait mon pénible devoir de maîtresse de maison, j’assistais a cette scene poignante et honteusement terrible.

« Andréa était pâle et ses levres frémissaient, tandis que la sueur perlait a son front a mesure que ses derniers billets de banque s’entassaient devant le baron.

« Le baron jouait froidement, en homme qui croit en sa veine. Il avait aupres de lui un portefeuille gonflé de billets de banque et représentant une somme énorme. Il tenait tout ce qu’Andréa voulait tenir.

« Andréa en arriva a son dernier billet de mille francs et le perdit.

« – Baron, dit-il d’une voix étranglée, je n’ai plus d’argent ici ; mais mon pere a trois cent mille livres de rentes : je vous fais cent mille écus sur parole.

« Le baron parut réfléchir une minute, et puis il dit négligemment :

« – Je tiens vos cent mille écus, en cinq points d’écarté.

« Andréa était pâle, son visage s’enflamma, ses yeux brillerent d’espoir.

« – Allons ! dit-il en battant les cartes d’une main fiévreuse.

« C’était une horrible chose a voir que cette partie. Pour Andréa, perdre, c’était la ruine : le comte son pere était avare, il ne payerait pas et laisserait, a la rigueur, déshonorer son fils.

« Pour le baron, perdre, c’était abandonner tout ce qu’il avait gagné.

« Mais il avait été hardi, parce qu’il croyait toujours a sa veine, et il demeura calme et froid, en apparence du moins.

« En deux coups, Andréa eut marqué quatre points, et respira bruyamment.

« Mais il perdit le coup suivant, puis l’autre encore, et le baron marqua pareillement quatre points.

« Andréa redevint livide. C’était au baron a donner ; il avait l’avantage de la retourne.

« Les deux partenaires se regarderent un moment, non moins émus l’un que l’autre, et comme deux champions prets a s’égorger.

« – Je remets la partie… dit Andréa.

« Le baron hésita.

« – Non, dit-il enfin. A quoi bon ?

« Et il donna et retourna une carte.

« – Le roi ! dit-il. Vicomte, j’ai gagné, vous me devez cent mille écus.

« – Je les double ! murmura celui-ci d’une voix étranglée.

« Mais le baron se leva froidement.

« – Mon cher, dit-il, j’ai un principe dont je me suis fait l’esclave : je ne tiens jamais deux coups sur parole. D’ailleurs, voici le jour, et je meurs de sommeil. Adieu ! »

« Andréa demeura un moment immobile sur son siege et comme foudroyé ; il vit d’un oil atone le baron empocher son or et ses billets, puis prendre courtoisement congé de moi, en s’excusant de m’avoir fait veiller aussi tard.

« Et puis, soit qu’il obéît machinalement a l’usage, soit qu’une pensée infernale eut traversé son cerveau comme un éclair, Andréa se leva pour reconduire le baron et lui faire traverser le jardin, qui était planté de grands arbres.

« Les valets étaient couchés, nous étions seuls au pavillon, et le jardin était désert.

« J’étais peut-etre aussi atterrée qu’Andréa de la perte énorme qu’il venait de faire, et, muette de stupeur, je le vis sortir du pavillon et s’éloigner en donnant le bras au baron.

« Cinq minutes apres, j’entendis un cri, un seul, qui m’arriva comme un cri d’agonie ; puis le silence se fit complet et absolu ; puis encore, peu apres, je vis reparaître Andréa, tete nue, l’oil hagard, les vetements en désordre, et son gilet blanc couvert de sang.

« Le misérable tenait un poignard d’une main, de l’autre le portefeuille du baron, qu’il venait d’assassiner avec l’arme qu’il portait toujours sur lui depuis qu’il était en Italie.

« A mon tour, je poussai un cri, un cri d’horreur et de dégout supreme.

« Et je m’enfuis éperdue, sans qu’il songeât a me retenir, et je m’élançai a travers le jardin.

« En courant, je trébuchai contre le cadavre du baron, et ce contact me donna la force de poursuivre mon chemin. Comment suis-je sortie de la maison ? comment, apres une course insensée a travers la ville, déserte encore, suis-je tombée mourante sur les marches de cette église ou vous m’avez trouvée agenouillée ? Hélas ! je ne le sais pas. »

– Ah ! murmura Armand, le sculpteur, je comprends ton désespoir, pauvre ange adoré… Je comprends pourquoi tu voulais fuir cet homme sans cesse !

– Vous ne savez point tout encore, murmura Marthe. Cet homme nous découvrit a Florence, et me fit passer un billet ainsi conçu :

« Reviens sur-le-champ, ou ton nouvel amant est un homme mort ! »

– Vous comprenez pourquoi, n’est-ce pas, je vous ai fait quitter Florence, maintenant ? car cet homme vous eut assassiné… Pourquoi il faut que nous quittions Rome, car il nous a découverts de nouveau ?

Et Marthe se jeta dans les bras du jeune artiste, et l’enlaçant avec tendresse :

– Fuyons, dit-elle avec l’expression d’une terreur profonde et d’une ineffable tendresse ; fuyons, mon bien-aimé… fuyons l’assassin !…

– Non, dit Armand avec vivacité, nous ne partirons point, mon enfant : et si cet homme osait pénétrer ici, je le tuerais !

Marthe frissonnait comme la feuille jaunie que les vents d’automne roulent sur la poussiere.

Armand tira sa montre.

– Je cours jusqu’a mon atelier, dit-il ; je serai de retour dans une heure et passerai la nuit ici, couché sur le seuil de votre chambre. Je vais chercher des armes… Marthe, ma bien-aimée, malheur au traître Andréa s’il osait franchir la porte de ta maison !

Et le sculpteur sortit et se dirigea en courant vers le Tibre.

En quittant la petite maison du Trastevere, l’artiste rencontra Fornarina.

Fornarina était une vieille servante qu’il avait placée aupres de Marthe pour la soigner, et veiller sur elle.

– Je viens de voir ta maîtresse, lui dit-il ; elle t’attend. Ferme la porte a double tour, et, quoi qu’il puisse arriver, garde-toi d’ouvrir.

– Oui, Votre Seigneurie, répondit la vieille en s’inclinant avec cette souplesse de reins particuliere au peuple italien.

Mais a peine Fornarina eut-elle atteint la maisonnette tapissée de vigne, qu’elle fit entendre un petit coup de sifflet mystérieux, et au lieu de refermer prudemment la porte d’entrée sur elle, elle la laissa secretement entrebâillée.

Il était nuit close alors, et la rue était déserte. Au coup de sifflet de la vieille, une ombre se dessina a l’extrémité opposée au Tibre, puis cette ombre approcha a pas discrets jusqu’a la maison, et poussa la porte entr’ouverte, appelant tout bas :

– Fornarina !

– Me voila, Votre Seigneurie, répondit l’Italienne ; est-ce bien vous ?

– C’est moi.

– Le maître est parti, mais il va revenir.

– C’est bon, nous aurons le temps… La litiere est tout pres d’ici, murmura l’ombre en aparté.

Puis l’inconnu mit une bourse dans la main de Fornarina, et lui dit :

– Prends, et va-t’en.

– Dieu garde Votre Seigneurie ! grommela la vieille en pesant dans sa main crochue l’or de sa trahison.

Et tandis qu’elle s’enfuyait hors de la maison, l’inconnu gravit le petit escalier et frappa trois coups a la porte du boudoir de Marthe.

A ce bruit, Marthe tressaillit et sentit son sang se figer ; ce ne pouvait etre encore Armand, car il y avait loin du Trastevere a son atelier. Ce n’était pas non plus Fornarina, Fornarina entrait sans frapper.

Et comme elle hésitait a répondre, la porte s’ouvrit. Un homme apparut sur le seuil. Marthe poussa un cri et recula comme si elle eut vu surgir un démon devant elle.

– C’est moi ! dit l’homme en jetant son manteau et allant a elle.

– Andréa !… balbutia-t-elle d’une voix éteinte.

– Parbleu ! oui, Andréa. Cela t’étonnerait-il, par hasard ?

Marthe reculait toujours et ne répondait pas.

– Ma chere enfant, dit froidement le vicomte Andréa, vous m’avez quitté pour une niaiserie, vous avez eu des scrupules, fi ! Mais vous deviez bien penser que je ne vous laisserais point fuir impunément.

– Monsieur…

– Bon ! avez-vous pu supposer que le vicomte Andréa était un homme a se laisser enlever sa maîtresse par une sorte de sculpteur, une maniere d’artiste sans fortune et sans nom ?

Le vicomte accompagna ces mots d’un railleur sourire.

Marthe s’était laissée tomber sur le divan, mourante d’émotion et d’effroi.

Le vicomte Andréa Felipone était un jeune homme de vingt-cinq ans environ, d’une beauté singuliere et presque étrange ; de taille moyenne, d’apparence frele, il avait des muscles d’acier, et possédait une agilité et une vigueur peu communes. Blond comme une Anglaise ou une Suédoise, il avait les yeux noirs, et son regard était a la fois ardent et moqueur. Ses traits, d’une régularité parfaite, eussent possédé un grand charme de séduction, sans une expression de raillerie amere qui crispait sans cesse les coins de sa bouche et courait sur ses levres.

La duchesse de L…, a Paris, avait dit de lui :

« Il a la beauté d’un ange déchu. »

Marthe contemplait cet homme avec l’épouvante de l’esclave évadé qui va retomber au pouvoir de son maître. Elle n’aimait plus Andréa, elle le méprisait, et cependant il exerçait encore sur elle un étrange pouvoir de fascination.

– Allons, cher ange, dit-il avec une hypocrite douceur, vous savez bien que je vous aime toujours…

Il fit un pas vers elle et lui prit la main.

Marthe jeta un cri.

– Non, non ! dit-elle vivement, sortez !

– J’y songe, répondit tranquillement Andréa ; mais vous m’accompagnerez, j’imagine ?

Et un sourire infernal glissa sur les levres du vicomte.

– Car enfin, ajouta-t-il, je suis venu vous chercher, moi. Tenez, au bout de la rue, la-bas, une litiere nous attend. De l’autre côté du Tibre, nous trouverons une chaise de poste qui nous conduira a Naples. J’ai loué un palais a Ischia, un palais pour vous, ma chere âme.

– Jamais… jamais !… balbutia Marthe éperdue ; je vous hais !

– C’est possible, mais moi je t’aime, répliqua Andréa, dont les narines se dilaterent comme celles d’un tigre. Je ne t’aimais plus, je t’aime encore… Tu me hais et me méprises… c’est une raison pour que je t’enleve. Allons, la belle fille, jetez une mante sur vos épaules et suivez-moi… le temps nous presse.

Et Andréa jeta ses deux bras autour de la jeune femme et l’enlaça vigoureusement.

– A moi ! a moi ! Armand ! Fornarina ! appela Marthe avec désespoir et cherchant a échapper a la rude étreinte du jeune homme.

Fornarina ne répondit point ; mais un pas rapide se fit entendre dans la rue, et, avec cette finesse prodigieuse d’ouie que possedent les personnes dont le systeme nerveux est surexcité, Marthe reconnut le pas de l’artiste.

Armand n’était point allé jusqu’a son atelier. En proie a un pressentiment bizarre, il était revenu sur ses pas, et, rencontrant un Transtévérin qui fumait a califourchon sur le parapet d’un pont, il lui avait acheté pour une pistole le poignard fidele dont tout Italien de la vieille souche est toujours muni.

– Armand ! Armand ! au secours ! cria Marthe de cette voix aiguë qu’ont les femmes au moment du danger.

– Armand ne t’aura pas ! murmura Andréa.

Et il la chargea sur son épaule, comme la bete fauve fait de sa proie ; il l’emporta hors du boudoir et descendit l’escalier.

Marthe se débattait et criait.

Armand avait entendu.

Au moment ou le ravisseur atteignait la porte de la petite maison, le sculpteur en touchait le seuil.

– Place ! cria Andréa.

– Arriere, bandit ! répondit Armand, qui se mit en travers de la porte et tira son poignard.

– Ah ! ah ! ricana le vicomte, il faut donc jouer du couteau ?

Et il recula de quelques pas et laissa tomber Marthe sur un de ces sieges longs en jonc canné qui garnissent les vestibules en Italie.

Puis il tira un poignard de sa poche comme avait fait Armand, et les deux rivaux se mesurerent un instant du regard, en présence de Marthe, a demi morte de frayeur.

Le vestibule était éclairé par une petite lampe a globe d’albâtre suspendue au plafond, et qui projetait autour d’elle assez de clarté pour que les deux jeunes hommes pussent s’examiner attentivement.

Ils se regarderent l’espace d’une minute, silencieux et immobiles tous deux, et de ce regard échangé jaillit une haine aussi violente qu’instantanée.

Les yeux de ces deux hommes s’étaient croisés comme deux lames d’épée, et ils étaient ennemis irréconciliables déja avant de s’etre porté le premier coup.

– Etes-vous donc Andréa ? demanda le sculpteur.

– Seriez-vous celui qu’on appelle Armand ? interrogea le vicomte d’une voix railleuse.

– Misérable ! s’écria l’artiste, qui enveloppa Andréa d’un regard de flamme ; sors d’ici, misérable ! sors a l’instant !

– Rends-moi ma maîtresse, en ce cas, ricana le vicomte. Je réclame mon bien, donne-le-moi, et je sors.

– Infâme ! murmura Armand, qui s’avança vers Andréa, son poignard levé.

Mais Andréa fit un bond de tigre en arriere et brandit son arme.

– Il paraît, dit-il, que nous allons jouer cette pauvre Marthe au jeu de la vie ?

– Ce sera le jeu de la mort pour toi ! répondit Armand.

Et il se précipita furieux et menaçant, sur le vicomte, qui reculait toujours, mais comme recule le tigre, pour bondir avec plus de force.

En effet, il recula jusqu’au mur, et comme Armand le poursuivait toujours, son poignard a la main, Andréa s’élança sur lui a son tour et l’enlaça étroitement de son bras gauche, tandis qu’il lui portait un premier coup de la main droite. La pointe du stylet rencontra la coquille qui servait de garde a celui du sculpteur, et le coup se trouva paré.

Alors les deux adversaires se saisirent corps a corps, s’enlacerent comme deux serpents et se frapperent avec furie.

Marthe s’était évanouie et gisait immobile sur le sol, a quelques pas de cet horrible combat.

L’Italie fut de tout temps la patrie des drames nocturnes et des coups de stylet. On ne s’y préoccupe ni d’un assassinat ni d’un enlevement.

Les habitants de la rue entendirent bien les cris de rage des deux combattants, mais ils jugerent prudent de ne se point meler de la querelle, et chaque Transtévérin demeura tranquillement chez lui en se disant :

– Il paraît que la belle Française avait deux amoureux. Les deux amoureux se battent, laissons-les faire ; ceci ne regarde personne.

Jamais lutte ne fut plus acharnée et plus atroce que celle de ces deux hommes se battant au poignard et confondant leur sang, qui coulait déja par d’horribles blessures.

Pendant quelques minutes, ils trépignerent enlacés sur les dalles du vestibule, et se traînerent l’un l’autre comme deux reptiles enroulant leurs anneaux hideux ; puis ils s’arreterent épuisés, chancelerent et roulerent ensemble sur le sol ; mais l’un d’eux se releva, parvint a se dégager de l’étreinte de son adversaire et le frappa d’un dernier coup qui l’atteignit dans la gorge.

Le vaincu poussa un cri sourd et vomit un flot de sang ; le vainqueur laissa échapper une exclamation de triomphe, et courut a Marthe évanouie, qu’il prit dans ses bras en disant :

– Elle est a moi !

Et bien qu’il perdît son sang par plusieurs blessures, il eut assez de force pour l’emporter hors de la maison.

Le vainqueur, c’était le vicomte Andréa ; le vaincu, Armand, le sculpteur, qui se tordait dans les convulsions de l’agonie, tandis que son ennemi lui arrachait la femme qu’il aimait comme jamais homme, peut-etre, n’avait aimé avant lui !


VIII.

Il est a Paris un quartier tout nouveau, ou deux populations distinctes et bien différentes l’une de l’autre, mais que souvent le hasard et peut-etre une certaine similitude de gout et d’habitudes réunissent, ont planté leur tente depuis tantôt quinze ou vingt ans.

Nous voulons parler de ces rues nombreuses qui convergent en tous sens vers la butte Montmartre, touchent, a leur point de départ, la rue Saint-Lazare, montent jusqu’au mur de ronde, et ont pris le nom collectif de quartier Breda.

La, ces folles créatures qui naissent et meurent on ne sait ou et brillent une dizaine d’années comme un météore, ces filles enivrées de plaisir et de paresse, qui égrenent des fortunes dans leurs doigts prodigues, escomptent par avance l’avenir et gaspillent le présent, le monde des pécheresses, enfin, a pris possession de l’entre-sol et du premier étage de chaque maison.

Les étages supérieurs, surtout ceux qui sont pourvus de terrasses, sont devenus la conquete de ce peuple intelligent et aristocratique dans ses gouts, a défaut d’opulence, qu’on nomme le monde des artistes. Peu de maisons, sur les hauteurs surtout, qui ne possedent pas un ou deux ateliers ; beaucoup abritent un musicien déja célebre ou en chemin de le devenir, ou un poete qui se console de l’ingratitude du siecle de fer en respirant a pleins poumons, par les croisées de son cinquieme, le grand air qui flotte dans l’azur du ciel.

Artistes et pécheresses, vivant un peu au jour le jour, les uns et les autres se sont fraternellement groupés pour peupler la ville nouvelle, humble colonie il y a quinze ans.

En effet, en l’année 1843, les extrémités de la rue Blanche et de la rue Fontaine-Saint-Georges étaient a peine bâties, et les maisons étaient éparpillées, ça et la et presque sans bornes, aupres du mur de ronde, comme un troupeau de moutons épars au flanc d’une colline.

Entre la rue Pigalle et la rue Fontaine, a la place meme ou l’on a percé depuis la rue Duperré, s’élevait une grande maison ou toute une colonie artistique avait établi ses pénates.

Or, dans la nuit du mardi gras au mercredi des cendres de l’année 1843, le quatrieme étage de cette maison était resplendissant de lumieres. Et par les croisées entr’ouvertes, – car la nuit était tiede comme une nuit d’avril, bien que le mois de mars fut a peine a son début, – s’échappaient des voix bruyantes, joyeuses, et les sons d’une polka frénétique.

Un peintre de talent, a qui la fortune et la renommée étaient arrivées a la fois, et qui se nommait Paul Lorat, donnait une de ces fetes d’atelier qui brillent par leur excentricité, et auxquelles les arts réunis apportent tout leur prestige.

Le vaste atelier du grand artiste avait été converti en salle de bal, et la terrasse, qui lui était contiguë, en jardin.

Le bal était travesti et meme masqué.

Les invités se recrutaient un peu dans tous les mondes. Il y avait des artistes, des gens de lettres, des fils de famille qui se ruinaient gaiement, quelques employés des ministeres, un douzieme d’agent de change, un banquier célebre, et, en somme, un échantillon de toutes les célébrités a la mode.

Les femmes appartenaient au théâtre, au monde de la galanterie.

Le costume historique était de rigueur, et aucun invité n’y avait manqué. Les dames de la cour de Louis XV dansaient avec des pages de Charles V, et la premiere contredanse avait vu réunis dans la meme figure une reine Elisabeth d’Angleterre, un marquis de Lauzun, une Agnes Sorel et un Louis XIII.


IX.

Or, tandis qu’on dansait dans l’atelier, quelques rares promeneurs demeuraient a l’écart sur la terrasse, et y bravaient l’air frais de la nuit et un commencement de petite pluie pénétrante et froide.

Il était alors onze heures du soir environ ; l’un d’eux s’était accoudé sur la rampe du balcon et regardait mélancoliquement a ses pieds, tandis que la valse lui envoyait par bouffées ses notes enivrantes et plaintives.

Vetu de noir et portant un masque, cet homme, qui représentait un seigneur de la cour de Marie Stuart, était de haute taille et paraissait etre jeune encore.

Le front appuyé dans ses mains, reveur et triste comme s’il eut été a cent lieues de la fete, il murmurait tout bas :

– Ainsi va la vie ! les hommes courent apres le bonheur, et n’atteignent, hélas ! qu’un peu de plaisir éphémere. Dansez, fous que vous etes, jeunes fous qui n’avez point souffert encore, dansez et chantez… Vous ne songez point qu’a cette heure il en est qui pleurent et sont torturés.

Et l’oil du reveur embrassa l’horizon d’un regard.

A ses pieds, le colosse de pierre et de boue, Paris, dormait de son fébrile et bruyant sommeil, enveloppé dans le brouillard.

Tout pres, au bas de la colline, l’Opéra couronnait son fronton d’une auréole de clarté ; les boulevards étaient illuminés de guirlandes de feux gigantesques, et semblaient réunir le Paris brillant et doré de la Madeleine au Paris sombre et morne du faubourg Saint-Antoine, le Paris des riches et celui des pauvres, le Paris de l’oisiveté dorée et celui de l’opiniâtre travail.

Puis, plus loin encore, a l’horizon, sur l’autre rive de la Seine, a demi noyé dans les brumes pluvieuses, l’oil du reveur découvrit le Panthéon élevant sa coupole sombre vers la sombre coupole du ciel. A droite de ce monument, l’austere faubourg Saint-Germain, capitale découronnée depuis quinze ans, quartier d’une monarchie sans roi, abri des vieilles races en deuil. A gauche, et s’étendant jusqu’aux berges bourbeuses de la Bievre, le misérable faubourg Saint-Marceau, qu’éclairaient a peine, ça et la, de lointains réverberes, semblables a des phares dispersés sur une mer orageuse.

« Ô grande ville ! murmura cet homme qui embrassait du regard cet immense et sublime panorama de la reine de l’univers, n’es-tu point, a toi seule, l’embleme énigmatique du monde ? Ici le plaisir qui veille, la le travail qui dort ; a mes pieds les bruits du bal, a l’horizon la lampe matinale du labeur ; a droite la chanson des heureux, les sourires de l’amour, les reves d’or et les mirages sans fin de cette ivresse qu’on nomme l’espérance, a gauche les pleurs de la souffrance, les larmes du pere qui n’a plus de fils, de l’enfant qui n’a plus de mere, du fiancé a qui la mort ou la séduction a pris sa fiancée.

« La, le bruit du carrosse emmenant deux époux jeunes, heureux et beaux ; plus loin, le coup de sifflet mystérieux des filous et le grincement de la fausse clef du voleur de nuit. Ô grande ville ! tu renfermes a toi seule plus de vertus et plus de crimes que tout le reste du monde !

« Patrie du drame sombre et terrible, il se commet dans tes murs de ces infamies ténébreuses, de ces crimes sans nom que la loi ne saurait punir… de ces transactions honteuses que la justice humaine ne peut atteindre et châtier.

« Dans ton océan de boue, de fumée et de bruit, un oil investigateur découvrirait bien vite de ces infortunes navrantes que la bienfaisance publique est impuissante a soulager, de ces vertus sublimes qui passent ignorées, auxquelles nul n’a songé a accorder leur juste récompense.

« Ô Paris ! continua le jeune homme, menaçant de son bras étendu la ville colossale, il ferait de grandes choses dans tes murs, l’homme qui, armé, comme d’un levier, d’une grande fortune, guidé par une vaste intelligence et une volonté a toute épreuve, se ferait le redresseur de tous ces torts, le bienfaiteur de toutes ces infortunes, et récompenserait toutes ces vertus ignorées.

« Ah ! si j’avais de l’or, de l’or a monceaux, je crois que je serais cet homme, moi ! »

Et il poussa un de ces soupirs qui n’appartiennent qu’a ceux dont le génie se heurte aux âpres nécessités de la vie.

Il quitta l’appui du balcon et se promena un moment de long en large sur la terrasse, aussi indifférent aux bruits de la fete qu’aurait pu l’etre un passant dans la rue.

« Mon Dieu ! ajouta-t-il, ce serait une noble et grande mission que celle-la, une mission que je pourrais remplir, moi qui n’ai aimé au monde qu’un seul etre, et qui l’ai perdu a jamais, et qui n’ai ni famille, ni nom, ni patrie ! »

En parlant ainsi, le promeneur se heurta a un autre promeneur qui était venu respirer sur la terrasse et s’y soustraire, comme le premier, a la brulante atmosphere du bal.

Comme lui, il était masqué ; seulement, au lieu du sombre costume écossais, il portait le pourpoint rouge, les chausses bleu du ciel et la fraise de don Juan.

– Parbleu ! monsieur, dit-il a l’Écossais, d’un ton railleur et léger, vous etes sombre d’attitude comme votre costume.

– Vous trouvez ? demanda le reveur, qui tressaillit au son de cette voix, qu’il lui semblait avoir entendu déja quelque part.

– Vous vous adressez, je crois, un discours bien pathétique et bien intéressant, si j’en juge par quelques mots qui vous sont échappés, continua le don Juan, raillant toujours.

– Peut-etre…

– Ne disiez-vous pas tout a l’heure : « Oh ! si j’avais de l’or, je serais cet homme-la ! » Et vous regardiez Paris en parlant ainsi, n’est-il pas vrai ?

– Oui, répondit l’Écossais ; et je me disais qu’il y avait la, dans ce Paris immense qui dort sous nos pieds, une grande et noble mission a remplir pour celui qui aurait beaucoup d’or…

– Ma foi ! monsieur, dit le don Juan, je suis peut-etre l’homme qu’il faudrait… moi.

– Vous ?

– Mon vieux pere, qui ne peut tarder a rejoindre nos ancetres, ce qui est dans l’ordre, me laissera bien quatre ou cinq cent mille livres de rente.

– A vous ?

– A moi.

– Eh bien, dit l’Écossais, regardez : voyez-vous ce géant qui s’allonge et déroule ses anneaux immenses aux deux bords de ce grand fleuve, cette Babylone moderne dix fois plus grande que la Babylone antique ? La, le crime coudoie la vertu ; l’éclat de rire croise le cri de deuil dans l’air ; la chanson d’amour, les pleurs du désespoir ; le forçat marche sur le meme trottoir que le martyr. Ne croyez-vous pas qu’un homme intelligent et riche y puisse jouer un grand rôle ?

– En effet, répondit le don Juan d’une voix railleuse et mordante qu’on eut dite sortie de l’enfer.

Et comme si le vrai don Juan, le don Juan de Marana des poetes, cet homme sans cour, ce bandit qui foulait tout aux pieds, ce héros du scepticisme chanté par lord Byron, l’impie, ce ravisseur de nonnes et ce bourreau de vierges, eut fait passer son âme maudite et damnée toute entiere dans l’âme de celui qui lui avait emprunté son costume :

– En effet, reprit-il, il y a la de grandes choses a faire, mon maître, et Satan, qui, sous la forme du diable boiteux, soulevait le couvercle de Madrid et en montrait l’intérieur a son éleve pour prix de sa délivrance, Satan n’en saurait pas plus long que moi la-dessus. Voyez-vous cette ville immense ? eh bien, il y a la, pour l’homme qui a du temps et de l’or, des femmes a séduire, des hommes a vendre et a acheter, des filous a enrégimenter, des mansardes ou le cuivre du travail entre sou a sou a convertir en boudoirs somptueux avec l’or de la paresse. Voila comment je comprends cette mission dont vous parliez.

– Infamie ! murmura l’Écossais.

– Allons donc ! mon cher, il n’y a d’infâme que la niaiserie. D’ailleurs, en parlant ainsi, ne suis-je pas dans mon rôle ? Par l’enfer ! ne suis-je pas don Juan ?

Et riant toujours de ce rire ou semblait s’incarner le souffle et le génie du mal, le nouveau don Juan ôta son masque. L’Écossais jeta un cri et recula d’un pas.

– Andréa ! murmura-t-il.

– Tiens, fit le vicomte, c’était lui ; vous me connaissez, vous ?

– Peut-etre, répondit l’Écossais qui avait reconquis tout son calme.

– Eh bien, en ce cas, bas le masque, ô l’homme vertueux ! pour que je sache a qui j’ai développé mes théories.

– Monsieur, dit froidement l’Écossais, si vous le voulez bien, j’attendrai pour cela l’heure du souper.

– Et pourquoi cela ?

– J’ai fait une gageure, dit-il laconiquement.

Et il rentra brusquement dans le bal.

– C’est drôle, murmura Andréa, il me semble que j’ai déja entendu cette voix.

– A table ! a table ! criait-on en meme temps de toutes parts.

Le souper était servi.

Déja une partie des invités s’étaient éclipsés ; la nuit s’avançait, et il ne restait plus pour le souper qu’une trentaine de personnes.

On se mit a table gaiement, et tous les masques tomberent, tous, a l’exception de celui que portait l’homme vetu en seigneur écossais de la cour de Marie Stuart.

Au lieu de s’asseoir, il demeura debout derriere sa chaise.

– Bas le masque ! lui cria une femme d’une voix joyeuse.

– Pas encore, si vous le voulez bien, madame, répondit-il.

– Comment ! vous soupez avec votre masque ?

– Je ne soupe pas.

– Eh bien, vous boirez.

– Pas davantage.

– Mon Dieu ! murmura-t-on a la ronde, quelle voix sépulcrale !

– Mesdames, reprit l’Écossais, j’ai fait un pari.

– Voyons le pari ?

– J’ai parié de n’ôter mon masque qu’apres avoir raconté une histoire triste a des gens aussi gais que vous.

– Diable ! une histoire triste… c’est grave ! hasarda une jolie actrice de vaudeville vetue en page.

– Une histoire d’amour, madame.

– Oh ! si c’est une histoire d’amour, s’écria une comtesse a paniers, c’est différent. Toutes les histoires d’amour sont drôles.

En sa qualité de femme du regne de Louis XV, la comtesse, on le voit, ne prenait point l’amour au sérieux.

– La mienne est triste pourtant, madame.

– Eh bien, contez-la.

– Mais elle est courte, reprit l’homme masqué.

– L’histoire ! l’histoire ! demanda-t-on a grands cris.

– Voici, dit le narrateur, c’est la mienne. Il y a des gens qui aiment plusieurs femmes ; moi, je n’en ai aimé qu’une. Je l’ai aimée saintement, ardemment, sans lui demander qui elle était ni d’ou elle venait.

– Ah ! interrompit le page, c’était donc une inconnue ?

– Je la trouvai une nuit pleurant sur les marches d’une église. Elle avait été séduite et abandonnée. Son séducteur était un misérable, un assassin, un voleur.

La voix du narrateur était stridente, comme celle du don Juan naguere, et le vicomte Andréa tressaillit.

– Eh bien, continua l’Écossais, cet homme qu’elle méprisait et qu’elle avait fui avec horreur, il voulut me la reprendre un jour ; il s’introduisit chez elle comme un bandit, et il allait l’emporter dans ses bras lorsque j’arrivai…

« Lui et moi nous n’avions d’autre arme qu’un poignard… Cette femme était le prix de la victoire… Nous nous battîmes au poignard, pres d’elle évanouie.

« Que se passa-t-il entre nous ? Combien dura cette horrible lutte ? Je ne l’ai jamais su… Cet homme fut vainqueur. Il me renversa d’un dernier coup, et l’on me trouva seul, deux heures apres, baignant dans une mare de sang.

« Mon meurtrier avait disparu, et la femme que j’aimais avec lui.

Le narrateur s’interrompit et regarda le vicomte Felipone.

Andréa était pâle et la sueur perlait a son front.

– Or, poursuivit l’homme masqué, pendant trois mois je fus entre la vie et la mort. La vie et la jeunesse l’emporterent enfin, je fus sauvé ; je me rétablis, et alors je voulus retrouver celle que j’aimais et son infâme ravisseur…

« Je la retrouvai seule, et je la retrouvai mourante, abandonnée de nouveau par le traître, dans une méchante auberge de la haute Italie, et elle expira dans mes bras en pardonnant a son bourreau…

L’homme masqué s’arreta encore et promena un regard sur les convives. Les convives l’écoutaient en silence, et le rire avait fui de leurs levres.

– Eh bien, acheva-t-il, cet homme, ce voleur, cet assassin, ce bourreau d’une femme, je l’ai retrouvé, ce soir, il y a une heure… et je tiens enfin ma vengeance !… Je l’ai retrouvé, cet infâme, et il est ici… parmi vous !

L’homme masqué étendit la main vers le vicomte, et ajouta :

– Le voila !

Et comme Andréa bondissait sur son siege, le masque du narrateur tomba :

– Armand, le sculpteur ! murmura-t-on.

– Andréa ! s’exclama-t-il d’une voix tonnante, Andréa ! me reconnais-tu ?

Mais au meme instant, et comme les convives demeuraient pétrifiés de ce brusque et terrible dénouement, la porte s’ouvrit, et un homme vetu de noir entra.

Cet homme, comme le vieux serviteur qui vint surprendre don Juan au milieu d’une orgie et lui annoncer la mort de son pere, cet homme marcha droit a Andréa, sans meme regarder les convives, et il lui dit :

– Monsieur le vicomte Andréa, votre pere, le général comte Felipone, qui est gravement malade depuis quelque temps, se sent plus mal aujourd’hui, et il voudrait vous voir a son lit de mort, consolation que n’a pas eue madame votre mere a son agonie.

Andréa se leva, et, profitant du tumulte qu’excitait une pareille nouvelle, il sortit ; mais au meme instant, l’homme qui lui avait annoncé l’agonie de son pere, cet homme regarda Armand qui s’élançait pour retenir Andréa, et il poussa un cri :

– Ciel ! dit-il, l’image vivante de mon colonel !

Une heure plus tôt, une scene d’un autre genre, mais non moins poignante, se déroulait sur les hauteurs du faubourg Saint-Honoré.

A l’extrémité de la rue des Écuries-d’Artois, se trouvait un vaste hôtel silencieux et morne comme une demeure inhabitée.

Un grand jardin touffu s’étendait sur les derrieres ; une cour moussue et triste précédait le corps de logis principal.

Dans cet hôtel, a cette heure avancée de la nuit, au premier étage, et dans une vaste salle meublée dans le gout de l’empire, un vieillard se mourait presque seul, comme il vivait seul et abandonné depuis longtemps.

Un autre vieillard, mais vert et fort, celui-la, se tenait au chevet du lit et préparait une potion au malade.

– Bastien, murmurait le mourant d’une voix faible, je vais mourir !… Es-tu assez vengé ?… Au lieu de me traîner a l’échafaud comme tu le pouvais, tu as préféré t’asseoir aupres de moi sans cesse, comme le vivant remords de mes crimes ; tu t’es fait mon intendant, toi qui me méprisais ; tu m’appelais monseigneur, et je sentais a toute heure dans ta voix l’amere ironie du démon… Ah ! Bastien ! Bastien ! es-tu assez vengé ?… suis-je assez puni ?…

– Pas encore, mon maître, répondit Bastien le hussard, qui, depuis trente années, torturait son meurtrier dans l’ombre et lui disait sans cesse : « Ah ! misérable, si tu n’avais point épousé la veuve de mon colonel !… »

– Que te faut-il de plus, Bastien ? Tu le vois, je vais mourir… et mourir seul.

– C’est la ma vengeance, Felipone, dit l’intendant d’une voix sourde. Il faut que tu meures comme est morte ta victime, ta femme… sans recevoir les derniers adieux de ton fils.

– Mon fils ! murmura le vieillard, qui, par un violent effort, se dressa sur son séant, mon fils !

– Ah ! ricana Bastien, il chasse de race, ton fils. Il est égoiste et sans cour comme toi, il séduit les filles honnetes, il triche au jeu, assassine les gens avec qui il se bat en duel, et Paris tout entier le cite comme un modele de corruption élégante… Cependant, c’est ton fils… et tu serais soulagé n’est-ce pas ? si tu pouvais placer ta main déja froide dans la sienne.

– Mon fils ! répéta le mourant avec un élan de tendresse paternelle.

– Eh bien, non, dit Bastien, tu ne le verras pas… ton fils n’est point dans l’hôtel… ton fils est au bal, et moi seul sais a quel bal, et je n’irai point le chercher.

– Bastien !… Bastien !… supplia Felipone en sanglotant ; Bastien, seras-tu donc implacable ?

– Écoute, Felipone, répondit gravement l’ancien hussard, tu as assassiné mon colonel, son fils et sa femme, est-ce trop pour trois vies ?

Felipone poussa un gémissement.

– J’ai tué Armand de Kergaz, murmura-t-il, j’ai fait mourir de douleur sa veuve devenue ma femme ; mais, quant a son fils…

– Infâme ! s’exclama Bastien, nieras-tu l’avoir jeté a la mer ?

– Non, dit Felipone, mais il n’est pas mort…

Cet aveu fit jeter un cri a Bastien, cri supreme ou se melerent l’étonnement, la stupeur, une joie immense.

– Comment ! s’écria-t-il, l’enfant n’est pas mort ?

– Non, murmura Felipone. Il a été sauvé par des pecheurs, conduit en Angleterre, puis élevé en France… Je sais tout cela depuis huit jours.

– Mais ou est-il ? et comment le sais-tu ?

La voix du malade était sifflante, entrecoupée, et le râle de l’agonie approchait.

– Parle, parle ! s’écria Bastien d’un ton impérieux.

– La derniere fois que je suis sorti, reprit Felipone, un embarras de voitures ayant arreté un moment mon coupé a l’entrée de la chaussée d’Antin, je mis la tete a la portiere et jetai un regard distrait aux passants ; je vis alors un homme qui marchait lentement et dont l’aspect m’arracha un cri de stupeur. Cet homme, qui pouvait avoir trente ans, c’était la vivante image d’Armand de Kergaz.

– Apres ? apres ? demanda Bastien haletant.

– Apres ?… J’ai fait suivre cet homme… j’ai appris qu’il se nommait Armand, qu’il était artiste, ignorait sa naissance et ne se souvenait que d’une chose, c’est que des pecheurs l’avaient recueilli dans leur barque au moment ou il se noyait.

Bastien se dressa a ces derniers mots de toute sa hauteur devant le moribond.

– Eh bien, dit-il, si tu veux voir ton fils une derniere fois, misérable, si tu ne veux pas que, preuves en main et par un proces scandaleux, je déshonore ta mémoire, il faut que tu restitues sur-le-champ cette fortune dont tu jouis et que tu as volée. Il faut que, par un écrit authentique, signé de ta main, tu avoues que la fortune dont tu jouis tu l’as volée, et que l’homme dépouillé vit encore ; car il faudra bien que je le retrouve, moi !

– C’est inutile, murmura le vieillard ; je n’ai hérité des biens du colonel de Kergaz que par la mort supposée de l’enfant ; mais l’enfant n’a qu’a reparaître pour que la loi le remette en possession.

– C’est juste, murmura Bastien ; mais comment constater que c’est lui ?

Le mourant étendit la main vers un coffret placé sur un guéridon.

– En pere, dit-il, pris de remords, j’ai écrit l’histoire de mon crime, et je l’ai jointe a tous les papiers qui peuvent faire reconnaître l’enfant.

Bastien prit le coffret et le porta au vieillard, qui l’ouvrit d’une main tremblante, et en retira une liasse de papiers qu’il parcourut rapidement des yeux.

– C’est bien, dit-il, je retrouverai l’enfant.

Puis il ajouta d’une voix émue :

– Je te pardonne… et tu verras ton fils une derniere fois.

Et Bastien s’élança hors de la chambre ou le vieillard allait bientôt rendre le dernier soupir, et, se jetant dans une voiture qui attendait tout attelée en bas du perron, il cria au cocher :

– Barriere Pigalle, et ventre a terre !

Le mourant, resté seul, et en qui ne survivait plus déja qu’un désir ardent et unique, « voir son fils ! » se cramponna a la vie avec acharnement, et il attendit, luttant contre l’agonie, le retour de Bastien. Une heure s’écoula, une porte s’ouvrit, et comme si Dieu eut voulu infliger un dernier et terrible châtiment a cet homme, son fils apparut en costume de bal masqué dans cette salle ou la mort apparaissait déja dans un coin.

– Ah ! murmura Felipone, dont cette apparition hâtait la derniere heure, c’en est trop !

Et il fit un brusque mouvement, se retourna la face vers la ruelle et mourut avant que son fils fut arrivé jusqu’a lui.

Andréa lui prit la main et la souleva, la main retomba inerte sur la courtine blanche du lit. Il appuya la sienne sur le cour du malade, le cour avait cessé de battre.

– Il est mort ! dit-il froidement et sans qu’une larme vînt mouiller ses yeux ; c’est dommage, en vérité, que la pairie ait cessé d’etre héréditaire…

Telle fut l’oraison funebre du comte.

Mais une voix tonnante se fit entendre sur le seuil de la porte ; Andréa se retourna brusquement et recula d’un pas.

Deux hommes franchissaient la porte de la salle : l’un était Bastien, l’autre Armand le sculpteur.

– La pairie n’est plus héréditaire, disait Bastien, mais le bagne attend les fils de pair comme toi, misérable !

Et cet homme qui, pendant trente années, avait courbé le front devant Andréa, cet homme se redressa ; et montrant au fils dénaturé le cadavre du pere d’abord, la porte ensuite, et enfin l’artiste qui était demeuré sur le seuil :

– Monsieur le vicomte Andréa, dit-il, votre pere avait assassiné le premier époux de votre mere, puis jeté a la mer votre frere aîné. Ce frere, poursuivit Bastien, ce frere n’est pas mort… le voila !

Et il montrait alors Armand a Andréa, qui reculait foudroyé.

– Ce frere, acheva-t-il, votre pere repentant, a sa derniere heure, lui a rendu cette fortune qu’il avait volée et qui devait vous échoir. Vous etes ici chez M. le comte Armand de Kergaz, et non chez vous… Sortez !…

Et comme Andréa, frappé de stupeur, reculait et regardait Armand avec épouvante, celui-ci fit un pas vers lui, le saisit brusquement par la main, le conduisit vers une croisée de laquelle on apercevait Paris tout entier, comme on l’apercevait aussi de cette terrasse ou les deux freres s’étaient rencontrés une heure plus tôt, et, ouvrant cette croisée, il étendit la main :

– Regarde, dit-il, le voila, ce Paris ou tu voulais etre le génie du mal avec ton immense fortune ; moi, j’y serai le génie du bien ! Et maintenant, sors d’ici, car j’oublierai peut-etre que nous avons eu la meme mere, pour ne me souvenir que de tes crimes et de la femme que tu as assassinée… Sors !

Armand parlait en maître, et pour la premiere fois, peut-etre, Andréa se sentait dominé et tremblant, et il obéit. Il sortit lentement, comme un tigre blessé qui se retire a reculons et menaçant encore, et puis, du seuil de la porte, promenant a son tour un regard par la croisée entr’ouverte sur Paris, que commençaient a baigner les premieres clartés de l’aube, il s’écria, comme s’il eut jeté un terrible et supreme défi a Armand :

– A nous deux, donc, frere vertueux ! nous verrons qui l’emportera entre nous, du philanthrope ou du bandit, de l’enfer ou du ciel… Paris sera notre champ de bataille !

Et il sortit la tete haute, un rire infernal aux levres, abandonnant, comme l’impie don Juan, sans verser une larme, la maison qui n’était plus a lui, et ou son pere venait de rendre le dernier soupir.