Les Chevaliers du Clair de Lune - Pierre Ponson du Terrail - ebook
Kategoria: Sensacja, thriller, horror Język: francuski Rok wydania: 1860

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Pierre Ponson du Terrail

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Opis ebooka Les Chevaliers du Clair de Lune - Pierre Ponson du Terrail

Ce roman eut peu de succes, mais introduit cependant dans la série la mutation fondamentale qui va gouverner l’ensemble des épisodes suivants : Rocambole, repenti, revient du bagne pour aider au triomphe du bien. Quatre hommes, Gontran de Neubourg, Lord Blackstone de Galwy, Arthur de Chenevieres et Albert de Verne décident de joindre leurs forces sous le nom des Chevaliers du clair de lune, pour aider une mystérieuse jeune femme que l’on ne connaît d’abord que sous le nom de Domino, spoliée de son héritage par le diabolique Ambroise de Mortefontaine, apres l’assassinat de ses parents. Apparaissent dans ce récit deux autres personnages, le capitaine Charles de Kerdrel, surnommé Grain-de-Sel, et la courtisane Saphir. Quant a Rocambole, il apparaît comme le mystérieux chef de cette association d’aristocrates. Mais, meme au service du bien, il n’hésite toujours pas a employer les moyens les plus criminels, chantage, torture, et abuse sans scrupules de ses pouvoirs de médecin et de magnétiseur.

Opinie o ebooku Les Chevaliers du Clair de Lune - Pierre Ponson du Terrail

Fragment ebooka Les Chevaliers du Clair de Lune - Pierre Ponson du Terrail

A Propos
Partie 1 - Le Manuscrit du Domino
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4

A Propos Ponson du Terrail:

Pierre Alexis, vicomte Ponson du Terrail (8 juillet 1829 a Montmaur (Hautes-Alpes) - 10 janvier 1871 a Bordeaux) est un écrivain populaire au xixe siecle et l’un des maîtres du roman-feuilleton. Il est célebre pour son personnage Rocambole. Ponson du Terrail commence a écrire vers 1850. Ses premiers écrits sont de style gothique. Par exemple, La Baronne trépassée (1852) est une histoire de vengeance située autour de 1700 dans la Foret-Noire. Pendant plus de vingt ans, il fournira en feuilletons toute la presse parisienne (L'Opinion nationale, La Patrie, Le Moniteur, Le Petit Journal, etc.) Son ouvre contient de nombreux calembours, par exemple : « En voyant le lit vide, son visage le devint aussi. » Écrivant tres vite et sans se relire, il parseme ses romans de phrases fantaisistes telles que « Ses mains étaient aussi froides que celles d'un serpent » ou « D’une main, il leva son poignard, et de l'autre il lui dit… » C'est en 1857 qu'il entame la rédaction du premier roman du cycle Rocambole (cycle parfois connu sous le titre Les Drames de Paris): L'Héritage mystérieux, qui paraît dans le journal La Patrie. Il vise principalement a mettre a profit le succes des Mysteres de Paris d'Eugene Sue. Rocambole devient un grand succes populaire, procurant a Ponson du Terrail une source de revenus importante et durable. Au total il rédigera neuf romans mettant en vedette Rocambole. En aout 1870, alors que le romancier vient d'entamer la rédaction d'un autre épisode de la saga de Rocambole, Napoléon III capitule devant les Allemands. Fidele a l'image du chevalier Bayard - a qui Ponson a emprunté son nom de seigneur « du Terrail » -, il quitte Paris pour Orléans, ou il forme une milice en vue de faire la guerilla. Mais il est vite obligé de s'enfuir a Bordeaux, les Allemands ayant incendié son château. Il meurt a Bordeaux en 1871, laissant inachevée la saga de Rocambole. Il est enterré au cimetiere de Montmartre a Paris. Parmi ses autres romans, citons Les Coulisses du monde (1853) et Le Forgeron de la Cour-Dieu (1869). En dépit de sa vaste production romanesque - on l'estime a 73 titres -, son style diffus a cantonné sa renommée a la « para-littérature ».

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Partie 1
Le Manuscrit du Domino


Chapitre 1

 

Minuit venait de sonner a toutes les horloges du boulevard des Italiens.

C’était en janvier 1853, un samedi, jour de bal a l’Opéra. Il faisait un froid sec, le ciel était pur, la lune brillait de tout son éclat.

Le boulevard était peuplé comme en plein soleil, les équipages se croisaient au grand trot, les piétons encombraient les trottoirs, les dominos et les masques de toute espece circulaient joyeusement a travers la foule.

C’était l’heure ou l’Opéra, couronné d’une guirlande de feu, ouvrait ses portes, l’heure ou l’orchestre aux cent voix de Musard faisait entendre son premier coup d’archet.

Assis devant le café Riche, au coin de la rue Le Peletier, deux jeunes gens causaient, chaudement enveloppés dans leur vitchoura doublé de martre zibeline, a deux pas de leur poney-chaise, dont le magnifique trotteur irlandais était maintenu a grand-peine par un groom haut de trois pieds et demi, vetu d’un pardessus bleu de ciel a large collet de renard, et chaussé de petites bottes plissées a revers blancs.

– Mon cher Gontran, disait l’un des jeunes gens, tu as une singuliere fantaisie de vouloir m’entraîner au bal de l’Opéra, un véritable mauvais lieu ou on ne va plus depuis quinze ans au moins, et ou on ne rencontre que des femmes qui ne sont plus du monde, ou qui n’en ont jamais été.

– Mon cher Arthur, répondit l’autre, as-tu lu beaucoup de romans ?

– Pas mal.

– Tous les romans commencent au bal de l’Opéra : ceux qu’on écrit et qu’on invente, d’abord ; ceux qui se déroulent a travers la vie réelle, ensuite.

– La théorie est singuliere !

– Elle est vraie.

– Est-ce que tu comptes nouer le premier chapitre d’une histoire de ce genre, ce soir ?

– Peut-etre.

– Tu as un rendez-vous ?

– Oui.

– Avec qui ?

– Je ne sais pas. Lis plutôt.

Celui a qui son ami donnait le nom de Gontran tira de sa poche un petit portefeuille en maroquin couleur jonquille, et, de ce portefeuille, une lettre assez volumineuse et sans signature qu’il tendit a son ami le vicomte Arthur de Chenevieres.

Celui-ci la déplia lentement, se fit apporter une bougie, et, avant de lire, il fit cette réflexion :

– L’écriture a son esprit ni plus ni moins que les hommes. Telle ronde ferme et pleine dénote le caractere d’un homme froid, calme, résolu. Une cursive allongée, un peu tremblante, trahit généralement une main de femme légerement émue. La femme qui écrit a sa modiste ou a son homme d’affaires a une écriture toute différente si elle donne un premier rendez-vous a l’homme qu’elle aime…

– Ceci est vrai, mon ami.

– Or, poursuivit Arthur de Chenevieres, la main qui a tracé cette lettre est évidemment une main de femme.

– Parbleu !

– Mais elle ne tremblait pas.

– En effet.

– Donc, tu n’es pas aimé.

Le baron Gontran de Neubourg se prit a sourire.

– Lis, dit-il, et tu verras qu’il n’est nullement question d’amour entre mon correspondant anonyme et moi.

Arthur lut a mi-voix :

« Un soir du mois de décembre de l’année derniere, c’est-a-dire il y a six semaines environ, le baron Gontran de Neubourg rencontra sur le boulevard, en face du café Anglais, trois de ses amis qui fumaient leur cigare au clair de lune, en sortant de leur club, ou ils avaient joué gros jeu.

« Ces trois amis étaient M. le vicomte Arthur de Chenevieres, lord Blakstone et le marquis Albert de Verne. »

– Bon ! s’interrompit Arthur, ceci est assez bizarre, et ce début m’a tout l’air d’un premier chapitre de feuilleton.

– Continue, dit le baron.

M. de Chenevieres poursuivit :

« Le baron Gontran de Neubourg s’en allait seul et reveur, et si ses amis ne l’eussent abordé, nul doute qu’il eut passé sans les voir.

« – Ou vas-tu, baron ? dit le vicomte.

« – Nulle part.

« – Mais encore ?

« – Je me promene.

« – Sans but ?

« – Je reve… c’est beaucoup. Bonsoir, messieurs ; d’ou venez-vous ?

« – Du club.

« – Ou allez-vous ?

« – Nous nous promenons. Seulement, au lieu de rever, nous causons.

« – De quoi causez-vous ?

« – Lord Blakstone prétend qu’il a le spleen.

« – Lord Blakstone a raison : il est Anglais, le ciel est clair. Un Anglais sans brouillard est un corps sans âme.

« – De Verne, poursuivit le vicomte, s’ennuie. Il se contente de traduire le mot.

« – Et toi ? demanda le baron.

« – Je fais comme de Verne.

« – Messieurs, dit alors le baron, le plus vieux d’entre nous a trente ans, c’est moi ; le plus jeune vingt-quatre, c’est Arthur ; le plus pauvre a cent mille livres de rente, c’est moi ; le plus riche cent cinquante mille livres sterling de revenus, c’est lord Blakstone.

« – Exact ! fit l’Anglais avec flegme.

« – Or, reprit le baron, nous avons la meme existence, et l’on peut établir ainsi la mesure de chacune de nos journées :

« Nous nous levons a onze heures, nous déjeunons a midi. A deux heures on nous voit au Bois, moi et toi a cheval, lord Blakstone dans son poney-chaise, de Verne dans son phaéton. A cinq heures nous jouons au whist ; de neuf a onze heures du soir, on nous rencontre a l’Opéra ; de onze heures a minuit dans deux ou trois salons du faubourg Saint-Germain ou de la rue d’Anjou-Saint-Honoré, et nous allons finir notre nuit au club, pour recommencer le lendemain.

« – Et les jours suivants, dit le marquis de Verne, qui s’était tu jusqu’alors.

« – Or, reprit Gontran, de Verne est le fils de ce brillant général de cavalerie qui s’immortalisa pendant la retraite de Russie ; toi, vicomte, tu comptes des aieux aux croisades, et lord Blakstone est le descendant d’un chef de clan écossais qui tint Robert Bruce et toute son armée en échec dans son vieux manoir des monts Cheviot, avec une garnison de bergers et de laboureurs.

« – Et toi, ajouta le vicomte, toi, mon cher Neubourg, tu es de race palatine, et ton bisaieul s’est établi en France a la suite de la fameuse guerre de Trente ans. Un de tes ancetres est entré seul, le heaume en tete et l’épée au poing, dans la ville de Mayence, ou il a cloué son gant sur la porte du prince Frédéric de Prusse.

« – C’est vrai, dit simplement le baron. »

Le vicomte de Chenevieres interrompit sa lecture une seconde fois et dit au baron Gontran de Neubourg :

– Ton correspondant anonyme est une femme de tes amies, mon cher, et tu lui auras donné tous ces détails qui sont, du reste, d’une rigoureuse exactitude.

– Je n’ai parlé a qui que ce soit de notre conversation, et je te jure, répondit M. de Neubourg, que l’écriture de cette lettre m’est completement inconnue.

– Poursuis donc.

Le vicomte reprit :

« Les quatre jeunes gens se regarderent silencieusement pendant quelques minutes.

« – Messieurs, dit enfin le baron Gontran de Neubourg, savez-vous que je me trouve fort mal a l’aise en mes habits étriqués, qui ressemblent si peu a la cuirasse de nos ancetres, que j’étouffe en ce siecle d’argent et d’égoisme ou nous vivons, et que je regrette sincerement la Table-Ronde et ses douze chevaliers ?

« – Moi aussi, dit le marquis de Verne.

« – Je pense comme vous, ajouta le vicomte de Chenevieres.

« – Et moi, dit lord Blakstone, je crois a de certains moments que je suis mon propre ancetre, et que c’est moi qui ai défendu le manoir de Galwy contre Robert Bruce.

« – Hélas ! messieurs, continua le baron, que vous dirai-je ! le temps des chevaliers errants est passé. Si les paladins du Moyen Âge, les Renaud, les Olivier, les Roland revenaient en ce monde, ils verraient que la police correctionnelle s’est chargée de punir les méchants, et que les avocats ont la prétention de défendre la veuve et l’orphelin.

« Qu’en faut-il conclure ?

« Une simple chose : c’est que des gens comme nous, jeunes, riches, braves, de bonne race, qui, en un siecle moins ingrat, eussent fort bien utilisé leur intelligence, leur fortune, leur noblesse et leur bravoure, sont condamnés a perpétuité au whist a un louis la fiche, et a la promenade a cheval au Bois.

« Et cependant, messieurs…

« Ici le baron de Neubourg s’arreta et parut réfléchir profondément.

« Puis, regardant le vicomte :

« – Parbleu !

« – Les treize, poursuivit le baron, sortirent armés de pied en cap du cerveau de M. de Balzac, et ils se répandirent a travers le monde, unis par un serment qui se résumait en un mot : S’entraider. Apres Balzac on a imaginé, plus ou moins ingénieusement, une foule d’associations. Mais tous ces gens-la étaient des bandits, ils volaient, ils tuaient, ils assassinaient…

« – Ou diable veut-il en venir ? demanda lord Galwy.

« – Eh bien ! messieurs, reprit Gontran de Neubourg, il me vient une fort belle idée.

« – Voyons !

« – Nous sommes quatre, quatre amis, quatre hommes d’honneur, dont le seul crime est de s’ennuyer profondément ; je vous propose de fonder a nous quatre l’association des nouveaux chevaliers de la Table Ronde. Nous serons, en plein dix-neuvieme siecle, de mystérieux redresseurs de torts, de pieux chevaliers de l’infortune, d’implacables ennemis de l’injustice. Cherchons une victime intéressante, un de ces etres, homme ou femme, dépossédés, dépouillés, foulés aux pieds, et relevons-le.

« – Baron, dit lord Blakstone avec son flegme habituel, je suis de votre avis, et vous me voyez tout pret a entrer dans votre association. Mais…

« Le mais de lord Blakstone était gros d’objections.

« – Voyons ? fit M. de Neubourg.

« – Mais le jour seulement ou vous aurez trouvé de la besogne a cette association…

« – Je chercherai, et, comme dit l’Écriture, je trouverai !

« Le jour naissait. Les quatre jeunes gens, qui s’étaient longtemps arretés a la meme place et n’avaient point pris garde a un homme couché de tout son long sur un banc, échangerent une poignée de main et se séparerent.

« Maintenant, si M. de Neubourg veut savoir pourquoi on lui rappelle ces détails, qu’il aille ce soir samedi au bal de l’Opéra. Peut-etre y trouvera-t-il l’etre victime qu’il cherche.

« Dans ce cas, il écrira a ses trois amis, le marquis de Verne, lord Blakstone et le vicomte de Chenevieres. »

La lettre s’arretait la, et n’avait pas de signature.

– Tu as raison, dit le vicomte en riant, voila le premier chapitre d’un roman.

– En effet…

– As-tu écrit a de Verne ?

– Sans doute.

– Et tu lui as donné rendez-vous ?

– Au foyer, a une heure du matin, ainsi qu’a lord Blakstone.

– Parfait.

– Eh bien ! allons, en ce cas.

– Soit, allons !

M. de Neubourg renvoya son poney-chaise et prit le bras du vicomte.

Comme les deux jeunes gens avaient dîné ensemble, le baron avait dit simplement au vicomte Arthur de Chenevieres :

– Ne dispose point de ta soirée, j’ai besoin de toi.

La salle de l’Opéra avait été envahie depuis une demi-heure environ par cette cohorte bariolée, hurlante, en délire, qui fait trembler sa voute et frémir son vaste plancher a chaque bal du samedi.

M. de Neubourg et le vicomte se glisserent a travers la foule, se donnant le bras pour ne point se perdre, et ils gagnerent ainsi le foyer.

– Ah ça, dit le vicomte, il me semble que ton correspondant anonyme ne t’indique aucun endroit de rendez-vous ?

– C’est vrai.

– Et ne te donne aucun moyen de le reconnaître ?

– C’est vrai encore.

– Mais, ajouta M. de Chenevieres, il te connaît, du moins il t’a vu, et vraisemblablement il t’abordera.

Comme le vicomte de Chenevieres émettait cet avis, le baron se sentit frapper légerement sur l’épaule.

M. de Neubourg allait se retourner, mais une voix de femme lui dit a l’oreille :

– Quittez votre ami, et allez attendre au foyer, sous l’horloge.

On avait parlé si bas a l’oreille de M. de Neubourg que le vicomte de Chenevieres n’avait rien entendu.

– Écoute, vicomte, dit le baron, il pourrait se faire que l’on hésitât a m’aborder si nous ne nous quittions.

– Veux-tu que je te laisse ?

– Oui.

– Ou nous retrouverons-nous ?

– Dans la salle, pres de l’orchestre.

– C’est bien, a tantôt.

Quand le vicomte eut quitté le foyer, le baron Gontran de Neubourg se dirigea vers l’endroit qu’on venait de lui indiquer, non sans murmurer toutefois :

– Il est une chose assez bizarre, c’est que tous les rendez-vous qui se donnent a l’Opéra sont indiqués sous l’horloge.

Et le baron de Neubourg, arrivé en cet endroit du foyer, s’assit et attendit.

Il y était depuis cinq minutes environ, lorsqu’un domino s’approcha de lui et lui dit :

– Baron, voulez-vous m’offrir votre bras ?

M. de Neubourg reconnut la voix qu’il avait entendue tout a l’heure. Il se leva avec empressement et offrit son bras.

– Sortons de cette foule, dit le domino, et tâchons de trouver un lieu ou nous puissions causer.

– Venez, madame, dit le baron.

M. de Neubourg conduisit l’inconnue a l’extrémité du foyer, ou la foule était moins compacte. La, elle s’assit et lui dit :

– Vous allez réunir vos amis cette nuit meme.

– En quel lieu, madame ?

– Ou vous voudrez, pourvu que je le sache.

– Eh bien ! dans un cabinet de la Maison-d’Or.

– Soit ! dit le domino.

Puis il tira un rouleau de papier soigneusement cacheté et noué par une faveur bleue.

– Quand vos amis seront réunis, poursuivit l’inconnue, vous ouvrirez ce manuscrit et leur en ferez la lecture.

– Apres, madame ?

– Cette lecture terminée, si la femme dont ce manuscrit renferme l’histoire vous intéresse a ce point que vous la jugiez digne de vous faire ressusciter le serment et les exploits des chevaliers de la Table ronde, vous ouvrirez la fenetre du salon ou vous vous trouverez…

– Ah ! dit le baron.

– Et vous me verrez apparaître au milieu de vous quelques minutes apres. Dans le cas contraire…

Le domino parut hésiter.

– J’écoute, madame, dit M. de Neubourg.

– Dans le cas contraire, ajouta-t-elle, vous jetterez le manuscrit au feu, et vous vous ferez réciproquement le serment de ne jamais rien révéler de ce que vous aurez lu.

– Je vous le jure par avance, pour eux et pour moi, madame.

– Je vous crois. Adieu, monsieur, sinon au revoir.

Le domino tendit au baron Gontran de Neubourg une petite main gantée avec soin, s’esquiva et disparut dans la foule.

Alors Gontran se mit a la recherche de ses trois amis.

Il trouva le vicomte Arthur de Chenevieres dans la salle, pres de l’orchestre, le marquis de Verne et lord Blakstone assis dans une loge de pourtour.

– Messieurs, dit-il, je ne vous ai donné rendez-vous ici que pour vous inviter a souper.

– Singuliere idée ! murmura le marquis.

– Jolie ! ajouta lord Blakstone, qui était légerement sensuel.

*

* *

Quelques minutes plus tard, les quatre amis étaient a table et Gontran leur disait encore :

– Messieurs, je vous ai donné rendez-vous a l’Opéra afin de vous inviter a souper ; je vous invite a souper afin de vous lire le manuscrit que voici.

Gontran tira de sa poche le rouleau de papier que lui avait remis le domino et le déplia.

– Messieurs, poursuivit-il, il y a deux jours que nous nous plaignions amerement de vivre en un siecle prosaique ou les paladins de la Table Ronde n’auraient plus qu’a se croiser les bras.

– C’est vrai, murmura lord Blakstone.

– Eh bien ! reprit le baron, quand nous aurons pris connaissance de ce manuscrit, nous verrons peut-etre que nous nous sommes trompés.

– Bah ! fit le marquis.

– Oh ! dit lord Blakstone d’un air incrédule.

– Messieurs, ajouta M. de Chenevieres, avant de prendre connaissance du manuscrit, priez donc Gontran de vous lire la lettre qui lui a été adressée.

– Quelle lettre ?

– La voici.

M. de Neubourg tendit la lettre a M. de Verne, qui la lut tout bas a lord Blakstone.

– Et, dit-il lorsqu’il eut terminé, tu as vu le domino ?

– Je le quitte. Il m’a remis son manuscrit ; si vous le voulez bien, nous allons en prendre connaissance.

– Voyons ! dirent les trois jeunes gens.

M. le baron Gontran de Neubourg sonna et dit au garçon :

– Vous ne viendrez que lorsque je sonnerai.

Le garçon s’inclina et sortit.

Alors Gontran lut a haute voix les pages suivantes.


Chapitre 2

 

La pluie, fouettée par le vent du nord, tombait a torrents sur les grands bois qui s’étendent entre la Vendée et le Poitou.

C’était en 1832, apres la révolution de Juillet, c’est-a-dire a la fin du mois d’octobre.

Un cavalier courait a fond de train a travers les halliers, sautant les fossés, passant au milieu des broussailles et dirigeant a travers les mille obstacles de ces vastes forets sa petite jument bretonne pleine d’ardeur.

– Hop ! hop ! hop ! ma belle Clorinde, disait-il, tu connais le chemin, tu l’as fait bien souvent déja ; mais il faut arriver, arriver le plus tôt possible…

Malgré la pluie, malgré le vent, malgré la nuit qui était sombre, Clorinde galopait avec furie.

Clorinde était une belle petite pouliche a la robe blanche, a la criniere ardoisée, – chose rare ! – dont le sabot vaillant et dur résonnait sur la lande comme une baguette de tambour. Clorinde avait une petite tete fine, intelligente, avec de grands yeux pleins d’ardeur et des naseaux fumants.

Clorinde avait des jambes fines comme le fuseau d’une vieille femme, flexibles comme l’osier des marais, dures et fortes comme du fer.

Le cavalier qui la montait et qui pressait ses flancs avec une fébrile impatience était un jeune homme de vingt-sept a vingt-huit ans, dont le visage rosé et les mains blanches eussent trahi, au premier regard, des habitudes féminines, si son oil noir plein de feu et la crosse luisante des pistolets passés a sa ceinture n’eussent dit éloquemment qu’il avait l’âme d’un homme et le cour d’un soldat.

En outre, il portait au flanc un sabre de cavalerie, et sa selle était munie d’un talon dans lequel s’emboîtait un fusil de chasse a deux coups.

Cependant, ce jeune homme, en dépit de cet appareil guerrier, ne portait aucun uniforme.

Sa tete était entourée d’un mouchoir blanc, jaspé ça et la de quelques gouttes de sang ; une veste rouge, comme en portaient les paysans vendéens, des braies bleues et une paire de grandes bottes a l’écuyere complétaient son costume.

– Hop ! Clorinde, hop ! ma belle fille, répétait-il, nous sommes loin encore du château de Bellombre… et la nuit s’avance… Et Diane m’attend !

Clorinde, comme si elle eut compris la voix de son maître, précipitait son galop et passait comme un reve sous la futaie.

Tout a coup un bruit étrange se fit entendre : c’était un cri glapissant, comme le houhoulement d’un oiseau de nuit.

Le cavalier rassembla sa vaillante bete, et Clorinde s’arreta court.

Puis il preta l’oreille.

Le houhoulement se reproduisit.

Alors le jeune homme appuya les deux doigts sur sa bouche et fit entendre un coup de sifflet modulé d’une façon particuliere.

Un coup de sifflet identique lui répondit dans le lointain.

On eut dit un écho perdu dans les bois.

Le cavalier rendit la main a Clorinde, qui se précipita d’elle-meme dans la direction du second coup de sifflet.

Elle courut environ dix minutes ; puis, soudain, le houhoulement fut répété.

Clorinde s’arreta de nouveau.

On vit alors se dresser une forme noire du milieu des broussailles ; puis cette forme, homme ou fantôme, fit deux pas en avant :

– Est-ce vous, monsieur Hector ? dit une voix.

– Est-ce toi, Grain-de-Sel ?

– C’est moi, monsieur Hector.

Et la forme noire s’approcha et posa la main sur la bride de Clorinde.

Le cavalier put alors distinguer, malgré l’obscurité, un jeune garçon d’environ quinze ans, a peu pres vetu comme lui, avec cette différence qu’il portait la braie blanche et la veste bleue, et qu’au lieu d’un mouchoir il avait sur la tete un large chapeau de feutre noir, de la coiffe ronde duquel s’échappait une longue chevelure brune en désordre.

– Bonjour, monsieur Hector, dit-il.

– Bah ! mon pauvre Grain-de-Sel, répliqua celui-ci, tu pourrais dire bonsoir.

– Pardon, monsieur le comte…

– Veux-tu te taire, imbécile !

– Excusez-moi, pardon, monsieur Hector, il est une heure du matin.

– Déja ?

– Les heures vont vite quand on est pressé, répondit avec mélancolie le jeune paysan poitevin.

– En ce cas, bonjour, Grain-de-Sel, mon ami.

– Bonjour, monsieur Hector.

– Je m’attendais presque a te trouver en chemin.

– Ah ! fit le jeune paysan ; tant mieux alors, monsieur Hector.

– Pourquoi tant mieux ?

– Parce que vous savez la nouvelle, sans doute ?

– Quelle nouvelle ?

– Les bleus sont a trois lieues d’ici, murmura Grain-de-Sel avec une mélancolie nuancée d’une sourde irritation.

– Je ne le savais pas, répondit le cavalier d’un ton calme, mais je m’y attendais. On veut nous envelopper. Ou sont-ils ?

– A Bellefontaine, le prochain village.

– Tres bien !

– Et c’est pour cela que madame Diane m’a envoyé vers vous, monsieur Hector. On dit que les bleus leveront le camp cette nuit et qu’ils seront a Bellombre avant le jour. Madame Diane a peur…

– Peur de quoi ?

– Mais, monsieur Hector, dit Grain-de-Sel, vous savez bien que si les bleus vous trouvaient…

Le cavalier eut un fin sourire dans sa moustache blonde et caressa de la main le pommeau de ses pistolets.

– Tu ne vois donc pas mes bassets ? dit-il.

– Oh ! je les vois bien, monsieur Hector.

– Ils ne donnent qu’un coup de voix, ajouta le jeune homme, continuant la comparaison cynégétique, mais il est sur.

– C’est égal, monsieur Hector, fit Grain-de-Sel, a votre place, je me méfierais et je tournerais bride… et je retournerais vers Pouzauges.

Le cavalier haussa les épaules.

– Mon pauvre Grain-de-Sel, dit-il, tu n’as que quinze ans et tu n’as pas encore un amour au cour. Tiens, vois-tu, la nuit est sombre, n’est-ce pas ?…

– Comme un four, monsieur Hector.

– Eh bien ! je vois la-bas, a travers les ténebres, un filet de fumée qui monte dans le ciel noir et qui est encore plus noir que lui. C’est la fumée de Bellombre… et mon cour bat. Comprends-tu ?

– Oh ! monsieur Hector, dit le jeune paysan poitevin, si vous aviez vu pleurer madame Diane… Si vous saviez… comme elle a peur !

– Elle est femme, dit simplement Hector, ça se comprend.

– C’est vrai tout de meme, ce que vous dites la, monsieur Hector ; mais…

– Mais, Grain-de-Sel, mon ami, répliqua le jeune cavalier d’un accent affectueux et triste, si tu n’as jamais aimé d’amour une femme, au moins tu aimes ta mere ?

– Si je l’aime ! s’écria Grain-de-Sel.

– Eh bien ! suppose que tu es a ma place, monté sur Clorinde, et que ta mere est a Bellombre tandis que les bleus sont a Bellefontaine, et que les bleus te fusilleront s’ils te prennent… est-ce que tu n’irais pas a Bellombre ?

– Ah ! mais si, j’irais !… s’écria l’enfant, dont l’oil brilla comme un charbon ardent.

– Eh bien ! acheva Hector, je n’ai plus ni pere ni mere, et madame Diane a remplacé tout cela pour moi. Comprends-tu ?

– Je comprends, dit Grain-de-Sel pensif.

– Donc, poursuivit Hector, en route ! Quand nous aurons atteint la clôture du parc, tu garderas Clorinde.

– Allons ! dit Grain-de-Sel.

– Saute-moi en croupe. Clorinde a les reins solides, elle nous portera bien tous les deux.

– Oh ! ce n’est pas la peine, monsieur Hector, je cours aussi vite qu’elle. Hop ! Clorinde.

Et, tandis que le cavalier poussait sa monture et reprenait sa course a travers les taillis, Grain-de-Sel se mit a bondir a côté d’elle avec la légereté d’un chevreuil, et le cavalier et le piéton, dévorant l’espace, continuerent a causer.

– Les bleus s’imaginent, disait Hector, qu’ils vont entrer dans le Bocage comme ils sont entrés en Touraine et en Poitou. Mais le Bocage est couvert de bois, coupé de rivieres, semé d’étangs ; il y a un canon de fusil derriere chaque broussaille, et les deux régiments qui sont venus du côté de Nantes seront tout a l’heure anéantis.

– Il paraît qu’ils sont nombreux du côté de Bellefontaine.

– Combien sont-ils ?

– Il y a trois escadrons de chasseurs et un de hussards.

A ce dernier mot, le jeune cavalier tressaillit.

– Es-tu sur de ce que tu dis la, Grain-de-Sel ?

– Oui, monsieur Hector. Il y a aussi un régiment d’infanterie.

– Mais ces hussards, sais-tu leur numéro ? sais-tu d’ou ils viennent ?

– Ce sont ceux qui étaient a Poitiers l’année derniere. C’est le général, le pere de madame Diane qui l’a dit.

Hector poussa un cri de douleur.

– Mon ancien régiment ! murmura-t-il ; vais-je donc faire le coup de pistolet avec mes pauvres camarades !

Et il donna un furieux coup d’éperon a Clorinde, dont les naseaux fumaient et dont les flancs ruisselaient de pluie et de sueur.

Tout a coup Clorinde s’arreta.

Elle venait d’arriver a la lisiere de la foret. Grain-de-Sel et le cavalier avaient devant eux, a deux portées de fusil, un petit monticule surmonté d’un vieil édifice a tournure féodale.

Un parc planté de grands arbres séculaires et ceint d’une haie vive a hauteur d’homme l’entourait.

Malgré l’heure avancée de la nuit, malgré la tempete qui régnait, une lumiere brillait discrete et tremblante sur la sombre façade du château.

Hector attacha son regard sur cette lumiere et sentit battre son cour.

– Tu le vois, dit il a Grain-de-Sel, elle t’a envoyé pour me dire de rebrousser chemin, n’est-ce pas ? mais elle a bien pensé que je n’en ferais rien, et elle m’attend.

– C’est vrai tout de meme ! murmura Grain-de-Sel, c’est vrai.

Hector mit pied a terre.

– Range ma pauvre Clorinde sous un arbre, dit-il, tâche de trouver une poignée de feuilles mortes ou d’herbes seches dans un vieux tronc, et bouchonne-la, s’il y a moyen, et puis mets-toi a l’abri, mon pauvre Grain-de-Sel.

– Oh ! ne vous inquiétez pas de moi ni de Clorinde, monsieur Hector ; nous nous connaissons de longue main, et nous n’avons pas peur de la pluie… Mais c’est égal, ne restez pas trop longtemps a Bellombre… Les bleus…

– Bah ! il pleut, les bleus n’ont pas quitté Bellefontaine. Rassure-toi, mon petit Grain-de-Sel.

Hector prit le fusil placé a l’arçon de sa selle et le passa en bandouliere.

– Ah ! mon Dieu ! murmura Grain-de-Sel, qui, pour la premiere fois, remarqua le mouchoir ensanglanté que le jeune homme avait autour de la tete, vous etes blessé…

– Ce n’est rien… une égratignure… une balle qui m’a entamé le cuir chevelu… Ce n’est rien… Adieu, Grain-de-Sel… je te recommande Clorinde…

En parlant ainsi, le jeune homme courut a la clôture du parc, et sans hésiter, il trouva une breche assez semblable a celles ou les braconniers placent leur panneau.

Il se glissa par cette breche dans le parc et reprit sa course vers le château, l’oil toujours fixé sur cette lumiere mystérieuse qui brillait comme un phare sur la mer sombre. Arrivé tout pres du château, il s’arreta un moment et preta l’oreille.

Notre héros connaissait sans doute fort bien les aîtres, car il suivit, sans hésiter, un petit sentier qui aboutissait a un escalier de deux pieds de large, et qui conduisait par une trentaine de marches jusque sous une terrasse qui jadis avait porté le nom beaucoup plus pompeux de plate-forme.

La derniere marche de l’escalier aboutissait a une petite porte.

Cette porte était fermée ; mais il y avait aupres un énorme cep de vigne, pour le moins centenaire, et qui avait l’épaisseur du bras.

Hector répéta, mais beaucoup plus bas et de façon a lui donner une intonation lointaine, ce houhoulement de la chouette que Grain-de-Sel avait fait entendre une heure auparavant ; et le cri de l’oiseau nocturne était si bien imité, qu’on eut juré, a l’intérieur du château, qu’il venait de la foret voisine.

Tout aussitôt la fenetre ou brillait la lumiere et qui, ouvrant sur la terrasse de plain-pied, se trouvait verticalement au-dessus du jeune homme, cette fenetre s’entrouvrit discretement. Hector se cramponna au cep de vigne et grimpa comme un écureuil, puis il s’élança lestement sur la terrasse.

Alors une silhouette de femme se dessina dans le rayon lumineux de la croisée, qui s’ouvrit tout a fait, et deux bras se jeterent au cou du jeune homme et l’enlacerent.

– Oh ! l’imprudent ! murmura une voix charmante et douce comme un soupir de vent de nuit dans les bois.

La croisée se referma derriere Hector, et il se trouva dans un joli boudoir coquettement meublé et arrangé, et qu’on eut cru appartenir a quelque élégant hôtel de Paris.

Hector avait devant lui une femme d’environ vingt-cinq ans, toute vetue de noir, et si belle sous ses vetements de deuil, que celui qui l’eut vue pour la premiere fois eut jeté un cri d’admiration.

C’était cette madame Diane qui attendait Hector, et dont Grain-de-Sel avait parlé ; madame Diane de Morfontaine, veuve du baron Rupert, colonel de l’Empire.

Diane était une de ces belles femmes de l’Ouest, dont le front blanc, aux veines bleues, est couronné d’une luxuriante chevelure noire, dont l’oil a l’azur profond du ciel, et dont la taille svelte et souple a la majesté d’un lis.

Elle prit Hector par la main, le conduisit aupres de la cheminée, ou flambait un grand feu, et le fit asseoir.

– Imprudent ! répéta-t-elle.

Mais tout a coup elle aperçut le mouchoir jaspé de sang et étouffa un cri.

– Mon Dieu ! vous etes blessé !…

– Ce n’est rien, ma chere Diane, rien, je vous jure… dit le jeune homme en lui souriant et lui baisant les mains avec transport.

– Ah ! cher ami, cher époux du ciel !… murmurait la jeune femme tout émue… blessé ! grievement peut-etre… mon Dieu !

– Je vous jure, ma Diane adorée, que c’est une égratignure, répéta le jeune homme, qui souriait toujours et la contemplait avec amour.

– Oh ! je veux voir cela, disait-elle, je veux voir ta blessure… je m’y connais… tu verras. Je vais te panser.

Et la jeune femme courut prendre une aiguiere, et y versa de l’eau tiede que contenait une bouilloire placée devant le feu.

Puis, avec ses belles mains blanches, elle détacha le mouchoir ensanglanté, écarta ses cheveux avec précaution, trempa le mouchoir dans l’eau tiede et lava la plaie.

Hector avait dit vrai ; ce n’était qu’une égratignure, la balle des Bleus avait a peine effleuré sa tete.

Et, tout en le lavant, tout en le pansant, elle disait :

– Ah ! je savais bien, quelque danger qu’il y eut, tu viendrais… je le savais, cher Hector.

Elle déchira un mouchoir de batiste garni de valenciennes et tout imprégné d’un parfum discret, elle le mit en lambeaux pour en faire de la charpie.

– Mais tu ne sais donc pas, ami, continua-t-elle, que les bleus sont ici, a deux lieues a peine, et que demain il nous faudra loger sans doute quelque officier, un général ou un colonel ?…

– Eh bien ! répondit le jeune homme en riant, ce sera fort agréable pour le général, lui qui est bleu comme eux.

Il y avait une légere ironie dans la voix du jeune homme.

– Ah ! tais-toi, Hector, tais-toi, ami, fit la jeune femme avec effroi… Si tu savais combien j’ai prié hier pour toi, combien j’ai pleuré !

Hector osa lui prendre un baiser.

– Prie, dit-il, mais ne pleure pas… Les filles de Vendée doivent etre comme leurs meres, avoir une âme romaine.

– Mais, malheureux, oublies-tu donc que tu es… déserteur ?… que si tu tombes en leur pouvoir, tu seras fusillé ?…

– Déserteur ? fit le jeune homme en relevant fierement la tete ; tu te trompes, Diane, ce n’est pas moi, ce sont eux ! Je sers les rois de mes peres, je suis Vendéen, je ne suis pas déserteur…

– Ils le disent du moins.

– Oh ! je le sais bien, qu’ils me traitent de déserteur, parce que le jour ou Madame est débarquée en Vendée j’ai remis le commandement de mon escadron a mon colonel, et que, seul, mon épée sous le bras, sans dire un mot, sans vouloir entraîner personne a ma suite, je suis allé m’enrôler comme simple soldat parmi les miens, parmi ceux qui défendent la bonne cause. Et ils osent appeler cela de la désertion !

– Ils le disent, murmura la jeune femme, dont la voix tremblait ; et si tu étais pris, tu ne subirais point la loi commune des prisonniers de guerre…

Le jeune homme avait toujours son fier sourire aux levres, il caressait de la main gauche le pommeau de ses pistolets.

– Pris ? dit-il, allons donc ! On ne prend pas vivants des hommes comme moi…

– Tu as l’âme d’un lion, mon Hector, murmura la jeune femme, qui le regardait avec admiration.

Et tandis qu’ils causaient ainsi, la pluie et le vent continuaient a fouetter les vitres de la croisée et a battre les ardoises.

– Comme tu es mouillé ! comme tu as froid ! disait la jeune femme en l’aidant a ôter sa veste rouge et l’enveloppant dans un grand châle.

Elle lui prenait les mains et les réchauffait dans les siennes.

Puis elle courut vers un coin du boudoir, y prit une petite table qu’elle apporta pres du feu et la plaça devant lui.

Sur cette table, il y avait une bouteille de vin vieux, un morceau de pâté et quelques autres aliments.

– Tu dois avoir bien faim ? disait-elle.

– Non, répondit-il, mais j’ai soif… et je vais boire a nos amours, ma pauvre Diane !

La jeune femme essaya de sourire ; mais tandis qu’elle versait a boire a son amant, une larme brilla dans ses yeux, perla au bout de ses longs cils et tomba dans le verre.

En ce moment, elle crut entendre un bruit lointain, tressaillit et se leva précipitamment.

– Écoute, dit-elle avec un accent de terreur subite, écoute !

Et elle ouvrit la croisée, qui livra passage a une bouffée de l’ouragan.


Chapitre 3

 

Il nous faut, avant d’aller plus loin, faire en quelques lignes l’histoire de Diane et d’Hector. Diane, nous l’avons dit, était la fille de M. de Morfontaine, général de brigade en retraite, et la veuve du colonel baron Rupert.

Hector se nommait de son vrai nom Charles-Louis-Enguerrand-Hector, comte de Main-Hardye.

Les Morfontaine et les Main-Hardye étaient deux vieilles familles vendéennes, dont l’origine remontait aux ténebres du Moyen Âge.

Ils étaient aussi nobles que le roi.

Le manoir de Morfontaine ayant été rasé en 1793, ses propriétaires étaient venus habiter Bellombre, une terre qu’ils possédaient sur la frontiere du Poitou.

A quatre lieues de Bellombre se dressaient les tourelles de Main-Hardye.

Main-Hardye était un édifice qui ressemblait fort au château du sire de Ravenswood, l’héroique amant de Lucie de Lammermoor chanté par Walter Scott.

Le vent, apres avoir insulté la toiture en lambeaux, y pleurait sous les portes ; l’herbe poussait verte et drue dans la cour ; les vieilles salles étaient enfumées ; l’escalier avait de larges marches de pierre usées par le talon éperonné d’une dizaine de générations.

Un pauvre domaine, composé de champs pierreux, de fermes couvertes de chaume, de prairies marécageuses et de bois rabougris, lui servait de ceinture.

Les Main-Hardye n’avaient guere plus de huit a dix mille livres de rente.

Les Morfontaine étaient plus riches. Leurs domaines couvraient plusieurs lieues de pays, et ils faisaient une certaine figure a la cour avant 1789.

La Révolution trouva les Morfontaine et les Main-Hardye dans les rangs de l’armée vendéenne.

Le marquis de Morfontaine trouva la mort a Quiberon.

Le comte de Main-Hardye fut guillotiné a Poitiers.

Le fils du marquis fut ébloui par l’étoile resplendissante du premier Consul. Il avait combattu sous Charette, Bonchamp et la Rochejaquelein, il prit du service dans les armées de l’empereur Napoléon.

Puis il arriva pour lui ce qui arriva pour tant d’autres, il se prit a aimer cet homme qui avait fait la France si grande que l’Europe se prosternait, et que le monde étonné prononçait son nom avec terreur et respect ; il l’aima avec fanatisme, avec délire, et quand 1815 arriva, l’ancien soldat de Vendée oublia le passé, il remit au fourreau l’épée du général de l’Empire.

Le fils du comte de Main-Hardye, au contraire, rentra simplement dans ses terres et se fit laboureur durant toute la période qui sépara les guerres de la Chouannerie de la Restauration.

En 1815, les rôles changerent ; tandis que M. de Morfontaine faisait liquider sa pension de général de brigade, le comte de Main-Hardye devenait colonel d’un régiment de hussards de la garde royale.

Le comte avait un fils, Hector.

Le marquis avait une fille, Diane.

De Bellombre a Main-Hardye il y avait quatre lieues a peine. Les deux gentilshommes avaient longtemps combattu sous le meme drapeau et côte a côte.

Il y avait au milieu du bois, entre les deux châteaux, une humble église qu’on appelait Notre-Dame-du-Pardon.

Aux grandes fetes de l’année, on disait la messe a Notre-Dame.

Le colonel de Main-Hardye y venait de son château, donnant la main a son fils.

Le général de Morfontaine s’y rendait de Bellombre, tandis que sa fille s’appuyait sur son bras.

Hector pouvait bien avoir douze ou treize ans ; Diane en avait dix.

Les peres se regardaient d’un oil farouche, les enfants se souriaient.

Les peres se haissaient, les enfants s’aimaient.

L’histoire de Roméo et Juliette n’est point une fiction ; il y a mieux, elle est une histoire banale qui se reproduit a l’infini.

Les Morfontaine et les Main-Hardye étaient les Montaigu et les Capulet de la Vendée.

Ces deux races nourrissaient une haine qui se perdait dans la nuit des temps.

Sous Charles V, disait-on, un Morfontaine avait tué un Main-Hardye ; sous François Ier, continuait la légende, c’était un Main-Hardye qui avait tué un Morfontaine.

De siecle en siecle, de regne en regne, de génération en génération, les Main-Hardye et les Morfontaine s’étaient rencontrés, et, sans trop se souvenir du motif qui les divisait, ils s’étaient battus et s’étaient entre-tués.

Le comte de Main-Hardye et le marquis de Morfontaine signerent une treve pendant les guerres de l’Ouest. Ils se grouperent autour du drapeau royal et firent taire leurs rancunes particulieres.

L’Empire arriva.

L’empereur Napoléon aimait le marquis, il aurait voulu que le comte de Main-Hardye servît la France. Il fit jurer au marquis de ne point chercher querelle au comte.

Puis vint la Restauration.

Le roi Louis XVIII se souvenait que M. de Morfontaine avait arrosé de son sang la terre de Vendée. Il fit jurer au comte qu’il ne se battrait point avec le marquis.

Tous deux tinrent leur serment ; mais ils se regardaient d’un oil louche, et le marquis était peut-etre bien le plus malheureux, car il n’avait qu’une fille.

Cette fille, la blanche et belle Diane de Morfontaine, écoutait tous les soirs, enfant, les imprécations du vieux général de Morfontaine contre les Main-Hardye.

Le fils du comte Hector de Main-Hardye entendait chaque matin le vieux chouan dire a son réveil : « J’ai encore fort mal dormi cette nuit ; je ne dormirai bien que lorsque ce jacobin de Morfontaine sera mort. »

Diane s’en allait a la messe de Notre-Dame-du-Pardon et souriait en regardant Hector.

Hector allait braconner jusque sous les murs du château de Bellombre tout expres pour apercevoir la jolie Diane.

Ni le marquis ni le comte ne se doutaient de la sympathie qui entraînait leurs enfants l’un vers l’autre.

Les hasards de la vie les séparerent.

Hector entra a Saint-Cyr et en sortit sous-lieutenant de cavalerie.

Quand Diane eut atteint sa seizieme année, le marquis songea qu’il lui fallait un mari.

Certes les maris ne manquaient pas.

Diane était riche et elle était belle comme les anges.

C’était plus qu’il n’en fallait.

M. de Morfontaine avait trois neveux qui, tous trois, visaient a la main de Diane.

Le premier se nommait le vicomte de Morliere, le second le chevalier de Morfontaine, le troisieme le baron de Passe-Croix.

Le vicomte avait trente ans, le chevalier vingt-sept, le baron vingt-trois.

On eut dit que M. de Morfontaine n’avait qu’a choisir. M. de Morfontaine ne choisit pas, ou plutôt il fit un choix sans songer a ses neveux.

Le marquis avait eu un aide de camp nommé Joseph Rupert, un brave soldat de fortune qui avait été son propre aieul et que l’empereur avait fait baron et colonel a trente ans pour sa belle conduite militaire.

Le marquis en fit son gendre, au grand désespoir de ses neveux.

– Diane était une enfant. Elle aimait Hector, mais elle se l’était avoué a peine ; et puis elle savait bien que jamais M. de Morfontaine vivant, elle ne pourrait l’épouser ; et puis encore elle ne savait pas résister a son pere.

Diane devint la baronne Rupert.

Hélas ! le baron eut la fâcheuse idée de passer l’hiver a Paris.

On était alors vers la fin de la Restauration. Le baron Rupert menait sa jeune femme dans le monde, le jeune vicomte de Main-Hardye, lieutenant de dragons, puis de hussards, y allait aussi.

Hector et Diane se rencontrerent de nouveau, et la pauvre Diane sentit qu’elle aimait toujours le vicomte, et le vicomte comprit sur-le-champ que sa vie entiere appartenait a cette femme. Hélas ! Diane était mariée !

Un soir, le jeune officier, qui venait d’etre promu au grade de capitaine, – on touchait au mois d’avril 1830, – rencontra la baronne Rupert chez le duc et la duchesse de P… L…

On dansait, il y avait foule, le baron Rupert avait laissé sa jeune femme dans la salle du bal pour gagner un boudoir ou l’on jouait au whist, Hector s’approcha de Diane et l’invita a valser.

– Madame, lui dit-il, le roi a décidé l’expédition d’Alger ; je pars demain. Vous lirez probablement bientôt deux lignes nécrologiques dans le Moniteur. Alors, priez pour moi.

Diane comprit cet immense amour qui remplissait le cour du jeune homme, et qu’elle ressentait elle-meme… et elle ne répondit pas.

Hector partit pour Alger. Il fit des prodiges de valeur pendant le siege, il chercha constamment a se faire tuer et n’y put réussir. La mort semblait ne pas vouloir de lui.

Quand la Révolution de 1830 arriva, le jeune homme voulut briser son épée.

N’était-il pas Vendéen ? N’avait-il pas sucé le lait d’une femme royaliste et chrétienne ?

Mais quand la nouvelle de la chute de la branche aînée des Bourbons lui arriva, Hector était déja loin d’Alger.

A la place du drapeau blanc il vit hisser le drapeau tricolore ; mais, quelle que soit sa couleur, l’étendard de la patrie ne fait-il pas battre le cour quand on est en face de l’ennemi ? Quel est donc le soldat qui déserte et remet l’épée au fourreau quand le tambour de son régiment bat la charge ?

Hector demeura et fit la premiere campagne d’Afrique, cherchant la mort sans cesse et ne la pouvant trouver.

Un jour, il reçut une lettre de France.

Cette lettre contenait deux lignes :

« Si vous n’etes pas mort, ne bravez plus le trépas, et « malgré la haine de nos deux familles, espérez : je suis veuve.

« Diane. »

Cette lettre arrivait a Hector en meme temps que l’épaulette de chef d’escadron, le matin d’une bataille.

Le colonel baron Rupert s’était battu en duel quinze jours auparavant et il avait été tué d’une balle au front.

Diane était libre…

– La mort n’a pas voulu de moi jusqu’a présent, murmura Hector en recevant cette lettre ; mais je pourrais bien etre tué aujourd’hui.

Hector se trompait ; il vit ce jour-la son épaulette neuve emportée par une balle arabe, et il rentra au camp avec un uniforme en lambeaux, mais le corps vierge d’une égratignure.

Quelques jours apres, son régiment reçut l’ordre de rentrer en France.

On touchait alors a la fin de l’année 1830.

Le fils des vieux chouans songea, une fois encore, a donner sa démission ; car il ne voulait pas servir le nouveau régime. Une circonstance fortuite l’en empecha encore…

L’ordre qui rappelait son régiment en France lui assignait Poitiers pour garnison.

Or, le général marquis de Morfontaine, aupres de qui la baronne Rupert s’était retirée, passait l’hiver a Poitiers.

L’homme politique s’effaça devant l’amoureux ; le cour du soldat fit le reste.

Le régiment est une famille, chaque compagnon d’armes devient un frere, et puis, blanc ou tricolore, le drapeau qu’on suit n’est-il pas la patrie ?

Hector vint tenir garnison a Poitiers.

Poitiers est cette ville de province aux rues solitaires, a l’aspect morne et songeur, aux grands airs d’un gentilhomme d’autrefois ; c’est la vieille cité parlementaire ou tout est calme, austere, solennel, ou, bien que le couvre-feu soit aboli, on se couche de bonne heure, et ou les rues sont plus désertes que les allées d’un cimetiere lorsque sonne le dernier coup de minuit.

Le vieux général de Morfontaine habitait a Poitiers un hôtel entre cour et jardin, dans le quartier le plus isolé de cette ville déja solitaire. Au bout du jardin il y avait un pavillon que la baronne Rupert avait choisi pour sa demeure particuliere. Derriere le jardin et le pavillon était une ruelle tortueuse qui descendait vers la riviere.

Que se passait-il chaque soir ?

Nul n’aurait pu le dire au juste ; mais un homme enveloppé d’un manteau se glissait vers le pavillon, et une porte se refermait sur lui.

Hector ne songeait plus a donner sa démission.

Plusieurs mois s’écoulerent ainsi.

Souvent Hector demandait un congé de quelques jours et s’en allait a Main-Hardye.

Le comte, qui s’était fait laisser pour mort dans les rues de Paris, pendant les journées de Juillet, était revenu en Vendée et y guérissait lentement ses blessures.

Toujours Vendéen dans le fond de l’âme, l’ancien chouan souffrait de voir son fils servir le nouveau régime ; mais il n’osait exiger qu’il brisât sa carriere. Les Main-Hardye étaient pauvres.

Certes, le vieux chouan eut vécu de pain noir et d’eau ; mais il était pere, et l’égoisme paternel imposait silence au cour du partisan.

Hector avait espéré que cette haine héréditaire qui existait entre son pere et celui de Diane, ravivée par les événements de 1814 et 1815, se serait affaiblie a la suite de ceux de 1830.

Quand Hector prononçait le nom de Morfontaine devant son pere, le comte entrait en fureur.

Diane, de son côté, avait quelquefois hasardé le nom de Main-Hardye.

Chaque fois, le vieux général s’était écrié que l’ombre du manoir de ses voisins faisait tort a ses récoltes.

L’âge avait donné un caractere presque bouffon a la haine des deux gentilshommes.

Un jour, le général de Morfontaine avait voulu monter un cheval neuf ; le cheval s’était emporté, et, la bride s’étant rompue, il s’en allait droit a la riviere.

Le général était perdu si un jeune officier, qui revenait du champ de manouvre avec son escadron, n’avait arreté le cheval au péril de sa vie. Cet officier, on le devine, c’était le commandant Hector de Main-Hardye.

Quand le général avait appris le nom de son sauveur, qu’il avait jusque-la accablé de remerciements, il s’était écrié avec colere :

– Pardieu ! monsieur, je suis assez connu dans la ville ; vous auriez du savoir qui j’étais et me laisser noyer. Il m’est fort désagréable d’etre votre obligé.

Cette derniere circonstance avait achevé d’enlever aux deux amants tout espoir de rapprochement entre leurs peres. Alors Diane avait dit a Hector :

– Tu es mon époux devant Dieu, et je te jure que je serai ta femme tôt ou tard. Nos peres inclinent chaque jour vers la tombe ; attendons, et n’empoisonnons pas leurs derniers jours.

– Attendons, avait répondu Hector.

Plusieurs mois s’écoulerent. Hector et Diane s’aimaient, et le plus profond mystere, grâce a deux serviteurs de Diane, dont nous parlerons plus tard, Grain-de-Sel et sa mere, enveloppait leur amour.

La baronne était encore en deuil de son mari. C’était pour elle une raison suffisante d’écarter les prétendants a sa main, qui revenaient a la charge plus nombreux que jamais.

Un soir, en rentrant chez lui, dans son logis de garçon, le commandant trouva un homme qui se chauffait a son feu, les pieds sur les chenets.

C’était un paysan du Bocage, en veste rouge, en braies bleues. Le paysan se nommait Pornic ; c’était un serviteur de son pere. Il lui apportait un billet du comte de Main-Hardye.

Ce billet était laconique comme un ordre du jour.

« Mon fils, disait le vieux chouan, Madame est débarquée en Vendée la nuit derniere. Votre place est a mes côtés ; notre place, a tous deux, est aupres d’elle. Montez a cheval et venez. »

Hector comprit tout.

Une lutte de quelques minutes s’éleva en lui, lutte terrible entre le soldat et le fils du vieux Vendéen.

Le soldat lui disait : « Tu sers le nouveau régime, tu es officier, tu ne peux quitter ton poste. »

Le Vendéen se souvenait des légendes héroiques dont on avait bercé son enfance. Il était né sur la meme terre que les La Rochejaquelein, les Cathelineau et les Bonchamp.

Si Hector avait eu huit jours devant lui, il eut envoyé sa démission au ministre de la guerre. Mais il n’avait pas un jour, il n’avait pas une heure.

Le colonel du régiment était un vieux soldat, un homme d’honneur s’il en fut.

Malgré l’heure avancée, Hector courut chez lui :

– Colonel, lui dit-il, je vous apporte ma démission.

– Je ne puis l’accepter, lui répondit le colonel ; le ministre seul… Donnez-la-moi, je l’enverrai.

– Hélas ! dit Hector, il faut que je quitte mon escadron sur l’heure.

– Ceci est impossible encore, répondit le colonel ; car j’ai reçu aujourd’hui meme l’ordre de partir. Le régiment change de garnison.

– Alors, colonel, dit froidement Hector, je déserte.

– Etes-vous fou ? s’écria le colonel.

– Non, murmura tristement le jeune homme.

Alors il demanda sa parole d’honneur au vieil officier que ce qu’il allait lui dire serait enseveli au fond de son cour et que ce que l’homme entendrait, le colonel n’en saurait rien. Le colonel jura ; Hector lui montra le billet de son pere.

– Mais, malheureux ! s’écria le colonel, c’est la mort et le déshonneur !

– La mort, peut-etre ; le déshonneur, non ! Je suis Vendéen.

Le colonel comprit. Il savait que tôt ou tard, quand souffle le vent de l’Atlas, les lions retournent au désert.

– Allez, murmura-t-il, et Dieu veuille qu’un jour je ne préside point le conseil de guerre qui vous condamnera a la peine de mort.

Hector revint chez lui, et dit au Vendéen :

– Selle mes chevaux !

C’est ainsi que le vicomte Hector de Main-Hardye avait déserté.

Le lendemain, il était au milieu de cette poignée d’hommes qui étaient réunis autour de Madame, comme autour du dernier étendard de la monarchie.

Trois jours apres, a la premiere rencontre avec les troupes du nouveau régime, le comte de Main-Hardye tombait frappé a mort dans les bras de son fils et le couvrait de sang.

*

* *

On devine a présent ce qui s’était passé depuis deux mois.

La petite armée vendéenne combattait en désespérée, ressuscitant les vieilles guerres de 1794 et 1798 ; mais l’enthousiasme n’était plus le meme, et chaque jour, malgré des prodiges de valeur, les royalistes perdaient du terrain.

Hector avait succédé a son pere, et continuait de mener de front la guerre et son amour. Il avait établi son quartier général dans le Bocage, pres du château de Main-Hardye, a trois lieues de Bellombre.

Chaque nuit il sautait sur Clorinde et venait a Bellombre, comme naguere il se glissait dans la ruelle sombre et déserte du faubourg de Poitiers.

Et Diane l’attendait agenouillée, et comme elle avait prié pour le soldat d’Afrique, elle priait pour le Vendéen.

*

* *

Maintenant il est temps de revenir a ce moment ou la veuve du baron Rupert avait entendu un bruit qui l’avait fait courir a la croisée et l’ouvrir.

Ce bruit n’était autre que le houhoulement de Grain-de-Sel, qui, répété, frappa distinctement l’oreille d’Hector.

Le jeune homme se leva, se débarrassa du châle qui enveloppait ses épaules, et, a tout hasard, remit ses pistolets a sa ceinture.

Cinq minutes apres, Grain-de-Sel sauta sur la terrasse et apparut :

– Les bleus ! dit-il, les bleus viennent… il n’y a pas une minute a perdre…

Hector prit Diane dans ses bras, l’y pressa longtemps, et lui donna un dernier baiser.

– Adieu ! dit-il, a demain…

– Oh ! non… non… ne viens pas, Hector ; je t’en supplie !… s’écria la baronne éperdue.

– Tu es folle ! reprit-il. Je passerais a travers les flammes pour te voir… A demain.

Et il s’élança sur la terrasse et sauta dans le jardin, suivi par Grain-de-Sel.


Chapitre 4

 

Le lendemain soir, il y avait nombreuse réunion dans le salon du château de Bellombre, un grand feu flambait dans la cheminée. Quatre personnes jouaient au whist, trois causaient au coin du feu, une quatrieme, c’était la baronne Rupert, était assise devant un métier a tapisserie et brodait.

Les quatre whisteurs étaient le vieux général de Morfontaine, le fils de sa sour, le vicomte de la Morliere, son autre neveu, M. de Passe-Croix, et le colonel des hussards qui se trouvaient, quelques mois auparavant, en garnison a Poitiers.

Le meme colonel a qui le commandant Hector de Main-Hardye était ailé déclarer qu’il désertait.

Les trois personnes qui causaient au coin du feu étaient le curé de Bellefontaine, le village voisin, le chevalier de Morfontaine, autre neveu du général, et un jeune officier de hussards.

Ni le curé, ni le chevalier, ni le capitaine ne songerent qu’elle écoutait leur conversation.

– Ce qu’il y a de plus terrible dans la situation d’Hector, continua le capitaine, qui ne prononça plus le nom de Main-Hardye, c’est qu’il est déserteur, et que, bien qu’il soit notre ami a tous, s’il venait malheureusement a tomber entre nos mains, nous serions forcés de le fusiller.

La baronne, qui entendit ces paroles, devint fort pâle, et sa main, qui tenait l’aiguille a broder, trembla légerement.

Aucun des trois causeurs n’y prit garde ; mais un des whisteurs, qui levait la tete en ce moment, remarqua cette pâleur et ce tressaillement, en meme temps que le mot fusiller frappa son oreille.

– Messieurs, dit le général en comptant ses levées, j’ai les honneurs.

– Mon oncle, dit le whisteur qui avait vu la baronne pâlir, nous avons gagné.

– Et j’en profite pour lever la séance, messieurs, j’ai les pieds gelés.

Le colonel se mit a rire et imita le général.

Le curé et ses deux interlocuteurs écarterent leurs sieges, et les joueurs, quittant la table de jeu, s’approcherent de la cheminée.

– Curé, dit le général, de quoi parliez-vous donc la tout a l’heure ?

– Nous parlions de la guerre, monsieur le marquis, répondit le jeune pretre.

– Ah ! ah ! de la guerre d’Italie ou de la guerre d’Espagne ?

– Mais non, mon oncle, répliqua le chevalier de Morfontaine.

– De laquelle donc ?

– De celle qui se fait a notre porte.

– Ah ! fit le général avec un accent dédaigneux qui n’était pas tres sincere peut-etre, vous avez bien de la bonté, curé, de donner le nom de guerre a une misérable échauffourée. La Vendée est morte, messieurs, et c’est en vain que quelques fous tentent de la ressusciter. La guerre civile n’est plus dans nos mours.

La baronne Rupert, qui jusque-la avait gardé le silence, se mela tout a coup a la conversation.

– Vous etes sévere, mon pere, dit-elle ; vous savez cependant, autrefois…

– Oui, oui, fit le général d’un ton bourru ; je sais ce que tu vas me dire, j’ai été Vendéen, moi aussi, mais c’était en 1793 ; nous faisions la guerre a la République. Et puis alors la monarchie avait conservé a nos yeux tout son prestige.

– Et vous avez été battu pendant deux années presque nuit et jour, mon pere, ajouta la baronne avec un accent de fermeté étrange.

– Ah ! d’abord, messieurs, dit le général, s’il y a parmi vous des gens dévoués a la cause vendéenne, ils peuvent parler. Madame la baronne Rupert, bien qu’elle soit veuve d’un officier de l’Empire, ne dissimule point ses sympathies : elle a du sang de Vendéen dans les veines.

– Je suis la fille de mon pere, murmura Diane avec fierté.

Le général laissa échapper une sorte de grognement assez bizarre. Était-ce de la colere ou de la satisfaction ? Nul ne le sut au juste, excepté Diane peut-etre.

– Ah ! la Vendée ! la Vendée ! continua le général, elle aura toujours des cerveaux brulés, des fous héroiques… Cette insurrection blanche qui se leve autour de Madame ne peut etre sérieuse… elle perd du terrain tous les jours… Mais ceux qui ont pris les armes ne les déposeront pas, croyez-le bien, ils se feront tuer jusqu’au dernier, les fous !

Diane était pâle comme la mort.

– J’ai vu cela en 1798 et 1799, continua le général. Je me rappelle meme qu’a cette époque nous avions beaucoup de déserteurs dans nos rangs.

Comme s’ils eussent été mus par la meme pensée, le colonel, le capitaine et la baronne Rupert tressaillirent.

– C’étaient des enfants du pays que la conscription républicaine avait pris, qu’on avait habillés en bleus, et dont le cour était resté blanc. Quand ils se trouvaient a deux lieues de nos lignes, ils désertaient et venaient se joindre a nous ; je me souviens meme d’un pauvre diable qu’on nommait Joseph Ancel et qui fit une triste fin.

Le général paraissait en veine de conter ; ses hôtes se serraient autour de lui.

– Contez-nous donc cette histoire, mon oncle, dit le chevalier de Morfontaine.

– Volontiers, répondit le général. Joseph Ancel était le fils d’un de nos métayers ; le sergent recruteur l’avait enrôlé trois ou quatre ans avant la Révolution, et comme c’était un fort beau gars, il avait été incorporé dans les gardes-françaises. Les gardes-françaises, on le sait, passerent les premiers dans le camp de la Révolution.

Joseph Ancel suivit le flot, il fit comme ses camarades. On l’envoya sur le Rhin, il se battit contre les Prussiens et il se conduisit fort bravement ; puis la demi-brigade a laquelle il appartenait reçut l’ordre de revenir en France, et on la dirigea sur la Vendée.

Ancel était devenu sergent-major. Justement le bataillon dont il faisait partie vint camper a deux lieues d’ici, dans votre paroisse, curé, et il prit ses cantonnements a Bellefontaine.

L’armée vendéenne était, comme aujourd’hui, retranchée dans le Bocage.

Ancel déserta et vint a nous. Le Vendéen avait en lui parlé plus haut que le soldat. Pendant trois mois, Ancel se battit comme un lion, en désespéré et sans jamais recevoir une égratignure. Il semblait chercher la mort et ne la trouvait pas.

– Mon capitaine, me disait-il souvent (j’avais ce rang-la dans l’armée vendéenne), mon capitaine, je n’ai pas de chance.

– Comment ! tu n’as pas de chance ? répondais-je ; tu n’as encore attrapé aucune égratignure.

Ancel secouait la tete.

– Vous verrez, disait-il. J’aurai le guignon de ne pas etre tué.

– Tu appelles cela un guignon ?

– Oui, mon capitaine.

– Pourquoi donc ?

– Parce que je serai fait prisonnier, vous verrez… et comme je suis déserteur…

– Tais-toi donc, imbécile !

Ancel secouait la tete, et chaque fois que nous revenions battus, il revenait sain et sauf et plus triste que jamais.

– C’est égal ! murmurait-il quelquefois, c’est bien dur de penser que mes anciens camarades me verront guillotiner.

Les pressentiments d’Ancel n’étaient que trop vrais. Dans une rencontre nocturne que nous eumes avec sa demi-brigade, il fut renversé par le cheval d’un chef de bataillon, et un soldat lui appuya sa baionnette sur le ventre, mais ce soldat le reconnut et ne le tua point.

– Sauve-toi donc ! lui dit-Il tout bas, sauve-toi… tu es mon ancien sergent, je ne veux pas te tuer, je ne veux pas te perdre non plus.

Ancel essaya de se relever et retomba. Le cheval du commandant, en le foulant aux pieds, lui avait cassé une jambe. Le malheureux fut pris et emporté dans le camp républicain sur une civiere.

On était alors aux plus mauvais jours de la Terreur. La Convention faisait suivre ses généraux par des commissaires du gouvernement, especes de bourreaux qui déshonoraient un camp en traînant apres eux la guillotine.

Or la Convention, alarmée par ces désertions fréquentes, venait de prendre une terrible mesure : elle avait décrété que les déserteurs seraient non point fusillés comme les autres prisonniers de guerre, mais guillotinés.

– Quel temps ! murmura le colonel de hussards, qui écoutait attentivement le vieux général.

– Le malheureux Ancel fut guillotiné, acheva M. de Morfontaine.

La baronne Rupert avait été prise d’un tremblement nerveux épouvantable.

Elle se tenait toujours a l’écart, les yeux baissés sur son métier a broder, et si pâle, que le vicomte de la Morliere ne put s’empecher de la regarder attentivement et de froncer le sourcil.

Dix heures sonnerent a la pendule.

Le curé de Bellefontaine se leva.

– Comment ! curé, dit le général, vous partez a cette heure ?

– Oui, monsieur le marquis.

– Vous savez bien que vous avez votre chambre au château, cependant.

– Oh ! dit le curé, s’il faisait l’affreux temps de la nuit derniere, j’accepterais, croyez-le bien ; mais il fait clair de lune, l’air est doux comme en septembre, et il faut que je dise une messe de bonne heure demain, c’est une messe de mort.

– Vous avez votre mule ?

– Oui, monsieur le marquis.

– Mes cousins, dit le vicomte de la Morliere, qui regarda tour a tour le baron de Passe-Croix et le chevalier de Morfontaine, je vais vous faire une proposition.

– Parlez, vicomte.

– Nous allons reconduire le curé jusqu’a moitié chemin. Qu’en pensez-vous ?

– Je veux bien, dit le chevalier.

– Et moi aussi, ajouta le baron.

– Partons, messieurs.

– Mes neveux, dit le général en riant, sont de véritables Parisiens…, ils sont noctambules.

– Eh bien ! moi, général, dit le vieux colonel de hussards, je vais vous demander la permission d’aller me coucher. J’ai passé la nuit derniere a cheval.

Le curé s’approcha de la baronne Rupert et prit congé d’elle.

Diane avait fini par dominer son émotion.

Quand le curé fut parti avec les trois jeunes gens, le général sonna.

– Conduisez ces messieurs dans leur appartement, dit-il au valet qui entra.

Il se leva lui-meme et prit un flambeau pour accompagner le colonel.

Alors le jeune capitaine de hussards s’approcha sans affectation du métier a broder devant lequel Diane était toujours assise.

– Madame la baronne, dit-il tout bas, j’ose vous supplier de m’accorder un moment d’entretien.

Diane le regarda avec étonnement d’abord, puis elle éprouva une sorte de terreur vague et indéfinissable.

– Parlez, monsieur, balbutia-t-elle ; mon pere est sorti… nous sommes seuls.

– Madame, dit le capitaine d’une voix émue, je suis un pauvre soldat de fortune dont le nom doit vous etre bien inconnu. Je m’appelle Charles Aubin.

Diane rougit.

– Vous vous trompez, capitaine, dit-elle.

– Je le vois, dit-il tout bas, et cette rougeur qui monte a votre front, madame, m’apprend que vous avez demandé en moi un ami.

– Monsieur…

– Madame la baronne, poursuivit tout bas le jeune officier ; j’ai tenu garnison a Poitiers, et j’étais son ami intime.

Diane devint pâle et son sang reflua a son cour.

– Je suis le seul, poursuivit le capitaine, a qui il ait confié ses douleurs d’abord, ses joies et ses espérances ensuite… Nous avons couché côte a côte dans le désert ; nous étions freres d’armes… pouvait-il avoir un secret pour moi ?…

– Oh ! taisez-vous… taisez-vous ! monsieur, fit la baronne avec effroi.

– Pardonnez-moi, madame, mais je dois vous parler de lui, il le faut !

L’accent du capitaine domina Diane et elle baissa les yeux.

– Je vous écoute… murmura-t-elle.

Alors le capitaine se pencha vers elle et dit :

– Je connais Hector, il est brave jusqu’a la témérité, il vous aime jusqu’a la folie… Je suis convaincu qu’il fait dix lieues a cheval toutes les nuits, et que…

– Oh ! taisez-vous, monsieur…

– Madame, continua le jeune officier, si vous l’aimez, exigez qu’il ne vienne plus… exigez qu’il quitte la France ; car je crois sa cause désespérée.

– Hélas ! monsieur, soupira Diane, il a une volonté de fer et l’âme d’un lion.

– Il faut pourtant que je vous dise cela, madame, il le faut.

– Mon Dieu ! qu’allez-vous m’apprendre ?

– Tenez, reprit le capitaine, Hector venant ici vient chercher la mort. Le colonel a reçu, la nuit derniere, des ordres épouvantables du ministre de la guerre. La désertion du commandant de Main-Hardye l’a désigné a la colere du gouvernement. La dépeche que le colonel a reçue est courte, mais terrible.

« Si le commandant de Main-Hardye tombe en vos mains, dit-elle, vous avez cinq jours pour le faire fusiller. Il faut en finir avec la Vendée. »

Diane frissonna et son tremblement nerveux la reprit.

– Vous comprenez bien, madame, poursuivit le capitaine ému, que ce n’est ni moi, ni le colonel, ni aucun officier de notre régiment qui essayerons de prendre Hector. Mais il peut tomber entre les mains d’une patrouille… Au nom de Dieu ! madame, au nom de votre amour, exigez…

Le général rentra en ce moment…

Diane n’eut pas le temps de répondre, mais elle leva un éloquent regard sur le jeune capitaine.

Ce regard était une promesse.

Derriere le général apparut en meme temps un autre personnage.

C’était Grain-de-Sel.

Diane le vit et eut froid au cour.