La Résurrection de Rocambole - Tome I - Le Bagne de Toulon - Antoinette - Pierre Ponson du Terrail - ebook
Kategoria: Sensacja, thriller, horror Język: francuski Rok wydania: 1866

La Résurrection de Rocambole - Tome I - Le Bagne de Toulon - Antoinette darmowy ebook

Pierre Ponson du Terrail

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Opis ebooka La Résurrection de Rocambole - Tome I - Le Bagne de Toulon - Antoinette - Pierre Ponson du Terrail

Peut-etre du fait du relatif insucces de l’épisode précédent, Ponson du Terrail nous propose, sans aucune explication (pour le moment), une nouvelle version parallele de Rocambole : retour au bagne de Toulon ou Rocambole purge sa peine sous le numéro 117. Et, il n’est plus défiguré… Il est devenu le chef de criminels repentis, qui lui sont aveuglément dévoués, et a pour assistante une baronne polonaise, Vanda, qui lui est passionnément soumise, de meme que Milon, une refonte du Chourineur des Mysteres de Paris. Ces personnages se retrouveront dans l’ensemble de la série. La premiere « mission » de Rocambole au service du bien, est de protéger deux jeunes filles, Antoinette et sa sour Madeleine, des griffes de Karle de Morlux et de son frere Philippe qui leur ont volé leur fortune. Rocambole – alias le major Avatar – rencontre a nouveau Baccarat – la comtesse Artoff – qui finit par accepter qu’il soit passé du côté de la justice et du bien, en particulier lorsqu’elle le voit consentir au mariage de Madeleine, qu’il aime, a Yvan Potenieff, en butte a la jalousie meurtriere de la Comtesse de Wasilika Wasserenoff. Elle lui dit alors a l’oreille : « Rédemption ! » Dans La vengeance de Wasilika, Rocambole manifeste l’intention de se suicider, mais Milon et Vanda réussissent a le convaincre qu’il mérite de vivre. Il apprend que le fils de Blanche de Chamery (cf Les Exploits de Rocambole) a été kidnappé. Il finira par le libérer, mais non sans etre blessé a mort. A la fin de cet épisode, Milon dit « Rocambole est mort ! », ce a quoi Vanda réplique : « Dieu ne le permettra pas : Rocambole vivra ! »

Opinie o ebooku La Résurrection de Rocambole - Tome I - Le Bagne de Toulon - Antoinette - Pierre Ponson du Terrail

Fragment ebooka La Résurrection de Rocambole - Tome I - Le Bagne de Toulon - Antoinette - Pierre Ponson du Terrail

A Propos
Partie 1 - Le Bagne de Toulon
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4

A Propos Ponson du Terrail:

Pierre Alexis, vicomte Ponson du Terrail (8 juillet 1829 a Montmaur (Hautes-Alpes) - 10 janvier 1871 a Bordeaux) est un écrivain populaire au xixe siecle et l’un des maîtres du roman-feuilleton. Il est célebre pour son personnage Rocambole. Ponson du Terrail commence a écrire vers 1850. Ses premiers écrits sont de style gothique. Par exemple, La Baronne trépassée (1852) est une histoire de vengeance située autour de 1700 dans la Foret-Noire. Pendant plus de vingt ans, il fournira en feuilletons toute la presse parisienne (L'Opinion nationale, La Patrie, Le Moniteur, Le Petit Journal, etc.) Son ouvre contient de nombreux calembours, par exemple : « En voyant le lit vide, son visage le devint aussi. » Écrivant tres vite et sans se relire, il parseme ses romans de phrases fantaisistes telles que « Ses mains étaient aussi froides que celles d'un serpent » ou « D’une main, il leva son poignard, et de l'autre il lui dit… » C'est en 1857 qu'il entame la rédaction du premier roman du cycle Rocambole (cycle parfois connu sous le titre Les Drames de Paris): L'Héritage mystérieux, qui paraît dans le journal La Patrie. Il vise principalement a mettre a profit le succes des Mysteres de Paris d'Eugene Sue. Rocambole devient un grand succes populaire, procurant a Ponson du Terrail une source de revenus importante et durable. Au total il rédigera neuf romans mettant en vedette Rocambole. En aout 1870, alors que le romancier vient d'entamer la rédaction d'un autre épisode de la saga de Rocambole, Napoléon III capitule devant les Allemands. Fidele a l'image du chevalier Bayard - a qui Ponson a emprunté son nom de seigneur « du Terrail » -, il quitte Paris pour Orléans, ou il forme une milice en vue de faire la guerilla. Mais il est vite obligé de s'enfuir a Bordeaux, les Allemands ayant incendié son château. Il meurt a Bordeaux en 1871, laissant inachevée la saga de Rocambole. Il est enterré au cimetiere de Montmartre a Paris. Parmi ses autres romans, citons Les Coulisses du monde (1853) et Le Forgeron de la Cour-Dieu (1869). En dépit de sa vaste production romanesque - on l'estime a 73 titres -, son style diffus a cantonné sa renommée a la « para-littérature ».

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Partie 1
Le Bagne de Toulon


Chapitre 1

 

La cloche du bagne venait de sonner le repos de midi. Les chiourmes de la grande fatigue cherchaient l’ombre, car le soleil de juin flamboyait sur Toulon. Les uns s’étaient réfugiés sous la carene d’un vieux navire, les autres se mettaient a l’abri derriere des poutres de bois de construction. Quelques-uns, bravant la canicule, se couchaient a plat-ventre sur le sol brulant de l’Arsenal. D’autres encore se promenaient silencieux, deux par deux, rivés a la meme chaîne d’infamie.

– Cent dix-sept, dit une sorte de géant au visage hébété, aux épaules herculéennes, je te joue les maillons de ma portion de chaîne en cinq points d’écarté.

– Soit, répondit un homme jeune encore, a la taille bien prise, aux mains aristocratiques, au visage dédaigneux et fier.

Le colosse continua :

– Tu veux dormir, moi je veux aller sous la carene écouter les histoires de M. Cocodes, comme l’appellent les camarades. Si tu gagnes, je te laisserai dormir ; si tu perds, tu viendras écouter les histoires.

Le Cent dix-sept, qui ne parlait presque jamais, fit un signe de tete approbateur, et tous deux s’assirent sur une poutre, a longueur de chaîne. Le géant tira de son bonnet un jeu de cartes graisseuses et le plaça devant lui.

– A qui fera ? dit-il.

Et il amena un valet. Cent dix-sept eut une dame et donna. Le géant marqua le roi et fit la vole. Cent dix-sept ne souffla mot et son visage n’exprima qu’une parfaite indifférence. Au coup suivant, le géant marqua le point et dit avec joie :

– Quatre a rien !

Cent dix-sept ne sourcilla point ; mais il tourna le roi a son tour, fit la vole, et en deux coups la partie fut gagnée. Puis, comme le géant avait une mine piteuse, il lui dit simplement :

– Veux-tu ta revanche ?

L’oil atone du forçat eut un rayonnement ; un large sourire vint épanouir son visage bestial, et il dit a Cent dix-sept :

– Tu es un bon enfant… merci !

La partie recommença et le géant perdit encore.

– Je n’écouterai pas les histoires de Cocodes, murmura-t-il avec résignation.

Le forçat qu’on ne désignait au bagne que sous le nom de Cent dix-sept s’allongea alors sur la poutre et ferma les yeux. Le colosse, qu’on appelait dans la chiourme du nom de Milon, demeura assis, jetant un regard d’envie sur la demi-douzaine de couples abrités sous la carene, comme sous une tente ; puis, pour passer le temps, il se mit avec son jeu de cartes a se faire des réussites.

Cependant les forçats de la carene devisaient entre eux :

– Mais ou est donc le Cocodes ? disait l’un.

– Je vous ai dit qu’il ne viendrait pas aujourd’hui, répondit un bonnet vert.

Et il ajouta d’un ton railleur :

– Ces fils de famille, ces beaux messieurs du boulevard, avec de l’argent, ils se moquent du bagne. Pour un oui ou un non on les voit a l’hôpital, ils couchent dans des draps, ils ont du bouillon.

– Au bout de six mois, on les découple, dit un autre, et ils sont a la demi-chaîne.

– Ah ! dame ! grogna un vieux forçat qui sortait de faire un mois de double chaîne pour insubordination, tant que le monde sera monde, il n’y aura jamais d’égalité, pas meme au bagne.

– Il est riche, le Cocodes, reprit le forçat, qui avait affirmé que celui qu’on attendait était a l’hôpital. Son pere est banquier, et on lui envoie cent francs par mois. Le commissaire l’a pris pour secrétaire, et il va et vient par la ville quand il veut.

– Je me suis laissé dire, fit un autre forçat, qu’il y avait une belle dame de Paris, une grande cocotte, comme on dit la-bas, qui était descendue a l’hôtel de France tout expres pour le venir voir. Il paraît qu’il allait bon train, le jeune homme. Toujours aux avant-scenes, avec des poupées maquillées comme des images d’Épinal, et la nuit au café Anglais, et le dimanche aux courses…

– Mais qu’a-t-il donc fait, le gandin, pour qu’on l’envoie chercher des gourganes dans notre soupe ?

– Il a imité la signature de son patron, un notaire.

Le vieux bonnet vert, qui était d’humeur hypocondre, haussa les épaules :

– Cela m’est encore égal, ça, et les histoires du Cocodes, que vous gobez comme des niais, ne m’amusent pas autant qu’une histoire que je devine et que je voudrais bien savoir au juste.

– Quelle histoire ? fit-on avec curiosité.

– Celle du Cent dix-sept.

– Personne ne la sait au bagne, et, si tu la devines, tu seras plus malin que nous.

– Depuis quand est-il ici ? demanda un nouveau venu.

– Depuis dix ans.

– D’ou venait-il ?

– On ne sait pas. Vous savez qu’il ne parle pas.

– Ce serait un prince tombé dans le malheur, dit un forçat naif, que cela ne m’étonnerait pas.

– Il vous a des airs de grand seigneur qui mettent les adjudants mal a l’aise.

– Oui, mais on le guigne joliment de l’oil, celui-la.

– Et le commissaire, tous les matins, a bien soin de demander si le Cent dix-sept est sur son tollard.

– Il n’a jamais essayé de s’évader, pourtant.

– Non, reprit le bonnet vert. Dans les premiers temps on l’avait accouplé avec un renard. Le renard lui montra une lime :

« – Si tu veux, lui dit-il, ce soir nous filerons. »

« Le Cent dix-sept haussa les épaules, et, le lendemain, il demanda a etre accouplé avec Milon.

– Oh ! la brute ! dit un forçat, faisant allusion au colosse. Le Cent dix-sept doit s’ennuyer joliment avec un pareil fanandel.

– Ils sont bons amis, au contraire, dit le bonnet vert.

– On dit qu’il est innocent, Milon ? observa un tout jeune homme.

– Il le dit, lui ; mais nous le disons tous…

Sur ces mots, les chiourmes partirent d’un éclat de rire. Puis, tout a coup, un des forçats s’écria :

– Je savais bien, moi, que le Cocodes n’était pas malade, et qu’il n’abandonnerait pas les camarades.

Toutes les tetes se leverent, tous les regards se porterent hors de la carene, et un hourra de joie se fit entendre. Un grand jeune homme arrivait en se dandinant, fumottant un gros cigare, malgré les reglements, et les mains dans ses poches, comme un véritable flâneur.

– Vive le Cocodes ! crierent les forçats.

– Bonjour, mes amis, bonjour, répondit d’un ton protecteur celui qui était l’objet de cette ovation.

Il portait la livrée du bagne, mais avec de légeres modifications. Son bonnet rouge était doublé de percale ; sous sa vareuse, il avait une chemise de toile fine, et son pantalon fort large dissimulait parfaitement la demi-chaîne, qu’il accrochait a une petite ceinture de cuir verni.

– Bonjour, Cocodes, dit le bonnet vert ; on disait que tu étais malade ?

– Je le suis, mes amis. Je suis entré a l’hôpital ce matin.

– Mais le docteur t’a trouvé bon pour le service ?

– Du tout ! Le docteur, qui est un de mes amis, m’a conseillé le repos, une nourriture confortable et une petite promenade a la bonne heure du jour.

– Farceur, va !

– Que voulez-vous, mes bons amis, reprit le Cocodes, il faut bien prendre son mal en patience. Je n’ai plus que quatre ans a faire, et je m’arrange pour que mes quatre ans passent vite.

– Criquet, va ! grommela le bonnet vert, n’as-tu pas honte de dire cela devant moi qui mourrai ici ?

– Pourquoi ne files-tu pas ?

– Bah ! je suis un vieux cheval de retour, j’ai déja filé cinq fois, on me reprend toujours. Et puis, je n’ai pas de moyens, moi ! je ne suis pas le fils d’un banquier ! Une fois dehors, il faut vivre. La derniere fois qu’on m’a repris, je venais de voler un pain chez un boulanger… et encore, le pain était rassis.

– Qu’est-ce que tu étais autrefois ? demanda le Cocodes.

– J’étais cocher.

– Eh bien ! attends que je sorte. Tu t’évaderas, et je te prendrai a mon service.

– Nous avons le temps d’y penser, répondit le bonnet vert. As-tu un peu de tabac a me donner ?

– Voulez-vous des cigares ?

Et le Cocodes jeta au milieu des forçats une poignée de londres.

– Quel chic ! murmura-t-on.

– Oui, mes amis, reprit le Cocodes, je suis sorti de l’hôpital tout expres pour venir vous voir.

– Qu’est-ce que tu vas nous raconter aujourd’hui, Cocodes ?

– Ce que vous voudrez…

– Moi, dit le bonnet vert, j’aimerais bien un drame ou l’on pleure.

– Un drame de l’Ambigu, ajouta un Parisien.

– Ou de la Gaîté, dit un autre.

Le Cocodes consulta ses souvenirs.

– Ah ! si vous voulez, dit-il, je vais vous en raconter un fameux, allez ! J’étais a la premiere avec Nichette.

– Qu’est-ce que Nichette ?

– La folle maîtresse pour laquelle je suis tombé dans le malheur.

– Connu ! C’est la belle dame de l’hôtel de France ?

– Justement. Elle m’aime toujours, la chere petite. Je suis capable de l’épouser, quoi qu’en puisse dire papa ; car il est fier en diable, papa.

– Est-il rigolo, ce Cocodes ! exclama le Parisien.

– Voyons le drame ! fit le bonnet vert.

– Comment ça s’appelle-t-il ? demanda un autre forçat.

– Rocambole.

– Un drôle de nom.

– C’est celui d’un voleur fameux.

Tandis que Cocodes parlait, Milon, le colosse, s’était traîné, a longueur de chaîne, le plus pres possible de la carene. Le Cent dix-sept rouvrit les yeux et regarda Milon.

– Tu as donc bien envie d’écouter le Cocodes ? fit-il.

– Oh ! dit Milon, si tu voulais venir sous la carene, je te donnerais ma part de vivres ce soir.

– Je ne vends pas mes complaisances, dit le Cent dix-sept. Allons-y !

Et il se leva, et les deux réprouvés, ramassant leur chaîne et l’accrochant a leurs ceintures, vinrent grossir le nombre des auditeurs du Cocodes.

Le Cocodes disait :

– Oui, messieurs, c’est un beau drame, allez ! et il y a surtout un quatrieme acte qui donne la chair de poule.

– Voyons ? dit le Cent dix-sept d’un air dédaigneux.


Chapitre 2

 

Le Cocodes s’exprima ainsi :

– Rocambole, drame en cinq actes et un prologue[1] .

« Le prologue se passe trois ans avant l’action, dans la maison d’un vieux bonhomme qu’on appelle le marquis de Chamery. C’était Machanette qui jouait le bonhomme.

« Or, voici la chose : Le marquis de Chamery est tres riche. Il a un fils qui est perdu, et longtemps il a cru que son fils n’était pas son fils. Il y a la-dessus toute une histoire. Ce qui fait qu’il a vendu tous ses biens et qu’il a voulu le déshériter. Mais, comme le vieux se sentait pres de mourir, il a reçu une lettre de son ancien ami le duc de Sallandrera.

« Il paraît que M. de Chamery soupçonnait M. de Sallandrera d’avoir aimé sa femme autrefois ; M. de Sallandrera, dans sa lettre, offrait a M. de Chamery pour son fils la main de dona Carmen, sa fille. Alors, convaincu que son fils est bien son fils, le marquis fait venir un notaire.

– Pour faire son testament ? interrompit le bonnet vert.

– Non, pour lui confier sa fortune et ses papiers, au moyen desquels il doit retrouver son fils et le mettre en possession d’une fortune de pres de six millions.

« Mais, continua le Cocodes, il faut vous dire que dans ce temps-la, a Paris, il y avait une association de la haute pegre, comme vous dites, vous autres, camarades, et que cette association s’appelait le Club des Valets de cour.

– Un joli nom ! fit le bonnet vert en faisant claquer sa langue.

– Les Valets de cour, poursuivit le Cocodes, pillaient, volaient, assassinaient et mettaient la police sur les dents. Partout ou ils avaient fait un coup, on trouvait une carte, et cette carte, comme bien vous pensez, c’était un valet de cour.

– Ce qui fait, observa un des loustics de la bande, que lorsque la police arrivait, elle pouvait faire un lansquenet.

– Elle n’avait pas autre chose a faire, reprit le Cocodes, attendu que les Valets de cour, et surtout leur chef César Andréa, étaient introuvables.

– César Andréa ? dit un forçat jusque-la silencieux ; il me semble que j’ai connu ça.

– Mais puisque c’est une piece qu’on nous raconte, imbécile ! dit Milon le colosse.

– Ça pourrait etre une piece historique, dit le Parisien.

– Si vous m’interrompez toujours, je n’en finirai jamais.

– On t’écoute, on t’écoute ! Hardi ! Cocodes, dirent plusieurs voix. Le Cocodes poursuivit :

– Or donc, le notaire arrive, il renvoie la servante, une vieille femme qui garde le marquis, et il reste seul avec le domestique mâle. Le domestique s’appelle Valentin pour le marquis, Venture pour le notaire.

– Comment ! il a deux noms ?

– Oui, comme le notaire ; attendu que ce notaire-la n’est autre que César Andréa, le chef des Valets de cour.

– Ah ! bravo ! bravo ! s’écrierent tous les forçats.

– Valentin est un Valet de cour déguisé. Le bonhomme Chamery raconte son histoire au faux notaire, lui ouvre son coffre-fort, et lui fait voir son argent.

« Puis, comme il se trouve mal, on le reconduit dans sa chambre, et Valentin lui prend au cou la clé du coffre et revient.

« Alors, César Andréa et Valentin ne perdent pas de temps ; ils ouvrent le coffre et ils vont tout rincer, lorsque le vieillard, qui a entendu du bruit, revient en se traînant et les appelle « filous ! »

– Pauvre bonhomme ! ricana le bonnet vert.

– Alors, continua le Cocodes, Valentin et César Andréa se jettent sur lui, le repoussent dans sa chambre, apres avoir éteint les lumieres, et se mettent en devoir de lui faire son affaire. Le théâtre reste vide, et il fait nuit : mais voila qu’on entend le bruit d’une vitre coupée, un bras passé ouvre la croisée, et un jeune homme en blouse et en casquette saute sur la scene. C’était Taillade qui jouait ce rôle-la.

– Un crâne acteur ! observa le Parisien, qui était jadis un fidele habitué du boulevard du Temple.

– Ce garçon-la, poursuivit le Cocodes, travaillait pour son compte ! Il tire une allumette de sa poche, passe la revue des lieux, aperçoit le coffre-fort tout ouvert et y court. Mais voila que César Andréa sort de la chambre, ou il vient d’étrangler le vieux bonhomme. Il se jette sur le gamin, le terrasse, leve un poignard sur lui et va le tuer, quand Valentin sort a son tour, un flambeau a la main.

« – Arretez ! maître ! s’écrie-t-il, c’est Rocambole !

« Tableau, le rideau baisse.

– Qu’est-ce que vous pensez de cela, Cent dix-sept ? demanda Milon, qui n’avait pas perdu un mot du récit de Cocodes.

Un sourire vint aux levres du mystérieux forçat :

– Je pense, dit-il, que c’est tres bien arrangé.

Et il retomba dans son silence dédaigneux et apathique. Le Cocodes, qui tenait a marquer les entractes, garda le silence pendant quelques minutes.

– Petit, dit le bonnet vert, tout a l’heure tu vas entendre le coup de sifflet des argousins, faut te dépecher.

– M’y voila, dit le Cocodes, je passe au premier acte. Nous sommes a Belleville, dans une maniere de cité ou il y a plusieurs locataires. D’abord, un avocat qui ne plaide guere et se chicane avec sa propriétaire, Mlle Tulipe, un beau brin de fille, ce qui est une maniere de lui faire la cour. Ensuite, un peintre qu’on appelle M. Armand, et qui donne des leçons de dessin a une demoiselle du grand monde, don Carmen de Sallandrera, la fille de ce seigneur espagnol dont on a parlé au prologue. M. Armand, en partant pour donner sa leçon, fait ses confidences a son ami l’avocat. Il aime sa belle éleve, et il n’aime plus Mme Baccarat, une femme tres belle qu’on voit aux courses et dans les avant-scenes des théâtres. Puis il y a encore, dans cette cité, maman Fipart et sa niece Cerise. Maman Fipart est une brave femme qui a bien du chagrin, vu qu’elle a un mauvais sujet de fils qu’on appelle Joseph, et qui est devenu voleur sous le nom de Rocambole.

– Tiens ! observa le Parisien, voyez donc comme ça s’enchaîne !

Le Cocodes continua :

– Si maman Fipart a du chagrin, sa niece Cerise est bien contente, attendu qu’elle va épouser un brave garçon qu’on appelle Jean, et qu’elle lui apporte en dot ses économies, six cents francs.

« Tandis que M. Armand fait ses confidences a son ami l’avocat, arrive un Anglais, un gentleman, sir Williams. Il vient commander un tableau a M. Armand, mais c’est histoire de le faire jaser ; M. Armand ignore son nom, sa naissance, et quand il est parti donner sa leçon, le gentleman respire et se dit : « Il ne sait rien. »

– Bon ! observa le Parisien, je devine la chose, mon bonhomme. J’ai assez vu de mélodrame pour savoir comment ça se gouverne. Armand est l’enfant perdu de M. de Chamery.

– Justement, dit le Cocodes.

– Et le gentleman sir Williams pourrait bien etre César Andréa, le chef des Valets de cour.

– Si tu devines tout, fit le Cocodes avec humeur, c’est pas la peine que je raconte !

– Mais si, mais si, dit un autre bonnet vert, tais-toi, Parisien. Continue, Cocodes.

– Donc, reprit ce dernier, quand Armand est parti a sa leçon et l’avocat a ses proces, le gentleman veut s’en aller aussi. Mais on entend un bruit de grelots, c’est Mlle Baccarat qui allait aux courses de Vincennes et qui s’est détournée de son chemin pour venir voir son cher Armand, qui la néglige quelque peu.

« « Miss Baccarat ! » dit l’Anglais. « Sir Williams », dit cette femme, qui le reconnaît. On cause. Arrivent Cerise et puis Tulipe, la propriétaire. Toutes deux trouvent en elle leur ancienne camarade d’atelier.

« Baccarat désolée de ne pas voir Armand laisse un mot pour lui et part pour les courses avec sir Williams.

« Le futur de Cerise vient faire sa demande. On l’agrée, il va acheter des gants. Mais voici que l’avocat revient, et il annonce a Mme Fipart que son fils a volé et que, si on ne donne pas six cents francs pour désintéresser le plaignant, Rocambole ira en prison.

« Lorsque Jean revient avec ses gants, Cerise pleure et lui dit :

« – Nous ne pouvons plus nous marier. J’ai donné mon argent pour sauver mon cousin, et je n’ai plus de dot.

« Jean se met a pleurer.

– Et moi aussi, interrompit le bonnet vert, je crois bien que j’y vais de ma larme.

– Mais, poursuivit le Cocodes, Jean tire deux lettres de sa poche, que le concierge lui a remises.

« L’une est pour maman Fipart, l’autre pour M. Armand.

« La premiere est de Rocambole.

« Il écrit a sa mere qu’il s’en va aux Indes faire fortune et tâcher de se réhabiliter.

« L’autre, adressée a M. Armand, lui apprend que, s’il veut aller a Marseille, il y trouvera un ami de sa famille, le docteur Gordon, qui lui révélera son nom et le mettra en possession de sa fortune.

« Or, pendant que M. Armand jette un cri de joie, la pauvre mere Fipart laisse échapper un cri de douleur et le rideau baisse.

– Eh bien ! Cent dix-sept ? fit Milon.

– Il faut voir la suite, répondit d’un ton bref le forçat taciturne. Mais en ce moment, le sifflet des argousins se fit entendre. L’heure du repas était passée et le travail rappelait les condamnés.

La légion des réprouvés se leva comme un seul homme, et on entendit le cliquetis lugubre des fers heurtant les fers.

– Moi, dit Cocodes, je suis malade et je retourne a l’hôpital. Demain, si vous le voulez bien, nous entamerons le second acte.

Et il s’en alla, tandis que la grande fatigue reprenait sa proie humaine.


Chapitre 3

 

Il fait nuit. La chiourme dort.

Enchaînés deux a deux sur ce lit de camp qu’on nomme tollard, enveloppés dans leur couverture d’herbage sec, les uns allongés sur le bois, les autres, les aristocrates du bagne, assis sur un matelas de deux pouces qu’on appelle strapontin ; les forçats ont l’ordre de dormir. Les uns obéissent a la consigne, les autres causent tout bas. D’un bout a l’autre de la chaîne courent des chuchotements, des mots d’ordre et des projets d’évasion.

Si un surveillant vient a paraître, un silence de mort s’établit ; le surveillant s’éloigne, le murmure confus recommence et les fers se heurtent avec un bruit lugubre.

Milon le géant et son compagnon de couple se sont retournés plusieurs fois sur le tollard. Cent dix-sept est un condamné mystérieux et taciturne. Il impose a tous un certain respect, et Milon l’hercule, en dépit de sa force, sent que cet homme lui est supérieur. Aussi ne l’a-t-il jamais tutoyé et lui témoigne-t-il un certain respect. D’ordinaire, Cent dix-sept dort. Au repos de midi, il se couche et ferme les yeux ; la nuit, il s’allonge sur le tollard et ne bouge plus jusqu’au matin. Cet homme, dont on semble redouter l’évasion, et qui n’y a peut-etre jamais songé, s’est réfugié dans le sommeil comme dans une supreme consolation.

Mais, cette nuit-la, Cent dix-sept s’agite ; il se tourne et se retourne, et Milon, étonné, finit par lui dire :

– Etes-vous donc malade, compagnon ?

– Non, répond Cent dix-sept ; je songe…

– A quoi ?

– Au récit du Cocodes.

– Moi aussi, dit naivement Milon ; et j’y songe d’autant mieux que je crois que Rocambole a existé.

– Tu crois ? fit Cent dix-sept.

– J’étais a Paris du temps qu’on parlait de ces fameux Valets de cour.

– Ah ! vraiment ?

Milon continua d’une voix timide en approchant ses levres de l’oreille de son compagnon de chaîne :

– Si vous voulez me le permettre, nous causerons. Je suis une brute, voyez-vous, continua le géant. Je n’ai pas d’intelligence. J’assommerais un bouf d’un coup de poing et un enfant me mettrait dedans, tellement je suis simple. C’est comme ça que les autres m’ont envoyé au bagne.

– Quels autres ? demanda Cent dix-sept.

– J’ai toujours dit que j’étais innocent, continua Milon, et bien qu’on ne veuille pas le croire, c’est vrai. Il aurait mieux valu que je fusse moins honnete et plus intelligent, on n’aurait pas dépouillé les enfants. Mais, dit le colosse avec timidité, peut-etre bien que je vous ennuie, Cent dix-sept ?

– Non, dit le forçat, continue, ton histoire m’intéresse… Tu dis donc que tu es innocent ?

– Oui.

– Qu’étais-tu dans le monde ?

– Domestique de confiance.

– Et de quoi t’a-t-on accusé ?

– D’un vol de bijoux.

– Pourquoi ?

– Parce que je n’ai jamais voulu dire ou était l’argent des enfants.

– Mais de quels enfants parles-tu ?

– De ceux de la dame au service de qui j’étais.

– C’est donc eux qui t’ont fait condamner au bagne ?

– Oh ! fit Milon, les cheres petites créatures ! Non, non, ce n’est pas elles ! car ce sont deux jumelles, voyez-vous, deux charmantes jeunes filles qui ont peut-etre dix-huit ans aujourd’hui et qui en sont réduites, sans doute, a la misere.

Milon s’arreta et Cent dix-sept le vit, a la rouge lueur du fanal qui éclairait la salle n° 3 du bagne, essuyer une grosse larme qui roulait sur sa joue.

– Continue, fit Cent dix-sept.

– Madame, reprit Milon, s’était mariée, paraît-il, sans le consentement de sa famille, dans son pays, car elle n’était pas française. Elle avait deux freres, deux misérables, qui avaient cherché plusieurs fois a faire disparaître ses enfants. Quant a son mari, il était mort depuis longtemps, et la pauvre femme n’avait de protecteur que moi, moi qui suis une brute et qui me laisse rouler par tout le monde. Elle était jeune encore, elle était toujours belle ; les petites filles grandissaient a vue d’oil, et souvent Madame disait :

« – Ah ! sitôt qu’elles auront quinze ans, je les marierai, afin de leur donner des protecteurs !

« Madame avait une grande fortune. Nous habitions un vieil hôtel dans le faubourg Saint-Germain. Chaque nuit, on fermait les portes avec soin, de peur de quelque catastrophe. Madame me disait toujours :

« – Je crains tout de mes freres !…

« Un soir, les enfants jouaient dans le jardin que dominaient les maisons voisines et, entre autres, une sorte d’hôtel garni dont la façade se trouvait dans la rue de Beaune. Un coup de feu se fit entendre, une balle siffla. Les enfants étaient saisis d’effroi. Par bonheur, la balle, qui bien certainement était destinée a l’une d’elles, passa au-dessus de leurs tetes. La police fut avertie, elle se mit en campagne, mais elle ne put rien découvrir.

« Un autre jour, l’une d’elles, la petite Berthe, fut prise, apres son déjeuner, d’affreuses coliques et de vomissements. Un médecin appelé constata une tentative d’empoisonnement. Alors Madame comprit qu’on en voulait a la vie de ses enfants, et elle les fit disparaître. Nous les conduisîmes secretement, la nuit, dans un couvent, ou on les reçut sous un nom supposé et Madame poussa la prudence jusqu’a ne pas dire son vrai nom.

« Au retour, elle me dit :

« – Milon, tu es un honnete homme, et je sais que je puis compter sur toi ; je sais aussi que mes freres, qui ont tenté de faire périr mes enfants, m’assassineront tôt ou tard, et il faut que l’avenir de mes enfants soit assuré.

« Je l’écoutais en pleurant.

« Elle me remit un coffret d’acier assez volumineux.

« – J’ai réalisé la moitié de ma fortune, dit-elle ; il y a la quinze cent mille francs en or ou en billets de banque. Cache cet argent, hors d’ici surtout : c’est la dot de mes filles, s’il vient a m’arriver malheur.

– Et tu as caché l’argent ?… fit Cent dix-sept.

– Oui et personne que moi ne le trouvera jamais.

– Ah ! fit Cent dix-sept pensif. Milon continua.

– Les pressentiments de ma malheureuse maîtresse n’étaient que trop fondés. Elle mourut empoisonnée quelques jours apres.

« Les freres oserent réclamer sa fortune. Les petites filles étaient nées a l’étranger ; je n’avais dans les mains aucun papier qui prouvât leur légitimité ; et puis je n’osais pas dire ou elles étaient, de peur qu’il ne leur arrivât malheur. Les freres de Madame furent paisiblement mis en possession ; mais ils s’attendaient a trouver beaucoup d’argent, et, comme ils ne trouverent rien, l’un d’eux me dit :

« – Tu dois etre le dépositaire de quelque somme importante ? Rends-la nous, et tu auras ta part.

« Je refusai avec indignation, mais je suis si bete, ajouta naivement Milon, que j’avouai le dépôt.

« Huit jours apres, comme je dormais encore, on frappa a la porte de ma chambre, dans un hôtel garni ou je m’étais retiré. Deux agents de police venaient m’arreter. On m’accusait d’avoir volé les diamants de Madame ; et les misérables avaient si bien combiné leur affaire, qu’une de mes malles ayant été ouverte, on y retrouva deux bracelets et plusieurs bagues d’une grande valeur.

« J’eus beau protester de mon innocence, je fus condamné a dix ans de travaux forcés pour vol par un domestique a gages.

– Et, dit Cent dix-sept, tu n’as plus eu de nouvelles des petites filles ?

– Non… mais j’espere que les misérables n’auront pas retrouvé leurs traces.

– Et l’argent ?

– Je sais ou il est.

– Qui sait ! ils l’auront découvert peut-etre…

– Oh ! non, fit Milon, c’est impossible.

– N’as-tu donc jamais cherché a t’évader ?

– Deux fois. J’ai été repris. Je suis si bete !…

Cent dix-sept eut un sourire indulgent :

– Pauvre diable ! dit-il.

Puis, collant a son tour ses levres a l’oreille de Milon :

– Eh bien ! dit-il, quand tu voudras t’évader pour de bon, je t’en donnerai le moyen.

– Vous ! dit Milon, mais… alors…

– Alors, dit Cent dix-sept, avec son mélancolique sourire… tu t’étonnes que je n’en profite pas moi-meme ?

– Oui.

– A quoi bon ? Je m’ennuierais dans le monde !…

Et Cent dix-sept tourna le dos a Milon et s’endormit tranquillement.


Chapitre 4

 

Le lendemain, au repos de midi, les auditeurs ordinaires du Cocodes furent exacts sous la carene.

Le Cocodes seul manquait a l’appel. Le fils de famille jouissait d’une foule de petites immunités au bagne ; il était resté ce jour-la a l’infirmerie. Malgré les immunités dont jouissait le Cocodes, il était tres aimé au bagne.

Cependant le forçat est ordinairement jaloux, surtout le forçat a long terme ou a vie. Mais le Cocodes, dont on ignorait, du reste, le vrai nom – il le cachait avec un soin infini – et qui, avant qu’on lui donnât ce sobriquet, répondait au numéro 87, le Cocodes, disons-nous, savait se faire bien venir de tout le monde. Assez souvent il donnait a ses compagnons quelques sous pour avoir de l’eau-de-vie. Il savait régaler chez le fourgonnier. On nomme ainsi le cantinier du bagne.

Depuis qu’il était au bagne, les payoles, ces écrivains publics recrutés parmi les condamnés, n’avaient plus rien a faire. Le Cocodes se chargeait gratis de la correspondance de tout le monde. Il rédigeait des pétitions au commissaire, des lettres a l’aumônier, et tournait fort galamment un billet doux, que la poste mystérieuse du bagne se chargeait de faire parvenir a son adresse, c’est-a-dire a la prison de Saint-Lazare, a Paris.

Le Cocodes touchait une pension fort convenable de sa famille et la dépensait royalement. Enfin, comme on l’a vu, il avait un assez joli talent de narrateur.

Les condamnés étaient donc tous sous la carene du vieux navire, convertie ce jour-la en parapluie, car il tombait une forte averse. Cent dix-sept lui-meme n’avait fait aucune difficulté d’y suivre son compagnon de chaîne, Milon et le bonnet vert, qui grognait toujours, disait avec humeur :

– Vous verrez que ce paltoquet de Cocodes ne viendra pas !

– Ah ! dit un autre forçat, dont la tete blanche était couverte du terrible bonnet vert, ce lasciate ogni speranza[2] de l’enfer moderne appelé le bagne, je vous trouve superbes, tous tant que vous etes. Vous vous plaignez et vous etes venus au bagne en voiture !

– Comment donc y es-tu venu, toi ? demanda un jeune homme.

– Avec la chaîne, et je crois bien que je suis le dernier de ceux qui ont connu ça.

– Tu te trompes, dit un autre forçat ; moi aussi je suis venu avec la chaîne, et du temps de Tierry, encore !

– Qu’est-ce que c’est que Tierry ? dit un novice.

– C’était le capitaine de la chaîne, un brave homme qui était si bon pour nous, que nous attendions d’etre rendus au pré pour nous évader, de peur de lui faire de la peine.

– Oui, reprit le plus vieux des deux condamnés qui avaient encore connu la chaîne : mais tu n’as pas été marqué, toi ?

– Ça, c’est vrai.

Le mot de marque fit courir un frisson dans l’assemblée, et un jeune homme murmura :

– Ce devait etre un mauvais moment !…

Le vieux condamné soupira et sa tete s’inclina sur sa poitrine :

– Le jour ou j’ai été marqué, dit-il, je suis mort.

– Quelle blague ! fit un condamné sceptique. Le vieillard leva sur lui un oil plein d’éclairs.

– Oui, répéta-t-il, je suis mort ce jour-la…

Et promenant son regard morne et désolé sur le groupe de condamnés qui l’entouraient, il s’écria avec un accent dont l’ironie désespérée allait a l’âme :

– Ah ! vous soupirez tous apres la venue de ce jeune homme que vous appelez le Cocodes, et qui vous raconte des pieces de théâtre, des drames, comme vous dites. Eh bien ! si je vous disais mon histoire, si je vous racontais comment j’ai été marqué, vous frissonneriez !…

– Vas-y donc alors ! dit un condamné.

Le vieillard reprit :

– J’ai soixante-neuf ans. Il y en a trente-quatre que je suis au bagne et que je suis mort… c’est-a-dire que mon corps est sans âme et mon cour sans espoir… Savez-vous ce que j’étais, moi ? J’étais banquier, millionnaire, et j’appartenais a une excellente famille ! Marié a une femme que j’idolâtrais, la vie semblait etre un reve de bonheur perpétuel pour moi. Eh bien ! une passion funeste détruisit tout en quelques années…

« J’étais joueur. Le jeu, c’est la grande route du bagne !

« Cette route commence dans les salons, passe a travers les maisons de jeu et se continue dans les tripots. Aux deux côtés de cette route cheminent, silencieux et hâves, les spectres de la misere et du déshonneur. De l’opulence a la ruine, le trajet est court pour un joueur. Il commence par perdre ce qui lui appartient, puis ce qu’on lui a confié ; ensuite, il vole sa femme, ses amis, ses parents. Parents, amis et femme se taisent, les uns ont pitié, la derniere cache ses larmes. J’ai tout joué, j’ai tout perdu, le pain de mon enfant, car ma femme était grosse, ses vetements, et jusqu’a son anneau de mariage.

« Un matin, je n’avais plus rien pour jouer. Alors le démon me tourmenta, je fis un faux. Quelques amis puissants me sauverent. On me fit partir.

« Mais Paris m’attirait. Je revins a Paris, et savez-vous pourquoi ? Apres avoir été faussaire, je devins faux-monnayeur, je fabriquai des billets de banque.

« Et cependant ma malheureuse femme ne savait qu’une chose, notre ruine. Retirée chez une vieille parente, aux environs de Paris, elle me croyait en Amérique, occupé a refaire ma fortune, et elle priait pour moi. Le crime est toujours puni. Le jeu devait me trahir jusqu’au bout. Ce fut a la table du numéro Cent-treize, au Palais-Royal, que je fus surpris les mains pleines de faux billets.

« On m’arreta… j’avouai tout.

« A cette époque, le faussaire était puni de mort. La clémence royale commua ma peine. Je fus condamné aux travaux forcés a perpétuité, a la marque et a l’exposition. Ma femme, cependant, ignorait tout et allait devenir mere, c’est-a-dire mettre au monde un pauvre petit etre qui entrerait dans la vie par la porte de la misere, que le déshonneur aurait ouverte !

Le vieux forçat s’arreta un moment, comme accablé par le poids de ses souvenirs. Son émotion avait gagné peu a peu cet auditoire de voleurs et d’assassins. En ce moment, ces hommes frappés par la loi et rejetés a jamais du sein de la société se suspendaient pour ainsi dire aux levres du sombre narrateur, et semblaient éprouver toutes les tortures et toutes les angoisses qu’il avait subies.

Enfin, le vieillard continua :

– Oh ! vous n’avez pas vu la marque, vous autres ! On dressait un échafaud : sur cet échafaud s’élevait un poteau auquel on vous liait. Un carcan de fer vous obligeait a tenir la tete droite et a regarder la foule immense qui venait se repaître de votre honte. Puis, au bout d’une heure, le bourreau venait. Il plaçait un réchaud devant vous, et vous pouviez voir rougir lentement le fer sous lequel votre chair allait fumer.

« Tandis que je regardais d’un oil stupide ces horribles préparatifs, la foule hurlait et m’appelait le banquier. Et je me préoccupais moins de ses vociférations et du supplice que j’allais subir que de ma malheureuse femme, qui, sans doute, a cette heure, me croyait libre et se berçait de l’espérance de me revoir.

« Enfin le bourreau se baissa, et comme il prenait le fer chauffé a blanc pour l’imprimer sur mon épaule, la foule se tut, comme elle se tait au moment ou le condamné a mort s’allonge sur la bascule fatale. Mais en ce moment, aussi, du sein de cette foule silencieuse, un cri terrible se fit entendre, un cri auquel je répondis par un hurlement de bete fauve frappée a mort… Ah ! ce ne fut pas la douleur physique qui m’arracha ce cri, je crois meme que je ne sentis pas le fer brulant calciner mes chairs… Non, ce fut un cri d’épouvantement supreme, car je venais de voir une femme qu’on emportait évanouie, a dix pas de l’échafaud, et cette femme, c’était la mienne !

Et comme le vieux forçat achevait, les condamnés le virent cacher sa tete dans ses mains, et deux larmes brulantes jaillirent au travers de ses doigts crispés. Il y eut un moment de silence terrible parmi les forçats. Plusieurs mains se tendirent meme vers le vieux condamné.

– Ah ! reprit-il avec un ricanement horrible, vous ne savez pas tout encore…

Et il essuya ses larmes qui tombaient de ses yeux une a une et brulantes, comme des larmes de damné, puis il continua :