Les Exploits de Rocambole - Tome II - La Mort du sauvage - Pierre Ponson du Terrail - ebook
Kategoria: Sensacja, thriller, horror Język: francuski Rok wydania: 1859

Les Exploits de Rocambole - Tome II - La Mort du sauvage darmowy ebook

Pierre Ponson du Terrail

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Opis ebooka Les Exploits de Rocambole - Tome II - La Mort du sauvage - Pierre Ponson du Terrail

A la fin du Club des valets de cours, Rocambole quitte la France pour l’Angleterre. Quatre ans plus tard, en 1851, il revient de Londres, métamorphosé en dandy, et surtout en criminel dangereux, pret a tout pour faire fortune, qui vole et tue sans aucun remord, et souvent avec panache et humour. Il vole les papiers et le nom du marquis Albert de Chamery, qu’il a abandonné sur une île déserte au cours d’un naufrage, et intrigue pour épouser Conception de Sallandrera, la fille d’un Grand d’Espagne, aidé par Andréa – Sir William, qu’il a retrouvé dans une foire, sous les traits du chef cannibale O’Penny… Mais Baccarat, devenue la comtesse Artoff, continue sa lutte contre le mal… Rocambole finira vitriolé et sera envoyé au bagne de Toulon…

Opinie o ebooku Les Exploits de Rocambole - Tome II - La Mort du sauvage - Pierre Ponson du Terrail

Fragment ebooka Les Exploits de Rocambole - Tome II - La Mort du sauvage - Pierre Ponson du Terrail

A Propos
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3

A Propos Ponson du Terrail:

Pierre Alexis, vicomte Ponson du Terrail (8 juillet 1829 a Montmaur (Hautes-Alpes) - 10 janvier 1871 a Bordeaux) est un écrivain populaire au xixe siecle et l’un des maîtres du roman-feuilleton. Il est célebre pour son personnage Rocambole. Ponson du Terrail commence a écrire vers 1850. Ses premiers écrits sont de style gothique. Par exemple, La Baronne trépassée (1852) est une histoire de vengeance située autour de 1700 dans la Foret-Noire. Pendant plus de vingt ans, il fournira en feuilletons toute la presse parisienne (L'Opinion nationale, La Patrie, Le Moniteur, Le Petit Journal, etc.) Son ouvre contient de nombreux calembours, par exemple : « En voyant le lit vide, son visage le devint aussi. » Écrivant tres vite et sans se relire, il parseme ses romans de phrases fantaisistes telles que « Ses mains étaient aussi froides que celles d'un serpent » ou « D’une main, il leva son poignard, et de l'autre il lui dit… » C'est en 1857 qu'il entame la rédaction du premier roman du cycle Rocambole (cycle parfois connu sous le titre Les Drames de Paris): L'Héritage mystérieux, qui paraît dans le journal La Patrie. Il vise principalement a mettre a profit le succes des Mysteres de Paris d'Eugene Sue. Rocambole devient un grand succes populaire, procurant a Ponson du Terrail une source de revenus importante et durable. Au total il rédigera neuf romans mettant en vedette Rocambole. En aout 1870, alors que le romancier vient d'entamer la rédaction d'un autre épisode de la saga de Rocambole, Napoléon III capitule devant les Allemands. Fidele a l'image du chevalier Bayard - a qui Ponson a emprunté son nom de seigneur « du Terrail » -, il quitte Paris pour Orléans, ou il forme une milice en vue de faire la guerilla. Mais il est vite obligé de s'enfuir a Bordeaux, les Allemands ayant incendié son château. Il meurt a Bordeaux en 1871, laissant inachevée la saga de Rocambole. Il est enterré au cimetiere de Montmartre a Paris. Parmi ses autres romans, citons Les Coulisses du monde (1853) et Le Forgeron de la Cour-Dieu (1869). En dépit de sa vaste production romanesque - on l'estime a 73 titres -, son style diffus a cantonné sa renommée a la « para-littérature ».

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Chapitre 1

 

Le lendemain de l’entrevue de Rocambole avec Conception, et par conséquent de l’arrivée de M. de Sallandrera a Paris, M. le duc de Château-Mailly vit, en s’éveillant, Zampa assis a son chevet.

Zampa avait un air mystérieux et plein d’humilité qui intrigua le jeune duc.

– Que fais-tu la ? demanda ce dernier.

– J’attends le réveil de monsieur le duc.

– Pourquoi ? n’ai-je point l’habitude de sonner ?

– Monsieur le duc a raison.

– Eh bien ?

– Eh bien ! mais, dit Zampa, si monsieur le duc voulait m’autoriser a parler…

– Parle !

– Et me permettre quelques libertés…

– Lesquelles ?

– Celle d’oublier un moment que je suis au service de Sa Seigneurie et par conséquent son valet ; peut-etre m’exprimerais-je plus clairement.

– Voyons ? dit le duc.

– Monsieur le duc me pardonnera de savoir certains détails…

– Que sais-tu ?

– J’ai été dix ans au service de feu don José.

– Je le sais.

– Et mon pauvre maître, dit Zampa, qui parut ému a ce souvenir, daignait m’accorder quelque confiance.

– Je t’en crois parfaitement digne.

– Il allait meme jusqu’a…

– Te faire son confident, n’est-ce pas ?

– Quelquefois.

– Et… alors ?…

– Alors j’ai su précisément bien des choses touchant don José, mademoiselle de Sallandrera sa cousine, et…

– Et qui ?

– Et vous, monsieur le duc.

– Moi ! fit M. de Château-Mailly en tressaillant.

– Don José, poursuivit le Portugais, n’aimait pas beaucoup mademoiselle Conception.

– Ah ! tu crois ?

– Mais il voulait l’épouser, a cause du titre et de la fortune.

– Je comprends.

– Mais, en revanche, mademoiselle Conception haissait profondément don José.

Ce mot fit tressaillir de joie le jeune duc.

– Pourquoi ? demanda-t-il.

Zampa crut devoir jouer l’embarras.

– Dame ! dit-il apres un moment d’hésitation, parce que d’abord, elle aimait le frere de don José.

– Don Pedro ?

– Oui.

– Et… apres ?…

– Apres, parce que, ayant cessé d’aimer don Pedro, elle aimait peut-etre quelqu’un.

Ces derniers mots firent frissonner le duc d’une émotion étrange, inconnue.

– Et… ce quelqu’un ? demanda-t-il en tremblant.

– Je ne sais pas… mais… peut-etre…

– Acheve ! fit le duc avec impatience.

– Je ne puis pas prononcer de nom, mais je puis raconter a monsieur le duc certaines circonstances…

– Raconte…

Le duc était curieux, et il paraissait suspendre son âme tout entiere aux levres de Zampa.

– Un soir, il y a environ six mois, don José m’envoya a l’hôtel Sallandrera, reprit le laquais. J’étais porteur d’une lettre pour le duc. Sa Seigneurie était seule avec mademoiselle Conception. De l’antichambre qui précédait son cabinet, dont la porte était entrouverte, et dans laquelle je demeurai cinq minutes, je pus entendre ces quelques mots :

« – Ma chere enfant, disait le duc, votre beauté me met dans un bien cruel embarras. Voici la comtesse Artoff qui sort d’ici et est venue me demander votre main pour le jeune duc de Château-Mailly.

« Ce nom et ces mots piquerent ma curiosité.

– Et… ? demanda le duc.

– Je regardai au travers de la porte et je vis que mademoiselle Conception était toute rouge.

– Ah ! murmura le duc, dont le cour se prit a battre avec violence. Et que répondit-elle ?

– Rien ; le duc poursuivit :

« – Les Château-Mailly ont un grand nom, une grande fortune, et rien ne m’a été plus cruel que de refuser ; mais vous savez bien que je ne pouvais agir autrement.

– Et, demanda le duc avec émotion, mademoiselle de Sallandrera… ?

– Ne répondit rien encore ; mais il semble qu’elle étouffait un soupir, et, de rouge qu’elle était, je la vis devenir toute pâle.

Le duc frissonna et regarda le valet.

– Prends garde ! lui dit-il, si tu me faisais un conte, si tu me mentais…

– Je dis vrai. Il y a un mois, quand j’ai demandé a mademoiselle Conception une lettre de recommandation pour monsieur le duc…

– Ah ! c’est toi qui l’as demandée ?

Un fin sourire glissa sur les levres du Portugais.

– J’avais deviné ou cru deviner, dit-il, et alors j’ai été bien sur que mademoiselle Conception ne refuserait pas la lettre, et que monsieur le duc, peut-etre, la prendrait en considération.

– C’était assez bien calculé, en effet, dit le duc. Et ensuite ?

– Lorsque j’eus prononcé le nom de monsieur le duc, lorsque j’eus dis que je désirais entrer chez lui, mademoiselle Conception devint fort rouge de nouveau ; mais elle ne prononça point un seul mot et me donna la lettre que je lui demandais.

– Eh bien ? fit M. de Château-Mailly.

– Eh bien ! répondit Zampa d’un air fin, j’en ai conclu que monsieur le duc pourrait bien etre celui…

– Tais-toi ! dit brusquement M. de Château-Mailly.

– Pardon ! dit Zampa. Monsieur le duc me permettra peut-etre un dernier mot.

– Voyons ?

– Don José est mort.

– Je le sais.

– Mademoiselle Conception est toujours a marier.

– Je le sais encore.

– Et comme elle vient d’arriver…

Le duc fit un soubresaut sur son lit.

– Arrivée ! dit-il, elle est arrivée ?

– Hier matin.

– Avec son pere ?

– Avec M. le duc et madame la duchesse.

Cette nouvelle jeta, un moment, une sorte de perturbation dans les idées de M. de Château-Mailly. Il se leva précipitamment et s’habilla, comme s’il eut voulu sortir sur-le-champ. Mais cette fiévreuse impatience fut de courte durée, la raison revint avec ses froides considérations, et il se contenta de dire avec calme a Zampa :

– Comment sais-tu que M. le duc de Sallendrera est de retour ?…

– Je l’ai appris hier soir par son valet de chambre.

– Ah !…

– Et j’ai pensé que monsieur le duc ne serait pas fâché de l’apprendre.

– C’est bien, dit le duc brusquement. Laisse-moi.

Zampa sortit sans mot dire. Alors M. de Château-Mailly s’assit devant son bureau, appuya sa tete dans ses deux mains, et se prit a rever.

– Mon Dieu ! murmura-t-il enfin, apres un moment de silence, si ce valet avait dit vrai ! si… elle m’aimait… mon Dieu !…

Et le duc prit une plume, et d’une main fiévreuse il traça la lettre suivante adressée a M. de Sallandrera :

« Monsieur le duc,

« A l’heure ou je vous écris, un mot de la comtesse Artoff vous a peut-etre appris quel intéret, quelle haute importance j’attacherais a un entretien avec vous. Les liens d’étroite parenté qui, paraît-il, nous unissent, me sont un garant de votre bienveillance, et je serais heureux si vous vouliez bien me recevoir.

Votre obéissant et respectueux,

« Duc DE CHÂTEAU-MAILLY. »

Cette lettre écrite et cachetée, le duc sonna.

– Zampa, dit-il a son valet de chambre, tu vas porter cette lettre a l’hôtel Sallandrera et tu me rapporteras la réponse.

– Oui, monsieur le duc.

Zampa prit la lettre et fit un pas vers la porte.

– Prends mon cabriolet ou un de mes chevaux de selle pour aller plus vite.

Zampa s’inclina et sortit.

Comme le duc de Château-Mailly montait ordinairement a cheval le matin, il y avait toujours, dix-neuf heures en hiver et dix-sept heures en été, un cheval tout sellé dans la cour.

– Par ordre de monsieur, dit Zampa, qui prit le cheval aux mains du palefrenier et sauta dessus lestement.

L’hôtel du duc, on s’en souvient, était situé place Beauvau.

Zampa s’élança au galop dans le faubourg Saint-Honoré, faisant mine d’aller a la rue Royale, pour gagner ensuite la place Louis-XV et la rive gauche de la Seine. Mais, arrivé a la rue de la Madeleine, il tourna brusquement a gauche et courut rue de Surene.

Rocambole, affublé de sa perruque blonde et de sa polonaise, l’attendait. Zampa lui tendit la lettre. Rocambole la décacheta avec son habileté ordinaire et en prit connaissance. Puis il se fit raconter la conversation du valet avec le duc.

– Que faut-il faire ? dit Zampa.

– Suivre de point en point mes instructions d’hier.

– Cette lettre n’y change rien ?

– Rien absolument. Seulement…

Rocambole parut réfléchir.

– Tu sais, dit-il, ou le duc a placé ce joli cahier que tu m’as apporté un soir, qui est écrit de la main de son parent russe, le colonel de Château-Mailly ?

– Et, interrompit Zampa, qui lui annonce qu’il est un Sallandrera ?

– Précisément.

– Quand vous me l’avez rendu, je l’ai replacé dans le secrétaire.

– Et il y est encore ?

– Non.

– Ou donc est-il ?

– M. le duc l’a serré dans un petit coffret de bois de sandal qui renferme divers papiers et des valeurs, billets de banque ou actions industrielles.

– Et ce coffret est dans le secrétaire ?

– Non.

– Ou l’a-t-il donc placé ?

– Sur une table qui lui sert pour écrire et qui est a côté de la cheminée de son cabinet de travail.

– Tres bien, dit Rocambole.

Il demeura pensif un moment.

– Est-ce que son coffret demeure la habituellement ? demanda-t-il.

– Quelquefois. Quelquefois aussi, le duc le remet dans le secrétaire. Mais il est ce matin sur la table et le duc est trop agité pour s’en occuper.

– As-tu une double clef du coffret ?

– Parbleu !

– A merveille !

– Que faut-il faire ?

– Aller porter cette lettre d’abord, et te jeter aux genoux de mademoiselle Conception, tu sais pourquoi ?

– Bien, ensuite ?

– Ensuite tu me rapporteras la lettre de M. de Sallandrera a M. de Château-Mailly ; va…

Zampa quitta Rocambole, remonta a cheval et fila comme une fleche jusqu’a l’hôtel Sallandrera, laissant Rocambole plongé en une laborieuse méditation. Zampa demanda si le duc était levé, puis, comme on lui dit que M. de Sallandrera s’était couché fort tard et dormait probablement encore, il pria un valet de pied de monter chez mademoiselle Conception et lui demander si elle voulait le recevoir.

Conception s’était couchée beaucoup plus tard que son pere, mais elle avait mal dormi et s’était levée des le point du jour.

Elle fut si étonnée de s’entendre annoncer la visite de Zampa, qui insistait pour etre introduit aupres d’elle, qu’elle ordonna a sa femme de chambre de l’introduire. Conception avait toujours eu, cependant, une sorte d’aversion pour Zampa. Elle le considérait comme l’âme damnée de don José, du vivant de ce dernier, et ce n’avait jamais été sans répugnance qu’elle l’avait vu s’approcher d’elle. Mais un sentiment de curiosité domina chez elle, en ce moment, cette répulsion qu’il lui inspirait, et elle le reçut.

Zampa entra humble et rampant, comme toujours, et salua profondément mademoiselle de Sallandrera. Puis il jeta un regard a la femme de chambre, et Conception comprit qu’il désirait etre seul avec elle.

D’un signe, elle renvoya sa camériste.

– Mademoiselle, dit Zampa, lorsqu’il se trouva seul en présence de la jeune fille, c’est un grand coupable que le remords poursuit, et qui vient implorer votre miséricorde et son pardon.

Et Zampa se mit a genoux.

– Quel crime avez-vous donc commis, maître Zampa ? demanda la jeune fille stupéfaite.

– J’ai trahi mademoiselle.

– Vous m’avez… trahie ?

– Oui, fit-il humblement.

– Comment l’auriez-vous pu ? demanda-t-elle avec hauteur… avez-vous jamais été a mon service, par hasard ?

– Je servais don José.

– Eh bien ?

– Et don José m’avait fait l’espion de mademoiselle.

– Ah ! fit-elle avec dédain.

– J’étais dévoué a mon maître, poursuivit Zampa, je me serais fait hacher pour lui ; ce qu’il m’ordonnait, je l’accomplissais aveuglément.

– Et vous m’avez… espionnée ?

– Si mademoiselle veut me le permettre, je vais lui expliquer comment.

– Dites, fit Conception.

– Don José savait que mademoiselle ne l’aimait pas, et que ce ne serait que pour obéir a son pere…

– Apres ? dit la jeune fille.

– Il savait, ou il avait cru deviner que mademoiselle en aimait… un autre…

Conception tressaillit, se redressa et toisa dédaigneusement Zampa.

– Don José, poursuivit le valet, m’avait chargé de rôder, le soir, aux environs de l’hôtel…

La jeune fille pâlit.

– Il était persuadé que si mademoiselle ne l’aimait pas, c’est qu’elle aimait peut-etre M. de Château-Mailly.

– C’est faux ! dit vivement Conception.

– Or, continua le Portugais, un soir que j’étais sur le boulevard des Invalides…

Il s’arreta, Conception se prit a trembler.

Zampa poursuivit :

– Un homme descendit de voiture, vers le quai, remonta le boulevard a pied, et s’arreta a la petite porte des jardins de l’hôtel. Le negre de mademoiselle l’attendait…

– Misérable ! exclama Conception, tais-toi !…

– Que mademoiselle daigne m’écouter jusqu’au bout, et peut-etre me pardonnera-t-elle…

– Apres ? dit Conception toute tremblante.

– Je vis cet homme entrer, je le vis ressortir une heure apres, et…

– Et… vous le reconnutes ?

– Non. Ce n’était pas le duc de Château-Mailly, et je ne le connaissais pas.

Conception respira.

– Le lendemain, poursuivit Zampa, je reportai le fait a don José.

– Et don José ?…

– Don José me dit : « Eh bien ! tant mieux, puisque ce n’est pas le duc… le duc que je hais de toute mon âme. Je subirais la rivalité de la terre entiere plutôt que la sienne. »

– Et, demanda Conception, tu n’as pas cherché a savoir…

– Quel était cet homme ?

– Oui, balbutia Conception.

– Non, mademoiselle ; car don José a été assassiné le jour meme. Mais…

Ici Zampa sembla hésiter encore.

– Parle, ordonna Conception, qui se prit a respirer.

– Mais, dit Zampa, qui parut faire un effort sur lui-meme, je sais qui a assassiné mon pauvre maître…

Conception devint livide.

– Et j’ai juré de le venger !…

Mademoiselle de Sallandrera crut que le sol allait s’entrouvrir sous elle, et elle faillit tomber a la renverse. Ce laquais avait-il donc son secret ?

– Celui qui a fait assassiner don José, poursuivit Zampa, c’est M. de Château-Mailly.

– Lui ! exclama Conception.

Et sans doute elle allait s’écrier : « C’est faux ! ce n’est pas lui !… »

Mais parler ainsi, n’était-ce point se perdre elle-meme ? n’était-ce point avouer a Zampa qu’elle connaissait le véritable assassin de don José ? Elle courba la tete et se tut.

– Du jour ou j’ai eu la preuve de ce que j’avance, acheva Zampa, je n’ai plus eu qu’un but, qu’une pensée ardente : venger mon maître !… Et c’est pour cela, mademoiselle, que vous me voyez a vos pieds, a vos genoux, suppliant…

D’un geste, Conception ordonna a Zampa de se relever.

– Je ne sais, dit-elle, si vous etes fou, maître Zampa, mais je ne comprends pas quel pardon je puis avoir a vous accorder… Vous ne m’avez point trahie, puisque vous serviez don José.

– Non, dit Zampa, mais j’ai osé contrefaire l’écriture de mademoiselle.

– Mon écriture !…

– Et je me suis présenté chez M. de Château-Mailly avec une prétendue lettre de vous.

– Comment ! pourquoi ? dans quel but ? demanda vivement Conception.

– Dans le but d’entrer a son service.

– Et… il vous a pris ?

– Je suis son valet de chambre.

Un éclair d’indignation passa dans le regard de la fiere Espagnole. Un instant elle fut sur le point de montrer la porte a cet homme et de lui dire : « Sortez ! je vous ferai chasser de chez le duc… »

Mais elle se contint. Zampa n’avait-il point une partie de son secret, puisqu’il avait vu entrer un homme le soir, par la porte des jardins de l’hôtel ?

Un homme que son negre avait pris par la main, et qui, on n’en pouvait douter, était attendu par elle.

Et Conception ne répondit pas d’abord, et puis elle regarda Zampa et lui dit :

– C’est bien, je ne détromperai point le duc, mais que prétendez-vous faire chez lui ?

– Venger don José.

– Comment ?

– En empechant le duc d’obtenir la main de mademoiselle.

– Il y songe donc encore ? fit Conception, qui se reprit a trembler.

– Plus que jamais ! dit Zampa.

Conception frissonna jusqu’a la moelle des os.


Chapitre 2

 

Zampa poursuivit :

– Le duc de Château-Mailly songe toujours et plus que jamais a obtenir la main de mademoiselle ; et si j’osais raconter…

– Osez ! dit Conception avec une énergie subite.

– Je pourrais démontrer aisément quelle est l’infamie de cet homme.

Conception regarda Zampa avec une sorte de stupeur. Comment le duc de Château-Mailly pouvait-il etre un infâme ?

Mais le bandit avait su imprimer a sa physionomie un tel cachet de franchise et de bonne foi que la jeune fille en fut frappée.

Il reprit :

– Au nom du ciel, mademoiselle, veuillez m’écouter jusqu’au bout.

– Parlez, dit Conception.

– La comtesse Artoff et le duc de Château-Mailly se sont concertés, il y a huit jours, pour trouver un moyen d’arriver de nouveau jusqu’a vous.

– La comtesse Artoff ?

– Ah ! dit Zampa, c’était avant la catastrophe.

– Quelle catastrophe ?

– C’est juste, poursuivit Zampa, mademoiselle est a Paris depuis hier et ne sait rien de ce qui est arrivé.

– Eh bien ! qu’est-il donc arrivé ? demanda Conception.

– Le comte a tout su.

– Quoi ! tout ?

– La conduite de sa femme, ses intrigues avec M. Roland de Clayet…

Ces mots plongerent Conception dans la stupeur.

– Un duel s’en est suivi.

– Un duel !…

– C’est-a-dire que le comte est devenu fou sur le terrain, tant il aimait sa femme, qui, elle, ne l’aimait pas comme vous voyez, et le duel n’a pas eu lieu.

– Mais tout cela est affreux, inoui ! exclama la jeune fille, qui, jusque-la, avait eu la meilleure opinion de Baccarat.

– Oh ! attendez donc, dit Zampa, vous allez voir… Il paraît que la comtesse et le duc ont été… tres liés… C’était tout simple, le duc et le comte sont amis intimes. La comtesse, en bonne amie qu’elle était, avait voulu vous marier avec le duc… Mais vous allez voir…

Et Zampa fit une pause.

– Apres ? dit Conception avec impatience.

– Le comte était un soir chez lui, il y a huit ou dix jours de cela, quand arriva la comtesse, toute seule, bien voilée, pliée dans un grand châle. J’étais dans un cabinet de toilette voisin du fumoir de M. le duc, et je pus entendre leur conversation.

– Ah ! que dirent-ils ?

– D’abord la comtesse se jeta sans façon dans un fauteuil, se laissa prendre les deux mains, et dit au duc :

« – Mon petit, ce matin il m’est venu une assez belle idée…

« – Laquelle ? demanda le duc.

« – Celle de te faire Grand d’Espagne.

« – Bon, tu l’as eue déja, et tu vois que nous n’avons pas réussi.

« – Mais don José vivait.

« – C’est juste.

« – A présent qu’il est mort, grâce a mon idée, cela ira tout seul.

« – Voyons l’idée ?

« – Tu as des parents en Russie ; l’un est le voisin du comte. Nous allons supposer une bonne petite lettre venant de lui, te révélant un prétendu mystere de famille et te prouvant clair comme le jour que tu aurais le droit de t’appeler Sallandrera comme le pere de Conception.

« – Mais c’est absurde cela ! s’écria le duc.

« – Nullement. J’ai inventé une belle histoire.

« Elle se pencha alors a l’oreille du duc et lui parla longuement, mais si bas, qu’il me fut impossible d’entendre. Seulement, quand cette confidence fut faite, j’entendis le duc qui disait :

« – Ta petite histoire est jolie, mais la difficulté sera de trouver une lettre qui n’existe pas.

« – Bah !… nous trouverons un paléographe qui s’en chargera.

« En ce moment le duc sonna, et je n’entendis plus rien, acheva Zampa.

Conception était anéantie et ne répondit pas.

– Maintenant, mademoiselle, ajouta le Portugais, si vous voulez avoir confiance en moi, je vous jure que je démasquerai le duc de Château-Mailly.

Conception n’eut pas le temps de répondre. Sa femme de chambre entra et dit a Zampa :

– Son Excellence M. le duc attend Zampa.

– C’est une lettre de mon nouveau maître pour M. de Sallandrera, dit Zampa tout bas a la jeune fille, et dont je dois rapporter la réponse.

Zampa s’en alla ; mais avant de sortir il eut encore le temps de glisser a Conception ces derniers mots :

– Mademoiselle me reverra.

 

– Eh bien ! mon pauvre Zampa, dit le duc, qui venait de lire la lettre apportée par le valet, tu es donc au service de M. de Château-Mailly ?

– Provisoirement, monsieur le duc, car Votre Excellence sait bien que… je lui appartiens corps et âme.

– Je ferai quelque chose pour toi, répliqua le duc, en souvenir de mon pauvre don José, qui t’aimait beaucoup.

Zampa mit la main sur ses yeux et essuya une larme imaginaire.

– Mais, reprit le duc, le diable m’emporte si je sais ce que ton nouveau maître veut me dire… Je ne comprends rien a sa lettre. Au reste, voici ma réponse, porte-la-lui.

Zampa prit le billet du duc et courut rue de Surene.

Rocambole l’y attendait.

Le billet du duc fut décacheté par le meme procédé avec les memes précautions que nous avons déja fait connaître. Rocambole lut :

« Monsieur le duc,

« Je n’ai reçu aucune lettre de la comtesse Artoff. Il est probable que si elle m’a écrit, sa lettre est parvenue a Sallandrera apres mon départ, et qu’elle me reviendra a Paris. Je ne sais de quels liens de parenté vous voulez parler, et je serais heureux que vous voulussiez bien me donner quelques explications.

« Je vous attends et ne bougerai de chez moi.

« A vous,

« Duc DE SALLANDRERA. »

Rocambole recacheta le billet, réfléchit un moment, et dit :

– Ton maître est-il habillé ?

– Je l’ai laissé en robe de chambre.

– Ou met-il ses clefs de secrétaire et de coffret ?

– Elles sont habituellement dans la poche de son pantalon quand il sort, et sur la cheminée du fumoir avant qu’il s’habille.

– Tres bien ; je vais te donner tes instructions.

– Je les attends.

– De deux choses l’une : ou le duc s’empressera de courir a l’hôtel Sallandrera et ne songera point a emporter le fameux mémoire du colonel, son parent, ou il voudra s’en munir comme d’une piece a conviction.

– C’est possible…

– Alors tu vas escamoter les clefs. Il les cherchera, ne les trouvera pas et se dira : « Je les retrouverai en rentrant ou je ferai forcer la serrure du coffret. » Et il partira sans le mémoire.

– Bien. Et alors ?…

– Alors, quand il sera parti, tu détruiras le mémoire.

– Comment ?

– Par le feu.

– Je le brulerai ?

– C’est-a-dire que tu bruleras la table, le coffret, les papiers…

– Et les billets de banque ?

– Ô vertueux imbécile !… s’écria l’homme a la polonaise. Tu les mettras dans ta poche. Est-ce que la cendre de tous les papiers du monde n’est pas de meme couleur ?…

– C’est ce que je me disais.

– Tu allumeras un commencement d’incendie et tu jetteras le coffret dans le feu.

– Parfait, j’ai compris.

 

Le duc de Château-Mailly, enveloppé dans sa robe de chambre, se promenait a grands pas dans son fumoir, attendant avec une impatience inexprimable le retour de Zampa.

Le duc brisa vivement le cachet de la lettre qu’il lui apportait et lut. Tandis qu’il lisait, le Portugais feignit de ranger divers objets sur la cheminée et fit disparaître dans sa manche le petit trousseau de clefs. Mais le duc ne songea ni a ses clefs, ni au coffret.

– Vite ! dit-il, habille-moi, Zampa, et commande mes chevaux.

– Monsieur le duc sort ?

– Sur-le-champ.

Zampa ouvrit la croisée du fumoir qui donnait sur la cour et s’écria :

– Le carrosse de monsieur le duc !

Puis il habilla son maître, qui piétinait avec l’impatience fiévreuse d’un enfant. En moins d’un quart d’heure le duc fut habillé, descendit, se jeta dans sa voiture de gala et dit au valet de pied :

– Rue de Babylone, hôtel Sallandrera.

– Ma parole d’honneur ! murmura Zampa lorsqu’il se retrouva seul dans le fumoir de son maître, l’homme a la polonaise est superbe ! Il m’ordonne de jeter le coffret au feu, et il oublie que nous sommes en été et que la cheminée est pleine de mousse… Bah !… la mousse est seche, elle brule bien… M. le duc fumait des cigares ce matin ; il a ensuite cacheté une lettre, une allumette est tombée encore enflammée dans la cheminée, la mousse a pris, puis le feu s’est communiqué au tapis, du tapis a la table, de la table aux papiers. Et voila !…

Alors Zampa ouvrit le coffret et le fouilla consciencieusement. Il prit le fameux mémoire, le jeta dans la cheminée, mit dans sa poche une dizaine de billets de banque, laissa les actions de chemin de fer qu’il n’aurait pu négocier sans danger, puis il referma le coffret et le jeta également dans la cheminée. Apres quoi, il prit une allumette et mit a la fois le feu a la mousse et aux divers papiers posés sur la table ou jetés dessous dans un panier.

Cela fait, il sortit du boudoir et ferma la porte en se disant :

– Dans un quart d’heure, je crierai : « Au feu ! » et j’enverrai chercher les pompiers, car il ne faut pas laisser bruler l’hôtel tout entier. Il est assuré, et je ne veux pas ruiner les compagnies contre l’incendie.

Quand M. de Château-Mailly arriva a l’hôtel Sallandrera, le duc l’attendait dans une vaste piece d’ameublement sévere et garnie de quelques portraits de famille, distraits de la galerie du vieux manoir espagnol.

Lorsque le jeune duc entra, le gentilhomme castillan se leva avec la dignité majestueuse d’un véritable hidalgo, alla a lui et le salua. Puis il lui indiqua un siege.

– Veuillez vous asseoir, monsieur le duc, lui dit-il.

M. de Château-Mailly était fort ému.

Cette émotion n’échappa point au duc de Sallandrera, qui se hâta de prendre la parole.

– Je vous demande mille pardons, monsieur le duc, dit-il, de ne pas m’etre rendu chez vous au lieu d’attendre votre visite ; mais le deuil que je porte plus encore au fond de mon cour que sur mes vetements m’interdit, pour le moment du moins, de me montrer nulle part.

– Monsieur le duc, répondit M. de Château-Mailly, c’était a moi de venir vous voir.

Apres ces deux phrases banales, les deux gentilshommes se saluerent une seconde fois. Puis M. de Sallandrera continua :

– Vous me parlez d’une lettre de la comtesse Artoff ?

– Oui, monsieur.

– Cette lettre m’est parvenue sans doute a Sallandrera.

– C’est la qu’elle vous était adressée.

– Et elle sera arrivée apres mon départ.

– C’est probable.

– Elle me reviendra donc a Paris ; mais il est probable que vous pourrez me dire…

– Ce qu’elle contenait, n’est-ce pas ?

– Précisément.

– Sans doute, monsieur le duc.

Et M. de Château-Mailly raconta cette histoire que nous savons déja, et qui établissait, au dire du colonel de Château-Mailly, qu’ils étaient Sallandrera en ligne directe.

Le duc écouta avec une sorte de stupeur.

– Mais tout cela est étrange ! s’écria-t-il enfin.

– Étrange, en effet, monsieur.

– Et je crois rever…

– Je l’ai cru pareillement.

– Monsieur, dit le duc, a Dieu ne plaise que je mette votre parole un seul instant en doute, mais vous comprenez tres bien une chose…

– Je vous écoute, monsieur.

– Etes-vous bien sur de n’etre point mystifié ?

– Par exemple !…

– Et qui sait si votre parent, dont je serais curieux, du reste, de lire la lettre, n’a pas voulu se moquer de vous ?

– Monsieur, répondit le jeune homme, ce soir, demain au plus tard, l’estafette envoyée a Odessa pour en rapporter les deux pieces dont je vous parle sera de retour a Paris. Quant a la lettre de mon parent, je vous demande dix minutes…

Le duc se leva et fut reconduit jusqu’a la porte par M. de Sallandrera.

Le jeune homme gagna rapidement sa voiture et dit a son cocher :

– A l’hôtel, et ventre a terre ! (Puis il murmura a part lui :) C’est bizarre… le duc n’a pas l’air de me croire.

 

En effet, don Paëz, duc de Sallandrera, en proie a une sorte d’émotion subite, s’était laissé tomber dans son fauteuil, apres le départ de M. de Château-Mailly.

– Tout cela est inoui, bizarre, inexplicable, murmurait-il. Comment ce que le duc avance peut-il etre vrai, alors que dans nos papiers de famille, dans nos traditions, rien ne fait mention d’un pareil événement ?… Et cependant, si cela était… si ces deux pieces existent réellement…

A cette pensée, le vieil hidalgo se redressa de toute sa hauteur.

– Oh ! mais alors, dit-il, Sallandrera n’est pas mort, Sallandrera ne mourra point, et ce noble nom conservera son pur éclat a travers les siecles. Alors, Conception épousera le duc, il le faut, il le faut absolument !

Et comme le duc prononçait ces paroles a mi-voix, la porte s’ouvrit. Conception se montra sur le seuil.

– Entrez, ma fille, dit le duc d’un ton solennel.

La jeune Espagnole tressaillit d’effroi en voyant le visage radieux de son pere.

– Venez, poursuivit le duc, venez vous asseoir la, pres de moi. Je veux vous donner une grande nouvelle, ou du moins un grand espoir.

Conception le regarda, étonnée. Le duc la prit par la main et la fit asseoir aupres de lui sur un sofa.

– Conception, dit-il, tel que vous me voyez, je viens de rajeunir de vingt années.

– Vous, mon pere…

– Si l’événement prédit se réalise, si on ne m’abuse point…

– Eh bien ! mon pere ?…

– Eh bien ! au lieu de descendre dans la tombe le front pâle et l’âme en deuil, comme un homme qui meurt sans postérité et voit s’éteindre sa race, Dieu m’accordera peut-etre une longue vie et me permettra de voir de jeunes héritiers de mon nom, issus de vous et…

– Mon pere, interrompit Conception, qui, sans deviner toutefois la vérité, comprit cependant que le duc lui avait choisi un époux, vous oubliez que vous etes le dernier des Sallandrera et que… les femmes…

– Vous vous trompez, mon enfant.

– Je… me… trompe ?…

Et Conception se prit a trembler et regarda son pere avec effroi.

– Oui, dit le duc, il y a, paraît-il, de par le monde, a Paris meme, un homme qui est Sallandrera par le nom et par la race comme vous et moi… Cet homme, s’il peut me prouver notre commune origine, il faudra qu’il soit votre époux, Conception, il le faudra !

– Mon pere !

– L’honneur et la continuation de notre race avant tout, ajouta le vieil hidalgo avec l’égoisme despotique de l’homme esclave de ses traditions.

Conception se sentit défaillir et sa voix tremblante expira dans sa gorge. En ce moment on entendit le bruit d’une voiture entrant au grand trot dans la cour. Une minute s’écoula, des pas se firent entendre dans l’escalier, puis dans les antichambres et un valet ouvrit la porte a deux battants.

Un homme se montra sur le seuil.

A sa vue, Conception recula, prise de vertige. C’était le duc de Château-Mailly.

– Le voila !… murmura l’hidalgo avec un accent de triomphe.

Mais le jeune duc était pâle et défait, et tout en lui trahissait une violente agitation.


Chapitre 3

 

M. de Château-Mailly était si pâle, si bouleversé, que le duc de Sallandrera pressentit quelque catastrophe.

– Mon Dieu ! monsieur le duc, lui dit-il, vous serait-il arrivé quelque chose ?

Le duc salua Conception et sentit a sa vue tout son sang affluer a son cour.

M. de Sallandrera fit un signe amical a sa fille.

Conception rendit au jeune duc son salut et alla s’asseoir a quelques pas.

M. de Château-Mailly, debout et muet au milieu du salon, semblait attendre que M. de Sallandrera voulut bien l’interroger.

– Qu’est-ce donc, monsieur le duc ? demanda de nouveau ce dernier.

– La lettre est brulée… balbutia enfin M. de Château-Mailly.

– Brulée !…

– Avec tout ce que renfermait un coffret dans lequel je l’avais placée.

– Monsieur le duc, dit M. de Sallandrera, veuillez vous expliquer.

M. de Château-Mailly fit un effort, retrouva sa présence d’esprit et dit rapidement :

– La lettre du colonel de Château-Mailly, mon parent, avait été placée dans un coffret ou je serrais d’ordinaire diverses valeurs. Ce coffret était sur une table, aupres de la cheminée, dans un cabinet de travail que j’ai quitté pour accourir ici. A mon retour, j’ai trouvé mon hôtel envahi par des soldats et des pompiers. Le feu s’était déclaré dans ce meme cabinet de travail et tous les objets qu’il renfermait étaient déja la proie des flammes…

– Mais enfin, demanda le duc, le feu est-il éteint ?

– Oui. Mais que m’importe ! j’aurais préféré que mon hôtel brulât tout entier plutôt que de voir anéantir…

Le duc s’arreta et essuya son front inondé de sueur.

– Achevez, dit M. de Sallandrera.

– Plutôt que de voir anéantir ce mémoire, écrit par mon parent, le colonel de Château-Mailly.

– Comment ! s’écria le duc, le mémoire…

– Brulé !… avec un coffret dans lequel il se trouvait parmi quelques valeurs industrielles et des billets de banque…

Le duc s’exprimait avec un accent de vérité, avec une douleur réelle qui convainquirent M. de Sallandrera.

– Eh bien ! mais, dit l’hidalgo, consolez-vous, mon cher duc, le mémoire de votre parent n’est point la lettre de mon aieul, mort depuis un siecle, encore moins la déclaration de l’éveque de Burgos, trépassé comme lui ; votre parent est encore de ce monde, il peut écrire de nouveau ce qu’il a écrit.

– Oh ! certes, dit le duc, dont la poitrine se gonfla de joie et d’orgueil. D’ailleurs, ajouta-t-il, le messager envoyé a Odessa par la comtesse Artoff ne peut tarder d’arriver. Il y a quinze jours qu’il est parti.

M. de Sallandrera regarda sa fille.

Conception, assise a l’autre extrémité du salon, était pâle, agitée et baissait les yeux. Le noble hidalgo crut a une émotion toute naturelle et bien légitime, en présence de l’homme qui, elle avait du le comprendre, serait probablement son mari avant peu.

Puis il tendit la main a M. de Château-Mailly.

– Monsieur le duc, lui dit-il, est-il besoin de vous dire qu’entre gens comme nous une parole échangée…

– Mieux vaut, interrompit M. de Château-Mailly, que tous les parchemins du monde.

– C’est vrai. Eh bien ! apportez-moi ces deux lettres, ajouta-t-il tout bas, et comme s’il n’eut pas voulu que Conception l’entendît, et…

Il s’arreta et regarda de nouveau sa fille.

Mademoiselle de Sallandrera avait toujours les yeux baissés, et paraissait étrangere a la conversation de son pere avec M. de Château-Mailly.

– Et… ? demanda ce dernier, frémissant d’impatience et d’espoir.

– Vous serez mon fils, murmura le duc, qui appuya un doigt sur ses levres et se leva en meme temps, comme s’il eut voulu indiquer a M. de Château-Mailly qu’il ne devait pas prolonger sa visite.

Le jeune duc comprit, salua, s’inclina devant Conception, qui, levant les yeux sur lui, l’enveloppa d’un regard froid et presque dédaigneux, et sortit sur-le-champ.

Sans doute le duc de Sallandrera allait s’approcher de sa fille et lui faire ce que, en termes matrimoniaux, on appelle une ouverture ; mais en ce moment la duchesse entra, et avec elle une vieille dame connue dans le monde parisien sous le nom de la baronne de Saint-Maxence.

La baronne était tres bavarde, tres riche, tres prude, dame patronesse de toutes sortes de fondations pieuses, et elle venait voir fort souvent la duchesse de Sallandrera.

La subite arrivée de ce personnage ferma donc la bouche au duc a propos de M. de Château-Mailly et permit a Conception de respirer, car la pauvre jeune fille était au supplice depuis quelques minutes.

La baronne accabla le duc de ses compliments de condoléance sur la perte de don José ; elle parut s’intéresser beaucoup a Conception ; puis, comme cette derniere demeurait froide et réservée, la conversation prit une direction opposée. En un quart d’heure la loquace baronne eut mis la famille espagnole au courant des médisances de salon les plus récentes, des cancans distingués les plus nouveaux ; elle parla du mariage du prince K…, des funérailles du maréchal…, du duel du marquis napolitain F… puis, en chroniqueur qui sait son métier et la valeur d’une anecdote scandaleuse, elle termina sa petite revue des salons par l’histoire du comte Artoff.

– A propos, dit-elle avec beaucoup de tristesse et une mélancolie hypocrite, vous savez que ce pauvre comte Artoff est tout a fait fou.

– Que dites-vous ? exclama le duc.

– Comment ! dit la duchesse, le comte est devenu fou ?

– A lier, madame.

– Mais comment ? quand ?

– Il y a huit jours, a sept heures du matin, dans le bois de Vincennes, au moment ou il allait se battre.

– Avec qui donc, mon Dieu ?

– Avec M. Roland de Clayet.

– Qu’est-ce que ce monsieur ? demanda le duc.

– C’était son rival.

– Le rival du comte ! quelle plaisanterie nous faites-vous donc la, madame ? s’exclama la duchesse, interdite.

– Mais, grand Dieu ! répondit la baronne, on voit bien que vous revenez d’Espagne et ne savez absolument rien.

– Mais, rien, en effet, dit le duc.

– Eh bien ! la comtesse Artoff, cette femme qui nous a tous étonnés, était une abominable coquine.

Le duc et la duchesse laisserent échapper une exclamation d’étonnement, presque d’incrédulité ; mais la baronne, oubliant peut-etre un peu trop la présence de Conception, leur raconta l’histoire dans ses moindres détails et les plongea dans la stupeur.

M. de Sallandrera surtout paraissait consterné.

– Madame, dit-il tout a coup, et au moment ou la baronne s’appretait a prendre congé, pourriez-vous me dire quel jour le comte Artoff est devenu fou ?

– Jeudi dernier.

– C’est aujourd’hui jeudi, pensa le duc, il y a donc huit jours. C’est bizarre…

Quand la baronne fut partie, Conception, qui était demeurée silencieuse, dit au duc :

– Mon pere, est-ce que M. de Château-Mailly ne vous a pas dit que la comtesse Artoff vous avait écrit a Sallandrera ?

– En effet, dit le duc, qui ne songea point a se demander comment sa fille pouvait etre au courant de ce détail. Pourquoi cette question, mon enfant ?

– Mais, répondit mademoiselle de Sallandrera, parce qu’il y a quelque chose de fort étonnant dans tout cela.

– Quoi donc ?

– Il est probable que si la comtesse Artoff vous a écrit pour vous parler de M. de Château-Mailly, elle l’a fait avant jeudi dernier. Il y a donc au moins neuf jours qu’elle vous aurait écrit, et il n’y a que cinq jours que nous avons quitté Sallandrera. Comment n’avez-vous pas reçu cette lettre ?

Le duc tressaillit et oublia, tant cette observation concordait avec sa propre pensée, de demander a Conception comment elle savait tant de choses.

– En effet, dit-il, c’est bizarre.

– Il y a quelque chose de plus bizarre encore, poursuivit Conception avec fermeté, c’est cette coincidence d’un incendie chez le duc, précisément au moment ou il retourne y chercher un papier que le feu s’empresse de dévorer.

Cette fois, M. de Sallandrera sentit un doute poignant pénétrer en lui.

– Et puis, acheva Conception qui se leva pour se retirer, convenez, mon pere, que si la comtesse Artoff est réellement cette femme perdue dont vient de parler madame de Saint-Maxence, ses petites histoires généalogiques qu’elle rapporte de la Russie méridionale pourraient bien etre de pures fictions, comme sa haute vertu.

Et Conception sortit, laissant le duc de Sallandrera anéanti par ces dernieres paroles.

 

Une heure apres, le negre de mademoiselle Conception de Sallandrera jetait a la petite poste le billet suivant, adressé au jeune marquis Albert-Frédéric Honoré de Chamery.

Ce billet, que Rocambole reçut a cinq heures et demie, au moment ou il revenait du Bois, était ainsi conçu :

« Mon ami,

« Surtout venez ce soir. Un grand danger nous menace de nouveau : un imposteur essaie de capter la confiance de mon pere et de lui persuader qu’il a dans ses veines du sang des Sallandrera.

« Si vous ne venez a moi, si vous ne me conseillez et ne me soutenez, mon pere est homme a obéir a ses préjugés de race et a me sacrifier sans remords.

« Venez, venez, venez !

« CONCEPTION. »

– Tiens ! dit Rocambole a sir Williams, a qui il venait de lire ce billet, il paraît que Zampa s’est acquitté de sa commission en maître. Conception est déja persuadée que Château-Mailly est un misérable, et ce n’est certes pas moi qui la détromperai.

L’aveugle hocha négativement la tete, puis il écrivit :

– Bah ! que faut-il donc faire ?

L’aveugle écrivit dix lignes sur son ardoise, et les passa a Rocambole.

Celui-ci les lut, les relut, parut les méditer, et finit par dire :

– Je ne comprends pas ; mais enfin, puisque je suis habitué a exécuter les ordres sans les discuter, j’obéirai.

Un sourire de satisfaction effleura les levres de sir Williams, et le marquis de Chamery le quitta pour aller demander a dîner a sa prétendue sour la vicomtesse Fabien d’Asmolles.

A minuit, le marquis était au boulevard des Invalides, trouvait le négrillon sur le seuil de la petite porte des jardins, et le suivait, comme la veille, jusqu’a l’atelier de Conception. Cette fois, la jeune fille ne demeura point immobile et clouée par l’émotion sur son siege ; non, le sang espagnol s’était rallumé chez elle a l’imminence du péril, en perspective d’une lutte probable.

Rocambole lui trouva l’oil brillant d’une énergie un peu fiévreuse, bien qu’elle affectât un grand calme. Elle courut a lui, prit sa main et lui sourit.

– Ah ! venez, lui dit-elle, et vous allez voir si réellement il n’y a pas de vrais misérables en ce monde.

– Des misérables ! fit Rocambole surpris.

– Oui, des misérables !

– Mais… leurs noms ?

– Oh ! il n’y en a qu’un… ou plutôt il y a une femme et un homme.

– Quelle est cette femme ?

– La comtesse Artoff.

Conception s’attendait, sans doute, a entendre le marquis lui dire : « Ah ! ne prononcez pas le nom de cette créature. »

Mais Rocambole murmura au contraire :

– Vous aussi vous l’accusez et croyez a son crime. Pauvre femme !

– Comment ! s’écria Conception, vous ne croyez pas, vous ! Vous doutez !

– Oui, dit-il avec tristesse, je crois que le monde est souvent injuste et que parfois il condamne un innocent. Mais, ajouta-t-il, comme je ne puis vous fournir aucune preuve de ce que j’avance, dites-moi maintenant le nom de l’homme qui mérite selon vous l’épithete de misérable.

– Cet homme, dit Conception, c’est le duc de Château-Mailly.

– Lui ! le duc ? exclama le marquis jouant merveilleusement l’étonnement.

– Lui ! le duc de Château-Mailly, répéta froidement Conception.

– Mais vous n’y pensez pas, s’écria Rocambole, mais vous perdez la tete, Conception !… Le duc est le type le plus pur du parfait gentilhomme. Il a le noble et grand cour de sa race.

Conception interrompit, d’un geste impérieux, cet éloge du duc de Château-Mailly auquel Rocambole allait s’abandonner complaisamment, sans doute par ordre de sir Williams. Puis elle lui dit :

– Écoutez-moi, écoutez-moi, sans m’interrompre, jusqu’au bout. Me le promettez-vous ?

– Soit. Parlez…

Alors Conception raconta naivement a Rocambole ce que Rocambole savait mieux qu’elle-meme, c’est-a-dire l’histoire de la généalogie du duc de Château-Mailly, histoire inventée, selon elle, par la comtesse Artoff, et la lettre de cette derniere, que le duc de Sallandrera n’avait point reçue, et le mémoire du colonel de Château-Mailly, qu’on prétendait avoir été, le matin meme, la proie des flammes.

Elle s’arreta un moment a cet endroit de son récit, sans avoir dit encore un seul mot de Zampa, et elle regarda son interlocuteur.

Rocambole avait paru écouter avec beaucoup d’attention, et sa physionomie avait tour a tour exprimé l’étonnement, la surprise et une vive douleur.

– Mon Dieu ! lui dit-il alors, mais je ne vois dans tout cela qu’une chose, c’est que M. de Château-Mailly, déja si digne d’obtenir votre main, a maintenant un titre indiscutable et sacré…

– Mais, s’écria Conception, l’interrompant vivement, vous croyez donc a cette fable ?

– Une… fable… c’est une fable ?

– Oui, dit la jeune fille. Écoutez encore, écoutez et vous verrez…

Et Conception raconta a Rocambole son entrevue du matin avec Zampa, et Rocambole lui preta la meme attention.

Elle s’attendait a voir celui-ci exprimer son indignation en termes énergiques, mais, cette fois encore, elle fut trompée dans son espérance. Rocambole lui dit avec tristesse, mais avec calme :

– Qu’est-ce que Zampa ? un valet. Qu’est-ce que le duc ? un gentilhomme. Il se peut que le valet dise la vérité ; mais moi aussi je suis gentilhomme, mademoiselle, et avant de croire qu’un gentilhomme est un imposteur, j’ai besoin d’un témoignage plus honorable que celui d’un laquais.

Conception tressaillit, et jeta un regard épouvanté a Rocambole.

– Mais tout cela pourrait donc etre vrai ? s’écria-t-elle.

– Hélas !…

– Et si c’était faux ?… si, en effet, le duc est un imposteur ?

– Je le démasquerais !…

– Mais, murmura-t-elle en baissant les yeux et d’une voix qui tremblait d’émotion, si le valet avait menti ?…

Rocambole passa la main sur son front, sembla faire un effort supreme, et puis il répondit :

– Tenez, écoutez-moi, Conception, si le duc a dit vrai, s’il est digne de votre main, il faut obéir a votre pere…

La jeune fille jeta un cri étouffé, cacha sa tete dans ses mains et fondit en larmes.

Alors, le faux marquis se pencha sur elle, lui mit un baiser au front, et murmura :

– Adieu… a demain… je reviendrai demain encore… et je vous apporterai peut-etre le moyen de savoir la vérité… cette vérité dut-elle etre mon arret de mort…

Il étouffa un soupir et sortit, laissant Conception abîmée dans sa douleur et pleurant a chaudes larmes.