La Résurrection de Rocambole - Tome II - Saint-Lazare - L’Auberge maudite - La Maison de fous - Pierre Ponson du Terrail - ebook
Kategoria: Sensacja, thriller, horror Język: francuski Rok wydania: 1866

La Résurrection de Rocambole - Tome II - Saint-Lazare - L’Auberge maudite - La Maison de fous darmowy ebook

Pierre Ponson du Terrail

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Opis ebooka La Résurrection de Rocambole - Tome II - Saint-Lazare - L’Auberge maudite - La Maison de fous - Pierre Ponson du Terrail

Peut-etre du fait du relatif insucces de l’épisode précédent, Ponson du Terrail nous propose, sans aucune explication (pour le moment), une nouvelle version parallele de Rocambole : retour au bagne de Toulon ou Rocambole purge sa peine sous le numéro 117. Et, il n’est plus défiguré… Il est devenu le chef de criminels repentis, qui lui sont aveuglément dévoués, et a pour assistante une baronne polonaise, Vanda, qui lui est passionnément soumise, de meme que Milon, une refonte du Chourineur des Mysteres de Paris. Ces personnages se retrouveront dans l’ensemble de la série. La premiere « mission » de Rocambole au service du bien, est de protéger deux jeunes filles, Antoinette et sa sour Madeleine, des griffes de Karle de Morlux et de son frere Philippe qui leur ont volé leur fortune. Rocambole – alias le major Avatar – rencontre a nouveau Baccarat – la comtesse Artoff – qui finit par accepter qu’il soit passé du côté de la justice et du bien, en particulier lorsqu’elle le voit consentir au mariage de Madeleine, qu’il aime, a Yvan Potenieff, en butte a la jalousie meurtriere de la Comtesse de Wasilika Wasserenoff. Elle lui dit alors a l’oreille : « Rédemption ! » Dans La vengeance de Wasilika, Rocambole manifeste l’intention de se suicider, mais Milon et Vanda réussissent a le convaincre qu’il mérite de vivre. Il apprend que le fils de Blanche de Chamery (cf Les Exploits de Rocambole) a été kidnappé. Il finira par le libérer, mais non sans etre blessé a mort. A la fin de cet épisode, Milon dit « Rocambole est mort ! », ce a quoi Vanda réplique : « Dieu ne le permettra pas : Rocambole vivra ! »

Opinie o ebooku La Résurrection de Rocambole - Tome II - Saint-Lazare - L’Auberge maudite - La Maison de fous - Pierre Ponson du Terrail

Fragment ebooka La Résurrection de Rocambole - Tome II - Saint-Lazare - L’Auberge maudite - La Maison de fous - Pierre Ponson du Terrail

A Propos
Partie 1 - Saint-Lazare
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11

A Propos Ponson du Terrail:

Pierre Alexis, vicomte Ponson du Terrail (8 juillet 1829 a Montmaur (Hautes-Alpes) - 10 janvier 1871 a Bordeaux) est un écrivain populaire au xixe siecle et l’un des maîtres du roman-feuilleton. Il est célebre pour son personnage Rocambole. Ponson du Terrail commence a écrire vers 1850. Ses premiers écrits sont de style gothique. Par exemple, La Baronne trépassée (1852) est une histoire de vengeance située autour de 1700 dans la Foret-Noire. Pendant plus de vingt ans, il fournira en feuilletons toute la presse parisienne (L'Opinion nationale, La Patrie, Le Moniteur, Le Petit Journal, etc.) Son ouvre contient de nombreux calembours, par exemple : « En voyant le lit vide, son visage le devint aussi. » Écrivant tres vite et sans se relire, il parseme ses romans de phrases fantaisistes telles que « Ses mains étaient aussi froides que celles d'un serpent » ou « D’une main, il leva son poignard, et de l'autre il lui dit… » C'est en 1857 qu'il entame la rédaction du premier roman du cycle Rocambole (cycle parfois connu sous le titre Les Drames de Paris): L'Héritage mystérieux, qui paraît dans le journal La Patrie. Il vise principalement a mettre a profit le succes des Mysteres de Paris d'Eugene Sue. Rocambole devient un grand succes populaire, procurant a Ponson du Terrail une source de revenus importante et durable. Au total il rédigera neuf romans mettant en vedette Rocambole. En aout 1870, alors que le romancier vient d'entamer la rédaction d'un autre épisode de la saga de Rocambole, Napoléon III capitule devant les Allemands. Fidele a l'image du chevalier Bayard - a qui Ponson a emprunté son nom de seigneur « du Terrail » -, il quitte Paris pour Orléans, ou il forme une milice en vue de faire la guerilla. Mais il est vite obligé de s'enfuir a Bordeaux, les Allemands ayant incendié son château. Il meurt a Bordeaux en 1871, laissant inachevée la saga de Rocambole. Il est enterré au cimetiere de Montmartre a Paris. Parmi ses autres romans, citons Les Coulisses du monde (1853) et Le Forgeron de la Cour-Dieu (1869). En dépit de sa vaste production romanesque - on l'estime a 73 titres -, son style diffus a cantonné sa renommée a la « para-littérature ».

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Partie 1
Saint-Lazare


Chapitre 1

 

Comment se faisait-il que M. Agénor de Morlux, que nous avons laissé a six heures du soir quittant Antoinette sur le seuil de sa porte en lui disant : A demain ! était parti deux heures apres pour la Bretagne ? C’est ce que nous allons expliquer.

Le vicomte Karle de Morlux avait admirablement dressé ses batteries, de concert avec maître Timoléon, et il n’était pas homme a compromettre la partie qu’il jouait par une négligence quelconque. Or, en faisant disparaître Antoinette, il eut été de la derniere imprudence de laisser Agénor a Paris, attendu que les personnes qui s’inquiéteraient de cette disparition ne manqueraient pas de courir chez lui.

Agénor avait l’habitude de monter chaque jour chez lui vers six heures, soit pour s’habiller quand il ne dînait pas a son club, soit pour prendre ses lettres. Il avait donc fait ce jour-la comme de coutume et il était allé tout droit a la rue de Surene en quittant Antoinette. A la porte de sa maison, il fut assez étonné de voir le phaéton a deux chevaux de son oncle Karle. Un des deux grooms lui dit :

– M. le vicomte attend M. le baron chez lui.

Agénor eut un battement de cour ; il monta lestement l’escalier et atteignit l’entresol. C’était la qu’était son appartement de garçon. M. le vicomte Karle de Morlux attendait son neveu au coin du feu, dans le fumoir, un puros aux levres, comme s’il n’avait que trente ans.

– Eh bien ! jeune amoureux, lui dit-il en le voyant entrer, tu ne t’attendais pas a me trouver ici ?

– Non, mon oncle.

– Et tu ne sais pas ce que j’y viens faire ?

– Non, mon oncle.

– Je viens te parler de mariage.

Agénor rougit.

– Mon pere vous a donc tout dit ?

– Oui, répondit Karle, et je suis ravi.

– De mon mariage ?

– De l’intention que tu as de te marier, du moins. Quand tu seras dans ton ménage, ton pere et moi serons tranquilles et ne craindrons plus que tu n’épouses quelque demoiselle scandaleuse qui te déshonorerait.

– Ah ! mon oncle, dit l’amoureux Agénor, si vous saviez comme elle est jolie.

– Tant mieux !

– Et spirituelle…

– Tant mieux encore !

– Ainsi, vous m’approuvez ?

– De point en point. Ne te l’ai-je pas déja prouvé ?

– Comment cela ? dit Agénor en ouvrant de grands yeux.

– Tu as pourtant vu ton pere dans la journée ?

– Sans doute.

– Et il a du te dire que je m’étais occupé du protégé de ton Antoinette… de Milon.

– Ah ! c’est juste, pardonnez-moi, mon bon oncle, car je perds un peu la tete… Mais… du reste… je crois qu’on vous a mal renseigné.

– Hein ? fit M. de Morlux en tressaillant.

– Oui, mon bon oncle… Je crois que vous n’aurez pas besoin de demander la grâce de Milon…

– Plaît-il ?

– Figurez-vous, poursuivit Agénor avec volubilité, que j’ai vu ce soir Mlle Antoinette… Oh ! par hasard… je l’ai rencontrée… et tandis que nous causions, elle a jeté un cri en me montrant un homme dans une voiture… C’était Milon !

M. Karle de Morlux fit un bond sur son siege ; mais Agénor n’y prit pas garde et continua.

– Mlle Antoinette et moi nous sommes montés dans son coupé, et nous avons suivi cette voiture, mais impossible de la rattraper, et nous avons fini par la perdre de vue.

M. Karle de Morlux respira. Tandis que son neveu parlait, il avait cru un moment tout perdu. Milon a Paris, retrouvant Antoinette et présenté a son neveu, c’était l’anéantissement complet de tous ses plans, surtout si on songeait que Milon avait derriere lui un homme dont Timoléon avait parlé et qui répondait au nom de Rocambole.

– Mais, reprit Agénor, tandis que M. de Morlux, un moment agité, retrouvait son impassibilité ordinaire, nous le retrouverons, soyez tranquille. Paris n’est pas si grand pour un Parisien comme moi.

– Ce que tu me dis la est bien extraordinaire, dit Karle avec calme en regardant son neveu.

– Pourquoi cela, mon oncle ?

– Pour deux motifs. Si la personne que vous avez vue est réellement ce Milon, comment est-elle a Paris ?

– Peut-etre s’est-il évadé.

– Mais alors comment n’en sait-on rien a la direction des prisons ?

Cet argument déconcerta un peu Agénor.

– Ton Antoinette, dit M. Karle de Morlux, aura été abusée par quelqu’une de ces ressemblances qui sont véritablement étonnantes.

– Vous avez peut-etre raison, mon oncle.

– Apres ça, poursuivit M. de Morlux, c’est une chose dont tu pourras t’assurer a ton retour.

– A mon retour ? que voulez-vous dire, mon oncle ?

Le vicomte se mit a rire.

– Tu ne supposes pas, dit-il, que je suis venu ici pour te complimenter sur ton projet de mariage…

– Mais, mon oncle…

– Je suis venu te parler d’affaires, et d’affaires tres importantes.

Agénor fronça le sourcil. M. de Morlux tira sa montre et dit :

– Tu pars pour Rennes a huit heures quarante-cinq minutes.

– Vous etes fou, mon oncle !

– Tu y seras demain, continua froidement M. de Morlux, tu y passeras la soirée, et la matinée du lendemain aupres de ta grand-mere maternelle, qui a absolument besoin de te voir, et tu reviendras apres-demain. Ton Antoinette n’en mourra pas pour avoir passé soixante heures sans te voir.

– Mais enfin, mon oncle, dit Agénor, ce voyage précipité me semble insensé.

– C’est possible, mais il est raisonnable. Ta grand-mere est malade, tres malade ; elle a écrit a ton pere qu’elle voulait te voir. Il y va pour toi d’un héritage… Ne fais pas l’enfant.

– Enfin, mon oncle, il me semble que je puis bien remettre ce voyage.

– Pas de vingt-quatre heures. Crois-moi, je ne veux pas t’en dire davantage. Va voir ta grand-mere, reviens, et dans quinze jours tu épouseras Antoinette. Cela te va-t-il ?

– Mais… mon oncle… il faut au moins que j’écrive a mon pere.

– Ton pere est prévenu. Maintenant, acheva Karle de Morlux, quand tu seras a Rennes, tu verras que ton pere et moi avions raison. Ta grand-mere est a toute extrémité ; et comme elle a déja ton pere en horreur, elle est femme a le déshériter.

– C’est bien, dit Agénor, je partirai ; mais au moins, me permettrez-vous d’écrire a Antoinette ?

– Oh ! tout ce que tu voudras…

Agénor se mit a son bureau et écrivit une longue lettre a la jeune fille, tandis que M. Karle de Morlux calculait que cette lettre n’arriverait pas avant le lendemain matin, si elle était mise a la poste. Mais quand Agénor l’eut fermée, il sonna pour la remettre a son valet de chambre.

– Non, dit M. de Morlux, je m’en charge.

– Vous, mon oncle ?

– Je la porterai moi-meme demain matin. Ce me sera un bon prétexte pour voir ta future.

– Ah ! mon oncle, dit Agénor, que vous etes bon !

Et il fit une toilette de voyage tandis que son valet de chambre préparait ses malles.

Une heure apres, le concierge de la maison montait dans une voiture et conduisait les malles au chemin de fer, tandis que M. Karle de Morlux offrait une place a son neveu dans son phaéton. Agénor n’avait pas dîné. M. Karle de Morlux le conduisit au buffet de la gare, lui fit avaler un verre de bordeaux et une aile de poulet, et ne se montra satisfait et tranquille que lorsqu’il eut mis son beau neveu en voiture. La locomotive siffla, le train partit.

Alors M. de Morlux remonta dans son phaéton et rentra chez lui, rue de la Pépiniere, ou l’attendait depuis plus d’une heure maître Timoléon. L’ancien espion avait, comme tous les gens de son métier, la faculté de se grimer et de se déguiser a se rendre méconnaissable. Il s’était présenté chez M. de Morlux vetu en parfait gentleman anglais, et s’était annoncé comme un lord revenant des Indes occidentales et un ami intime du vicomte.

– Eh bien ? demanda M. de Morlux en le trouvant installé dans le salon d’attente.

Timoléon tira sa montre, qui marquait neuf heures et demie.

– Ce doit etre fait, dit-il ; mais si vous voulez, nous allons nous en assurer.

M. de Morlux et le mystérieux agent d’affaires sortirent a pied, comme pour faire un tour de boulevard, et remonterent la rue de la Pépiniere jusqu’a la rue d’Anjou-Saint-Honoré, qu’ils suivirent dans tout son parcours. Le coupé n’était plus devant le n° 19.

– L’oiseau est parti, dit Timoléon, et il sera bientôt en cage.

Tous deux se dirigerent alors vers les Champs-Élysées, et Timoléon dit encore :

– Cela vous fera peut-etre coucher un peu tard, mais je veux que vous soyez certain qu’on ne vous vole pas votre argent.

Et il conduisit Karle de Morlux a Chaillot dans la rue ou était le commissariat de police.


Chapitre 2

 

Tandis qu’Agénor partait pour la Bretagne, tandis que les voleurs soudoyés par Timoléon parvenaient a faire passer Antoinette pour leur complice et étaient dirigés avec elle sur le dépôt de la préfecture de police, le major Avatar, c’est-a-dire Rocambole, et Milon avaient trouvé la cassette aux millions, pris connaissance du manuscrit laissé par la baronne Miller, et quittaient au petit jour la maison de la rue de Grenelle au Gros-Caillou, pour s’en aller a la recherche des orphelines. Milon, si ses souvenirs ne le trompaient pas, croyait fermement que le pensionnat ou sa malheureuse maîtresse avait conduit ses deux filles, devait etre situé a Auteuil. Mais il ne se rappelait ni le nom de la rue, ni celui de la maîtresse de pension, ni enfin l’enseigne du pensionnat.

– Tout cela est bien vague, dit Rocambole. Mais enfin, allons toujours !

Ils prirent une voiture de place sur le quai et se firent conduire a Auteuil. Au moment ou ils entraient dans la rue La Fontaine, Milon, qui s’était placé sur le siege, a côté du cocher, fit arreter brusquement.

– Je crois que je me souviens, dit-il.

– Ah ! dit Rocambole qui sortit du fiacre.

– Oui, reprit Milon ; laissez-moi marcher. Je me souviens que nous montâmes jusqu’a une place ou il y a une fontaine, puis nous prîmes a gauche, puis encore a gauche…

– Allons ! dit Rocambole.

Le fiacre les suivit et ils monterent la rue La Fontaine jusqu’a la place.

La, Milon hésita un peu.

– Il me semble, dit-il, que c’était tout aupres d’une église. Et il prit la rue Boileau.

– Poussons jusqu’a l’église, dit Rocambole.

Mais depuis dix ans, Auteuil s’était transformé et tout autour de l’église, qu’ils trouverent sans peine, s’élevaient des constructions neuves.

– Il faut prendre a droite maintenant, dit Milon.

Et il fit quelques pas encore et ne s’arreta que dans la petite rue du Buis.

– Je me souviens d’une grille et d’un grand jardin qu’on traversait, dit-il encore. Pourtant je ne vois ici ni grilles ni jardins, et je jurerais néanmoins que c’était ici.

A l’entrée de la rue du Buis, un épicier achevait d’ouvrir sa boutique. C’était un vieux bonhomme chauve et d’apparence presque souffreteuse.

– Voila un homme, pensa Rocambole, qui ne doit pas faire fortune ici.

Et il s’approcha de lui et le salua. L’épicier était en meme temps marchand de tabac, comme l’indiquait la carotte rouge qui pendait au-dessus de sa devanture. Rocambole demanda des londres. L’épicier salua et alla chercher deux boîtes toutes pleines qu’il posa sur le comptoir.

– Je n’en vends pas souvent, dit-il avec un soupir. Le quartier n’est pas bon. On y fume la pipe et le petit bordeaux. Quant au cigare de cinq sous, vous etes le premier qui m’en demandez depuis longtemps.

– Les affaires ne vont donc pas ? demanda Rocambole.

– Elles vont mal. On a bien de la peine a joindre les deux bouts a la fin de l’année, geignit le pauvre épicier.

– Y a-t-il longtemps que vous etes établi ici ?

– Dix-sept ans depuis Noël dernier, mon cher monsieur. Mais le quartier est désert.

– Ah ! dit Rocambole, si vous etes ici depuis dix-sept ans, vous devez connaître tout le monde ?

– J’ai vu bâtir le bout de la rue.

– Est-ce qu’il n’y avait pas un pensionnat, par ici ? demanda Milon.

– Oui, répondit l’épicier, le pensionnat de Mme Raynaud.

– Bonté divine ! s’écria Milon, c’est bien cela. Je me rappelle le nom a présent.

– Mais, reprit l’épicier, il a été démoli, le pensionnat, et le jardin morcelé, et on a bâti dessus une maison a locataires que vous voyez la sur la gauche.

– Mais la dame… Mme Raynaud… est-ce qu’elle ne tient pas toujours son pensionnat ? demanda Milon dont la voix tremblait.

– Non, dit l’épicier. Elle a fait de mauvaises affaires… On a tout vendu chez elle…

– En sorte, dit Rocambole, qu’on ne sait pas ce qu’elle est devenue ?

– Non, peut-etre bien qu’elle est morte, mais personne, a Auteuil, n’en a entendu parler. Est-ce que vous la connaissiez ?

– C’était ma sour, dit Milon a tout hasard.

L’émotion que manifestait Milon était telle, que l’épicier le crut sur parole. Milon continua :

– Voici pres de dix ans que je suis parti pour l’étranger, et depuis, je n’ai eu aucune nouvelle d’elle.

– Écoutez, dit l’épicier, il y a quelqu’un a Auteuil qui sait peut-etre ce qu’elle est devenue. C’est M. Boisdureau.

– Qu’est-ce que ce M. Boisdureau ? demanda Rocambole.

– C’est un huissier.

– Ou demeure-t-il ?

– Tout a côté d’ici, dans la rue Moliere.

– Merci bien, dit Rocambole, qui bourra ses poches de cigares, paya et prit Milon par le bras.

La rue Moliere n’est pas longue et le panonceau d’un huissier se voit de loin. Rocambole aperçut celui de maître Boisdureau du premier coup d’oil. Il était sur la droite, a la porte d’une petite maison a un seul étage, dont les murs étaient blancs, les volets verts, et qui vous avait un air honnete et patriarcal a faire croire qu’elle abritait un juge de paix. Derriere, on devinait un jardin avec un bon vieil arbre au milieu et des treilles en espalier. Sans le panonceau, jamais le passant n’aurait pu supposer que le papier timbré se noircissait derriere ces persiennes, pour se répandre a travers la ville en protets, assignations, commandements, proces-verbaux de saisie et autres morceaux de meme littérature.

Rocambole sonna. Une jolie fille, un peu forte, un peu plantureuse, aux cheveux blonds, au parler alsacien, rieuse comme un matin de printemps, vint ouvrir.

– Ce n’est pas ici, pensa Rocambole. Nous nous sommes mépris au panonceau. Nous sommes chez un notaire.

Cependant Milon demanda :

– M. Boisdureau ?

– C’est ici, dit la grosse fille en riant ; est-ce que vous venez pour une assignation ?

– Il paraît que le métier tourne au comique, dit Rocambole a Milon.

Le vestibule était frais, coquet, garni d’un papier a trefles. Dans les angles, il y avait des jardinieres. Les portes, qui ouvraient a droite et a gauche, étaient vernies de frais. Sur celle de droite, on lisait le mot : Étude. Avant que Rocambole eut eu le temps de répondre, l’Alsacienne ouvrit cette derniere et dit :

– Monsié, des monsié qui viennent pour une saisie !

L’étude ressemblait au cabinet de travail d’un petit rentier. Il n’y avait qu’un petit bureau au milieu et une toute petite table dans un coin. Accoudé sur la petite table, un gamin de quinze ans, l’unique clerc de M. Boisdureau. Derriere le bureau, M. Boisdureau lui-meme. M. Boisdureau avait une physionomie qui surprenait presque autant que sa maison. C’était un petit homme tout rond, tout chauve, tout souriant, entre deux âges, le nez un peu rouge, mais l’oil vif et bien fendu, la levre lippue et sensuelle.

– Monsieur, vous venez sans doute pour affaires et hier encore je me serais mis a votre disposition, mais aujourd’hui c’est bien différent : mon étude est fermée.

– Serait-ce donc jour de fete ? demanda Rocambole, qui était un peu brouillé avec le calendrier et le martyrologe.

– Non pas, non pas, dit le gros petit homme en tirant de son gousset une prise de tabac et se barbouillant le nez complaisamment. Je ne ferai pas d’affaires aujourd’hui, ni demain, ni jamais plus. Je suis artiste, voyez-vous, messieurs : j’ai meme eu dans ma jeunesse un prix de violon au Conservatoire. C’était le bon temps… Mais vous savez, il faut vivre, il faut songer au lendemain… et dame, on cherche une profession sérieuse…

– Celle de violoniste ? demanda Rocambole.

– Non, celle d’huissier. Je l’ai été vingt ans… j’ai fait une fortune honnete… l’aurea mediocritas du poete, vous savez ?

– Mais vous n’etes donc plus huissier ? fit Milon.

– Non, monsieur ! depuis hier soir. J’ai vendu, et j’attends mon successeur pour l’installer.

– Ah ! c’est différent. Mais comme nous ne venons pas pour affaires…

– Pourquoi donc venez-vous ? demanda l’ex-huissier.

Et il regarda ses deux visiteurs avec un étonnement mélangé de défiance. Rocambole prit la chaise qui lui était offerte :

– Nous venons payer une dette, dit-il.

– Ah ! tres bien, dit l’huissier, dont la nature reprit aussitôt le dessus.


Chapitre 3

 

– Monsieur, dit Rocambole en regardant l’huissier entre les deux yeux, vous avez poursuivi une femme qui nous intéresse vivement, monsieur et moi.

– C’est fort possible, répondit M. Boisdureau d’un air aimable, j’ai poursuivi beaucoup de femmes en ma vie, des femmes légeres surtout.

Et il eut un sourire agréable et malicieux.

– Je saisissais les perroquets et les chiens de la Havane, continua-t-il d’un ton facétieux : c’était le meilleur moyen de me faire payer. Telle femme qui demeurait impassible quand on parlait de vendre son mobilier, ses dentelles ou ses chevaux, jetait des hauts cris et pâlissait si je mettais sur mon proces-verbal de saisie une perruche parlant tres bien et prononçant distinctement le nom d’Albert ou de Théodore, ou un joli bichon au poil frisé répondant au nom de Tom. Le lendemain un tout jeune homme venait payer.

– Mais ce n’est point d’une femme de ce genre qu’il s’agit, dit Rocambole.

– Vraiment ? Alors il est a peu pres certain que je ne me souviens pas, reprit le galant huissier. Les femmes ordinaires n’ont laissé aucune trace dans ma mémoire.

– Pas meme, dit Milon, une pauvre maîtresse de pension…

– J’en ai poursuivi dix au moins.

– Celle dont nous venons acquitter la dette… Et Rocambole appuya sur ces derniers mots.

– Je n’en connais qu’une qui me doive encore de l’argent. Oh ! une misere… deux ou trois cents francs… J’avais accordé du temps… C’était une jolie jeune fille qui venait tous les mois apporter un petit acompte… Ma foi ! j’ai fini par donner quittance… je devenais amoureux de la jeune fille… et Mme Boisdureau, qui vivait encore – car aujourd’hui, je dois vous dire que j’ai mon bâton de maréchal – Mme Boisdureau, dis-je, me faisait des scenes chaque fois que Mlle Antoinette venait.

– Antoinette ! s’exclama Milon.

– Vous la connaissez ? dit l’huissier.

– Antoinette !… elle se nommait Antoinette… répéta le pauvre colosse avec une émotion intraduisible. Et la maîtresse de pension, comment se nommait-elle ?

– Attendez… je vais vous le dire.

Et l’huissier se leva, ouvrit les cartons d’un casier en acajou et finit par retirer un dossier qu’il ouvrit et compulsa lentement.

– La dame dont je parle, dit-il, se nommait Mme Raynaud.

– Oui, c’est bien cela, dit Milon. Elle n’est pas morte, au moins ?

– Elle ne l’était pas il y a deux ans, toujours… Et l’huissier rassembla ses souvenirs…

– Oui, dit-il, c’est bien cela. C’est au mois de décembre de l’autre année que, fatigué par les récriminations de Mme Boisdureau, j’ai donné quittance a Mlle Antoinette.

– Sainte femme du bon Dieu ! murmura Milon qui pleurait, elle a gardé les deux orphelines !

– Alors, fit Rocambole, vous savez ou elle demeure maintenant ?

– Mme Raynaud ?

– Oui.

L’huissier eut un agréable sourire.

– Je sais du moins, dit-il, ou elle demeurait il y a deux ans. Et il continua a compulser le dossier.

– Alors, dit Milon, vous allez nous le dire…

Mais sans doute l’huissier comptait sur cette demande, car il regarda Milon et lui dit avec calme :

– Cela dépend.

– Ah ! dit Rocambole qui comprenait.

– Voyez-vous, reprit M. Boisdureau, je suis un malin, moi, et j’ai vu des créanciers qui pleuraient et demandaient l’adresse de leur débiteur, en disant que c’était leur frere. Tout cela pour loger le malheureux a Clichy. Je ne m’intéresse pas beaucoup a cette vieille dame, mais je m’intéresse un peu a Mlle Antoinette.

– C’est ma niece, dit Milon.

L’huissier parut n’avoir pas entendu ; il prit une plume et se livra a une longue et laborieuse addition.

– Hé ! hé ! dit-il, j’ai été coulant… avec la petite demoiselle. Il y a un reliquat de trois cent quarante-sept francs.

Un sourire effleura les levres de Rocambole.

– Cependant, dit-il, vous avez donné quittance ?

– Oui, mais je ne suis pas obligé de donner l’adresse de ces dames.

– A moins, dit Rocambole, qu’on ne vous paie les trois cent quarante-sept francs.

– Il n’est rien de tel que les gens d’esprit pour comprendre a demi-mot, dit l’huissier en saluant. Excusez-moi, mais c’est une garantie morale.

– Pourquoi morale ? fit Rocambole avec un sourire, tandis que le pauvre Milon était au supplice.

– Vous allez comprendre, dit M. Boisdureau, ou vous etes des créanciers qui voulez troubler le repos de ces pauvres dames…

Milon fit un geste de dénégation.

– Ou vous avez un intéret de cour a les retrouver.

– Apres ? fit Rocambole.

– Dans le premier cas, poursuivit Boisdureau, s’adressant a Milon, vous ne paieriez point trois cent quarante-sept francs ?

– C’est assez probable.

– Dans le second, vous les payerez avec joie.

– Vous etes tres fort, dit Rocambole, et la compagnie des huissiers fait en votre personne, monsieur Boisdureau, une perte considérable.

M. Boisdureau salua. Rocambole tira son portefeuille, y prit quatre cents francs en billets de banque et les posa sur le bureau de l’ex-huissier.

– Vrai ? dit celui-ci s’adressant a Milon, mon Antoinette est votre niece ?

– Oui, dit Rocambole qui prit le mensonge pour lui, et monsieur est le dernier oncle d’Amérique.

– Plaît-il ? fit l’huissier ébahi.

– Il apporte a sa niece un million de dot.

M. Boisdureau fit un soubresaut sur son siege :

– Elle est bien jolie ! dit-il avec un soupir.

– Mais on ne lui donnera pour mari qu’un homme raisonnable, dit Rocambole, qui prit un malin plaisir a jeter une espérance folle dans le cour de l’huissier.

M. Boisdureau se sentit pâlir et trembler.

– L’adresse, fit Milon anxieux, l’adresse ?

– Ces dames, dit l’ancien officier ministériel, demeuraient, il y a deux ans, rue d’Anjou-Saint-Honoré, 19.

Milon se leva précipitamment. M. Boisdureau ouvrit son bureau et fouilla dans toutes ses poches pour y trouver 53 francs.

– C’est inutile, dit Rocambole qui s’amusait beaucoup de ce grotesque personnage, nous nous reverrons…

A ces mots, M. Boisdureau fut transporté au septieme ciel, et se vit l’heureux époux de la belle Antoinette. Milon n’avait pas pris le temps de saluer : il était déja dans le fiacre qui stationnait a la porte. Rocambole le suivit, reconduit par M. Boisdureau ravi.

– Rue d’Anjou, 19 ! cria Milon au cocher, et cinq francs de pourboire, si tu brules le pavé.

Le fiacre partit comme un éclair.

Vingt minutes apres, il arrivait rue d’Anjou. Milon s’élança sous la porte cochere et se trouva face a face avec le pere Philippe.

– Mme Raynaud ? lui dit-il.

– C’est ici, répondit le concierge.

– Ou ? a quel étage ?

– Un instant, dit le pere Philippe, qui paraissait tout bouleversé : ce n’est pas le moment de monter chez Mme Raynaud… elle est encore au lit… A moins que…

Il hésita.

– Il faut absolument que je la voie ! dit Milon.

– Apportez-vous des nouvelles de mademoiselle ? demanda le concierge.

– Hein ? plaît-il ? fit Milon, qui recula d’un pas.

– Oui, dit le concierge, de Mlle Antoinette, qui est sortie hier soir… qui n’est pas rentrée… et qu’on cherche partout !…

Milon poussa un cri.

– Antoinette ! dit-il, partie !… Ou est-elle ?

– Mais, monsieur, dit le pere Philippe, qui, ayant épousé sa femme longtemps apres la condamnation de Milon, ne le connaissait pas, si nous le savions… je ne vous le demanderais pas… Mme Raynaud a attendu toute la nuit… mademoiselle n’est pas rentrée… Mme Raynaud est comme une folle… et ma femme aussi… et moi je perds la tete…

Milon s’était pris la tete a deux mains et pirouettait sur lui-meme comme s’il eut été frappé de la foudre.

– Ma femme vient de courir chez M. le baron, qui avait écrit, paraît-il, a Mlle Antoinette hier soir, et qui lui a envoyé sa voiture.

– Quel baron ? fit Rocambole en s’avançant.

– Le pere de M. Agénor.

– Qu’est-ce que M. Agénor ?

– Un jeune homme tres riche qui est amoureux de Mlle Antoinette.

– Et son pere est baron ?

– Oui… le baron de Morlux.

Milon jeta un cri ; mais Rocambole lui serra le bras a le briser.

– Tais-toi ! dit-il.

En meme temps, une femme franchit le seuil de la porte cochere et entra en disant d’une voix brisée :

– Elle n’y est pas !

Milon se retourna et jeta un nouveau cri :

– Ma cousine !

– Milon ! exclama la pauvre mere Philippe, qui chancela d’émotion et faillit tomber a la renverse.

Rocambole, qui était l’homme des heures critiques, la prit dans ses bras et la porta dans la loge, car les locataires de la maison commençaient a se mettre aux fenetres.


Chapitre 4

 

La mere Philippe avait éprouvé un tel saisissement en revoyant Milon, qu’elle avait presque perdu connaissance. Son mari, qui n’avait jamais vu Milon, ne comprenait rien a ces deux mots de cousin et de cousine qu’ils avaient échangés.

Mais Rocambole lui dit :

– Ne vous occupez pas de nous, mon brave homme, mais de Mlle Antoinette.

Et il ferma la porte de la loge.

Au nom d’Antoinette, la mere Philippe retrouva un peu de sa présence d’esprit. Rocambole lui prit la main :

– Voyons, ma chere dame, dit-il, Milon vous expliquera plus tard comment il est revenu. Pour le moment, il ne s’agit ni de lui ni de vous ; nous sommes venus ici pour voir Mme Raynaud et les deux jeunes filles qu’elle a avec elle.

– Elle n’en avait qu’une, l’autre est en Russie, dit la mere Philippe. Mlle Antoinette qui est restée…

– Oui. Eh bien ! ou est-elle ? Calmez-vous et tâchez de me répondre clairement.

– Voici la chose, dit la mere Philippe. Mlle Antoinette a tourné la tete a un jeune homme, M. Agénor de Morlux.

Milon poussa un cri.

– Mais tais-toi donc ! fit Rocambole. Eh bien ! le jeune homme ?

– Il veut épouser Mlle Antoinette.

– Bon ! apres ?

– Hier, il l’a reconduite jusqu’a la porte. Puis une heure apres on a apporté une lettre.

– De M. Agénor ?

– Non, de M. le baron de Morlux, son pere.

– Qui demeure ?…

– Rue de l’Université. J’en reviens.

– C’est bien cela, murmura Rocambole impassible. Et que disait le baron dans cette lettre ?

– Qu’il voulait voir Mlle Antoinette et qu’il lui enverrait sa voiture a neuf heures.

– Ce qu’il a fait…

– Mais non, monsieur. Je viens de chez le baron ; il n’a pas écrit de lettre, sa voiture n’est pas sortie, et il pense que c’est son fils qui a enlevé Mlle Antoinette.

– Ou demeure le fils ? s’écria Milon.

– A côté. J’en reviens. Mais il n’y est pas… Il est parti hier soir a neuf heures.

– Le misérable ! hurla Milon en serrant les poings.

– Mais tais-toi donc ! répéta Rocambole. Puis il dit a la mere Philippe :

– Il faut que Mlle Antoinette se retrouve, et pour cela, il ne faut pas crier… Entendez-vous ?

Les deux concierges subissaient déja le mystérieux ascendant que Rocambole ne tardait pas a exercer sur tout ce qui l’entourait. La mere Philippe avait cessé de se lamenter. Rocambole reprit :

– Est-ce que tous les gens de la maison savent déja que Mlle Antoinette a disparu ?

– Oh ! non, monsieur, personne ne le sait.

– Il faut qu’on l’ignore.

– Je pensais a aller chez le commissaire de police, dit naivement le pere Philippe.

– Non, dit Rocambole, il ne faut pas y aller.

Milon regardait le maître avec une douloureuse stupeur.

– Sais-tu l’allemand ? lui demanda celui-ci.

– Oui, dit Milon.

– Et vous ? fit Rocambole en regardant les concierges. Philippe et sa femme firent un geste négatif.

– Alors, reprit Rocambole en allemand, écoute-moi bien surtout.

– Parlez, maître.

– Mon ami, continua Rocambole, nous sommes arrivés, non pas douze heures, mais huit jours trop tard. La jeune fille qui vient de disparaître est aux mains de ses ennemis ; il faut l’en arracher.

– Oui, dit Milon, mais comment ?

– D’abord, il faut savoir ce qu’elle est devenue.

– C’est pour cela, murmura Milon, que le mari de ma cousine pensait a aller voir le commissaire de police.

Rocambole haussa légerement les épaules :

– Tu oublies toujours, dit-il, que la police et nous, nous sommes brouillés.

– C’est juste.

– Donc ce n’est pas a elle qu’il faut s’adresser…

– Mais alors, il faut aller chez M. de Morlux.

– Pas encore ; il faut d’abord savoir si le fils est complice du pere.

– Pardi ! s’écria Milon, c’est tout simple.

– Mais non… ce n’est pas meme mon opinion. Allons rue de Surene.

– Vous allez savoir si M. Agénor est réellement parti ? fit la mere Philippe qui, tout en ne comprenant rien a la conversation de Milon et de Rocambole, avait entendu le mot Surene.

– Oui, dit Milon.

La mere Philippe reprit :

– On ne m’ôtera pas de l’idée, fit-elle, que c’est un mauvais coup monté en dehors de M. Agénor. C’est un trop bon jeune homme… et puis il avait pour Mlle Antoinette trop de respect.

– Vous croyez qu’il l’aime réellement ? demanda Rocambole.

– Il en est fou.

– Et qu’a dit son pere quand vous lui avez porté la lettre signée de son nom ?

– Il a dit que cette lettre était fausse, que c’était bien certainement son fils qui était un franc mauvais sujet et qui avait voulu abuser de la naiveté de Mlle Antoinette. Mais moi, je ne crois pas ça, ajouta la mere Philippe.

– Ni moi non plus, dit Rocambole.

– Que faire ? que faire ? murmurait Milon qui roulait de gros yeux pleins de larmes.

– Je ne sais pas encore, répondit le maître ; mais je le saurai dans une heure. Viens avec moi.

– Nous ne montons donc pas chez Mme Raynaud ?

– A quoi bon ?

Et Rocambole dit a la mere Philippe :

– Vous pensez bien que Milon aime les enfants de sa maîtresse.

– Oh ! pour ça, c’est vrai, dit la mere Philippe.

– Or, je suis son ami, moi, et je ferai tout ce qu’il faudra pour retrouver Mlle Antoinette.

La mere Philippe regarda Rocambole.

– Je ne vous connais pas, dit-elle, mais c’est égal, j’ai confiance en vous.

– Alors, répondit Rocambole, il faut m’obéir.

– Parlez !

– Quand nous serons partis, vous monterez chez Mme Raynaud, et vous lui direz que rien de fâcheux n’est arrivé a Mlle Antoinette, que c’est M. de Morlux qui vous l’a dit et qu’elle ne tardera pas a revenir.

– Mais, monsieur…

– Il faut que cela soit ainsi, dit Rocambole, et maintenant, vous allez cesser de vous désoler.

– Mais vous la retrouverez donc ?

– Certainement.

– Aujourd’hui ?

– Je ne sais pas… mais on la retrouvera… soyez tranquille. Et Rocambole emmena Milon.

– Ou allons-nous ? demanda celui-ci.

– Rue Serpente, chez le docteur Vincent.

Ils remonterent en voiture, et une demi-heure apres, ils arriverent dans cette maison dont la mere de Noël dit Cocorico était concierge.

Mais ce ne fut point tout d’abord chez le docteur Vincent que monta Rocambole. Il grimpa jusqu’au cinquieme étage ou, l’avant-veille, il avait changé de costume, et la il fit une nouvelle toilette.

Quelques minutes apres, le docteur Vincent vit arriver chez lui un monsieur qui portait un tablier a poches et ressemblait a s’y méprendre a un garçon d’amphithéâtre. D’abord il ne le reconnut pas. Mais Rocambole lui dit en souriant :

– Vous ne remettez donc pas vos amis de la villa Said ? Le docteur tressaillit.

– Bien, dit Rocambole, je vois que vous me reconnaissez maintenant. Je vous avais promis ma visite.

– Vous avez besoin de moi ? demanda le docteur.

– Oui, dit Rocambole en s’asseyant aupres de la chaise devant laquelle était le docteur. Prenez une plume et écrivez.

– A qui ?

– Au baron Philippe de Morlux. La campagne est commencée ; il s’agit de la mener a bien.

– Que dois-je donc lui écrire ?

– Ceci.

Et Rocambole dicta, tandis que le docteur écrivait docilement :

« Monsieur le baron,

« J’espere que le souvenir de nos relations de jeunesse vous permettra de me rendre un signalé service.

« Enveloppé dans un sinistre pécuniaire, j’ai besoin de vingt mille francs, et cela avant ce soir. »

– Mais, dit le docteur en s’arretant, c’est un chantage, cela ?

– Non, dit Rocambole, c’est un moyen pour moi de pénétrer chez le baron, car je suis un garçon d’amphithéâtre et je porterai la lettre.

Le docteur reprit la plume et Rocambole continua a dicter.


Chapitre 5

 

M. le baron Philippe de Morlux n’avait pas revu son frere Karle depuis la veille. Ce dernier l’avait bien prévenu de ce qui arriverait, c’est-a-dire que quelqu’un de la maison de la rue d’Anjou ne manquerait pas de venir réclamer Antoinette, et il lui avait fait sa leçon. Le baron avait donc jeté des hauts cris en apprenant que Mlle Antoinette avait disparu, et comme on lui montrait une lettre signée de son nom, il s’était écrié que cette lettre n’était pas de lui et constituait un faux. Ce qui était vrai, du reste, car cette lettre avait été écrite par Timoléon, sous la dictée de M. Karle de Morlux.

La concierge de la rue d’Anjou partie, M. Philippe de Morlux avait tranquillement attendu la visite de son frere, lequel allait sans doute avoir beaucoup de choses a lui raconter. Mais avant que M. Karle de Morlux arrivât, un homme se présenta a l’hôtel.

– Je suis, dit-il au valet de chambre, envoyé par le docteur pour prendre des nouvelles de votre maître.

M. de Morlux avait fait appeler le lendemain de l’accident, c’est-a-dire la veille au matin, son médecin ordinaire qui s’était incliné tres bas en apprenant que sa jambe cassée avait été remise par le célebre docteur Vincent.

Le valet de chambre introduisit donc sans aucune difficulté cet homme qui portait le tablier et le costume d’un employé d’hôpital en tenue de service. M. de Morlux, en le voyant entrer, crut tout d’abord qu’il était envoyé par son médecin. Mais le nouveau venu, qui n’était autre que Rocambole, dit aussitôt :

– Monsieur le baron, je suis un des éleves du docteur Vincent.

A ce nom, le baron sentit ses cheveux se hérisser ; puis il fit un signe impérieux au valet, qui sortit.

– Que me veut le docteur ? demanda M. de Morlux avec une certaine émotion.

– Le docteur désire d’abord, répondit Rocambole, avoir de vos nouvelles.

– Je vais mieux…

– Ensuite, il m’a remis cette lettre.

M. de Morlux étendit une main tremblante, prit la lettre, l’ouvrit, et, a mesure qu’il lisait, Rocambole le vit pâlir.

– Monsieur, dit enfin le baron, le docteur Vincent est un de mes anciens amis, et je suis trop heureux de lui rendre le petit service qu’il me demande. Seulement, vous pensez bien que, si riche qu’on soit…

– Oui, on n’a pas toujours vingt mille francs sur soi, n’est-ce pas ? dit Rocambole.

– Précisément. Aussi vais-je etre obligé de vous faire attendre au moins une heure ; le temps d’envoyer chez mon notaire.

– J’attendrai, dit Rocambole, qui s’assit sans façons, comme un homme qui sait tres bien qu’on se gardera de le jeter a la porte.

Puis il se prit a examiner le baron.

M. de Morlux sonna et se fit apporter de quoi écrire dans son lit. Il écrivit en effet a son notaire, le priant de lui envoyer au plus vite vingt mille francs. Le baron, tout en écrivant, se disait :

– Ces vingt mille francs que je vais donner, c’est ma sauvegarde vis-a-vis du docteur. Il se taira…

Rocambole, lui, faisait cette réflexion :

– Voila un homme qui me prend pour un imbécile et ne se doute pas que je sais son histoire.

Tandis qu’on portait la lettre chez le notaire, et que Rocambole attendait, le bruit d’une voiture retentit dans la cour. C’était M. Karle de Morlux qui arrivait. M. Karle n’était pas seul.

Rocambole, qui s’était, comme par distraction, approché de la fenetre, vit deux hommes qui traversaient la cour et montaient les marches du perron. Alors il vint se rasseoir tranquillement.

– Monsieur, dit M. de Morlux essayant de voir si l’éleve savait quelque chose de ce lien qui l’unissait au docteur Vincent, est-ce que le docteur n’a pas une clientele considérable ?

– Oui, monsieur, mais, dit Rocambole, il gagne moins d’argent que la plupart de ses illustres confreres.

– Pourquoi ?

– Il soigne les pauvres et fait beaucoup de bien.

Ici Rocambole crut pouvoir témoigner quelque enthousiasme et dit naivement :

– C’est un saint, le docteur Vincent !…

Le baron respira plus librement, et se dit : Ce niais-la ne sait pas que son illustre maître a été un empoisonneur.

Ce fut en ce moment que M. Karle de Morlux entra. Rocambole prit un air bete et le regarda avec la curiosité d’un paysan entrant pour la premiere fois dans une grande ville. M. Karle de Morlux, qui aperçut son tablier, fixa a peine Rocambole. Il alla s’asseoir dans un fauteuil aupres du lit de son frere, et lui dit dans une langue qu’ils pouvaient croire inconnue de la personne présente a leur entretien :

– Quel est donc cet homme ?

Rocambole ne sourcilla point et continua a garder son attitude indifférente et niaise. M. Philippe de Morlux répondit dans le meme langage :

– Cet homme est un éleve de l’hôpital de la Charité que le docteur Vincent m’a envoyé.

– Pour te soigner ?

– Non, pour me demander vingt mille francs.

– Ah ! ah ! voici que le chantage commence ?

– J’en ai peur…

– Mon cher, dit M. Karle de Morlux, il faut savoir faire la part du feu. Il vaut mieux donner vingt mille francs que discuter avec un homme qui vous a rendu, au reste, un assez joli service. Tu n’avais donc pas vingt mille francs chez toi ?

– Non ; avant-hier, j’ai perdu beaucoup d’argent au club. Et puis, je voulais t’attendre pour te consulter.

– Il faut payer, voila mon conseil. Le bonhomme se tiendra tranquille.

– Ce qui m’étonne, reprit M. de Morlux, c’est qu’avant-hier il est sorti d’ici comme un homme bourrelé par le remords.

– Eh bien ! il aura réfléchi, voila. Maintenant, parlons de choses plus sérieuses.

Rocambole avait bâillé deux ou trois fois en homme qui s’ennuyait fort.

– Monsieur, lui dit le baron en français, je suis désolé de vous faire attendre. Si vous voulez entrer la dans mon cabinet, vous y trouverez les journaux du jour.

La porte du cabinet était ouverte et se trouvait au pied du lit. Rocambole entra dans cette piece, s’assit dans un grand fauteuil, et prit un journal qu’il déploya de telle maniere qu’il put a son aise, par la porte entrebâillée, considérer les deux freres, dont le visage était reflété par une glace, tandis qu’il leur était impossible, a eux, d’apercevoir le sien.

– Voila des gens, pensait-il, qui n’ont pas de chance avec moi. Ils parlent une langue que personne ne sait en France, excepté quelques centaines de paysans, et il se trouve que je l’ai apprise, moi, et que je parle comme un bas Breton de pur sang celtique. C’était en effet en bas breton que MM. de Morlux, gentilshommes armoricains, s’exprimaient. M. Karle reprit :

– Je le sais, la concierge est venue ce matin toute désolée ; et elle m’a annoncé qu’elle allait courir chez Agénor.

– Oui, mais Agénor est parti et il sera a Rennes ce soir, dit Karle de Morlux. Je l’ai mis en voiture. Puis, j’ai envoyé a sa grand-mere la dépeche dont nous étions convenus. Elle le gardera bien huit jours.

– Et la demoiselle a été arretée ?

– En compagnie des hommes de Timoléon.

Rocambole lisait avec une attention béate un premier-Paris[1] du Constitutionnel.

– Et elle n’a pas pu prouver son innocence ? continua M. Philippe de Morlux.

– Oh ! elle est forte… elle s’est bien débattue, va !

– Mais elle a succombé ?

– Dame ! tu penses bien qu’entre les voleurs qui la reconnaissaient pour leur complice et la bonne femme qui est venue la réclamer comme sa fille, il y a eu une si touchante unanimité que le commissaire et les agents ne pouvaient la laisser partir.

– Ou l’a-t-on conduite ?

– Au dépôt d’abord, mais elle a du y passer une heure a peine, et avant midi elle sera a Saint-Lazare.

Rocambole quitta un moment son journal des yeux, et il vit M. Karle qui riait de son mauvais rire. Karle continua :

– C’est un homme assez fort, ce Timoléon. Il a marché vite, et, jusqu’a présent, il ne nous vole pas notre argent.

« Hé ! hé ! pensait Rocambole, je connais ça, Timoléon. »

– Quand cet imbécile sera parti, poursuivit M. de Morlux, faisant allusion au prétendu éleve du docteur Vincent, nous ferons entrer Timoléon et nous causerons avec lui. Il a tout un plan pour qu’Antoinette ne sorte jamais de prison.

– Tu l’as donc amené ? demanda le baron.

– Oui, il est dans la piece voisine, il attend.

Rocambole se remit a lire Le Constitutionnel. Quelques minutes apres, le valet de chambre revint. Il apportait une grosse lettre cachetée. Le baron l’ouvrit et une liasse de billets de banque s’en échappa. Rocambole, grâce a la glace qui reflétait le lit du baron et ses abords, put saisir un jeu de physionomie assez étrange chez le domestique. Évidemment cet homme avait porté la lettre chez le notaire, sans en deviner le but, et il avait rapporté la réponse, sans meme supposer que cette enveloppe renfermait presque une fortune.

« Voila un homme a vendre et par conséquent a acheter », se dit Rocambole.

– Monsieur, lui cria le baron, je suis a vous.

Rocambole s’approcha pres du lit et le baron lui tendit les vingt mille francs. Il donna un reçu avec une loyauté niaise, salua avec un profond respect et sortit a reculons. Comme il allait franchir le seuil de la porte, il éternua et sortit un grand mouchoir a carreaux bleus de la poche de son tablier, dans lequel il s’enveloppa toute la figure. Maître Timoléon était dans le salon d’attente.


Chapitre 6

 

Rocambole passa aupres de Timoléon. Un homme qui a été de la police ou qui a eu maille a partir avec elle ne laisse jamais passer qui que ce soit aupres de lui sans le dévisager, comme on dit. C’est une habitude, et c’est a cette habitude, devenue presque machinale, qu’on a du quelquefois l’arrestation d’un grand coupable, parvenu jusque-la a se soustraire a toutes les recherches. Timoléon regarda donc Rocambole.

Mais Rocambole se moucha bruyamment et hâta le pas. D’ailleurs, M. de Morlux ayant la jambe cassée, il était tout naturel qu’un homme portant le tablier d’uniforme des hôpitaux sortît de chez lui. Rocambole traversa donc l’antichambre sans avoir éveillé l’attention de Timoléon. Il arriva jusqu’a l’escalier.

La, il trouva le valet qui avait, sans le savoir, apporté les vingt mille francs de chez le notaire. C’était pour Rocambole le cas ou jamais de se servir de ce don merveilleux de fascination qu’il possédait. Le naif infirmier redevint tout a coup le hardi forçat Cent dix-sept, l’homme qui courbait sous son regard les plus mutins et les plus résolus. Et devant cet oil de feu, le valet détourna la tete. Mais Rocambole lui prit le bras et lui dit a voix basse :

– Un mot.

– Que voulez-vous ? dit le valet avec une émotion subite.

– C’est toi qui es allé chez le notaire ?

– Oui.

– Savais-tu ce que tu rapportais ?

Le valet tressaillit.

– Pourquoi me demandez-vous cela ? dit-il.

– Mais, répondit Rocambole, uniquement pour savoir, voila tout.

Et, sans affectation aucune, il tira les billets de sa poche et se mit a les chiffonner. Le valet tressaillit de nouveau.

– Écoute, mon garçon, je parie que si tu avais seulement la moitié de cette somme…

Et son regard pesa plus fort sur le valet, qui balbutia :

– Que voulez-vous donc dire ?

– C’est gentil, vingt mille francs, dit Rocambole. Avec cela on entreprend un petit commerce.

Le valet regardait toujours les billets avec une sorte d’avidité vertigineuse. Rocambole reprit :

– Je gage que si tu avais su ce qu’il y avait dans l’enveloppe que t’a remise le notaire, tu aurais fait demi-tour a gauche.

– Monsieur !

– Il est donc bien heureux que tu ne l’aies pas su, car tu aurais eu certainement, tôt ou tard, des démelés avec la justice, tandis que tu peux gagner honnetement cette somme.

Le valet de chambre fit un pas en arriere. Rocambole prit un des billets et le lui mit dans la main.

– Voila pour m’écouter, dit-il.

Le valet se planta sur ses deux pieds et attendit. L’escalier était désert.

– Veux-tu etre mon esclave pendant vingt jours, dit Rocambole, et les vingt mille francs sont a toi ?

– Mais qui donc etes-vous ? balbutia le valet.

– Un homme qui paie bien. Cela doit te suffire. Comment te nommes-tu ?

– Germain.

Et Germain ne rendit pas le billet de mille francs.

– Je veux voir et entendre ce qui se passera et ce qui se dira dans la chambre de ton maître, poursuivit Rocambole, qui sentait bien que cet homme lui appartenait déja corps et âme.

– Quand ? demanda le valet.

– Tout de suite. Il y a un second billet en sortant, si je n’ai été ni rencontré, ni vu.

– Venez avec moi, dit le valet.

Il entraîna Rocambole jusqu’au bas de l’escalier, lui fit parcourir le vaste vestibule de l’hôtel, ouvrit une petite porte et lui montra les premieres marches d’un escalier de service.

Au premier étage de cet escalier se trouvait un long corridor. A l’extrémité de ce corridor était le cabinet de toilette du baron. Cette piece, dans laquelle Rocambole et son conducteur entrerent sur la pointe du pied, communiquait avec la chambre a coucher par une porte dont la partie supérieure était vitrée. Le valet posa sans bruit un tabouret devant la porte, afin que Rocambole put arriver jusqu’aux carreaux.

– C’est bien, fit celui-ci d’un geste.

Et il monta sur le tabouret et renvoya le valet de chambre. Puis il regarda et écouta.

 

Tandis que celui qu’il appelait le maître épiait la conversation de Timoléon avec les deux freres de Morlux, Milon, caché dans un fiacre, attendait a quelque distance, dans la rue de l’Université.

Il attendit longtemps ; il s’écoula meme pres de deux heures. Mais enfin Rocambole reparut, sauta dans le fiacre et dit au cocher :

– Rue d’Anjou !

En meme temps il se débarrassa a la hâte de son tablier d’infirmier des hôpitaux.

– Eh bien ? fit Milon anxieux.

– Je te répondrai quand nous serons a la rue d’Anjou, répondit Rocambole qui paraissait fort agité.

– Vous savez ou est Antoinette ?

– Oui.

Milon respira. Rocambole ajouta :

– Et j’aimerais mieux ne pas le savoir.

– Que voulez-vous dire, maître ?

– Rien. La partie est engagée, il faut la gagner ; mais nous avons affaire a une forte partie.

– Ah ! les misérables ! hurla Milon qui se prit a grogner comme une bete fauve blessée.

– Ils ont a leur service un homme qui est presque de ma force, dit Rocambole.

– Qui donc ?

– On l’appelle Timoléon.

– Il me semble que j’ai entendu parler de cet homme au bagne.

– C’est tout naturel, mais ce n’est pas de lui qu’il s’agit… du moins pour le moment.

A mesure que le fiacre marchait, Rocambole témoignait une impatience plus vive. Milon n’osait plus l’interroger. Il n’était pas huit heures, lorsque Rocambole et Milon avaient quitté la rue d’Anjou pour courir chez le docteur Vincent. Maintenant il était pres de midi.

– Pourvu que nous arrivions a temps ! dit le maître.

– Mais que se passe-t-il donc rue d’Anjou ?

– Si nous arrivons trop tard, murmurait Rocambole comme se parlant a lui-meme, il ne faudra plus compter sur la justice : il faudra faire nous-memes nos affaires.

Et le fiacre s’arreta rue d’Anjou et Rocambole s’élança sous la porte cochere. Le pere Philippe se précipita hors de la loge, le visage rayonnant.

– Elle est retrouvée ! dit-il.

Milon jeta un cri de joie, mais Rocambole pâlit et dit au pere Philippe :

– Est-elle ici ?

– Non, mais elle a envoyé chercher Mme Raynaud.

– Par qui ?

– Par une vieille dame qui est la dame de compagnie de la tante de M. Agénor, et l’a fait monter en voiture. C’est ma femme qui l’a accompagnée.

– La vieille dame ?

– Non, Mme Raynaud, mais elle va revenir, et elle ramenera Mlle Antoinette.

– Et la vieille dame ?

– Ma foi ! dit le pere Philippe, il y a un peu de micmac dans tout ça, et si la vieille dame n’avait apporté une lettre de Mlle Antoinette…

– Ah ! elle a écrit ! dit Milon joyeux.

Rocambole le regarda de travers.

– Oui, reprit le pere Philippe, il paraît que le pere de M. de Morlux fait des difficultés pour son mariage. Alors M. Agénor a enlevé Mlle Antoinette, en tout bien, tout honneur, par exemple ! et il l’a conduite chez sa tante.

– Apres ? fit Rocambole.

– La vieille dame est donc demeurée la-haut tandis que Mme Raynaud et ma femme s’en allaient a Passy, car c’est la que la tante de M. Agénor habite.

– Alors elle est en haut, dit Rocambole qui eut un frisson d’espoir.

– Non, elle vient de sortir avec deux messieurs décorés qui sont venus tout a l’heure et qui connaissaient bien la maison, sans doute, car ils sont montés tout droit chez Mme Raynaud sans rien me demander. La vieille dame est redescendue avec eux et elle m’a dit en passant :

– Ne soyez pas inquiet, je serai bientôt de retour.

Les messieurs avaient une voiture a la porte ; elle est montée avec eux.

– Eh bien ! dit froidement Rocambole, savez-vous ou elle est allée ?

– Non, monsieur.

– Elle est allée a la préfecture de police et de la vers le juge d’instruction.

– Mais pour quoi faire ?

– Pour faire envoyer Mlle Antoinette a Saint-Lazare, répondit Rocambole avec un accent de rage. Timoléon a la premiere manche, et nous sommes roulés comme des enfants !

Milon tournoyait sur lui-meme, anéanti par ce terrible mot de Saint-Lazare.


Chapitre 7

 

Qu’était-ce que cette vieille dame qui était venue chercher Mme Raynaud ? C’est ce que nous allons expliquer succinctement.

Timoléon, en mettant a exécution le plan d’enlevement qu’il avait conçu, avait tout prévu. Le témoignage des voleurs affirmant qu’ils connaissaient Antoinette, la prétendue mere venant la réclamer, tout cela était bien suffisant pour le commissaire de police. Mais, aucun inculpé n’est dirigé du dépôt de la préfecture sur une prison quelconque sans etre interrogé par le juge d’instruction, et il était possible que devant ce magistrat Antoinette donnât de tels détails, en indiquant son domicile et les personnes qui pouvaient répondre d’elle, que sa liberté fut ordonnée sur-le-champ. Il allait donc parer a cette éventualité.

Donc, a huit heures et demie du matin, au moment ou Rocambole et Milon venaient de quitter la rue d’Anjou, une voiture de maître s’arreta devant la porte du numéro 19, et une dame de soixante ans environ en descendit. Le pere et la mere Philippe étaient encore tout bouleversés. La dame, qui avait un air bien honnete et bien respectueux, entra dans la loge d’un air mystérieux.

– Mes bons amis, dit-elle, je suis la dame de compagnie de Mme la comtesse de Maulincourt, la tante de M. Agénor de Morlux.

Les concierges tressaillirent a ce nom, et celui d’Antoinette vint a leurs levres, en dépit des recommandations formelles de Rocambole.

– C’est justement de la part de Mlle Antoinette que je viens.

– Vous l’avez vue, exclama la mere Philippe.

– Sans doute, elle est chez Mme la comtesse. Mais, dit la vieille dame, conduisez-moi vite chez Mme Raynaud, afin que je la rassure ; je vous expliquerai cela la-haut.

La mere Philippe avait lestement monté l’escalier et la visiteuse, en dépit de son âge, avait le pied léger.

– Madame, madame, dit la mere Philippe en entrant, voici des nouvelles de Mlle Antoinette.

Mme Raynaud se leva vivement de son fauteuil. La pauvre femme pleurait. La visiteuse renouvela l’annonce de sa qualité et dit en souriant :

– Mlle Antoinette sera dans trois semaines la baronne de Morlux, et dans une heure, madame, elle sera dans vos bras.

– Mais que s’est-il donc passé ? demanda Mme Raynaud.

– Voila ce que Mlle Antoinette vous explique en peu de mots, répondit la dame a l’air respectable.

Et elle tendit une lettre a Mme Raynaud, qui y voyait a peine, mais qui reconnut néanmoins ou crut bien reconnaître l’écriture d’Antoinette. Cette lettre était ainsi conçue :

« Ma chere maman,

« Je suis prisonniere chez Mme de Maulincourt, la tante d’Agénor et ma tante aussi bientôt. Une forte difficulté s’oppose a mon mariage et a ma mise en liberté. Toi seule peux la lever : il faut que tu viennes. Enveloppe-toi dans mon manteau fourré, qui est bien chaud. Fais-toi accompagner par la bonne mere Philippe et viens. Je ne veux pas t’en dire davantage.

« Ta fille chérie,

« ANTOINETTE.

« P.-S. – Mme Auger, la dame de compagnie de la comtesse, a donné rendez-vous chez nous, c’est-a-dire dans notre appartement, a l’oncle paternel d’Agénor, M. le comte de Morlux.

« Mais le vicomte est un homme inexact, qui se fait quelquefois attendre trois heures, et j’ai hâte de te voir.

« Monte dans la voiture de la comtesse avec la bonne Philippe, et laisse Mme Auger au coin du feu. Cette entrevue qu’elle doit avoir avec le vicomte est tres importante, il s’agit de mon cher Agénor et de moi.

« Adieu encore. »

Mme Raynaud avait lu avec quelque difficulté ; mais la mere Philippe, qui avait été établie jadis et savait tenir des écritures, au besoin, l’avait aidée. L’écriture d’Antoinette était si bien imitée que la mere Philippe s’y trompa.

Comment avait-on pu opérer ce faux ? Agénor avait eu l’imprudence de confier a son pere la premiere lettre d’Antoinette, cette lettre pleine de fierté qu’accompagnait le billet de mille francs restitué. Timoléon avait été jadis condamné comme faussaire, et imiter la premiere écriture venue était pour lui un jeu d’enfant. La falsification, grossiere en apparence, devait réussir infailliblement aupres des deux femmes âgées et simples comme la pauvre institutrice et sa concierge. Et puis, comme avait dit cette derniere, la dame qui venait de la part d’une comtesse avait un air si sérieux et si respectable.

Mme Raynaud s’habilla donc a la hâte, le cour plein de joie. La mere Philippe, elle, jeta sur ses épaules un châle tartan et se coiffa d’un bonnet a rubans ; et dix minutes apres elles montaient toutes deux dans la prétendue voiture de Mme la comtesse de Maulincourt. C’était une fort belle voiture, du reste, un coupé trois quarts, attelé d’un magnifique trotteur : il y avait sur le siege, a côté du cocher, un groom en livrée blanche a parements rouges. La mere Philippe avait jugé tout cela d’un coup d’oil, et si elle eut manqué de confiance, la vue d’un aussi luxueux équipage eut dissipé ses moindres craintes. Tandis que le coupé partait, celle que la lettre désignait sous le nom de Mme Auger s’installait au coin du feu, dans l’appartement de Mme Raynaud et d’Antoinette. Le premier acte de la comédie était joué et avait pleinement réussi. Restait maintenant le second.

Peu apres le départ de sa femme et de Mme Raynaud, le pere Philippe vit venir a lui deux jeunes gens que leur mise désignait comme des domestiques en congé ou sans place, c’est-a-dire qu’ils avaient gardé sous leur redingote le pantalon noisette serré au genou et boutonné a la cheville.

– Balthazar est-il a son écurie ? demanda l’un d’eux.

Balthazar était un cocher de la maison ; car il y avait deux écuries dans la cour du numéro 19.

– Il vient de sortir, répondit le pere Philippe.

– C’est un camarade, reprit celui des deux jeunes gens qui avait pris la parole. Nous avons été longtemps dans la meme maison, et nous sommes du meme pays. Je pars ce soir et je voudrais lui demander ses commissions.

– Je ne crois pas qu’il rentre avant dix heures, reprit le pere Philippe.

– C’est égal, nous l’attendrons.

On s’installa d’abord sous la porte cochere, puis dans la loge, puis le prétendu pays de Balthazar offrit un litre de vin chez le marchand de vin du coin.

Le pere Philippe avait fini ses escaliers, la maison était tranquille ; il ne venait presque jamais personne frapper au carreau dans la journée. Enfin, l’heure du facteur était passée. Le pere Philippe, qui n’avait jamais refusé une tournée, ferma donc sa loge et suivit ses nouvelles connaissances. On s’installa dans le classique cabinet, on but une bouteille de blanc, puis un cognac, puis deux ; il s’écoula une petite heure.

Pendant ce temps, un troisieme personnage, en bras de chemise, en veste d’écurie, la tete coiffée d’un cône a rubans gris, fumait en nettoyant un mors de bride sur le pas de la porte du numéro 19. On eut dit un cocher de la maison. Si le pere Philippe était rentré en ce moment-la, cet homme, que personne ne connaissait, se serait borné a dire qu’il attendait Nicolas. Nicolas était le cocher de l’autre écurie. Et tandis que le pere Philippe buvait un troisieme verre de cognac, un fiacre s’arreta devant la porte et deux messieurs décorés en descendirent.

Le premier, trouvant la porte fermée, dit a cet homme qui nettoyait le mors de bride.

– Ou est le concierge ?

– Il est sorti. Que demande monsieur ? répondit le faux palefrenier.

– Mme Raynaud.

– C’est au troisieme, la porte a droite.

– Merci.

Et les deux messieurs monterent et sonnerent. La fausse Mme Raynaud vint ouvrir.

– Mme Raynaud ! répéta l’un des visiteurs.

– C’est moi ! dit la vieille dame.

– C’est bien vous qui avez avec vous une jeune fille du nom d’Antoinette ?

– Oui, monsieur, répondit-elle en manifestant sur-le-champ une vive émotion.

– Alors, madame, veuillez nous suivre, ajouta l’un de ces messieurs, qui tous deux étaient attachés au Parquet.

En meme temps, le faux palefrenier s’esquivait, et les prétendus amis de Balthazar le cocher payaient la dépense et disaient au pere Philippe, qui regagnait sa loge en toute hâte, qu’ils reviendraient dans une heure.

Le pere Philippe avait donc vu la vieille dame redescendre avec les deux messieurs décorés et monter avec eux dans le fiacre. Quant a Rocambole, il voulut monter dans l’appartement de Mme Raynaud. La vieille dame avait emporté la clé, mais le pere Philippe en avait une autre.

La lettre signée d’Antoinette était demeurée tout ouverte sur la cheminée. Rocambole la lut, puis il regarda Milon.

– Ils sont forts, mais je le suis aussi.

Milon s’arrachait les cheveux.

– Imbécile, lui dit Rocambole, tu en as vu bien d’autres avec moi.

– C’est vrai, murmura Milon.

– Eh bien ! obéis, et ne cherche pas a comprendre.

– Que faut-il faire, maître ?

– Tu vas partir pour Rennes, aujourd’hui meme.

– Bien.

– Tu tâcheras de retrouver M. Agénor de Morlux, tu lui diras que tu es Milon. Ce lui suffira. Et puis, tu le rameneras a Paris sans lui dire autre chose que ceci : « Antoinette court un grand danger. » En montant en voiture, tu adresseras une dépeche au major Avatar, pour que je sache l’heure de votre arrivée. Le reste me regarde.

– J’obéirai, dit Milon.

– Mon petit Timoléon, murmura Rocambole, tu te repentiras du jeu que tu as voulu jouer.


Chapitre 8

 

Antoinette avait donc été dirigée, en pleine nuit, pele-mele avec les voleurs, sur le dépôt de la préfecture de police. Ce fut une nuit infernale que celle qu’y passa la jeune fille.

Madeleine la Chivotte chantait des refrains obscenes, la belle Marton insultait la jeune fille et lui prédisait qu’elle serait condamnée a cinq ans. Le vieux voleur, celui qu’on appelait papa, fut obligé plusieurs fois d’intervenir pour protéger Antoinette. Antoinette se tordait les mains de désespoir, et elle ne put fermer l’oil de la nuit, on lui avait assigné pour lit un grabat dressé sur des planches devant lequel s’effacent, pour les prisonniers, toutes les distinctions sociales.

Enfin, le jour vint… Les voleurs arretés étaient au nombre de douze ou quinze. A huit heures du matin, on vint leur annoncer qu’ils allaient etre interrogés sommairement par le juge d’instruction, et dirigés, s’il y avait lieu, les hommes sur Sainte-Pélagie et Mazas, les femmes sur Saint-Lazare. A ce nom, Antoinette se sentit frémir jusqu’a la moelle des os. Un jour, il y avait quelques mois, le petit pere Rousselet, ce libraire infâme qui vivait des miseres et des labeurs de la littérature, avait apporté a la jeune fille un roman anglais a traduire. Ce roman était l’histoire d’une jeune femme persécutée par son mari, et que ce dernier avait fait renfermer a Saint-Lazare. Les Anglais sont consciencieux et presque méticuleux en toutes choses ; ils se plaisent aux descriptions minutieuses et rigoureusement exactes. L’auteur du livre avait décrit Saint-Lazare avec une épouvantable vérité, et Antoinette avait eu de nombreux cauchemars tandis qu’elle traduisait cet ouvrage. Ce nom de Saint-Lazare eut donc achevé de l’épouvanter si déja elle n’eut été livrée au plus violent effroi.

Les hommes, extraits un a un de la Conciergerie, parurent les premiers devant le juge d’instruction. Aucun d’eux ne revint. Puis ce fut le tour des femmes : Madeleine la Chivotte, d’abord, ensuite la mere des voleurs, enfin la belle Marton.

Antoinette demeura seule au dépôt l’espace de dix minutes environ. Alors, pour la premiere fois, elle respira et se sentit comme soulagée d’un poids énorme. Cette vermine humaine qui l’entourait depuis la veille avait enfin disparu. Le gardien qui vint la chercher a son tour ne put se défendre d’un certain étonnement. Malgré sa présence parmi les voleurs, malgré son arrestation, la jeune fille n’avait pu se départir de cet air de fierté et de décence qui avait un moment intéressé le commissaire de police et qui intéressait encore, en dépit de toutes les preuves qui semblaient l’accabler, le brigadier de sergents de ville qui l’avait arretée.

– Mais qu’avez-vous donc fait, malheureuse enfant ? lui demanda le gardien.

– Rien, répondit Antoinette, je suis une honnete fille, je suis victime d’un odieux guet-apens.

– Mais avez-vous quelqu’un qui puisse venir vous réclamer ?

– Oui, dit-elle, ma mere adoptive…

Le brigadier des sergents de ville était dans le couloir qu’on fit suivre a Antoinette pour la conduire a l’instruction.

– Courage, lui dit-il, le juge est un homme clairvoyant ; expliquez-vous bien… si vous etes innocente, il vous mettra en liberté.

Ces paroles rendirent a Antoinette quelque confiance, et ce fut la tete haute, le front calme qu’elle parut devant le juge d’instruction. C’était un vieux magistrat qui avait une grande habitude de ses redoutables fonctions : il avait interrogé des milliers de criminels et il constatait avec douleur que rarement il avait rencontré des innocents. Comme cet autre magistrat dont parle Vidocq dans ses Mémoires, il reconnaissait un voleur de profession a la simple inspection de sa chaussure. A la vue d’Antoinette, il ne put se défendre d’un signe d’étonnement.

– Comment vous appelez-vous ? lui demanda-t-il avec bonté.

– Antoinette Miller, répondit-elle.

– Ou demeurez-vous ?

– Rue d’Anjou, numéro 19.

Le magistrat avait sous les yeux le proces-verbal du commissaire de police.

– Comment vous trouviez-vous parmi des voleurs de profession et des femmes de mauvaise vie ?

– Monsieur, répondit Antoinette avec fierté, je suis la victime d’une machination infernale. Des gens que je ne connais pas m’ont fait tomber dans un piege et prétendent que je suis leur complice. Une femme que je n’ai jamais vue est venue me réclamer comme sa fille. Dieu m’a donné jusqu’a présent le courage de ne pas devenir folle, mais je crois que ma raison commence a etre ébranlée.

Tandis qu’elle parlait, le magistrat avait sous les yeux le proces-verbal du commissaire de police qu’il lisait attentivement.

– Continuez, dit-il a Antoinette.

Alors la jeune fille rassemblant toutes ses forces, faisant appel a toute sa lucidité d’esprit, raconta succinctement, mais avec clarté et dans tous ses détails, son incroyable odyssée. Elle s’exprimait avec netteté et concision, et son accent avait un grand caractere de véracité qui ébranla le scepticisme du magistrat. Elle lui peignit son existence modeste et laborieuse, jusqu’au jour ou M. Agénor de Morlux avait paru rechercher sa main. Elle lui récita presque mot pour mot cette lettre signée du baron de Morlux et qui avait été le point de départ de toutes ses infortunes de la nuit.

– Mademoiselle, lui dit enfin le magistrat, je vais envoyer rue d’Anjou-Saint-Honoré, je manderai cette dame que vous appelez Mme Raynaud et qui est, dites-vous, votre mere adoptive, et si elle me confirme vos paroles, vous ne trouverez plus en moi un juge qui condamne, mais un protecteur qui recherchera les coupables et vous mettra a l’abri de toute nouvelle tentative criminelle.

– Oh ! monsieur ! s’écria Antoinette, que vous etes bon ! je suis sauvée !

Le juge d’instruction fit appeler un haut employé de police et lui donna l’ordre de se transporter lui-meme avec un de ses agents, rue d’Anjou, 19, et lui ramener, sur-le-champ, Mme Raynaud. Puis il dit a Antoinette :

– On va vous reconduire au dépôt, mais pas pour longtemps, je l’espere.

Et il salua la jeune fille qui sortit de son cabinet le cour plein d’espoir.

Une heure apres, la fausse Mme Raynaud arriva. Les agents s’étaient transportés rue d’Anjou, on leur avait indiqué le logement de Mme Raynaud comme étant au troisieme : la, ils avaient trouvé une vieille femme qui avait répondu a ce nom. Comment pouvaient-ils se douter que cette dame n’était pas celle dont se réclamait la pauvre Antoinette ?

La fausse Mme Raynaud sut se composer un visage bouleversé en entrant dans le cabinet du juge d’instruction.

– Madame, lui dit le magistrat, vous doutez-vous du motif qui m’a fait vous demander ici ?

– Hélas ! monsieur, répondit la vieille dame, je n’ose le deviner.

– Vous vous appelez Mme Raynaud ?

– Oui, monsieur.

– Vous avez été institutrice ?

– Pendant trente ans, et je le serais encore sans doute, si des revers de fortune…

– Passons. Vous habitez rue d’Anjou ?

– Oui, monsieur.

– Avec une jeune fille appelée Antoinette ?

– Oui, monsieur.

Ici la vieille dame parut se troubler de plus en plus.

– Ah ! dit-elle, la malheureuse… que lui est-il donc arrivé ?

– Continuez a répondre a mes questions, dit le magistrat. Cette jeune fille est orpheline ?

– Mais non, monsieur, elle a une mere… qui me l’a confiée autrefois.

– Ah ! dit le magistrat, c’est sans doute une femme du monde ?

La vieille dame leva les yeux au ciel :

– Mon Dieu ! dit-elle, vous aurait-elle menti a ce point ?

– Qu’est-ce donc que sa mere ?

– Une marchande a la toilette du quartier des halles qu’on appelle la Marlotte.

– Ah ! dit le magistrat, la Marlotte est sa mere ?

– Oui, monsieur.

– Cependant elle habite avec vous ?

– C’est-a-dire qu’elle est venue se réfugier chez moi, l’année derniere, en me disant que sa mere la maltraitait. Que voulez-vous, monsieur ? c’était ma meilleure éleve autrefois, et je l’aimais comme mon enfant… Quand je l’ai vue venir tout en pleurs, je lui ai ouvert mes bras et ma maison… Elle gagnait sa vie, me disait-elle, et elle donnait des leçons de piano et de dessin.

Ici la vieille dame se mit a pleurer.

– Continuez, dit le magistrat.


Chapitre 9

 

Pendant quelques minutes, la vieille dame pleura si abondamment qu’il lui fut impossible de parler. Mais enfin elle étouffa ses sanglots, contint ses larmes et poursuivit :

– Durant les premiers mois qu’Antoinette est demeurée chez moi, je n’ai pas eu a me plaindre d’elle. Elle était fort douce et paraissait m’aimer beaucoup. Elle sortait, il est vrai, presque toute la journée, et quelquefois le soir ; mais elle avait tant de leçons ! disait-elle. Enfin un soir, elle ne rentra pas. Le lendemain, elle prétendit qu’elle avait passé la nuit aupres d’une de ses éleves qui était moribonde. Je la crus sur parole.

« Huit jours apres, un samedi, elle attendit que je fusse couchée, puis elle s’esquiva, et je ne la revis que le lundi matin. Alors je lui dis que j’allais avertir sa mere et que je ne voulais plus la garder. Mais elle se mit a pleurer, et m’avoua tout. Elle avait une liaison… un assez mauvais sujet… nommé Polyte.

– C’est bien, dit le magistrat. Antoinette était cependant chez vous hier soir ?

– Ah ! monsieur, dit la vieille dame qui se remit a sangloter, on est venu chez moi ce matin, de la part de ce Polyte, pour que je dise qu’Antoinette était chez moi, mais je n’ai jamais trompé la justice, et je suis trop vieille pour commencer. Hélas ! non, monsieur, Antoinette n’était pas chez moi hier, et je dois vous dire qu’il y a plus d’un mois que je ne l’ai vue… Sur ces mots, les sanglots de la vieille dame redoublerent.

– Vous pouvez vous retirer, dit le magistrat.

Elle se leva, fit un pas de retraite, puis tomba a deux genoux devant le juge :

– Ah ! monsieur, dit-elle, au nom du ciel, soyez indulgent !… Cette enfant est plus malheureuse que coupable… elle a eu de mauvaises fréquentations… voila tout !…

– Relevez-vous, madame, dit le magistrat avec tristesse. La justice doit suivre son cours.

Et il congédia la fausse Mme Raynaud. Celle-ci fit retentir les couloirs du palais de justice de ses lamentations. Les sergents de ville qui la voyaient passer disaient :

– C’est cette pauvre dame dont s’est réclamée la jolie fille qui est au dépôt.

Le brigadier, qui avait persisté a croire Antoinette innocente, commença a douter, lorsqu’il vit sortit la vieille tout en larmes. Et enfin il ne douta plus, lorsque, l’ayant suivie jusque dans la cour, il la vit tomber dans les bras d’une autre vieille qui se mit a sangloter avec elle. Cette femme, c’était la Marlotte, cette hideuse mégere qui avait réclamé Antoinette comme sa fille.

– Voila une petite qui m’a bien trompé, murmura philosophiquement le brigadier.

– Pour un malin, lui dit un de ses hommes, vous avez bien manqué vous faire enfoncer, brigadier.

– C’est vrai, murmura-t-il, mais on ne m’y reprendra plus.

Et il alla se chauffer au poele du poste, qui est dans la rue de la Sainte-Chapelle.

La fausse Mme Raynaud et la Marlotte s’en allerent bras dessus bras dessous, et ne sécherent leurs larmes que sur le Pont-Neuf. La, apres s’etre assurées que personne ne les suivait, elles se mirent a rire, puis elles se dirigerent vers un liquoriste qui se trouve a l’entrée de la rue du Roule.

– Allons prendre un poisson de consolation, dit la Marlotte.

– Ce n’est pas de refus, répondit la fausse Mme Raynaud.

– Ça s’est-y bien passé avec le curieux ? demanda la Marlotte.

– Comme avec le quart-d’oil, répondit la vieille dame.

Et elles entrerent chez le liquoriste.

 

Cependant, on avait reconduit Antoinette au dépôt. Elle y avait retrouvé Madeleine la Chivotte et la belle Marton, qui, toutes deux, attendaient le départ de la voiture qui fait le service quotidien entre la Conciergerie et Saint-Lazare. Madeleine et Marton se querellaient. La belle Marton disait a la Chivotte :

– Je crois bien que papa nous a tous vendus.

– Pourquoi donc ça ? fit la Chivotte, qui était dans le complot.

– Et Polyte aussi, et toi, et la mere avec. Vous avez renardé avec nous, nous avons été pris marrons, et je commence a deviner pourquoi.

– Tu es folle, dit la Chivotte, qui néanmoins se troubla un peu.

– Vois-tu, reprit la belle Marton, je me suis méfiée du coup en entrant chez le curieux. C’est une manigance montée entre papa, la mere et les autres, contre cette jeune fille ; car je vois bien, moi, que tout ce qu’elle disait était vrai, et qu’elle ne connaissait pas Polyte…

« Polyte et papa auront reçu de l’argent pour se faire arreter avec nous… c’est sur !

– Mais tais-toi donc ! dit la Chivotte.

– Et toi aussi, reprit la belle Marton qui s’anima, tu es une canaille Madeleine !… et je te repincerai a Saint-Lazare, va !

Marton en était la de ses reproches, lorsque Antoinette était revenue. L’espoir rayonnait sur le visage de la jeune fille et son attitude calme acheva de confirmer les soupçons de la belle Marton.

– Excusez-moi, mademoiselle, lui dit-elle ; j’ai été mauvaise avec vous… mais c’est que j’avais bu un coup de trop… et quand ça m’arrive, voyez-vous… c’est plus fort que moi, je suis une vraie gale… Voulez-vous me pardonner ?

Antoinette fut touchée de cet accent de franchise.

– Volontiers ! dit-elle.

Et elle tendit la main a la belle Marton, qui fut tout a fait désarmée[2] .

– N’est-ce pas, dit-elle, que vous n’aviez jamais vu cette canaille de Polyte ?

– Non, dit Antoinette, qui ne put réprimer un geste de dégout.

Puis elle ajouta :

– Tout ce que j’ai dit chez le commissaire est vrai, et vous savez mieux que personne que vous ne me connaissiez pas.

En meme temps, elle regarda Madeleine la Chivotte, qui détourna la tete.

– Tu vois bien, canaille, dit la belle Marton, que c’était un coup monté !

Puis, s’adressant a Antoinette :

– Vous avez vu le curieux, n’est-ce pas ?

Et comme Antoinette ne comprenait pas.

– Excusez-moi, dit-elle ; c’est le juge que je veux dire.

– Oui, répondit Antoinette ; il m’a interrogée.

– Et vous espérez etre remise en liberté ?

– Je l’espere, car il a envoyé chercher ma mere, qui va venir me réclamer.

A partir de ce moment, la belle Marton se rangea tout a fait du bord d’Antoinette.

Une heure s’écoula. Puis, au bout d’une heure, un bruit vint retentir jusqu’au fond du dépôt. C’était le bruit de la voiture cellulaire qui tournait dans la cour.

– On vient nous chercher, nous ! dit la belle Marton.

Puis, montrant le poing a Madeleine la Chivotte :

– C’est la-haut que nous réglerons nos comptes, nous.

– On verra, répondit la voleuse, qui posa ses deux mains ouvertes sur ses hanches.

Antoinette était toujours tranquille : elle avait trouvé tant de bonté dans le juge d’instruction, elle était si forte de sa conscience, il lui paraissait si impossible que, malgré ses infirmités, Mme Raynaud n’accourut pas la réclamer, qu’elle attendait avec confiance l’heure de la liberté.

– Vous allez donc aller en prison ? dit-elle a la belle Marton d’un air de compassion.

– Oh ! moi, répondit la voleuse, j’y suis habituée, voyez-vous, et je connais la maison. Je sais mon compte… J’en ai pour un mois de prévention et six mois de condamnation. Il n’y a qu’une chose qui me chiffonne, c’est que je n’ai pas d’argent, et qu’il faudra, jusqu’a ce que mes camarades me sachent roquée, que je me serre le ventre en passant devant la cantine.

Antoinette se souvint alors qu’elle avait un porte-monnaie sur elle, et dans ce porte-monnaie deux modestes pieces de 10 francs.

– Tenez, dit-elle, en les tendant a la belle Marton, qui devint toute confuse.

– Prenez, répéta-t-elle avec douceur.

La belle Marton saisit la main d’Antoinette et la baisa.

– Et dire, murmura-t-elle, que j’ai voulu vous faire du mal. En ce moment, les guichetiers arriverent.

– Allons, mesdames, dit l’un d’eux, votre équipage est pret.

– En route, dit la Chivotte.

– Adieu, mademoiselle, dit la belle Marton a Antoinette. Mais le guichetier se mit a rire :

– C’est pas la peine de se dire adieu, fit-il, quand on va faire route ensemble.

La belle Marton poussa un cri ; Antoinette regarda le guichetier avec stupeur.

– Mais ce n’est pas possible, dit la belle Marton, mademoiselle va etre réclamée…

– Allons ! allons ! dit le guichetier avec un gros rire insolent.

« Elle est forte, la petite, elle a manqué nous enfoncer tous, depuis le quart-d’oil jusqu’au curieux, en passant par les voleuses. Toi aussi, Marton, la belle, tu y es allée de ta larme, n’est-ce pas ?

Marton était abasourdie.

– Eh bien ! dit Madeleine la Chivotte, diras-tu encore que c’était un coup monté ?

Antoinette jeta un grand cri et retomba anéantie sur le banc de la prison.

Ce ne fut qu’avec l’aide des guichetiers que, presque inconsciente d’elle-meme, elle put monter dans la voiture cellulaire qui devait la transporter a Saint-Lazare.


Chapitre 10

 

JOURNAL D’ANTOINETTE

A Monsieur Agénor de Morlux.

Monsieur et ami,

Ces lignes vous parviendront-elles jamais ?

Hélas ! je l’ignore et n’ose l’espérer ; mais ma situation est si affreuse, si horrible, que je veux retracer, la plume a la main, les tortures que je viens de subir et que je subis encore.

Je vous ai quitté, il y a trois jours, a six heures du soir, a la porte de la maison que j’habitais, et vous m’avez dit : « A demain. »

Une heure plus tard, on m’a apporté une lettre de votre pere qui voulait me voir. A dix heures, on m’enlevait ; a minuit, j’étais mélangée a une bande de voleurs ; a six heures du matin j’avais passé la nuit au dépôt de la préfecture de police ; avant midi, le meme jour, j’étais a Saint-Lazare.

Saint-Lazare ! Non, mon ami, vous ne pouvez pas comprendre ce mot dans toute son horreur ! Saint-Lazare !

C’est une prison dans laquelle on enferme les voleuses et les femmes de mauvaise vie ; c’est la que celle a qui vous avez un moment songé a donner votre nom a été revetue de la robe brune et du fichu bleu, qui est l’uniforme de celles qui sont vouées a l’infamie.

Quel est mon crime ? A qui ai-je déplu ?

Des gens que je ne connais pas ont prétendu dans un langage sans nom que j’étais leur complice ; une créature hideuse est venue me sauter au cou en prétendant que j’étais sa fille. Suis-je la victime d’une de ces ressemblances étranges qui épouvantent l’esprit humain ? Ressemblé-je trait pour trait a quelque femme avilie pour laquelle on me prend ? J’aime mieux m’arreter a cette derniere hypothese. Je n’ai jamais fait de mal a personne, qui donc aurait voulu me torturer sciemment ainsi ?

J’ai eu pourtant, durant la derniere heure que j’ai passée a la Conciergerie, une heure d’espoir. Le juge qui m’avait interrogée, touché de mes larmes, ému par l’accent d’énergique vérité que je mettais dans mes paroles, m’avait promis d’envoyer chercher maman Raynaud. J’ai attendu une heure, et pendant cette heure, je me suis crue libre.

Que s’est-il encore passé ? Nouveau mystere ! On est venu me prendre avec les autres femmes, on m’a portée dans la voiture cellulaire, et j’ai été conduite a Saint-Lazare. J’entends dire ici, tout autour de moi, que de toutes les prisons, la plus douce est celle ou nous sommes. Que sont donc les autres ?

Depuis ce matin, grâce a un peu d’argent, j’ai pu avoir une pistole, c’est-a-dire une chambre ou je suis seule. On m’a apporté de l’ouvrage, car le travail est forcé ; mais je ne suis pas obligée de descendre a l’atelier.

Dans mon malheur, j’ai trouvé deux amies, deux femmes, le vice et la vertu ; une religieuse, la sour Marie ; une femme prévenue de vol, la belle Marton. Ce nom est horrible et dit les mours atroces de cette classe dégénérée a laquelle elle appartient. La belle Marton est une hôtesse coutumiere de cette maison ; elle y est déja venue cinq fois ; elle connaît presque toutes les prisonnieres, et exerce sur quelques-unes un ascendant qui ressemble a de l’autorité. La sour Marie est une des surveillantes du corridor Saint-Vincent-de-Paul, qui relie les pistoles aux infirmeries. La fille Marton ne peut croire que je sois coupable, et elle m’a prise sous sa protection, car plusieurs détenues, sous prétexte, disaient-elles, que j’étais fiere, ont voulu m’insulter et me faire un mauvais parti. La sour Marie partage la conviction de la belle Marton. Aussi est-elle maintenant pleine d’égards et de douceur pour moi. C’est elle qui m’a procuré du papier et une plume pour vous écrire, mon ami, bien que toute communication avec le dehors soit interdite a celles qui ne sont encore que prévenues. Mais la belle Marton prétend qu’elle se chargera de ma lettre, et que cette lettre vous arrivera.

Je veux donc vous dire ce qu’est Saint-Lazare[3] . Vous avez passé devant, sans doute, en courant a travers Paris. Vous avez vu cette grande porte cochere qui s’ouvre en haut du faubourg Saint-Denis ? Il y a un drapeau sur le centre ; au-dessous, ces mots sinistres :

MAISON D’ARRET ET DE CORRECTION

Un factionnaire est le seul etre vivant qu’on aperçoit tout d’abord. Il se promene dans un vaste tambour qui sépare la porte extérieure, toujours ouverte, de la porte intérieure. Ceux qui entrent ou sortent a pied frappent a droite, au guichet. La grande porte ne s’ouvre que devant la voiture cellulaire. Derriere cette porte, il y a une cour : c’est la qu’on m’a fait descendre. Le mouvement de la voiture et le grand air m’avaient ranimée. J’ai pu voir et observer.

De la cour, on revient dans un grand corridor, aux deux extrémités duquel montent deux larges escaliers. Ces escaliers conduisent aux lingeries et aux logements des fonctionnaires de la maison, depuis le directeur jusqu’aux aumôniers. C’est la partie presque libre de la maison. Ceux qui l’habitent n’ont qu’a frapper au guichet pour se faire reconnaître et sortir. En face du guichet, un peu a gauche, dans le corridor et presque au bas de l’escalier du directeur, est une petite porte sur laquelle on lit ce mot sinistre :

GREFFE

La commence la vraie prison. Aux deux coups de marteau répond le bruit lugubre d’un énorme verrou : la porte s’ouvre… Cette fois vous etes bien en prison. Il y a la deux guichetiers, un brigadier, deux sous-brigadiers, qui regardent attentivement quiconque entre et vous reconnaîtraient dix ans apres. Au bout d’un couloir obscur est une piece carrée séparée en deux par une balustrade pleine a hauteur d’appui. De l’autre côté de la balustrade se trouvent deux pupitres, l’un a gauche, et l’autre a droite, avec un employé assis devant chacun. Les murs sont couverts de casiers. Chaque casier renferme d’énormes in-folios. Ce sont les livres d’écrou. Ceux de gauche sont pour les prévenues, les condamnées et jeunes filles que la loi ne pouvant atteindre a cause de leur âge fait enfermer correctionnellement jusqu’a leur vingt et unieme année. Ceux de droite concernent ces femmes sans mours a qui on ne fait meme plus les honneurs de la loi et que l’administration seule punit a son gré. C’est au greffe que j’ai d’abord été conduite. Malgré mes protestations, j’ai été inscrite comme prévenue de vol, comme complice d’un certain Polyte, repris de justice, et comme fille de cette horrible femme qui dit etre ma mere et qu’on appelle la Marlotte. Puis on m’a ramenée dans la premiere piece du greffe, la ou se tiennent le brigadier, les sous-brigadiers et le guichetier. Il y a la deux salles qui m’ont frappée, le parloir du public et le parloir des avocats.

Le parloir des avocats est un carré long, que sépare une table aupres de laquelle sont des chaises. C’est la que les malheureuses qui vont bientôt comparaître devant un tribunal, chambre correctionnelle ou cour d’assises, conferent avec celui qui doit les défendre. Une table les sépare, comme si, des ce jour, la société voulait établir une démarcation éternelle entre la coupable et le reste de la société.

Le parloir du public, c’est-a-dire de ceux qui obtiennent la permission de voir les prisonnieres, a quelque chose d’étrange et de cruel dans son aspect. Figurez-vous un couloir d’un metre de large. A gauche et a droite s’éleve un grillage. A gauche vient la prisonniere, a droite le visiteur. Un metre d’espace et un double grillage les séparent. La mere et le fils, le frere et la sour, ne peuvent ni se donner une poignée de main, ni se dire un mot tout bas. A chaque porte est un gardien. Au greffe et au parloir meurt l’autorité masculine. A gauche et a droite, dans la premiere piece du greffe, se trouvent deux portes. L’une est au bas d’un escalier ; l’autre ouvre sur un préau. Le seuil de l’une de ces portes franchi, les gardiens s’effacent pour faire place a la sour de l’ordre de Marie-Joseph, vetue d’une robe marron et d’un capuchon a revers bleu de ciel. La religieuse est désormais l’unique geôlier de la prisonniere.

C’est par la porte de l’escalier que je suis entrée. Au premier repos, on a ouvert une seconde porte. Celle-la était a claire-voie ; et je me suis trouvée dans un vaste corridor sur lequel, de trois en trois metres, ouvrent d’autres portes qui, toutes, sont armées d’une grosse serrure, d’un verrou posé a l’intérieur, et d’une ouverture tantôt carrée et grillée, tantôt ronde et de la largeur d’une piece de monnaie. C’est un judas, et le judas de l’autorité qui semble dire a la prisonniere qu’elle n’est jamais seule et que, a toute heure de nuit et de jour, on veille sur elle. Au bout de ce corridor, la religieuse qui nous conduisait, car la belle Marton était avec moi, ainsi qu’une autre femme qu’on appelle Madeleine la Chivotte – la religieuse, dis-je, s’est arretée devant une porte sur laquelle il y avait ce mot :

DÉPÔT

– C’est la que nous allons coucher, m’a dit la belle Marton. Ce n’est que demain qu’on nous donnera l’uniforme.

Puis, se penchant vers moi, elle m’a dit tout bas :

– Si vous avez de l’argent, cachez-le…


Chapitre 11

 

La belle Marton avait raison, mon ami. On nous a laissées dans le dépôt jusqu’au lendemain matin. C’est une salle de douze ou quinze pieds carrés, dans laquelle il y a quatre, six ou huit lits, dont l’un est plus élevé que les autres. Celui-la est celui de la surveillante.

N’allez pas croire que cette surveillante est une religieuse ; non, c’est une détenue, et, qui mieux est, une condamnée. Mais il y a en prison, comme dans le monde, des honneurs et des distinctions. Avec le temps et la bonne conduite, les prisonnieres finissent par avoir des fonctions qui impliquent, les unes plus de bien-etre, les autres une certaine autorité. Il y a des infirmieres qui sont détenues et portent le costume de la prison ; on en voit quelques-unes a la lingerie. D’autres sont parvenues a etre surveillantes. Celles-la n’ont plus que peu de temps a faire. Obséquieuses, d’une obéissance servile envers les sours, le directeur ou les gardiens, elles se souviennent du temps ou elles étaient rudoyées, et quelques-unes en ont gardé rancune et se vengent, non sur leurs anciens persécuteurs, mais sur les prisonnieres qui leur sont confiées. Ce sont des employées qui font ce qu’on appelle du zele. Celle qui avait mission de surveiller le dépôt était une femme âgée.

Il y avait longtemps qu’elle était a Saint-Lazare ou, d’ordinaire, on ne passe jamais plus d’un an. Quand j’entrai, elle me toisa des pieds a la tete. J’avais encore les yeux pleins de larmes et je me laissais soutenir par la belle Marton, dont le revirement était complet a mon égard.

– Vous etes bien jeune, me dit-elle ; vous allez bien, vous…

La belle Marton haussa les épaules, et comme la surveillante paraissait vouloir me dire des choses désagréables, elle appela sour Marie. Sour Marie est une femme jeune encore et qui n’a peut-etre pas quarante ans. Son visage est d’une beauté merveilleuse et porte les traces de douleurs profondes. Son oil noir, qui semble avoir perdu son dernier éclair, est d’une bonté inépuisable. Elle a des pieds d’enfant et des mains de duchesse. D’ou vient-elle ? Elle est a Saint-Lazare depuis bientôt dix ans ; elle est sévere souvent, juste toujours… Les détenues ont pour elle un respect sans bornes. Cette femme, certainement, n’est pas née a l’ombre d’un cloître. Elle n’était pas destinée aux tristes et sombres fonctions d’une sour des prisons. Sans doute un de ces orages du monde qui déracinent une vie tout entiere l’a jetée la, contre ces murs désolés, comme une mer d’équinoxe repousse une épave a la côte.

La belle Marton s’était jetée a ses pieds :

– Ma sour, a-t-elle dit, vous me connaissez, je suis une créature infâme et souillée, et je n’ai droit a aucune pitié ; mais vous savez que je ne mens pas avec vous et que je passerais dans le feu si vous le commandiez. Eh bien ! écoutez-moi, je vous en supplie, et regardez mademoiselle…

Elle me désignait en parlant ainsi, et sour Marie leva sur moi ce grand oil noir dont le charme est inexprimable.

– Mademoiselle, dit la belle Marton, est une jeune fille honnete, et, si elle est ici, c’est par méprise, je vous le jure, et j’en donnerais ma tete a couper… je vous le demande en grâce, ma sour, protégez-la.

En parlant ainsi, elle tournait un regard presque flamboyant vers la surveillante. Celle-ci détourna la tete. La sour Marie me dit quelques mots affectueux, et on nous enferma dans le dépôt. Tant que les nouvelles détenues n’ont pas revetu l’uniforme de la prison, elles ne communiquent pas avec le reste des prisonnieres.

A deux heures, on nous apporta des légumes et du pain. A sept heures on nous fit mettre au lit. La belle Marton occupait le lit de camp voisin du mien ; elle me fit signe que lorsque la surveillante dormirait nous pourrions causer. En effet, vers neuf heures, des ronflements sonores partis du lit le plus élevé nous annoncerent que la terrible mégere s’était départie de sa surveillance. La belle Marton se glissa alors nu-pieds hors de son lit, peu soucieuse, en dépit du froid, de rester sur le carreau glacé, car il n’y a du parquet, a Saint-Lazare, que dans les infirmeries. Et s’appuyant avec le bras sur mon lit :

– Voyons, mademoiselle, me dit-elle, causons un peu… Il n’est pas possible que vous restiez ici.

– J’ai eu un moment d’espoir ce matin, répondis-je, mais je n’en ai plus.

– Et la, vrai, vous ne connaissez ni papa, ni Polyte, ni la mere ?

– Je vous le jure.

– Oh ! je vous crois, et ça me confirme dans mon idée que c’est un coup monté contre vous. La Chivotte doit tout savoir, et je m’arrangerai bien pour qu’elle parle un jour ou l’autre. Voyons, n’avez-vous pas d’ennemis ?

– Je ne m’en connais pas.

– Et, dit-elle en baissant la voix, est-ce que personne ne vous fait la cour ?

Cette question me fit tressaillir.

– N’avez-vous pas entendu, lui dis-je, ce que j’ai répondu au commissaire de police ?

– Ah ! oui, dit-elle, pardonnez-moi… Oui, un M. Agénor, n’est-ce pas ? qui veut vous épouser ?

– Oui.

– Est-ce qu’il est riche ?

– Tres riche.

– Et vous ?

– Moi, je suis pauvre.

– Ah ! dit la belle Marton pensive. Et il a des parents, bien sur ?

– Oui… son pere… qui m’a envoyé sa voiture.

Sur ces mots, mon ami, je racontai a cette femme tout ce que m’avait dit cet homme qu’on appelle Polyte, c’est-a-dire la complicité du cocher de votre pere et le danger que, vous aviez couru d’etre assassiné… Elle m’écouta attentivement et me dit enfin :

– C’est un coup monté, je vous le répete, ma chere demoiselle, et c’est Polyte qui aura prévenu la rousse – c’est le nom que nous donnons a la police. Voyez-vous, il n’y a pas de quoi etre fiere, loin de la ; mais j’ai de l’expérience et j’y vois clair… Eh bien ! si vous n’aviez pas rencontré M. Agénor et s’il ne voulait pas vous épouser, vous ne seriez pas ici.

– Ah ! fis-je d’un ton d’incrédulité, est-ce possible cela ?

– Ah ! reprit-elle, bien sur que ce n’est pas lui, allez ! mais c’est son pere ou les gens de sa famille ! Et tenez, en voulez-vous la preuve ?

– Parlez, balbutiai-je.

– Eh bien ! vous vous souvenez que, sur votre demande, le commissaire a envoyé chercher M. Agénor, rue de Surene ?

– Oui.

– Est-ce qu’on n’a pas répondu qu’il était en voyage ?

– C’est vrai.

– La, voyez-vous ! Pendant qu’on vous emballait d’un côté, on le faisait filer de l’autre.

J’avoue, mon ami, qu’il y a dans ce raisonnement une logique terrible. Vous reverrai-je jamais ? Hélas ! j’en désespere a présent… Et pourtant je me rappelle la lettre de votre pere, cette lettre empreinte de tant de franchise et de noblesse. Non, cette femme se trompe ! C’est impossible…

Un mouvement que la surveillante fit dans son lit força la belle Marton a se sauver. Heureusement, nos dortoirs ne sont pas éclairés la nuit, et la surveillante ne vit rien.

Vous pensez bien que je ne fermai pas l’oil, et que l’esprit et le cour a la torture, je m’efforçai de deviner cette énigme a laquelle, jusqu’a présent, je ne comprends rien. A moi aussi, cependant, il m’est venu une idée qui pourrait bien etre la vérité : Écoutez : Je suis pauvre, et ma mere était riche. Qu’est devenue sa fortune ? n’a-t-elle pas été volée ? Et s’il en est ainsi, ne suis-je pas la victime des spoliateurs qui craignent de me la voir revendiquer un jour ? Oh ! j’aime mieux croire cela qu’accuser votre pere !

Le lendemain matin, c’est-a-dire a sept heures, on nous a apporté les habits de la prison. La belle Marton avait eu le temps de me dire a demi-voix :

– Cachez votre argent.

Mais d’argent, je n’en avais pas… La veille j’avais donné a cette femme les deux uniques pieces d’or que j’avais sur moi. On m’a fouillée, selon l’usage, et on a retiré de ma poche mon porte-monnaie qui était vide. La belle Marton s’en est aperçue :

– Ah ! m’a-t-elle dit, si je pouvais croire encore que vous etes une de nos pareilles, je ne le croirais plus, maintenant… Vous etes un ange.

Elle avait caché les deux demi-louis. Ou et comment ? Je n’en sais rien ; mais en passant aupres de moi, elle m’a dit :

– Soyez tranquille, nous avons huit jours de pistole devant nous, et d’ici a huit jours, si vous etes encore ici, j’aurai de l’argent.

Quand nous avons été habillées, on nous a conduites a l’atelier. On m’a donné des chemises a faire. Jusqu’a midi, il m’a été impossible de retrouver ni sour Marie, ni la belle Marton. Nous n’étions pas dans le meme atelier. J’ai rencontré cette derniere au préau. La, comme j’étais l’objet de la curiosité générale, Marton s’est approchée de moi et m’a prise sous sa protection. Au préau, on jouit de quelque liberté ; on peut causer et se promener.

– Ma chere demoiselle, m’a dit alors Marton, sour Marie est comme moi. Je lui ai raconté votre histoire, et elle croit bien que vous etes persécutée. Aussi, elle va vous donner une pistole demain, car il n’y en a pas de libre aujourd’hui. J’avais votre argent, j’ai payé d’avance.

– Mais vous ? lui ai-je demandé.

– Oh ! moi, m’a-t-elle répondu en souriant, le dortoir et l’atelier, c’est assez bon : ne suis-je pas une femme de mauvaise vie et une voleuse ?

J’ai senti mes yeux s’emplir de larmes.