Sortie de voie - David Dupont - ebook

Sortie de voie ebook

David Dupont

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Opis

Quand un train déraille, c'est l'existence entière de ses passagers qui est bouleversée...À 32 ans, Luc Milovi mène la vie dont il a toujours rêvé : heureux, comblé, il est bercé par l’amour de sa femme et de ses trois filles. Mais un matin d’octobre, cette vie parfaite va basculer. Ce jour-là, lorsque Luc monte dans le train qui le mène à son travail, le ciel est étrangement déchaîné… Une météo qui résonne comme un présage. Comment Luc aurait-il pu deviner ce qui allait arriver ? Pouvait-il prévoir l’effroyable et tragique accident de train ?Les rares rescapés, livrés à eux-mêmes et oubliés de tous, céderont petit à petit à leurs instincts les plus primaires pour tenter de survivre. Dans ce combat pour la vie, Luc devra lutter contre les autres, mais aussi contre ses propres certitudes. Déchiré entre l’amour et le désespoir, entre son désir de vivre et son sens moral, il sera contraint de faire des choix radicaux, quitte à devoir en payer le prix…Un roman percutant, qui interroge sur le destin et le sens de la vie !EXTRAITIl arrive un moment dans l’existence où certaines personnes se disent : « Voilà ! Ça y est ! J’ai enfin atteint mon Everest, la vie m’a donné ce que j’espérais, je suis comblé. Alors... que vouloir de plus ? »C’est un peu comme si les formules toutes faites qu’on répète chaque année à la même période devenaient accessibles. Pourtant ces fameux vœux du 1er janvier, tout le monde les connaît à force d’être rabâchés, et par pure formalité on remercie toujours les personnes qui nous les adressent en sachant pertinemment qu’elles n’auront aucun impact sur notre futur proche.Au bout du compte, quelle que soit la vie que l’on souhaite mener, une question récurrente frappera inéluctablement à la porte de notre conscience : « Les pages du livre de notre destin sont-elles écrites à l’avance ? »À PROPOS DE L'AUTEURDavid Dupont est né à Lyon et vit aujourd’hui dans la petite ville de Morestel, dans le Nord-Isère. Depuis sa plus tendre enfance, il est attiré par l’écriture comme par une passion mathématique : l’assemblage et la cohérence des mots le fascinent. Après de nombreux textes lyriques, il écrit Sortie de voie, son premier roman, centré autour d’une question qui l’obsède : notre destin est-il déjà écrit ?

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Présentation de l'auteur

David Dupont est né à Lyon et vit aujourd’hui dans la petite ville de Morestel, dans le Nord-Isère. Depuis sa plus tendre enfance, il est attiré par l’écriture comme par une passion mathématique : l’assemblage et la cohérence des mots le fascinent. Après de nombreux textes lyriques, il écrit Sortie de Voie, son premier roman, centré autour d’une question qui l’obsède : notre destin est-il déjà écrit ?

Résumé

À 32 ans, Luc Milovi mène la vie dont il a toujours rêvé : heureux, comblé, il est bercé par l’amour de sa femme et de ses trois filles. Mais un matin d’octobre, cette vie parfaite va basculer. Ce jour-là, lorsque Luc monte dans le train qui le mène à son travail, le ciel est étrangement déchaîné… Une météo qui résonne comme un présage. Comment Luc aurait-il pu deviner ce qui allait arriver ? Pouvait-il prévoir l’effroyable et tragique accident de train ? Les rares rescapés, livrés à eux-mêmes et oubliés de tous, céderont petit à petit à leurs instincts les plus primaires pour tenter de survivre. Dans ce combat pour la vie, Luc devra lutter contre les autres, mais aussi contre ses propres certitudes. Déchiré entre l’amour et le désespoir, entre son désir de vivre et son sens moral, il sera contraint de faire des choix radicaux, quitte à devoir en payer le prix…

CHAPITRE I

Il arrive un moment dans l’existence où certaines personnes se disent : « Voilà ! Ça y est ! J’ai enfin atteint mon Everest, la vie m’a donné ce que j’espérais, je suis comblé. Alors... que vouloir de plus ? »

C’est un peu comme si les formules toutes faites qu’on répète chaque année à la même période devenaient accessibles. Pourtant ces fameux voeux du 1er janvier, tout le monde les connaît à force d’être rabâchés, et par pure formalité on remercie toujours les personnes qui nous les adressent en sachant pertinemment qu’elles n’auront aucun impact sur notre futur proche.

Au bout du compte, quelle que soit la vie que l’on souhaite mener, une question récurrente frappera inéluctablement à la porte de notre conscience : « Les pages du livre de notre destin sont-elles écrites à l’avance ? »

Il est 7 h 03 ce matin-là lorsque Luc Milovi prend le train. Il est radieux, la joie se lit sans conteste sur son visage ; il pense être arrivé à un moment de son existence où il peut se laisser enivrer par la volupté des mots idylliques consignés dans les cartes de vœux.

À 32 ans, Luc a une vie tout ce qu’il y a de plus banal : il travaille pour un grand groupe alimentaire qui vend du lait et tous les produits qui en dérivent. Sa spécialité ? Les yaourts. Son métier consiste à renouveler sans cesse l’image de ces petits pots en plastique.

Et s’il est plutôt satisfait de sa vie professionnelle, que dire de sa vie personnelle ! Depuis son mariage avec Anna, leur amour est bercé par des milliers d’éclats de tendresse, distillés par leurs trois adorables filles.

Issue d’une famille modeste, Anna dispose d’un talent indéniable pour la peinture. Après de longues études aux beaux-arts, elle a ouvert une galerie en centre-ville où elle expose ses œuvres, paysages citadins aux couleurs chatoyantes.

Anna se distingue aussi par son aisance à pouvoir s’intégrer socialement. Elle est capable de parler sans retenue avec une personne qu’elle n’a rencontrée que quelques minutes auparavant. Elle peut rire aux éclats, larmoyer, se mettre en colère pour des raisons qu’elle seule connaît. Elle possède tout un panel d’expressions dont elle joue indifféremment quelque soit l’interlocuteur.

Difficile de poursuivre maintenant sans faire un aparté sur la rencontre entre Luc et Anna, tant cette période a marqué un tournant dans la vie de Luc. Et si, dans ce fameux train de 7 h 03 du 11 octobre, sa vie va brusquement basculer dans la tragédie, le sentiment qui l’anime juste avant découle évidemment de la somme des évènements qui ont marqué sa vie.

Ils s’étaient rencontrés voilà dix ans à la sortie d’une salle de cinéma. Il pleuvait des cordes ce soir-là. Anna avait oublié son parapluie et elle ne se sentait pas capable d’affronter les éléments pour rentrer. Luc sortait de la même séance, et, à la voir recroquevillée dans son manteau, appuyée contre le mur du cinéma, cherchant à se protéger vainement du vent, attendant sans doute que le temps soit plus clément, il ne put s’empêcher de lui proposer de la raccompagner.

Anna aimait cette prévenance chez les hommes, et la délicatesse de Luc semblait cacher une âme sensible et sincère qui la mettait en confiance. Anna était très forte pour ça. Elle avait le don de savoir au premier regard, aux premières paroles, si elle pouvait se fier à quelqu’un.

Dans sa voiture, Luc n’eut pratiquement pas le temps d’ouvrir la bouche, Anna monopolisa la conversation. Un interminable monologue qui couvrait le bruit de la pluie sur le capot de son véhicule. À la longue, le timbre de sa voix résonnait telle une douce mélodie ; il se disait qu’il pourrait l’écouter parler sans jamais s’en lasser.

Par chance, il connaissait bien la ville ; il aimait flâner seul le soir dans les rues désertes, et l’adresse que lui avait donnée Anna résonnait dans sa tête comme un refrain que l’on n’oublie pas. Heureusement d’ailleurs ! Comment aurait-il pu lui demander dans quelle direction se rendre à chaque carrefour sans la couper toutes les deux minutes, et ne profiter de son récit que par bribes saccadées !

Arrivés au 1998 rue Bonaparte, il se décida tout de même à lui adresser un :

« Voilà ! Nous sommes arrivés.

— Je vous remercie de m’avoir raccompagnée et de m’avoir écoutée. Oh ! je sais ce que vous allez me dire, que je parle beaucoup, mais je vous rassure vous n’êtes pas le premier ! Je suis comme ça moi, et comme on dit, on ne se refait pas ! Bon, ben merci encore et peut-être à une prochaine fois ! »

Le sourire qu’elle lui proposa avant d’ouvrir la portière le troubla fortement, il en fut le premier surpris. Une fois sortie, il la regarda s’éloigner rapidement à la lueur d’un réverbère qui s’élevait, majestueux sur le trottoir, illuminant fièrement cette sombre ruelle.

Luc habitait à cette époque dans un petit appartement assez coquet, dans une banlieue bourgeoise, mais bruyante, proche de Carssy, une métropole aux allures de cité américaine, avec des immeubles si hauts qu’on distinguait à peine les derniers étages qui semblaient se perdre dans les nuages.

Arrivé à hauteur de sa rue, la pluie avait enfin cessé. Le silence régnait, seules quelques gouttes arrachées aux feuilles d’un chêne qui se dressait tel un géant sur le trottoir, venaient mourir sur l’asphalte encore mouillé. La petite brise qui s’était levée ramassait les autres feuilles, celles éprises de liberté, les faisant tournoyer, danser, chanter, dans un ballet digne des plus grands opéras de Verdi.

Las, il se coucha, mais plus il essayait de dormir, plus ses pensées se fixaient sur un seul et même point : Anna.

Son sourire l’obsédait ; cela n’avait duré qu’une poignée de secondes, mais son sourire, ah son sourire ! Il s’en rappelait chaque mouvement, chaque trait ; il avait illuminé ses yeux et captivé son cœur. Anna, Anna, Anna... Son image revenait sans cesse dans sa tête.

Après maintes positions aux quatre coins du lit, il finit par s’endormir. Il rêvait, bercé par l’image d’Anna, son visage, sa silhouette ; désormais il ne luttait plus pour la sortir de sa tête et, parallèlement, il arrivait à entendre les bruits communs à une ville qui ne dort jamais. Certes les sons étaient étouffés, mais entre la sirène d’un camion de pompiers qui embrasait les ruelles de manière furtive, les conversations bruyantes de jeunes adolescents qui déambulaient sous les fenêtres, sans oublier le manège incessant des véhicules qui arpentaient les avenues, il sentait vivre la ville comme jamais auparavant.

Lorsqu’il ouvrit les yeux, tôt le lendemain matin, rien n’avait changé ; son esprit était toujours tourné vers Anna et il avait cette sensation terrible de mal-être qui empêche toute concentration, même pour effectuer une simple action.

Une fois son café avalé — froid bien évidemment après tout ce temps passé à ne réfléchir à... rien — il lui vint une idée totalement saugrenue, le genre de pensée qui fait rire tellement elle est ridicule. Pourtant, égarée dans la complexité du cerveau, cette pensée libère une petite voix espiègle qui s’élève au dessus des autres et chuchote : « Et si je le faisais quand même ? ». Il ne fallut pas plus d’une heure à Luc pour lutter contre l’envie de retourner à Carssy.

Arrivé rue Bonaparte, il décida de garer sa voiture à quelques pâtés de maisons plus au nord, histoire de marcher un peu pour réfléchir et se donner du courage ; mais une fois sorti de son véhicule, il se traînait à la manière d’un chien errant et bien sûr, aucune idée cohérente ne put jaillir de son esprit, aucune échappatoire, aucune diversion au cas où il faudrait qu’il justifie le fait de se trouver là. À hauteur du n° 1998, il se dissimula discrètement derrière le réverbère du trottoir d’en face — enfin quand je dis « dissimuler », je devrais plutôt dire qu’il se tenait maladroitement contre afin de ne pas être vu —, qui peut croire qu’on arrive à se cacher derrière un réverbère ?

La veille, il l’avait maudit, car il arrachait les dernières esquisses de la silhouette d’Anna à la vue de Luc, et aujourd’hui il était un rempart providentiel lui permettant de scruter la rue sans éveiller de soupçons.

Il resta là au moins une heure, peut-être deux. La porte de l’immeuble s’ouvrit pour la énième fois ; il reconnut la silhouette de celle qui le faisait tant souffrir. À sa vue, il s’émerveilla : « Elle est encore plus belle que dans mon souvenir ! »

Les yeux vitreux, Luc la fixait sans pouvoir détourner le regard ; il n’entendait qu’un seul bruit, de plus en plus fort, de plus en plus rapide, un bruit accompagné de douleurs dans le ventre. Il passa machinalement sa main sur le côté gauche de son torse et comprit que son cœur battait anormalement. Il voulut se déplacer pour aller à la rencontre d’Anna, mais ses jambes ne lui obéissaient plus ; il faillit même tomber, s’il ne tenait pas fermement de sa main droite le réverbère, devenu en quelques instants un véritable allié.

Lorsqu’il reprit ses esprits et put à nouveau se contrôler, Anna avait déjà tourné au coin d’une rue perpendiculaire à la sienne. Il la regarda une fois de plus disparaître.

Il décida d’attendre son retour en se disant que cette fois, il devrait se montrer un peu plus fort. Pour passer le temps, il inventa des jeux avec son nouveau complice. Il commença par tourner autour en comptant ses pas, au fil des passages, il écourtait ses foulées pour en obtenir le moins possible, puis, lassé, il lui assena des coups de pieds, montrant ainsi l’impatience qui le rongeait. Il se mit également à chercher dans la couleur vert écaillé une quelconque inscription marquant le passage d’une âme déchirée, peut-être à cause d’une situation analogue. Le réverbère, lui, restait là, impassible. Luc en était presque jaloux.

Finalement, elle revint. Toutes ces heures d’attente s’effacèrent à la simple vue de son visage. Cette fois, Luc prit son courage à deux mains et se dirigea vers elle. Évidemment son cœur se remit à battre très fort, il en arrivait même à croire qu’il allait déchirer son plexus, mais au moins le reste de son corps se montrait docile.

Dans sa tête, tout se mélangeait ; comment allait-il aborder la jeune femme ? Qu’allait-il pouvoir dire pour justifier sa présence ? Mais pourquoi n’y avait-il pas pensé pendant tout ce temps où il attendait sur le trottoir ? Pourquoi ? Pourquoi ?

Toutes ces questions qui se bousculaient ; il ne se rendit pas tout de suite compte qu’à force de réfléchir, il était arrivé à sa hauteur ; ce n’est qu’en levant les yeux qu’il se trouva pris au dépourvu.

Il tenta de dire quelque chose, mais n’en eut pas le temps, car Anna, fidèle à elle-même, prit la parole :

« Eh ! Mais je vous reconnais, vous êtes le jeune homme au parapluie, n’est-ce pas ? Merci encore de m’avoir ramenée chez moi hier soir, sans vous, je ne sais pas comment j’aurais fait !

Son sourire timide se fit un peu plus enjôleur, et lorsqu’il prit son inspiration pour répondre, elle enchaîna une fois de plus, lui coupant la parole :

— Vous habitez dans le quartier ? Parce qu’en fait, avant la soirée d’hier, je ne vous avais jamais vu par ici...

Luc sentit qu’il devait se dépêcher de répondre avant de passer pour un parfait idiot et dit d’une voix hésitante :

— Pour ne rien vous cacher, j’ai fait un détour dans votre rue dans l’espoir de vous revoir, et puisque c’est chose faite, je me demandais si vous accepteriez de venir boire un café avec moi...

Anna fut flattée, l’attention que lui portait ce jeune homme la ravit.

Luc était pendu à ses lèvres, attendant la réponse fatidique ; il espérait qu’elle accepte, mais elle ne le connaissait pas, et pour lui, cela ne faisait aucun doute, Anna n’était pas le genre de fille à prendre un verre avec un parfait inconnu.

À sa grande surprise, elle lui répondit :

— Pourquoi pas !

— Vraiment ? Vous acceptez ?

— Pourquoi prenez-vous cet air étonné, rétorqua-t-elle, je vous assure que ça me ferait plaisir de prendre un café avec vous !

Ils se rendirent donc au café le plus proche, il se trouvait juste en face de l’immeuble d’Anna ; l’entrée était dominée par un réverbère vert écaillé...

À les voir tous les deux, entre rires et étonnements, entre chuchotements et malice, il ne faisait aucun doute qu’ils étaient faits pour se rencontrer. Ils ne se décidèrent à partir que lorsque le patron leur expliqua que l’établissement fermait ses portes. Ils furent réellement surpris de se retrouver comme ça, dans la pénombre de la rue. Anna leva le bras gauche pour regarder sa montre. Elle n’en revenait pas :

« Déjà minuit ! Ce n’est pas possible, il faisait jour quand on est entrés dans le café, tu ne vas pas me dire qu’on a discuté près de six heures sans s’en rendre compte !

Et Luc de répondre :

— Je ne savais pas que tu avais le pouvoir de manipuler le temps. Bon, je te raccompagne chez toi, je vais chercher ma voiture et je te dépose... en face du café. »

Ces petites plaisanteries qu’ils se renvoyaient étaient des moments de pur bonheur, des instants très courts, sans prétention, mais qui marquent la mémoire. Ne dit-on pas d’ailleurs que l’humour est le plus puissant des philtres d’amour ?

Cette soirée avait transposé Luc dans ses rêves les plus merveilleux ; pendant quelques secondes, il se pinça les lèvres, se demandant s’il était vraiment dans le monde réel.

Il n’eut guère le temps de s’y attarder, car un coup de klaxon agressif le fit sursauter, le genre de bruit qu’il entendait pratiquement chaque nuit brutaliser sa fenêtre ; très vite il se rendit compte qu’il ne rêvait pas, car ce son strident, jaillissant d’un véhicule, se transforma rapidement en une suite de mots très cohérents :

« Eh mec ! reste pas au milieu de la rue, t’as envie de mourir ou quoi, allez casse-toi !

C’était le chauffeur de la voiture qui venait de se faufiler dans la ruelle. Luc tourna la tête de droite à gauche pour rejoindre la réalité ; quand son regard croisa celui du chauffeur, il stoppa net et dit :

— Excusez-moi, je ne vous avais pas vu.

— Ouais, ben évite de rêver quand tu traverses la route mec ! Le chauffeur avait à peine fini sa phrase, qu’il avait déjà redémarré, se contentant visiblement de la réponse que Luc lui avait fournie.

Anna, témoin de cette scène, s’étonna :

— Qu’est-ce qui t’arrive ? Tu m’as fait peur, tu as failli te faire écraser !

— Je pensais à autre chose et je n’ai pas vu la voiture arriver, c’est tout...

Elle aussi se contenta de cette réponse, et pour ironiser la situation, elle ne put s’empêcher d’ajouter :

— Tu viens à peine de me rencontrer et tu veux déjà te suicider ? Je ne savais pas que j’étais ennuyeuse à mourir !

Luc explosa de rire :

Ils traversèrent finalement la route pour se retrouver devant l’immeuble d’Anna. Il y avait trois marches à gravir pour atteindre une grande porte en fer laissant apparaître deux petites fenêtres opaques.

— Luc, il faut que je rentre, demain je me lève tôt pour travailler, lui dit-elle en entrebâillant dans un léger grincement, la lourde porte métallique.

Anna s’engouffra dans l’entrée, Luc commença à descendre les marches de l’escalier avec un large sourire.

— Luc ! s’écria Anna qui venait de repasser la porte, j’ai passé une soirée formidable, sincèrement je me suis sentie... je ne trouve pas les mots pour décrire cette soirée... Disons tout simplement que j’étais bien, vraiment bien, grâce à toi. À demain ? »

Que pouvait-il répondre à ça ?

Il resta là de longues minutes. Il pouvait entrevoir la lueur des néons de l’allée de l’immeuble, et ne se décida à rebrousser chemin que lorsque le noir absolu s’empara de cet antre protégé par son fidèle gardien en armure d’acier, interdisant l’accès à tous chevaliers ivres de bravoure n’aspirant qu’à délivrer chacune des princesses emprisonnées dans ses tours.

Luc se dirigea vers son véhicule. Il marchait tranquillement, les mains dans les poches. La rue était déserte, la nuit était belle. Il avait toujours le visage d’Anna dans la tête, mais cette fois, il n’en souffrait plus, à croire que son cœur s’était apaisé après avoir connu son heure de gloire.

CHAPITRE II

La rencontre entre Luc et Anna fut une véritable révélation. C’est tout naturellement qu’ils se marièrent, deux ans plus tard, par une magnifique journée de septembre. La cérémonie fut somptueuse, le genre de mariage où, des années plus tard, certains invités disent encore quand ils en parlent : « Tu te souviens du mariage de Luc et Anna ? Un magnifique mariage », ou bien, « J’aimerais me marier comme Anna, tu te rappelles ? »

Après cette interminable journée dédiée à la mise en scène formalisée d’un mariage, ils se retrouvèrent enfin tous les deux dans la chambre de ce magnifique hôtel que Luc avait réservée pour l’occasion. Il la regardait dans sa belle robe de mariée, elle n’arrêtait pas de rire, certainement à cause des coupes de champagne qu’elle avait bues durant la soirée. Il mit un peu de musique et la prit dans ses bras pour la faire danser. Tous les deux au milieu de la chambre, ils riaient, tournoyaient, chantaient, virevoltaient, le monde n’existait plus.

L’automne venait de revêtir son manteau de couleur jaunâtre nuancée de marron, dérobant les derniers vestiges d’une flore qui se dénude immuablement, lui interdisant pendant les mois à venir, la possibilité de se parer des teintes verdoyantes qui l’anoblissent.

Anna s’était familiarisée avec son nouvel environnement. Elle avait emménagé dans l’appartement de Luc, dans ce quartier bourgeois de la banlieue de Carssy, vivant au rythme des sonorités urbaines, devenues lois dominantes des ruelles nocturnes.

Il faisait très froid ce 17 décembre. Ce jour-là, Anna mit au monde une petite Camélia.

Dans cette chambre d’hôpital où Anna paraissait épuisée par l’accouchement, l’émotion de Luc était palpable, il ne put s’empêcher de verser quelques larmes de bonheur à la vue de son premier enfant. Il se tourna vers sa femme et lui susurra à l’oreille :

« Tu viens de m’offrir le plus beau cadeau de ma vie. »

Trois années ont passé, la petite Camélia est bercée par la tendresse et l’amour que lui portent ses parents et, même si elle ne va pas rester le centre d’intérêt de la famille, elle paraît réagir avec beaucoup de sagesse. Eh oui ! Une fois de plus, maman attend un bébé et d’après les échographies, une autre petite fille devrait intégrer le cocon familial d’ici peu. Et c’est tout naturellement qu’au milieu du mois de mai se présenta à ses parents, Elonia.

Tout paraissait tellement beau ! Cette vie dont le cours est somme toute très conventionnel, la rencontre entre un homme et une femme qui s’aiment passionnément, un mariage réussi, la naissance de deux enfants magnifiques et, on le sait déjà pour l’avoir évoqué précédemment, un autre à venir. Cette vie si bien construite, pourquoi allait-elle finalement basculer ?

L’amour n’est-il pas le sentiment le plus solide et le plus puissant qui existe ?

N’avons-nous pas la possibilité de choisir la vie que l’on veut mener ?

Et si vraiment le destin décide pour tout un chacun, est-il réellement équitable ?

Anna ne travaillait plus malgré la réticence de Luc. Sa petite galerie située en plein cœur de la grande place de Carssy semblait isolée du reste du décor. Il faut dire que la place de l’Hôtel de ville, dominée par une magnifique fontaine est l’endroit le plus prisé de la ville et la mairie avait payé très cher l’image féerique de son quartier d’affaires ; Anna avait dû batailler pour en obtenir quelques mètres carrés. Pourtant, la galerie qui quelques années auparavant voyait défiler des personnes plus enchantées les unes que les autres, paraissait aujourd’hui oubliée et coupée du monde. Les portes, ouvertes en permanence à l’époque, étaient résolument fermées et adoubées d’une petite pancarte où il était inscrit : « Fermé pour cause de maternité. »

Dix-huit mois plus tard, Anna fut de nouveau enceinte. Je ne vous étonnerais pas en vous disant que c’était encore une fille. Le jour de l’accouchement, Anna, allongée sur le lit, tenait dans ses bras son troisième enfant. En se penchant vers elle, Luc lui dit :

« Je crois que je pourrais te faire une quinzaine d’enfants, je ne te ferais que des filles !

Anna, qui caressait amoureusement son bébé, esquissa un sourire et lui chuchota :

— Je te préviens, j’ai atteint mon quota d’enfants : je te le dis tout net je n’en veux pas d’autres !

— Même pas des triplés ? ajouta-t-il amusé.

Et Anna, d’un air décontracté et souriant :

— Dégage ! Va me chercher un truc à manger s’il te plaît ; au chocolat, merci.

Une fois sorti, il entrouvrit légèrement la porte, passa simplement la tête et dit à Anna :

— Bon, des jumeaux alors ?

— Hors de ma vue ! »

Après quelques jours de repos, le couple rentra accompagné de Justine, cette troisième et jolie petite fille qu’Anna venait de mettre au monde.

Face à l’extension de sa famille qui tendait à pousser les murs de son appartement, Luc dut se pencher sérieusement sur les annonces immobilières. Il ne lui fallut que peu de temps pour trouver le terrain propice à l’élaboration de leur future maison ; certes, il était assez éloigné de Carssy, à une bonne trentaine de kilomètres, mais son prix était raisonnable. Il se trouvait à l’orée d’un charmant village médiéval du nom de Terriel, et pour finir de les convaincre, au cas où ils seraient encore réticents, il donnait sur une petite forêt où l’on pouvait s’attarder et écouter le bruissement des feuilles des hauts arbres, provoqué par la caresse du vent. Une musique d’une rare beauté, aussi agréable qu’une ritournelle fredonnée avec passion. L’occasion paraissait trop belle pour la laisser filer, et malgré la distance que Luc serait obligé de parcourir chaque jour pour aller travailler, ils décidèrent de se lancer.

Après tout, il pourrait prendre le train ! La gare n’était qu’à quelques kilomètres de Terriel et ralliait directement le centre-ville de Carssy, alors...

Pendant quelques malheureux petits mois, la famille se débattit dans l’étroit appartement, prise entre les cartons qui envahissaient la salle à manger et les objets fragiles, tous recouverts de papier à bulles, disséminés sur les étagères, les cartons, et parfois, à même le sol...

Puis, le jour tant attendu arriva !

Justine dormait paisiblement dans son landau, bercée par le chant mélodieux des cigales, ses deux sœurs couraient dans l’herbe, en faisant voltiger dans leurs mains tendues très haut des foulards de toutes les couleurs. Leurs fous rires étaient une joie indicible pour leurs parents.

Luc emmena sa femme à l’intérieur ; les meubles étant presque tous dans le jardin, la maison paraissait gigantesque, et l’écho du baiser qu’elle lui donna résonna dans chacune des pièces, comme pour signifier que le lien qui les unissait était inébranlable, comme pour dire : « Attention ! nous, rien ne pourra jamais nous séparer. Jamais. »

Cela faisait maintenant un an qu’ils s’étaient installés. Pour Luc, se rendre au travail était devenu chose commune. Jour après jour, les gestes quotidiens devinrent des habitudes ; il prenait sa voiture et parcourait les quatre kilomètres qui séparaient Terriel de la gare de Virioul, et prenait le train de 7 h 03 qui le conduisait à la gare centrale de Carssy.

Il détestait la gare de Virioul. La piteuse gare de Virioul. Entre ses passagers toujours plus nombreux, ses allées étroites qu’il fallait s’y faufiler pour atteindre le quai, ses abris exposés au vent : l’arrivée du train sonnait comme une délivrance...

Le train ! Il le voyait arriver tous les jours de la semaine, chaque matin, à 7 h 03 précises, pas une minute de plus, pas une minute de moins ; il surgissait de nulle part, habillé de son imposante carcasse bleue, se posait dans la gare, tel un aigle silencieux et furtif et il restait là quelques instants à attendre ses proies, ces centaines de personnes immobiles sur le quai qui s’engouffraient dans ses entrailles, attendant avec résignation le moment où le rapace viendrait les enlever. Lorsqu’il était repu, lorsque la gare n’était plus qu’un vaste désert, il repartait dans un léger grincement, presque inaudible, ne laissant sur le quai qu’un violent mais fugace courant d’air, et chaque panneau indicateur qui le longeait semblait courber l’échine par crainte d’être dévoré à son tour.

Au fil des mois, au fil des trajets, Luc finissait par croiser les mêmes personnes. Il y avait par exemple cet homme d’une cinquantaine d’années ; il portait toujours le même costume bleu éteint, s’installait systématiquement sur le premier siège du compartiment et se plongeait littéralement dans son ordinateur portable. Et là, près de la fenêtre, ces deux jeunes adolescents, un lecteur MP3 collé aux oreilles ; ils hochaient la tête au rythme de la musique. Ou bien encore cette étudiante, noyée dans ses bouquins, et ce sportif, toujours habillé en short et baskets, son casque dans la main droite, sa main gauche tenant le guidon de son vélo. Il y avait aussi cette vieille dame au regard antipathique et ce couple dont le conjoint dormait pendant toute la durée du voyage.

Tous ces gens, toute cette population hétéroclite, Luc les apercevait tous les matins ; il essayait de les imaginer dans leur vie de tous les jours. Étaient-ils heureux ? Avaient-ils la vie qu’ils souhaitaient avoir ?

Dans le train, chacun avait ses petites manies ; certains s’asseyaient toujours à la même place, comme si les sièges du wagon leur étaient attribués, d’autres tenaient absolument à se mettre du côté de la fenêtre, d’autres encore préféraient les sièges qui faisaient face à deux autres sièges... Tout était réglé avec une précision presque effrayante. D’ailleurs, Luc avait lui aussi pris ses habitudes ; il s’asseyait tous les matins sur le même siège. La plupart du temps, son regard tombait sur les places de l’autre rangée qui lui faisait face. C’est là, que tous les jours, il croisait le regard de cette fille, une jolie jeune femme au visage d’ange ; ses yeux d’un vert pénétrant brillaient d’un éclat plus intense qu’une pierre de jade et contrastaient avec les sièges recouverts d’un tissu bleu gris. Le petit piercing discret de sa narine gauche scintillait lorsque le soleil s’immisçait avec douceur par la fenêtre.

Perdue dans ses pensées, elle dégageait une sorte de lassitude permanente, sans forcément avoir l’air triste, ce qui intriguait fortement Luc. Elle semblait ne pas faire partie du décor, comme si sa présence sonnait faux à l’intérieur de ce train. Et plus les voyages quotidiens se succédaient, plus il se surprit à aimer cette présence insoumise au conformisme. Chaque matin, il la guettait ; cette femme au regard évasif, au parfum vanillé, à la longue chevelure ondulée aux reflets satinés. Il espérait, sans vraiment y croire, qu’un jour, elle prendrait part à l’intimité tacite qui régnait entre les voyageurs.

Enfin voilà ! La vie passe, et mine de rien, le couple va fêter ses dix ans de mariage. Luc souhaitait organiser quelque chose d’exceptionnel pour cet événement unique.

Un soir, il se hasarde à dire à Anna :

« Et si on se faisait un resto un soir de la semaine prochaine ; ça te tente ? On peut bien laisser les filles chez mes parents et passer un moment rien que tous les deux. Tiens ! Ce dimanche, le 10, qu’est-ce que tu en penses ? Ça serait pas mal, il faut qu’on en profite ; il fait encore doux pour un mois d’octobre...

— C’est très flatteur, monsieur Milovi, et j’accepte avec joie votre invitation ! »

Il s’était montré astucieux, pas une seconde il n’avait senti qu’elle s’était doutée de quelque chose.

Le dimanche suivant, après avoir déposé les enfants chez leurs grands-parents, ils se retrouvèrent dans un restaurant chic de la banlieue de Carssy. La table était dressée : une magnifique nappe rouge, quatre chandelles qui offraient un éclairage tamisé. Les homards, que venait d’apporter le serveur, semblaient se trémousser au rythme des petites flammes de chacune des bougies qui se tortillaient lorsque le moindre courant d’air se mêlait capricieusement à leur conversation. Le petit orchestre installé au fond de la salle jouait des mélodies sur fond de mandoline. Tout semblait parfait ; le cadre, le service, la musique, une soirée on ne peut plus romantique ! Au milieu du repas, il se leva et tendit un morceau de papier à Anna.

« Qu’est-ce que c’est ? lui demanda-t-elle d’un air étonné.

— Lis, tu verras bien.

Elle déplia la feuille ; voici ce qu’elle put y lire :

Mon rêve est de passer le restant de ma vie avec toi

Car il n’y a qu’au fond de tes yeux que je me noie

Seul ton sourire est capable de m’apporter la joie

Et je n’existe que lorsque je suis blotti dans tes bras

Alors, tant que ton regard de saphir me soutiendra

Je te fais la promesse que jamais tu ne le regretteras

Quand tu es loin de moi, je suis aussi solitaire qu’un loup

La folie me guette à la simple idée qu’un jour tu puisses partir

Je peux t’assurer que je n’aurai jamais ce fantasme de vieux fou

Celui de tuer par amour, mais j’ai la force de t’aimer à en mourir

Et pour un jour aussi important que celui-là

Je souhaite que ces mots, l’éternité ne les touche pas

Qu’ils soient les gardiens des lois dont je fais foi

Pour toujours, tu es et resteras, ma belle et tendre Anna

À peine eut-elle fini que la signature de son mari inscrite en bas de page devint illisible ; l’encre se répandit sur le papier à cause des larmes qu’elle avait versées. Elle n’avait jamais rien lu d’aussi beau. À ses yeux, même le plus grand des poètes n’aurait pu faire mieux.

Elle sentit son cœur battre plus fort, et quand elle leva les yeux pour remercier Luc, celui-ci venait de se mettre à genoux, près d’elle comme pour lui assurer sa dévotion et dit :

« J’ose espérer t’avoir apporté cinq minutes d’éternité ; c’est le cadeau le plus sincère que je puisse t’offrir, car il vient du plus profond de mon cœur. »

C’en était trop ; Anna ne put s’empêcher de pleurer à chaudes larmes tant l’émotion était forte. Heureusement ses pleurs furent couverts par un tonnerre d’applaudissements qui jaillit de la foule.

Tétanisée, elle balbutia :

— Je... je n... je n’oublierai jamais cette soirée, elle restera en moi comme le moment le plus merveilleux qu’il m’ait été donné de vivre jusqu’à présent, je... je ne pourrai jamais assez te remercier pour cet instant magique... je t’aime Luc, de tout mon cœur...

CHAPITRE III

Il arrive un moment dans l’existence où certaines personnes se disent : « Voilà ! Ça y est ! J’ai enfin atteint mon Everest, la vie m’a donné ce que j’espérais, je suis comblé. Alors... que vouloir de plus ? »

C’est un peu comme si les formules toutes faites qu’on répète chaque année à la même période devenaient accessibles. Pourtant ces fameux vœux du 1er janvier, tout le monde les connaît à force d’être rabâchés, et par pure formalité on remercie toujours les personnes qui nous les adressent en sachant pertinemment qu’elles n’auront aucun impact sur notre futur proche.

Au bout du compte, quelle que soit la vie que l’on souhaite mener, une question récurrente frappera inéluctablement à la porte de notre conscience : « Les pages du livre de notre destin sont-elles écrites à l’avance ? »

Luc repense à la soirée d’hier, il revoit le visage d’Anna, son sourire, son émotion, et cette phrase qu’elle a formulée, les yeux baignés de larmes et d’une voix hésitante.

C’était... merveilleux.

Pourtant, sur le trajet qui le mène à la gare, il n’a guère le temps de s’égarer dans ses pensées. La météo est étrange en ce lundi matin du 11 octobre. En se penchant pour scruter le ciel par le pare-brise de la voiture, il le trouve d’une noirceur effrayante. Il est à peine 6 h 55 et on croirait que la nuit va tomber, le vent souffle si violemment que chaque arbre paraît s’apprêter à se coucher sur la route. Les panneaux de travaux posés sur la chaussée qui longe la départementale n’ont d’ailleurs pas résisté bien longtemps à l’appel du ciel ; c’est à peine si sa voiture, à son tour, ne va pas se renverser sur le côté...

Quelques minutes de plus suffirent à ce climat calamiteux pour libérer son élément le plus significatif : la pluie. La pluie, le vent, le tonnerre, les éclairs, ils sont tous là. Comme un défi aux humains, la nature semble décidée à s’insurger contre la façon dont les hommes la piétinent sans scrupules, juste pour pouvoir assouvir leur maudit égoïsme.

Sur le parking de la gare, Luc met un temps fou à se diriger vers le quai, il doit lutter contre le vent qui l’empêche d’avancer.

Petits pas par petits pas, il y arrive finalement ; les habitués du 7 h 03 sont au rendez-vous et, comme eux, il vient se protéger du mieux qu’il peut à l’intérieur du petit abri déjà bien rempli.

Tiens ! Il aperçoit la jeune femme mystérieuse collée contre la vitre, les cheveux trempés ; malgré le temps, son regard reste le même, toujours aussi impassible ; des gouttes de pluie descendent le long de ses joues, elle doit certainement avoir froid. Il est déjà 7 h 10 et le train n’est toujours pas là, lui d’habitude si ponctuel. Étrange...

L’orage ne cesse de gronder et paraît ne pas vouloir se calmer. Le ciel est vraiment en colère ; peut-être ne viendra-t-il pas ou peut-être qu’un incident technique le retarde... En tout cas, aucune annonce n’a été formulée dans le haut-parleur accroché à l’un des piliers de l’abri. De toute façon, avec le temps qu’il fait, pas sûr que les passagers puissent entendre quelque chose.

Ah ! Ça y est ! Un bruit familier vient délivrer la horde de voyageurs. Les gens se précipitent à l’intérieur du train, soulagés de pouvoir s’y réfugier. Ils n’en oublient pas pour autant leurs habitudes ; Luc s’assoit à sa place et, pendant qu’il quitte son manteau et plie son parapluie pour le poser à ses pieds, lance un regard furtif à la jeune fille assise dans la rangée opposée.

À travers la vitre, on distingue à peine le paysage tant le ciel est couvert ; Luc passe une main dans ses cheveux et se dit : « C’est vraiment un temps d’apocalypse, vivement que ça se termine ! »

Cela fait à peine cinq minutes que le train a quitté la gare lorsqu’un élément imprévisible vient se mêler à la tempête : Une tornade ! Il ne manquait plus que ça ! Dans une région qui n’en avait jamais connu auparavant ! Les gens qui peuvent la voir sont ébahis par sa taille impressionnante, cela parait presque surréaliste ! Elle se trémousse, narguant ceux qui la regardent, entraînant avec elle tout ce qui se trouve sur son passage. Le train, lui, continue sa route, imperturbable.

La tornade longe la voie ferrée, à une bonne centaine de mètres du train ; les passagers sont scotchés aux fenêtres et regardent avec anxiété ce spectacle. Les arbres, les maisons, les voitures, tout est aspiré en quelques secondes !

La tornade a maintenant disparu du champ de vision des voyageurs, elle s’est finalement immobilisée un peu plus loin, à l’est, à l’orée d’une vallée située en contrebas d’un petit massif montagneux que le train traverse toujours en silence.

Quoi qu’il en soit, une tornade est censée se déplacer continuellement sans se soucier des contrées qu’elle traverse jusqu’à ce qu’elle disparaisse, mais elle ne reste jamais figée au même endroit. Pourtant, son état statique déclencha un phénomène qui n’avait jamais pu être observé jusqu’alors. Sa puissance, combinée à la vitesse de rotation de son vortex, se mit à forer un trou comme si elle s’était décidée à creuser la terre avec rage pour en atteindre le noyau. Il ne fallut que quelques minutes de plus pour que le sol, en ami fidèle, ne vienne proposer son aide en lui ouvrant ses viscères, laissant apparaître une faille se perdant dans les profondeurs de l’écorce terrestre. Une fois sa tâche achevée, la tornade se remit à tournoyer pour finalement s’éloigner de plus en plus profondément dans la vallée, jusqu’à ce que l’on aperçoive plus qu’un minuscule point à l’horizon.

Allait-elle sévir dans une autre région ? Avait-elle réellement disparu ?

Ces questions resteront sans réponses ; visiblement, le conducteur du train semblait préoccupé par quelque chose de bien plus grave. Soulagé de la voir s’éloigner, il ne s’était pas rendu compte qu’en se déplaçant, cette satanée tornade n’avait pas oublié d’emporter avec elle une bonne partie des rails ; il eut beau appuyer sur les freins de toutes ses forces, il était trop tard, le train se cantonnait à faire ce pour quoi il avait été conçu : suivre les rails, suivre les rails à n’importe quel prix. Et ce pauvre conducteur de train regardait maintenant à travers la vitre, d’un air anxieux, le visage livide, avec une crainte encore plus prononcée. Son esprit se mit à matérialiser l’horreur de la scène à venir, et d’une manière résignée, ne put esquisser le moindre mouvement, la peur venant d’envahir tout son être.