Isla - Mylène Bachelet - ebook

Isla ebook

Mylène Bachelet

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Opis

Séraphine vit le drame de sa vie ; Moana a peur de perdre sa fille quand celle-ci part à la recherche de ses origines ; Abel et Joséphine défient ensemble la mort ; Wallace est déraciné…
Comme dans un journal intime, ces protagonistes livrent leurs joies et leurs peines.
Pourtant, ces destins ébranlés sont tous reliés à une seule personne. Origine ou conséquence, serait-elle la clé pour qu’ils trouvent enfin le chemin de la paix ?
De questionnements en découvertes, d’effondrements en reconstructions, ils partent à la conquête d’un sommet : leur propre équilibre…

À PROPOS DE L'AUTEURE

Mylène Bachelet est née à Rouen. Sa première orientation s’est d’abord portée sur l’aide aux personnes en souffrance puis elle est devenue infirmière en psychiatrie. La lecture, l’écriture, le dessin ont toujours fait partie de sa vie. Les pages volantes, les carnets, les blocs de croquis ont investi ses tiroirs et le partage est le moteur essentiel à son existence.

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Mylène BACHELET

Isla

Roman

Cet ouvrage a été composé et imprimé en France par Libre 2 Lire

www.libre2lire.fr – [email protected] rue du Calvaire – 11600 ARAGON

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traductionintégrale ou partielle réservés pour tous pays.

ISBN papier : 978-2-38157-061-7ISBN numérique : 978-2-38157-062-4

Dépôt légal : 2020

© Libre2Lire, 2020

Journal d’Isla le 06/10/2019

Je m’appelle Isla, j’ai 24 ans, je suis une enfant de la DDASS, c’est un peu restrictif dit comme ça mais pas d’inquiétude je l’ai toujours su, papa et maman, si vous préférez mes parents d’adoption, mes parents de cœur, moi, je préfère mes parents tout court, juste mes parents, ne me l’ont jamais caché. De plus mon père est grand et longiligne et ma mère est grande et blonde aux yeux bleus. Moi je suis petite et brune, je ne dépasse pas le mètre cinquante talons compris, je plaisante un peu, mais je ne suis pas grande du tout. J’ai toujours imaginé ma mère biologique petite, ronde avec une grossière verrue sur le nez. Pas la peine d’imaginer mon géniteur, de ce côté-là, je suis née de père inconnu, alors je n’ai jamais cherché à me le représenter. Je ne connais que très peu de choses de mon histoire biologique, juste ce que l’on a bien voulu dire à mes parents et ce qu’ils ont bien voulu me relater, c’est-à-dire presque rien. Je suis originaire de Lorient, ma mère biologique y vivait avec sa famille et elle était assez jeune à ma naissance. Je suis fille unique. Ils n’ont pas voulu renouveler l’expérience, soit par pur bonheur et ne pas risquer d’être déçus lors d’une deuxième fois, soit par peur, la première n’étant pas à la hauteur de leurs espérances. Je pencherais plus vers la première, sans vouloir trop me vanter, mais au vu des compliments et de l’amour qu’ils me témoignent, je ne crois pas m’avancer de trop en disant cela. Bon c’est vrai, je ne suis pas vraiment la seule à avoir été adoptée, il y a eu Charly, la douceur et le chahut en une seule âme, un amour qui dépose chaque matin un peu de bave sur ma joue et sur mon oreiller. Il faut dire qu’il fait ce qu’il veut, personne n’a réussi à lui faire comprendre les bonnes manières. Il entre dans la salle de bain sans s’annoncer alors que je sors de ma douche, vient jouer l’intrus avec des yeux à la manière du chat Potté alors que le plus beau garçon du collège est là, renverse son assiette alors que nous avons une bonne vingtaine de minutes de retard pour le mariage de tante Agathe, ce n’est pas vraiment ma tante mais c’est tout comme. Rien n’y fait, ni nos gros yeux voulant montrer l’impatience et la colère, ni nos mots plus doux ou plus forts, rien ! Il vit sa vie comme bon lui semble. Il faut dire que ses soixante-cinq kilos forcent et imposent le respect. C’est un Landseer qui ne s’en laisse pas conter. Il a sa place dans notre famille. Quand il est sur le canapé, nous, nous n’avons plus la nôtre. Je peux dire que j’ai eu une enfance heureuse, l’adolescence fut plus chaotique, salopette tachée de peinture et couettes à la Fifi Brindacier n’ont en rien aidé à mon intégration, mais je m’en fichais, du moins voulais-je m’en convaincre. La compagnie de Charly me suffisait jusqu’à l’arrivée de ce bel et indomptable jeune garçon, Maxime. Cet adolescent, coqueluche du collège, beau et prétentieux, égocentrique et manipulateur m’avait demandé à me raccompagner jusque chez moi, il devait me parler. Charly n’a pas quitté ma chambre ce jour-là et bien lui en prit, grâce à lui je m’étais méfiée de ce bellâtre et j’avais rapidement écourté la rencontre. Merci Charly, car j’ai appris le lendemain, qu’avec Déborah, ils avaient voulu me jouer un sale tour en misant sur ma crédulité pour m’avoir. Déborah la pimbêche, blonde, écervelée mais adulée, déléguée de classe des 4e1 avait tout manigancé pour m’humilier en proposant à Maxime de m’inviter pour le bal organisé à la mairie de notre ville, et d’y aller avec elle sans bien sûr prévenir l’intéressée, moi en l’occurrence, de leur entourloupe. J’avais pleuré, supplié mes parents de me changer de collège, mais pour eux, adeptes de la paix et de l’amour, je devais me montrer fière de qui j’étais, relever la tête et surmonter l’épreuve. Aujourd’hui je les remercie de ne pas avoir accédé à ma demande. Mon père, Lewis, est un grand rêveur, il croit à l’écologie, au zéro déchet, à l’amour inconditionnel, il croit en l’humain et en l’avenir, il aime Bach, les Beatles, U2 et les Disney. Il est peintre et écrivain, il peint peu mais ses toiles sont extraordinaires. Il écrit beaucoup, sa plume lui ressemble, rêveuse, authentique et bienveillante. Je ne l’ai jamais vu de mauvaise humeur ou s’énerver. Ma mère, Moana, est belle à couper le souffle, elle est vive, pétillante, toujours en action. Elle cuisine de la nourriture bio, entretient notre potager, s’occupe des poules. Elle est contre toute forme de violence, ne mange pas de viande, ne croit pas en Dieu et se dévoue à sa famille. Elle est une sculptrice reconnue par ses congénères. Les années ont passé m’enveloppant d’amour, de bienveillance et de confiance mais aussi d’humiliations et de vexations, pas toujours facile d’être l’enfant unique d’un couple décalé. Mais je garde de ces années un souvenir doux. Elles m’ont permis d’être qui je suis aujourd’hui, indépendante, forte et persévérante dans mes choix. J’aime le métier que je fais, je viens d’acquérir un petit appartement d’artiste ayant quelques travaux à envisager, mais situé dans une jolie petite rue privée parsemée de fleurs aussi belles qu’odorantes. Imaginez une ruelle pavée, atemporelle, ombragée juste comme il faut, un petit appartement atypique, une hauteur de plafond de sept mètres avec une échelle donnant accès à une chambre surélevée, seule pièce fermée avançant légèrement sur le salon, une atmosphère paisible, une verrière, une petite cour intérieure fleurie sentant bon les fleurs du printemps. Un vrai havre de paix. Mon prénom je le dois à mon père dont la famille est originaire de l’île de Mull en Écosse et j’avoue que je l’aime beaucoup. Il est arrivé en France pour parfaire ses études d’Arts et il a rencontré celle qui allait devenir sa femme, Moana. Maman faisait un DNA option art à l’université de Lorient. Ils m’emmènent souvent en Écosse, je pense m’y installer dans quelques années, j’aime ses paysages et sa population. Puis ils sont venus s’installer dans la campagne près de Rouen où papa avait trouvé un professorat à l’école Régionale des beaux-arts de Rouen. Cette école, créée par le peintre Jean-Baptiste Descamps, a été transférée après les bombardements de la seconde guerre mondiale, à l’Aître Saint Maclou, un ancien charnier des pestiférés du Moyen-âge. C’est là qu’il a pu enseigner sa passion pour la peinture, délivrer et transmettre son savoir. Puis en 2014 quand l’école a déménagé dans un quartier de la Grand-Mare, il a limité ses interventions pour se consacrer plus encore à l’écriture. Je suis tellement admirative de l’homme qu’il est, je suis fière d’être sa fille.

Séraphine

Je m’appelle Séraphine, j’aurais quatorze ans dans trois jours. Mon père Charles est pédiatre et ma mère Bénédicte s’occupe de nous et de la maison. Nous sommes une fratrie de six enfants particulièrement soudée. J’ai trois sœurs et deux frères, Anna a douze ans, Marie, onze ans, Augustine à neuf ans et les jumeaux, Gaspard et Marius ont sept ans. Nous sommes une famille très pieuse. Tous les dimanches nous nous rendons à l’église, nous participons aux événements de notre paroisse. Il règne toujours dans la maison, un silence solennel, l’ordre et la discipline sont les maîtres mots de nos parents « Les enfants doivent obéissance et respect à leurs parents » dit toujours mon père, les punitions corporelles et les humiliations sont habituelles. Jusqu’à mes huit ans, je dormais avec mes sœurs, les jumeaux ont, eux, une chambre pour eux seuls. À partir de mon huitième anniversaire, ma chambre fut installée dans le petit bureau adjacent à la chambre de nos parents.

Chaque dimanche nous avons le même rituel, lever, petit déjeuner, brossage des dents et nous revêtons nos habits du dimanche pour écouter notre prêtre et montrer à toute la communauté combien les enfants du docteur Penven sont bien éduqués, propres sur eux et sages. Aucun membre de la fratrie ne peut manquer à cette mascarade sans risquer de devoir affronter la colère de nos parents, aucun de nous ne s’y serait risqué. Et ce dimanche ne déroge pas à la règle. Alors que nous nous rendons à pied à l’église, notre père nous rappelle les règles et les punitions qui en découleraient si elles n’étaient pas scrupuleusement respectées.

Mon père et ma mère, qui se tient toujours un peu en retrait derrière lui, serrent des mains. Mon père prend des nouvelles du petit Paul Le Goff qu’il a eu en consultation, rassure les parents inquiets de Yoan le fils des Guévalec qui est hospitalisé à la suite d’une bronchiolite, il va de famille en famille avec une aisance et un dévouement exemplaire qui nous rongent et provoquent une colère intérieure chez chacun de nous, ses enfants.

— Docteur Penven, madame Penven, comment allez-vous ?
— Bonjour mon père, nous répondons d’une seule voix devant le regard noir de notre père, bien élevés que nous devons être.
— Bonjour mon Père, mon père tend une main parfaitement manucurée.
— J’aurais aimé pouvoir m’entretenir avec vous après l’office si cela vous est possible.
— Bénédicte pourra venir vous parler, moi je dois rentrer avec les enfants.

Personne n’a jamais osé contredire mon père, lui imposer quoi que ce soit.

— Très bien, je voudrais vous parler de l’organisation de la messe de Pâques, des préparatifs. À tout à l’heure madame Penven.
— À tout à l’heure mon Père.

Il est difficile de décrire ma mère, c’est une femme de presque 40 ans, petite et fluette aux cheveux blonds coupés juste au-dessus des épaules, ses yeux bleus apportent beaucoup de douceur à son visage quand elle sourit lors de ses innombrables prestations dans notre petite ville, elle se montre effacée et soumise à mon père et devient autoritaire et castratrice en privé.

Nous venons juste de rentrer à la maison,

— Allez dans vos chambres ranger vos vêtements dans vos armoires et redescendez rapidement mettre le couvert.
— Oui papa.
— Votre oncle et votre tante ne devraient plus tarder. Dépêchez-vous et pliez bien vos tenues avant de les ranger.

Tante Kat, de son vrai nom Katell est la sœur cadette de notre mère. Elles sont aussi différentes que l’eau et le feu, que le jour et la nuit. Kat est assez grande avec de jolis cheveux bouclés, longs et blonds. Elle est aussi extravertie que maman est réservée, aussi gentille et douce que maman est froide et despotique.

Nous adorons Kat, toujours joyeuse et de bonne humeur. Avec oncle Stan, ils forment un couple qui donne envie de croire en l’amour.

Maman rentre au moment où nous finissons de dresser la table et dix minutes après c’est Kat et Stan qui arrivent.

— Entrez, donnez vos manteaux à Séraphine. Séraphine prend les manteaux.
— Bonjour tata, bonjour Stan, je suis heureuse de vous voir.
— Tu ne peux pas dire Katell et Stanislas et ne pas raccourcir leur prénom, tu n’as donc rien retenu de ce que nous t’avons inculqué.
— Ne t’inquiète pas Charles, je préfère Kat, sinon j’ai l’impression d’être vieille et austère, Stan aussi préfère.

Je vois à ses lèvres crispées qu’il n’apprécie pas d’être repris devant ses enfants mais il n’en dit mot, il n’y a que Kat pour se permettre de le défier.

Après le repas je cherche à me retrouver seule avec ma tante mais cela s’avère impossible, mes parents ne supportent pas que nous soyons seuls avec d’autres adultes.

Alors qu’ils vont partir, elle m’embrasse et me dit doucement.

— J’ai bien senti que tu voulais me parler, je passe te chercher vendredi midi au collège.
— À bientôt tata.

Je suis heureuse qu’elle ait compris, je vais enfin pouvoir parler, dire ce qui me ronge. Je ne sais pas encore comment je trouverais le courage de tout avouer, comment aborder ce qui me préoccupe et si je peux lui dire, mais il le faut, bientôt il sera trop tard. J’ai très peur de ce que cela va provoquer et si je suis prête à subir ce qui en découlera, mais si je ne parle pas maintenant, je n’aurais peut-être plus l’occasion de lui dire à elle et cela deviendra inévitable de parler.

Alors je préfère que ce soit à Kat que j’aime de tout mon cœur et qui saura trouver les mots et être compréhensive même si je me doute de sa tristesse, de sa colère et de son désarroi.

Nous n’avons pas de portable, pas d’ordinateur sauf dans le bureau de notre père qu’il ferme toujours à clé quand il n’y est pas, pas de télévision exceptée dans le salon réservé à nos parents et dans lequel nous n’avons pas le droit d’aller. Nous jouons tous d’un instrument de musique, les jumeaux jouent du piano, souvent à quatre mains, Anna joue de la clarinette, Marie de la flûte traversière et moi du célesta. Nous lisons de nombreux livres et faisons parfois des jeux de société dans un quasi-silence bien sûr. La journée est consacrée aux travaux auxquels nous participons tous et le reste du temps nous étudions sous la surveillance de notre mère qui nous fait cours, les mathématiques, le français, l’histoire, l’éducation religieuse, la philosophie, les arts plastiques. Pour la musique, un professeur particulier vient à la maison nous faire cours, c’est un membre de la paroisse, en échange notre mère fait quelques travaux de couture pour son épouse.

L’instruction en famille nous est donnée jusqu’en 5e puis nous intégrons la 4e en école privée catholique afin de passer notre brevet. Nous pourrions le faire en restant en instruction en famille mais nos parents ont opté pour ce fonctionnement.

Je suis donc pour l’instant la seule au collège Sainte-Marie en classe de 3e, Anna me rejoindra l’année prochaine. J’aimerais me diriger vers des études de vétérinaire mais tout dépendra de mes parents.

Séraphine

Si je compte bien, je ne les ai pas eus depuis plus de deux mois, j’ai beau refaire et refaire encore le calcul, le résultat est toujours le même. Comment ne m’en suis-je pas rendue compte avant ? Une boule d’angoisse m’étreint depuis. C’est impossible. Le cauchemar perdurera bien après mon départ d’ici, si je ne me trompe pas, rien ne pourra effacer ce que j’ai vécu ni apaiser la souffrance de l’acte subi. Mettre au monde un enfant de cet acte abject c’est le revivre chaque jour en le regardant grandir. C’est donner vie à l’invivable, donner réalité à l’impensable, l’insoutenable. Je n’ai pas la force de le vivre chaque minute de ma vie jusqu’à mon dernier souffle. Qui le pourrait ? Comment aimer porter l’enfant de notre propre géniteur, de notre bourreau ? Je vais assister impuissante à la transformation de mon corps. Savoir que grandit en moi l’œuvre du péché, la création du Diable me semble bien au-dessus de mes forces. Chaque jour je dois survivre en tentant au maximum de ne pas laisser la culpabilité et la honte m’engloutir, je dois me lever, aller en cours, le regarder, subir ses humiliations et ses punitions injustifiées. Je dois faire semblant de le respecter alors que mon cœur voudrait hurler ma colère et mon mépris. Je dois être une adolescente comme les autres alors que je suis si différente d’elles. Manger à la même table que lui, qu’eux, est un supplice, l’écouter parler aux paroissiens, une torture. Alors mettre au monde son enfant, un fils ou une fille qui lui ressemblerait me tuera certainement. Je dois trouver quelqu’un à qui parler. Aucune aide ne pourrait venir du lycée, mes parents en seraient immédiatement avisés. Je n’ai pas tissé de lien d’amitié au sein de ma classe. Ce que je vis à la maison m’a isolée du reste du monde.

J’ai appris au fil des années à faire semblant mais là ce n’est pas la même chose.

Je n’ai que quatorze ans, la vie ne m’a pas épargnée, elle n’a été clémente ni avec moi, ni avec mes frères et sœurs. Même à Anna je ne pourrais me confier, non par manque de confiance, mais par honte, par pudeur, pour ne pas la rendre plus triste pour moi. Marie n’a que onze ans, comment pourrait-elle entendre ce genre d’aveu ? Et surtout elles sauraient, et ça, je ne le veux pas.

Je me sens perdue et si seule.

Séraphine

Je cache sous des pulls amples mon ventre qui s’arrondit. L’envie me prend souvent de faire du mal à ce corps qui n’a pas été apte à me protéger. J’ai pensé prendre des médicaments mais imaginer la douleur de mes frères et sœurs face à ma mort m’a fait changer d’avis. Puis l’idée de faire du mal à ce ventre a germé, cela provoquerait sûrement une fausse couche. Mais un mois s’est écoulé et mon ventre marqué des stigmates de ma souffrance et de ma répulsion continue de grossir.

Aujourd’hui j’ai décidé d’aller au planning familial. Il y a quelques jours, j’ai entendu deux élèves de terminale parler qu’elles avaient eu la prescription de la pilule en s’y rendant. En prenant le bus pendant la cantine, je devrais pouvoir faire l’aller et retour avant la reprise des cours.

L’infirmière qui me reçoit affiche un sourire timide en me découvrant, elle a deviné mon état, pourtant à la maison personne ne semble s’en être rendu compte.

— Bonjour mademoiselle, en quoi puis-je vous aider ?
— Bonjour madame, est-ce que…

Je regarde autour de moi, Charles est connu, je veux être certaine que personne pouvant m’identifier n’est présent dans la salle d’attente.

— Venez, nous allons nous installer dans un bureau.

Après lui avoir expliqué les raisons de ma présence, l’infirmière m’annonce qu’il est sûrement trop tard pour une interruption volontaire de grossesse, que nous allons faire une échographie de datation et une prise de sang. J’ai envie de lui hurler que moi je sais, que c’est la fois où Charles est venu dans ma chambre alors qu’il ne l’avait plus fait depuis ma puberté. Mais comme on me l’avait appris, je me suis tue.

J’ai passé l’échographie sans la vouloir, sans vouloir le voir, lui, cet être qui grandit dans mon ventre.

— Enlevez votre chemisier et installez-vous sur la table d’examen.

Tout est si froid, si impersonnel.

Je suis allongée, le ventre dénudé, la tête tournée à l’opposé de l’écran, je ne veux rien voir, rien entendre. L’homme en blouse blanche commence par me déposer un gel puis je sens l’appareil glissé sur ma peau. Alors je perçois comme le bruit des sabots d’un cheval au galop. Ma tête tente par tous les moyens de ne pas percevoir ce signe de vie. L’homme me dit que le bébé va bien, que comme je n’ai pas encore eu de surveillance, il va vérifier plusieurs critères. Il me demande si je veux voir son profil. J’hésite puis doucement je tourne la tête vers l’appareil et je découvre l’image. Je ne m’attendais pas à voir un bébé, je crois qu’il n’avait pas vraiment encore pris corps dans mon esprit, je voyais la grossesse mais pas vraiment le bébé. Et encore moins qu’il soit aussi formé, deux petites mains, deux pieds, un nez. Jusqu’à maintenant j’avais occulté le fait que j’allais devenir mère, ne gardant en moi que les racines de cette grossesse. Je n’avais pas réalisé que c’était vraiment un bébé qui prenait vie en moi, que j’étais maman. Je n’avais souffert que de la honte d’avoir été abusée, violée par mon propre géniteur. Mais en regardant bouger le bébé, je réalise que c’est bien plus que cela, qu’en moi, je porte un petit être qui n’a rien demandé, qui ne souhaite qu’être aimé, que je ne serais plus jamais seule. Je ne sais pas ce qui se passe tout à coup, mon cœur s’émeut de cette vision, des larmes coulent le long de mes joues. Non, je ne veux pas le perdre, je serais maman, je serais une bonne maman.

Après l’échographie, on me demande de passer dans le bureau du médecin. Je me sens particulièrement intimidée face à cet homme distant aux faux airs de Gustave Flaubert avec ses grandes moustaches et son front dégarni. Son ventre tendu écarte les boutonnières de sa chemise au point où l’on peut se demander si elles ne vont pas céder, laissant à son embonpoint le droit de prendre la place qu’il revendique.

Une odeur de désinfectant et d’alcool inonde la pièce, le médecin reste assis à mon entrée, me demande de m’installer sans lever les yeux du dossier sur lequel il est en train d’écrire.

— Bien, votre grossesse est trop avancée pour envisager une IVG. Ma secrétaire va vous remettre les prospectus vous détaillant toutes les possibilités qui s’offrent à vous. Je vous laisse la rejoindre dans le hall. Au revoir mademoiselle.

Heureusement mon état d’esprit n’est pas le même qu’à mon arrivée. Je veux sortir très vite d’ici. Je sais que maintenant que je l’ai vu que je souhaite le garder, j’arriverais à passer outre les démons. Mon cœur s’est tourné vers ce bébé, il me reste cinq mois pour apprendre à le connaître et à l’aimer. Je dois absolument parler à Kat, trouver les mots pour lui expliquer.

Séraphine

La matinée fut longue, un cours de mathématiques et un d’éducation religieuse, Pythagore a dû mal à me pousser à me concentrer et malgré tout le respect que je dois à Sœur Apolline, je ne suis pas parvenue à être plus attentive avec elle.

Maman était de très mauvaise humeur ce matin, comme si elle sentait que quelque chose lui échappait et qu’elle ne pouvait rien faire contre ça.

Enfin la sonnerie de midi retentit, je ne vais pas me rendre au self, normalement je devrais réussir à sortir sans difficulté, les sœurs ne surveillent plus vraiment les 3e.

— Coucou ma puce. Tu es toute pâle, tu vas bien ?
— Coucou tata, ça ira mieux dès que je t’aurais parlé.
— Viens allons-nous installer à la crêperie. Tu sais que tu m’inquiètes.

Après avoir commandé et avoir été servies, je cherche mes mots, comment lui dire.

— Alors ma puce, parle-moi, tu as l’air si triste. Qu’est-ce qu’il se passe ?
— Je ne sais pas comment te dire.
— Dis-le simplement avec tes mots, tu sais que je t’aime, peu importe ce qui se passe, je serais toujours là pour toi.
— Surtout tu me promets de ne pas te mettre en colère. D’accord ?
— Je te le promets ma puce. Tu sais que tu m’inquiètes vraiment.
— Bon, euh… J’ai si peur tata…. Je suis enceinte… Je suis enceinte de 4 mois… je crois.
— Tu es… Mais comment c’est possible ? Attends deux secondes que je reprenne mes esprits. Mais tu as un copain ? Il est au courant ?
— Non tata, non je n’ai pas de petit ami. Je ne sais pas comment te le dire. Dès que j’aurai parlé, je sais que tu te sentiras obligée de faire quelque chose et j’ai très peur de la suite.
— Tu sais que tu me fais encore plus peur. J’imagine que tes parents ne sont pas au courant.
— Non je ne leur ai rien dit.
— Mais qui est le père ? Tu as été abusée par un garçon ? Tu sais que tu peux tout me dire ma puce.
— … Je ne sais pas comment te dire. Tu me promets qu’avant de faire quoique ce soit, tu en discuteras avec moi.
— Je te le promets.
— Je suis enceinte mais pas d’un copain, c’est… Surtout tu dois me croire et ne pas me mettre en doute.
— Oh la la tu m’inquiètes beaucoup. Bien sûr que je vais te croire.
— C’est Charles, c’est mon père.
— … Pardon… Tu veux dire… Le père de ton enfant c’est Charles ? Je ne comprends pas. Tu veux dire que ton père abuse de toi ? Oh mon Dieu, pourquoi ne m’en as-tu jamais parlé. Et ma sœur est au courant ?
— Pas de la grossesse, mais du reste oui. Elle fait comme si elle ne savait pas mais elle le sait depuis toujours, elle se tait et ferme les yeux.
— Oh ma puce, je ne sais pas très bien encore ce que je vais faire mais je vais agir, je te le promets. Il est hors de question que tu retournes en cours cette après-midi et que tes sœurs et toi vous soyez chez vous ce soir. Je vais appeler le collège pour prévenir de ton absence. Je vais appeler ta mère et une amie d’enfance qui est commissaire de police.
— J’ai peur tata, j’ai tellement peur.
— Je sais ma puce, viens rentrons chez moi.

La machine diabolique se mettait en route, j’avais la peur au ventre, mon cœur battait à tout rompre, il me faisait mal dans la poitrine, mes jambes me tenaient à peine, ma tête tournait. Avais-je bien fait de parler ?

Les choses s’emballèrent juste après les appels de tata. Maman hurla au téléphone, me traita de menteuse, d’affabulatrice, de traînée, puis implora et jura de n’avoir rien su. Devant la froideur de ma tante, elle hurla de nouveau, menaça et raccrocha violemment.