Les Pionniers - James Fenimore Cooper - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1823

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Opis ebooka Les Pionniers - James Fenimore Cooper

«Le roman de Bas de Cuir» est une vaste épopée en cinq volumes qui a pour décor le continent nord-américain, pour personnages les tribus indiennes, et pour contexte social les guerres et la migration vers l'ouest, de 1740 a 1805. Elle est dominée par la haute figure de Natty Bumppo. Enfant de pionniers blancs, ce dernier a été élevé par les Delaware, les «bons» Indiens (alliés des Anglais...) qui s'opposent aux cruels Iroquois (associés aux Français...). «Les Pionniers» est le premier paru de ce cycle, en 1823, mais son action se situe en 1794, c'est a dire apres celle du «Tueur de daims» - 1745, du «Dernier des Mohicans» - 1757 et du «Lac Ontario» - 1759.

Opinie o ebooku Les Pionniers - James Fenimore Cooper

Fragment ebooka Les Pionniers - James Fenimore Cooper

A Propos
INTRODUCTION AUX PIONNIERS.
PRÉFACE DE LA PREMIERE ÉDITION.
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3

A Propos Cooper:

James Fenimore Cooper (September 15, 1789 – September 14, 1851) was a prolific and popular American writer of the early 19th century. He is best remembered as a novelist who wrote numerous sea-stories and the historical novels known as the Leatherstocking Tales, featuring frontiersman Natty Bumppo. Among his most famous works is the Romantic novel The Last of the Mohicans, which many consider to be his masterpiece. Source: Wikipedia

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INTRODUCTION AUX PIONNIERS.

Comme le titre de ce roman annonce un ouvrage descriptif, ceux qui prendront la peine de le lire seront peut-etre bien aises de savoir ce qui est exactement littéral, ou ce qui fut tracé dans l’intention de présenter un tableau général. L’auteur est convaincu que s’il avait seulement suivi cette derniere route, la meilleure et la plus sure maniere de répandre des connaissances de cette nature, il aurait fait un meilleur ouvrage. Mais, en commençant a décrire des scenes et peut-etre, doit-il ajouter, des caracteres si familiers a sa premiere jeunesse, il éprouva une tentation constante de décrire ce qu’il avait connu plutôt que ce qu’il avait imaginé. Cette rigide adhésion a la vérité, qui est indispensable pour écrire l’histoire et les voyages, détruit le charme de la fiction, car tout ce qui est nécessaire pour frapper l’esprit du lecteur peut etre plutôt produit en aidant un peu a la nature qu’en donnant une attention trop fastidieuse aux originaux.

New-York n’ayant qu’un comté d’Otsego, et la Susquehanna qu’une source proprement dite, on ne peut se méprendre sur le lieu de la scene de cet ouvrage ; l’histoire de ce district, aussi loin que vont ses rapports avec la civilisation, est promptement racontée.

Otsego, ainsi que la plus grande partie de l’intérieur de New-York, était inclus dans le comté d’Albany avant la guerre de la séparation. Il devint alors, dans une division subséquente de territoire, une partie du Montgomery ; enfin, lorsqu’il eut a lui une population suffisante, il fut créé comté lui-meme peu de temps apres la paix de 1783. Il est situé parmi ces basses aiguilles des Alleghanys qui couvrent les comtés du milieu de New-York, et se trouverait un peu a l’est d’une ligne méridionale qui serait tracée a travers le centre de cet État. Comme les eaux de New-York se jettent au sud dans l’Atlantique et au nord dans l’Ontario et les rivieres qui en dépendent, le lac Otsego étant la source de la Susquehanna est placé nécessairement parmi les hautes terres. L’aspect du pays en général, le climat tel que l’ont trouvé les blancs, et les mours des planteurs, sont décrits avec une exactitude pour laquelle l’auteur n’a d’autre mérite que la force de ses souvenirs.

Otsego, dit-on, est un mot composé de Ot, lieu de rendez-vous, et sego ou sago, terme ordinaire de salutation employé par les Indiens de cette région. Il existe une tradition qui dit que les tribus voisines avaient l’habitude de se rencontrer sur les rivages de ce lac pour y faire leurs traités, ou donner de la force a leurs alliances ; de la vient le nom d’Otsego. Comme l’agent indien avait une habitation au bord du lac, il ne serait pas impossible néanmoins que ce terme eut pris naissance des rendez-vous qui avaient lieu au feu de son conseil. La guerre chassa l’agent comme, les autres officiers de la couronne, et la grossiere habitation fut promptement abandonnée. L’auteur se rappelle l’avoir vue quelques années plus tard, elle était réduite a l’humble condition de tabagie.

En 1779, on envoya une expédition contre les Indiens hostiles qui habitaient, a environ cent milles ouest d’Otsego, sur les rives du Cayuga. Tout ce pays n’était alors qu’un désert, il fut nécessaire de transporter le bagage des troupes par les rivieres, route bien longue, mais au moins praticable. Une brigade remonta la Mohawk jusqu’a ce qu’elle eut atteint le point le plus voisin des sources de la Susquehanna ; alors elle pratiqua un défilé a travers la foret jusqu’au lac Otsego ; les bateaux et les bagages furent traînés a travers ce chemin, et les troupes naviguerent jusqu’a l’extrémité du lac, ou elles effectuerent leur débarquement et camperent. La Susquehanna, torrent étroit, mais rapide a sa source, était remplie de bois flottants ou d’arbres tombés, et les troupes adopterent un nouvel expédient pour faciliter leur passage. L’Otsego a environ neuf milles de longueur, et varie en largeur depuis un mille jusqu’a un mille et demi. L’eau est tres-profonde, limpide, et renouvelée par mille sources. Ses rives ont souvent trente pieds d’élévation, puis alternativement des montagnes, des intervalles, des promontoires. Un des bras de ce lac, ou ce qu’on nomme la Susquehanna, coule a travers une gorge dans les parties basses du rivage, qui peut avoir une largeur de deux cents pieds. La gorge fut comblée, les eaux du lac réunies, et la Susquehanna convertie en un ruisseau. Lorsque tout fut pret, les troupes s’embarquerent, l’écluse fut lâchée, l’Otsego répandit au dehors ses torrents, et les barques s’abandonnerent gaîment au cours de l’eau.

Le général James Clinton, frere de George Clinton, alors gouverneur de New-York, et le pere de Witt Clinton qui mourut gouverneur du meme État en 1827, commandait la brigade employée a ce service. Pendant le séjour des troupes sur les bords de l’Otsego, un soldat déserta, fut repris et fusillé. La tombe de ce malheureux fut la premiere terre funéraire que l’auteur contempla, comme la tabagie fut la premiere ruine ! L’anneau en fer auquel il est fait allusion dans cet ouvrage fut enterré et abandonné par les troupes, et il fut retrouvé plus tard en creusant les caves de la résidence paternelle de l’auteur.

Peu de temps apres l’expiration de la guerre, Washington, accompagné de plusieurs personnes distinguées, visita ces lieux avec l’intention, dit-on, d’examiner les facilités qu’on pourrait avoir d’ouvrir une communication par eau avec d’autres points du pays ; mais il n’y resta que quelques heures.

En 1785, le pere de l’auteur, qui possédait un intéret dans une immense étendue de terrain de ce désert, y arriva avec un grand nombre de surveillants. L’aspect que cette scene présenta a ses yeux est décrit par le juge Temple. L’établissement commença dans les premiers mois de l’année suivante, et depuis ce temps jusqu’a nos jours, ce pays a continué a fleurir. Un des singuliers traits des mours américaines, c’est que, lorsqu’au commencement de ce siecle le propriétaire d’un État avait l’occasion de former un établissement dans un pays éloigné, il avait le droit de choisir ses colons parmi la population de la premiere colonie.

Quoique l’établissement dans cette partie de l’Otsego précédât un peu la naissance de l’auteur, il n’était pas encore assez prospere pour qu’une femme put désirer qu’un événement si important par lui-meme se passât au milieu d’un désert. Peut-etre sa mere avait une raisonnable répugnance pour la pratique du docteur Todd, qui devait etre alors dans le noviciat de son expérience. N’importe quelle fut la raison, l’auteur fut apporté enfant dans cette vallée, et c’est de ce lieu que datent tous ses premiers souvenirs.

Otsego est devenu un des districts les plus peuplés de New-York, et il envoie au dehors ses émigrants, ainsi que toute autre vieille contrée ; il est plein d’une industrie entreprenante. Ses manufactures sont prosperes ; et il est digne de remarque qu’une des plus ingénieuses machines connues dans les arts européens fut inventée primitivement dans cette région lointaine.

Afin de prévenir toute erreur, il est utile de dire que tous les incidents de ce roman sont purement imaginaires. Les faits réels sont liés avec la fiction et les mours des habitants.

Ainsi la description de l’Académie, la Cour de Justice, la Prison, l’Auberge, est exacte. Ces bâtiments ont depuis longtemps cédé la place a des constructions d’un caractere plus prétentieux. L’auteur ne suivit pas non plus toujours la vérité dans la description de la Maison Principale. Le bâtiment réel n’avait ni « premier, » ni « dernier. » Il était de briques et non pas de pierres, et son toit n’offrait aucune des beautés particulieres de « l’ordre composite. » Il avait été construit a une époque trop primitive pour cette école ambitieuse. Mais l’auteur donna librement carriere a ses souvenirs lorsqu’il eut passé le seuil de la porte. Dans l’intérieur tout est littéral jusqu’a la patte de loup et l’urne qui contenait les cendres de la reine Didon [1].

L’auteur a dit quelque part que le caractere de Bas-de-Cuir était une création rendue probable par les auxiliaires nécessaires pour lui donner naissance. S’il s’était livré davantage a son imagination, les amateurs de fictions n’auraient pas trouvé tant de causes pour leurs critiques sur cet ouvrage. Cependant le portrait n’aurait pu etre exactement vrai sans l’accompagnement des autres personnages. Le grand propriétaire résidant sur ses terres, et donnant son nom a son domaine, au lieu de le recevoir de lui comme en Europe, est un individu commun dans tout l’État de New-York. Le médecin avec sa théorie plutôt obtenue que corrigée par ses expériences sur la constitution humaine ; le missionnaire pieux, dévoué a son prochain, laborieux et si mal récompensé ; l’homme de loi a moitié instruit, litigieux, disputeur, avec son contrepoids, membre d’une profession digne d’un caractere plus élevé ; le rusé faiseur d’affaires et marchand mécontent de ses meilleurs marchés ; le charpentier, et la plupart des autres personnages, sont familiers a tous ceux qui ont vécu dans une nouvelle contrée.

Par des circonstances que le lecteur comprendra parfaitement apres avoir lu cette Introduction, l’auteur a éprouvé plus de plaisir en écrivant « les Pionniers » que n’en éprouvera probablement aucun de ses lecteurs. Il est convaincu des fautes nombreuses qu’il a commises, il a essayé d’en corriger quelques unes dans cette édition ; mais comme il a déja, du moins dans son intention, fourni son contingent pour amuser le monde, il espere que le monde lui pardonnera pour cette fois d’avoir essayé de s’amuser lui-meme.

Paris, mars 1832.


PRÉFACE DE LA PREMIERE ÉDITION.

A MONSIEUR CHARLES WILEY, LIBRAIRE.

Chaque homme est plus ou moins le jouet du hasard, et je ne sache pas que les auteurs soient nullement exempts de cette influence humiliante. Voici le troisieme de mes romans [2], et il dépend de deux conditions incertaines que ce soit le dernier : l’une est l’opinion publique, et l’autre mon propre caprice. J’écrivis mon premier livre parce qu’on m’avait dit que je ne pourrais composer un livre sérieux, et pour prouver au monde qu’il ne me connaissait pas je fis un roman si sérieux que personne ne voulut le lire, d’ou je conclus que j’eus raison completement. Mon second livre fut écrit pour essayer de triompher de cette indifférence des lecteurs. Jusqu’a quel point ai-je réussi ? Monsieur Charles Wiley, c’est ce qui doit rester toujours un secret entre nous. Le troisieme a été enfin composé exclusivement dans le but de me plaire a moi-meme ; de sorte qu’il ne serait pas étonnant qu’il déplut a tout le monde, excepté moi ; car qui a jamais pensé comme les autres sur un sujet d’imagination ?

J’estimerais la critique la perfection de l’esprit humain, s’il n’existait cette dissidence dans le gout. Au moment ou je me dispose a adopter les avis ingénieux d’un savant aristarque [3], on me remet l’article d’un autre qui condamne tout ce que son rival loue, et qui loue tout ce que son rival condamne. Me voila comme un âne entre deux bottes de foin ; de sorte que je me décide a abandonner ma nature vivante, et je reste stationnaire comme une botte de foin entre deux ânes.

Il y a longtemps, disent les sages, qu’il n’y a plus rien de nouveau sous le soleil ; mais les critiques des revues (les rusés comperes) ont adopté un adroit expédient pour preter de la fraîcheur a l’idée la plus commune. Ils l’habillent d’un langage si obscur et si métaphysique que le lecteur ne les comprend qu’apres une certaine étude. C’est ce qu’on appelle « un grand cercle d’idées » et assez a propos, je puis le dire ; car, s’il faut citer mon propre exemple, j’ai fréquemment parcouru leur monde d’idées, et je suis revenu aussi ignorant de ce qu’ils voulaient dire qu’auparavant. Il est charmant de voir les lettrés d’un cabinet de lecture s’emparer d’un de ces écrits difficiles. Leurs éloges sont dans un rapport exact avec leur obscurité ; chacun sait que paraître sage est la premiere qualité exigée dans un grand homme.

Un mot qu’on trouve dans la bouche de tous les critiques, des lecteurs des Magazines, et des jeunes dames, lorsqu’ils parlent des romans, c’est celui de keeping (accord des parties entre elles [4],) et peu de personnes y attachent le meme sens ; j’appartiens moi-meme a l’ancienne école dans cette question, et je pense que ce mot s’applique plus au sujet meme qu’a l’emploi d’aucuns termes, particuliers ou expressions de mode. Comme il vaudrait autant pour un homme n’etre pas de ce monde que de s’écarter du keeping, j’ai cherché dans cette histoire a m’y attacher scrupuleusement. C’est un frein terrible imposé a l’imagination, comme le lecteur s’en apercevra bientôt ; mais sous son influence, j’en suis venu a la conclusion que l’auteur d’un roman, qui prend la terre pour scene de son récit, est en quelque sorte tenu de respecter la nature humaine. J’en avertis quiconque ouvrirait ce livre avec l’espérance d’y rencontrer des dieux et des déesses, des esprits et des sorciers, ou d’y éprouver ces fortes sensations qu’excite une bataille ou un meurtre ; qu’il le laisse la, car il n’y aura aucun intéret de cette sorte dans aucune page.

J’ai déja dit que c’était mon propre caprice qui m’avait suggéré ce roman ; mais c’est un caprice qui est intimement uni avec le sentiment. Des temps plus heureux, des événements plus intéressants, et probablement des scenes plus belles, auraient pu etre choisis pour agrandir mon sujet ; mais rien de tout cela ne m’aurait été aussi agréable. Je désire donc etre plutôt jugé par ce que j’ai fait que par mes péchés d’omission. J’ai introduit une bataille, mais elle n’est pas tres-homérique. Quant aux assassinats, la population d’un nouveau pays ne souffre pas cette dépense de la vie humaine ; on aurait pu amener une ou deux pendaisons a l’avantage manifeste de « l’établissement colonial ; » mais c’eut été en contradiction (out of keeping) avec les lois humaines de ce pays de clémence.

Le roman des Pionniers est sous les yeux des lecteurs, monsieur Wiley, et je m’adresserai a vous pour le seul vrai compte de sa réception. Les critiques peuvent écrire aussi obscurément qu’il leur plaira, et se donner pour plus sages qu’ils ne le sont : les journaux peuvent nous faire mousser [5] ou nous déchirer a belles dents, suivant leur capricieuse humeur ; mais si vous m’abordez en souriant, je saurai tout de suite que l’ouvrage est essentiellementbon.

Si vous avez jamais besoin d’une préface, je vous prie de me le faire savoir en réponse.

Tout a vous sincerement,

L’AUTEUR.

New-York, 1er janvier 1823.

LES PIONNIERS

OU

LES SOURCES DE LA SUSQUEHANNA

ROMAN DESCRIPTIF.

Les extremes opposés d’habitudes, de mours, de temps et d’espace, étaient rassemblés la et rapprochés les uns des autres ; ce qui donnait au tableau un contraste inconnu des autres pays et des autres siecles.


Chapitre 1

 

Voyez ! l’hiver vient pour commander a l’année renouvelée ; il vient sombre et triste avec tout son cortege de vapeurs, de nuages et de tempetes.

THOMSON.

Pres du centre du grand État de New-York est un district étendu, consistant en une suite non interrompue de coteaux et de vallons ; ou, pour parler avec plus de déférence pour les définitions géographiques, de montagnes et de plaines. C’est parmi ces hauteurs que commence le cours de la Delaware ; c’est encore la que les sources nombreuses de la grande Susquehanna, sortant d’un millier de lacs et de fontaines, forment autant de ruisseaux qui serpentent dans les vallées, jusqu’a ce que, réunis, ils deviennent un des fleuves les plus majestueux dont les anciens États-Unis puissent s’enorgueillir. Les montagnes y sont presque toutes couvertes de terre labourable jusqu’a leur sommet, quoiqu’il s’en trouve un certain nombre dont les flancs sont hérissés de rocs, ce qui ne contribue pas peu a donner au pays un caractere éminemment pittoresque. Les vallées sont étroites, fertiles et bien cultivées, et chacune d’elles est uniformément arrosée par un ruisseau qui, descendant d’abord paisiblement sur la pente d’une hauteur, et traversant ensuite la plaine, va baigner le pied d’une montagne rivale. De beaux et florissants villages s’élevent sur les bords des petits lacs ou sur les rives des ruisseaux, dans les endroits les plus favorables a l’établissement des manufactures. De jolies fermes, ou tout annonce l’abondance et la prospérité, sont dispersées dans les vallées et meme sur les montagnes. Des routes tracées dans tous les sens traversent les vallons, et s’élevent meme jusque sur les hauteurs les plus escarpées. A peine fait-on quelques milles dans ce pays varié sans rencontrer quelque académie [6] ou quelque autre établissement d’éducation ; et de nombreuses chapelles, consacrées a différents cultes, attestent les sentiments religieux et moraux des habitants de ce pays, ainsi que l’entiere liberté de conscience dont on y jouit. En un mot, toute cette contrée prouve le parti qu’on peut tirer meme d’un sol inégal situé sous un climat rigoureux, quand il est gouverné par des lois sages et douces, et que chacun sent qu’il a un intéret direct a assurer la prospérité de la communauté dont il forme une partie distincte et indépendante. Aux premiers habitants (pioneers) [7] qui défricherent ce terrain ont succédé aujourd’hui des colons ou cultivateurs qui adoptent sur les lieux un mode plus suivi de culture, et veulent que le sol qu’ils ont fertilisé serve aussi a couvrir leurs cendres. Il n’y a pourtant que quarante ans [8] que tout ce territoire était encore un désert.

Peu de temps apres la consolidation de l’indépendance des États-Unis par la paix de 1783, l’esprit entreprenant de leurs citoyens chercha a exploiter les avantages naturels que présentaient leurs vastes domaines. Avant la guerre de la révolution, les parties habitées de la colonie de New-York ne formaient pas le dixieme de son étendue. Une étroite lisiere qui courait jusqu’a une distance tres-peu considérable sur les deux rives de l’Hudson, une autre ceinture pareille d’environ cinquante milles de longueur sur les bords de la Mohawk, les îles de Nassau et de Staten, et un petit nombre d’établissements isolés pres de quelques ruisseaux, composaient tout le territoire habité par une population qui ne s’élevait pas a deux cent mille âmes. Pendant le court espace de temps que nous venons d’indiquer, cette population s’est répandue sur cinq degrés de latitude et sept de longitude, et elle monte aujourd’hui a pres de quinze cent mille habitants [9] qui vivent dans l’abondance, et peuvent envisager des siecles dans l’avenir, sans avoir a craindre que leur territoire devienne insuffisant pour leur postérité.

Notre histoire commence en 1793, environ sept ans avant la formation d’un de ces premiers établissements qui ont effectué dans la force et la situation de cet État le changement presque magique dont nous venons de parler.

On était a la fin de décembre, la soirée était froide, mais belle, et le soleil était pres de se coucher, quand un sleigh [10]

La plupart des traîneaux d’Amérique sont élégants, quoique la mode en soit beaucoup diminuée par l’amélioration du climat, provenant du défrichement des forets.] vint gravir lentement une des montagnes du pays dont nous venons de faire la description. Le jour avait été pur pour la saison, et l’atmosphere n’avait été chargée que de deux ou trois gros nuages que les derniers rayons du soleil, réfléchis par la masse de neige qui couvrait la terre, diapraient de brillantes couleurs. La route, tournant sur les flancs de la montagne, était soutenue d’un côté par une fondation de troncs d’arbres entassés les uns sur les autres, jusqu’a une profondeur de plusieurs pieds, tandis que de l’autre on avait creusé dans le roc un passage de largeur suffisante pour le peu de voyageurs qui la fréquentaient a cette époque. Mais tout ce qui ne s’élevait pas a plusieurs pieds au-dessus de la terre était alors enseveli sous une couche profonde de neige, et l’on ne distinguait le chemin que parce que la neige, battue sous les pieds des chevaux et des piétons, offrait un sentier de deux pieds plus bas que toute la surface qui l’environnait. Dans la vallée que l’oil découvrait a plusieurs centaines de pieds, on avait fait un défrichement considérable, et l’on y voyait toutes les améliorations qui annoncent un nouvel établissement. Les flancs de la montagne avaient meme été préparés pour etre mis en culture jusqu’a l’endroit ou la route se détournait pour entrer dans une plaine située presque au meme niveau ; mais une foret en couvrait encore toute la partie supérieure, et s’étendait ensuite fort loin.

Les beaux chevaux bais attelés au sleigh étaient presque entierement couverts du givre qui remplissait l’atmosphere de particules brillantes. Leurs naseaux répandaient des nuages de fumée. Tout ce qu’on apercevait, de meme que l’accoutrement des voyageurs, annonçait la rigueur de l’hiver dans ces régions montagneuses. Les harnais, d’un noir mat, bien différent du vernis brillant qu’on emploie aujourd’hui, étaient garnis de boucles et d’énormes plaques de cuivre jaune qui brillaient comme de l’or aux rayons obliques du soleil couchant. De grosses selles, ornées de clous a tete ronde, de meme métal, et d’ou partait une couverture de drap qui descendait sur une partie de la croupe, des flancs et du poitrail des chevaux, soutenaient des anneaux en fer par ou passaient les renes. Le conducteur, jeune negre, qui paraissait avoir environ vingt ans, et d’un teint lustré, était bigarré par le froid, et ses grands yeux brillants laissaient échapper des gouttes d’une eau qui prenait sa source dans la meme cause. Sa physionomie offrait pourtant un air de bonne humeur, car il pensait qu’il allait arriver chez son maître, y trouver un bon feu, et jouir de la gaieté qui ne manque jamais d’accompagner les fetes de Noël.

Le sleigh était un de ces grands, commodes et antiques traîneaux qui pourraient recevoir une famille tout entiere ; mais il ne s’y trouvait alors que deux personnes. L’extérieur en était peint en vert pâle, et l’intérieur en rouge foncé, sans doute pour donner au moins une idée de chaleur dans ce froid climat. Il était couvert de tous côtés de peaux de buffle, doublées en drap rouge, et les voyageurs avaient sous les pieds des peaux semblables, et d’autres encore pour s’envelopper les jambes. L’un était un homme de moyen âge, l’autre une jeune fille en qui l’on commençait a voir la femme presque formée. Le premier était de grande taille ; mais les précautions qu’il avait prises contre le froid ne laissaient apercevoir sa personne que tres-imparfaitement. Une grande redingote doublée en fourrure lui couvrait tout le corps, a l’exception de la tete, sur laquelle il portait un bonnet de martre doublé de maroquin, dont les côtés étaient taillés de maniere a pouvoir se rabattre sur les oreilles, et assujettis par un ruban noir noué sous son menton. Au milieu de cet accoutrement on distinguait des traits nobles et mâles, et surtout de grands yeux bleus qui annonçaient l’intelligence, la gaieté et la bienveillance. Quant a sa compagne, elle était littéralement cachée sous la multitude des vetements qui la couvraient. Lorsqu’une redingote de drap doublée en flanelle, et dont la coupe prouvait évidemment qu’elle avait été destinée a un individu de l’autre sexe, venait a s’entr’ouvrir, on apercevait une douillette de soie serrée contre sa taille par des rubans. Un grand capuchon de soie noire, piqué en édredon, était rabattu sur son visage, de maniere a ne laisser que l’ouverture nécessaire pour la respiration, et pour faire entrevoir de temps en temps des yeux du plus beau noir, pleins de feu et de vivacité.

Le pere et la fille (car telle était la relation respective de nos deux voyageurs) étaient trop occupés de leurs réflexions pour interrompre le silence qui régnait autour d’eux, et que le sleigh, en roulant lentement sur la neige, n’interrompait par aucun bruit. Le pere songeait a l’épouse qui, quatre ans auparavant, avait serré contre son sein cette fille unique et tendrement chérie, en consentant, non sans regrets, qu’elle fut envoyée a New-York pour y jouir des ressources que cette ville présentait pour l’éducation. Quelques mois apres, la mort l’avait privé de la compagne qui embellissait sa solitude, et cependant il n’avait pas voulu y rappeler sa fille avant qu’elle eut le temps de profiter des leçons de toute espece qu’elle recevait dans la pension ou il l’avait placée. Les pensées d’Élisabeth étaient moins mélancoliques. Elle s’occupait a considérer tous les changements survenus depuis son départ dans les environs de l’habitation de son pere, et cette vue lui causait autant d’étonnement que de plaisir.

La montagne le long des flancs de laquelle ils voyageaient alors était couverte de pins, dont les troncs atteignaient la hauteur de soixante-dix a quatre-vingts pieds avant de se garnir d’aucune branche ; étendant alors leurs bras en diverses lignes horizontales, ils offraient aux yeux un feuillage d’un vert noirâtre qui contrastait singulierement avec la blancheur de la neige qui tapissait la terre. Les voyageurs ne sentaient aucun vent, et cependant la cime des pins était agitée, et leurs branches faisaient entendre un bruit sourd parfaitement d’accord avec le reste de la scene.

Tout a coup de longs aboiements se firent entendre dans la foret, et sur-le-champ Marmaduke Temple (c’est le nom de notre voyageur) oubliant le sujet de ses méditations, quel qu’il put etre, cria au conducteur :

 

– Arrete, Aggy, arrete ! c’est le vieux Hector qui aboie. J’en suis sur ; je le reconnaîtrais entre mille. Bas-de-cuir [11] aura profité de ce beau jour pour se mettre en chasse, et il faut que ses chiens aient débusqué quelque daim. Allons, Bess [12], si vous avez le courage de soutenir le feu, je vous promets de la venaison pour votre dîner du jour de Noël.

Le negre arreta ses chevaux, et se mit a se battre les bras contre son corps pour rétablir la circulation du sang dans ses doigts glacés ; son maître sauta légerement sur la neige, qui ne céda que d’un pouce ou deux sous le poids de son corps. Un grésil tres-fort, qui était tombé la veille, avait formé une sorte de croute sur la neige ; et celle qui était survenue dans la matinée n’avait pas plus d’épaisseur.

Avant de quitter le sleigh, Marmaduke avait saisi a la hâte un fusil de chasse placé au milieu d’une foule de malles, de boîtes et de cartons contenant le bagage de sa fille. Il s’était débarrassé d’une paire de gros gants fourrés qui en couvraient une autre paire en peau bordée de fourrure ; et apres avoir examiné l’amorce, il s’avançait vers le bois, quand il vit un beau daim le traverser, a portée de fusil. La course de l’animal était aussi rapide que son apparition avait été subite ; mais le voyageur était un chasseur trop exercé pour etre déconcerté par l’une ou l’autre de ces circonstances. Appuyant son fusil contre son épaule, il lâcha son coup, et cependant le daim n’en continua pas moins sa course avec rapidité. Il traversait la route, quand une seconde explosion se fit entendre, et au meme instant on le vit faire un bond en l’air et s’élever a une hauteur prodigieuse ; mais un troisieme coup de feu le renversa mort sur la neige. Le chasseur invisible qui venait de l’abattre poussa un cri de triomphe, et deux hommes cachés jusqu’alors derriere deux troncs d’arbre, ou il était évident qu’ils s’étaient postés pour attendre le daim au passage, se montrerent aux yeux des voyageurs.

– C’est vous, Natty ? s’écria M. Temple tout en s’avançant vers le daim, tandis que le chariot suivait a pas lents ; si j’avais su que vous fussiez en embuscade, je n’aurais pas tiré. Mais en reconnaissant la voix du vieux Hector, je n’ai pas été maître de mon ardeur ; je ne sais pourtant pas trop si c’est moi qui ai abattu le gibier.

– Non, non, monsieur le juge, répondit le chasseur avec un air de satisfaction maligne, vous n’avez fait que bruler votre poudre pour vous réchauffer le nez par cette froide soirée. Vous imaginez-vous abattre un daim en pleine croissance, ayant Hector et la chienne a ses trousses, avec un fusil a tuer des moineaux ? Il ne manque pas de faisans dans les bois, et une foule de petits oiseaux vont chercher des miettes de pain jusqu’a votre porte. Vous pouvez en tuer de quoi faire un pâté tous les jours, si bon vous semble ; mais, quand vous voudrez abattre un daim, je vous conseille de prendre un fusil a long canon, et d’employer pour bourre du cuir bien graissé, sans quoi vous perdrez plus de poudre que vous n’emplirez d’estomacs.

En prononçant ces derniers mots, il passa le revers de sa main sur sa grande bouche, comme s’il eut voulu cacher le sourire ironique qui s’y peignait.

– Mon fusil écarte bien, Natty, répondit M. Temple d’un air de bonne humeur, et ce ne serait pas la premiere fois qu’il aurait abattu un daim. Il était chargé de chevrotines, et vous voyez que l’animal a reçu deux blessures ; l’une au cou et l’autre au cour ; or rien ne prouve que mon fusil n’ait pas fait l’une des deux.

– N’importe qui l’ait tué, dit Natty en fronçant les sourcils, je présume qu’il est destiné a etre mangé ; et, tirant un grand couteau d’une gaine de cuir passée dans sa ceinture, il coupa la gorge de l’animal.

– Il est percé, de deux balles, ajouta-t-il ; mais je voudrais bien savoir s’il n’a pas été d’abord tiré deux coups ; et vous conviendrez vous-meme, juge, qu’il n’est tombé qu’au troisieme. Or ce troisieme a été lâché, par une main plus sure et plus jeune que la vôtre et la mienne. Quant a moi, quoique je sois un pauvre homme, je puis fort bien vivre sans venaison, mais, dans un pays libre, je n’aime pas a renoncer a mes droits, quoique, de la maniere dont vont les choses, c’est la force qui fait souvent le droit ici tout aussi bien que dans l’ancien Monde.

Il parlait ainsi avec un air de sombre mécontentement, mais il jugea prudent de baisser la voix a la derniere phrase ; il la prononça entre les dents, comme un chien qui gronde quand il n’ose aboyer.

– Je ne dispute que pour l’honneur, Natty, reprit Marmaduke avec une tranquillité imperturbable. Que peut valoir ce daim ? quelques dollars. Mais l’honneur de l’avoir tué, voila ce qui est inappréciable. Quel plaisir j’aurais a triompher ainsi de ce mauvais plaisant Richard Jones, qui s’est déja mis en chasse sept fois cette saison, et qui n’a encore rapporté qu’une bécasse et quelques écureuils gris ?

– Ah ! juge, s’écria Natty avec un soupir de résignation plaintive, grâce a vos défrichements et a vos améliorations, le gibier n’est pas facile a trouver, maintenant. J’ai vu le temps ou j’ai tué dans une saison treize daims et je ne sais combien de faons, sans quitter le seuil de ma, porte ; et si je voulais un jambon d’ours, je n’avais qu’a veiller une nuit de clair de lune, et j’étais sur d’en tuer un a travers les intervalles que laissaient entre elles les solives de ma cabane. Je n’avais pas peur de m’endormir, les hurlements des loups y mettaient bon ordre. Voyez, mon vieux Hector, ajouta-t-il en caressant un grand chien a poil bigarré de jaune, ayant le ventre et les pattes blanches, et qui était soudain accouru a lui, accompagné de la chienne dont il avait parlé ; ce sont les loups qui lui ont fait la blessure dont il lui reste cette large cicatrice, la nuit qu’ils vinrent pour enlever la venaison que j’avais suspendue au haut de ma cheminée pour l’enfumer. C’est un chien qui mérite plus de confiance que bien des chrétiens, car il n’oublie jamais un ami, et il aime la main qui lui donne son pain.

Il y avait dans le ton et dans les manieres de ce vieux chasseur, quelque chose de singulier qui attira sur lui toute l’attention d’Élisabeth du moment qu’elle l’aperçut. C’était un homme fort, grand, et dont la maigreur semblait ajouter encore aux six pieds de sa taille [13]. Un bonnet de peau de renard couvrait sa tete, garnie d’un reste de cheveux gris ; son visage était creusé par la maigreur, et cependant tout annonçait en lui une santé robuste et florissante. Le froid et le grand air avaient donné a toute sa figure, une couleur rouge uniforme ; ses yeux gris brillaient sous de gros sourcils grisonnant de meme que ses cheveux ; son cou nerveux était nu et brulé comme ses joues ; cependant un bout de collet qui retombait sur ses vetements prouvait qu’il portait une chemise de toile a carreaux du pays. La coupe de son habit aurait, paru extraordinaire a quiconque n’aurait pas su qu’il était lui-meme son tailleur : c’était une peau de daim garnie de ses poils, et assujettie autour de son corps par une ceinture semblable. Ses, culottes étaient de meme étoffe, et il n’avait d’autres bas que des especes de guetres, aussi de peau de daim, dont le poil était tourné en dedans, et qui lui remontaient au-dessus des genoux. C’était, cette partie de son costume qui lui avait fait donner par les colons, le sobriquet de Bas-de-Cuir. Son épaule gauche soutenait un baudrier pareil au reste de ses vetements, auquel était suspendue une énorme corne de bouf grattée si mince, qu’on voyait au travers la poudre a tirer qu’elle contenait : des deux extrémités, la plus, large était bouchée en bois, et l’autre se fermait par un bouchon de liege. Une gibeciere, ou pour mieux dire une poche de cuir, attachée par-devant, contenait le reste de ses munitions. En, finissant de parler, il y prit une petite mesure en fer, la remplit de poudre, et se mit a recharger son long fusil, dont le canon, tandis que la crosse reposait sur-la neige, s’élevait presque a la hauteur de son bonnet.

Pendant ce temps, M. Temple examinait les deux blessures du daim, et il s’écria, sans faire attention a la mauvaise humeur du vieux chasseur :

– Je voudrais, Natty, établir mes droits a l’honneur de cette capture ; bien certainement, si c’est moi qui ai fait a ce daim cette blessure au cou, elle suffisait pour l’abattre, et celle au cour était ce que nous appelons un acte de subrogation.

– Vous pouvez lui donner tel nom savant qu’il vous plaira, juge, répondit Natty (et, faisant passer la crosse de son fusil vers son talon gauche, il prit dans sa poche de peau un morceau de cuir graissé, et le fit entrer dans le canon pour servir de bourre), mais il est plus aisé d’y trouver un nom que de tuer un daim a l’instant ou il bondit ; et, comme je vous le disais, c’est une main plus jeune et plus sure que la mienne et la vôtre qui a tué celui-ci.

– Eh bien ! l’ami, dit Marmaduke en se tournant vers le compagnon de Natty, voulez-vous que nous jetions ce dollar en l’air pour voir a qui appartiendra l’honneur d’avoir abattu ce daim ? Si vous perdez, la piece sera pour vous, a titre de consolation. Que dites-vous a cela ?

– Je dis que j’ai tué le daim, répondit le jeune homme avec un peu de hauteur, en s’appuyant sur un long fusil semblable a celui de Natty.

– Vous etes deux contre un, dit le juge en souriant, et vous avez pour vous la majorité des voix, comme nous le disons sur les bancs ; car ni Aggy ni Bess n’ont le droit de voter, puisque l’un est esclave et l’autre mineure : ainsi je dois prononcer moi-meme ma condamnation. Mais vous me vendrez ce daim, et je ferai une bonne histoire sur la maniere dont il a été tué.

– Je ne puis vendre ce qui ne m’appartient pas, dit Natty, prenant un peu du ton de fierté de son compagnon. J’ai vu des daims courir des jours entiers avec une balle dans le cou, et je ne suis pas de ceux qui veulent priver un homme de ses droits légitimes.

– Vous tenez terriblement a vos droits par une soirée si froide, Natty, répliqua le juge avec une bonne humeur invincible ; mais dites-moi, jeune homme, voulez-vous trois dollars pour renoncer a ce daim ?

– Déterminons d’abord, a notre satisfaction mutuelle, la question de savoir a qui il doit appartenir, répondit le jeune chasseur avec une fermeté respectueuse, mais en se servant de termes qui ne semblaient pas d’accord avec sa condition apparente. De combien de chevrotines votre fusil était-il chargé ?

– De cinq, Monsieur, dit le juge avec gravité, un peu surpris des manieres de ce jeune homme. N’en est-ce pas assez pour tuer un daim ?

– Une seule suffirait, répliqua le jeune chasseur en s’avançant du côté du bois. Vous savez que vous avez seul tiré dans cette direction. Ayez la bonté d’examiner cet arbre, vous y trouverez quatre balles.

M. Temple vit les quatre marques toutes fraîches faites a l’écorce du pin, et secouant la tete, il lui dit en souriant : – Vous plaidez contre vous, mon jeune avocat ; ou est la cinquieme ?

– Ici, répondit le jeune chasseur en entr’ouvrant son manteau, et en montrant un trou de balle a son habit, et son épaule couverte de sang.

– Juste ciel ! s’écria M. Temple, je m’amuse ici a une babiole, tandis qu’un de mes semblables que j’ai eu le malheur de blesser ne laisse pas meme échapper un murmure ! Dépechez-vous, jeune homme, montez dans mon sleigh ; il y a un chirurgien a un mille d’ici, je vous ferai soigner a mes frais ; vous resterez chez moi jusqu’a ce que votre blessure soit guérie, et aussi longtemps qu’il vous plaira ensuite.

– Je vous remercie de vos bonnes intentions, Monsieur ; mais je ne puis accepter vos offres. J’ai un ami qui serait inquiet s’il apprenait que je suis blessé et loin de lui. D’ailleurs cette blessure est légere, je sens que la balle n’a pas touché l’os. Je présume maintenant que vous reconnaissez mes droits a cette venaison.

– Si je les reconnais ! je vous donne, des ce moment, le droit de chasser a jamais le daim, l’ours, et tout ce que vous voudrez dans mes forets. Bas-de-Cuir est le seul a qui j’aie accordé le meme privilege, et le temps arrive ou il ne sera pas a dédaigner. Mais j’achete votre daim, et voici de quoi payer votre coup de fusil et le mien.

En meme temps il tira de sa poche un portefeuille, y prit un billet de banque plié en quatre, et le présenta au jeune homme.

Pendant ce temps, Natty se redressa d’un air de fierté, et murmura a demi-voix : – Il y a dans le pays des gens assez âgés pour dire que Natty Bumppo avait le droit de chasse sur ces montagnes avant que Marmaduke Temple eut celui de défense. Qui a jamais entendu parler d’une loi qui défende a un homme de tuer un daim quand il en a envie ? On ferait mieux d’en faire une pour défendre de se servir de ces maudits petits fusils qui éparpillent le plomb de maniere qu’on ne sait jamais ou il ira.

Sans faire attention au soliloque de Natty, le jeune homme fit une inclination de tete a M. Temple, et lui dit : – Je vous prie de m’excuser, Monsieur, mais j’ai besoin de cette venaison.

– Mais voila de quoi acheter bien des daims, prenez, je vous en prie, s’écria le juge. Et se penchant a son oreille, il ajouta a voix basse : C’est un billet de cent dollars.

Le jeune homme sembla hésiter un instant, mais, malgré les vives couleurs que le froid avait répandues sur ses joues, on le vit aussitôt rougir de dépit d’avoir montré un moment d’incertitude, et il refusa de nouveau.

Élisabeth, se levant alors, s’approcha du bord du sleigh, et rejetant son capuchon en arriere, sans s’inquiéter de la rigueur du froid, elle s’écria :

– Surement, jeune homme ; certainement, Monsieur, vous ne voudriez pas affliger mon pere au point de l’obliger a laisser ici un de ses semblables qu’il a blessé sans le vouloir. Je vous supplie de venir avec nous, et de consentir que nous vous fassions donner les secours dont vous avez besoin.

Soit que sa blessure le fît souffrir davantage, soit qu’il trouvât quelque chose d’irrésistible dans le ton, les manieres et la figure de la jeune fille qui plaidait ainsi pour la sensibilité de son pere, le blessé sembla retomber dans l’irrésolution. On aurait dit qu’il lui en coutait beaucoup pour accepter cette offre, et que cependant il ne pouvait se décider a la refuser ; son air de hauteur commençait a s’adoucir beaucoup. M. Temple, voyant son indécision, le prit par la main avec bonté, et le pressa de nouveau de monter dans son sleigh.

– Vous ne pouvez trouver de secours plus pres qu’a Templeton [14], lui dit-il, car il y a trois grands milles d’ici a la cabane de Natty. Venez, venez, mon jeune ami, et j’enverrai chercher le docteur pour examiner votre épaule. Natty se chargera de tranquilliser votre ami, et vous retournerez chez vous des demain, si vous le désirez.

Le jeune homme réussit a retirer sa main de celle de Marmaduke, qui la serrait fortement, mais il avait toujours les yeux fixés sur Élisabeth, dont les traits enchanteurs secondaient avec une éloquence muette mais irrésistible, les instances de son pere.

Pendant ce temps, Natty était appuyé sur son long fusil, la tete penchée de côté, dans l’attitude d’un homme qui réfléchit profondément, et se relevant tout a coup, comme s’il venait de prendre une détermination : –. Je crois, apres tout, dit-il a son compagnon, que le plus sage est d’aller a Templeton ; car si la balle est restée dans la, plaie, ma main n’est plus assez sure pour travailler la chair humaine comme cela m’est arrivé autrefois. Il y a environ trente ans, pendant l’ancienne guerre, quand je servais sous sir William, je fis soixante-dix milles seul, dans un désert ayant une balle dans la cuisse, et je l’en retirai moi-meme, avec mon couteau. L’Indien John s’en souvient fort bien, car ce fut a cette époque que je fis connaissance avec lui.

Incapable de résister plus longtemps aux instances réitérées du pere et de la fille, le jeune chasseur se laissa enfin déterminer a monter dans le sleigh. Le negre, aidé par son maître, y jeta le daim sur les bagages, et, des que les voyageurs furent assis, M. Temple invita Natty a y prendre place aussi.

– Non, non, répondit le vieillard, j’ai affaire a la maison. Emmenez ce jeune homme, et que le docteur examine son épaule. Quand il ne ferait que retirer la balle, c’est tout ce qu’il faut ; car je connais des herbes qui guériront la blessure plus vite que tous ses onguents. Mais quand j’y pense, si par hasard vous rencontrez l’Indien John dans les environs du lac, vous ferez bien de le prendre avec vous, pour qu’il prete la main au docteur, car, tout vieux qu’il est, il a d’excellentes recettes pour les contusions et les blessures.

– Arretez, arretez ! s’écria le jeune homme en tenant le bras du negre qui s’appretait a fouetter ses chevaux pour les faire partir ; Natty ne dites, ni que j’ai été blessé, ni ou je vais. Souvenez-vous-en bien.

– Fiez-vous-en au vieux Bas-de-Cuir, répondit Natty en lui adressant un coup d’oil expressif ; il n’a pas vécu quarante ans dans les déserts sans avoir appris a retenir sa langue. Fiez-vous a moi, jeune homme, et n’oubliez pas le vieil Indien John, si vous le rencontrez.

– Et des que la balle sera extraite, ajouta le jeune chasseur, je retournerai chez vous, et je vous rapporterai un quartier du daim pour dîner le jour de Noël.

Il fut interrompu par Natty, qui, mettant un doigt sur sa bouche pour lui imposer silence, avança doucement sur le bord de la route, les yeux fixés sur le sommet d’un pin. Armant son fusil, et reculant le pied droit, il appuya son arme sur son épaule et en dirigea le bout vers les dernieres branches de l’arbre. Ce mouvement attira les regards des voyageurs assis dans le sleigh, qui découvrirent bientôt le but que Natty se proposait d’atteindre. C’était un oiseau de la grosseur d’une volaille ordinaire, qui, le corps placé derriere le tronc du pin, ne laissait voir que sa tete et son cou. Le coup partit, et l’oiseau tomba sur la neige au pied de l’arbre.

– Tout beau, Hector ! tout beau, vieux coquin ! cria Natty a son chien qui s’élançait sur sa proie, et qui, a la voix de son maître, revint sur-le-champ se coucher a ses pieds. Il rechargea fort tranquillement son fusil ; apres quoi, ayant ramassé son gibier, il montra l’oiseau sans tete aux voyageurs.

– Voila qui vaudra mieux que de la venaison pour le dîner de Noël d’un vieillard, s’écria-t-il. Eh bien ! juge, croyez vous qu’un de vos fusils de chasse abattrait ainsi un oiseau, sans lui toucher une plume ? Il ouvrit la bouche dans toute sa largeur pour rire d’un air de triomphe ; mais sa maniere de rire était singuliere, et ne produisait d’autre bruit qu’une espece de sifflement qui partait de son gosier, comme si sa respiration eut été genée. – Adieu, jeune homme, ajouta-t-il, n’oubliez pas l’Indien John ; ses herbes valent mieux que tous les onguents des docteurs.

A ces mots, il se détourna et s’enfonça dans la foret, avançant a pas précipités, de sorte qu’on n’aurait pu dire s’il marchait ou s’il trottait. Le sleigh se mit aussi en marche. Les voyageurs le suivirent des yeux pendant quelques instants ; mais bientôt le sleigh ayant pris une autre direction, Bas-de-Cuir disparut a leurs regards, ainsi que les deux chiens qui l’accompagnaient.


Chapitre 2

 

Tous les lieux que visite l’oil du ciel sont, pour un sage, des ports heureux et des baies sures : ne dites pas que c’est le roi qui vous a banni, mais que c’est vous qui avez banni le roi.

SHAKSPEARE. Richard II.

Environ cent vingt ans avant l’époque a laquelle se rattache le commencement de notre histoire, un des ancetres de Marmaduke Temple était venu s’établir en Pennsylvanie, a la suite de l’illustre fondateur de cette colonie [15], dont il était l’ami et dont il partageait les opinions religieuses. L’ancien Marmaduke (car ce prénom formidable semble avoir été adopté par toute sa race) avait réalisé, en partant d’Angleterre, une fortune assez considérable. Il devint propriétaire, en Amérique, de plusieurs milliers d’acres de territoire inhabité qu’il fallait mettre en valeur, et il eut a pourvoir aux besoins d’un grand nombre d’émigrants qui ne comptaient que sur lui pour exister. Apres avoir vécu, respecté pour sa piété, revetu des premiers emplois de l’établissement, et dans l’abondance de toutes les bonnes choses de ce monde, il s’endormit du sommeil des justes, précisément assez a temps pour ne pas s’apercevoir qu’il mourait pauvre ; sort partagé par la plupart de ceux qui transporterent ainsi leur fortune dans ces nouvelles colonies.

L’importance d’un émigrant dans ces provinces se mesurait généralement par le nombre de personnes blanches qui étaient a son service, par celui des negres qu’il occupait, et par la nature des emplois qui lui étaient confiés ; on doit en conclure que celle dont jouissait le personnage dont nous venons de parler était assez considérable.

C’est une remarque assez curieuse a faire, qu’a tres-peu d’exceptions pres, tous ceux qui sont arrivés opulents dans nos colonies sont tombés peu a peu dans la misere, tandis que ceux qui leur étaient subordonnés s’élevaient graduellement a l’opulence. Accoutumé a l’aisance, et peu capable de lutter contre les embarras et les difficultés qu’offre toujours une société naissante, le riche émigrant avait peine a soutenir son rang par la supériorité de ses connaissances et de sa fortune ; mais du moment qu’il était descendu dans la tombe, ses enfants, indolents et peu instruits, se trouvaient obligés de céder le pas a l’industrie plus active d’une classe que la nécessité avait forcée a faire de plus grands efforts. Tel est le cours ordinaire des choses, meme dans l’état actuel de l’Union américaine ; mais ce fut ce qui arriva surtout dans les colonies paisibles et peu entreprenantes de la Pennsylvanie et de New-Jersey.

La postérité de Marmaduke ne put échapper au sort commun de ceux qui comptaient sur leurs moyens, acquis plutôt que sur leur industrie ; et a la troisieme génération, ils étaient tombés a ce, point au-dessous duquel, dans cet heureux pays, il est difficile a l’intelligence, a la probité et a l’économie, de déchoir. Le meme orgueil de famille qui, nourri par l’indolence, avait contribué a leur chute, devint alors un principe qui les excita a faire des efforts, pour se relever et pour recouvrer l’indépendance ; la considération, et peut-etre la fortune de leurs ancetres. Le pere, de nôtre nouvelle connaissance, le juge, fut le premier a remonter l’échelle de la société, et il fut aidé, par un mariage qui lui fournit le moyen de donner a son fils une éducation meilleure que celle qu’il aurait pu recevoir dans les écoles ordinaires de la Pennsylvanie.

Dans la pension [16] ou la fortune renaissante de son pere avait permis a celui-ci de le placer, le jeune Marmaduke contracta une amitié intime avec un jeune homme dont l’âge était a peu pres égal au sien. Cette liaison eut pour lui des suites fort heureuses, et lui aplanit le chemin vers son élévation future.

Les, parents d’Édouard Effingham non seulement étaient fort riches, mais jouissaient d’un grand crédit. Ils étaient d’une de ces familles, en tres-petit nombre dans les États-Unis, qui regardaient le commerce comme une dégradation, et qui ne sortaient de la vie privée que pour présider aux conseils de la. Colonie, ou pour porter les armes pour sa défense. Le pere d’Édouard était entré au service des sa premiere jeunesse, mais, il y a soixante ans, on n’obtenait pas un avancement aussi rapide qu’aujourd’hui dans les armées de la Grande-Bretagne. On passait, sans murmurer, de longues années dans des grades inférieurs, et l’on n’en était dédommagé que par la considération qu’on accordait au militaire. Quand donc, apres quarante ans, le pere de l’ami de Marmaduke se retira avec le grade de major, et qu’on le vit maintenir un établissement splendide, il n’est pas étonnant qu’il fut regardé comme un des principaux personnages de sa colonie, qui était celle de New-York. Apres avoir refusé l’offre qui lui fut faite, par le ministere anglais, de la demi-paie, ou d’une pension, pour le récompenser des services qu’il avait rendus, et que son âge ne lui permettait plus de rendre, il refusa meme divers emplois civils honorifiques et lucratifs par suite d’un caractere chevaleresque qui le portait a l’indépendance et qu’il avait conservé toute sa vie.

Cet acte de désintéressement patriotique fut bientôt suivi d’un trait de munificence privée, qui, s’il n’était pas d’accord avec la prudence, l’était du moins avec son intégrité et sa générosité naturelle. Son fils Édouard, seul enfant qu’il eut jamais eu, ayant fait un mariage qui comblait tous les voux de son pere, le major se démit en sa faveur de la totalité de ses biens ; sa fortune consistait en une somme considérable placée dans les fonds publics, en une maison a New-York, en une autre a la campagne, en plusieurs fermes dans la partie habitée de la colonie, et en une vaste étendue de terre dans la partie qui ne l’était pas encore ; le pere ne se réserva absolument rien pour lui meme, et n’eut plus a compter que sur la tendresse de son fils.

Quand le major Effingham avait refusé les offres libérales du ministere, tous ceux qui briguent les faveurs de la cour l’avaient soupçonné de commencer a radoter ; mais quand on le vit se mettre ainsi dans une dépendance absolue de son fils, personne ne douta plus qu’il ne fut tombé dans une seconde enfance. Ce fait peut servir a expliquer la rapidité avec laquelle il perdit son importance ; et, s’il avait pour but de vivre dans la solitude, le vétéran vit combler ses souhaits. Mais quelque opinion, que le monde se fut formée de cet acte soit de folie, soit d’amour paternel, le major n’eut pourtant jamais a s’en repentir ; son fils répondit toujours a la confiance que lui avait montrée son pere, et se conduisit a son égard comme s’il n’avait été qu’un intendant a qui il aurait eu confié l’administration de ses biens.

Des qu’Édouard Effingham se trouva en possession de sa fortune, son premier soin fut de chercher son ancien ami Marmaduke, et de lui offrir toute l’aide qu’il était alors en son pouvoir de lui donner.

Cette offre venait a propos pour notre jeune Pennsylvanien ; car les biens peu considérables de Marmaduke ayant été partagés apres sa mort entre ses nombreux enfants, il ne pouvait guere espérer d’avancer facilement dans le monde, et, tout en se sentant les facultés nécessaires pour y réussir, il voyait que les moyens lui manquaient. Il connaissait parfaitement le caractere de son ami, et rendait justice a ses bonnes qualités sans s’aveugler sur ses faiblesses. Effingham était naturellement confiant et indolent, mais souvent impétueux et indiscret. Marmaduke était doué d’une vive pénétration, d’une égalité d’âme imperturbable, et avait un esprit aussi actif qu’entreprenant. Des le premier mot qu’Édouard lui dit a ce sujet, il conçut un projet dont le résultat devait etre également avantageux pour tous deux, et son ami l’adopta sur-le-champ. Toute la fortune mobiliere de M. Effingham fut placée entre les mains de Marmaduke Temple, et servit a établir une maison de commerce dans la capitale de la Pennsylvanie. Les profits devaient se partager par moitié, mais le nom d’Effingham ne devait paraître en rien, car il avait un double motif pour désirer que cette société restât secrete. Il avoua franchement le premier a Marmaduke, mais il garda l’autre profondément caché dans son sein : c’était l’orgueil. L’idée de montrer au monde le descendant d’une famille militaire occupé d’opérations commerciales, et en retirant un profit, meme indirectement, lui était insupportable, et il aurait cru etre déshonoré a jamais si ce fait était parvenu a la connaissance du public.

Mais, a part ce motif d’amour-propre, il en avait un autre pour désirer que cette liaison restât ignorée de son pere. Indépendamment des préjugés du major contre le commerce, il avait une antipathie prononcée contre les Pennsylvaniens, parce qu’étant un jour détaché avec une partie de son régiment sur les frontieres de la Pennsylvanie pour mettre obstacle aux progres de Français unis a quelques tribus indiennes, il n’avait pu réussir a faire prendre les armes aux paisibles quakers qui habitaient cette province. Aux yeux d’un militaire, c’était une faute impardonnable. Il combattait pour leur défense et pour éloigner l’ennemi de leurs foyers, et eux, bien loin d’y concourir, ils le laissaient sans secours devant des forces supérieures. Il fut pourtant victorieux ; mais la victoire lui couta cher, et il ne ramena au quartier-général qu’une poignée de braves qui avaient combattu sous ses ordres. Aussi ne pardonna-t-il jamais a ceux qui l’avaient exposé seul au danger : on avait beau lui dire que ce n’était nullement leur faute s’il avait été placé sur leurs frontieres : c’était évidemment pour leur intéret qu’il y avait été placé ; c’était donc leur devoir religieux, disait le major, c’était leur devoir religieux de marcher a son secours.

Jamais le vieux militaire ne fut un admirateur des paisibles disciples de Fox. Leur vie réglée et leur discipline sévere leur procuraient un air de santé et une stature athlétique ; le major ne voyait en eux qu’une vraie faiblesse morale ; il penchait aussi a croire que la ou l’on donne tant aux formes extérieures de la religion, on ne saurait accorder beaucoup a la religion elle-meme.

Nous n’exprimons ici que l’opinion du major Effingham sur la religion chrétienne, et nous nous abstenons de la discuter.

Il n’est donc pas étonnant qu’Édouard, qui connaissait les sentiments de son pere relativement a cette secte, ne se souciât pas qu’il apprît qu’il avait formé une société avec un quaker, et qu’il n’en avait exigé d’autre garantie que son intégrité.

Le pere de Marmaduke descendait, avons-nous dit, d’un coreligionnaire et d’un compagnon de Penn ; mais ayant épousé une femme qui ne professait pas les memes doctrines religieuses, il n’était pas regardé comme un des zélés de cette secte. Son fils fut pourtant élevé dans les principes religieux suivis dans sa colonie ; mais ayant été envoyé pour son éducation a New-York, ou l’on ne professait pas les memes opinions, et ayant ensuite épousé une femme d’une religion différente, les dogmes de sa secte avaient perdu beaucoup de leur influence sur son esprit ; cependant, en bien des occasions, on reconnaissait encore en lui le quaker, a ses manieres et a ses discours.

Nous anticipons pourtant un peu sur les événements, car lorsque Marmaduke Temple entra en société avec Édouard Effingham, il était encore completement quaker, du moins quant a l’extérieur, et c’eut été une épreuve trop dangereuse pour les préventions et les préjugés du major que de risquer de lui faire connaître cette association. Elle resta donc dans le plus profond secret, et ne fut connue que des deux intéressés.

Marmaduke dirigea les opérations commerciales de sa maison avec une sagacité et une prudence qui les firent prospérer. Au bout de quelques années, il épousa une jeune personne qui fut mere d’Élisabeth, et ses affaires devinrent si florissantes, qu’Édouard, qui lui rendait de fréquentes visites et qui n’avait qu’a se louer de la justice et de la droiture de son associé, commençait a songer a lever le voile qui couvrait leur liaison, quand les troubles qui précéderent la révolution prirent un caractere alarmant.

Élevé par son pere dans des principes de soumission absolue a l’autorité, Édouard Effingham, des l’origine des querelles entre les colons et la couronne d’Angleterre, avait soutenu avec chaleur ce qu’il appelait les justes prérogatives du trône, tandis que le jugement sain et l’esprit indépendant de M. Temple l’avaient porté a épouser ce qu’il regardait comme la cause des droits légitimes du peuple. Des impressions de jeunesse pouvaient avoir influé sur l’esprit de l’un et de l’autre ; car si le fils d’un brave et loyal militaire croyait devoir une obéissance aveugle aux ordres de son souverain, le descendant d’un ami persécuté de Penn pouvait se rappeler avec un peu d’amertume les souffrances que l’autorité royale avait accumulées sur ses ancetres.

Cette différence d’opinions avait fait le sujet de bien des discussions amicales entre les deux associés ; mais les choses en vinrent bientôt a un tel point qu’il aurait été difficile de les continuer sans que l’aigreur s’y melât, et, ne voulant pas que rien put troubler leur ancienne amitié, ils convinrent qu’il n’en serait plus question dans leurs entretiens. Cependant les étincelles de dissension produisirent bientôt un incendie ; et les colonies, qui prirent alors le nom d’États-Unis, devinrent un théâtre de guerre pendant plusieurs années.

Peu de temps avant la bataille de Lexington, Édouard Effingham, qui avait déja perdu sa femme, envoya a Marmaduke Temple ses papiers et ses effets les plus précieux, en le priant de les lui garder jusqu’a la fin des troubles ; apres quoi il partit d’Amérique, et y laissa son pere. Cependant, quand la guerre, éclata sérieusement, on le vit reparaître a New-York, portant l’uniforme anglais, et il se mit en campagne a la tete d’un corps de troupes royales : Marmaduke, au contraire, était alors completement engagé dans ce qu’on appelait le parti de la rébellion ; et il devint impossible aux deux amis d’entretenir aucunes relations entre eux. Les événements de la guerre forcerent M. Temple a envoyer plus avant dans l’intérieur sa femme et sa fille, ainsi que ses papiers, ses effets les plus précieux, et ceux que lui avait confiés son ancien ami, afin de les mettre hors de la portée des troupes royales. Quant a lui, il continua a servir son pays dans divers emplois civils, qu’il remplit avec autant de talent que d’intégrité. Mais, tout en se rendant utile a sa patrie, il ne perdait pas de vue ses intérets particuliers ; car, lorsqu’on eut prononcé la confiscation des biens des Américains qui avaient épousé la cause de l’Angleterre, il reparut dans l’État de New-York, et y acheta des domaines considérables, qui se vendaient alors bien au-dessous de leur valeur.

M. Temple avait déja quitté le commerce, et lorsque l’indépendance des États-Unis fut établie et reconnue, il dirigea son industrie vers le défrichement et la mise en valeur des terres incultes dont il avait acheté une vaste étendue, pres des sources de la Susquehanna. A force d’argent, de soins et de persévérance, cette entreprise lui réussit parfaitement, et beaucoup mieux que le climat et un sol coupé de montagnes n’auraient permis de l’espérer. Il décupla la valeur de cette propriété, et a l’époque ou nous sommes parvenus il passait pour un des plus riches citoyens des États-Unis, Il n’avait qu’une fille pour héritiere de cette belle fortune, Élisabeth, avec laquelle nos lecteurs ont déja commencé a faire connaissance, et il la ramenait en ce moment de sa pension pour l’établir a la tete d’une maison qui, depuis plusieurs années, était privée de maîtresse.

Quand le district dans lequel ses biens étaient situés fut devenu assez peuplé pour etre érigé en comté [17], M. Temple en fut nommé le principal juge. Ce fait ferait sourire un étudiant en droit [18] ; mais, indépendamment de la nécessité qui justifierait seule un pareil choix, M. Temple possédait un grand fonds de talents, d’expérience et d’équité, qualités qui attirent toujours le respect. Aussi non seulement ses jugements ne manquaient-ils jamais d’etre d’accord avec la justice, mais il pouvait meme rendre compte de leurs motifs, ce que nous voudrions qu’on put dire de tous les juges. Au surplus, tel était alors l’usage invariable dans tous les nouveaux établissements ; et l’on y confiait les charges de la magistrature aux propriétaires qui réunissaient a la fortune une réputation intacte, des connaissances générales et de l’activité. Aussi le juge Temple, bien loin d’etre placé au dernier rang des juges des nouveaux comtés, en était universellement reconnu comme l’un des meilleurs.

Nous terminerons ici cette courte explication sur l’histoire et le caractere de quelques uns de nos principaux personnages, et, leur laissant désormais le soin de se peindre par leurs discours et leurs actions, nous reprendrons le fil interrompu de notre histoire.


Chapitre 3

 

Tout ce que tu vois est l’ouvre de la nature elle-meme : ces rochers qui élancent dans l’air leurs fronts parés de mousse comme les hauteurs crénelées des anciens temps ; ces vénérables troncs qui balancent lentement leurs branches abandonnées au souffle des vents d’hiver ; ce champ de frimas qui brille au soleil, et le dispute en blancheur a un sein de marbre : et cependant l’homme ose profaner de tels ouvrages avec son gout grossier, semblable a celui qui ose souiller la réputation d’une vierge [19]

De tous ces monuments la puissante nature

A créé de ses mains la vaste architecture ;

Admire ces rochers couronnés de créneaux,

Tels que les sombres tours des antiques châteaux !

Vois ces chenes noueux dont l’auguste feuillage

Comme un temple sacré disposait son ombrage.

Mais l’hiver a son tour a voulu de ses dons

De ces rois dépouillés parer les nobles troncs ;

Quand des pales reflets de sa rare lumiere

Ce soleil vient soudain frapper leur cime altiere,

On dirait qu’un palais pour le dieu de l’hiver,

De ses mille piliers embellit le désert.

Faut-il que des mortels la coupable présence

De ces lieux consacrés profane le silence ?].

Duo.

Des que les chevaux attelés au sleigh se furent remis en marche, Marmaduke commença a examiner son nouveau compagnon. C’était un jeune homme de vingt-deux a vingt-trois ans, d’une taille au-dessus de la moyenne, et des vetements duquel on n’apercevait qu’une redingote de gros drap du pays, serrée autour de son corps par une ceinture de laine tricotée. Lorsqu’il était monté dans le sleigh, apres avoir passivement consenti a se rendre a Templeton, il fronçait les sourcils, et son air soucieux avait attiré l’attention d’Élisabeth, qui ne savait comment l’expliquer. L’expression de ses yeux n’annonçait nullement qu’il fut content de la démarche qu’on l’avait en quelque sorte forcé a faire ; mais peu a peu ses traits s’adoucirent ; on put voir qu’il avait une physionomie intéressante et meme prévenante, et il ne lui resta que l’air d’un homme absorbé dans ses réflexions.

Marmaduke, apres l’avoir contemplé quelque temps avec attention, lui dit enfin en souriant : – Je crois, mon jeune ami, que la terreur que j’ai éprouvée en voyant que je vous avais blessé m’a fait perdre la mémoire. Votre figure ne m’est pas inconnue, et cependant, quand on m’assurerait l’honneur d’attacher a mon bonnet vingt queues de daim, je ne pourrais dire quel est votre nom.

– Je ne suis arrivé dans ce comté, Monsieur, que depuis trois semaines, répondit le jeune homme avec froideur ; et je crois que vous en avez été absent depuis plus longtemps.

– Depuis plus d’un mois, répondit le juge ; mais n’importe, vos traits ne me sont pas étrangers, je vous ai vu quelque part, quand ce ne serait qu’en songe ; il faut que cela soit, ou j’ai l’esprit égaré. Qu’en dis-tu, Bess ? Commencé-je a radoter ? suis-je en état de résumer une affaire au grand jury, ou, ce qui est en ce moment d’une nécessité plus pressante, de faire les honneurs de Templeton la veille de Noël.

– Plus en état de faire l’un et l’autre, mon pere, répondit une voix enjouée sortant de dessous le grand capuchon de soie noire, que de tuer un daim avec un fusil de chasse.

Élisabeth se tut, et ajouta ensuite avec un accent bien différent, apres un instant de silence : – Nous aurons ce soir plus d’une raison pour rendre au ciel des actions de grâces.

Un sourire un peu dédaigneux se peignit sur les traits du jeune homme quand il entendit l’espece de sarcasme qu’Élisabeth adressait a son pere ; mais il prit un air plus grave quand elle fit la réflexion qui termina son discours. M. Temple lui-meme sembla tout a coup se recueillir, et s’occuper péniblement de l’idée qu’il s’en était fallu de bien peu qu’il n’eut ôté la vie a un de ses semblables. Il en résulta quelque temps un silence profond dans le sleigh.

Le juge ne sortit de ses réflexions qu’a l’instant ou les chevaux, sentant l’écurie, commencerent a marcher d’un pas plus rapide. Levant alors la tete, il vit de loin quatre colonnes d’épaisse fumée s’élever au dessus de ses cheminées. Le vallon, le village et sa maison s’offrirent en meme temps a sa vue, et il s’écria avec gaieté :

– Regarde, Bess, regarde ! voila un lieu de repos pour toute ta vie, – et pour la tienne aussi, jeune homme, si tu veux consentir a rester avec nous.

Les yeux du jeune homme et ceux de la jeune fille se rencontrerent par hasard, tandis que M. Temple, dans la chaleur de son émotion et au milieu des regrets qu’il éprouvait, réunissait en quelque sorte sa fille et le jeune inconnu, et pour si longtemps, dans une destinée commune ; et si, malgré la rougeur qui couvrit le visage d’Élisabeth, l’expression de fierté de ses yeux sembla nier qu’il fut possible qu’un étranger, un inconnu, fut admis a faire partie du cercle domestique de sa famille, le sourire dédaigneux de celui-ci parut ne pas admettre la probabilité qu’il y consentît.

Quoique la montagne sur laquelle nos voyageurs étaient encore ne fut pas précisément escarpée, la descente en était assez rapide pour exiger toute l’attention du conducteur sur le chemin, alors fort étroit, qui était bordé d’un côté par des précipices. Le negre retenait les renes de ses coursiers impatients, et il donna ainsi a Élisabeth le temps d’examiner une scene que la main de l’homme avait tellement changée en quatre ans qu’a peine reconnaissait-elle les lieux ou elle avait passé son enfance. Sur la droite une plaine étroite s’étendait a plusieurs milles vers le nord, ensevelie entre des montagnes de diverses hauteurs, couvertes de pins, de châtaigniers et de bouleaux. Le sombre feuillage des arbres verts faisait contraste avec la blancheur brillante de la plaine, qui offrait partout une nappe de neige ou l’oil ne pouvait découvrir aucune tache. Du côté de l’ouest, les montagnes, quoique aussi hautes, étaient moins escarpées ; leurs flancs formaient des terrasses susceptibles de culture, elles étaient séparées par des vallées plus ou moins étendues et de diverses formes. Les pins maintenaient leur suprématie orgueilleuse sur les cimes de ces montagnes, mais dans l’éloignement on distinguait d’autres éminences couvertes de forets de bouleaux et d’érables, sur lesquelles l’oil se reposait plus agréablement, et qui promettaient un sol plus favorable a la culture. Dans quelques endroits de ces forets, on voyait s’élever au-dessus des arbres un léger nuage de fumée qui annonçait l’habitation des hommes et un commencement de défrichement. En général ces établissements nouveaux étaient isolés et peu considérables, mais ils avaient pris un accroissement si rapide qu’il ne fut pas difficile a Élisabeth de se figurer par l’imagination qu’elle les voyait se multiplier et se rapprocher sous ses yeux, tant quelques années avaient suffi pour changer sous ce rapport l’aspect du pays.

Les traits saillants de la partie occidentale de la plaine étaient a la fois plus larges et plus nombreux que ceux de l’horizon oriental, et il en était un surtout qui s’avançait de maniere a former de chaque côté une baie de neige. A l’extreme pointe de cette espece de promontoire, un superbe chene étendait ses vastes rameaux, comme pour couvrir du moins par son ombrage le lieu ou ses racines ne pouvaient pénétrer. Il s’était affranchi des limites qu’une végétation de plusieurs siecles avait imposées aux branches de la foret environnante, et il jetait librement ses bras noueux hors de l’enceinte avec un désordre fantastique.

Au sud de cette belle étendue de terrain, et presque sous les pieds des voyageurs, au bas de la montagne qu’ils descendaient, un espace plus sombre, de quelques acres d’étendue, montrait seul, par le léger mouvement de sa superficie et les vapeurs qui s’en exhalaient, que ce qu’on aurait pu prendre pour une petite plaine était un lac dont l’hiver avait emprisonné les eaux. Un courant étroit s’en échappait impétueusement a l’endroit découvert que nous avons mentionné. L’oil pouvait en distinguer le cours pendant plusieurs milles, a travers la vallée réelle du sud, entre les pins de ses bords, et a la trace des vapeurs qui dominaient sa surface, dans l’atmosphere plus froide des montagnes. Au sud de ce beau bassin était une plaine peu large, mais de plusieurs milles de longueur, sur laquelle ou apercevait diverses habitations, témoignage rendu a la fertilité du sol : sur les bords du lac on voyait le village de Templeton.

Une cinquantaine de bâtiments de toute espece, la plupart construits en bois, composaient ce village. La construction en était remarquable, non seulement par ce manque de tout principe d’architecture et de gout, mais par la maniere grossiere dont on avait employé des matériaux presque bruts, ce qui annonçait des travaux faits a la hâte et avec précipitation. Quelques maisons étaient entierement peintes en blanc, mais la plupart n’offraient cette couleur dispendieuse que sur la façade, et l’on avait employé pour le reste un rouge plus économique. Elles étaient groupées en diverses directions, de maniere a imiter les rues d’une ville, et il était évident que cet arrangement était le fruit des méditations de quelque grand génie, qui avait plus pensé aux besoins de la postérité qu’a ce qui pouvait etre utile et commode a la génération actuelle. Trois ou quatre des plus beaux édifices s’élevaient fierement d’un étage au-dessus des autres, qui n’en avaient qu’un seul au-dessus du rez-de-chaussée, et leurs fenetres étaient garnies de contrevents peints en vert. Devant la porte de ces maisons a prétention s’élevaient quelques jeunes arbres encore dénués de branches, ou n’offrant que les faibles rameaux d’un ou de deux printemps, et qu’on aurait pu comparer a des grenadiers en faction devant un palais. Dans le fait les propriétaires de ces magnifiques habitations composaient la noblesse de Templeton, comme Marmaduke en était le roi. La demeuraient deux jeunes gens, humbles serviteurs de Thémis, et connaissant assez bien le labyrinthe qui conduit a son temple ; deux autres individus qui, sous le titre modeste de marchands et par pure philanthropie, fournissaient a tous les besoins de cette petite communauté, et un disciple d’Esculape, qui, pour la singularité du fait, faisait entrer dans le monde plus d’habitants qu’il n’en faisait sortir.

Au milieu de ce groupe bizarre d’habitations s’élevait la demeure du juge, et elle surpassait toutes les autres en grandeur et en hauteur ; elle était située au centre d’un enclos contenant plusieurs acres de terrain, et qui était couvert en grande partie d’arbres a fruits ; Quelques uns avaient pris naissance sur le lieu meme ; la mousse qui les couvrait rendait témoignage de leur vieillesse, et ils formaient un contraste frappant avec les jeunes arbres nouvellement plantés qu’ils avaient pour voisins. Un double rang de jeunes peupliers, arbre dont l’introduction en Amérique était encore récente, formait une avenue conduisant de la porte de l’enclos, qui donnait sur la principale rue, a celle de la maison.

La construction de cet édifice avait été dirigée par un M. Richard Jones, dont nous avons déja prononcé le nom. Une certaine adresse qu’il avait pour les petites choses, sa vanité qui lui faisait croire que rien ne pouvait aller bien sans lui, la disposition qu’il avait a se meler de tout, et la circonstance qu’il était cousin germain de M. Temple, avaient suffi pour faire de M. Richard Jones une sorte de factotum pour le juge. Il aimait a rappeler qu’il avait bâti deux maisons pour Marmaduke, une provisoire, et une définitive. La premiere n’était qu’un grand hangar en bois sous lequel la famille avait demeuré trois ans pendant qu’il faisait travailler a la seconde. Il avait été aidé dans cette construction par l’expérience d’un charpentier anglais, qui s’était emparé de son esprit en lui montrant quelques gravures d’architecture, et en lui parlant savamment de frises et d’entablements ; il lui vantait surtout l’ordre composite, qui, disait Hiram Doolittle, était un composé de tous les autres, et le plus utile de tous, attendu qu’il admettait tous les changements et toutes les additions que le besoin ou le caprice pouvaient réclamer. Richard affectait de regarder Doolittle comme un véritable empirique dans sa profession, et cependant il finissait toujours par adopter toutes ses vues. En conséquence, il fut décidé qu’on bâtirait la maison de M. Temple d’apres les regles de l’ordre composite, ou, pour mieux dire, d’un ordre d’architecture qui avait pris naissance dans le cerveau du charpentier.

La maison proprement dite, c’est-a-dire la derniere construite, était en pierre, de forme carrée, vaste, et meme confortable. C’étaient la quatre qualités sur lesquelles Marmaduke avait insisté avec une opiniâtreté plus qu’ordinaire ; tout le reste avait été abandonné aux soins de Richard et de son associé. Ces deux personnages ne trouverent a exercer leur talent dans un édifice eu pierre que pour le toit et le porche. Il fut décidé que le toit serait a quatre faces avec une plate-forme, afin de cacher une partie de l’édifice que tous les auteurs sont d’avis de cacher. Marmaduke fit observer que, dans un pays ou il tombait beaucoup de neige, et ou elle restait sur la terre, quelquefois pendant des mois entiers, a une épaisseur de trois ou quatre pieds, cet arrangement exposait la maison a etre entourée pendant l’hiver d’un second mur de neige par l’accumulation de celle qui tomberait du toit. Heureusement les ressources de l’ordre composite s’offrirent pour effectuer un compromis, et les solives furent allongées de maniere a former une pente qui ferait tomber la neige d’elle-meme. Mais par malheur une erreur fut commise dans les proportions de cette partie matérielle de la construction, et comme un des plus grands talents d’Hiram était de travailler d’apres la regle du carré, on ne découvrit l’effet de cette faute que lorsque les poutres massives furent placées apres beaucoup de travaux sur les quatre murs. Le toit devint ainsi la partie la plus remarquable de tout l’édifice, celle qui attirait d’abord tous les yeux. Richard se flatta que la couverture ferait disparaître ce défaut, mais elle ne fit que le rendre plus sensible. Il appela la peinture a son secours pour y remédier, et employa successivement de ses propres mains jusqu’a quatre couleurs différentes. D’abord un bleu de ciel, dans l’espoir qu’il pourrait se confondre avec le firmament : ensuite une couleur d’un brun cendré, pour qu’on le prit pour un brouillard ou pour une fumée légere ; puis ce qu’il appelait un vert invisible, pour qu’il se confondît avec les masses de pins qu’on apercevait dans l’éloignement. Enfin, aucun de ces ingénieux expédients n’ayant réussi, nos artistes renoncerent a cacher le dessous de leur toit si singulierement avancé, et ne songerent plus qu’a l’orner. Hiram pratiqua des moulures sur les poutres, qui avaient l’air de colonnes cannelées placées transversalement, et Richard les peignit en jaune, pour imiter, disait-il, les rayons du soleil. La plate-forme fut entourée d’une balustrade en bois sur laquelle le génie du charpentier n’épargna pas les moulures, et les quatre cheminées furent tenues assez basses pour paraître des ornements ajoutés aux quatre coins de la balustrade. Malheureusement, quand on essaya d’y faire du feu, on fut étouffé par la fumée, et il ne fut possible d’obvier a ce désagrément qu’en les élevant beaucoup au-dessus du toit. On les apercevait a une tres-grande distance de Templeton, et c’était l’objet qui attirait les yeux des voyageurs, comme le dôme de Saint-Paul et celui des Invalides fixent les regards de ceux qui arrivent a Londres ou a Paris.

Comme c’était l’entreprise la plus importante qu’eut jamais faite M. Richard Jones, cet échec le mortifia sensiblement. D’abord il chercha a consoler son amour-propre en disant tout bas a toutes ses connaissances qu’il ne fallait en accuser qu’Hiram Doolittle, qui ne connaissait pas les regles du carré parfait ; mais bientôt, les yeux s’étant habitués a cette difformité, bien loin de songer a se justifier, il ne pensa plus qu’a faire valoir les beautés du reste de l’édifice, dont les distributions intérieures étaient assez commodes, ce qui était probablement du au soin que M. Temple avait pris d’y veiller un peu lui-meme. Il trouva des auditeurs, et, comme l’opulence exerce toujours une sorte d’influence sur le gout, cette maison devint bientôt un modele ; et, avant l’expiration de deux années, M. Jones, perché sur le haut de sa plate-forme, eut la satisfaction de voir s’élever trois ou quatre humbles imitations du palais qu’il avait construit. C’est ainsi que vont les choses en ce monde, ou l’on admire les grands jusque dans leurs fautes.

Marmaduke supporta sans se plaindre cette irrégularité de construction dans sa maison ; et il réussit meme, par les améliorations qu’il fit dans les environs, a lui donner un air d’importance et de dignité. Il fit des plantations de peupliers qu’il avait fait venir d’Europe ; des saules et d’autres arbres y melerent bientôt leur nuance de feuillage ; cependant, a quelque distance de son logis, on voyait quelques monticules de neige qui annonçaient la présence de souches que les flammes avaient épargnées lors du défrichement, et qu’on n’avait pas encore songé a arracher ; ça et la, le tronc d’un vieux pin, échappé de meme a l’incendie, s’élevait de quinze a vingt pieds au-dessus de la neige comme une colonne d’ébene. Mais ce ne furent pas ces points saillants qui attirerent les yeux d’Élisabeth tandis que les chevaux retenus par Aggy descendaient lentement la montagne ; elle cherchait a reconnaître tous les objets dont elle avait conservé le souvenir, le beau lac dont la surface était alors couverte de glace et de neige, l’onde qui semblait un ruban négligemment déroulé dans la vallée, les montagnes qu’elle avait tant de fois gravies, enfin toutes les scenes si cheres a son enfance.

Cinq ans avaient produit plus de changement en cet endroit qu’un siecle n’en produirait dans un pays peuplé depuis longtemps. Ce spectacle n’offrait pas le meme attrait de nouveauté pour le jeune chasseur et pour le juge ; mais qui peut sortir du sein d’une sombre foret et d’un désert ténébreux, pour entrer dans une vallée riante et habitée, sans éprouver un sentiment délicieux de plaisir ? Le premier jeta un regard d’admiration du nord au sud, et, baissant ensuite la tete, il parut retomber dans ses réflexions. Le second contemplait avec attendrissement les beautés dont il était le créateur, et songeait avec une satisfaction intérieure qu’un grand nombre de ses semblables lui devaient le bonheur dont ils jouissaient dans ce hameau paisible.

Tout a coup le son d’un grand nombre de clochettes attira l’attention des voyageurs, et annonça l’approche d’un autre sleigh, et le bruit qu’elles faisaient annonçait que le conducteur menait ses chevaux grand train. La route faisant un coude en cet endroit et étant bordée d’épais buissons, ils ne purent savoir qui arrivait ainsi que lorsque les deux sleighs se rencontrerent.