Le Tueur de Daims - James Fenimore Cooper - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1841

Le Tueur de Daims darmowy ebook

James Fenimore Cooper

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Opis ebooka Le Tueur de Daims - James Fenimore Cooper

Au début de la conquete de l'Amérique par les Anglais et les Français, la concurrence, euphémisme pour une véritable guerre, fait rage entre les deux camps. Pour les aider dans leurs manoeuvres et dans l'exploration du territoire, les deux partis se sont alliés avec des tribus indiennes. Les Français, qui n'ont pas vraiment le beau rôle dans ce récit, avec les Hurons, branche du peuple Iroquois. Les Anglais, ce sont les héros..., avec les Delawares, branche du peuple Mohican. Un jeune homme blanc, mais élevé par les Delawares, apres la mort de ses parents, surnommé Deerslayer - Tueur de daims - du fait de sa grande adresse au tir a la carabine, accompagné par son ami delaware Chingachgook, s'est donné pour mission de délivrer la fiancée de ce dernier, Hist, détenue par les guerriers Hurons.

Opinie o ebooku Le Tueur de Daims - James Fenimore Cooper

Fragment ebooka Le Tueur de Daims - James Fenimore Cooper

A Propos
PRÉFACE.
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3

A Propos Cooper:

James Fenimore Cooper (September 15, 1789 – September 14, 1851) was a prolific and popular American writer of the early 19th century. He is best remembered as a novelist who wrote numerous sea-stories and the historical novels known as the Leatherstocking Tales, featuring frontiersman Natty Bumppo. Among his most famous works is the Romantic novel The Last of the Mohicans, which many consider to be his masterpiece. Source: Wikipedia

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PRÉFACE.

Ce livre n’a pas été écrit sans quelques appréhensions, quant aux probabilités de succes. Reproduire un seul et meme personnage dans cinq ouvrages différents, cela peut paraître abuser volontairement de la bienveillance du public, et bien des gens pourraient supposer avec beaucoup de raison que c’est une faute de nature en elle-meme a attirer le blâme. A cette objection fort naturelle l’auteur peut seulement répondre que, s’il a commis une faute grave en cela, ses lecteurs en sont jusqu’a un certain point responsables. La maniere favorable dont on a accueilli la relation de la carriere plus avancée et de la mort de Bas-de-Cuir a fait penser du moins a l’auteur qu’il se trouvait dans une sorte d’obligation de donner quelques détails sur la jeunesse de son héros. Bref, les tableaux de sa vie, tels qu’ils sont, étaient déja assez complets pour inspirer quelque léger désir de voir l’étude d’apres laquelle ils ont tous été peints.

Les aventures de Bas-de-Cuir forment maintenant une espece de drame en cinq actes, complets quant au fond et au plan, bien que probablement tres-imparfaits quant a l’exécution. Tels qu’ils sont, le monde lisant les a devant lui. L’auteur espere que si cet acte-ci, produit le dernier, quoique suivant l’ordre des temps il eut du se lire le premier, n’est pas jugé le meilleur de la série, on en viendra en meme temps a conclure qu’il n’en est pas absolument le plus mauvais. Plus d’une fois il a été tenté de bruler son manuscrit et de traiter un autre sujet, en dépit d’un encouragement reçu durant le cours de ses travaux ; encouragement d’un genre si singulier, qu’il vaut la peine d’etre mentionné. Il lui arriva d’Angleterre une lettre anonyme, écrite, a ce qu’il croit, par une dame, qui le pressait de s’occuper d’un ouvrage qui était presque le meme que celui dont il avait déja fait plus de la moitié. Il se laissa assez volontiers aller a voir dans cette requete un gage, sinon d’approbation unanime, au moins de pardon partiel pour ce nouvel essai.

Il y a peu de chose a dire au sujet des personnages de cette histoire et des lieux ou la scene se passe : ceux-la sont une fiction, comme on peut bien le croire ; ceux-ci, au contraire, sont dessinés d’apres nature avec autant de fidélité que l’auteur a pu le faire a l’aide d’une connaissance parfaite de la contrée qu’il décrit et des conjonctures probables qu’il a puisées dans son imagination touchant les changements opérés par le temps. Il croit avoir dépeint avec assez d’exactitude le lac, les montagnes, les forets et la vallée ; et il a calqué sur la nature la riviere, le rocher et le banc de sable. Les pointes memes existent, un peu changées par la civilisation ; mais elles se rapprochent a un tel point des descriptions, qu’elles sont aisément reconnaissables pour tous ceux qui ont visité le pays en question.

Quant a la vérité des incidents de cette histoire, dans l’ensemble ou dans les différentes parties, l’auteur a l’intention de s’appuyer sur son droit, et de ne dire que ce qu’il juge a propos. Dans la grande lutte de véracité, ou l’histoire et la fiction sont engagées, cette derniere a si souvent l’avantage, qu’il consent de tout son cour a s’en rapporter aux recherches personnelles du lecteur pour décider cette question. S’il arrivait ensuite que quelque historien de profession, quelque document public, et meme quelque tradition, locale, semblassent contredire les assertions contenues dans ce livre, l’auteur est tout pret a admettre que cette circonstance a completement échappé a son attention, et a confesser son ignorance. D’un autre côté, si l’on découvrait que les annales de l’Amérique ne contiennent pas une syllabe en opposition avec ce qui est placé ici sous les yeux du public, comme, selon sa ferme conviction, les recherches le prouveront, il réclamera pour sa légende tout autant d’autorité qu’elle en mérite.

Il existe une classe respectable de lecteurs de romans – respectable par le nombre aussi bien assurément que pour toute autre chose, – qu’on a souvent comparés a l’homme qui chante quand il lit et qui lit quand il chante. Ces gens-la ont une merveilleuse imagination toutes les fois qu’il s’agit de faits, et un esprit aussi littéral que l’est la traduction d’un écolier pour tout ce qui a rapport a la poésie. Pour la gouverne de toutes personnes semblables, l’auteur déclare explicitement que Judith Hutter est Judith Hutter, et non Judith telle ou telle ; et en général que, quelles que puissent etre les ressemblances, en fait de noms de bapteme ou de couleur de cheveux, on ne peut en tirer d’autres inductions que celles qu’on peut légitimement tirer d’une coincidence de noms de bapteme ou de couleur de cheveux. Une longue expérience a appris a l’auteur que cette portion de ses lecteurs est de beaucoup la plus difficile a contenter ; et il les invite respectueusement, dans leur intéret et dans le sien, a essayer de lire ses ouvrages d’imagination comme s’ils étaient destinés a reproduire des faits réels. Ce moyen pourrait peut-etre les mettre en état de croire a la possibilité de la fiction.


Chapitre 1

 

On trouve du plaisir dans les bois qu’aucun sentier ne traverse ; on éprouve des transports sur le rivage solitaire ; il existe une société ou nul intrus ne se présente, sur les bords de la mer profonde, dont les mugissements ont une harmonie. Apres toutes ces entrevues ou je vais a la dérobée, apres tout ce que je puis etre, ou ce que j’ai été auparavant, je n’en aime pas l’homme moins, et j’aime la nature davantage en me melant a l’univers, et je sens ce que je ne puis jamais exprimer, ni cacher entierement.

LORD BYRON. Childe harold.

 

Les événements produisent les memes effets que le temps sur l’imagination des hommes. Ainsi celui qui a fait de longs voyages et qui a vu beaucoup de choses est porté a se figurer qu’il a vécu longtemps, et l’histoire qui offre le plus grand nombre d’incidents importants est celle qui prend le plus vite l’aspect de l’antiquité. On ne peut expliquer d’une autre maniere l’air vénérable que prennent déja les annales de l’Amérique. Quand l’esprit se reporte aux premiers jours des colonies en ce pays, l’époque en semble éloignée et obscure ; les mille changements qui se rencontrent dans les anneaux qui forment la chaîne des souvenirs rejettent l’origine de la nation a un jour si éloigné, qu’il semble se perdre dans les brouillards du temps ; et cependant quatre vies d’une durée ordinaire suffiraient, pour transmettre de bouche en bouche, sous la forme de tradition, tout ce que l’homme civilisé a fait dans les limites de la république. Quoique l’état de New-York seul possede une population excédant, celle de l’un ou de l’autre des quatre plus petits royaumes de l’Europe, ou de toute la Confédération suisse, il n’y a guere plus de deux siecles que les Hollandais ont commencé a s’y établir et a tirer le pays de l’état sauvage. Ainsi ce qui parait vénérable par une accumulation de changements devient familier a l’esprit quand on vient a le considérer sérieusement sous le seul rapport du temps.

Ce coup d’oil jeté sur la perspective du passé préparera le lecteur a voir les tableaux que nous allons esquisser avec moins de surprise qu’il n’en pourrait éprouver sans cela, et quelques explications additionnelles le reporteront en imagination a l’état exact de société que nous désirons mettre sous ses yeux. C’est un fait historique que les établissements sur les rives orientales de l’Hudson, comme Claverack, Kinderbook, et meme Poughkeepsie, n’étaient pas regardés comme a l’abri des incursions des Indiens il y a un siecle, et il se trouve encore sur les bords du meme fleuve, et a une portée de fusil des quais d’Albany, une habitation appartenant a une branche cadette des Van Rensselaers, ayant des meurtrieres qui ont été percées pour la défendre contre ces ennemis astucieux, quoiqu’elle n’ait été construite qu’a une époque encore moins éloignée. On trouve d’autres souvenirs semblables de l’enfance du pays, dispersés dans ce qu’on regarde aujourd’hui comme le centre de la civilisation américaine, offrant les preuves les plus claires que tout ce que nous possédons de sécurité contre l’invasion et la violence est presque l’ouvrage de l’espace de temps qui est assez fréquemment rempli par la vie d’un seul homme.

Les incidents de notre histoire se sont passés entre les années 1740 et 1745, quand les portions habitées de la colonie de New-York se bornaient aux quatre comtés baignés par l’Atlantique, a une étroite ceinture de territoire de chaque côté de l’Hudson s’étendant depuis son embouchure jusqu’aux cataractes voisines de sa source, et a quelques établissements avancés sur les bords du Mohawk et du Schoharie. De larges ceintures du désert encore vierge non seulement atteignaient les bords de la premiere riviere, mais la traversaient meme, s’étendaient dans la Nouvelle-Angleterre, et offraient le couvert des forets au moccasin silencieux du guerrier sauvage, dont le pied marchait sans bruit sur le sentier sanglant de la guerre. Une vue a vol d’oiseau de toute la région a l’est du Mississipi, ne devait offrir alors qu’une vaste étendue de bois, bordés d’une frange étroite de terre cultivée sur les bords de la mer, et coupés par la surface brillante de différents lacs et par les lignes fantastiques de quelques rivieres. Pres de ce vaste tableau de solitude solennelle, le district que nous avons dessein de décrire ne forme qu’un point ; mais nous puisons quelque encouragement dans la conviction qu’a l’aide de quelques distinctions légeres et peu importantes, celui qui réussit a donner une idée exacte d’une partie quelconque de cette région sauvage doit nécessairement en présenter une assez correcte de la totalité.

Quels que puissent etre les changements produits par l’homme, le retour éternel des saisons est invariable. L’été et l’hiver, le temps des ensemencements et celui de la récolte reviennent, avec une précision sublime, aux époques qui leur ont été fixées, et fournissent a l’homme une des plus nobles occasions de prouver jusqu’a quel point son esprit peut atteindre en s’élevant a la connaissance des lois qui assurent cette uniformité, et en calculant leurs révolutions constantes. Des siecles de soleil d’été avaient échauffé les cimes de ces nobles chenes et de ces pins toujours verts, et fait sentir leur chaleur jusqu’a leurs dernieres racines, lorsque des voix humaines, s’appelant l’une l’autre, se firent entendre dans la profondeur d’une foret, tandis que, par un jour du mois de juin, le feuillage du haut des arbres était baigné dans des flots de lumiere, et que leurs troncs s’élevaient en sombre grandeur dans l’ombre au-dessous. Ces appels se faisaient sur un ton différent, et ils provenaient évidemment de deux hommes qui avaient perdu leur chemin, et qui le cherchaient chacun de son côté. Enfin, un grand cri annonça le succes, et au meme instant un homme sortant du labyrinthe formé par de grands buissons croissant sur un marécage, entra dans une percée qui semblait avoir été pratiquée dans la foret par les ravages du vent et du feu. En cet endroit, la voute du ciel était visible, quoique beaucoup d’arbres morts fussent encore debout, et l’on était sur la rampe d’une des petites montagnes qui couvraient presque toute la surface du pays adjacent.

– Il y a place pour respirer ici, s’écria cet individu en voyant un ciel pur sur sa tete, et en secouant ses membres vigoureux comme un mâtin sortant d’un trou plein de neige dans lequel il est tombé ; hourra ! Deerslayer, on voit clair ici enfin, et voila le lac.

A peine ces mots avaient-ils été prononcés que son compagnon, écartant les branches dans une autre partie du marécage, se montra dans la percée. Apres avoir arrangé a la hâte ses armes et ses vetements en désordre, il rejoignit son compagnon, qui faisait déja ses préparatifs pour une halte.

– Connaissez-vous cet endroit ? demanda celui que l’autre avait nommé Deerslayer [1], ou criez-vous de joie de revoir le soleil ?

– L’un et l’autre, mon garçon ; je connais cet endroit, et je ne suis pas fâché de revoir un ami aussi utile que le soleil. A présent, nous avons retrouvé tous les points du compas, et ce sera notre faute si nous les perdons encore, comme cela vient de nous arriver. Mon nom n’est pas Hurry Harry, si ce n’est pas ici que les chasseurs de terres [2] ont campé et passé une semaine l’année derniere. Voyez ! voila la-bas des restes d’arbres qu’ils ont brulés ; et je reconnais cette source. Quoique j’aime le soleil, jeune homme, je n’ai pas besoin de lui pour savoir qu’il est midi. J’ai un estomac qui est une aussi bonne horloge qu’on puisse en trouver dans toute la colonie, et il m’avertit qu’il est midi et demi. Ainsi donc, ouvrez la valise et remontons la pendule pour six heures.

D’apres cet avis, ils se mirent tous deux a faire les préparatifs nécessaires pour leur repas habituel, toujours frugal, mais toujours assaisonné d’un bon appétit. Nous profiterons du moment ou ils sont ainsi occupés, pour donner au lecteur quelque idée de deux hommes destinés a figurer au premier plan, dans notre histoire. Il aurait été difficile de trouver un plus noble échantillon de l’âge viril dans toute sa vigueur que celui qu’offrait en sa personne l’individu qui s’était donné le nom de Hurry Harry. Son véritable nom était Henry March ; mais, les habitants des, frontieres ayant adopté l’usage des Indiens de donner des sobriquets, le nom de Hurry lui était appliqué plus souvent que celui qui lui appartenait réellement, et on l’appelait meme assez souvent Hurry Skurry [3], autre sobriquet qu’on lui avait donné d’apres la maniere pressée, insouciante et rapide dont il agissait en toutes choses, et a cause d’un caractere remuant qui le tenait si constamment en mouvement, qu’il était connu sur toute la ligne des habitations éparses entre la province de New-York et le Canada. Hurry Harry avait quelque chose de plus que six pieds quatre pouces [4], et sa force justifiait pleinement l’idée que donnait de lui sa taille gigantesque. Sa figure ne déparait pas le reste de son extérieur, car il avait de beaux traits et un air de bonne humeur. Son ton était franc, et quoiqu’il eut nécessairement quelque chose de la rudesse qui caractérisait les habitants des frontieres, la grandeur d’un physique si noble faisait qu’il ne s’y melait rien qui fut tout a fait commun.

Deerslayer, comme Hurry avait appelé son compagnon, était un homme tout différent, tant a l’extérieur que par son caractere. Il avait six pieds dans ses moccasins, mais ses membres étaient comparativement moins charnus et moins vigoureux que ceux de son ami, quoique son corps montrât des muscles qui promettaient une agilité peu commune, sinon une force extraordinaire. La principale recommandation de sa physionomie aurait été la jeunesse, sans une expression qui manquait rarement de gagner le cour de ceux qui pouvaient l’observer a loisir, et d’obtenir la confiance qu’elle inspirait. Cette expression était simplement celle de la candeur et de la véracité, accompagnée d’une fermeté de résolution et d’une sincérité parfaite, qui la rendaient remarquable. Quelquefois son air d’intégrité paraissait si simple, qu’il l’exposait au soupçon de ne pas posséder les moyens ordinaires pour distinguer la vérité de la fourberie ; mais peu de gens se trouvaient quelque temps avec lui sans oublier ce soupçon pour respecter ses opinions et les motifs de toute sa conduite.

Tous deux étaient encore jeunes, Hurry pouvant avoir de vingt-six a vingt-huit ans, tandis que Deerslayer comptait quelques années de moins. Leur costume n’exige pas une description particuliere ; nous pouvons pourtant dire qu’il se composait en grande partie de peaux de daims appretées, et qu’il suffisait pour prouver qu’il était porté par des hommes qui passaient leur vie entre les confins de la civilisation et des forets interminables. Il y avait pourtant quelque prétention a une sorte d’élégance et au pittoresque dans l’arrangement de celui de Deerslayer, et particulierement dans ce qui concernait ses armes et ses accoutrements. Sa carabine était dans le meilleur état, le manche de son couteau de chasse proprement sculpté, sa poire a poudre décorée d’ornements convenables légerement taillés dans la corne, et sa gibeciere ornée de ces petites coquilles nommées wampum par les Indiens. De son côté Hurry Harry, soit par insouciance naturelle, soit par un sentiment secret qui l’avertissait que son extérieur n’avait pas besoin de secours étrangers, ne donnait aucun soin a son costume, comme s’il eut senti un noble mépris pour les accessoires frivoles de la parure et des ornements. Peut-etre l’effet particulier de ses belles formes et de sa grande taille gagnait-il quelque chose a cet air d’indifférence dédaigneuse, au lieu d’y perdre.

– Allons, Deerslayer, en besogne, et prouvez que vous avez l’estomac d’un Delaware, comme vous dites que vous en avez reçu l’éducation, s’écria Hurry prechant d’exemple en faisant entrer dans sa bouche un morceau de venaison froide qui aurait suffi pour le dîner d’un paysan d’Europe ; en besogne, mon garçon ; prouvez avec vos dents a cette pauvre diablesse de daine que vous etes véritablement homme, comme vous le lui avez déja prouvé avec votre carabine.

– Un homme n’a guere a se vanter pour avoir tué une daine, et surtout hors de saison, Hurry, répondit son compagnon en se disposant a l’imiter ; a la bonne heure s’il avait abattu une panthere ou un chat sauvage. Les Delawares m’ont donné le nom que je porte, moins a cause de ma hardiesse que parce que j’ai le coup d’oil sur et le pied agile. Ce n’est pas un acte de lâcheté de tuer un daim ; mais il est certain que ce n’est pas une preuve de grande valeur.

– Les Delawares eux-memes ne sont pas des héros, murmura Hurry entre ses dents, sa bouche étant trop pleine pour qu’il put parler autrement ; sans quoi ils n’auraient jamais souffert que ces vagabonds, les Mingos, les réduisissent a l’état de femmes.

– Cette affaire n’a pas été bien comprise ; elle n’a jamais été bien expliquée, s’écria Deerslayer avec chaleur, car il était ami aussi zélé que son compagnon était ennemi dangereux. Les Mingos remplissent les bois de mensonges, et ne sont fideles ni a leurs paroles ni a leurs traités. J’ai vécu dix ans avec les Delawares, et je sais qu’ils agiront en hommes aussi bien que toute autre nation, quand le moment de frapper sera arrivé.

– Puisque nous en sommes sur ce sujet, Deerslayer, nous pouvons nous parler a cour ouvert, comme d’homme a homme ; répondez a une question : vous avez assez bien réussi dans les bois pour y gagner un nom, a ce qu’il semble ; mais avez-vous jamais abattu quelque etre humain et intelligent ? Avez-vous jamais tiré sur un ennemi qui fut en état de riposter de la meme maniere ?

Cette question occasionna une singuliere collision entre la mortification et un sentiment plus louable dans le cour du jeune homme, et ses traits ingénus en rendirent témoignage. Mais cette lutte ne fut pas longue, la droiture de son cour ayant bientôt pris l’ascendant sur un faux orgueil et sur l’esprit de fanfaronnade des frontieres.

– Pour dire la vérité, Hurry, cela ne m’est jamais arrivé, parce que l’occasion légitime de le faire ne s’est jamais présentée. Les Delawares ont été en paix pendant tout le temps que j’ai vécu avec eux, et je regarde comme illégal d’ôter la vie a un homme, si ce n’est en état de guerre ouverte.

– Quoi ! n’avez-vous jamais surpris un drôle a piller vos trappes ou a voler vos peaux ? Et en ce cas, n’exécutez-vous pas la loi de vos propres mains contre lui, pour en éviter la peine aux magistrats des établissements, et pour épargner au coquin lui-meme les frais du proces ?

– Je ne suis point trappeur, Hurry, répondit le jeune homme avec fierté ; je vis de ma carabine, et avec cette arme je ne tournerai le dos a personne de mon âge entre l’Hudson et le Saint-Laurent. Je n’offre jamais une peau qui n’ait un trou a la tete entre ceux que la nature y a faits pour voir et pour respirer.

– Cela est fort bon, en parlant d’animaux, mais cela fait une pauvre figure a côté de chevelures enlevées et d’embuscades. Se mettre en embuscade pour tuer un Indien, c’est agir d’apres les propres, principes de celui-ci, et alors nous avons ce que vous appelez une guerre légale. Plus tôt vous purgerez votre conscience de cette honte, mieux vous en dormirez, quand cela ne viendrait que de savoir que vous avez un ennemi de moins rôdant dans les bois. Je ne fréquenterai pas longtemps votre société, ami Natty, si votre carabine ne vise pas plus haut que sur des quadrupedes.

– Notre voyage est presque fini ; a ce que vous dites, maître March, et nous pouvons nous séparer ce soir si vous le jugez a propos. J’ai un ami qui m’attend, et il ne regardera pas comme un déshonneur la compagnie d’un homme qui n’a pas encore tué un de ses semblables.

– Je voudrais savoir ce qui a porté ce Delaware a venir se tapir dans cette partie du pays, et de si bonne heure dans la saison, murmura Hurry de maniere a montrer de la méfiance, et a faire voir en meme temps qu’il s’inquiétait fort peu qu’on s’en aperçut ; ou dites-vous que le jeune chef vous a donné rendez-vous ?

– Pres d’un petit rocher rond a l’extrémité du lac, ou l’on m’assure que les tribus indiennes ont coutume de se rendre pour conduire leurs traités et enterrer leurs haches. J’ai souvent entendu les Delawares parler de ce rocher, quoique je ne connaisse encore ni le rocher ni le lac. Cette partie du pays est réclamée par les Mingos et les Delawares. C’est une sorte de territoire commun pour la peche et la chasse en temps de paix ; mais Dieu seul sait ce qu’il pourra devenir en temps de guerre.

– Un territoire commun ! s’écria Hurry avec un grand éclat de rire ; je voudrais bien savoir ce que Hutter Tom Flottant dirait a cela, lui qui réclame le lac comme lui appartenant, en vertu d’une possession de quinze ans ! Il n’est pas probable qu’il le cede sans contestation aux Mingos ou aux Delawares.

– Et que dira la colonie d’une telle querelle ? Tout ce pays doit avoir quelque propriétaire. Les désirs des colons avancent dans le désert, meme dans les parties ou ils n’oseraient se hasarder a pénétrer eux-memes pour les reconnaître.

– Cela peut etre dans d’autres parties de la colonie, Deerslayer, mais il n’en sera pas de meme ici. Personne, excepté Dieu, ne possede un pied de sol dans ces environs. La plume n’a jamais rien griffonné sur le papier concernant une montagne ou une vallée de ces environs, comme j’ai entendu le vieux Tom le dire mainte et mainte fois. Il a donc un meilleur droit que personne a réclamer ce lac comme lui appartenant, et ce que Tom réclame, il n’est pas homme a y renoncer aisément.

– D’apres ce que vous dites, Harry, ce Tom Flottant doit etre un homme peu ordinaire : ce n’est ni un Mingo, ni un Delaware, ni une Face Pâle. Sa possession, suivant vous, remonte d’ailleurs bien loin, plus loin qu’on ne le souffre ordinairement sur les frontieres.

– Quelle est l’histoire de cet homme ? quelle est sa nature ?

– Quant a la nature du vieux Tom, elle ne ressemble guere a la nature de l’homme ; elle tient davantage de la nature du rat musqué, vu qu’il a les habitudes de cet animal plutôt que celles d’aucun de ses semblables. Il y a des gens qui pensent que, dans sa jeunesse, c’était une sorte de flibustier sur l’eau salée, en compagnie avec un certain Kidd qui a été pendu comme pirate longtemps avant que vous et moi fussions nés, et qu’il est venu ici dans la persuasion que les croiseurs du roi ne pourraient jamais lui donner la chasse sur ces montagnes, et qu’il pourrait y jouir en paix des fruits de ses pillages.

– Il se trompait, Hurry ; il se trompait fort. Un homme ne peut jouir en paix nulle part des fruits de ses pillages.

– C’est suivant la tournure de son esprit : j’en ai connu qui ne pouvaient en jouir qu’au milieu d’une compagnie joyeuse, et d’autres qui en jouissaient mieux seuls dans un coin. Il y a des hommes qui n’ont point de paix s’ils ne trouvent le moyen de piller, et d’autres qui en sont privés apres qu’ils ont pillé. La nature humaine ne marche pas sur la meme ligne en cela, voyez-vous. Le vieux Tom semble n’etre ni des uns ni des autres, car il jouit de son pillage, si pillage il y a, avec ses filles, d’une maniere tranquille et confortable, et il ne désire rien de plus.

– Oui, je sais qu’il a des filles. J’ai entendu des Delawares qui ont chassé dans ces environs, raconter leurs histoires de ces jeunes personnes. N’ont-elles pas une mere ?

– Elles en ont eu une, comme de raison ; mais il y a deux bonnes années qu’elle est morte et coulée a fond.

– Comment dites-vous ? demanda Deerslayer en regardant son compagnon avec quelque surprise.

– Je dis : morte et coulée a fond ; et j’espere que c’est parler bon anglais. Le vieux drôle a enterré sa femme dans le lac, par maniere de lui faire ses derniers adieux ; mais Tom le fit-il pour s’épargner la peine de lui creuser une fosse, ce qui n’est pas une besogne aisée au milieu des racines, ou dans l’idée que l’eau efface les péchés plus vite que la terre, c’est plus que je ne saurais dire.

– La pauvre femme en avait-elle donc commis un grand nombre pour que son mari ait pris tant de peines pour son corps ?

– Pas outre mesure, quoiqu’elle eut ses défauts. Je pense que Judith Hutter avait aussi bien vécu, et doit avoir fait une aussi bonne fin qu’aucune femme qui soit restée si longtemps sans entendre le son des cloches d’une église ; et je suppose que le vieux Tom la coula a fond autant pour s’épargner de la fatigue que pour se consoler plus vite. Il avait un peu d’acier dans le caractere ; et comme celui du vieux Hutter tient beaucoup du caillou, on voyait de temps en temps des étincelles jaillir entre eux, mais au total on pouvait dire qu’ils vivaient amicalement ensemble. Quand ils s’échauffaient, ceux qui étaient présents voyaient quelque lueur se répandre sur leur vie passée, comme il arrive dans la foret quand un rayon de soleil tombe a travers le feuillage jusqu’aux racines des arbres. Mais j’estimerai toujours Judith Hutter, car c’est une recommandation suffisante pour une femme d’avoir été la mere d’une créature comme sa fille aînée, qui porte le meme nom.

– Oui, Judith est le nom que citaient les Delawares, quoiqu’ils le prononçassent a leur maniere. D’apres leurs discours, je crois que cette fille ne serait pas mon caprice.

– Votre caprice ! s’écria March prenant feu au ton d’indifférence et a la présomption de son compagnon. – Comment diable osez-vous parler de caprice quand il est question d’une créature comme Judith ? Vous n’etes qu’un enfant, un arbrisseau qui a a peine pris racine. Judith a compté des hommes parmi ses amants depuis qu’elle a atteint l’âge de quinze ans, et il y en a maintenant pres de cinq : elle n’aura pas envie de jeter meme un regard sur un etre comme vous, qui n’est encore qu’a la moitié de sa croissance.

– Nous sommes en juin, et il n’y a pas un nuage entre nous et le soleil, Hurry ; toute cette chaleur est donc inutile, répondit Deerslayer d’un ton calme ; chacun peut avoir son caprice, et un écureuil peut penser ce qu’il veut d’un chat sauvage.

– Oui, mais il ne serait pas toujours prudent que le chat sauvage en fut instruit, répliqua March. Mais vous etes jeune et inconsidéré, et je vous pardonne votre ignorance. Allons, Deerslayer, ajouta-t-il avec un sourire de bonne humeur apres un moment de silence, nous nous sommes juré amitié, et nous ne nous querellerons pas pour une coquette a tete légere, parce qu’il arrive qu’elle est jolie ; d’autant plus que vous ne l’avez jamais vue. Judith ne sera jamais qu’a un homme dont les dents ont toutes leurs marques, et c’est une folie a moi de craindre une enfant. – Et que disaient d’elle les Delawares ? car, apres tout, un homme rouge a ses idées sur les femmes aussi bien qu’un blanc.

– Ils disaient qu’elle était belle a voir, et que ses discours étaient agréables, mais qu’elle aimait trop a avoir des admirateurs, qu’elle avait de la légereté dans l’esprit.

– Les démons incarnés ! Apres tout, quel maître d’école est en état de faire tete a un Indien pour observer la nature ? Il y a des gens qui pensent qu’ils ne sont bons que pour suivre une piste ou pour se battre ; mais je dis, moi, que ce sont des philosophes, et qu’ils connaissent les voies d’un homme aussi bien que celles d’un castor, et les voies d’une femme aussi bien que celles de tous les deux. Ils vous ont fait le portrait de Judith jusqu’a un ruban ! Pour vous avouer la vérité, Deerslayer, il y a deux ans que je l’aurais épousée, si ce n’eut été pour deux raisons particulieres, dont la premiere était cette légereté d’esprit.

– Et quelle est la seconde ? demanda le chasseur, continuant a manger en homme qui prenait fort peu d’intéret a cette conversation.

– La seconde était que je ne savais pas trop si elle voudrait de moi. La drôlesse est jolie, et elle le sait fort bien. Non, mon garçon, il n’y a pas un arbre croissant sur ces montagnes qui soit plus droit ou qui se courbe sous le veut avec plus de grâce, et vous n’avez jamais vu une biche bondir avec plus d’agilité. Si c’était la tout, toutes les bouches sonneraient ses éloges ; mais elle a des défauts sur lesquels je trouve difficile de fermer les yeux, et je jure quelquefois de ne jamais revoir ce lac.

– Et c’est pourquoi vous y revenez toujours. Jurer qu’on fera, une chose, ce n’est pas un bon moyen pour etre sur de la faire.

– Ah ! Deerslayer, vous etes une nouveauté en tout cela. Vous etes aussi fidele a votre éducation que si vous n’aviez jamais quitté nos établissements. Quant a moi, le cas est tout différent, et je n’ai jamais besoin de river une idée dans mon cerveau sans sentir une démangeaison de jurer que j’y tiendrai. Si vous connaissiez Judith comme je la connais, vous me trouveriez excusable de jurer un peu.

Les officiers des forts sur les bords du Mohawk viennent quelquefois jusqu’au lac pour pecher et chasser, et alors la pauvre créature semble en perdre l’esprit. On peut le voir a la maniere dont elle se requinque, et aux airs qu’elle se donne avec ces galants.

– Cela ne convient pas a la fille d’un pauvre homme, dit Deerslayer d’un ton grave. – Tous les officiers sont des hommes comme il faut, et ils ne peuvent jeter les yeux sur une fille comme Judith qu’avec de mauvaises intentions.

– C’est ce qui me rend indécis et ce qui me refroidit. Il y a surtout un certain capitaine qui me cause des pressentiments fâcheux ; et si j’ai tort, Judith ne doit en accuser que sa propre folie. Au total, je voudrais la regarder comme modeste et prudente ; mais les nuages que le vent pousse par-dessus nos montagnes ne savent pas plus ou ils vont que son esprit. Il n’y a pas une douzaine d’hommes blancs qui aient jeté les yeux sur elle depuis son enfance, et pourtant les airs qu’elle se donne avec deux ou trois de ces officiers sont un éteignoir pour mes espérances.

– A votre place, je ne songerais plus a une telle femme ; je tournerais toutes mes idées vers la foret, qui ne vous trompera jamais, parce qu’elle est sous les ordres et le gouvernement d’une main qui ne peut errer.

– Si vous connaissiez Judith, vous verriez qu’il est plus facile de donner ce conseil que de le suivre. Si je pouvais me décider a ne pas m’occuper des officiers, je l’emmenerais de vive force sur les bords du Mohawk, je l’épouserais en dépit des petites façons qu’elle pourrait faire, et je laisserais le vieux Tom aux soins de son autre fille Hetty, qui, si elle n’est aussi belle ni aussi spirituelle que Judith, est certainement la fille la plus soumise.

– Ah ! il y a donc un autre oiseau dans le meme nid ? dit Deerslayer avec une espece de curiosité qui commençait a s’éveiller ; – les Delawares ne m’avaient parlé que de Judith.

– Cela est assez naturel, quand il s’agit de Judith et de Hetty. Hetty n’est que jolie, tandis que sa sour, je vous le dis, mon garçon, est une fille comme on n’en trouverait pas une autre d’ici aux bords de la mer. Judith est aussi pleine d’esprit, d’adresse et de paroles qu’un vieil orateur indien, tandis que la pauvre Hetty n’est tout au plus que compass meant us [5].

– Comment dites-vous ? demanda Deerslayer encore une fois.

– Compass meant us, comme je l’ai entendu dire aux officiers ; et je suppose que cela veut dire qu’elle a toujours l’intention de marcher du bon côté ; mais quelquefois elle ne sait comment s’y prendre. – Compass, pour l’endroit ou elle veut aller, et meant us, pour l’intention. Oui, la pauvre Hetty est ce que j’appelle sur les frontieres de l’ignorance, et elle va tantôt d’un côté de la ligne, tantôt de l’autre.

– Il y a des etres que le Seigneur prend sous sa garde particuliere, dit Deerslayer d’un ton solennel, car il veille spécialement sur ceux qui n’ont pas reçu leur part ordinaire de raison. Les Peaux Rouges honorent, et respectent ceux qui sont dans cette situation, car ils savent que le mauvais, esprit préfere habiter dans un corps plein d’astuce que dans celui qui est sans, artifice.

– En ce cas, je réponds qu’il ne restera pas longtemps avec la pauvre Hetty, car, comme je disais, elle est toujours juste compass meant us. Le vieux Tom a de l’attention pour elle, et Judith aussi, toute spirituelle et glorieuse qu’elle est ; sans quoi je ne garantirais pas qu’elle fut tout-a-fait en sureté au milieu de l’espece de gens qui viennent quelquefois sur les bords du lac.

– Je croyais que ce lac était inconnu et peu fréquenté, dit Deerslayer, évidemment contrarié de se trouver si pres du monde civilisé.

– Et vous aviez raison, mon garçon. Les yeux de vingt hommes blancs ne s’y sont jamais arretés. Mais qui pourrait dire quel mal peuvent faire une vingtaine d’hommes nés et élevés sur la frontiere, chasseurs, trappeurs et vagabonds, si la fantaisie leur en prend ? – Ce serait une chose terrible pour moi, Deerslayer, si je trouvais Judith mariée apres une absence de six mois.

– Vous a-t-elle promis sa foi, pour vous encourager a de meilleures espérances ?

– Non. – Je ne sais comment cela se fait ; je ne suis pas mal bâti, comme je puis le voir dans chaque source sur laquelle le soleil brille ; et pourtant je n’ai jamais pu obtenir d’elle une promesse, ni meme un sourire de bonne volonté, quoiqu’elle rie des heures entieres. – Si elle a osé se marier en mon absence, il est probable qu’elle connaîtra les plaisirs du veuvage avant d’avoir vingt ans.

– Vous ne voudriez surement pas attaquer l’homme qu’elle aurait choisi, Hurry, uniquement parce qu’elle l’aurait trouvé plus a son gout que vous ?

– Pourquoi non ? Si un ennemi me barre le chemin, n’ai-je pas le droit de m’en débarrasser ? – Regardez-moi bien ! Ai-je l’air d’un homme disposé a souffrir qu’un marchand de peaux, rampant et astucieux, me supplante dans une affaire qui me touche d’aussi pres que l’affection de Judith Hutter ? D’ailleurs, quand nous vivons hors de l’empire des lois, nous devons etre juges et exécuteurs. Et quand on trouverait un homme mort dans les bois, qui irait dire quel est celui qui l’a tué, meme en supposant que la colonie y attachât assez d’importance pour prendre l’affaire en mains ?

– Si cet homme était le mari de Judith Hutter, je pourrais du moins, apres ce qui vient de se passer, en dire assez pour mettre la colonie sur la piste.

– Vous, moitié d’homme ! vous, misérable chasseur de daims ! vous oseriez songer a dénoncer Hurry Harry !

– J’oserais dire l’a vérité, Hurry, en parlant de vous comme de tout homme qui ait jamais vécu.

March regarda un instant son compagnon avec un étonnement silencieux. Le saisissant ensuite des deux mains par le cou, il le secoua avec une violence qui menaçait, de lui disloquer quelque membre. Et ce n’était point une plaisanterie, car la fureur étincelait dans les yeux du géant, et certains signes annonçaient qu’il agissait plus sérieusement que l’occasion ne semblait l’exiger : Quelles que fussent les intentions réelles de March, et il est probable qu’il n’en avait aucune bien fixe, il est certain que sa colere était montée au plus haut point, et la plupart de ceux qui se seraient trouvés entre les mains d’un tel colosse transporté de courroux, dans une solitude si profonde et si loin de tout secours possible, auraient été intimidés et tentés de sacrifier leurs principes de justice. Mais il n’en fut pas ainsi de Deerslayer : sa physionomie resta impassible ; ses mains ne tremblerent pas, et il lui dit d’une voix calme, sans recourir a l’expédient de parler bien haut pour prouver sa résolution" :

– Vous pouvez secouer la montagne jusqu’a ce que vous l’abattiez, Hurry ; mais vous ne tirerez de moi rien que la vérité. Il est probable que Judith n’a point de mari a qui vous puissiez dresser des embuches ; mais si elle en avait un, je l’avertirais de vos menaces dans la premiere conversation que j’aurai avec elle.

March cessa de le secouer, et le regarda avec encore plus de surprise.

– Je croyais que nous étions amis, lui dit-il ; mais je vous ai appris le dernier de mes secrets qui passera jamais par vos oreilles.

– Je n’en veux connaître aucun, s’ils sont semblables a celui-ci. Je sais que nous vivons dans les bois, Hurry, et qu’on nous regarde comme étant en dehors des lois, – et peut-etre le sommes-nous par le fait, quoi qu’il en soit du droit. – Mais il y a une loi et un législateur qui regnent sur tout le continent. Celui qui n’obéit pas a ses ordres ne doit pas m’appeler son ami.

– Sur ma foi, Deerslayer, je crois que vous etes un des freres Moraves, et non un chasseur franc et loyal comme vous prétendiez l’etre.

– J’espere, Hurry, que vous trouverez toujours de la franchise et de la loyauté dans mes actions comme dans mes discours. Mais vous abandonner ainsi tout a coup a la colere est une folie qui prouve combien peu vous avez vécu avec les Peaux Rouges. Judith Hutter n’est sans doute pas mariée, et votre langue a dit ce que votre tete et non votre cour lui suggérait. – Voici ma main, n’en parlons plus, et n’y pensons pas davantage.

Hurry parut plus étonné que jamais. Reprenant son air de bonne humeur, il partit d’un grand éclat de rire qui lui fit venir les larmes aux yeux. Il prit la main qui lui était offerte, et l’amitié se renoua entre eux.

– Il aurait été fou de nous quereller pour ce qui n’est qu’une idée, dit March en se remettant a son repas ; c’eut été agir comme des hommes de loi dans les villes, et non comme des hommes sensés dans les bois. On dit que dans les comtés du Midi, on se prend quelquefois aux cheveux pour des idées, et qu’on en vient meme a de plus grandes extrémités.

– C’est vrai, c’est vrai ; et pour d’autres sujets dont il vaudrait mieux ne jamais parler. J’ai entendu les freres Moraves dire qu’il y a des pays ou les hommes se querellent meme sur leur religion. S’ils peuvent se mettre en colere pour un pareil sujet, Hurry, que Dieu ait pitié d’eux ! Quoi qu’il en soit, nous n’avons pas besoin de suivre leur exemple, et surtout pour un mari que cette Judith Hutter peut ne voir jamais et ne jamais désirer de voir. Quant a moi, je suis plus curieux de voir la sour, qui n’a qu’un simple bon sens, que votre beauté. Il y a quelque chose qui parle au cour d’un homme quand on rencontre une créature qui a tout l’extérieur d’un etre raisonnable et qui n’est pas tout ce qu’elle paraît etre. Cela est déja assez fâcheux dans un homme ; mais quand cela arrive a une femme, et qu’elle est jeune et peut-etre attrayante, elle a droit a toute la compassion qui est dans la nature humaine. Dieu sait, Hurry, que ces pauvres créatures sont assez sans défense, meme quand elles ont tout l’esprit qui leur est accordé ; mais c’est un grand malheur quand ce guide et ce protecteur viennent a leur manquer.

– Écoutez-moi, Deerslayer : vous savez ce que sont en général les chasseurs, les trappeurs et les marchands de peaux ; leurs meilleurs amis ne nieront pas qu’ils ne soient entetés, et portés a en faire a leur tete sans s’inquiéter des droits et de la sensibilité des autres ; mais je ne crois pas qu’on trouverait dans tout ce pays un seul homme qui voulut nuire a Hetty Hutter, quand meme il le pourrait ; – non, pas meme une Peau Rouge.

– En disant cela, l’ami Hurry, vous ne faites que rendre justice aux Delawares et aux tribus qui leur sont alliées, car une Peau Rouge regarde comme étant sous sa protection spéciale tout etre que la puissance divine a frappé de cette maniere. Quoi qu’il en soit, je suis charmé d’entendre ce que vous dites. Mais comme le soleil commence a descendre vers l’occident, ne ferions-nous pas bien de nous remettre en marche pour avoir l’occasion de voir plus tôt ces sours merveilleuses ?

Henry March y consentit avec plaisir ; et ayant recueilli les restes de leur repas, les deux voyageurs remirent leurs valises sur leurs épaules, reprirent leurs armes, et quittant la percée dans laquelle ils étaient entrés, ils se plongerent de nouveau dans l’ombre de la foret.


Chapitre 2

 

Tu quittes les bords verdoyants du lac et le foyer du chasseur pour la saison des fleurs et l’orgueil de l’été, ma fille ! tu ne peux l’arreter.

Souvenirs de la femme.

 

Nos aventuriers n’avaient pas bien loin a aller. Ayant une fois trouvé la percée et la source, Hurry connaissait le chemin, et il conduisit alors son compagnon avec la confiance d’un homme qui est sur de son fait. Comme de raison, la foret était sombre, mais elle n’était pas obstruée par des broussailles ; le sol était sec, et l’on y marchait d’un pas ferme. Quand ils eurent fait pres d’un mille, March s’arreta, et commença a jeter les yeux autour de lui, examinant avec soin tous les objets qui l’entouraient, et meme les troncs d’arbres tombés, dont il se trouve toujours un assez grand nombre dans une foret d’Amérique, surtout dans les parties du pays ou le bois n’a encore aucune valeur.

– Ce doit etre ici l’endroit, Deerslayer, dit March. Voici un hetre a côté d’un chene, et plus loin trois pins, et un bouleau dont la cime est cassée ; et cependant je ne vois pas le rocher, ni les branches cassées que je vous ai dit que nous trouverions.

– Ne vous fiez pas aux branches cassées, Hurry : il ne faut pas beaucoup d’expérience pour savoir que des branches se cassent souvent d’elles-memes. Elles donnent meme des soupçons et amenent des découvertes. Les Delawares ne se fient jamais aux branches cassées, a moins que ce ne soit en temps de paix, et qu’ils n’aient pas besoin de cacher leur piste. Quant aux hetres, aux chenes et aux pins, nous en voyons tout autour de nous, non-seulement par groupes de deux ou trois, mais par cinquantaines et centaines.

– Cela est vrai, Deerslayer ; mais vous ne calculez pas la position ; le hetre et le chene que voici…

– Et voila un autre hetre et un autre chene qui semblent aussi s’aimer comme deux freres, et quant a cela, plus que certains freres ; et en voila d’autres un peu plus loin, car ces arbres ne sont pas une rareté dans ces forets. Je crois, Hurry, que vous etes plus habile a prendre des castors dans une trappe et a chasser l’ours, qu’a suivre une piste bien cachée. Ah ! voici ce que vous cherchez, apres tout.

– C’est une de vos prétentions a la delaware, Deerslayer ; car je veux etre pendu si je vois autre chose qui y ressemble que ces deux arbres, qui semblent se multiplier autour de nous d’une maniere inexplicable et embarrassante.

– Regardez par ici, par ici, en ligne avec ce chene noir. Voyez-vous ce jeune hetre un peu tortu qui est accroché dans les branches de ce chene dont il est voisin ? Il a eu la tete courbée sous le poids des neiges ; mais ce n’est pas lui qui s’est redressé, et qui s’est accroché aux branches de ce chene comme vous le voyez ; c’est la main de l’homme qui lui a rendu ce service.

– Et cette main est la mienne, s’écria Hurry. J’ai trouvé ce jeune arbre penché jusqu’a terre comme un malheureux courbé sous l’infortune, et je l’ai relevé et mis dans cette position. Apres tout, Deerslayer, il faut que j’en convienne, vous commencez a avoir une excellente vue pour les bois.

– Elle commence a devenir meilleure, Hurry ; oui, elle n’est pas mauvaise ; mais ce n’est que la vue d’un enfant, en comparaison de celle de quelques Peaux Rouges de ma connaissance. Il y a Tamenund, par exemple, quoiqu’il soit si vieux que peu de gens peuvent se souvenir de l’avoir vu jeune ; rien ne peut échapper a ses regards, qui ressemblent plutôt a l’odorat d’un chien qu’a la vue d’un homme. Et Uncas, pere de Chingachgook, chef légitime des Mohicans, en est un autre a l’oil sur duquel il est impossible d’échapper. Oui, ma vue s’améliore, je dois le dire ; mais elle est encore loin d’etre parfaite.

– Et qui est ce Chingachgook dont vous parlez si souvent ? demanda Hurry en se mettant en marche dans la direction du hetre redressé ; quelque vagabond a peau rouge, je n’en doute pas…

– C’est le meilleur des vagabonds a peau rouge, comme vous les appelez, Hurry. Si ses droits lui étaient rendus, ce serait un grand chef : mais a présent ce n’est qu’un juste et integre Delaware, respecté généralement, et meme obéi en certaines choses, mais descendant d’une race déchue, et faisant partie d’une tribu anéantie. Ah ! Hurry March, cela vous échaufferait le cour de passer une nuit d’hiver dans un de leurs wigwams, a écouter les anciennes traditions de la grandeur et de la puissance des Mohicans.

– Écoutez, ami Nathaniel, dit Hurry, s’arretant tout a coup pour regarder son compagnon en face, afin de donner plus de poids a ses paroles ; si l’on croyait tout ce qu’il plaît aux autres de dire d’eux-memes, on aurait une trop bonne opinion d’eux, et une trop pauvre de soi. Vos Peaux Rouges sont des fanfarons bien connus, et je regarde plus de la moitié de leurs traditions comme du pur bavardage.

– Il y a de la vérité dans ce que vous dites, Hurry, je ne le nierai pas ; car je l’ai vu et je le crois. Oui, ils aiment a se vanter ; mais c’est un don de la nature, et l’on ferait mal de ne pas se servir des dons qu’elle nous a faits. Mais voyez, voici l’endroit que vous cherchiez.

Cette remarque mit fin a cette conversation, et tous deux dirigerent alors leur attention sur l’objet qui était a quelque distance : devant eux. Deerslayer montra de la main a son compagnon le tronc d’un énorme tilleul, ou bass-wood, comme on appelle cet arbre en Amérique, qui avait fait son temps, et qui était tombé par son propre poids. Cet arbre, comme tant de millions de ses freres, reposait a l’endroit ou il était tombé, et il pourrissait sous l’influence lente mais certaine des saisons. Cependant un chancre en avait déja attaqué le centre quand il était encore debout et dans tout l’orgueil de sa végétation, comme une maladie détruit quelquefois les parties vitales de la vie animale, quand tout l’extérieur annonce encore la santé. Ce tronc couvrait une longueur de pres, de cent pieds sur la terre, et l’oil exercé du chasseur le reconnut sur-le-champ pour l’arbre dont March lui avait déja parlé.

– Oui, nous avons ici tout ce qu’il nous faut, s’écria Hurry regardant l’arbre du côté de la racine ; tout y est aussi en sureté que si une vieille femme l’avait enfermé dans son buffet. Pretez-moi la main, Deerslayer, et nous serons sur l’eau dans une demi-heure.

Le chasseur s’approcha de son compagnon, et tous deux se mirent régulierement a l’ouvrage en hommes habitués au travail dont ils s’occupaient. D’abord Hurry enleva les morceaux d’écorce qui couvraient un grand creux dans l’intérieur de l’arbre, et que Deerslayer déclara avoir été placés de maniere a attirer l’attention de tout rôdeur qui aurait passé par la, plutôt qu’a cacher ce qu’on voulait dérober a la vue. Ils en tirerent ensuite une pirogue d’écorce garnie de bancs, de rames, en un mot de tout ce qui pouvait etre nécessaire a un pareil esquif, et meme de lignes a pecher. Cette pirogue n’était pas de la plus petite dimension, mais elle était si légere et la force de March était telle, qu’il la mit sur son épaule sans avoir besoin d’aide, pas meme pour la lever de terre.

– Marchez en avant, Deerslayer, dit Hurry, et écartez les buissons ; je me charge du reste.

Son compagnon obéit, et ils se mirent en marche, Deerslayer frayant le chemin et prenant a droite ou a gauche, suivant que March le lui indiquait. Au bout d’environ dix minutes, ils se trouverent tout a coup sous les rayons brillants du soleil, sur une petite pointe sablonneuse dont une bonne moitié était baignée par les eaux d’un lac.

Quand Deerslayer arriva sur le bord du lac, et qu’il vit l’aspect inattendu qui s’offrait a ses regards, une exclamation de surprise lui échappa, mais d’une voix basse et retenue, car il avait l’habitude de la présence d’esprit et de la circonspection a un degré beaucoup plus grand que son ami Hurry. Dans le fait, cette vue était assez frappante pour mériter une courte description. Presque de niveau avec la pointe sur laquelle ils se trouvaient, était une belle nappe d’eau tranquille et limpide, dont la longueur s’étendait a environ trois lieues, tandis que sa largeur en face de la pointe pouvait etre d’une demi-lieue et plus, mais se resserrait a moins de moitié de cette distance du côté du sud. Ses bords étaient irréguliers, tantôt étant dentelés par de petites criques, tantôt des langues de terre basse s’avançant dans les eaux du lac. A l’extrémité septentrionale, le lac était borné par une montagne dont les flancs s’abaissaient régulierement des deux côtés par une pente douce. Cependant le caractere du pays était montagneux, des hauteurs assez élevées sortant presque du sein des eaux sur les neuf dixiemes de la circonférence du lac. Les exceptions ne servaient qu’a varier un peu la scene ; et meme au-dela des parties du rivage qui étaient comparativement basses, le sol s’élevait considérablement, quoiqu’a une plus grande distance.

Mais ce qui distinguait surtout cette scene, c’était son caractere de solitude complete et de repos solennel. De quelque côté qu’on jetât les yeux, on ne voyait que la surface du lac, lisse comme un miroir, un ciel pur et un entourage d’épaisses forets, dont la végétation était si riche, qu’a peine pouvait-on apercevoir une ouverture dans la foret ; toute la terre visible, depuis le sommet arrondi des montagnes jusqu’au bord de l’eau, ne présentait qu’une teinte non interrompue de verdure. Comme si la végétation n’eut pas été satisfaite d’un triomphe si complet, les branches des arbres qui bordaient le lac s’élançaient vers la lumiere et s’avançaient sur les eaux, de sorte que le long de la côte orientale une pirogue aurait pu faire plusieurs milles sous les branches des chenes, des trembles et des pins ; en un mot, la main de l’homme n’avait encore rien changé, rien détérioré a une scene qui était l’ouvrage de la nature, et qui en ce moment réfléchissait les rayons du soleil ; glorieux tableau de la grandeur des forets, adouci par l’haleine parfumée de juin, et varié par la présence d’une si belle nappe d’eau.

– C’est un grand spectacle, un spectacle solennel ! c’est une éducation entiere de le contempler ! s’écria Deerslayer debout et appuyé sur sa carabine, et regardant a droite, a gauche, au nord, au midi, sur sa tete et a ses pieds, dans toutes les directions que sa vue pouvait prendre ; – pas un arbre n’a été touché meme par une Peau Rouge, a ce que je puis voir ; tout a été laissé a la volonté du Seigneur, pour vivre et pour mourir comme il l’a ordonné. – Hurry, votre Judith doit etre une jeune fille sage et bien disposée, si elle a passé la moitié du temps que vous dites dans un lieu si favorisé.

– C’est la vérité, et cependant elle a ses caprices. Mais elle n’a pas passé ici tout son temps, car le vieux Tom, avant que je le connusse, avait coutume d’aller passer les hivers dans les environs des établissements et sous les canons des forts. C’est la que Judith a appris des colons, et surtout des galants officiers, tant de choses qu’il aurait mieux valu pour elle qu’elle ignorât.

– En ce cas, et, si cela est vrai, Hurry, cet endroit est une école qui peut encore la porter a tourner la tete du bon côté. Mais quel est cet objet que je vois la-bas en face de nous, qui est trop petit pour etre une île et trop grand pour une barque, quoiqu’il soit au milieu de l’eau ?

– C’est ce que les officiers du fort appellent le château du Rat-Musqué. Le vieux Tom lui-meme sourit de ce nom, quoique ce soit un sarcasme sur son caractere. C’est sa maison stationnaire, car il en a deux, celle-ci qui ne change jamais de place, et une autre qui flotte sur l’eau, et qui est tantôt dans une partie du lac, tantôt dans une autre. Il appelle cette derniere l’arche ; mais que signifie ce mot ? c’est plus que je ne saurais vous dire.

– Ce nom doit venir des missionnaires, Hurry, car je les ai entendus parler d’une chose semblable. Ils disent que la terre fut autrefois entierement couverte d’eau, et que Noé et ses enfants éviterent d’etre noyés en construisant un navire nommé l’arche, a bord duquel ils se réfugierent a temps. Il y a des Delawares qui croient a cette tradition, et d’autres qui la rejettent. Quant a nous, notre devoir, comme hommes blancs, est d’y croire. – Apercevez-vous cette arche ?

– Non ; elle est sans doute du côté du sud, ou a l’ancre dans quelqu’une des criques. Mais la pirogue est prete, et dans quinze minutes, deux rameurs comme vous et moi, nous serons au château.

Deerslayer aida alors son compagnon a placer leurs valises et leurs armes dans la pirogue, qui était déja a flot. Aussitôt apres, ils s’embarquerent, et poussant vigoureusement la terre de leurs pieds, ils lancerent leur nacelle a huit ou dix verges du rivage. Hurry s’assit a l’arriere, et Deerslayer se plaça sur l’avant ; et comme ils étaient tous deux excellents rameurs, la pirogue glissa sur la nappe d’eau tranquille, dans la direction de l’édifice extraordinaire que le premier avait appelé le château du Rat-Musqué. Plusieurs fois ils cesserent de ramer pour contempler une nouvelle vue qui s’offrait a eux ; car chaque fois qu’ils avaient doublé une pointe, tantôt ils pouvaient voir plus avant dans le lac, tantôt les montagnes boisées leur offraient un aspect plus étendu. Tous ces changements ne consistaient pourtant qu’en formes nouvelles que prenaient les montagnes, en dentelures variées des différentes criques, et en une vue plus directe de la vallée au sud, toute la terre étant revetue d’une parure de feuillage.

– C’est une vue qui réchauffe le cour, s’écria Deerslayer quand ils se furent arretés ainsi quatre ou cinq fois ; ce lac semble fait pour mieux nous montrer ces nobles forets, et la terre et l’eau attestent la beauté de la Providence divine. Ne dites-vous pas, Hurry, qu’il n’y a personne qui puisse se dire propriétaire légitime de cette contrée glorieuse ?

– Personne que le roi, mon garçon. Il peut prétendre a quelque droit de cette espece ; mais il est si loin d’ici que ses prétentions ne nuiront jamais au vieux Tom, qui a la possession pour lui, et qui la gardera sans doute tant qu’il vivra. Tom Hutter n’est pas propriétaire terrien, puisqu’il n’habite pas sur la terre, et je l’appelle Tom Flottant.

– Je porte envie a cet homme. Je sais que je fais mal, et je lutte contre ce sentiment ; mais je porte envie a cet homme. Ne vous imaginez pas, Hurry, que je forme, quelque plan pour mettre mes pieds dans ses moccasins ; rien n’est plus éloigné de ma pensée ; mais je ne puis m’empecher d’avoir un peu d’envie. Cela est naturel, apres tout, et les meilleurs de nous cedent par moments aux mouvements de la nature.

– Vous n’avez qu’a épouser Hetty, et vous hériterez de la moitié de ses biens, s’écria Hurry en riant. Elle est jolie, et sans le voisinage de sa sour, on pourrait meme dire qu’elle est belle. Ensuite elle a si peu d’esprit, que vous pourrez aisément lui faire adopter votre maniere de penser en toute chose. Débarrassez le vieux Tom de sa fille Hetty, et je réponds qu’il vous donnera une prime sur chaque daim que vous tuerez a cinq milles de son lac.

– Y a-t-il beaucoup de gibier dans ce canton ? demanda tout a coup Deerslayer, qui avait fait peu d’attention aux plaisanteries de. March.

– C’est le gibier qui en est le maître. A peine y tire-t-on un coup de fusil ; et quant aux trappeurs, ils ne fréquentent guere ces environs. Je ne devrais pas moi-meme y etre si souvent ; mais Judith m’attire d’un côté, et les castors de l’autre. Elle m’a fait perdre plus de cent dollars d’Espagne pendant les deux dernieres saisons ; et pourtant je ne puis résister au désir de la voir encore une fois.

– Les hommes rouges viennent-ils souvent sur les bords de ce lac ? demanda encore Deerslayer suivant le fil de ses pensées.

– Ils vont et viennent, quelquefois en troupe, quelquefois seuls. Ce canton ne paraît appartenir particulierement a aucune peuplade des naturels du pays, et c’est ainsi qu’il est tombé entre les mains de la tribu Hutter. Le vieux Tom m’a dit que quelques gens rusés ont cajolé les Mohawks pour qu’ils leur fissent la cession de ce canton, afin d’avoir un titre a des terres hors de la colonie. Mais il n’en est rien résulté, attendu qu’il ne s’est encore présenté personne qui fut assez solide pour faire un tel marché. Les chasseurs ont donc encore un bon bail a vie de ces solitudes.

– Tant mieux, Hurry, tant mieux ! Si j’étais roi d’Angleterre, quiconque abattrait un de ces arbres sans en avoir réellement besoin, serait banni dans quelque pays désert et éloigné, ou il ne se trouverait pas un seul animal a quatre pieds. Je suis charmé que Chingachgook ait choisi ce lac pour notre rendez-vous, car mes yeux n’avaient jamais vu un si glorieux spectacle.

– C’est parce que vous etes resté si longtemps parmi les Delawares, dans le pays desquels il n’y a pas de lacs. Mais plus au nord et plus a l’ouest, il s’en trouve un grand nombre, et, comme vous etes jeune, vous pouvez vivre assez pour les voir. Mais quoiqu’il y ait d’autres lacs, Deerslayer, il n’y a pas une autre Judith Hutter.

Son compagnon sourit de cette remarque, et laissa tomber sa rame dans l’eau, comme par considération pour l’empressement que devait avoir un amant d’arriver aupres de sa maîtresse. Tous deux ramerent alors vigoureusement jusqu’au moment ou ils arriverent a une cinquantaine de toises du château, comme Hurry appelait familierement la maison de Hutter. Alors ils cesserent de ramer, l’amant de Judith réprimant d’autant plus aisément son impatience qu’il s’était déja aperçu qu’il ne s’y trouvait personne en ce moment. Cette nouvelle pause avait pour objet de donner a Deerslayer le temps d’examiner cet édifice singulier, qui était d’une si nouvelle construction qu’il mérite une description particuliere.

Le château du Rat-Musqué, comme cette maison avait été facétieusement nommée par quelque malin officier, s’élevait sur le lac, a la distance d’un bon quart de mille de la rive la plus voisine. De tous les autres côtés, l’eau s’étendait beaucoup plus loin, étant a la distance d’environ deux milles de la fin de cette piece d’eau vers le nord et a celle de pres d’un mille de son extrémité a l’orient. Comme il n’y avait pas la moindre apparence d’île, que la maison était bâtie sur pilotis, sous lesquels on voyait l’eau, et que Deerslayer avait déja découvert que le lac avait une grande profondeur, il fut obligé de demander l’explication de cette singuliere circonstance. Hurry la lui donna en lui apprenant qu’un banc long et étroit, qui s’étendait du nord au sud, sur quelques centaines de toises, s’élevait en cet endroit jusqu’a six ou huit pieds de la surface de l’eau, et que, Hutter y avait enfoncé des pilotis sur lesquels il avait placé sa maison pour pouvoir l’habiter en pleine sécurité.

– Le vieux Tom, continua-t-il, a vu trois fois bruler son habitation, soit par les Indiens, soit par les chasseurs, et dans une escarmouche avec les Peaux Rouges il a perdu son fils unique. Depuis ce temps, il a eu recours a l’eau pour plus de sureté. Ici personne ne peut l’attaquer sans y venir en bateau, et le pillage et les chevelures ne vaudraient guere la peine de creuser des pirogues dans des troncs d’arbres. D’ailleurs ou ne saurait trop dire quel parti battrait l’autre dans une pareille attaque ; car Tom ne manque ni d’armes ni de munitions, et, comme vous pouvez le voir, le château est construit de maniere a ne pas craindre les balles.

Deerslayer avait en théorie quelque connaissance de la guerre, telle qu’elle se faisait sur les frontieres, quoiqu’il n’eut jamais en occasion de lever la main contre un de ses semblables. Il vit donc aisément que Hurry n’exagérait pas la force de cette position, sous un point de vue militaire, car il n’aurait pas été facile de l’attaquer sans que les assaillants fussent exposés au feu des assiégés. On avait mis beaucoup d’art dans l’arrangement du bois dont le bâtiment était construit, ce qui assurait aux habitants une protection beaucoup plus grande que celle qu’on trouvait ordinairement dans les maisons construites en bois sur les frontieres. Tous les murs étaient formés de troncs de gros pins, coupés a la longueur de neuf pieds, et placés perpendiculairement, au lieu d’etre couchés en ligne horizontale, comme c’était l’usage du pays. Ces troncs étaient équarris de trois côtés, et avaient a chaque bout de grands tenons. Des especes de poutres massives, équarries avec soin, étaient solidement attachées sur le haut des pilotis, et des mortaises de proportion convenable avaient été pratiquées dans leur partie supérieure pour recevoir les tenons du bout inférieur des troncs placés perpendiculairement, et qui, par ce moyen, étaient solidement retenus par le bas. D’autres pieces de bois étaient placées sur le haut des memes troncs, dont les tenons entraient dans de semblables mortaises, ce qui achevait de les assurer. Enfin les bois qui formaient les coins du bâtiment étaient assemblés a queue, ce qui lui donnait une solidité a toute épreuve. Les planchers étaient faits de plus petits troncs d’arbres également équarris, et le toit était composé de longues perches fermement attachées ensemble et soigneusement couvertes d’écorces. L’effet de cet arrangement judicieux avait été de donner au vieux Tom une maison dont on ne pouvait approcher que par eau ; dont les murs étaient formés de troncs d’arbres solidement joints ensemble, et ayant partout au moins deux pieds d’épaisseur, et qui ne pouvaient etre séparés que par le travail difficile et laborieux de la main de l’homme, ou par suite de la lente opération des efforts du temps. L’extérieur du bâtiment était raboteux et inégal, attendu que tous les troncs d’arbres n’étaient pas de meme grosseur, et que le côté non équarri était placé en dehors ; mais l’équarrissage étant complet a l’intérieur, les murs et les planchers offraient toute l’uniformité qu’on pouvait désirer, tant pour la vue que pour l’usage. La cheminée n’était pas la partie la moins singuliere de cet édifice, comme Hurry le fit remarquer a son compagnon en lui expliquant comment elle avait été construite. On y avait employé une sorte de terre glaise a laquelle on avait donné la forme de briques, en la plaçant dans des moules de branches entrelacées, et en les y laissant durcir. On les mettait ensuite en place les unes sur les autres, jusqu’a la hauteur d’un ou deux pieds, et quand elles étaient bien seches on continuait de meme. Quand toute la cheminée fut construite, et qu’on l’eut soutenue par des arcs-boutants extérieurs, on y alluma un grand feu, qu’on eut soin d’entretenir jusqu’a ce qu’elle fut d’un rouge de brique. Ce ne fut pas une opération facile, et elle ne réussit pas d’abord tout a fait ; il s’y forma des fentes et des crevasses ; mais a force de les remplir de nouvelle glaise et d’y faire du feu, on parvint a avoir une bonne cheminée, qui était soutenue par un pilotis particulier. Cette maison offrait quelques autres singularités qui paraîtront mieux dans le cours de cette histoire.

– Le vieux Tom ne manque jamais d’expédients, ajouta Hurry. Il était butté a réussir dans sa cheminée, qui dans l’origine ne promettait rien de bon, mais sa persévérance a obtenu du succes, et il l’a meme empechée de fumer, quoiqu’elle parut d’abord vouloir envoyer dans l’intérieur la flamme et la fumée.

– Vous paraissez connaître toute l’histoire du château, dit Deerslayer ; l’amour est-il une passion assez forte pour qu’un homme étudie l’histoire de l’habitation de celle qu’il aime ?

– Partie cela, partie mes yeux, répondit le colosse en riant. – J’étais en compagnie assez nombreuse sur les bords du lac, l’été pendant lequel le vieux Tom bâtit sa maison, et nous l’aidâmes a la construire. J’ai porté sur mes propres épaules une bonne partie de ces troncs que vous voyez plantés tout debout, et je puis vous répondre que les haches marchaient grand train parmi les arbres sur ce rivage. Le vieux coquin n’est pas chiche de ce qu’il a, et comme nous avions souvent mangé de sa venaison, nous crumes devoir l’aider a se bâtir une maison confortable, avant de porter nos peaux a Albany. – Oui, oui, j’ai pris plus d’un repas sous le toit de Tom Hutter, et je puis vous dire que Hetty, quoique faible du côté de l’esprit, ne manque pas de talent en ce qui concerne le gril et la poele a frire.

Tout en discourant ainsi, ils s’approchaient du château, et la pirogue en était alors si pres qu’il ne fallait plus qu’un coup de rames pour y arriver. Il y avait en face de l’entrée une plate-forme en bois d’environ vingt pieds carrés.

– Le vieux Tom appelle cette espece de quai sa cour, dit Hurry en amarrant sa nacelle quand ils l’eurent quittée ; et les officiers des forts l’appellent la cour du château. Je ne vois pourtant pas ce qu’une cour a a faire ici, puisqu’il n’y a point de lois. – Eh bien ! c’est comme je le supposais : il n’y a personne ici ; toute la famille fait un voyage de découvertes.

Tandis que Hurry s’occupait, sur la plate-forme, a examiner les javelines, les lignes, les filets pour pecher, et autres objets semblables qu’on trouve dans toutes les habitations sur les frontieres, Deerslayer, dont les manieres étaient plus tranquilles, entra dans le bâtiment avec une curiosité qui n’était pas ordinaire a un homme qui avait pris depuis si longtemps les habitudes des Indiens. L’intérieur du château était aussi propre que l’extérieur en était nouveau. Tout l’espace, d’environ quarante pieds sur vingt, était divisé en petites chambres, et la plus grande, celle par laquelle il entra, servait en meme temps de cuisine, de salle a manger et de salon. L’ameublement offrait cet étrange mélange que présentent assez souvent aux yeux les maisons construites en troncs d’arbres dans les situations éloignées dans l’intérieur des terres. La plupart des meubles étaient rustiques et grossierement façonnés ; mais on y voyait une pendule dans une belle caisse de bois d’ébene, deux ou trois chaises, une table et un bureau, qui s’étaient certainement trouvés jadis dans une maison ayant plus de prétentions. On entendait le tic-tac du balancier de la pendule, dont les aiguilles, auxquelles le temps avait donné une couleur de plomb, marquaient onze heures, quoique le soleil indiquât clairement qu’il était beaucoup plus tard. Il s’y trouvait aussi dans un coin une caisse massive. Les ustensiles de cuisine étaient du genre le plus simple et fort peu nombreux ; mais tous étaient rangés a leur place et tenus avec le plus grand soin.

Lorsque Deerslayer eut jeté un regard autour de lui dans cette chambre, il leva un loquet de bois, et entra dans un corridor étroit qui divisait le derriere de la maison en deux parties inégales. Les usages des frontieres ne rendant pas scrupuleux, et sa curiosité étant fortement excitée, il ouvrit la premiere porte qui s’offrit a ses yeux, et entra dans une chambre a coucher. Un seul regard suffit pour lui apprendre que c’était l’appartement de deux femmes. Un grand lit de plume, rempli a comble des dépouilles d’oies sauvages, était placé sur une couchette grossiere qui ne s’élevait pas a plus d’un pied de terre. D’un côté du lit on voyait, suspendus a des chevilles, divers vetements d’une qualité fort supérieure a tout ce qu’on aurait pu s’attendre a trouver dans un pareil endroit, avec des rubans et d’autres objets de parure. De jolis souliers, avec de belles boucles d’argent, comme en portaient alors les femmes qui vivaient dans l’aisance, frappaient aussi la vue, et non moins de six éventails de différents dessins et de diverses couleurs étaient placés, a demi ouverts, sur une petite table, de maniere a attirer les yeux. Meme l’oreiller de ce côté du lit était d’une toile plus fine que son compagnon, et était orné d’une petite dentelle. Un bonnet, que la coquetterie avait décoré de rubans, était suspendu au-dessus, et une paire de gants longs, que les femmes de condition tant soit peu inférieure portaient rarement a cette époque, y était attachée par deux épingles, comme pour les montrer avec ostentation quand on ne les voyait pas sur les bras de celle a qui ils appartenaient.

Deerslayer vit et remarqua tout cela avec une attention minutieuse qui aurait fait honneur a des observateurs aussi attentifs que ses amis les Delawares, et il ne manqua pas de s’apercevoir de la différence qui régnait entre ces deux côtés du lit, dont la tete était appuyée contre la muraille. La, tout était de la plus grande simplicité, et rien n’attirait les regards qu’une propreté exquise. Le peu de vetements suspendus aux chevilles étaient d’étoffes communes, de la coupe la plus ordinaire, et rien n’y sentait l’ostentation. Il ne s’y trouvait pas un seul ruban, et l’on n’y voyait ni bonnets ni fichus plus élégants qu’il ne convenait aux filles de Hutter d’en porter.

Il y avait alors plusieurs années que Deerslayer ne s’était trouvé dans un endroit spécialement destiné a l’usage des femmes de sa race et de sa couleur. Cette vue lui rappela une foule de souvenirs d’enfance, et il resta quelque temps dans cette chambre, agité d’une émotion qu’il n’avait pas éprouvée depuis longtemps. Il songea a sa mere, dont il se souvint d’avoir vu, suspendus a des chevilles, les vetements, qui étaient aussi simples que ceux qu’il regardait comme appartenant a Hetty Hutter. Il pensa aussi a sa sour, chez qui le gout de la parure s’était manifesté comme chez Judith, quoique nécessairement a un moindre degré. Toutes ces réminiscences ouvrirent en lui une veine de sensations qui était fermée depuis longtemps ; et quittant cet appartement sans y jeter un autre coup d’oil, il retourna dans la – cour –, a pas lents et d’un air pensif.

– Le vieux Tom a essayé un nouveau métier, et a fait son apprentissage comme trappeur, s’écria Hurry, qui avait trouvé sur la plate-forme quelques trappes a castors. Si telle est son humeur, et que vous soyez disposé a rester dans, ce canton, nous pouvons faire une excellente saison. Tandis que Tom et moi nous prouverons aux castors que nous sommes plus malins qu’eux, vous vous occuperez de la peche et de la chasse pour nous maintenir a tous le corps et l’âme. Nous donnons toujours une demi-part aux plus pauvres chasseurs ; mais un jeune homme aussi alerte et aussi sur de son coup que vous l’etes, a droit de s’attendre a une part entiere.

– Je vous remercie, Hurry, je vous remercie de tout mon cour ; mais je chasse un peu moi-meme le castor quand l’occasion s’en présente. Les Delawares m’ont donné le nom de Tueur de daims ; mais c’est moins parce que je suis un assez bon fournisseur de venaison que parce que, si je tue tant de daims et de daines, je n’ai jamais ôté la vie a un de mes semblables. Ils disent que leurs traditions ne citent pas un seul homme qui ait jamais fait couler le sang de tant d’animaux sans avoir répandu une goutte de sang humain.

– J’espere qu’ils ne vous regardent pas comme une poule mouillée, mon garçon. Un homme sans cour est comme un castor sans queue.

– Je ne crois pas qu’ils me regardent comme extraordinairement timide, quoiqu’ils puissent ne pas me regarder comme extraordinairement brave. Mais je ne suis pas querelleur, et cela va loin pour ne pas avoir les mains teintes de sang parmi les chasseurs et les Peaux Rouges, et je vous dirai, Henry March, que cela met aussi la conscience a l’abri des taches de sang.

– Eh bien, quant a moi, je regarde les daims, les Peaux Rouges et les Français a peu pres comme la meme chose, quoique je ne sois pas un querelleur comme il y en a tant dans les colonies. Je méprise un querelleur comme un chien hargneux ; mais il ne faut pas etre trop scrupuleux quand vient le moment de montrer justement les dents.

– Je regarde comme l’homme le plus estimable, Hurry, celui qui se tient toujours le plus pres possible de la justice. – Mais ce lac est glorieux, et je ne me lasse pas de le regarder.

– C’est parce que vous n’en aviez pas encore vu, et ces idées nous viennent a tous en pareille occasion. Les lacs ont un caractere général, apres tout : ce n’est que de la terre et de l’eau, avec des pointes et des criques.

Comme cette définition ne s’accordait pas avec les sentiments qui occupaient le jeune chasseur, il ne répondit rien, et se livra a une jouissance silencieuse en regardant l’eau limpide et les montagnes verdoyantes.

– Le gouverneur ou les gens du roi ont-ils donné un nom a ce lac ? demanda-t-il tout d’un coup, comme frappé d’une nouvelle idée. S’ils n’ont pas encore commencé a marquer leurs arbres, a étendre leurs compas et a tracer des lignes sur leurs cartes, il n’est pas probable qu’ils aient songé a troubler la nature par un nom.

– Ils n’en sont pas encore arrivés la. La derniere fois que j’ai été vendre mes peaux, un des arpenteurs du roi me fit des questions sur les environs de ce canton. Il avait entendu dire qu’il s’y trouvait un lac, et il s’en faisait une idée générale, comme par exemple qu’il y avait de l’eau et des montagnes ; mais combien y en avait-il, c’est ce qu’il ne savait pas plus que vous ne savez la langue des Mohawks. Je n’ouvris pas la trappe plus qu’il n’était nécessaire, et je ne lui donnai pas beaucoup d’encouragement pour défricher les bois et établir des fermes. Eu un mot, je laissai dans son esprit une idée de ces environs semblable a celle qu’on peut se faire d’une source d’eau trouble a laquelle on ne peut arriver que par un chemin si bourbeux, qu’on s’y engouffre avant de partir. Il me dit qu’il n’avait pas encore mis ce lac sur sa carte ; mais je crois que c’est une méprise, car il me la montra, et il y avait placé un lac dans un endroit ou il n’en existe aucun, et qui est a cinquante milles du lieu ou il devrait etre, si c’est celui-ci qu’il a eu en vue. Je ne crois pas que ce que je lui en ai dit l’engage a en ajouter un autre.

Ici Hurry se mit a rire de tout son cour, car de pareils tours étaient particulierement du gout de ceux qui craignaient les approches de la civilisation comme tendant a diminuer l’étendue de leur empire. Les erreurs grossieres qui existaient dans les cartes de ce pays, qui toutes étaient faites en Europe, étaient parmi eux un sujet constant de risée ; car s’ils n’étaient pas assez savants pour faire mieux eux-memes, ils avaient assez de connaissances locales pour découvrir les méprises palpables qui s’y trouvaient. Quiconque voudra prendre la peine de comparer ces preuves inexplicables de la science topographique de nos ancetres il y a un siecle, aux détails plus exacts que nous possédons aujourd’hui, reconnaîtra sur-le-champ que les hommes qui habitaient les bois étaient assez excusables de critiquer le manque de connaissance en cette partie des gouvernements coloniaux, qui n’hésitaient pas un instant a mettre un lac ou un fleuve a un degré ou deux hors de leur place véritable, meme quand ils n’étaient qu’a une journée de marche des parties habitées du pays.

– Je suis charmé qu’il n’ait pas de nom, reprit Deerslayer, ou du moins qu’il n’en ait pas un qui lui ait été donné par les Faces Pâles ; car leurs baptemes de ce genre prédisent toujours dévastation et destruction. Mais les Peaux Rouges doivent avoir leur maniere de le désigner, ainsi que les chasseurs et les trappeurs, et il est probable qu’ils lui ont donné un nom raisonnable et qui y ressemble.

– Quant aux tribus sauvages, elles ont chacune leur langue et leur maniere de nommer les choses, et elles traitent cette partie du pays comme toutes les autres. Pour nous, nous nous sommes habitués a l’appeler le lac de Glimmerglass, vu que son bassin est tellement entouré de pins que sa surface réfléchit, qu’on dirait qu’il veut repousser en arriere les, montagnes qui s’avancent sur ses eaux.

– Je sais qu’il en sort une riviere, car on dit qu’il en sort de tous les lacs, et le rocher pres duquel je dois trouver Chingachgook est tout pres d’une riviere. La colonie ne lui a-t-elle pas donné un nom ?

– A cet égard, elle a l’avantage sur nous, car elle a en sa possession un bout de cette riviere, et c’est le plus large. Le nom qu’elle porte a remonté jusqu’a sa source, car les noms remontent naturellement contre le courant. Je ne doute pas, Deerslayer, que vous n’ayez vu le Susquehannah dans le pays des Delawares ?

– Oui, sans doute, et j’ai chassé cent fois sur ses bords.

– Eh bien ! c’est la meme riviere que celle dont vous parlez, et elle porte le meme nom des deux côtés. Je suis charmé qu’on ait été forcé de lui conserver le nom que lui avaient donné les Peaux Rouges, car c’est bien assez de leur voler leurs terres, sans les dépouiller de leurs noms.

Deerslayer ne répondit rien, et resta le menton appuyé sur sa carabine, contemplant la vue qui l’enchantait. Le lecteur ne doit pourtant pas supposer que ce n’était que le pittoresque qui attirait si fortement son attention. L’aspect du lac était certainement admirable, et il se montrait dans un des moments les plus favorables. La surface en était lisse comme une glace, limpide comme l’air le plus pur, et elle réfléchissait les montagnes couvertes de sombres pins, tout le long de ses côtes orientales ; les arbres croissant sur les pointes avançaient leurs branches sur l’eau en lignes presque horizontales, et formaient ça et la une arche de verdure a travers laquelle on voyait l’eau briller dans les criques. C’était l’air de parfait repos, la solitude qui parlait de scenes et de forets que la main de l’homme n’avait jamais touchées, le regne de la nature en un mot, qui transportait d’un plaisir si pur le cour d’un homme ayant les habitudes et la tournure d’esprit de Deerslayer. Il sentait pourtant aussi en poete, quoique ce fut sans le savoir. S’il trouvait une douce jouissance a étudier le grand livre des mysteres et des formes des bois en homme satisfait d’avoir une vue plus étendue d’un sujet qui a longtemps occupé ses pensées, il n’était pas insensible aux beautés naturelles d’un paysage semblable, et il sentait une partie de ce contentement d’esprit qui est ordinairement produit par la vue d’une scene si completement empreinte du saint calme de la nature.


Chapitre 3

 

Allons, irons-nous chasser le daim ? Et pourtant je vois avec peine ces pauvres fous a peau diaprée, a tete ombragée de beaux bois, bourgeois naturels d’un désert qui est leur cité, périr sur leur propre territoire, le flanc percé par une javeline.

SHAKSPEARE.

 

Hurry Harry pensait plus aux charmes de Judith Hutter qu’aux beautés du Glimmerglass et du paysage qui entourait ce lac. Des qu’il eut fini son examen de tout ce qui se trouvait sur la plateforme, il retourna pres de la pirogue, et appela son compagnon, afin d’aller chercher sur le lac la famille Hutter. Cependant, avant d’y monter, il examina tres-soigneusement toute la partie septentrionale du lac, et surtout les pointes et les criques, a l’aide d’une longue-vue assez médiocre, qui faisait partie des effets de Hutter.

– C’est comme je le croyais, dit Hurry, le vieux Tom est allé sur la partie méridionale du lac, et il a laissé au château le soin de se défendre lui-meme. Eh bien ! a présent que nous savons qu’il n’est pas au nord, ce ne sera pas une grande affaire de ramer vers le sud et de le trouver dans sa cachette.

– Est-ce qu’il a jugé a propos de se creuser un terrier sur les bords du lac ? demanda Deerslayer en suivant son compagnon sur la pirogue. Selon moi, on est ici dans une solitude ou l’on peut se livrer a ses pensées sans craindre que personne vienne en déranger le cours.

– Vous oubliez vos amis les Mingos et tous les sauvages alliés aux Français, Deerslayer. Y a-t-il un endroit sur la terre ou ces chiens remuants n’aillent pas ? Ou est le lac ou le ruisseau que ces coquins ne finissent point par découvrir, et a l’eau duquel ils ne donnent pas tôt ou tard la couleur du sang ?

– Je n’en ai certainement jamais entendu dire rien de bon, l’ami Hurry, quoique je n’aie pas encore été appelé a les rencontrer, ni aucun de mes semblables, sur le sentier de la guerre. J’ose dire qu’il n’est pas probable qu’un endroit aussi beau que celui-ci soit oublié par de tels pillards ; car, quoique je n’aie encore eu aucune occasion de querelle avec ces tribus, tout ce que m’en ont dit les Delawares fait que je les regarde comme de vrais mécréants.

– Ce que vous pouvez faire en toute conscience ; et quant a cela, il en est de meme de tout autre sauvage que vous pouvez rencontrer.

Deerslayer protesta contre cette assertion, et tout en ramant pour gagner la partie méridionale du lac, ils eurent une vive discussion sur le mérite des Faces Pâles et des Peaux Rouges. Hurry avait contre ces derniers toute l’antipathie et tous les préjugés d’un chasseur blanc, qui, en général, regarde l’Indien comme une sorte de compétiteur, et meme assez souvent comme un ennemi naturel. Comme de raison, il parlait d’un ton dogmatique, criait beaucoup et ne raisonnait pas. De l’autre part, Deerslayer montrait un tout autre caractere, et prouvait par la modération de son langage, par la justesse de ses vues et par la simplicité de ses distinctions, qu’il avait un penchant décidé a entendre la raison, un désir véritable d’etre juste, et une franchise qui ne lui permettait pas d’avoir recours a des sophismes pour soutenir une opinion ou pour défendre un préjugé, quoiqu’il n’en fut pas tout a fait exempt lui-meme. Ce tyran de l’esprit humain, qui trouve mille moyens pour se jeter sur sa proie presque aussitôt que l’homme commence a penser et a sentir, et qui cesse rarement de le gouverner avec sa verge de fer avant qu’il soit privé de ces deux facultés, avait fait quelque impression meme sur les dispositions du jeune chasseur a la justice, quoiqu’il, offrit probablement a cet égard un bon échantillon de ce que l’absence du mauvais exemple, le manque de tentation de faire le mal, et de bonnes dispositions naturelles peuvent faire d’un jeune homme.

– Vous conviendrez, Deerslayer, qu’un Mingo est plus d’a moitié un diable, s’écria Hurry, continuant la discussion avec une véhémence qui allait presque jusqu’a la férocité, quoique vous cherchiez a me persuader que les Delawares sont presque des anges. Quant a moi, je nie cette derniere assertion, et je soutiens qu’elle n’est pas meme applicable aux blancs. Tous les blancs ne sont pas sans défauts, et par conséquent tous les Indiens n’en sont pas exempts. Ainsi votre argument peche par la base. Mais voici ce que j’appelle raisonner : il y a sur la terre des hommes de trois couleurs, des blancs, des noirs et des rouges ; le blanc est la plus belle couleur, et par conséquent l’homme blanc vaut mieux que les autres ; l’homme noir vient ensuite, et il peut vivre dans le voisinage du blanc, parce qu’il est en état de lui etre utile et de le servir. L’homme rouge est au dernier rang, ce qui prouve que celui qui l’a créé n’a jamais entendu qu’un Indien soit regardé comme autre chose qu’une créature a demi humaine.

– Dieu les a fait tous trois semblables, Hurry.

– Semblables ! Prétendez-vous qu’un negre soit semblable a un blanc, ou que je sois semblable a une Peau Rouge ?

– Vous faites feu quand mon mousquet n’est qu’a demi armé, et vous ne m’écoutez pas jusqu’au bout, Hurry. Blancs, noirs et rouges, c’est Dieu qui nous a faits tous, et sans doute sa sagesse a eu ses motifs pour nous donner des couleurs différentes. Au total, il nous a donné a tous a peu pres les memes sensations, quoique je ne nie pas qu’il ait donné a chaque race des dons particuliers. Ceux qu’il a faits a l’homme blanc sont christianisés, tandis que ceux qu’il a accordés aux Peaux Rouges conviennent mieux a l’état sauvage. Ainsi ce serait une grande faute dans un blanc de scalper un mort, tandis que dans un Indien c’est une vertu signalée. D’une autre part, un blanc, pendant la guerre, ne peut dresser une embuscade pour tuer des femmes et des enfants, et une Peau Rouge peut le faire. C’est une cruauté, j’en conviens ; mais pour eux c’est une ouvre licite, et pour nous c’en serait une criminelle.

– Cela dépend de savoir quel est votre ennemi. Quant a scalper ou meme écorcher un sauvage, c’est ce que je regarde a peu pres comme la meme chose que de couper les oreilles d’un loup pour recevoir la prime payée par la colonie, ou de dépouiller un ours de sa peau. Et quant a lever la chevelure d’un Indien, vous vous trompez grandement, puisque la colonie paie la meme prime pour cela que pour les oreilles de loups et les tetes de corbeaux.

– Je le sais, et c’est une mauvaise besogne, Hurry. Les Indiens eux-memes crient que c’est une honte, attendu que cela est contraire aux dons que le ciel a accordés aux blancs. Je ne prétends pas que tout ce que font les blancs soit christianisé, car alors ils seraient ce qu’ils devraient etre, et nous savons fort bien qu’ils ne le sont pas ; mais je soutiens que les traditions, les coutumes, les lois et la couleur établissent dans les races des différences qui sont presque comme des dons du ciel. Je sais qu’il y a parmi les Indiens des tribus qui sont naturellement perverses et méchantes ; mais il y a des nations semblables parmi les blancs. Les Mingos font partie des premieres, et les Français du Canada des secondes. Dans un état de guerre légitime, comme nous en avons eu une récemment, c’est un devoir d’étouffer tout sentiment de compassion en ce qui touche la vie des hommes ; mais en venir a scalper, c’est une chose toute différente.

– Écoutez la raison, je vous prie, Deerslayer. Est-ce que la colonie peut faire une loi illégale ? Une loi illégale n’est-elle pas contre nature plus que de scalper un sauvage ? une loi ne peut pas plus etre illégale que la vérité ne peut etre mensonge.

– Cela sonne raisonnablement, Hurry, mais cela nous mene a des conséquences qui ne sont pas raisonnables. Toutes les lois ne sortent pas de la meme source : Dieu nous a donné les siennes, quelques-unes viennent de la colonie, et le roi et le parlement nous en envoient encore d’autres. Or, quand les lois de la colonie et meme celles du roi sont contraires aux lois de Dieu, elles deviennent illégales, et l’on ne doit pas y obéir. Je pense donc qu’un blanc doit respecter les lois des blancs quand elles ne viennent pas a la traverse de celles qui partent d’une autorité supérieure, et que l’homme rouge doit avoir le meme privilege pour suivre ses usages de Peau Rouge. Mais il est inutile de parler, car chacun pense a sa maniere, et parle d’apres sa pensée. Ayons l’oil au guet pour chercher votre ami Tom Flottant, de peur qu’il n’échappe a notre vue, caché sous ce feuillage épais.

Ce que craignait Deerslayer n’était pas impossible. Sur toute la longueur des rives du lac, du côté qu’il indiquait, les plus petits arbres avançaient sur l’eau leurs branches, dont l’extrémité touchait meme souvent a l’élément transparent. Les bords, sans etre tres-élevés, étaient escarpés, et comme la force de la végétation se porte invariablement vers la lumiere, l’effet qui en résultait était précisément ce qu’aurait désiré un amateur du pittoresque, si l’arrangement de cette superbe lisiere de foret avait été soumis a ses ordres. D’une autre part, les pointes et les criques étaient assez nombreuses pour jeter de la variété sur les contours du lac. Comme la pirogue se tenait pres de la rive occidentale, afin, comme Hurry l’avait dit, de reconnaître s’il n’y avait pas d’ennemis avant de s’exposer trop ouvertement a leur vue, l’attention des deux amis était toujours portée au plus haut point ; car qui savait ce qui pouvait se trouver derriere chaque pointe qu’ils avaient a doubler ? Leur course était rapide, car la force colossale de March le mettait en état de faire voler la pirogue comme une plume, et la dextérité de son compagnon le rendait presque aussi utile, malgré son infériorité physique.

Chaque fois que la pirogue doublait une pointe, Hurry jetait un coup d’oil dans la crique, s’attendant a y voir l’arche a l’ancre, ou amarrée au rivage : mais il était toujours désappointé, et ils n’étaient qu’a un mille de l’extrémité méridionale du lac, ou a une distance de deux bonnes lieues du château, qui était alors caché a leurs yeux par une demi-douzaine de langues de terre, quand il cessa tout a coup de ramer, comme s’il n’eut su dans quelle direction il devait gouverner.

– Il est possible que le vieux Tom soit entré dans la riviere, dit-il apres avoir regardé avec soin le long de la rive orientale, qui était a environ un mille de distance, et qu’il pouvait voir sans obstacle dans la moitié de sa longueur ; car il parait qu’il s’est considérablement adonné depuis peu au métier de trappeur, et, sauf les obstacles du bois flottant, il peut la descendre aisément pendant un mille ou deux, mais il aura diablement a remuer les bras pour la remonter.

– Mais ou est donc cette riviere, Hurry ? Je ne vois ni dans les rives du lac ni entre les arbres aucune ouverture assez large pour qu’un fleuve comme le Susquehannah puisse y passer.

– Ah ! ah ! Deerslayer, les fleuves ressemblent aux hommes, qui sont bien chétifs en arrivant dans le monde, et qui finissent par avoir de larges épaules et de grandes bouches. Vous ne voyez pas la riviere, parce qu’elle passe entre des rives hautes et escarpées, et que les pins, les chenes et les tilleuls en couvrent les eaux comme un toit couvre une maison. Si le vieux Tom n’est pas dans la crique du Rat, il faut qu’il soit entré dans la riviere ; mais nous le chercherons d’abord dans la crique.

Ils se remirent a ramer, et Hurry expliqua a son compagnon qu’il se trouvait a peu de distance une crique dont l’eau était peu profonde, formée par une longue et basse pointe ; qu’on l’avait nommée la crique du Rat, parce qu’il s’y trouvait toujours une quantité prodigieuse de rats musqués ; et qu’elle mettait l’arche si completement a couvert, que Hutter aimait a y jeter l’ancre quand il était dans les environs.

– Comme on ne sait jamais quels visiteurs on peut avoir dans cette partie du pays, continua Hurry, c’est un grand avantage de pouvoir les voir avant qu’ils soient trop pres. A présent qu’on est en guerre, cette précaution est plus que jamais nécessaire, car un Canadien ou un Mingo peut arriver chez vous avant d’y etre invité. Mais Hutter a bon nez, et il sent le danger comme un chien sent un daim.

– Je pense que le château est tellement ouvert, qu’il ne pourrait manquer d’attirer les ennemis s’ils venaient a découvrir ce lac, ce qui n’est pas vraisemblable, j’en conviens, vu qu’il n’est pas sur le chemin des forts et des établissements.

– En vérité, Deerslayer, je suis porté a croire qu’il est plus facile de rencontrer des ennemis que des amis. Il est terrible de songer combien il y a de manieres pour se faire des ennemis, et combien il y en a peu pour gagner des amis. Les uns déterrent la hache parce que vous ne pensez pas tout a fait comme eux ; les autres, parce que vous prenez l’avance sur eux en suivant la meme idée. J’ai une fois entendu un vagabond chercher querelle a un ami parce que celui-ci ne le trouvait pas beau. Or, vous, par exemple, Deerslayer, vous n’etes pas un monument en fait de beauté, mais vous ne seriez pas assez déraisonnable pour devenir mon ennemi si je vous le disais.

– Je suis ce que le ciel m’a fait, et je ne désire passer pour etre ni mieux ni pire. Il est possible que je n’aie pas ce qu’on appelle de beaux traits, c’est-a-dire suivant que l’entendent les esprits vains et légers ; mais je me flatte que je ne suis pas tout a fait sans quelque recommandation du côté de la bonne conduite. Peu de gens ont une physionomie plus noble que la vôtre, Hurry, et je sais que je ne dois pas m’attendre a voir les yeux se tourner vers moi quand ils peuvent se fixer sur un homme comme vous ; mais je ne sache pas qu’un chasseur soit moins sur de son coup et qu’on puisse moins compter sur lui pour sa nourriture, parce qu’il ne s’arrete pas au bord de chaque ruisseau qu’il rencontre pour admirer dans l’eau sa beauté.

Hurry partit d’un grand éclat de rire, car, quoiqu’il fut trop insouciant pour songer beaucoup a sa supériorité physique, qui était manifeste, il ne l’en connaissait pas moins ; et, comme bien des gens qui se font un mérite des avantages qu’ils doivent a la nature ou a leur naissance, il y pensait avec une sorte de complaisance quand ce sujet se présentait a son esprit.

– Non, non, Deerslayer, dit-il, vous n’etes pas une beauté, et vous en conviendrez vous-meme si vous voulez regarder par-dessus le bord de la pirogue. Judith vous le dira en face, si vous la mettez sur ce sujet, car il n’y a pas dans tous nos établissements une seule fille qui ait la langue plus légere et plus agile, si vous la provoquez a s’en servir. L’avis que j’ai a vous donner, c’est de ne pas vous frotter a elle. Quant a Hetty, vous pouvez tout lui dire, et elle vous écoutera avec la douceur d’un agneau. Et il est tres-probable que Judith elle-meme ne vous dira pas son opinion sur votre physionomie.

– Et quand elle me la dirait, Hurry, elle ne m’en dirait pas plus que ce que vous m’avez déja dit.

– J’espere, Deerslayer, que vous n’allez pas vous fâcher pour une petite remarque que j’ai faite sans vouloir vous offenser. Vous devez savoir vous-meme que vous n’etes pas une beauté ; et pourquoi des amis ne se diraient-ils pas l’un a l’autre ces petites bagatelles ? Si vous étiez beau, ou qu’il fut possible que vous le devinssiez, je serais le premier a vous le dire, et cela doit vous contenter. Si Judith me disait que je suis aussi laid qu’un pécheur, je prendrais cela comme une sorte d’obligation, mais je tâcherais de n’en rien croire.

– Il est aisé a ceux que la nature a favorisés de plaisanter sur ce sujet, Hurry ; mais cela est quelquefois difficile aux autres. Je ne nierai pas que je n’aie moi-meme désiré parfois d’etre plus beau que je ne le suis. Oui, j’en ai eu le désir ; mais j’ai toujours été en état d’en triompher en songeant combien j’ai connu de gens qui avaient un bel extérieur, mais qui n’avaient intérieurement rien dont ils pussent se vanter. Je l’avouerai, Hurry, j’ai plus d’une fois regretté de n’avoir pas été créé plus agréable a voir, plus semblable a un homme comme vous ; mais j’ai toujours surmonté ce sentiment en réfléchissant combien je suis plus heureux que plusieurs de mes semblables. Je pouvais naître boiteux, et incapable de chasser meme un écureuil ; ou aveugle, ce qui m’aurait rendu un fardeau pour moi-meme et pour ma famille. J’aurais pu etre sourd, ce qui m’aurait mis hors d’état de faire une campagne ou de marcher en vedette, ce que je regarde comme faisant partie des devoirs d’un homme dans des temps de troubles. Non, non, il n’est pas agréable de voir des gens qui sont plus beaux, plus recherchés, plus honorés que vous, j’en conviens ; mais cela peut se supporter quand on sait voir le mal en face, et que l’on connaît les autres dons qu’on a reçus du ciel et les obligations qu’on lui a.

Hurry, au fond, avait le cour aussi bon que le caractere, et l’humilité de son compagnon l’emporta promptement sur un mouvement passager de vanité personnelle. Il regretta d’avoir parlé comme il l’avait fait de la physionomie de son compagnon, et il chercha a lui en exprimer ses regrets, quoique avec la rudesse des habitudes et des opinions de la frontiere.

– Je n’y entendais pas de mal, Deerslayer, répondit-il d’un ton conciliant, et j’espere que vous oublierez ce que je vous ai dit. Si vous n’etes pas tout a fait beau, vous avez un certain air qui dit plus clairement que toutes les paroles du monde qu’il n’y a rien de laid dans votre intérieur. D’ailleurs, vous n’attachez pas un grand prix a la beauté, et vous en pardonnerez plus aisément une plaisanterie sur ce sujet. Je ne vous dirai pas que Judith vous admirera beaucoup, ce serait vous exposer a un désappointement ; mais il y a Hetty, par exemple, qui aura autant de plaisir a vous regarder que quelque autre homme que ce soit. D’ailleurs vous etes trop grave et trop réfléchi pour vous soucier de Judith ; car, quoiqu’il y ait peu de filles comme elle, elle partage son admiration entre tant de monde, qu’un homme ne doit pas s’en faire accroire, parce qu’il lui arrive d’obtenir d’elle un sourire. J’ai quelquefois pensé que la drôlesse s’aime mieux que qui que ce soit dans le monde.

– Quand cela serait, Hurry, je crois qu’elle ne ferait que ce que font la plupart des reines sur leur trône, et des belles dames dans les villes, répondit Deerslayer, sa physionomie franche et honnete n’offrant aucun signe de mécontentement. Je n’ai jamais connu meme une Delaware dont vous ne puissiez en dire autant. Mais nous voici au bout de la longue pointe dont vous avez parlé, et la crique du Rat ne peut etre bien loin.

Cette pointe, au lieu d’avancer en ligne droite dans le lac comme toutes les autres, en suivait une presque parallele au rivage, qui, reculant en demi-cercle a la distance d’un quart de mille, formait ainsi une baie profonde qui terminait le lac du côté du sud. Hurry se croyait presque sur d’y trouver l’arche ; car, a l’ancre derriere les arbres qui couvraient cette étroite langue de terre, elle aurait pu rester cachée pendant tout un été aux yeux les plus perçants. Elle y aurait été si bien a couvert, qu’une pirogue amarrée au rivage de la pointe du fond de la baie n’aurait pu etre vue que d’un seul point, qui était couvert d’arbres et de buissons si épais, qu’il n’était pas probable que des étrangers voulussent y pénétrer.

– Nous verrons bientôt l’arche, dit Hurry en doublant la pointe dans un endroit ou l’eau était si profonde qu’elle paraissait presque noire. Le vieux Tom aime a s’enfoncer dans les roseaux ; mais nous serons dans son nid dans quelques minutes, quoiqu’il puisse l’avoir quitté pour examiner ses trappes.

March fut un faux prophete. La pirogue doubla la pointe de maniere a commander la vue entiere de cette crique, ou plutôt de cette baie, car elle en méritait le nom, et il en fit ensuite le tour, sans voir autre chose que ce que la nature y avait placé. L’eau tranquille, fendue par la pirogue, décrivait des courbes avec grâce ; les roseaux se courbaient sur sa surface, et les branches d’arbres la couvraient d’une voute. C’était une scene qui aurait fait l’admiration d’un poete ou d’un artiste ; mais elle n’eut aucun charme pour Hurry Harry, qui brulait d’impatience de revoir sa beauté légere.

La marche de la pirogue n’avait fait presque aucun bruit, les habitants des frontieres étant habitués a mettre la plus grande circonspection dans tous leurs mouvements, et elle glissait sur l’eau comme si elle eut flotté dans l’air. En ce moment les deux voyageurs entendirent le craquement d’une branche seche sur l’étroite langue de terre qui séparait la baie du lac. Ils tressaillirent, et chacun d’eux avança la main vers son fusil, qui était toujours a la portée de leur bras.

– Le pied qui a appuyé sur cette branche n’est pas celui d’un animal léger, dit Hurry a voix basse ; il a fait un bruit qui ressemble au pas de l’homme.

– Non, non, répondit Deerslayer du meme ton ; si le pied était trop pesant pour etre celui d’un animal faible, il était trop léger pour appartenir a un homme. Mettez votre rame a l’eau, et faites approcher la pirogue du rivage ; je sauterai a terre, et je couperai la retraite a cette créature, que ce soit un Mingo ou un rat musqué.

Deerslayer fut bientôt sur la pointe, et il y avança avec assez de précaution pour ne faire aucun bruit. Comme il arrivait a mi-chemin de la largeur de cette étroite langue de terre, marchant a pas lents au milieu d’épaisses broussailles, et l’oil au guet, il entendit encore une fois le craquement d’une branche de bois mort, et le meme bruit se répéta a courts intervalles, comme si quelque créature vivante se fut avancée vers l’extrémité de la pointe. Hurry entendit aussi ces sons, et repoussant la pirogue dans la baie, il attendit ce qui allait arriver. Au bout d’une minute qu’il passa presque sans respirer, il vit un noble daim sortir des broussailles, s’avancer a pas lents vers l’extrémité sablonneuse de la langue de terre, et se désaltérer dans l’eau pure du lac. Hurry hésita un instant, puis, levant son fusil et l’appuyant contre son épaule, il ajusta le daim, et fit feu. L’explosion fut suivie de quelques moments de silence pendant lesquels le son flottait en l’air et traversait le lac ; mais quand il eut atteint les rochers et les montagnes qui couvraient l’autre côte ; les vibrations s’accumulerent, roulerent de cavité en cavité, et semblerent éveiller tous les échos des forets. Le daim ne fit que secouer la tete au bruit de l’explosion et au sifflement de la balle, car c’était la premiere fois qu’il se trouvait en contact avec l’homme ; mais les échos des montagnes éveillerent sa méfiance, et sautant en avant, les jambes repliées sous son corps, il se jeta a l’eau et se mit a nager pour gagner l’extrémité du lac. Hurry poussa un grand cri, et fit force de rames pour atteindre l’animal fuyant. Pendant une ou deux minutes l’eau écumait entre le daim et le chasseur ; et le dernier allait doubler la pointe, quand Deerslayer parut sur le sable et lui fit signe de revenir.

– C’était agir inconsidérément que de tirer un coup de fusil avant d’avoir fait une reconnaissance exacte pour nous assurer qu’il n’y avait pas d’ennemis dans les environs, dit Deerslayer quand son compagnon l’eut rejoint, un peu a contre-cour ; j’ai appris cela des Delawares par maniere d’avis et de tradition, quoique je n’aie pas encore marché sur le sentier de la guerre. D’ailleurs, on peut a peine dire que la saison de la venaison soit commencée, et nous ne manquons pas de nourriture pour le présent. On m’appelle Tueur de Daims, et peut-etre mérité-je ce nom, tant par la connaissance que j’ai des habitudes de ces créatures que parce que j’ai le coup d’oil sur ; mais on ne peut me reprocher d’en tuer un seul quand ni sa chair ni sa peau ne peuvent m’etre utiles. Je puis etre un tueur, d’accord ; mais je ne suis pas un massacreur.

– Comment ai-je pu manquer ce daim ? s’écria Hurry en passant ses doigts a travers sa belle chevelure, comme s’il eut voulu démeler en meme temps ses cheveux et ses idées ; je n’ai pas fait une telle maladresse depuis que j’ai atteint l’âge de quinze ans.

– Ne le regrettez pas : la mort de cette créature ne pouvait nous faire aucun bien ; mais, en voulant le tuer, vous pouviez nous faire beaucoup de mal. Le bruit qu’ont fait ces échos est quelque chose de plus important qu’un coup de fusil manqué. C’est comme la voix de la nature qui réclame contre une tentative inconsidérée de dévastation.

– Si vous restez longtemps dans ces environs, vous entendrez un grand nombre de réclamations semblables, répondit Hurry en riant. Les échos répetent presque tout ce qui se dit ou se fait sur le Glimmerglass, pendant ce temps calme de l’été. Si vous laissez tomber une rame dans une pirogue, ce léger bruit se répete comme si les montagnes se moquaient de votre gaucherie ; et si vous riez, si vous sifflez, vous croiriez que ces pins en font autant, quand ils sont en humeur de parler, de maniere a vous faire penser qu’ils peuvent réellement converser avec vous.

– C’est une raison de plus pour etre prudent et silencieux. Je ne crois pas que les ennemis aient encore pénétré dans ces montagnes, car je ne vois pas ce qu’ils auraient a y gagner ; mais tous les Delawares disent que, si le courage est la premiere vertu, la prudence est la seconde. Le bruit des échos de ces montagnes suffit pour apprendre a toute une tribu le secret de notre arrivée.

– S’ils ne nous font pas d’autre bien, ils avertiront du moins le vieux Tom de mettre le pot au feu, en lui annonçant qu’il lui arrive des visiteurs. Allons, mon garçon, sautez dans la pirogue, et nous donnerons la chasse a l’arche pendant qu’il fait encore jour.

La pirogue partit des que Deerslayer y fut entré, et Hurry lui fit traverser l’extrémité du lac en ligne diagonale, en se dirigeant vers le sud-est. Dans cette direction, ils n’étaient qu’a environ un mille du rivage, et comme ils étaient tous deux bons rameurs, cette distance décroissait rapidement. Quand ils en eurent parcouru la moitié, un léger bruit en arriere attira leur attention, et ils virent le daim sortir de l’eau et monter sur le rivage le plus pres de l’endroit d’ou il était parti. Le noble animal secoua l’eau de ses flancs, regarda les arbres, et s’enfonça dans la foret en bondissant.

– Cette créature s’en va avec de la reconnaissance dans le cour, dit Deerslayer, car la nature lui dit qu’elle a échappé a un grand danger. Vous devriez éprouver quelque chose du meme sentiment, Hurry, et remercier le ciel de ne pas avoir eu l’oil plus sur et la main plus ferme, quand nul bien ne pouvait résulter d’un coup de feu tiré sans réflexion plutôt qu’avec raison.

– Je nie ce que vous dites de mon oil et de ma main, s’écria March avec quelque chaleur. Vous vous etes fait parmi les Delawares la réputation de ne jamais manquer un daim ; mais je voudrais vous voir derriere un de ces pins, et un Mingo, le corps peint en guerre, derriere un autre ; chacun ayant sa carabine armée, et attendant sa chance. Ce sont ces situations-la qui mettent a l’épreuve l’oil et la main, Nathaniel, car elles commencent par agir sur les nerfs. Je ne regarde pas comme un exploit de tuer un animal a quatre pieds, mais tuer un sauvage en est un. Le temps viendra d’essayer votre main, a présent que nous en sommes venus aux coups encore une fois, et nous saurons bientôt ce qu’une réputation de tueur de daims peut valoir sur un champ de bataille. Je nie que mon oil et ma main aient manqué de justesse ou de fermeté. C’est la faute du daim si j’ai manqué mon coup ; car il s’est arreté tout court quand il aurait du continuer a courir, de sorte que le coup a porté en avant de lui.

– Expliquez cela comme il vous plaira, Hurry ; tout ce que je soutiens, c’est qu’il est heureux que vous ayez manqué votre coup. Quant a moi, j’ose dire que je ne tirerai pas sur un de mes semblables avec le meme sang-froid que sur un daim.

– Qui vous parle de tirer sur vos semblables ? C’est un Indien qui est dans ma supposition. Je crois bien qu’un homme ne serait pas sans émotion s’il était en face de son semblable, et qu’il y allât de la vie ou de la mort pour l’un d’eux. Mais on ne peut avoir de pareils scrupules a l’égard d’un Indien : ce n’est que la chance de tuer ou d’etre tué.

– Je regarde les Peaux Rouges comme des hommes tout aussi bien que nous, Hurry. Ils ont leurs coutumes et leur religion, j’en conviens ; mais cela ne fera aucune différence quand chacun sera jugé suivant ses actions, et non d’apres la couleur de sa peau.

– C’est parler comme les missionnaires, et cela ne prendra pas dans cette partie du pays, ou les freres Moraves n’ont pas encore mis le pied. Je vous dis, moi, que c’est la peau qui fait l’homme ; et cela doit etre : sans quoi, comment pourrait-on se reconnaître les uns les autres ? Une peau a été accordée a toutes les créatures afin qu’on puisse savoir ce qu’elles sont en les voyant. C’est par la peau que vous distinguez un ours d’un cochon, et un écureuil gris d’un noir.

– Cela est vrai, Hurry, répondit Deerslayer souriant ; mais le gris et le noir n’en sont pas moins tous deux des écureuils.

– Qui dit le contraire ? Mais vous ne prétendrez pas qu’une Peau Rouge et un blanc soient tous deux des Indiens ?

– Non, mais je dirai qu’ils sont tous deux des hommes, des hommes de différentes races et de différentes couleurs, ayant des coutumes et des traditions différentes, mais au total ayant les uns et les autres la meme nature. Tous ont une âme, et tous auront a rendre compte de leurs actions pendant leur vie.

Hurry était un de ces théoriciens qui croyaient a l’infériorité de toute la partie de la race humaine qui n’est pas blanche. Ses idées a cet égard n’étaient pas tres-claires ni ses définitions tres-correctes ; mais ses opinions n’en étaient pas moins dogmatiques et opiniâtres. Sa conscience l’accusait de plusieurs actes illégaux, pour ne rien dire de plus, contre les Indiens, et il avait trouvé un moyen tres-facile de lui imposer silence en mettant tout d’un coup toute la famille des hommes rouges hors de la catégorie des droits humains. Rien ne le mettait plus en colere que d’entendre contester ses opinions a ce sujet, surtout si, en les contestant, on faisait usage d’arguments plausibles, et il n’écouta pas avec beaucoup de sang-froid les remarques de son compagnon.

– Vous etes un enfant, Deerslayer, s’écria-t-il, un enfant a qui les artifices des Delawares et l’ignorance des missionnaires ont donné de fausses idées. Vous pouvez vous regarder comme le frere des Peaux Rouges, mais moi je les regarde comme des animaux qui n’ont rien d’humain que l’astuce. Ils n’en manquent pas, j’en conviens, mais le renard et meme l’ours en ont autant qu’eux. Je suis plus vieux que vous, et j’ai vécu plus longtemps dans les bois, car, en quelque sorte, j’y ai toujours vécu, et ce n’est pas a moi qu’il faut dire ce qu’est un Indien et ce qu’il n’est pas. Si vous voulez passer pour un sauvage, vous n’avez qu’a le dire, je vous présenterai sous ce nom a Judith et a son vieux pere, et nous verrons si l’accueil que vous en recevrez vous plaira.

L’imagination de Hurry lui fut utile en ce moment pour le remettre en bonne humeur, car, en se représentant l’accueil que sa vieille connaissance semi-aquatique ferait a un homme qui lui serait présenté de cette maniere, il partit d’un grand éclat de rire. Deerslayer savait trop bien qu’il était inutile de chercher a convaincre un etre tel que son compagnon de l’injustice de ses préjugés pour vouloir entreprendre cette tâche ; et il ne fut pas fâché de voir que l’approche de la pirogue de l’extrémité du lac au sud-est donnait une nouvelle direction a ses idées. Ils étaient alors tres-pres de l’endroit ou March lui avait dit qu’ils devaient trouver la riviere, et tous deux commencerent a la chercher des yeux avec une curiosité rendue encore plus vive par l’espoir d’y trouver l’arche.

Il pourra paraître un peu singulier au lecteur que l’endroit par ou passait une riviere quelconque, entre des rives élevées d’une vingtaine de pieds, put etre l’objet d’un doute pour des hommes qui n’en étaient pas alors a plus de cent toises. Mais il faut qu’il se rappelle qu’en cet endroit, comme en beaucoup d’autres, les arbres et les buissons s’étendaient sur l’eau de maniere a ne laisser apercevoir presque aucune différence dans le contour général du lac.

– Il y a maintenant deux étés que je ne suis venu dans ce bout du lac, dit Hurry, qui se tenait debout dans la pirogue pour mieux voir. Ah ! oui ; voici le rocher qui montre son menton hors de l’eau, et je sais que la riviere n’en est pas loin.

Sans avoir repris leurs rames, ils se trouverent bientôt a quelques toises du rocher, un courant les portant de ce côté. Ce rocher ne s’élevait que de trois a quatre pieds au-dessus de la surface du lac. L’action de l’eau, continuée pendant des siecles, en avait tellement arrondi le sommet, qu’il ressemblait a une grande ruche, et qu’il était plus uni et plus régulier que les rochers ne le sont ordinairement. En passant a côté, Hurry fit la remarque que ce rocher était connu de tous les Indiens de cette partie du pays, et qu’ils avaient coutume de le prendre pour rendez-vous quand ils se séparaient dans leurs chasses ou dans leurs marches.

– Et voici la riviere, ajouta-t-il, quoiqu’elle soit tellement cachée par les arbres et les buissons, qu’elle a l’air d’etre en embuscade plutôt que de faciliter l’écoulement du trop-plein d’un lac comme le Glimmerglass.

Hurry n’avait pas mal décrit cet endroit, qui semblait véritablement offrir aux yeux une riviere en embuscade. Les deux rives pouvaient etre a environ cent pieds l’une de l’autre ; mais du côté de l’occident, un rivage de terre basse réduisait cette largeur a environ moitié. Comme des buissons se courbaient sur l’eau par le bas, et que des pins, dont la taille égalait celle d’un clocher d’église, s’élevaient en hautes colonnes, en inclinant vers la lumiere, et entrelaçaient leurs branches supérieures, l’oil, a moins d’etre directement en face, ne pouvait aisément, meme a tres-peu de distance, découvrir sur la côte aucune ouverture qui marquât l’endroit ou l’eau sortait du lac. Vue du lac, la foret ne laissait voir aucune trace de la riviere ; et elle présentait partout un tapis de feuillage uniforme et paraissant interminable. La pirogue, avançant lentement, a l’aide du courant, entra sous une arche formée par les branches des arbres, ou la clarté du ciel, pénétrant ça et la par quelques ouvertures, empechait l’obscurité d’etre complete.

– C’est une embuscade naturelle, dit Hurry a demi-voix, comme s’il eut senti que cet endroit était consacré au silence et a la vigilance. Comptez-y bien, le vieux Tom s’est enfoncé avec son arche quelque part dans ces environs. Nous suivrons le courant jusqu’a une certaine distance, et nous le dénicherons.

– Cette riviere est si étroite qu’elle ne peut recevoir meme le plus petit bâtiment, dit Deerslayer ; il me semble que nous aurons a peine assez de place pour notre pirogue.

Hurry sourit de cette idée, et il parut bientôt que c’était avec raison, car a peine eurent-ils passé la frange de buissons qui croissaient sur les bords du lac, que les deux amis se trouverent sur les bords étroits d’une eau limpide ayant un fort courant, sous un dais de feuilles dont de vieux arbres étaient les colonnes. Des buissons en bordaient les rives, mais ils laissaient entre eux un libre passage d’environ vingt pieds de largeur, et permettaient a la vue de s’étendre en avant a huit ou dix fois cette distance.

Les deux voyageurs ne se servaient de leurs rames que pour maintenir leur petite nacelle, mais ils surveillaient avec la plus grande attention tous les coudes que faisait la riviere, et ils en trouverent deux ou trois dans les premieres cinquante toises. Ils en passerent ainsi plusieurs, et ils avaient déja parcouru une petite distance quand Hurry, sans dire un seul mot, arreta le mouvement de la pirogue en saisissant une branche d’arbrisseau avec tant de précipitation, qu’il semblait avoir un motif particulier pour agir ainsi. Deerslayer mit la main sur la crosse de sa carabine des qu’il s’en aperçut ; mais c’était autant par habitude que par un sentiment d’alarme.

– Le voila, le vieux coquin, dit Hurry a voix basse en allongeant un doigt, et riant de tout son cour, quoiqu’il évitât de faire aucun bruit. C’est ce que je supposais. Le voila comme les rats, enfoncé dans l’eau et la boue par dessus les genoux, et examinant ses trappes. Mais, sur ma vie, je ne vois rien de son arche. Je suis pourtant pret a gager toutes les peaux que je prendrai cette saison, que Judith ne hasarde pas ses jolis petits pieds dans le voisinage de cette boue noire ; la coquette est plutôt assise sur le bord de quelque source, arrangeant ses cheveux, et occupée a admirer elle-meme sa beauté, et a s’armer de dédain pour nous autres hommes.

– Vous jugez trop séverement les jeunes filles, Hurry, répondit Deerslayer ; oui, vous les jugez trop séverement, car vous songez a leurs défauts aussi souvent qu’elles pensent a leurs perfections. J’ose dire que cette Judith n’est pas si disposée a s’admirer elle-meme et a mépriser notre sexe que vous semblez le penser, et qu’il est aussi probable qu’elle sert son pere dans sa maison, en quelque lieu qu’elle puisse etre, comme il la sert elle-meme en examinant ses trappes.

– C’est un plaisir d’entendre la vérité sortir de la bouche d’un homme, quand ce ne serait qu’une fois dans la vie, s’écria une voix de femme forte, mais douce et agréable, si pres de la pirogue, que les deux voyageurs en tressaillirent. Quant a vous, maître Hurry, les belles paroles vous étouffent tellement, que je ne m’attends plus a vous en entendre prononcer, car la derniere fois que vous l’avez essayé, elles se sont arretées dans votre gosier, et vous avez pensé en mourir. Cependant je suis charmée de m’apercevoir que vous voyez meilleure compagnie qu’autrefois, et qu’un homme qui sait apprécier et traiter convenablement les femmes ne rougit pas de voyager avec vous.

A peine ces mots avaient-ils été prononcés qu’une jeune femme d’une beauté remarquable avança la tete par une ouverture entre les feuilles, a si peu de distance, que Deerslayer aurait pu la toucher avec sa rame. Elle adressa a celui-ci un sourire agréable, et le froncement de sourcil qui accompagna le regard de mécontentement simulé qu’elle jeta sur Hurry eut l’effet de mettre en jeu une physionomie expressive, mais capricieuse, qui semblait pouvoir passer avec indifférence et facilité de la douceur a la sévérité et de l’enjouement au reproche.

Un moment d’examen expliqua toute l’affaire. Sans que les voyageurs s’en doutassent, leur pirogue se trouvait bord a bord avec l’arche, qui avait été cachée soigneusement derriere les branches inclinées des arbrisseaux croissant sur la rive, de sorte que Judith, n’avait eu besoin que d’écarter le feuillage qui était devant une fenetre, pour se montrer a eux et leur parler.