L'Espion (Un épisode de la guerre d'Indépendance) - James Fenimore Cooper - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1839

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James Fenimore Cooper

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Opis ebooka L'Espion (Un épisode de la guerre d'Indépendance) - James Fenimore Cooper

Vie d'Harvey Birch, espion de George Washington, lors de la guerre de 1776, en Amérique opposant la domination anglaise aux Américains désireux d'obtenir leur indépendance. Apres une vie pleine de péripéties, nous retrouvons notre héros trente trois ans plus tard, lors d'une autre guerre entre anglais et américains, ou il trouvera la mort.

Opinie o ebooku L'Espion (Un épisode de la guerre d'Indépendance) - James Fenimore Cooper

Fragment ebooka L'Espion (Un épisode de la guerre d'Indépendance) - James Fenimore Cooper

A Propos
INTRODUCTION A L’ESPION
PRÉFACE
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3

A Propos Cooper:

James Fenimore Cooper (September 15, 1789 – September 14, 1851) was a prolific and popular American writer of the early 19th century. He is best remembered as a novelist who wrote numerous sea-stories and the historical novels known as the Leatherstocking Tales, featuring frontiersman Natty Bumppo. Among his most famous works is the Romantic novel The Last of the Mohicans, which many consider to be his masterpiece. Source: Wikipedia

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INTRODUCTION A L’ESPION

La contagion du vice se trouve heureusement balancée dans ce monde par la sympathie qu’inspire la vertu. Sans ce contre-poids opposé a la tendance des passions humaines, il y aurait peu d’espérance de voir jamais se réaliser les voux de l’homme sage et bon pour l’extension graduelle du regne de la justice et de la philanthropie.

L’amour de la patrie est, de tous les sentiments généreux, le plus universellement répandu. Nous admirons tous l’etre qui se dévoue au bien de la nation a laquelle il appartient, et nous condamnons sans réserve celui qui, sous l’excuse du sophisme ou de la nécessité, leve son bras ou emploie ses talents contre le pays qu’il aurait du défendre. Les noms les plus illustres, les plus belles espérances, ont succombé sous l’accusation de trahison. On admire encore le Romain qui a pu sacrifier le lien du sang a celui de la patrie, mais le courage et les succes de Coriolan sont effacés par le mépris qui s’attache a sa défection. Il y a dans le patriotisme véritable une pureté qui l’éleve au-dessus de tout calcul d’égoisme, et qui, par la nature des choses, ne peut jamais se rencontrer dans les services rendus a des amis ou a des parents. Le patriotisme a la beauté de l’élévation sans l’alliage de l’intéret personnel.

Bien des années se sont écoulées depuis que l’écrivain qui trace ces lignes se trouvait dans la résidence d’un homme illustre, qui, durant les jours les plus sombres de la révolution américaine, fut aussi remarquable par la qualité dont nous venons de parler que par les hautes fonctions qu’il remplit a cette période mémorable. La conversation tomba sur les effets que de grandes sollicitudes politiques produisent sur le caractere, et la bienfaisante influence de l’amour de la patrie, lorsque ce sentiment est puissamment réveillé chez un peuple. Celui que son âge, ses services, et sa connaissance des hommes rendaient le plus capable de soutenir un tel entretien, y prit aussi la part la plus active. Apres s’etre arreté sur le changement frappant opéré pendant la lutte nationale durant la guerre de 1776, qui donna une nouvelle et honorable direction aux pensées et aux occupations d’une multitude dont le temps avait été jusqu’alors consacré aux soins les plus vulgaires de la vie, il développa son opinion en racontant une anecdote qu’il pouvait attester comme auteur et témoin.

Quoique le dissentiment entre l’Angleterre et les États-Unis d’Amérique ne fut pas précisément une querelle de famille, il offrait plus d’un rapport avec les guerres civiles. Si le peuple de cette derniere contrée n’était pas constitutionnellement soumis a ceux de la premiere, les habitants des deux pays devaient obéissance au meme roi. Comme les Américains se refusaient a etre, plus longtemps des sujets fideles, et que les Anglais voulurent soutenir leur souverain dans ses efforts pour ressaisir l’autorité qui lui échappait, plusieurs des sentiments qu’excite une lutte intestine se trouverent éveillés par ce conflit. Une grande partie des émigrés européens établis dans les colonies se rangea du côté du trône. Il y avait plusieurs districts dans lesquels leur influence, jointe a celle des Américains qui refusaient de se soulever, donnait une prépondérance positive a la cause royale. L’Amérique était alors trop jeune, elle avait trop besoin de tous les cours et de tous les bras pour regarder avec indifférence ces divisions partielles, quelque petites qu’elles fussent en rapport de la somme totale. Le mal s’accrut beaucoup par l’activité des Anglais a profiter de ces dissensions intérieures ; il devint doublement sérieux par le projet de lever des corps de troupes provinciales qu’on devait incorporer avec celles d’Europe pour soumettre la république naissante. Le congres nomma un comité secret chargé de s’opposer a cette mesure. M… le conteur de l’anecdote, était le président de ce comité.

En s’acquittant de la nouvelle mission qui lui était donnée, M… eut occasion d’employer un agent dont les services différaient peu de ceux d’un espion vulgaire. Cet homme, comme on le concevra facilement, était placé dans une position qui diminuait sa répugnance a paraître sous un caractere si équivoque ; il était pauvre, ignorant sur tout ce qui concerne l’instruction usuelle, mais froid, rusé et intrépide par nature. Son office consistait a découvrir dans quelle portion du pays les adhérents de la couronne dirigeaient leurs efforts secrets pour rassembler des hommes ; il consistait aussi a examiner l’état des places, a enrôler ; il devait paraître zélé pour la cause qu’il feignait de servir, et chercher par tous les moyens a connaître, autant que possible, les projets de l’ennemi ; il communiqua ces instructions a ses subordonnés, qui firent de leur mieux pour déjouer les plans des Anglais, et y réussirent souvent.

Il est facile de concevoir qu’on ne pouvait remplir de telles fonctions sans courir de grands hasards personnels. Outre le danger d’etre découvert, on s’exposait au risque de tomber entre les mains des Américains eux-memes, qui punissaient les fautes de ce genre beaucoup plus séverement sur leurs propres compatriotes que sur les Européens dont ils parvenaient a se rendre maîtres. Enfin l’agent de M…, plusieurs fois arreté par les autorités locales, fut dans une circonstance, condamné au gibet par ses concitoyens exaspérés. Un ordre secret transmis avec promptitude au geôlier le sauva seul d’une mort ignominieuse. On lui permit de s’échapper, et ce péril, qui n’était pas imaginaire, lui fut d’un grand secours pour soutenir pres des Anglais son caractere d’emprunt. Parmi les Américains, on le regardait dans sa petite sphere comme un hardi et invétéré tory ; il continua ainsi a servir son pays sous le voile du mystere durant les premieres années de la lutte, entouré de dangers perpétuel, et l’objet de mépris non mérités.

Dans l’année, M… fut appelé a un poste élevé et honorable pres d’une cour d’Europe. Avant d’abandonner sa place au congres, il fit en peu de mots un rapport sur les faits que nous venons de détailler, et, sans nommer son agent de police, il demanda une récompense pour l’homme qui avait rendu tant de services en s’exposant a de si grands périls. Une somme convenable fut votée, et le soin de la remettre confié au président du comité secret.

M… s’arrangea pour avoir une entrevue avec son agent ; ils se rencontrerent dans un bois a minuit. M…, apres avoir loué sa fidélité et son adresse, lui apprit que leurs relations étaient terminées, et finit par lui présenter l’argent. L’autre recula d’un pas en refusant de le recevoir. « Le pays a besoin de tout ce qu’il possede, dit-il, et quant a moi je puis travailler ou gagner ma vie de diverses manieres. » Toutes les instances furent vaines, car le patriotisme était porté au plus haut point dans le cour de cet homme remarquable. M… le quitta, remportant avec l’or dont il s’était chargé un profond respect pour celui qui pendant si longtemps avait pu hasarder sa vie pour la cause commune, sans espoir de récompense.

L’écrivain a un souvenir vague qu’a une époque plus récente l’agent de M… consentit a recevoir une rétribution en retour de ses services, mais ce ne fut pas avant que la nation se trouvât tout a fait en état de la lui accorder.

Il est a peine nécessaire d’ajouter qu’un trait semblable, raconté d’un ton simple mais ému par l’un des principaux acteurs, fit une profonde impression sur tous ceux qui l’entendirent. Plusieurs années apres, des circonstances inutiles a détailler, et qui sont d’une nature entierement fortuite, engagerent l’auteur a composer une nouvelle qui devait etre, ce qu’il ne prévoyait pas alors, la premiere d’une série passablement longue. Les memes causes accidentelles qui lui donnerent naissance déterminerent le lieu de la scene et le caractere général de l’ouvrage. Le premier fut placé dans une région étrangere, et le dernier embrassa la tâche faiblement exécutée de décrire des mours étrangeres. Aussi, lorsque ce roman parut, les amis de l’auteur lui reprocherent d’avoir, lui, Américain de cour comme de fait, écrit un livre qui contribuerait peut-etre, en quelque léger degré, a nourrir l’imagination de ses jeunes et non expérimentés compatriotes de peintures tirées d’un état social si différent de celui dont ils font partie. L’auteur, tout en sachant combien le hasard seul avait dirigé son choix, sentit que l’accusation était du nombre de celles dont il aurait désiré se garantir ; et, ne voyant pas d’autre moyen d’expier sa faute, il se décida a infliger au public un second ouvrage dont le sujet n’admettrait aucune mauvaise interprétation, non seulement par le lieu de la scene, mais en lui-meme. Il choisit le patriotisme pour theme, et il est a peine nécessaire de dire a ceux qui lisent cette introduction et les feuilles suivantes qu’il a pris le héros de l’anecdote qu’on vient de raconter comme le meilleur exemple de la vertu en question dans son sens le plus absolu.

Depuis la publication de l’Espion, il a paru plusieurs relations sur différentes personnes qu’on supposait avoir été présentes a la pensée de l’écrivain. Comme M… ne nomme pas son agent, l’auteur ne sait rien de plus sur son identité avec tel ou tel individu, que n’en sait celui qui a parcouru ces lignes. Washington et sir Henry Clinton ont eu tous deux un nombre considérable d’émissaires secrets ; il était a peine possible qu’il en fut autrement dans une lutte qui offrait tant de ressemblance avec une guerre civile, ou les peuples ennemis avaient été unis par des liens de famille et parlaient la meme langue.

Le style de l’ouvrage a été revu par l’auteur pour cette édition ; il s’est efforcé de le rendre, sous ce rapport, plus digne de l’accueil favorable qu’il a reçu ; mais il est forcé de reconnaître qu’il s’y trouve des défauts si bien liés avec la structure du roman, que, semblable aux édifices ruinés, il serait plus facile de reconstruire que de réparer. Dix années ont produit en Amérique l’effet d’un siecle ; et parmi tous les progres, ceux de sa littérature n’ont pas été les moins remarquables. A l’époque ou l’Espion parut, on attendait si peu de succes d’un ouvrage de ce genre, que le premier volume fut imprimé plusieurs mois avant que l’auteur reçut des encouragements suffisants pour tracer un mot du second. Les efforts tentés dans une cause désespérée sont rarement dignes de celui qui les fait, quelque bas qu’il soit nécessaire de placer le niveau de son mérite en général.

Un horizon plus brillant commence a se lever sur la république qui est au moment d’occuper, parmi les nations du monde, le rang que la nature lui assigne et que ses institutions lui assurent. Si, dans une vingtaine d’années, le hasard faisait tomber une copie de cette préface aux mains d’un Américain, il sourira sans doute a la pensée qu’un de ses concitoyens a pu hésiter a terminer une tâche déja avancée par la seule cause de la méfiance qu’inspirait la disposition de la contrée a lire un ouvrage qui traitait de ses intérets les plus intimes.

Paris, avril 1831.


PRÉFACE

Plusieurs raisons doivent engager l’Américain qui compose un roman a choisir son pays pour le lieu de la scene ; il en est plus encore qui doivent l’en détourner. Pour commencer par le pour : c’est un chemin nouveau qui n’est pas encore frayé, et qui aura du moins tout le charme de la nouveauté. Une seule plume de quelque célébrité s’est exercée jusqu’a présent parmi nous dans ce genre d’ouvrage ; et attendu que l’auteur est mort, et que l’approbation ou la censure du public ne peuvent plus ni flatter son espoir, ni éveiller ses craintes, ses compatriotes commencent a découvrir son mérite[1] ; mais cette derniere considération aurait du faire partie des raisons contre, et nous oublions que c’est le pour que nous examinons dans ce moment. La singularité meme de la circonstance offre quelque chance pour attirer l’attention des étrangers sur l’ouvrage, et notre littérature est comme notre vin, qui gagne beaucoup a voyager. Ensuite le patriotisme ardent du pays assure le débit des plus humbles productions qui traitent un sujet national ainsi que le prouvera bientôt, – nous en avons la conviction intime, – le livre de recettes et dépenses de notre éditeur. Fasse le ciel que ce ne soit pas, comme l’ouvrage lui-meme, – une fiction ! Et enfin on peut supposer avec raison qu’un auteur réussira beaucoup mieux a tracer des caracteres, et a décrire des scenes qu’il a eues constamment sous les yeux, qu’a peindre des pays ou il n’a fait que passer.

Maintenant voyons le contre, et commençons par réfuter tous les arguments en faveur de la mesure. Il n’y a eu jusqu’a présent qu’un seul écrivain de ce genre, il est vrai ; mais le nouveau candidat qui aspire aux memes honneurs littéraires sera comparé a ce modele unique, et malheureusement ce n’est pas le rival qu’on choisirait de préférence. Ensuite, quoique les critiques demandent et demandent avec instance des ouvrages qui peignent les mours américaines, nous craignons bien qu’ils ne veuillent parler que des mours des Indiens, et nous tremblons que le meme gout qui trouve la scene de la caverne, dans Edgar Huntly[2], charmante, parce qu’il s’y trouve un Américain, un sauvage, un chat et un tomahawk, réunis d’une maniere qui n’a jamais pu et qui ne pourra jamais se rencontrer, ne puisse digérer des descriptions ou l’amour est autre chose qu’une passion brutale, le patriotisme autre chose qu’un trafic, et qui peignent des hommes et des femmes n’ayant pas de laine sur la tete[3] ; observation qui ne blessera pas, du moins nous osons l’espérer, notre excellent ami M. César Thompson[4], personnage qui sans doute est bien connu du petit nombre de ceux qui lisent cette introduction ; car personne ne jette les yeux sur une préface que lorsqu’il n’a pu parvenir a deviner, d’apres l’ouvrage meme, ce que l’auteur a voulu dire. Quant au motif qui est basé sur l’espoir de trouver un appui dans l’esprit national, nous devons avouer, et cet aveu nous fait presque rougir, que l’opinion que les étrangers se forment de notre patriotisme est beaucoup plus pres de la vérité que nous n’affections de le croire quelques lignes plus haut. Enfin, et c’est la derniere raison qui nous reste a réfuter, y a-t-il tant d’avantages a placer le lieu de la scene en Amérique ? Nous avons a craindre que d’autres ne connaissent tout aussi bien leurs demeures que nous-memes, et cette familiarité meme engendrera nécessairement le mépris. De plus, si nous faisons quelque erreur, tout le monde pourra s’en apercevoir.

Tout bien considéré, il nous semble que la lune serait l’endroit le plus convenable pour y placer la scene d’un roman moderne fashionable ; car alors il n’y aurait qu’un bien petit nombre de personnes qui pourraient contester la fidélité des portraits ; et si seulement nous avions pu nous procurer les noms de quelques endroits célebres dans cette planete, nous nous serions sans doute hasardés a tenter l’épreuve. Il est vrai que lorsque nous communiquâmes cette idée au modele de notre ami César, il déclara positivement qu’il ne poserait pas plus longtemps si son portrait devait etre transporté dans une région aussi paienne. Nous combattîmes les préjugés du negre avec assez de persévérance, jusqu’a ce que nous découvrîmes que notre vieil ami soupçonnait que la lune était quelque part du côté de la Guinée, et qu’il avait de l’astre des nuits a peu pres l’opinion que les Européens ont de nos États, que ce n’était pas une résidence convenable pour un homme comme il faut.

Mais il est encore une autre classe de critiques dont nous ambitionnons le plus les suffrages, et dont nous nous attendons cependant a éprouver le plus la censure, – nous voulons parler de nos belles compatriotes. Il est des personnes assez hardies pour dire que les femmes aiment la nouveauté, et c’est une opinion que nous nous abstiendrons de combattre, par égard pour notre réputation de discernement. Le fait est qu’une femme est toute sensibilité, et que cette sensibilité ne peut trouver d’aliment que dans l’imagination. Des châteaux entourés de fossés, des ponts-levis, une sorte de nature classique, voila ce qu’il faut a ces tetes romanesques. Les destinations artificielles de la vie ont pour elles un charme particulier, et il en est plus d’une qui trouve que le plus grand mérite qu’un homme puisse avoir, c’est de savoir s’élever au sommet de l’échelle sociale. Aussi combien de laquais français, de barbiers hollandais, et de tailleurs anglais qui doivent leurs lettres de noblesse a la crédulité des beautés américaines ; et nous en voyons parfois quelques-unes emportées par une espece de vertige dans le tourbillon causé par le passage de l’un de ces météores aristocratiques sur les plaines de notre confédération. En bonne conscience, nous voyons qu’un roman ou il y a un lord en vaut deux de ceux ou il n’y en a pas, aux yeux meme du sexe le plus noble, je veux dire de nous autres hommes. La charité nous défend de vouloir faire entendre qu’aucun de nos patriotes partage le désir de l’autre sexe, – d’attirer sur soi les regards de la faveur royale, et nous nous garderions bien surtout d’insinuer que ce désir est presque toujours en proportion de la violence qu’ils mettent a dénigrer les institutions de leurs ancetres. Il y a toujours une réaction dans les sentiments de l’homme, et ce n’est que lorsqu’il désespere de pouvoir atteindre les raisins que le renard d’Ésope dit qu’ils sont verts.

Loin de nous cependant l’idée de vouloir jeter le gant a nos belles compatriotes, dont l’opinion seule doit assurer notre triomphe ou notre chute ; nous voulons seulement dire que si nous n’avons point mis de lord ni de château dans l’ouvrage, c’est qu’il ne s’en trouve pas dans le pays. Nous avions bien entendu dire qu’il y avait un seigneur a cinquante milles de chez nous, et nous fîmes ce long trajet pour le voir, bien décidés a modeler sur lui notre héros ; mais lorsque nous rapportâmes son portrait, la petite lutine, qui posait pour celui de Fanny, déclara qu’elle n’en voudrait pas quand meme il serait roi. Alors nous fîmes jusqu’a cent milles, pour voir dans l’est un château renommé ; mais, a notre grande surprise, il y manquait tant de carreaux, et c’était sous tous les rapports un endroit si peu habitable, qu’il y aurait eu vraiment conscience a y loger une famille pendant les froids de l’hiver. Bref, nous fumes obligés de laisser la jeune fille aux cheveux roux se choisir elle-meme un amant, et de loger les Wharton dans un cottage commode, mais sans prétention. Nous répétons que nous n’entendons pas faire la plus légere injure aux belles ; elles sont ce que nous aimons le mieux, – apres nous-memes, – apres notre livre, – notre argent et quelques autres objets. Nous savons ce que sont les meilleures créatures du monde, et nous voudrions, pour l’amour de l’une d’elles, etre lord et avoir un château par-dessus le marché[5].

Nous n’affirmons pas positivement que la totalité de notre histoire soit vraie, mais nous croyons pouvoir le dire sans nous compromettre d’une grande partie ; et nous sommes certains que toutes les passions qui sont décrites dans ces volumes ont existé et existent encore. Qu’il nous soit permis de dire aux lecteurs que c’est plus qu’ils ne trouvent dans tous les volumes qu’ils lisent. Nous irons meme plus loin, et nous dirons ou elles ont existé ; c’est dans le comté de West-Chester, de l’île de New-York, l’un des États-Unis d’Amérique, belle partie du globe, d’ou nous envoyons nos compliments a tous ceux qui lisent notre ouvrage, et nos amitiés a tous ceux qui l’achetent.

New-York, 1822

Existe-t-il un homme dont l’âme soit assez insensible pour ne s’etre jamais dit a lui-meme : Voici mon pays, mon pays natal ?

SIR WALTER SCOTT.


Chapitre 1

 

Et quoique au milieu de ce calme de l’esprit, quelques traits hautains et impérieux pussent faire découvrir une âme jadis violente c’était un feu terrestre que le rayon intellectuel du sang-froid faisait disparaître, comme les feux de l’Etna s’obscurcissent devant le jour naissant.

TH. CAMPBELL. Gertrude de Wyoming.

Vers la fin de l’année 1780, un voyageur isolé traversait une des nombreuses petites vallées de West-Chester[6]. Le vent d’est, chargé de froides vapeurs et augmentant de violence a chaque instant, annonçait inévitablement l’approche d’un orage qu’on pouvait s’attendre a voir, suivant la coutume, durer plusieurs jours. L’oil expérimenté du voyageur cherchait en vain, a travers l’obscurité du soir, quelque abri convenable ou il put obtenir les secours qu’exigeaient son âge et ses projets, pendant que son voyage serait interrompu par la pluie qui, sous la forme d’un épais brouillard, commençait déja a se meler avec l’atmosphere. Cependant rien ne s’offrait a ses yeux, si ce n’est les demeures étroites et incommodes de la plus basse classe des habitants ; et dans ce voisinage immédiat il ne jugeait ni prudent ni politique de se fier a eux.

Apres que les Anglais se furent emparés de l’île de New-York[7], le comté de West-Chester était devenu une sorte de champ-clos dans lequel les deux partis se livrerent plusieurs combats pendant le reste de la guerre de la révolution. Une grande partie des habitants, dominés par la crainte ou par un reste d’attachement pour la mere-patrie, affichaient une neutralité qui n’était pas toujours dans leur cour. Les villes les plus voisines de la mer étaient, comme on peut bien le penser, plus particulierement sous l’autorité de la couronne, tandis que celles de l’intérieur, enhardies par le voisinage des troupes continentales, laissaient percer leurs opinions révolutionnaires et le droit qu’elles avaient de se gouverner elles-memes. Cependant bien des gens portaient un masque que le temps n’a pas meme encore fait tomber : tel individu est descendu dans le tombeau, accusé par ses concitoyens d’avoir été l’ennemi de leur liberté, tandis qu’il avait été en secret un des agents les plus utiles des chefs de la révolution : et d’une autre part, si l’on faisait une perquisition bien exacte chez tel patriote qui semblait soutenir les droits de son pays avec le zele le plus ardent, on y trouverait une sauvegarde royale cachée sous un monceau de guinées anglaises.

Au bruit de la marche du noble coursier que montait le voyageur, la maîtresse de la ferme devant laquelle il passait alors ouvrit avec précaution la porte de sa demeure pour regarder cet étranger, et peut-etre détournait-elle la tete pour communiquer le résultat de ses observations a son mari qui, placé dans la partie de derriere du bâtiment, se disposait a chercher, si le cas l’exigeait, l’endroit ou il se cachait ordinairement dans les bois voisins. La vallée était située vers le milieu de la longueur du comté, et était assez proche des deux armées pour que la restitution de ce qui avait été volé ne fut pas un événement rare dans ces environs. Il est vrai qu’on ne retrouvait pas toujours les memes objets, mais a défaut de justice légale, on avait recours en général a une substitution sommaire, qui rendait le montant de ses pertes a celui qui les avait éprouvées, avec une assez bonne addition, pour l’indemniser de l’usage temporaire qu’on avait eu de ce qui lui appartenait.

Le passage d’un étranger dont l’apparence avait quelque chose d’équivoque, et monté sur un coursier qui, quoique ses harnais n’eussent rien de militaire, offrait quelque chose de la tournure fiere et hardie de son cavalier, donna lieu a diverses conjectures parmi les habitants de quelques maisons qui étaient a le regarder, et excita meme un sentiment d’alarme dans le cour de quelques-uns, a qui leur conscience donnait une inquiétude plus qu’ordinaire.

Éprouvant quelque lassitude par suite de l’exercice qu’il avait pris pendant une journée de fatigue inusitée, et désirant se procurer sans délai un abri contre la violence croissante de l’orage, dont de grosses gouttes d’eau chassées par le vent commençaient a changer le caractere, le voyageur se détermina, comme par nécessité, a demander a etre admis dans la premiere maison qu’il trouverait. L’occasion ne se fit pas attendre longtemps, et franchissant une barriere délabrée, il frappa fortement, sans descendre de cheval, a la porte d’une habitation dont l’extérieur était fort humble. Une femme de moyen âge, dont la physionomie n’était pas plus prévenante que sa demeure, se présenta pour lui répondre. Épouvantée en voyant, a la clarté d’un grand feu de bois, un homme a cheval si inopinément pres du seuil de la porte, elle la referma a moitié, et avec une expression de terreur melée d’une curiosité naturelle lui demanda ce qu’il voulait.

Quoique la porte ne fut pas assez ouverte pour qu’il fut possible de bien examiner l’intérieur de la maison, le cavalier en avait vu assez pour que ses yeux empressés essayassent encore de pénétrer dans les ténebres pour chercher une demeure dont l’aspect promît davantage. Ne pouvant en apercevoir, ce fut avec une répugnance mal déguisée qu’il fit connaître ses désirs et ses besoins. La femme l’écouta avec un air de mauvaise volonté évident, et avant qu’il eut fini, elle l’interrompit avec un ton de confiance renaissante en lui disant avec aigreur et volubilité :

– Je ne puis dire que je me soucie de loger un étranger dans ces temps difficiles. Je suis seule a la maison, ou, ce qui est la meme chose, il n’y a que mon vieux maître avec moi. Mais a un demi-mille plus loin sur la route, il y a une grande maison ou vous serez bien reçu, et sans rien payer meme. Cela vous conviendra mieux et a moi aussi, parce que, comme je l’ai déja dit, Harvey n’y est point. Je voudrais qu’il suivît mes avis et qu’il cessât de courir le pays ; il est a présent en passe de faire son chemin dans le monde ; il devrait discontinuer sa vie errante et devenir plus rangé. Mais Harvey Birch n’en veut faire qu’a sa tete, et apres tout il mourra en vagabond. Des que l’étranger avait entendu dire qu’il trouverait une autre maison a un demi-mille plus loin, il s’était enveloppé de son manteau, et tournant la bride de son cheval, il se disposait a partir sans chercher a pousser plus loin la conversation ; mais le nom qui venait d’etre prononcé le fit tressaillir.

– Quoi ! s’écria-t-il comme involontairement, est-ce donc ici l’habitation d’Harvey Birch ? Il allait en dire davantage, mais il se retint et garda le silence.

– Je ne sais trop, répondit la femme, si l’on peut dire que ce soit son habitation, puisqu’il ne l’habite jamais, ou du moins si rarement, que c’est tout au plus si l’on peut se rappeler sa figure. Ce n’est pas tous les jours qu’il juge a propos de la montrer a son vieux pere ou a moi. Mais que m’importe qu’il vienne ou qu’il ne vienne pas ? je ne m’en soucie guere. – Vous aurez soin de prendre le premier chemin a gauche. – C’est comme je vous le dis, je ne m’en soucie pas. A ces mots elle ferma brusquement la porte, et le voyageur, charmé de pouvoir espérer un meilleur gîte, s’empressa de marcher dans la direction indiquée. Il restait encore assez de jour pour qu’il put remarquer les améliorations[8] qui avaient eu lieu dans la culture des terres autour du bâtiment dont il s’approchait. C’était une maison construite en pierres, longue, peu élevée, et ayant une petite aile a chaque extrémité. Un péristyle a colonnes qui en ornait la façade, le bon état de tous les bâtiments, les haies bien entretenues qui entouraient le jardin, tout annonçait que les propriétaires étaient d’un rang au-dessus des fermiers ordinaires du pays. Apres avoir conduit son cheval derriere un angle de la muraille, ou il était jusqu’a un certain point a l’abri du vent et de la pluie, il frappa a la porte sans hésiter. Un vieux negre vint l’ouvrir aussitôt. Des que celui-ci eut appris que c’était un voyageur qui demandait l’hospitalité, il ne crut pas avoir besoin de consulter ses maîtres, et apres avoir jeté un regard attentif sur l’étranger, a la clarté d’une lumiere qu’il tenait a la main, il le fit entrer dans un salon tres-propre, ou l’on avait allumé du feu pour combattre un vent d’est piquant et le froid d’une soirée d’octobre. Apres avoir remis sa valise au vieux negre, et avoir répété sa demande d’hospitalité a un vieillard qui se leva pour le recevoir, il salua trois dames qui travaillaient a l’aiguille, et commença a se débarrasser d’une partie de son costume de voyage.

Lorsqu’il eut ôté un mouchoir placé sur sa cravate, un manteau et une redingote de drap bleu, l’étranger présenta a l’examen de la famille réunie un homme de grande taille, ayant un air tres-gracieux, et paraissant avoir cinquante ans. Sa physionomie annonçait le sang-froid et la dignité ; son nez droit avait presque la forme grecque ; ses yeux étaient doux, pensifs et presque mélancoliques ; sa bouche et la partie inférieure de son visage annonçaient un caractere ferme et résolu ; ses vetements de voyage étaient simples mais de drap fin, et semblables a ceux que portait la classe la plus aisée de ses concitoyens. La maniere dont ses cheveux étaient arrangés lui donnait un air militaire que ne démentaient pas sa taille droite et son port majestueux. Toutes ses manieres paraissaient si décidément celles d’un homme comme il faut, que, lorsqu’il eut fini de se débarrasser de ses vetements additionnels, les dames et le maître de la maison se leverent pour recevoir les nouveaux compliments qu’il leur adressa, et y répondirent de la maniere la plus obligeante.

Le maître de la maison paraissait avoir quelques années de plus que l’étranger, et ses manieres, aussi bien que son costume, prouvaient qu’il avait vu le monde.

Les dames étaient une demoiselle de quarante ans et deux jeunes personnes qui ne paraissaient pas avoir atteint la moitié de ce nombre d’années. La plus âgée des trois avait perdu sa fraicheur ; mais de grands yeux, de beaux cheveux, un air de douceur et d’amabilité, donnaient a sa physionomie un charme qui manque souvent a des figures beaucoup plus jeunes. Les deux sours, car leur ressemblance annonçait ce degré de parenté entre elles, brillaient de tout l’éclat de la jeunesse, et les roses, qui appartiennent si éminemment aux belles du West-Chester, brillaient sur leurs joues, et donnaient a leurs yeux d’un bleu foncé, cet éclat si doux qui indique l’innocence et le bonheur. Toutes trois avaient cet air de délicatesse qui distingue le beau sexe de ce pays, et de meme que le vieillard montraient par leurs manieres qu’elles appartenaient a une classe supérieure.

Apres avoir offert a son hôte un verre d’un excellent vin de Madere, M. Wharton reprit sa place pres du feu, un autre verre a la main. Apres un moment de silence, comme s’il eut consulté sa politesse, il leva les yeux sur l’étranger, et lui demanda d’un air formel :

– A la santé de qui vais-je avoir l’honneur de boire ?

L’étranger s’était également assis, et avait les yeux fixés sur le feu, tandis que M. Wharton lui parlait. Les levant lentement sur son hôte, avec un regard qui semblait lire dans son âme, il répondit en le saluant a son tour, tandis qu’un léger coloris se répandait sur ses joues pâles.

– M. Harper.

– Eh bien ! monsieur Harper, reprit le maître de la maison avec la précision formelle du temps, je bois a votre santé, et j’espere que vous ne souffrirez aucun inconvénient de la pluie que vous avez essuyée.

Une inclination de tete fut la seule réponse qu’obtint ce compliment, et M. Harper parut se livrer entierement a ses réflexions.

Les deux sours avaient repris leur ouvrage, et leur tante, miss Jeannette Peyton, s’était retirée afin de veiller aux préparatifs indispensables pour satisfaire l’appétit d’un voyageur qui n’était pas attendu. Il s’ensuivit quelques instants de silence, pendant lesquels M. Harper semblait jouir du changement de sa situation. M. Wharton le rompit le premier pour demander a son hôte du meme ton poli mais formel, si la fumée du tabac l’incommodait, et ayant reçu une réponse négative, il reprit la pipe qu’il avait quittée lors de son arrivée.

Il était évident que M. Wharton désirait entrer en conversation ; mais il était retenu, soit par la crainte de se compromettre devant un homme dont il ne connaissait pas les opinions, soit par la surprise que lui causait la taciturnité affectée de son hôte. Enfin, un mouvement que fit M. Harper en levant les yeux sur la compagnie qui était dans la chambre, l’encouragea a reprendre la parole.

– Il m’est difficile a présent, dit-il en évitant d’abord avec soin les sujets de conversation qu’il désirait amener, de me procurer la qualité de tabac a laquelle j’étais accoutumé.

– J’aurais cru, dit M. Harper avec sa gravité ordinaire, qu’on aurait pu en trouver de la premiere qualité dans les boutiques de New-York.

– Sans doute, répondit M. Wharton en hésitant, et en levant d’abord sur son hôte des yeux que le regard pénétrant de celui-ci lui fit baisser aussitôt, on ne doit pas en manquer dans cette ville ; mais, quelque innocent que puisse etre le motif de nos communications avec New-York, la guerre les rend trop dangereuses pour en courir le risque pour une semblable bagatelle.

La boîte dans laquelle M. Wharton avait pris de quoi remplir sa pipe était ouverte a quelques pouces du coude de M. Harper, qui en choisit une feuille et la porta a sa bouche d’une maniere fort naturelle, mais qui remplit d’alarme sur-le-champ son compagnon. Cependant, sans faire l’observation qu’il était de premiere qualité, le voyageur soulagea son hôte en retombant dans ses réflexions ; et M. Wharton, ne voulant pas perdre l’avantage qu’il avait gagné, reprit la parole en faisant un effort de vigueur plus qu’ordinaire.

– Je voudrais de tout mon cour, dit-il, que cette guerre contre nature fut terminée, et que nous n’eussions plus que des amis et des freres.

– Rien n’est plus a désirer, dit Harper avec emphase, en fixant encore ses yeux sur le visage de son hôte.

– Je n’ai entendu parler d’aucun mouvement important depuis l’arrivée de nos nouveaux alliés, dit M. Wharton en secouant les cendres de sa pipe, et en tournant le dos a l’étranger, sous prétexte de recevoir un charbon de sa fille.

– Je crois que rien n’est encore parvenu aux oreilles du public, dit Harper en croisant les jambes de l’air du plus grand sang-froid.

– Croit-on qu’on soit a la veille de prendre quelques mesures importantes ? continua M. Wharton toujours occupé avec sa fille, mais s’interrompant un instant, sans y faire attention, dans l’attente d’une réponse.

– Dit-on qu’il en soit question ? dit M. Harper, évitant de faire une réponse directe, et prenant jusqu’a un certain point le ton d’indifférence affectée de son hôte.

– Oh ! on ne dit rien de bien particulier, répondit M. Wharton, mais, comme vous le savez, Monsieur, il est naturel de s’attendre a quelque chose, d’apres les forces que Rochambeau vient d’amener. Harper ne répliqua que par un mouvement de tete, qui semblait annoncer qu’il partageait cette opinion. M. Wharton renoua l’entretien en disant :

– On a plus d’activité du côté du sud ; Gates et Cornwallis paraissent vouloir décider la question.

Le voyageur fronça les sourcils, et un air de mélancolie se peignit un instant sur son front ; son oil étincela un moment d’un rayon de feu qui annonçait une source cachée de sentiment profond ; mais a peine la plus jeune des deux sours avait-elle eu le temps d’en remarquer et d’en admirer l’expression, qu’elle se dissipa, et fit place a ce calme habituel qui était le caractere distinctif de la physionomie de l’étranger, et a cet air de dignité imposante qui est une preuve si évidente de l’empire de la raison.

La sour aînée fit un ou deux mouvements sur sa chaise avant de se hasarder a dire d’un ton presque de triomphe :

– Le général Gates a été moins heureux avec le comte Cornwallis qu’avec le général Burgoyne.

– Mais le général Gates est Anglais, Sara, dit sa jeune sour avec vivacité. Et rougissant jusqu’au blanc des yeux d’avoir osé se meler a la conversation, elle se remit a son ouvrage, espérant qu’on ne ferait aucune remarque sur son observation.

Le voyageur avait successivement tourné les yeux sur chacune des deux sours tandis qu’elles parlaient, et un mouvement presque imperceptible des muscles de sa bouche avait annoncé en lui une nouvelle émotion.

– Oserai-je vous demander, dit-il a la plus jeune du ton le plus poli, quelle conséquence vous tirez de ce fait ?

Frances rougit encore davantage a cet appel direct fait a son opinion sur un sujet dont elle avait imprudemment parlé en présence d’un étranger ; mais, se trouvant obligée de répondre, elle dit, apres avoir hésité quelques instants et non sans balbutier un peu :

– Oh ! Monsieur, aucune. Seulement ma sour et moi nous différons quelquefois d’opinion a l’égard de la prouesse des Anglais. Elle prononça ces paroles avec un sourire expressif qui annonçait autant d’innocence que de candeur, et qui répondait aux sentiments cachés de celui qui venait de lui parler.

– Et quels sont les points sur lesquels vous différez ? demanda Harper, répondant a son regard animé par un sourire d’une douceur presque paternelle.

– Sara regarde les Anglais comme invincibles, et je n’ai pas tout a fait la meme confiance en leur valeur.

Le voyageur l’écouta de cet air d’indulgence satisfaite qui aime a contempler l’ardeur de la jeunesse unie a l’innocence ; mais il ne répondit rien, et fixant ses yeux sur les tisons qui brulaient dans la cheminée, il retomba dans sa premiere taciturnité. M. Wharton s’était inutilement efforcé de découvrir quels étaient les sentiments politiques de son hôte. Il n’y avait rien de repoussant dans la physionomie de M. Harper, mais on n’y voyait rien de communicatif : il était évident qu’il se tenait sur la réserve. On vint avertir que le souper était servi, et le maître de la maison se leva pour passer dans la salle a manger, sans connaître ce qui était le point important du caractere de son hôte, dans les circonstances ou se trouvait le pays. M. Harper offrit la main a Sara Wharton, et ils sortirent ensemble du salon, suivis de Frances un peu inquiete de savoir si elle n’avait pas blessé la sensibilité de l’hôte de son pere.

L’orage était alors dans toute sa force, et la pluie qui battait avec violence contre les murailles de la maison faisait naître dans le cour de tous les convives ce sentiment de satisfaction naturel a l’homme qui jouit de toutes ses aises, a l’abri des inconvénients auxquels il aurait pu se trouver exposé, quand on entendit frapper plusieurs coups a la porte. Le vieux negre y courut et revint presque aussitôt annoncer a son maître qu’un second voyageur, surpris par l’orage, demandait aussi l’hospitalité pour cette nuit.

Au premier coup frappé avec une sorte d’impatience par ce nouvel arrivant, M. Wharton s’était levé de sa chaise avec un malaise évident, et tournant les yeux avec rapidité tantôt vers la porte, tantôt sur son hôte, il semblait craindre que cette seconde visite n’eut quelque rapport a la premiere. A peine avait-il eu le temps d’ordonner au negre d’une voix faible d’introduire ce nouvel étranger, que la porte s’ouvrit et que celui-ci se présenta lui-meme. Il s’arreta un instant en apercevant Harper, et répéta alors d’une maniere plus formelle la demande qu’il avait déja fait faire par le domestique. L’arrivée de ce nouveau venu ne plaisait nullement a M. Wharton ni a sa famille, mais le mauvais temps et l’incertitude des suites que pouvait avoir un refus d’hospitalité forcerent le vieillard a l’accorder, quoiqu’a contre-cour.

Miss Peyton fit rapporter quelques plats qui avaient déja été desservis, et le nouvel hôte fut invité a faire honneur aux restes d’un repas que les autres convives avaient déja terminé. Se débarrassant d’une grande redingote, il prit fort tranquillement la chaise qu’on lui offrait, et se mit gravement a satisfaire un appétit qui ne semblait pas difficile ; mais entre chaque bouchée, il jetait un regard inquiet sur Harper, dont les yeux étaient toujours fixés sur lui avec une attention marquée. Enfin, versant un verre de vin et faisant un signe de tete a celui qui semblait occupé a l’examiner, il lui dit avec un sourire qui n’était pas sans amertume :

– Je bois a une plus ample connaissance, Monsieur.

La qualité du vin semblait etre de son gout, car en remettant son verre sur la table, ses levres firent entendre un bruit qui retentit dans toute la chambre ; et prenant la bouteille, il la tint un instant entre lui et la lumiere, contemplant en silence la liqueur claire et brillante qu’elle contenait.

Je crois que nous ne nous sommes jamais vus, Monsieur, dit-il avec un léger sourire, tout en observant les mouvements du nouveau venu.

– Cela est vraisemblable, Monsieur, répondit Harper. Et se trouvant sans doute satisfait de son examen il se tourna vers Sara Wharton pres de laquelle il était assis, et lui dit avec beaucoup de douceur :

– Apres avoir été accoutumée aux plaisirs de la ville, vous devez sans doute trouver votre résidence actuelle bien solitaire !

– On ne peut davantage. Je désire bien vivement, ainsi que mon pere, que cette cruelle guerre se termine, afin que nous puissions rejoindre nos amis.

– Et vous, miss Frances, désirez-vous la paix aussi ardemment que votre sour ?

– Bien certainement, et pour beaucoup de raisons, répondit elle en jetant un coup d’oil timide sur celui qui l’interrogeait ; et puisant un nouveau courage dans l’expression de bonté qu’elle vit sur sa physionomie, elle ajouta avec un sourire animé, plein d’intelligence et d’amabilité :

– Mais je ne la désire pas aux dépens des droits de mes concitoyens.

– Des droits ! répéta sa sour avec un ton d’impatience ; quels droits peuvent etre plus forts que ceux d’un souverain ? quel devoir peut etre plus puissant que celui d’obéir a ceux qui ont le droit naturel de commander ?

– Sans doute, sans doute, dit Frances en lui prenant la main d’un air enjoué ; se tournant ensuite vers Harper :

– Je vous ai dit, Monsieur, ajouta-t-elle en souriant, que ma sour et moi nous ne sommes pas toujours d’accord dans nos opinions politiques ; mais nous avons un arbitre impartial dans mon pere, qui aime les Anglais et les Américains, et qui ne prend parti ni pour les uns ni pour les autres.

– C’est la vérité, dit M. Wharton en jetant tour a tour un regard inquiet sur ses deux hôtes ; j’ai des amis bien chers dans les deux armées, et de quelque côté que se déclare la victoire, elle peut me couter bien des larmes.

– Je suppose que vous n’avez guere de raisons pour craindre qu’elle favorise les Yankees[9], dit le nouveau venu en se versant avec beaucoup de sang-froid un autre verre de vin de la bouteille qu’il avait admirée.

– Sa Majesté Britannique peut avoir des troupes plus expérimentées, dit M. Wharton avec un ton de réserve timorée ; mais les Américains ont obtenu de grands succes. M. Harper ne parut faire aucune attention a ces observations, et se leva de table en témoignant le désir de se retirer. Un domestique fut chargé de le conduire dans sa chambre, et il le suivit en souhaitant avec politesse une bonne nuit a toute la compagnie ; mais a peine était-il parti que le second voyageur laissant, échapper de ses mains son couteau et sa fourchette, se leva tout doucement, s’approcha de la porte par laquelle le premier venait de sortir, l’entr’ouvrit, écouta le bruit de ses pas, qui, diminuant graduellement, annonçait qu’il s’éloignait, et la referma au milieu des regards surpris et presque effrayés de ses compagnons. Au meme instant on vit disparaître la perruque rousse qui cachait de beaux cheveux noirs, une grande mouche qui lui couvrait la moitié du visage, et le dos vouté qui lui aurait fait donner cinquante ans.

– Mon pere ! mes sours ! Ma tante ! s’écria l’étranger, devenu un beau jeune homme, ai-je enfin le bonheur de vous revoir ?

– Que le ciel vous bénisse, mon cher Henry, mon cher fils ! s’écria son pere surpris mais enchanté, tandis que ses sours, la tete appuyée sur chacune de ses épaules, fondaient en larmes.

Le fidele vieux negre, qui avait été élevé depuis son enfance dans la maison de son maître actuel, et a qui on avait donné le nom de César, comme pour faire contraste avec son état de dégradation, fut le seul étranger témoin de la découverte du fils de M. Wharton. Il se retira apres avoir pris la main que lui tendit son jeune maître, et l’avoir arrosée de ses larmes. L’autre domestique ne reparut pas dans l’appartement, mais César y rentra peu de temps apres, a l’instant ou le jeune capitaine anglais s’écriait :

– Mais qui est ce M. Harper ? N’ai-je pas a craindre qu’il me trahisse ?

– Non, non, non, massa[10] Harry, s’écria l’Africain en secouant la tete d’un air de confiance ; moi venir de sa chambre, lui prier Dieu ; moi l’avoir trouvé a genoux. Brave homme, qui prier Dieu, pas trahir bon fils, qui venir voir son vieux pere. Bon pour un Skinner[11], non pour un chrétien.

M. César Thompson, comme il se nommait, César Wharton, comme on l’appelait dans le petit monde dont il était connu, n’était pas le seul qui eut si mauvaise opinion des Skinners. Il avait convenu, il avait peut-etre été nécessaire, aux chefs des armes américaines dans le voisinage de New-York, d’employer certains agents subalternes pour exécuter leur plan de harceler l’ennemi. Ce n’était pas le moment, de faire des enquetes bien rigoureuses sur les abus, quels qu’ils fussent, et l’oppression et l’injustice étaient les suites naturelles d’un pouvoir qui n’était pas réprimé par l’autorité civile. Avec le temps il s’était formé dans la société un ordre distinct dont la seule occupation, sous le prétexte de patriotisme et d’amour de la liberté, semblait etre de soulager leurs concitoyens de tout exces de prospérité temporelle dont on pouvait les croire en jouissance.

L’aide de l’autorité militaire ne manquait pas, dans l’occasion, pour preter main-forte a ces distributions salutaires des biens du monde, et l’on voyait souvent un petit officier de la milice de l’État, porteur d’une commission, donner sa sanction et imprimer une sorte de caractere légal aux actes les plus infâmes de pillage, et quelquefois meme de meurtre.

Il est vrai que les Anglais employaient aussi les stimulants de la loyauté quand il se trouvait un si beau champ pour la mettre en action. Mais leurs flibustiers étaient enrôlés, et leurs opérations étaient soumises a une sorte de systeme. Une longue expérience avait appris a leurs chefs l’efficacité d’une force concentrée, et a moins que la tradition ne fasse une grande injustice a leurs exploits, le résultat ne fit pas peu d’honneur a leur prudence. Ce corps avait reçu le nom expressif de Vachers[12] probablement parce que leurs exploits favoris étaient d’enlever les bestiaux des cultivateurs.

Mais César était trop loyal pour confondre des gens qui tenaient une commission de George III avec les soldats irréguliers dont il avait vu si souvent les exces, et a la rapacité desquels il n’avait pu lui-meme échapper, malgré son esclavage et sa pauvreté. Les Vachers ne reçurent donc pas la portion qui aurait du leur appartenir dans la sévérité de la remarque du negre, quand il dit qu’aucun chrétien, que nul etre qu’un Skinner, ne pouvait trahir un bon fils qui rendait honneur a son pere, en venant le voir au péril de sa vie et de sa liberté.


Chapitre 2

 

La rose d’Angleterre s’épanouissait sur les joues de Gertrude. Quoiqu’elle fut née a l’ombre des forets américaines, son pere était venu d’Albion, poussé par le sentiment d’indépendance d’un Anglais, chercher un autre monde dans l’Occident. La, son foyer avait été longtemps embelli par le charme d’un amour mutuel, et il coula bien des jours heureux interrompus par une cruelle calamité, quand le cour qui répondait au sien cessa de palpiter ; mais elle n’était plus, et son époux berçait sur ses genoux la fille de cette épouse chérie.

TH. CAMPBELL. Gertrude de Wyoming.

Le pere de M. Wharton était né en Angleterre d’une famille dont le crédit parlementaire avait obtenu une place pour un fils cadet dans la colonie de New-York. Ce jeune homme, comme tant d’autres dans la meme situation, avait fini par se fixer dans le pays ; il s’y maria, et envoya en Angleterre le seul fils issu de son mariage pour y recevoir son éducation. Apres avoir pris ses degrés a une des universités de la mere patrie, ce jeune homme fut laissé quelque temps dans la Grande-Bretagne pour y apprendre a connaître le monde, et jouir de l’avantage de voir la société d’Europe. Mais au bout de deux ans, la mort de son pere le rappela en Amérique, et le mit en possession d’un nom honorable et d’une belle fortune.

C’était la mode alors de placer les jeunes gens de certaines familles dans l’armée ou dans la marine d’Angleterre, pour assurer leur avancement. La plupart des premieres places dans les colonies étaient remplies par des hommes qui avaient suivi la profession des armes, et il n’était pas rare de voir un vétéran quitter l’épée pour prendre l’hermine, et occuper le rang le plus élevé dans la hiérarchie judiciaire.

D’apres ce systeme, M. Wharton avait destiné son fils a l’état militaire mais la faiblesse de caractere de celui-ci avait mis obstacle a l’accomplissement de ce projet.

Ce jeune homme avait passé une année a calculer les avantages que lui offraient les différents corps de troupes dans lesquels il pouvait servir, quand la mort de son pere arriva. L’aisance de sa situation, et les égards témoignés a un jeune homme qui jouissait d’une des plus belles fortunes des colonies, lui firent faire de sérieuses réflexions sur ses projets ambitieux. L’amour décida l’affaire, et M. Wharton, en devenant époux, cessa de songer a se faire soldat. Pendant plusieurs années, il jouit d’un bonheur parfait dans le sein de sa famille, et respecté de ses concitoyens comme un homme important et plein d’intégrité. Mais toutes ses jouissances lui furent enlevées en quelque sorte d’un seul coup. Son fils unique, le jeune homme qui a paru dans le chapitre précédent, avait pris du service dans l’armée anglaise, et était revenu dans son pays natal peu de temps avant le commencement des hostilités, avec les renforts que le ministere avait jugé prudent d’envoyer dans les parties de l’Amérique septentrionale ou régnait le mécontentement. Ses filles étaient arrivées a un âge ou leur éducation exigeait tous les secours que peut procurer une ville. Sa femme était depuis plusieurs années d’une santé chancelante ; a peine avait-elle eu le temps de serrer son fils dans ses bras et de gouter le plaisir de voir toute sa famille réunie, que la révolution éclata, et produisit un incendie qui s’étendit depuis la Géorgie jusqu’au Maine. Elle vit son fils obligé d’aller rejoindre ses drapeaux pour combattre contre des membres de sa propre famille, dans les États du sud ; ce coup fut trop douloureux pour que sa faible constitution put y résister, et elle y succomba.

Dans aucune partie du continent américain les mours anglaises et les opinions aristocratiques ne régnaient avec plus de force que dans les environs de New-York, capitale de la colonie. Il est vrai que cette colonie avait été fondée par les Hollandais ; mais les mours et les coutumes des premiers colons s’étaient fondues peu a peu avec celles des Anglais, et celles-ci avaient fini par prévaloir. Ce qui y contribuait surtout, c’étaient les alliances fréquentes qui avaient lieu entre des officiers anglais et les familles les plus riches ; de sorte qu’au commencement des hostilités, la balance paraissait y pencher en faveur de l’Angleterre. Cependant le nombre de ceux qui embrasserent la cause du peuple fut assez considérable pour qu’on y organisât un gouvernement indépendant et républicain, et l’armée de la confédération les seconda de tout son pouvoir.

La ville de New-York et le territoire adjacent ne reconnurent pourtant pas la nouvelle république ; mais l’autorité royale ne se maintint dans la colonie que jusqu’ou ses armes pouvaient atteindre. Dans cet état de choses, les loyalistes[13] adopterent naturellement les mesures qui s’accordaient davantage avec leur caractere et leur situation. Un grand nombre prirent les armes pour la défense des anciennes lois ; et par les efforts de leur bravoure chercherent a soutenir ce qu’ils regardaient comme les droits de leur souverain, et a mettre leurs propres biens a l’abri d’une sentence de confiscation. D’autres quitterent le pays et allerent chercher dans la mere patrie un asile momentané, comme ils se plaisaient a l’espérer, contre les troubles et les dangers de la guerre. Quelques-uns, et ce n’étaient pas les moins prudents, resterent sur le lieu qui les avait vus naître, avec la circonspection que leur inspirait une fortune considérable, ou peut-etre cédant a l’influence de l’attachement qu’ils avaient conçu pour les scenes de leur jeunesse.

M. Wharton fut du nombre de ces derniers. Apres avoir pris la précaution de placer dans les fonds d’Angleterre une somme considérable qu’il avait en argent, il resta a New-York, paraissant exclusivement occupé de l’éducation de ses filles ; de quelque côté que se déclarât la victoire, il espérait, par cette conduite prudente, éviter la confiscation de ses biens ; mais un de ses parents qui occupait une des premieres places dans le gouvernement de la république naissante, lui ayant dit que demeurer dans une ville qui était devenue un camp anglais, c’était aux yeux de ses concitoyens a peu pres la meme chose que s’il avait émigré a Londres, il sentit que son séjour a New-York serait un crime impardonnable si les républicains triomphaient, et pour ne pas courir ce hasard, il résolut de quitter cette cité.

Il possédait une habitation convenable dans le canton de West-Chester, et comme depuis bien des années il avait l’habitude d’y aller passer les chaleurs de l’été, elle était meublée et prete a le recevoir. Sa fille aînée tenait déja son rang dans la société des dames ; mais Frances, la plus jeune, avait besoin d’une ou deux années de plus pour achever son éducation et paraître avec l’éclat convenable ; du moins c’était ce que pensait miss Jeannette Peyton ; et comme cette dame, sour cadette de feu leur mere, avait quitté sa demeure dans la colonie de la Virginie, avec le dévouement et l’affection de son sexe, pour surveiller l’éducation de ses nieces orphelines, M. Wharton sentit que les opinions de sa belle-sour avaient droit a un profond respect. En conséquence, et d’apres son avis, les sentiments du pere céderent a l’intéret des enfants.

M. Wharton partit pour les Sauterelles avec un cour déchiré par le chagrin de se séparer de tout ce qui lui restait d’une épouse qu’il avait adorée, mais obéissant a cette prudence qui plaidait fortement en faveur des biens de ce monde qu’il possédait. Pendant ce temps, ses deux filles et leur tante occuperent la belle maison qu’il avait a New-York. Le régiment auquel appartenait le capitaine Wharton faisait partie de la garnison permanente de cette ville, et la présence de son fils paraissait a M. Wharton une protection assurée pour ses deux filles et le tranquillisait sur leur absence. Mais Henri était jeune, militaire, franc, étranger au soupçon, et jamais il ne se serait imaginé qu’un uniforme put cacher un cour corrompu.

Il en résulta que la maison de M. Wharton devint un rendez vous a la mode pour les officiers de l’armée royale, de meme que celles de toutes les autres familles qu’ils jugerent dignes de leur attention. Les suites de ces visites furent heureuses pour quelques familles, funestes pour un plus grand nombre, en faisant naître des espérances qui ne devaient jamais se réaliser, et malheureusement ruineuses pour une grande partie d’entre elles. La richesse bien connue du pere, et peut-etre la présence d’un frere plein d’une noble et courageuse fierté, ne laissaient rien a craindre a ce dernier égard pour les jeunes sours ; mais il était impossible que toute l’admiration qu’on témoignait pour la taille élégante et les traits aimables de Sara Wharton ne produisit sur elle aucun effet. Elle avait atteint la maturité précoce du climat, et le soin qu’elle avait pris de cultiver ses grâces lui faisait accorder la palme de la beauté sur toutes les belles de New-York. Nulle d’entre elles ne promettait de lui disputer cette supériorité, a moins que ce ne fut sa jeune sour. Mais Frances touchait a peine a sa seizieme année, et toute idée de rivalité entre elles était bien loin de leur cour. Apres le plaisir de converser avec le colonel Wellmere, Sara n’en connaissait pas de plus grand que celui de contempler les charmes naissants de la jeune Hébé, qui jouait, autour d’elle avec toute l’innocence de la jeunesse, avec tout l’enthousiasme d’un caractere ardent, et souvent avec la gaieté maligne qui lui était naturelle.

Soit que les galants militaires qui fréquentaient la maison n’adressassent a Frances aucun des compliments qui étaient le partage de sa sour au milieu de leurs discussions éternelles sur les événements de la guerre, il est certain que leurs discours produisirent un effet tout opposé sur l’esprit des deux sours. C’était la mode alors parmi les officiers anglais de parler de leurs ennemis avec un ton de mépris, et les relations qu’ils tirent des premieres actions qui eurent lieu entre les républicains et les loyalistes étaient toujours melées de sarcasmes. Sara les regardait comme autant de vérités, mais Frances était plus incrédule, et elle le devint encore davantage quand elle eut entendu un vieux général anglais rendre justice a la conduite et a la bravoure, de ses ennemis afin d’obtenir cette justice pour lui-meme. Le colonel Wellmere était un de ceux qui se plaisaient le plus a exercer leur esprit aux dépens des Américains : aussi s’en fallait-il de beaucoup qu’il fut le favori de Frances, qui ne l’écoutait qu’avec beaucoup de méfiance et un peu de ressentiment.

Un jour d’été fort chaud, le colonel et Sara étaient assis sur un sofa dans le salon, occupés d’une escarmouche d’oillades entremelée de quelques petits propos. Frances brodait au tambour dans un autre coin de la chambre quand Wellmere s’écria tout a coup :

– Quelle gaieté va répandre dans la ville l’arrivée de l’armée du général Burgoyne, miss Wharton !

– Oh ! cela sera charmant, répondit Sara ; on dit qu’il se trouve a la suite de cette armée plusieurs dames fort aimables.

– Comme vous le dites, cela donnera une nouvelle vie a New-York.

Frances leva la tete en relevant les boucles de ses beaux cheveux blonds :

– Le tout est de savoir si on lui permettra d’y venir, dit-elle d’un ton ou il entrait autant de malice que de chaleur.

– Si on lui permettra ! répéta le colonel ; et qui pourrait l’en empecher si le général le veut ainsi, ma gentille miss Fanny ?

Frances était précisément a cet âge ou les jeunes personnes sont le plus jalouses de leur rang dans la société, n’étant plus un enfant et n’étant pas encore femme. Le – ma gentille miss Fanny – était un peu trop familier pour lui plaire ; elle baissa les yeux sur son ouvrage, ses joues devinrent cramoisies, et elle répondit d’un ton grave :

– Le général Stark a fait autrefois prisonniere la garnison allemande ; ne serait-il pas possible que le général Gates regardât les Anglais comme trop dangereux pour les laisser en liberté ?

– Oh ! c’étaient des Allemands, répliqua Wellmere piqué d’etre dans la nécessité de s’expliquer, des troupes mercenaires, mais quand il s’agira de régiments anglais vous verrez un résultat tout différent.

– Il n’y a pas le moindre doute, dit Sara, sans partager le moins du monde le ressentiment du colonel contre sa sour, mais dont le cour tressaillait de joie en songeant au triomphe futur des armes anglaises.

– Pourriez-vous me dire, colonel, demanda Frances en souriant avec malice, et en levant de nouveau les yeux sur Wellmere, si le lord Percy, dont il est parlé dans la ballade de Chevi-Chase[14], était un des ancetres du lord du meme nom qui commandait lors de la déroute de Lexington ?

– Mais en vérité, miss Frances, dit le colonel cherchant a cacher sous le voile de la plaisanterie le dépit qui le dévorait, vous devenez une petite rebelle. Ce qu’il vous plaît d’appeler une déroute n’était pas autre chose qu’une retraite judicieuse… une… une sorte de…

– De combat en courant, dit la jeune espiegle en appuyant sur ce dernier mot.

– Précisément, mademoiselle. Ici le colonel fut interrompu par un éclat de rire dont l’auteur n’avait pas encore été aperçu. Le vent venait d’ouvrir une porte de communication entre le salon dans lequel se trouvait notre trio, et une autre petite chambre. Un beau jeune homme était assis pres de l’entrée, et son air souriant annonçait qu’il avait entendu avec plaisir la conversation précédente. Il se leva aussitôt, s’avança vers la porte, son chapeau a la main, et l’on vit un jeune homme de belle taille, plein de grâces, ayant le teint un peu brun et des yeux noirs étincelants qui conservaient encore quelques traces de la gaieté a laquelle il venait de se livrer.

– Monsieur Dunwoodie ! s’écria Sara d’un air de surprise. J’ignorais que vous fussiez dans la maison. Entrez, vous serez ici plus au frais.

– Je vous remercie, miss Sara, mais il faut que je parte. Votre frere m’avait mis en faction dans cette chambre, en me disant de l’y attendre ; il y a une heure que j’y suis, et je vais tâcher de le rejoindre.

Sans entrer dans plus d’explications, il salua les trois dames avec politesse, le colonel avec un air de hauteur, et se retira.

Frances le suivit jusque dans le vestibule, et lui demanda en rougissant :

– Pourquoi nous quittez-vous, monsieur Dunwoodie ? Henry ne peut tarder a rentrer.

Dunwoodie lui prit la main.

– Vous l’avez admirablement persiflé, ma charmante cousine, lui dit-il. N’oubliez jamais, non jamais, le pays de votre naissance. Souvenez-vous que si vous etes la petite-fille d’un Anglais, vous etes la fille d’une Américaine, d’une Peyton.

– Il serait difficile que je l’oubliasse, répondit-elle en souriant ; ma tante me donne d’assez fréquentes instructions sur la généalogie de la famille. – Mais pourquoi ne restez-vous pas ?

– Je pars pour la Virginie, mon aimable cousine, répondit-il en lui serrant tendrement la main, et j’ai encore bien des choses a faire avant mon départ. Adieu, restez fidele a votre patrie ; soyez toujours Américaine.

La jeune fille vive et ardente lui envoya un baiser avec la main tandis qu’il se retirait, et appuyant ensuite les deux mains sur ses joues brulantes, elle monta dans sa chambre pour y cacher sa confusion.

Placé entre les sarcasmes de miss Frances et le dédain mal déguisé d’un jeune homme, le colonel Wellmere se trouvait dans une situation désagréable devant sa maîtresse ; mais n’osant se livrer en sa présence a tout son ressentiment, il se contenta de dire en se redressant d’un air d’importance :

– Ce jeune homme se donne bien des airs ! c’est sans doute un commis marchand, un courtaud de boutique ?

L’idée de ce qu’on appelle un courtaud de boutique ne s’était jamais présentée a l’imagination de Sara avec celle de l’aimable et élégant Peyton Dunwoodie. Elle regarda le colonel d’un air surpris.

– Je parle, dit-il, de ce M. Dun… Dun…

– Dunwoodie ! s’écria Sara ; détrompez-vous ; c’est un de nos parents, un intime ami de mon frere, ils ont fait ici leurs premieres études ensemble, et ne se sont séparés qu’en Angleterre, ou l’un entra dans l’armée, et l’autre dans une école militaire française.

– Ou il a dépensé beaucoup d’argent pour ne rien apprendre, dit Wellmere avec un dépit mal déguisé.

– Nous devons le désirer, du moins, dit Sara, car on assure qu’il est sur le point de joindre l’armée des rebelles. Il est arrivé ici sur un bâtiment français, et il est possible que vous le rencontriez sur un champ de bataille.

– De tout mon cour, répliqua le colonel ; je souhaite a Washington de semblables héros par centaines. Et il chercha a faire tomber la conversation sur un autre sujet.

Ce fut quelques semaines apres cette conversation qu’on apprit que l’armée du général Burgoyne avait mis bas les armes ; et M. Wharton, voyant que la fortune se balançait entre les deux partis au point qu’on ne pouvait dire pour lequel elle finirait par se déclarer, résolut de satisfaire entierement ses concitoyens, et de se contenter lui-meme, en faisant venir ses deux filles pres de lui. Miss Peyton avait consenti a les accompagner, et depuis ce temps jusqu’a l’époque ou commence cette histoire, ils n’avaient fait qu’une seule famille.

Toutes les fois que la garnison de New-York avait fait quelques mouvements, le capitaine Wharton l’avait accompagnée, et il avait ainsi trouvé l’occasion, sous la protection de forts détachements en opération dans les environs des Sauterelles, de faire a la dérobée deux ou trois courtes visites a sa famille : mais a l’époque ou nous sommes arrivés, il y avait plus d’un an qu’il ne l’avait vue, et Henry, impatient d’embrasser ses parents, s’étant déguisé comme nous l’avons dit, était malheureusement arrivé chez eux le jour ou il se trouvait un hôte suspect dans une maison ou l’on voyait rarement des étrangers.

– Mais croyez-vous qu’il n’ait aucun soupçon ? demanda Henry apres avoir écouté ce que César venait de dire sur les Skinners.

– Comment pourrait-il en avoir, répondit Sara, quand votre pere et vos sours ne vous ont pas meme reconnu ?

– Il y a en lui quelque chose de mystérieux, reprit le capitaine, et ses yeux se sont fixés sur moi avec trop de persévérance pour que ce fut sans intention. Il me semble meme que sa figure ne m’est pas inconnue. La mort récente du major André est faite pour donner quelques inquiétudes[15]. Sir Henry nous menace de représailles pour venger sa mort ; et Washington est aussi ferme que s’il avait la moitié du monde a ses ordres. Les rebelles me regarderaient en ce moment comme un sujet tres-propre pour exécuter leur plan, si j’étais assez malheureux pour tomber entre leurs mains.

– Mais vous n’etes pas un espion, mon fils ! s’écria M. Wharton fort alarmé ; vous n’etes pas dans la ligne des rebelles… je veux dire des Américains ; il n’y a ici aucun motif d’espionnage.

– C’est ce qu’on pourrait contester. Les républicains ont leurs piquets dans la Plaine-Blanche ; j’y ai passé déguisé, et l’on pourrait prétendre que la visite que je vous fais n’est qu’un prétexte pour couvrir d’autres projets. Rappelez-vous la maniere dont vous avez été traité vous-meme il n’y a pas tres-longtemps pour m’avoir envoyé une provision de fruits pour l’hiver.

– D’accord ; mais c’était grâce aux soins charitables de quelques bons voisins qui espéraient, en faisant confisquer mes biens, acheter quelques-unes de mes fermes a bon marché. D’ailleurs nous n’avons été détenus qu’un mois, et Peyton Dunwoodie a obtenu notre élargissement.

– Nous ! s’écria Henry avec étonnement ; quoi ! mes sours ont-elles été arretées ? Vous ne m’en avez rien dit dans vos lettres, Frances.

– Je crois vous avoir dit, répondit Frances en rougissant, que votre ancien ami Dunwoodie a eu les plus grandes attentions pour mon pere, et a obtenu sa mise en liberté.

– Vous m’avez dit tout cela, mais vous ne m’avez pas dit que vous aviez été vous meme dans le camp des rebelles.

– C’est pourtant la vérité, mon fils. Frances n’a jamais voulu me laisser partir seul. Jeannette et Sara sont restées aux Sauterelles pour veiller a la maison, et cette petite fille a été ma compagne de captivité.

– Et elle en est revenue plus rebelle que jamais, dit Sara avec indignation : il me semblerait pourtant que l’injustice dont notre pere a été la victime aurait du la guérir d’une semblable folie.

– Qu’avez-vous a répondre a cette accusation, Frances ? dit le capitaine avec gaieté ; Dunwoodie a-t-il réussi a vous faire hair votre roi plus qu’il ne le hait lui-meme ?

– Dunwoodie ne hait personne, répondit Frances avec vivacité et en rougissant. D’ailleurs il vous aime, Henry, je n’en puis douter, car il me l’a dit et redit plus de cent fois.

– Oui, s’écria Henry en lui frappant la joue avec un sourire malin ; vous a-t-il dit aussi, lui demanda-t-il en baissant la voix, qu’il aime encore davantage ma petite sour Fanny ?

– Quelle folie dit Frances. Et grâce a ses soins la table fut bientôt desservie.


Chapitre 3

 

C’était a l’époque ou les champs étaient dépouillés des trésors de l’automne ; ou les vents mugissants arrachaient les feuilles flétries ; a l’heure ou un court crépuscule descendait lentement derriere le Lowmon et amenait la nuit, qu’un colporteur maigre, a visage mélancolique, sortant du tumulte de la cité, poursuivait son chemin solitaire.

WILSON.

Un orage parti des montagnes qui bordent l’Hudson, et qui est amené par les vents de l’est, dure rarement moins de deux jours aussi, quand les habitants des Sauterelles se rassemblerent le lendemain pour déjeuner, la pluie battait avec force en ligne presque horizontale contre les fenetres de la maison, et il était impossible qu’hommes ou animaux s’exposassent a la tempete. M. Harper arriva le dernier. Apres avoir examiné l’état du temps, il témoigna son regret a M. Wharton de se trouver dans la nécessité de recourir encore a son hospitalité. M. Wharton lui répondit avec politesse, mais son inquiétude paternelle lui donnait un air tout différent de la résignation de son hôte. Henry avait repris son déguisement, fort a contre-cour, mais par déférence pour les désirs de son pere. Harper et lui se saluerent en silence. Frances crut voir un sourire malin sur les levres du premier quand il jeta les yeux sur son frere, en entrant dans la chambre ; mais ce sourire n’était que dans ses yeux, il ne paraissait pas avoir le pouvoir d’affecter les muscles de son visage, et il fit bientôt place a l’expression de bienveillance qui semblait le caractere habituel de sa physionomie. Les yeux de Frances se tournerent un instant avec inquiétude sur son frere, et, se reportant ensuite sur l’hôte inconnu de son pere, ils rencontrerent ceux de Harper, tandis qu’il s’acquittait envers elle, avec une grâce toute particuliere, d’une de ces petites politesses de table ; et le cour de la jeune fille, qui avait commencé a palpiter avec violence, battit aussi modérément que pouvaient le permettre la jeunesse, la santé et un naturel plein de vivacité. Tandis qu’on était encore a table, César entra, et ayant mis en silence un petit paquet a côté de son maître, il se plaça modestement derriere lui, une main appuyée sur le dossier de sa chaise, dans une attitude a demi-familiere, mais profondément respectueuse.

– Qu’est-ce que cela, César ? demanda M. Wharton en regardant le paquet avec une sorte d’inquiétude.

– Du tabac, maître ; du bon tabac ; Harvey Birch l’avoir apporté pour vous de New-York.

– Je ne me souviens pas de lui en avoir demandé, dit M. Wharton en jetant un coup d’oil a la dérobée sur Harper ; mais puisqu’il l’a acheté pour moi, il est juste que je le lui paie.

M. Harper suspendit un instant son déjeuner pendant que le negre parlait. Ses yeux se porterent successivement sur le serviteur et sur le maître ; mais il resta enveloppé dans sa réserve impénétrable.

Cette nouvelle parut faire plaisir a Sara. Elle se leva précipitamment, et dit a César de faire entrer Harvey Birch dans l’appartement ; mais se rappelant aussitôt les égards dus a un étranger :

– Si monsieur Harper, ajouta-t-elle, veut bien excuser la présence d’un marchand colporteur.

M. Harper n’exprima son consentement que par un mouvement de tete ; mais la bienveillance peinte sur tous ses traits était plus éloquente que n’aurait pu l’etre la phrase la mieux arrondie, et Sara répéta son ordre avec une confiance dans la franchise de l’étranger qui ne lui laissa aucun embarras.

Il y avait, dans les embrasures des croisées, de petits bancs en canne a demi cachés sous les amples plis de beaux rideaux de damas qui avaient orné le salon de Queen-Street[16], et qui, ayant été transportés aux Sauterelles, annonçaient d’une maniere agréable a l’oil les précautions qu’on avait prises contre l’approche de l’hiver. Le capitaine Wharton alla s’asseoir a l’extrémité d’un de ces bancs, de maniere que le rideau le rendait presque invisible, tandis que Frances s’empara de l’autre, avec un air de contrainte qui contrastait fortement avec sa franchise habituelle.

Harvey Birch avait été colporteur depuis sa premiere jeunesse. Il le disait du moins, et les talents qu’il montrait dans l’exercice de cette profession portaient a croire qu’il disait vrai. On le supposait né dans une des colonies situées a l’est, et d’apres un air d’intelligence supérieure qu’on remarquait dans son vieux pere, on pensait qu’ils avaient vu des jours plus heureux dans le pays de leur naissance. Quant au fils, rien ne semblait le distinguer des gens de sa classe que son adresse dans son métier, et le mystere qui couvrait toutes ses opérations. Il y avait alors dix ans qu’ils étaient arrivés tous deux dans cette vallée, et ils avaient acheté l’humble chaumiere a la porte de laquelle M. Harper avait d’abord inutilement frappé. Ils y avaient vécu paisiblement, presque ignorés, et sans chercher a se faire connaître. Pendant qu’Harvey s’occupait de son négoce avec une activité infatigable, le pere cultivait son petit jardin et se suffisait a lui-meme ; l’ordre et la tranquillité qui régnaient chez eux leur avaient attiré assez de considération dans le voisinage pour déterminer une vierge de trente-cinq ans a entrer dans leur maison, pour s’y charger de tous les soins domestiques. Les roses qui avaient fleuri autrefois sur le visage de Katy Haynes s’étaient fanées depuis maintes années ; elle avait vu successivement toutes ses connaissances des deux sexes contracter une union qui lui paraissait fort désirable, sans espoir d’arriver jamais au meme but, quand avec ses vues particulieres elle entra dans la famille de Birch. Elle était propre, industrieuse, honnete, bonne ménagere ; mais d’une autre part elle était bavarde, superstitieuse, égoiste et curieuse. A force de chercher avec persévérance toutes les occasions de satisfaire ce dernier penchant, elle n’avait pas encore vécu cinq ans dans cette famille, qu’elle se trouva en état de déclarer d’un air de triomphe qu’elle savait tout ce qui était arrivé au pere et au fils pendant tout le cours de leur vie. Le fait était pourtant que tout son savoir se réduisait a avoir appris, a force d’écouter aux portes, qu’un incendie les avait plongés dans l’indigence, et avait réduit a deux le nombre des individus qui composaient jadis cette famille. La moindre allusion a ce fatal événement donnait a la voix du pere un tremblement dont le cour meme de Katy ne pouvait s’empecher d’etre ému. Mais nulle barriere ne suffit pour arreter une curiosité sans délicatesse, et elle persista tellement a vouloir la satisfaire, que Harvey, en la menaçant de donner sa place a une femme qui avait quelques années de moins, l’avertit sérieusement qu’il y avait des bornes qu’il ne serait pas prudent a elle de passer. Depuis cette époque sa curiosité, avait été a la gene, et, quoiqu’elle ne négligeât jamais une seule occasion d’écouter, elle n’avait pu ajouter que bien peu de choses au trésor de ses connaissances. Il y avait pourtant un secret, et qui n’était pas sans intéret pour elle-meme, qu’elle était parvenue a découvrir ; et des l’instant qu’elle eut fait cette découverte, elle dirigea tous ses efforts vers l’accomplissement d’un projet inspiré par le doublé stimulant de l’amour et de la cupidité.

Harvey était dans l’habitude de rendre des visites fréquentes, mystérieuses et nocturnes a la cheminée de l’appartement qui servait de cuisine et de salle a manger. Katy épia ce qu’il y faisait, et, profitant un jour de son absence et des occupations de son pere, elle souleva une des pierres de l’âtre de la cheminée, et découvrit un pot de fer dans lequel brillait un métal qui manque rarement d’attendrir les cours les plus durs. Elle réussit a replacer la pierre de maniere a ce qu’on ne put s’apercevoir de la visite qu’elle avait rendue au trésor, et jamais elle n’osa se hasarder a lui en faire une seconde. Mais depuis ce moment le cour de la vestale perdit son insensibilité, et rien ne s’opposa au bonheur d’Harvey que son manque d’observation.

La guerre n’apporta aucune interruption au trafic du colporteur. Les entraves qu’éprouvait le commerce régulier étaient meme une circonstance favorable pour le sien. Il ne semblait occupé que d’un projet, celui de gagner de l’argent ; pendant les deux premieres années de l’insurrection, rien ne le troubla dans ses opérations, et le succes répondit a ses travaux. A cette époque, des bruits fâcheux se répandirent sur son compte ; une sorte de mystere qui couvrait tous ses mouvements le rendit suspect aux autorités civiles, et elles jugerent a propos d’examiner de pres sa maniere de vivre. Ses emprisonnements, quoique fréquents, ne furent pas de longue durée, et les mesures prises contre lui par le pouvoir judiciaire lui parurent pleines de douceur, comparativement aux persécutions que lui faisait endurer la justice militaire. Cependant Birch y survécut, et n’en continua pas moins son commerce ; mais il fut obligé de mettre plus de réserve dans ses mouvements, surtout quand il approchait des limites septentrionales du comté, c’est-a-dire du voisinage des lignes américaines. Ses visites aux Sauterelles étaient devenues moins fréquentes, et celles qu’il rendait a sa propre demeure si rares, que Katy, contrariée dans ses projets, n’avait pu, dans la plénitude de son cour, s’empecher de s’en plaindre en répondant a Harper, comme nous l’avons rapporté plus haut.

Quelques instants apres avoir reçu les ordres de sa jeune maîtresse, César introduisit dans l’appartement l’individu qui a été l’objet de la digression précédente. C’était un homme d’assez grande taille, maigre, mais nerveux et vigoureux. Il semblait plier sous le poids de la balle dont il était chargé, et cependant il la remuait avec la meme facilité que si elle n’eut été remplie que de plumes. Ses yeux gris et enfoncés, doués d’une mobilité extraordinaire, semblaient, lorsqu’ils s’arretaient un moment sur la physionomie de ceux avec lesquels il conversait, lire jusqu’au fond de leur âme : ils possédaient pourtant deux expressions bien distinctes, et c’était en grande partie ce qui le caractérisait. Quand il s’occupait des affaires de son commerce, sa figure paraissait vive, active et intelligente au plus haut degré ; si la conversation roulait sur les affaires ordinaires de la vie, son air devenait distrait et impatient ; mais si par hasard la révolution et les colonies en étaient le sujet, il s’opérait en lui un changement total ; toutes ses facultés étaient concentrées ; il écoutait longtemps sans prononcer un seul mot, et alors il rompait le silence avec un ton de légereté et de plaisanterie trop contraire a sa maniere précédente pour ne pas etre affecté. Mais il ne parlait de la guerre que lorsqu’il lui était impossible de s’en défendre, et il n’était pas moins réservé sur tout ce qui concernait son pere.

Un observateur, superficiel aurait cru que la cupidité était sa passion dominante, et tout bien considéré, Katy Haynes n’aurait pu trouver un sujet moins convenable pour l’exécution de ses projets. En entrant dans le salon, le colporteur se débarrassa de sa balle qui, placée sur le plancher, s’élevait presque a la hauteur de ses épaules, et salua toute la famille avec une civilité modeste. Il adressa le meme acte de politesse a M. Harper, mais en silence et sans lever les yeux de dessus le tapis. Le rideau l’empecha de faire attention au capitaine Wharton. Sara ne lui laissa que tres-peu de temps pour ces formalités d’usage, car elle commença sur le champ a faire la revue de l’intérieur de la balle, et pendant quelques minutes le colporteur et elles ne furent occupés qu’a faire voir le jour aux marchandises qu’elle contenait. Les tables, les chaises et le tapis furent bientôt couverts, de soieries, de crepes, de mousselines, de gants et de tout ce qui compose le fond de commerce d’un marchand ambulant. César employait ses deux mains a tenir la balle ouverte, tandis qu’on en tirait les divers objets qui s’y trouvaient, et de temps en temps il se melait de diriger le gout de sa jeune maîtresse en l’invitant a admirer quelques parures qu’il croyait dignes de plus d’attention en proportion de ce que les couleurs en étaient plus tranchantes. Enfin Sara, ayant choisi quelques objets dont les prix furent fixés a sa satisfaction, dit d’une voix enjouée :

– Mais vous ne nous avez appris aucunes nouvelles, Harvey. Cornwallis a-t-il encore battu les rebelles ?

Le colporteur pouvait n’avoir pas entendu cette question, car il avait la tete enfoncée dans sa balle, et il en tira un paquet de dentelles, tres-fines qu’il engagea les dames a examiner avec l’attention qu’elles méritaient. La tasse que miss Peyton était occupée a rincer lui échappa des mains, et Frances montra tout entier ce visage aimable dont elle n’avait laissé apercevoir jusqu’alors qu’un oil brillant de vivacité, et l’on vit ses joues ornées d’un coloris dont le damas aurait pu etre jaloux.

La tante quitta son occupation, et Birch eut bientôt disposé d’une partie assez considérable de cette marchandise précieuse. L’éloge qu’on en faisait porta Frances a se montrer sans réserve, et elle se levait lentement pour quitter la fenetre quand Sara répéta sa question avec un ton de triomphe causé par la satisfaction que lui procurait l’emplette qu’elle venait de faire, plutôt que par ses sentiments politiques. Sa jeune sour reprit son siege dans l’embrasure de la croisée, et parut s’occuper a regarder le cours des nuages ; et le colporteur, voyant qu’il ne pouvait se dispenser de répondre, dit avec une sorte d’hésitation :

– J’ai entendu dire la-bas que Tarleton a défait le général Sumpter pres de la riviere du Tigre.

En ce moment le capitaine Wharton avança involontairement la tete dans la chambre entre les deux rideaux, et Frances, gardant le silence et respirant a peine, remarqua que les yeux tranquilles de M. Harper se fixaient sur le colporteur, par dessus le livre qu’il feignait de lire, avec une expression qui annonçait qu’il écoutait avec un intéret peu commun.

– En vérité ! s’écria Sara d’un air de triomphe ; Sumpter ! – Qui est ce Sumpter ? Je ne vous acheterai plus une épingle que vous ne m’ayez appris toutes les nouvelles. Elle continua a rire, et jeta sur la table une piece de mousseline qu’elle examinait. Le colporteur hésita un instant il jeta un coup d’oil rapide sur Harper qui avait toujours les yeux fixés sur lui d’un air expressif, et il se fit un changement total dans ses manieres. S’approchant du feu, il débarrassa sa bouche, sans respect pour les chenets brillants de miss Peyton, d’une assez ample provision de l’herbe de Virginie[17], et du superflu des sucs qu’il en avait exprimés ; retournant alors pres de ses marchandises ; il dit d’un ton plus animé :

– Il demeure quelque part parmi les negres, du côté du sud.

– Lui pas plus negre que vous, maître Birch s’écria César avec vivacité ; et il laissa tomber avec un air d’humeur la toile qui servait d’enveloppe aux marchandises.

– Silence, César, silence ! Ne pensez pas a cela en ce moment, dit Sara en cherchant a l’adoucir et mourant d’impatience d’en apprendre davantage.

– Homme noir valoir autant qu’un blanc, miss Sally, continua l’Africain offensé, tant que lui se conduire bien.

– Et souvent beaucoup mieux, dit sa maîtresse. Mais qui est, ce Sumpter, Harvey ?

Une légere expression de gaieté maligne se montra sur la physionomie du colporteur, tandis qu’il répondait :

– Comme je vous le disais, il demeure dans le sud, parmi les gens de couleur[18]. (César reprit l’occupation qu’il avait abandonnée) et il a eu tout récemment une escarmouche avec ce colonel Tarleton.

– Dans laquelle il a été battu, dit Sara ; c’est ce qui devait arriver.

– C’est du moins ce qu’on dit a Morrisania, ajouta le colporteur. Mais vous-meme qu’en dites-vous ? demanda M. Wharton en hésitant et presque a demi-voix.

Je ne puis que répéter ce que j’entends dire aux autres, répondit Harvey en présentant une piece d’étoffe a Sara, qui ne voulut pas meme y jeter les yeux, déterminée a en apprendre davantage avant de faire aucune autre emplette.

– On dit pourtant dans les plaines, continua Harvey, apres avoir jeté les yeux autour de la chambre et les avoir laissés s’arreter un instant sur Harper, qu’il n’y a eu de blessés du côté des Américains que Sumpter et une couple d’autres, et que les troupes régulieres ont été taillées en pieces ; car les miliciens s’étaient placés avantageusement dans une grange bâtie de troncs d’arbres.

– Cela n’est guere probable, dit Sara d’un ton dédaigneux. Ce n’est pourtant pas que je doute que les rebelles ne se soient cachés derriere des troncs d’arbres.

– Je crois, dit le colporteur d’un ton calme, en lui offrant de nouveau la piece de soie, qu’il y a plus d’esprit a mettre un tronc d’arbre entre un fusil et soi qu’a se mettre entre un fusil et un tronc d’arbre. L’oil de M. Harper retomba doucement sur son livre, et Frances, se levant, s’approcha du colporteur en souriant et lui demanda avec une affabilité qu’elle ne lui avait jamais montrée :

– Avez-vous encore des dentelles, monsieur Birch ?

Il lui en montra sur le champ, et Frances en acheta a son tour. Elle fit donner un verre de liqueur au marchand qui, apres l’avoir remerciée, salua le maître de la maison et les trois dames, et le vida en buvant a leur santé.

Ainsi on pense que le colonel Tarleton a eu l’avantage sur le général Sumpter ? dit M. Wharton en examinant les fragments de la tasse cassée par l’empressement de sa belle-sour.

– Je crois qu’on le pense ainsi a Morrisania, répondit Birch.

– Savez-vous quelques autres nouvelles, l’ami ? demanda le capitaine Wharton, se hasardant de nouveau a avancer la tete entre les deux rideaux.

– Avez-vous entendu dire que le major André a été pendu ? lui répondit Harvey en appuyant sur ces mots. Quelques regards expressifs furent échangés entre le capitaine et le colporteur, et Harvey ajouta avec un ton d’indifférence :

– Cinq semaines se sont déja passées depuis cet événement.

– Cette exécution fait-elle beaucoup de bruit ? demanda le pere en examinant si les fragments de la tasse cassée pouvaient se rejoindre.

– Vous savez qu’on ne peut empecher les gens de parler, répondit le colporteur, en continuant a montrer ses marchandises aux trois dames.

– Est-il probable que quelque mouvement des armées rende les routes dangereuses pour un voyageur ? demanda M. Harper, les yeux fixés sur Harvey, d’un air qui annonçait qu’il attendait une réponse.

A cette question, Birch laissa tomber quelques paquets de rubans qu’il tenait en main ; l’expression de sa physionomie changea tout a coup, et au lieu de répondre avec cet air d’insouciance qu’il avait affecté jusqu’alors, il prit un ton grave qui semblait vouloir faire entendre beaucoup plus que ce qu’il osait dire.

– Il y a quelque temps, dit-il, que la cavalerie réguliere est en campagne, et, en passant pres de leurs quartiers, j’ai vu les soldats de Delancey nettoyer leurs armes ; et il ne serait pas étonnant qu’ils sentissent bientôt la piste, car la cavalerie de la Virginie est entrée dans le comté.

– Est-elle en grande force ? demanda M. Wharton avec inquiétude, en cessant de s’occuper de la tasse cassée.

– Je ne l’ai pas comptée, répondit le colporteur en continuant ses opérations commerciales.

Frances fut la seule qui remarqua le changement que venaient de subir les manieres de Birch, et se tournant vers Harper, elle le vit les yeux fixés sur son livre. Elle prit une piece de ruban, la remit sur la table, la reprit encore, et se courbant sur les marchandises, au point que les boucles de ses beaux cheveux lui couvraient le visage, elle dit avec une rougeur dont on ne pouvait s’apercevoir qu’a son cou.

– Je croyais que la cavalerie du sud avait marché vers la Delaware.

– Cela est possible, répondit Harvey ; j’ai passé a quelque distance de ce fleuve.

César avait alors choisi une piece de calicot ou le jaune et le rouge tranchaient fortement sur un fond blanc, et apres l’avoir admirée quelques instants, il la remit sur la table, et dit en soupirant :

– Etre bien joli ce calicot, miss Sara !

– Oui, cela ferait une jolie robe pour votre femme, César.

– Ah ! miss Sara ! faire danser de joie le cour de vieille Dina etre si joli, ce calicot !

– Oui, dit le colporteur d’un ton goguenard, cela ferait paraître Dina comme un arc-en-ciel.

César avait toujours les yeux fixés sur Sara, qui se mettant a sourire, demanda a Harvey le prix du calicot.

– C’est selon, répondit-il.

– Comment, c’est selon ? dit Sara avec surprise.

– Sans doute, reprit Birch, suivant les pratiques que je trouve ! mais pour mon amie Dina, ce ne sera que quatre shillings.

C’est trop cher, dit Sara en cherchant d’autres marchandises pour elle-meme.

– Etre un prix monstrueux, s’écria César en laissant encore échapper de ses mains les bords de la balle.

– Eh bien ! dit Harvey, nous le rabattrons a trois, si vous l’aimez mieux.

– Sans doute, moi l’aimer mieux, dit le negre d’un air joyeux, en reprenant les bords de la balle ; miss Sara aimer mieux trois shillings quand elle donner, et quatre shillings quand elle recevoir.

Le marché fut conclu sur le champ ; mais en mesurant l’étoffe, on vit qu’il s’en fallait de quelque chose que le coupon n’eut les dix yards[19] qu’on savait etre nécessaires pour la dimension de Dina. Cependant, a force de tirer l’étoffe d’un bras vigoureux, le colporteur expérimenté parvint a y trouver la mesure requise, mais il eut assez de conscience pour y ajouter gratuitement un ruban assorti aux couleurs brillantes du calicot, et César partit a la hâte pour aller annoncer cette bonne nouvelle a sa vieille Dina.

Pendant qu’on s’occupait de cette emplette, le capitaine Wharton s’était avancé entre les deux rideaux, de maniere a se mettre tout a fait en vue et il demanda alors au colporteur qui commençait a refaire sa balle, quand il avait quitté New-York.

– Ce matin a la pointe du jour, répondit Birch.

– Il n’y a pas plus longtemps ! s’écria le capitaine avec un ton de surprise ; mais, se remettant sur ses gardes, il ajouta d’un air plus indifférent :

– Comment avez-vous pu passer les piquets ?

– Je les ai passés, répondit Harvey avec une froideur laconique.

– Vous devez maintenant etre bien connu des officiers de l’armée anglaise, dit Sara.

– J’en connais quelques-uns de vue, répondit le colporteur ; et promenant les yeux autour de la salle, il les arreta un moment d’abord sur le capitaine, et ensuite sur M. Harper.

M. Wharton avait écouté successivement avec attention tous ceux qui venaient de parler, et il avait si bien perdu toute affectation d’indifférence, qu’il avait brisé les fragments de la tasse de porcelaine qu’il avait si longtemps examinés pour voir si l’on pouvait la raccommoder. Voyant le colporteur serrer le dernier noud de sa balle, il dit avec assez de vivacité :

– Allons-nous donc encore etre inquiétés par les ennemis ?

– Qui appelez-vous les ennemis ? demanda Harvey Birch en se redressant et en jetant sur M. Wharton un coup d’oil qui lui fit baisser les yeux d’un air confus.

– Tous ceux qui troublent notre paix sont nos ennemis, dit miss Peyton, remarquant que son beau-frere était hors d’état de parler ; mais les troupes royales sont-elles sorties de leurs cantonnements ?

– Il est probable qu’elles en sortiront bientôt, répondit le colporteur en levant sa balle et en faisant ses préparatifs de départ.

– Et les Américains, continua miss Peyton avec douceur, sont-ils en campagne ?

L’arrivée de César et de sa vieille et fidele compagne, dont les yeux pétillaient de joie, évita a Birch l’embarras d’une réponse.

César appartenait a une classe de negres qui devient plus rare de jour en jour. On ne voit plus guere aujourd’hui de ces vieux serviteurs qui, nés ou du moins élevés dans la maison de leurs maîtres, identifiaient leurs intérets avec ceux des individus que leur destin les obligeait a servir. Elle a fait place a cette race de vagabonds qu’on a vus s’élever depuis une trentaine d’années, et qui rôdent dans tout le pays, sans attachement pour personne et sans etre retenus par aucuns principes ; car c’est un des fléaux de l’esclavage, que ceux qui en ont été les victimes deviennent incapables d’acquérir les qualités propres a l’homme libre. L’âge avait donné aux cheveux courts et crépus de César une teinte grisâtre qui ajoutait beaucoup a son air vénérable. L’usage du peigne, longtemps et souvent répété, avait redressé les cheveux de son front au point qu’ils se tenaient raides et droits sur sa tete, ce qui semblait ajouter au moins deux pouces a sa taille. Son teint d’un noir éclatant dans sa jeunesse, avait perdu tout son lustre et était devenu d’un brun foncé. Ses yeux, placés a une distance formidable l’un de l’autre, étaient petits, mais caractérisés par une expression de bonne humeur, qui n’était interrompue que par de courts acces de pétulance qu’on excusait dans un ancien serviteur ; mais en ce moment ils étaient animés par la joie la plus vive. Son nez ne manquait de rien de ce qui constitue le sens de l’odorat, mais il avait assez de modestie pour ne pas se mettre en avant, et ses larges narines n’incommodaient jamais ceux dont il approchait. Sa bouche fendue d’une oreille a l’autre n’était supportable qu’a cause des deux rangs de perle qui s’y trouvaient. Sa taille était petite, et nous aurions dit carrée, si les lignes courbes et anguleuses qu’on y remarquait n’eussent été un obstacle invincible a toute symétrie géométrique. Ses bras longs et nerveux se terminaient par deux mains, amaigries, qui offraient d’un côté un gris noirâtre, et de l’autre un rouge passé. Mais c’était dans ses jambes que la nature s’était montrée surtout fantasque. La matiere n’y manquait pas, mais elle n’avait pas été employée judicieusement. Les mollets en étaient placés, non par derriere, non par devant, mais de côté et si pres du genou, qu’on pouvait douter qu’il eut le libre usage de cette articulation. Quant au pied, en le considérant comme la base sur laquelle le corps doit s’appuyer, César n’avait pas lieu de se plaindre, si ce n’est que la jambe était placée si pres du centre qu’on aurait pu mettre en question s’il ne marchait pas a reculons. Au surplus, quelques défauts qu’un statuaire eut pu découvrir dans sa conformation, le cour de César était sans doute bien placé, et d’une dimension convenable[20].

Il venait avec sa vieille compagne offrir un tribut de remerciements a miss Sara, qui les reçut avec bonté, en faisant des compliments au mari sur son gout, et en assurant la femme que cette étoffe lui irait a merveille. Frances s’approcha de Dina ; qui avait été sa nourrice, prit entre les siennes sa main ridée et desséchée, et lui dit avec un sourire qui répondait parfaitement a l’air de plaisir du negre et de sa femme, qu’elle voulait se charger elle-meme de lui faire sa robe, offre qui fut acceptée avec de nouvelles expressions de reconnaissance.

Le colporteur sortit. César et sa femme le suivirent ; et pendant que le vieux negre fermait la porte, on l’entendit faire le soliloque suivant :

– Bonne petite maîtresse ! miss Frances avoir bien soin de son vieux pere, et vouloir encore faire la robe de Dina. On ne peut savoir ce qu’il dit ensuite ; mais le son de sa voix se faisait encore entendre apres qu’il eut fermé la porte, quoiqu’il ne fut plus possible de distinguer ses paroles.

M. Harper avait laissé tomber son livre sur ses genoux, pour donner toute son attention a cette petite scene, et Frances jouit d’une double satisfaction en voyant un sourire d’approbation sur des traits qui, tout en annonçant l’habitude de la méditation et de la réflexion, offraient l’expression de tous les sentiments les plus honorables du cour humain.