Le Pilote - James Fenimore Cooper - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1824

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Opis ebooka Le Pilote - James Fenimore Cooper

Hiver 1779. Apres avoir quitté la rade de Brest, deux petits vaisseaux américains ont jeté l'ancre sur la rive orientale de la Grande-Bretagne. L'équipage a pour mission de prendre a son bord un mystérieux pilote. Il a pour mission, aidé de l'équipage, d'enlever quelques nobles lords et de les conduire en Amérique... Suspens, batailles navales, aventures romanesques: ce roman permet a Cooper de développer tout son talent et de décrire avec beaucoup de grâce et d'émotion le monde de la mer et des marins.

Opinie o ebooku Le Pilote - James Fenimore Cooper

Fragment ebooka Le Pilote - James Fenimore Cooper

A Propos
A WILLIAM BRANDFORD SHUBRICK, OFFICIER DE LA MARINE DES ÉTATS-UNIS.
PRÉFACE
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4

A Propos Cooper:

James Fenimore Cooper (September 15, 1789 – September 14, 1851) was a prolific and popular American writer of the early 19th century. He is best remembered as a novelist who wrote numerous sea-stories and the historical novels known as the Leatherstocking Tales, featuring frontiersman Natty Bumppo. Among his most famous works is the Romantic novel The Last of the Mohicans, which many consider to be his masterpiece. Source: Wikipedia

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A WILLIAM BRANDFORD SHUBRICK, OFFICIER DE LA MARINE DES ÉTATS-UNIS.

MON CHER SHUBRICK,

Chaque année efface tristement quelque nouveau nom dans la liste aujourd’hui bien courte de mes amis et de mes camarades de la marine. La guerre, la maladie et les hasards multipliés de la profession de marin diminuent de plus en plus ce nombre déja si limité, tandis que les morts sont remplacés par des noms qui me sont étrangers. Quand je réfléchis a ces tristes vicissitudes, c’est avec un intéret particulier que je chéris le souvenir de ceux avec qui j’ai vécu dans l’intimité : leur réputation croissante m’inspire un sentiment de triomphe qui égale presque le juste orgueil qu’ils ressentent eux-memes.

Ni le temps ni l’absence n’ont ébranlé notre amitié, mon cher Shubrick, et je sais qu’en vous dédiant ces volumes, je ne vous apprends rien de nouveau lorsque j’ajoute que c’est un hommage offert a un éternel attachement,

Par votre vieux camarade,

F. COOPER.


PRÉFACE

Les privileges de l’historien et ceux du romancier sont bien différents, et l’un et l’autre doivent également respecter leurs droits réciproques. Il est permis a celui-ci de créer une fiction vraisemblable, tandis qu’il lui est séverement défendu d’appuyer sur des vérités auxquelles manquerait une couleur de probabilité ; mais le devoir du premier est de rapporter les faits tels qu’ils se sont passés sans se mettre en peine des conséquences ; sa réputation ne sera fondée que sur le vrai ; il ne sera pas cru sur parole. C’est au lecteur a décider jusqu’a quel point l’auteur de l’ouvrage du Pilote s’est conformé a cette regle, et s’il bien observé cette distinction ; mais il ne peut s’empecher d’inviter ceux qui s’occupent de recherches curieuses sur les annales des États-Unis a y persister jusqu’a ce qu’ils aient trouvé d’excellentes autorités poétiques pour tous les principaux incidents de cette légende véritable.

Quant aux critiques, l’auteur a l’avantage de les comprendre tous dans cette classe nombreuse connue par la dénomination générale de marins d’eau douce[1] ; et s’ils ont tant soit peu de discrétion, ils prendront garde d’afficher leur ignorance.

Si pourtant quelque vieux marin venait a découvrir dans cet ouvrage quelque léger anachronisme, soit dans les usages de la marine, soit dans les améliorations qu’elle a reçues, l’auteur demande a lui faire observer avec toute la déférence qu’il doit a son expérience, que son dessein est, non pas tant de peindre les costumes d’un temps particulier, que de décrire les scenes appartenant a l’Océan d’une maniere exclusive, et de tracer imparfaitement sans doute quelques traits caractéristiques d’une classe qui, d’apres la nature des choses, ne peut jamais etre tres-connue.

On lui dira sans doute que Smollett a fait tout cela avant lui, et beaucoup mieux. On verra pourtant que l’auteur du Pilote, quoiqu’il ait navigué dans les memes mers que Smollett, a suivi une direction différente, ou en d’autres termes, qu’il a pensé que Smollett avait peint un tableau trop fini pour qu’il soit permis a tout barbouilleur qui voudrait peindre des marines de le charger de nouvelles couleurs.

L’auteur désire exprimer ici ses regrets qu’on ait souffert que les services utiles qu’a rendus l’esprit entreprenant de notre marine pendant l’ancienne guerre, soient restés dans l’obscurité sous laquelle ils sont maintenant ensevelis. Chacun a entendu parler du bonhomme Richard et de la victoire qu’il a remportée ; mais on ne connaît guere le reste de la vie de cet homme remarquable qui commandait dans ce mémorable combat, ni les services qu’il y rendit. Que sait-on de ses engagements avec le Milford et le Solebay, de ses prises du Drake et du Triomphe ? que sait-on des projets opiniâtres qu’il forma pour porter la guerre dans le sein de cette île superbe et puissante, ennemie des États-Unis ? Un grand nombre des officiers qui servirent dans cette guerre se trouverent ensuite dans la marine de la confédération, et il est assez juste de croire qu’elle doit en grande partie sa réputation actuelle a l’esprit qui animait les héros de la révolution.

Un des derniers officiers élevés a cette école est mort naguere dans les premiers grades. Aujourd’hui qu’il ne reste que le souvenir de leurs hauts faits, nous n’en devons etre que plus soigneux de leur gloire.

Si cet ouvrage réussit a attirer l’attention sur cette portion intéressante de notre histoire, le principal but de l’auteur sera atteint.

Écoutez-moi, vous tous qui n’etes pas marins.


Chapitre 1

 

De sombres vagues, agitées sans cesse, viennent heurter avec violence sur mes flancs.

Chanson.

Un coup d’oil sur la carte suffira pour faire connaître au lecteur la position de la côte orientale de l’île de la Grande-Bretagne, en face de laquelle sont les rivages du continent européen. Entre ces deux côtes se trouve cette mer resserrée, connue du monde entier depuis bien des siecles comme le théâtre d’une foule d’exploits maritimes, et le grand canal par lequel le commerce et la guerre ont fait passer les flottes des nations septentrionales de l’Europe. Les habitants de cette île ont longtemps prétendu avoir sur cette mer des droits que la raison ne peut accorder a aucune puissance sur le domaine commun des peuples, et cette prétention a souvent amené des contestations qui ont eu pour résultat une effusion de sang et une dépense nullement proportionnée aux avantages qu’ils peuvent se promettre en cherchant a maintenir un droit incertain et inutile. C’est sur les flots de cet océan disputé que nous allons conduire nos lecteurs, et la scene s’ouvrira a une époque particulierement intéressante pour tout Américain, non seulement parce que c’est celle de la naissance de la nation dont il fait partie, mais parce que c’est aussi l’ere a laquelle la raison et le bon sens commencerent a prendre la place des coutumes antiques et des usages féodaux chez les peuples de l’Europe.

Peu de temps apres que les événements de la révolution d’Amérique eurent entraîné dans notre querelle les royaumes de France et d’Espagne et la république de Hollande, un groupe de cultivateurs se trouvaient rassemblés dans un champ, exposés aux vents de l’Océan, sur la côte nord-est de l’Angleterre. Ils allégeaient leurs travaux pénibles et égayaient le sombre aspect d’un jour de décembre en se communiquant leurs idées sur les affaires politiques du jour. La guerre dans laquelle l’Angleterre était engagée contre quelques unes de ses colonies situées a l’autre extrémité de la mer Atlantique leur était connue depuis longtemps comme le bruit d’un événement lointain qui ne nous intéresse guere mais a présent que des nations puissantes avaient pris part a cette querelle et s’étaient déclarées contre elle, le bruit des armes avait troublé jusqu’a ces villageois ignorants dans leurs retraites solitaires. Les principaux orateurs en cette occasion étaient un nourrisseur de bestiaux, Écossais de naissance, et un laboureur irlandais, qui avait passé le canal de Saint-George et traversé l’Angleterre dans toute sa largeur pour chercher de l’ouvrage.

– Ces negres[2], dit le dernier, n’auraient pas donné grand embarras a la vieille Angleterre, pour ne rien dire de l’Irlande, si ces Français et ces Espagnols ne s’en étaient pas melés. A coup sur il n’y a pas de quoi leur dire grand merci ; car au jour d’aujourd’hui il faut qu’on prenne garde de boire plus qu’un pretre qui dit la messe ; de peur de se trouver tout a coup soldat sans s’en douter.

– Bah ! bah ! répondit l’Écossais en faisant un signe de l’oil a ceux qui les écoutaient, vous autres Irlandais vous ne savez lever une armée qu’en faisant un tambour d’un tonneau de whiskey ; or, dans le nord on n’a qu’a siffler, et vous voyez chacun marcher au son de la cornemuse d’aussi bonne grâce qu’il irait a l’église le jour du sabbat. J’ai vu tous les noms d’un régiment de montagnards sur un morceau de papier qu’une main de femme aurait couvert. C’étaient tous Caméron, et Mac-Donald, quoiqu’il s’y trouvât six cents hommes. Mais qu’est-ce que je vois la-bas ? il m’est avis que c’est un poisson qui a un peu trop de gout pour la terre ; et si le fond de la mer ressemble a sa surface, il court grand risque d’échouer.

Ce nouveau sujet de conversation dirigea tous les yeux vers l’objet que le bâton du dernier interlocuteur leur montrait. Au grand étonnement de tous les spectateurs, ils virent un petit bâtiment qui doublait lentement une pointe de terre formant un des côtés de la petite baie, dont l’autre était le champ sur lequel travaillaient nos laboureurs. Une pareille visite était assez extraordinaire, et la forme extérieure de ce bâtiment offrait quelque chose de particulier qui ajoutait encore a l’étonnement qu’occasionnait son arrivée dans un lieu si retiré. On n’avait jamais vu que des barques, et, de temps en temps, mais bien rarement, un audacieux sloop contrebandier, s’approcher si pres de la terre, au milieu des bancs de sable et des rochers cachés sous les eaux, qui se trouvaient en grand nombre le long de cette côte. Les hardis marins qui osaient entreprendre une navigation si dangereuse et si imprudente selon toute apparence, montaient un petit schooner a bas bords, dont la structure paraissait tout a fait hors de proportion avec la hauteur de ses mâts qui soutenaient de plus légers mâtereaux finissant en pointe, et dont l’extrémité supérieure était si mince qu’elle se confondait avec la petite banderole que la brise ne pouvait déployer, tant son souffle était faible.

Le jour, tres-court a cette époque dans cette latitude septentrionale, tirait déja a sa fin, et le soleil, dardant obliquement ses derniers rayons sur la surface des eaux, y formait ça et la des sillons d’une lumiere pâle. Les vents impétueux de l’Océan germanique semblaient endormis, et, quoique le bruit des lames d’eau que le flux faisait avancer vers la côte ajoutât a l’aspect sombre du rivage a une pareille heure, le léger bouillonnement qui ridait la surface des ondes était produit par un vent doux venant de terre. Malgré cette circonstance favorable, l’aspect des flots offrait quelque chose de menaçant ; car la mer faisait entendre un murmure sourd semblable a celui d’un volcan qui prépare une éruption, ce qui augmentait la surprise et l’inquiétude que causait a nos bons paysans cette interruption extraordinaire du repos de leur petite baie. La grande voile de ce bâtiment était la seule qui fut étendue au vent, excepté un de ses légers focs qui se déployait bien au-dela de la proue, et cependant il voguait avec une grâce et une facilité qui semblait tenir de la magie, et qui fit que les spectateurs détournerent les yeux de ce spectacle pour se regarder les uns les autres d’un air émerveillé.

Enfin, l’Écossais rompit le silence.

– Il faut que celui qui tient le gouvernail soit un hardi coquin ! dit-il d’un ton bas et solennel ; et si ce schooner est doublé en bois, comme les brigantins qui font voile entre Londres et le Frith de Leith, il court plus de danger qu’un homme prudent ne le voudrait. Le voila a côté de ce gros rocher qui montre sa tete quand la marée est basse ; il l’a évité ; mais ce n’est pas la main d’un homme qui peut diriger longtemps un bâtiment dans une pareille rade sans rencontrer en meme temps la terre et l’eau.

Cependant le petit schooner continuait a s’avancer a travers les rochers et les bancs de sable, en faisant de temps en temps dans sa course de légeres déviations qui prouvaient que celui qui commandait a bord connaissait le danger. Lorsqu’il fut avancé dans la baie, autant que la prudence pouvait le permettre, on vit la grande voile se carguer en apparence d’elle-meme, car on n’aperçut personne qui travaillât a cette manouvre, et le bâtiment, apres avoir couru quelques bordées sur les longues lames d’eau qui arrivaient de l’Océan, appuyé sur ses ancres, ne fit plus que céder graduellement a l’action du flux et du reflux.

Les paysans se livrerent alors a leurs conjectures sur le motif qui amenait ce navire dans ces parages, les uns prétendant qu’il faisait un commerce de contrebande, les autres que c’était un vaisseau de guerre. Quelques uns éleverent en tremblant des doutes sur la réalité de ce qu’ils voyaient. Un navire monté par des hommes et construit par la main des hommes, disaient-ils, ne se hasarderait pas pres d’une côte aussi dangereuse, surtout dans un moment ou il ne fallait pas avoir l’expérience d’un marin pour prévoir un coup de vent. L’Écossais, qui, a la sagacité de ses concitoyens, joignait une bonne partie de leur superstition, penchait fort pour cette derniere opinion, et il commençait a exprimer son sentiment a ce sujet avec une sorte de retenue, quand l’Irlandais, qui ne paraissait pas avoir des idées bien nettes sur cet objet, l’interrompit tout a coup :

– Sur ma foi ! s’écria-t-il, il y en a deux ! un grand et un petit ! Si ce sont des esprits de la mer, a coup sur ils aiment la compagnie comme les autres chrétiens.

– Deux ! répéta l’Écossais ; deux ! C’est signe de malheur pour quelques uns de nous. Deux bâtiments en meme temps dans un endroit si dangereux sans qu’on voie personne a la manouvre, je vous dis que cela doit porter malheur a ceux qui les regardent. Et, sur ma foi, ce n’est pas un mouton d’un an que celui qui arrive. Voyez ! voyez ! c’est un superbe et grand vaisseau !

Apres avoir jeté un coup d’oil a la hâte sur les deux objets qui lui inspiraient des soupçons, il regarda d’un air expressif ceux qui l’écoutaient, et leur dit, tout en se mettant en marche pour rentrer dans l’intérieur des terres :

– Je ne serais pas surpris qu’il y eut a bord de ce grand bâtiment une commission du roi George. Eh bien ! eh bien ! je retournerai a la ville, car ces deux navires me sont suspects. Le petit escamoterait un homme le plus aisément du monde, et le grand nous contiendrait tous, et deux fois autant que nous sommes.

Cet avis prudent occasionna un mouvement général ; car parmi les nouvelles qui couraient était celle qu’il y aurait incessamment une presse. Les laboureurs ramasserent promptement leurs outils, et se disposerent a regagner leurs demeures. Mais, quoique plus d’un oil curieux suivît les mouvements des deux navires des hauteurs situées a quelque distance, bien peu de gens se hasarderent a gravir les petits rochers qui hérissaient les bords de la baie, sans concevoir quelque crainte de cette visite inexplicable.

Le vaisseau qui avait occasionné la fuite de nos villageois était un grand navire que la hauteur des mâts et la carrure des vergues faisaient paraître dans le crépuscule comme une montagne sortant du sein des mers dans le lointain. Il ne portait que peu de voiles ; mais, quoiqu’il évitât avec soin d’approcher de la terre autant que le schooner l’avait fait, les manouvres simultanées des deux bâtiments annonçaient suffisamment qu’ils faisaient voile de conserve. La frégate, car le plus grand de ces navires en était une, s’avança majestueusement jusqu’a l’entrée de la petite baie, et lorsqu’elle fut arrivée en face du schooner, elle disposa ses voiles de maniere a neutraliser l’effet des unes par celui des autres, afin de rester en panne. Mais le peu de vent qui avait jusqu’alors enflé ses voiles commençait a lui manquer, et la brise de terre ayant tombé en meme temps, les longues vagues arrivant de l’Océan germanique ne trouverent plus d’opposition, et, de concert avec les courants, elles la poussaient rapidement vers une des pointes de la baie ou l’on voyait sortir du sein des ondes les cretes noires de plusieurs rochers. Les marins jeterent une ancre, et carguerent toutes les voiles qu’ils suspendirent aux vergues en festons. Tandis que le vaisseau tournait sur ses amarres en obéissant a la marée, on éleva un pavillon a sa grande vergue, et un souffle de vent l’ayant déployé, on put reconnaître celui d’Angleterre.

L’Écossais circonspect s’arreta sur une hauteur, a quelque distance pour le contempler ; mais il n’eut pas plus tôt vu l’un et l’autre bâtiment mettre en mer une chaloupe, qu’il doubla le pas, et dit a ses compagnons que ces bâtiments étaient l’un comme l’autre meilleurs a voir de loin que de pres.

Un équipage nombreux montait la chaloupe qu’on avait lancée en mer a bord de la frégate, et qui, apres avoir reçu un officier et un jeune homme paraissant a ses ordres, fit force de rames et entra dans la baie. Lorsqu’elle fut a quelque distance du schooner, une petite barque, conduite par quatre vigoureux rameurs, partit aussi de ce bâtiment, et, fendant avec rapidité les vagues sur lesquelles elle paraissait se balancer, s’avança vers la chaloupe. Lorsqu’elle en fut assez voisine pour qu’on put se parler, un signal, fait par les officiers, suspendit pendant quelques minutes le travail des rames.

– Comment donc ! s’écria un jeune officier sur la barque, ce vieux fou penserait-il donc que l’Ariel est doublé en fer, et qu’une pointe de rocher ne peut faire une voie d’eau en sa quille ; ou croit-il que l’équipage est composé d’alligators qui ne peuvent se noyer ?

Un sourire languissant se dessina un moment sur les beaux traits du jeune homme étendu plutôt qu’assis sur les écoutes de la poupe et il lui répondit :

– Il connaît trop bien votre prudence, capitaine Barnstable, pour craindre que votre vaisseau coule a fond, ou que votre équipage soit noyé. Combien avez-vous d’eau sous la quille ?

– Je crains de sonder, répondit Barnstable ; je n’ose jamais mettre la main a la sonde quand je vois des rochers sortis de la mer pour respirer comme des marsouins.

– Vous etes a flot pourtant ! s’écria le jeune homme avec une vivacité qui annonçait une émotion mal dissimulée.

– A flot ! répéta Barnstable ; oui sans doute, le petit Ariel flotterait sur l’air. A ces mots, il se leva, et ôtant la casquette de cuir, qu’il avait sur la tete, il rejeta en arriere les cheveux noirs qui flottaient sur son front bruni par le soleil, et regarda son petit schooner avec l’air de complaisance d’un marin fier du bâtiment qu’il monte.

– Et cependant, monsieur Griffith, ce n’est pas une petite besogne que de rester sur une seule ancre dans un lieu comme celui-ci, et pendant une pareille soirée. Mais quels sont les ordres ?

– Mes ordres, répondit Griffith, sont d’avancer autant que je le pourrai ; ensuite de jeter le grappin ; apres quoi vous prendrez M. Merry dans votre barque, et vous tâcherez de gagner le rivage.

– Le rivage ! répéta Barnstable ; appelez-vous rivage un rocher perpendiculaire de cent pieds de hauteur ?

– Nous ne disputerons pas sur les termes, dit Griffith en souriant ; mais il faut que vous vous arrangiez pour gagner la terre. Nous avons vu le signal, et nous savons que le pilote que nous attendons depuis si longtemps est pret a se rendre a bord.

Barnstable secoua la tete d’un air grave en disant, comme s’il se fut parlé a lui-meme : – Voila ! une singuliere maniere de naviguer ! D’abord nous entrons dans une baie inconnue, pleine de rochers, de bancs de sable et de bas-fonds, et c’est quand nous y sommes que nous allons prendre un pilote. Mais comment le reconnaîtrai-je ?

– Merry vous donnera le mot d’ordre, et vous dira ou vous devez le chercher. Je me rendrais moi-meme a terre si mes instructions ne s’y opposaient. Si vous éprouvez quelques difficultés, faites lever trois rames en l’air, et je viendrai a votre aide. Trois rames, en l’air et un coup de pistolet feront jouer ma mousqueterie, et le meme signal répété a bord de la chaloupe, fera tirer le canon de la frégate.

– Grand merci, grand merci, répondit, Barnstable avec un air d’insouciance ; je crois que je pourrais suffire seul pour combattre tous les ennemis qu’il est probable que je rencontrerai sur cette côte déserte. Mais ce vieillard est fou ! a coup sur je…

– Vous obéiriez a ses ordres s’il était ici, et vous voudrez bien maintenant obéir aux miens, dit Griffith d’un ton que contredisait l’expression amicale de ses yeux ; partez, et cherchez un petit homme en jaquette. Merry vous donnera le mot, et s’il y répond convenablement, vous me l’amenerez.

Les deux jeunes officiers se saluerent familierement en se faisant un signe de tete, et le jeune homme qui se nommait Merry ayant passé de la chaloupe dans la barque, Barnstable reprit sa place, et fit un signal a ses rameurs qui se remirent en besogne. Le léger esquif s’avança rapidement vers le fond de la baie, et apres avoir côtoyé quelque temps les rochers qui bordaient le rivage, il trouva enfin un endroit ou il était possible de débarquer sans danger.

Cependant la chaloupe suivait la barque, mais lentement et avec précaution ; lorsque Griffith la vit amarrée pres d’un rocher, il fit jeter un grappin a la mer, comme il l’avait promis, et tous les hommes de l’équipage, prenant alors leurs armes, les mirent en état de pouvoir servir au premier signal. Tout paraissait se faire d’apres les ordres précis donnés d’avance, car le jeune homme, qui a été présenté au lecteur sous le nom de Griffith, parlait rarement, et toujours du ton que sont habitués de prendre ceux qui sont surs d’une prompte obéissance.

Lorsque la chaloupe fut affermie sur son grappin, il se jeta sur un banc garni d’un coussin, et rabattant son chapeau sur ses yeux d’un air nonchalant, il resta quelque temps absorbé dans des pensées en apparence étrangeres a sa situation présente. De temps en temps il se levait, et jetait un regard vers le rivage, comme pour y chercher ses compagnons, puis tournant ses yeux expressifs sur l’Océan, l’air de distraction et d’indolence qu’on remarquait souvent en lui, faisait place a une expression d’inquiétude et d’une intelligence supérieure a celle qu’on pouvait attendre de son âge et de son expérience. Ses hommes d’équipage, gaillards vigoureux et endurcis a la fatigue, ayant fait toutes leurs dispositions offensives, étaient assis une main passée dans leur veste ; mais ils regardaient avec attention les nuages amoncelés dans l’atmosphere dont l’aspect devenait menaçant, ils échangeaient un coup d’oil entre eux toutes les fois que la chaloupe s’élevait plus haut que de coutume sur une de ces vagues qui arrivaient de l’Océan avec une force et une rapidité toujours croissantes.


Chapitre 2

 

Un habit de cavalier cachera ta taille mince et élégante ; melé parmi les hommes, ta marche hardie et ton air insouciant te feront prendre pour un homme.

PRIOR.

Lorsque la barque fut amarrée sous un rocher, comme nous venons de le dire, le jeune lieutenant Barnstable, a qui l’on donnait ordinairement, le titre de capitaine parce qu’il avait le commandement d’un schooner, sauta a terre suivi de M. Merry, le midshipman[3] qui avait quitté la chaloupe pour partager les dangers de cette mission.

– Apres tout, ce n’est qu’une échelle de Jacob[4] que nous avons a gravir, dit Barnstable en levant les yeux sur les rochers ; mais quand nous serons la-haut, si nous pouvons y arriver, Dieu sait comment nous y serons reçus.

– Ne sommes-nous pas sous le canon de la frégate ! dit Merry. Vous savez qu’elle fera feu des que la chaloupe aura répété le signal que nous devons faire : trois rames en l’air et un coup de pistolet.

– Oui, répondit Barnstable, pour que les dragées nous tombent sur la tete. Jeune homme, ne vous fiez jamais a des coups tirés de si loin. Ils font beaucoup de fumée, un peu de bruit, mais c’est toujours une maniere aussi incertaine que terrible d’éparpiller du vieux fer. En cas de besoin, j’aimerais mieux etre soutenu par Tom Coffin et son harpon, que par la meilleure bordée qui soit jamais partie des trois ponts d’un vaisseau de quatre-vingt-dix canons.

– Allons, Coffin, tâchez de vous dégourdir, et voyons si vous serez en état de marcher sur la terre ferme.

Le marin auquel il s’adressait ainsi se leva lentement du siege sur lequel il était assis comme contre-maître de la barque, et l’on aurait cru voir un serpent qui se dressait en développant successivement tous ses replis. Lorsqu’il était debout, il y avait, y compris la semelle de ses souliers, pres de six pieds six pouces[5] quand il se tenait dans une attitude perpendiculaire, chose assez rare, parce qu’il avait ordinairement la tete courbée, habitude contractée par un séjour constant sous des plafonds peu élevés. Il portait sur la tete un petit chapeau de laine brune a forme basse, qui ajoutait a la dureté naturelle de ses traits qu’augmentaient encore ses noirs favoris touffus que le temps commençait a parsemer de poils gris. Une de ses mains tenait comme par instinct le manche d’un harpon bien luisant, dont il appuya la pointe a terre pour s’y élancer, en conséquence de l’ordre qu’il venait de recevoir.

Des que Barnstable eut reçu ce renfort il donna quelques ordres de précaution aux hommes qui restaient dans la barque et commença la tâche difficile de gravir le rocher. Malgré son caractere entreprenant et l’agilité dont il était doué, il aurait eu beaucoup de peine a réussir dans cette entreprise sans le secours qu’il recevait de temps en temps de son contre-maître, que sa force prodigieuse et la longueur de ses membres mettaient en état de faire des efforts impossibles peut-etre a tout autre. Lorsqu’ils furent a quelques pieds du sommet, ils s’arreterent un moment sur une petite plate-forme, tant pour reprendre haleine que pour délibérer sur ce qu’ils feraient ensuite ; et l’un et l’autre paraissaient nécessaires.

– Quand nous serons la-haut, dit Barnstable, ce sera une assez mauvaise position pour faire retraite si nous rencontrons des ennemis. Mais ou devons-nous donc chercher ce pilote, monsieur Merry ? Comment le reconnaîtrons-nous ? Quelle certitude avez-vous, qu’il ne nous trahira pas ?

– Voici un papier sur lequel vous trouverez la question que vous devez lui faire, répondit le jeune midshipman. Nous avons vu le signal convenu sur le haut du roc qui forme cette pointe de la baie, et comme il doit avoir vu notre navire, il n’y a nul doute qu’il ne vienne nous joindre ici. Quant a la confiance que nous devons avoir en lui, il paraît avoir celle du capitaine Munson qui n’a pas cessé un instant de chercher des yeux le signal convenu depuis que nous sommes en vue de terre.

– Oui, dit le lieutenant, et maintenant que nous sommes a terre, c’est l’homme qu’il faut que je cherche des yeux. Je n’aime pas beaucoup cette maniere de serrer la côte de si pres, et j’ai peine a accorder ma confiance a un traître. Qu’en pensez-vous, maître Coffin ?

Le vieux marin a qui cette question s’adressait se tourna vers son commandant, et lui répondit avec toute la gravité convenable :

– Donnez-moi la pleine mer et de bonnes voiles, capitaine, et l’on n’a que faire de pilote. Quant a moi, je suis né a bord d’un chébec[6], et je n’ai jamais pu comprendre a quoi sert la terre, si ce n’est une petite île ça et la pour y avoir quelques légumes et y faire sécher du poisson. Il me suffit de la voir pour me trouver mal a l’aise, a moins qu’il ne souffle un bon vent de terre.

– Vous etes un drôle qui avez du bon sens, Tom, dit Barnstable d’un ton moitié sérieux, moitié plaisant ; mais il faut que nous avancions, car voila le soleil qui va se cacher la-bas dans ces nuages a fleur d’eau, et Dieu nous préserve de passer la nuit a l’ancre dans de pareils parages !

Appuyant la main sur une pointe de rocher qui était presque a la hauteur de son épaule, Barnstable parvint a s’y élancer, et quelques sauts le firent parvenir sur le haut du rocher. Le contre-maître y hissa le jeune midshipman, et arriva ensuite avec moins d’efforts, en faisant de grandes enjambées.

Au-dela des rochers la terre était de niveau du côté de l’intérieur, et nos aventuriers, regardant autour d’eux avec circonspection et curiosité, virent un pays bien cultivé, divisé a l’ordinaire par des haies vives et des murs d’appui. A un mille a la ronde on ne découvrait qu’une seule habitation, et c’était une petite chaumiere a demi ruinée, les maisons ayant été éloignées autant qu’il était possible des brouillards et de l’humidité de l’Océan.

– Je ne vois ici ni l’objet de nos recherches, ni rien a appréhender, dit Barnstable apres avoir jeté un coup d’oil de tous côtés ; je crains que notre débarquement ne nous serve a rien, monsieur Merry. Qu’en dites-vous Tom ? voyez-vous ce qu’il nous faut ?

– Je ne vois pas de pilote, capitaine, répondit le contre-maître ; mais c’est un mauvais vent que celui qui n’est utile a personne, et j’aperçois derriere cette haie une bouchée de viande fraîche qui fournirait une double ration a tout l’équipage de l’Ariel.

Le midshipman se mit a rire en montrant de la main a Barnstable l’objet de la sollicitude du contre-maître. C’était un bouf bien gras qui ruminait paisiblement a quelques pas d’eux.

– Nous avons a bord plus d’un gaillard de bon appétit qui appuierait volontiers la motion de Tom, dit Merry en riant, si le temps et nos affaires nous permettaient de tuer cet animal.

– C’est l’affaire d’un clin d’oil, monsieur Merry, dit Coffin sans qu’un seul trait de sa physionomie impassible perdit rien de son immobilité ; et frappant la terre violemment du bout de son harpon, il le leva, le secoua en l’air, et ajouta : – Que le capitaine Barnstable dise seulement un mot, et voici un instrument qui ne manquera pas son coup. J’en ai lancé plus d’un sur des baleines qui n’avaient pas une jaquette de graisse aussi épaisse que cet animal.

– Vous n’etes pas ici a la peche de la baleine, ou tout ce qui s’offre aux yeux est de bonne prise, répondit Barnstable en détournant ses yeux du bouf, comme s’il eut craint de se laisser tenter lui-meme. Mais silence ! je vois derriere la haie quelqu’un qui s’avance vers nous. Préparez vos armes, monsieur Merry ; la premiere chose que nous entendrons sera peut-etre un coup de feu.

– Ce n’est pas un pareil croiseur qui le tirera, répondit le jeune midshipman ; je le crois, ma foi, encore plus jeune que moi, et il ne s’avisera pas de venir a l’abordage devant des forces aussi formidables que les nôtres.

– Vous avez raison, dit Barnstable en remettant a sa ceinture un pistolet qu’il venait d’y prendre. Il s’avance avec précaution comme s’il avait peur. Il est de petite taille ; son habit est de toile ; quoique ce ne soit pas précisément une jaquette. Serait-ce la notre homme ? Restez ici ; je vais le héler.

Tandis que Barnstable marchait a grands pas vers la haie qui le séparait de l’étranger, celui-ci s’arreta tout a coup, et sembla hésiter s’il devait avancer ou reculer ; mais avant qu’il eut le temps de se décider, l’agile marin était a quelques pas de lui.

– Monsieur, lui cria Barnstable, pouvez-vous me dire quelles eaux nous avons dans cette baie ?

Une émotion extraordinaire parut faire tressaillir le jeune étranger quand il s’entendit adresser cette question, et il se détourna involontairement comme pour cacher ses traits.

– Je crois, répondit-il d’une voix presque inintelligible, que ce sont les eaux de l’Océan Germanique.

– Vraiment ? répliqua le lieutenant ; il faut que vous ayez consacré une bonne partie de votre vie a l’étude de la géographie pour avoir acquis des connaissances si profondes ! Peut-etre votre science ira-t-elle jusqu’a me dire combien de temps nous vous garderons si je vous fais prisonnier pour jouir des avantages de votre esprit.

Le jeune homme auquel cette question alarmante était adressée n’y fit aucune réponse ; mais il se détourna, et se cacha le visage entre ses deux mains. Le marin, croyant avoir produit sur son esprit une impression de frayeur salutaire, allait reprendre son interrogatoire ; mais l’agitation singuliere dont l’étranger semblait saisi causa au lieutenant une surprise qui lui fit garder le silence quelques instants, et elle devint plus grande quand il s’aperçut que ce qu’il avait pris pour un indice de frayeur n’était autre chose qu’un violent effort que faisait ce jeune inconnu pour réprimer une envie de rire.

– De par toutes les baleines qui sont dans la mer ! s’écria-t-il, votre gaieté est hors de saison, jeune homme. C’est bien assez d’avoir ordre de jeter l’ancre dans une baie comme celle-ci, avec une tempete qui se prépare devant mes yeux, sans débarquer ensuite pour me voir rire au nez par un morveux qui n’aurait pas assez de force pour porter sa barbe s’il en avait, tandis que, par intéret pour mon âme et pour mon corps, je devrais maintenant songer a prendre le large. Mais je ferai plus ample connaissance avec vous et avec vos railleries en vous emmenant sur mon bord, quand vous devriez rire a m’empecher de dormir pendant le reste de la croisiere.

A ces mots, le commandant du schooner s’approcha de l’étranger avec l’air de vouloir mettre la main sur lui pour le faire prisonnier ; mais celui-ci recula de quelques pas, en s’écriant avec un accent qui annonçait l’envie de rire et en meme temps une sorte de frayeur :

– Barnstable ! mon cher Barnstable ! vous ne parlez pas sérieusement.

A cet appel inattendu le marin recula de quelques pas, releva son bonnet sur sa tete et se frotta les yeux.

– Qu’entends-je ? que vois-je ? s’écria-t-il ! suis-je bien éveillé ! Oui, voici l’Ariel, voila la frégate. Est-il possible que ce soit Catherine Plowden ?

Ses doutes, s’il lui en restait encore, furent bientôt dissipés, car l’étranger s’assit sur le bord d’un fossé ; dans son attitude, la modestie d’une femme formait un contraste frappant avec les vetements du sexe masculin, et Catherine se mit alors a rire de tout son cour, et sans chercher plus longtemps a se contraindre.

Son devoir, le pilote, l’Ariel meme, tout fut oublié en ce moment par le lieutenant. Il ne songea plus qu’a la jeune fille qu’il voyait, et il ne put s’empecher de rire comme elle, quoiqu’il sut a peine pourquoi.

Lorsque cet acces de gaieté se fut un peu calmé, Catherine se tourna vers Barnstable qui s’était assis a côté d’elle, et qui dans sa joie ne songeait plus a lui faire un reproche de son enjouement.

– Mais a quoi pensé-je de rire ainsi ? dit-elle ; c’est me montrer insensible aux maux des autres. Je dois pourtant vous expliquer avant tout comment il se fait que vous me voyiez paraître si inopinément, et pourquoi j’ai pris ce déguisement extraordinaire.

– Je devine tout, s’écria Barnstable ; vous avez appris que nous étions pres de cette côte, et vous etes venue remplir la promesse que vous m’aviez faite en Amérique. Je ne vous en demande pas davantage ; le chapelain de la frégate…

– Peut precher a l’ordinaire, et avec aussi peu de fruit, répondit Catherine ; mais il ne prononcera la bénédiction nuptiale pour moi que lorsque j’aurai atteint le but de mon expédition hasardeuse. Vous n’avez pas coutume d’etre égoiste, Barnstable ; voudriez-vous que j’oubliasse le bonheur des autres ?

– De qui parlez-vous donc ?

– De ma cousine, de ma pauvre cousine. Ayant appris qu’on avait vu deux bâtiments ressemblant a la frégate et a l’Ariel ranger la côte depuis plusieurs jours, je résolus sur-le-champ d’avoir quelques communications avec vous. J’ai suivi tous vos mouvements pendant toute une semaine sous ce costume, sans pouvoir réussir dans mon projet. Aujourd’hui j’ai remarqué que vous approchiez davantage de la terre, et ma témérité a été couronnée de succes.

– Oui, Dieu sait que nous avons serré la côte d’assez pres. Mais le capitaine Munson sait-il que vous désirez vous rendre a bord de son vaisseau ?

– Certainement non. Personne ne le sait que vous. J’ai pensé que si vous et Griffith vous pouviez apprendre quelle est notre situation, vous seriez tentés de hasarder quelque chose pour nous en tirer. Voici un papier sur lequel j’ai tracé un récit qui réveillera, j’espere, tous vos sentiments chevaleresques, et vous y trouverez de quoi régler tous vos mouvements.

– Nos mouvements ! vous les reglerez vous-meme. Vous serez notre pilote.

– Il y en a donc deux ? s’écria une voix a deux pas.

Catherine alarmée poussa un cri et se leva précipitamment ; mais elle saisit le bras de son amant, comme pour s’assurer une protection. Barnstable, qui avait reconnu la voix de son contre-maître, jeta un regard courroucé sur Coffin, dont la tete et les épaules s’élevaient au dessus de la haie qui les séparait et lui demanda ce que signifiait cette interruption.

– Voyant que vous étiez sur le côté, et craignant que vous ne vinssiez a échouer, capitaine, M. Merry a jugé a propos de vous envoyer un bâtiment de conserve. Je lui ai dit que vous examiniez sans doute le connaissement du navire auquel vous aviez donné la chasse ; mais comme il est officier, j’ai du exécuter ses ordres.

– Retournez ou je vous ai dit de rester, Monsieur, reprit le lieutenant, et dites a M. Merry d’attendre mon bon plaisir.

Coffin salua en marin obéissant ; mais avant de se retirer il étendit vers l’Océan un de ses bras nerveux, et dit avec un ton de solennité convenable a son caractere :

– Capitaine Barnstable, c’est moi qui vous ai appris a nouer le point des ris, et a passer une garcette ; car je crois que vous n’étiez pas meme en état de nouer deux demi-clefs[7] quand vous arrivâtes a bord du Spalmacitty. Ce sont des choses qu’on peut apprendre aisément et en peu de jours ; mais il faut toute la vie d’un homme pour apprendre a prévoir le temps. Voyez-vous au large ces raies tracées dans le firmament ? elles parlent aussi clairement a tous ceux qui les voient et qui connaissent le langage de Dieu dans les nuages, que vous pouvez le faire quand vous prenez le porte-voix pour ordonner de carguer les voiles. D’ailleurs n’entendez-vous pas la mer mugir sourdement, comme si elle pressentait le moment de son réveil ?

– Vous avez raison, Tom, dit le lieutenant en faisant quelques pas vers le bord du rocher, et en regardant la mer et le firmament avec l’oil d’un marin ; mais il faut que nous trouvions ce pilote, et…

– Le voila peut-etre, dit Coffin en lui montrant un homme arreté a quelque distance et qui semblait les observer avec attention, tandis qu’il était lui-meme observé avec soin par le jeune midshipman. Si cela est, Dieu veuille qu’il connaisse bien son métier, car il faut de bons yeux sous la quille d’un vaisseau pour qu’il trouve sa route en quittant un pareil ancrage.

– Il faut que ce soit lui, s’écria Barnstable, rappelé tout a coup au souvenir de ses devoirs. Il dit quelques mots a sa compagne, et la laissant derriere la haie, il s’avança vers l’étranger.

Des qu’il fut assez pres pour s’en faire entendre, il s’écria :

– Quelles eaux avons-nous dans cette baie, Monsieur[8] ?

L’étranger, qui semblait attendre cette question, y répondit sans hésiter :

– Des eaux d’ou l’on peut sortir en sureté quand on y est entré avec confiance.

– Vous etes l’homme que je cherche, s’écria Barnstable. Etes-vous pret a partir ?

– Pret et disposé, répondit le pilote, et il n’y a pas de temps a perdre. Je donnerais les cent meilleures guinées d’Angleterre pour avoir deux heures de plus de ce soleil qui vient de nous quitter, ou meme une heure du crépuscule qui dure encore.

– Croyez-vous donc notre situation si mauvaise ? En ce cas, suivez monsieur, il vous conduira a la barque, et je vais vous y rejoindre a l’instant. Je crois pouvoir ajouter un homme a l’équipage.

– Ce qui est précieux en ce moment, dit le pilote en fronçant les sourcils d’un air d’impatience, ce n’est pas le nombre des hommes de l’équipage, c’est le temps ; et quiconque nous en fera perdre sera responsable des conséquences.

– Et j’en serai responsable, Monsieur, dit Barnstable avec un air de hauteur, envers ceux qui ont le droit de me demander compte de ma conduite.

Ils se séparerent sans plus longue conversation. Le jeune officier courut avec impatience vers l’endroit ou il avait laissé Catherine, en murmurant a demi-voix quelques paroles d’indignation ; le pilote serra machinalement sa ceinture autour de sa jaquette, en suivant en silence le midshipman et le contre-maître.

Barnstable trouva la femme déguisée, que nous avons présentée a nos lecteurs sous le nom de Catherine Plowden, plongée dans une inquiétude qui se lisait aisément sur ses traits expressifs. Comme il sentait fort bien la responsabilité que lui ferait encourir le moindre retard, malgré la réponse hautaine qu’il avait faite au pilote, il mit a la hâte le bras de Catherine sous le sien, ne songeant plus a son déguisement, et voulut l’entraîner avec lui.

– Allons, Catherine, allons, lui dit-il, le temps presse !

– Quelle nécessité si urgente vous force a partir si tôt ? lui demanda-t-elle en dégageant doucement son bras.

– Vous avez entendu les pronostics funestes de mon contre-maître, lui dit-il, et je suis forcé d’avouer qu’ils sont confirmés par les miens. Nous sommes menacés d’avoir une nuit orageuse ; et cependant je suis trop heureux d’etre venu dans cette baie, puisque je vous ai rencontrée.

– A Dieu ne plaise que nous ayons a nous repentir l’un ou l’autre ! s’écria Catherine, la pâleur de la crainte chassant la rougeur vermeille qui animait ses joues ; mais vous avez le papier que je vous ai remis. Suivez bien les instructions que vous y trouverez, et venez nous délivrer : nous serons captives de bon cour si c’est vous et Griffith qui etes les vainqueurs.

– Que voulez-vous dire, Catherine ? Vous du moins vous etes en sureté maintenant. Ce serait une folie de tenter le ciel en vous exposant a de nouveaux périls. Mon vaisseau peut vous protéger, et il vous protégera jusqu’a ce que votre cousine soit en liberté. Souvenez-vous que j’ai des droits sur vous pour la vie.

– Et que ferez-vous de moi en attendant ?

– Vous serez sur l’Ariel, et, de par le ciel ! vous en serez le commandant. Je n’occuperai ce rang que de nom.

– Je vous remercie, Barnstable, mais je me méfie de mes talents pour remplir un pareil poste, répondit Catherine en souriant, tandis que son teint, prenait la nuance des rayons du soleil d’été a son coucher.

– Ne vous méprenez pas si j’ai fait plus que la faiblesse de mon sexe ne semblait le permettre ; la pureté de mes motifs justifie ma conduite. Si j’ai entrepris plus qu’une femme ne paraissait pouvoir entreprendre, ce doit etre pour…

– Pour vous élever au-dessus de la faiblesse de votre sexe, s’écria Barnstable ; et me donner une preuve de votre noble confiance en moi.

– Pour me mettre en état et me rendre digne de devenir votre épouse, dit Catherine ; et partant a la hâte, elle disparut derriere un angle que formait la haie a quelques pas.

Barnstable resta un moment immobile de surprise, et quand il s’élança pour la poursuivre, en arrivant a l’endroit ou il l’avait perdue de vue, il ne fit que l’apercevoir de loin dans le crépuscule, et elle disparut de nouveau derriere un petit buisson.

Il allait pourtant continuer sa course quand un éclat soudain de lumiere frappa ses yeux. Le bruit d’un coup de canon y succéda, et fut répété par les échos des rochers.

– Oui, vieux radoteur, oui, je t’entends, dit le jeune marin en murmurant, mais en obéissant a ce signal de rappel ; tu es aussi pressé de te tirer de danger que tu l’as été de nous y mettre.

Trois coups de mousquet partis de la chaloupe lui firent doubler le pas, et il descendit rapidement le rocher malgré le danger qu’il courait de tomber et de se briser les membres s’il faisait la moindre chute. Son oil exercé aperçut en meme temps les signaux allumés a bord de la frégate pour rappeler les deux barques.


Chapitre 3

 

Dans une pareille circonstance, il n’est pas bien que ces légeres fautes soient trop rigoureusement commentées.

SHAKSPEARE.

Les rochers projetaient alors leurs ombres noires bien avant sur les eaux, et l’obscurité de la soirée commençait a cacher le mécontentement qui couvrait le front de Barnstable, lorsqu’il sauta du rocher sur sa barque, et qu’il s’y assit a côté du pilote silencieux.

– Poussez au large ! s’écria le lieutenant d’un ton auquel ses matelots savaient qu’il fallait obéir. La malédiction d’un marin sur la folie qui expose de bonnes planches et des vies précieuses a une telle navigation, et tout cela pour bruler quelques vieux bâtiments chargés de bois de Norvege ! Force de rames, vous dis-je, force de rames !

Malgré la violence du ressac occasionné par les vagues qui se brisaient contre les rochers d’une maniere alarmante, les marins réussirent a surmonter cet obstacle, et quelques secondes de travail porterent la barque au-dela du point ou il y avait le plus de danger a craindre. Barnstable avait a peine songé a ce péril, et il regardait avec un air de distraction l’écume produite par chaque vague. Enfin la barque s’élevant régulierement sur de longues lames d’eau, il jeta un coup d’oil sur la baie, pour chercher a découvrir la chaloupe ; mais il ne la vit pas.

– Oui, murmura-t-il, Griffith s’est lassé d’etre bercé sur ses coussins, et il faudra que nous allions jusqu’a la frégate, tandis que nous devrions travailler a tirer le schooner de cet ancrage infernal. C’est un endroit précisément comme le voudrait un amant langoureux : un peu de terre, un peu d’eau et beaucoup de rochers.

– Diable ! Tom, savez-vous que je suis presque de votre avis, qu’une petite île par-ci par-la est toute la terre ferme dont un marin a besoin ?

– C’est parler raison, et voila de la philosophie, capitaine, répondit le grave contre-maître. Et quant au peu de terre dont on a besoin, il faudrait que ce fut toujours un fond de vase, ou de vase et de sable, afin qu’une ancre put y mordre et qu’il y eut possibilité de sonder avec certitude. Combien de fois ai-je perdu de grands plombs de sonde, sans compter des douzaines de petits, pour avoir trouvé un fond rocailleux ! Donnez-moi une rade qui tienne bien l’ancre, et qui lâche la sonde. Mais nous avons la-bas une barque en avant de l’étrave, capitaine ; passerai-je par dessus, ou lui ferai-je place ?

– C’est, la chaloupe ! s’écria Barnstable ; Griffith ne m’a donc pas abandonné, apres tout !

Des acclamations partant de la chaloupe lui apprirent qu’il ne se trompait pas, et en moins d’une minute les deux esquifs flottaient l’un a côté de l’autre. Griffith n’était plus étendu sur ses coussins. Il était debout, plein d’activité, et quand il adressa la parole a Barnstable, ce fut avec vivacité, et l’on pouvait meme remarquer dans sa voix un accent de reproche.

– Pourquoi avez-vous perdu tant de moments précieux, quand chaque minute nous menace de nouveaux dangers ? J’obéissais au signal du rappel quand j’ai entendu le bruit de vos rames, et j’ai viré de bord pour prendre le pilote. Avez-vous réussi a le trouver ?

– Le voici, et s’il trouve son chemin a travers tous ces écueils, il aura bon droit a ce nom. Cette nuit menace de ne pas laisser voir la lune au meilleur télescope. Mais quand vous saurez ce que j’ai vu sur ces chiens de rochers, vous serez plus disposé a excuser un moment de délai, monsieur Griffith.

– Vous avez vu l’homme désigné, j’espere ; sans quoi nous aurions couru tous ces dangers sans utilité.

– Oui, oui, j’ai vu celui qui est l’homme véritable, et celui qui ne l’est pas ; mais voila Merry, Griffith ; vous pourrez lui demander ce que ses yeux ont vu.

– Le dirai-je ? s’écria en riant le jeune midshipman ; j’ai vu un petit brigantin auquel un vaisseau de ligne donnait la chasse, et qui lui a échappé ; j’ai vu un léger corsaire voguant sous fausses couleurs aussi semblable a ma cousine…

– Paix, bavard ! s’écria Barnstable d’une voix de tonnerre ; voulez-vous retarder les barques avec toutes ces sornettes dans un moment comme celui-ci ? Dépechez-vous de passer a bord de la chaloupe, et si M. Griffith a envie d’apprendre vos sottes conjectures, vous aurez tout le temps de lui en faire part.

Merry sauta légerement dans la chaloupe, ou le pilote l’avait déja précédé, et s’asseyant d’un air un peu mortifié a côté de Griffith, il lui dit a voix basse :

– Et cela ne sera pas long, je crois, si monsieur Griffith a sur les côtes d’Angleterre les memes pensées et les memes sentiments qu’en Amérique.

Le lieutenant ne lui répondit qu’en lui serrant la main d’une maniere expressive ; et faisant ses adieux a Barnstable, il ordonna a ses rameurs de se diriger vers la frégate.

Les deux esquifs se séparerent, et l’on entendait déja le bruit des rames de part et d’autre, quand le pilote éleva la voix pour la premiere fois.

– Sciez[9] ! s’écria-t-il d’un ton d’autorité, sciez, vous dis-je.

Les rameurs obéirent, et se tournant vers le schooner, il continua sur le meme ton.

– Vous mettrez a la voile a l’instant, capitaine Barnstable, et vous gagnerez le large dans le plus court délai possible. Ne passez pas trop pres du promontoire du nord en sortant de la baie, et approchez assez de la frégate pour qu’elle puisse vous héler.

– Voila une carte parfaitement tracée, monsieur le pilote ; mais qui me justifiera aupres du capitaine Munson, si je leve l’ancre sans ordre ? J’en ai reçu un par écrit pour placer l’Ariel sur cette espece de lit de plume, et il faut que j’en reçoive un autre de vive voix ou par signal, de mes chefs, avant que mon schooner fende une seule vague. La route pour sortir de la baie peut etre aussi difficile que je l’ai trouvée pour y entrer, et alors j’avais pour me guider la lumiere du jour et vos propres instructions par écrit.

– Vous voulez donc rester sur vos ancres pour périr pendant une pareille nuit ? Dans deux heures des lames d’eau furieuses viendront se briser a l’endroit meme ou votre schooner est maintenant si tranquille.

– C’est sur quoi nous pensons exactement de meme monsieur le pilote ; mais si je suis noyé sur mes ancres, je serai noyé en suivant les ordres de mon capitaine ; au lieu que si une pointe de rocher brise une planche de ma quille en suivant vos instructions, elle fera un trou qui donnera entrée non seulement a l’eau salée, mais a des reproches d’insubordination.

– C’est de la philosophie, dit le contre-maître du schooner, d’une voix fort intelligible, quoiqu’il n’eut dessein de parler que pour lui seul ; mais ce doit etre un poids bien lourd sur la conscience d’un homme de rester a un pareil ancrage.

– Laissez donc votre ancre au fond de la mer, et vous ne tarderez pas a aller l’y rejoindre, dit le pilote avec humeur ; il est plus difficile de lutter contre un fou que contre un ouragan.

– Non, Monsieur, non, dit Griffith, Barnstable ne mérite pas cette épithete, quoique certainement il porte a l’extreme le respect qu’il doit aux ordres qu’il a reçus. Levez l’ancre sur-le-champ, monsieur Barnstable, et sortez de cette baie le plus promptement possible.

– Ah ! monsieur Griffith, vous ne me donnez pas cet ordre avec la moitié du plaisir que j’aurai a l’exécuter. Force de rames, enfants ! l’Ariel ne laissera pas ses os sur un lit si dur, si je puis l’empecher.

Des que le commandant du schooner eut prononcé ces mots d’une voix encourageante, ses rameurs y répondirent par de grandes acclamations, et l’Ariel s’éloignant rapidement de la chaloupe, disparut bientôt dans l’ombre épaisse que jetaient les rochers.

Pendant ce temps, les rameurs de la chaloupe ne restaient pas, dans l’inaction, et réunissant leurs efforts pour presser leur esquif, moins bon marcheur que le schooner, ils arriverent en quelques minutes dans les eaux de la frégate. Pendant cet intervalle, le pilote, d’une voix qui avait perdu ce ton d’autorité et de fierté qui s’était fait remarquer pendant qu’il parlait a Barnstable, pria Griffith de lui apprendre les noms de tous les officiers qui composaient l’équipage de la frégate.

Le lieutenant le satisfit, et lui dit ensuite :

– Ce sont de braves gens, monsieur le pilote, des hommes d’honneur ; et quoique l’affaire dans laquelle vous etes maintenant engagé puisse etre un peu hasardeuse pour un Anglais, il n’y a parmi nous personne qui soit capable de vous trahir. Nous avons besoin de vos services, nous comptons sur votre bonne foi, et nous vous en offrons autant en échange.

– Et comment savez-vous que j’en ai besoin ? demanda le pilote d’un ton qui annonçait beaucoup de froideur et d’indifférence sur ce sujet.

– Vraiment, quoique vous parliez assez bon anglais pour un Anglais[10], interrompit Griffith, cependant vous avez une petite prononciation gutturale que nous n’admettrions pas de l’autre côté de l’Atlantique.

– Qu’importe ou un homme soit né, et qu’importe son accent, dit le pilote avec froideur, pourvu qu’il fasse son devoir bravement et de bonne foi !

– Oui, oui, comme vous le dites, pourvu qu’il fasse son devoir de bonne foi. Mais, comme le disait Barnstable, il faut que vous connaissiez bien la route a travers ces écueils, par une nuit comme celle-ci. Savez-vous combien nous tirons d’eau ?

– Ce que tire une frégate. Je tâcherai de vous maintenir sur quatre brasses. Une moindre profondeur serait dangereuse.

– C’est une charmante frégate ! elle suit son gouvernail comme un soldat de marine l’oil de son sergent. Mais il lui faut de la place en avant, car elle ne fend pas l’eau, elle vole ; on dirait qu’elle veut devancer le vent.

L’oreille du pilote n’était pas novice, et il écoutait avec attention l’énumération des qualités du bâtiment qu’il allait essayer de tirer d’une situation tres-dangereuse. Il n’en perdit pas un seul mot, et quand Griffith eut cessé de parler, il dit avec le sang-froid singulier qui le caractérisait :

– Il y a du bon et du mauvais dans tout cela ; mais, vu l’étroit canal dans lequel nous allons naviguer, je crains que le mauvais ne l’emporte quand nous aurons besoin de faire marcher le navire a la lisiere.

– Je présume que nous devrons avancer la sonde a la main.

– Il nous faudra la sonde et les yeux. Je suis entré dans cette baie, et j’en suis sorti pendant des nuits plus noires que celle-ci, mais jamais sur aucun navire qui tirât plus de deux brasses et demie.

– En ce cas, vous n’etes pas en état de manouvrer notre frégate au milieu des rochers et des brisants. Vos bâtiments, qui ne tirent que peu d’eau, ne savent jamais sur combien de brasses ils se trouvent. Il n’y a qu’une quille profonde qui cherche le canal le plus profond. Pilote ! pilote ! prenez garde que votre ignorance ne joue avec nous ! les jeux de hasard sont dangereux entre ennemis.

– Jeune homme, répondit le pilote non sans quelque aigreur, quoiqu’en conservant son sang-froid imperturbable, vous ne savez ni de quoi vous parlez, ni a qui vous vous adressez. Vous oubliez que vous avez ici un supérieur et que je n’en ai pas.

– Ce sera suivant la fidélité avec laquelle vous vous acquitterez de votre devoir, s’écria Griffith ; car si…

– Paix ! dit le pilote, nous voila pres du vaisseau ; montons a bord en bonne intelligence.

Apres avoir dit ces mots, il s’étendit sur son coussin, et Griffith, quoiqu’il ne fut pas tres-tranquille sur les conséquences de l’ignorance ou de la trahison du pilote, se contraignit assez pour garder le silence, et ils monterent sur la frégate avec cordialité, au moins a ce qu’il paraissait.

La frégate flottait déja sur les longues vagues qui arrivaient de l’Océan, et dont la violence augmentait de moment en moment. Cependant ses voiles de grand et petit hunier étaient suspendues a leurs vergues sans mouvement, le vent qui continuait a souffler de terre par intervalles n’ayant pas assez de force pour en dérouler l’épais tissu.

Le seul bruit qu’on entendit tandis que Griffith et le pilote montaient sur l’échelle extérieure pour arriver sur le tillac, était celui des vagues qui se brisaient contre les flancs massifs du vaisseau, et celui du sifflet du contre-maître en second, qui appelait l’équipage pour donner une marque de respect au premier lieutenant, en formant une double haie pour le recevoir.

Mais quoiqu’il régnât un si profond silence parmi cet équipage de plusieurs centaines de marins ; la lumiere que produisaient une douzaine de grandes lanternes placées sur différentes parties du pont servait a faire voir, quoique imparfaitement, non seulement la physionomie de la plupart de ceux qui formaient ce groupe nombreux, mais encore elle trahissait le sentiment de curiosité melée d’inquiétude qui l’agitait.

Indépendamment du rassemblement principal autour de l’échelle, on pouvait encore distinguer la figure de ceux qui s’étaient réunis autour du grand mât et sur les boute-hors, tandis que d’autres, appuyés sur les vergues inférieures, ou avançant la tete hors des hunes, formaient le fond du tableau dans l’obscurité, et leurs attitudes exprimaient l’intéret qu’ils prenaient au retour de la chaloupe.

Mais quoique ces différents groupes remplissent tout le reste du tillac, le gaillard d’arriere était exclusivement réservé aux officiers qui y étaient rangés chacun suivant son poste ; et il régnait parmi eux le meme silence et la meme attention que parmi le reste de l’équipage. En avant, on voyait un petit nombre de jeunes gens, que leur uniforme annonçait comme revetus du meme grade que Griffith, quoiqu’il occupât le premier rang parmi eux. Sur le côté, d’autres officiers, en plus grand nombre, et la plupart encore plus jeunes, étaient les compagnons de M. Merry. Enfin, aupres du cabestan on voyait trois ou quatre hommes debout, dont l’un portait un uniforme bleu a revers et parements écarlates, et dont un autre, d’apres son habit noir, paraissait etre le chapelain du navire. Derriere eux, et pres de l’escalier conduisant a la cabane d’ou il venait de monter, était le vieux commandant, dont la taille était aussi droite qu’elle était grande.

Apres avoir fait un signe de tete en passant a ses camarades, Griffith, que le pilote suivait a quelques pas, s’avança vers l’endroit ou son capitaine l’attendait, et ôtant son chapeau, il le salua avec un air un peu plus cérémonieux qu’il n’avait coutume de faire.

– Nous avons réussi, Monsieur, lui dit-il, quoique avec plus de temps et de difficulté que nous ne nous y étions attendus.

– Mais je ne vois pas le pilote, dit le capitaine, et sans lui toutes les peines que nous avons prises, tous les risques que nous avons courus, ne servent a rien.

– Le voici, répondit Griffith en se retournant et en étendant le bras vers l’homme qui était derriere lui, et dont les traits étaient couverts par le bord rabattu d’un grand chapeau déja un peu usé.

– Lui ! s’écria le capitaine ; c’est une fatale méprise ! ce n’est pas la l’homme que je désirais voir, et nul autre ne peut le remplacer.

– Je ne sais pas qui vous attendiez, capitaine Munson, dit l’étranger d’une voix basse et tranquille. Mais si vous n’avez pas oublié le jour ou un pavillon bien différent de cet embleme de tyrannie qui flotte en ce moment sur le couronnement de votre poupe fut déployé pour la premiere fois, vous devez vous rappeler la main qui l’arbora.

– Qu’on m’apporte une lumiere ! s’écria vivement le commandant.

On lui présenta une lanterne, il l’approcha du visage du pilote, et les traits de celui-ci se trouvant éclairés, le vétéran tressaillit en voyant des yeux bleus qui le regardaient avec calme, et une physionomie pâle, mais tranquille, qu’il ne pouvait méconnaître. Il ôta involontairement le chapeau qui couvrait ses cheveux blancs, et s’écria :

– C’est lui ! quoiqu’il soit si changé.

– Que ses ennemis ne l’ont pas reconnu, dit vivement le pilote ; et, prenant le capitaine par le bras pour le tirer a l’écart, il ajouta en baissant la voix : – Et ses amis ne doivent le reconnaître que lorsque le moment opportun en sera arrivé.

Griffith s’était retiré en arriere pour répondre aux questions empressées de ses camarades, et aucun des officiers n’entendit rien de ce court dialogue. Ils virent pourtant bientôt que leur capitaine avait reconnu son erreur, et que le pilote amené a bord était celui qu’il attendait ; ces deux derniers resterent quelques minutes a se promener tete a tete sur le gaillard d’arriere, paraissant occupés d’un entretien sérieux et important.

Comme Griffith n’avait que fort peu de choses a apprendre a ceux qui l’interrogeaient, leur curiosité fut bientôt satisfaite, et tous les yeux se dirigerent vers le guide mystérieux qui devait les tirer d’une situation déja dangereuse par elle-meme, et qui le devenait davantage de moment en moment.


Chapitre 4

 

Voyez ces voiles gonflées par d’invisibles vents entraîner les énormes masses des vaisseaux a travers les sillons des mers, et opposant leurs proues aux vagues soulevées.

SHAKSPEARE.

Le lecteur sait déja qu’il y avait dans l’atmosphere assez de signes menaçants pour faire naître des inquiétudes sérieuses dans l’esprit d’un marin. Lorsque l’oil se dirigeait vers une autre partie de la mer que celle que couvrait l’ombre des rochers, l’obscurité n’était pas assez profonde pour qu’on ne put distinguer les objets a une certaine distance. Du côté de l’Orient, on voyait a l’horizon un sillon de lumiere d’un augure sinistre tomber sur les houles formées par le gonflement des vagues, qui devenaient a chaque instant plus distinctes, et par conséquent plus menaçantes. Des nuages épais, suspendus sur le vaisseau, semblaient soutenus par ses mâts gigantesques. On n’apercevait que quelques étoiles, jetant une pâle lumiere sur une raie blanche faiblement azurée, qui formait une ceinture autour de l’Océan. De légers courants d’air, saturés de l’odeur de la terre, traversaient de temps en temps la baie ; mais leur passage rapide et irrégulier ne prouvait que trop que c’était l’haleine expirante de la brise du rivage. L’agitation des flots roulant le long des côtes produisait un bruit sourd, qui n’était interrompu de temps a autre que par un mugissement plus profond quand une vague plus forte que les autres venait se briser sur les rochers et s’engloutir dans leurs cavités. En un mot, tout contribuait a rembrunir cette scene, quoique le vaisseau s’élevât encore facilement sur les vagues, sans meme faire tendre le gros câble qui le tenait sur son ancre.

Les principaux officiers, réunis pres du cabestan, dissertaient sur leur situation et leurs dangers, et quelques uns des plus anciens marins, ceux qui étaient le plus favorisés par leurs chefs, prolongeaient leur courte promenade jusque aupres du gaillard d’arriere, l’oreille au guet, pour tâcher d’apprendre que pensaient leurs supérieurs. Les officiers et les matelots jetaient fréquemment un regard d’inquiétude sur le commandant et le pilote, qui continuaient a s’entretenir tete a tete a l’extrémité du navire. Une fois, une curiosité irrésistible ou la légereté de son âge porta un des plus jeunes midshipmen a s’avancer bien pres d’eux, mais une brusque rebuffade du capitaine le renvoya honteux et confus, et il alla cacher sa mortification au milieu de ses camarades. Cette mercuriale fut regardée par les autres officiers comme un avis que leur commandant voulait que le secret de sa consultation avec le pilote fut strictement respecté. Ils n’en laisserent pas moins échapper a demi-voix quelques expressions d’impatience ; mais aucun d’eux n’osa se permettre d’interrompre un entretien que tous regardaient comme prolongé au-dela de toutes bornes raisonnables dans les circonstances actuelles.

– Ce n’est pas le moment de parler de gisements et de distances, dit le second lieutenant de la frégate ; il faut que nous mettions tous les bras a l’ouvrage, et que nous tâchions de touer le vaisseau, tandis que la mer veut bien encore souffrir une barque.

– Ce serait une entreprise aussi fatigante qu’inutile, répondit Griffith, d’entreprendre de touer une frégate pendant plusieurs milles contre une mer qui la bat en front. Mais la brise de terre souffle encore dans la région supérieure, et si nos voiles légeres voulaient la prendre, avec l’aide de ce reflux, nous pourrions peut-etre nous éloigner de ces côtes.

– Hélez de la grande hune, Griffith, et demandez si l’on y sent de l’air. Ce sera du moins un avis indirect pour tirer de leur apathie notre capitaine et ce fainéant de pilote.

Griffith sourit, appela le marin qui était dans la hune, et en ayant reçu la réponse d’usage, il lui cria a haute voix :

– Sentez-vous du vent de la-haut ? D’ou vient-il ?

– J’en sens de temps en temps une bouffée qui vient de terre, répondit le marin ; mais nos huniers restent raides et immobiles.

Le capitaine Munson et son compagnon suspendirent leur conversation pour écouter cette question et la réponse qui la suivit ; apres quoi ils reprirent leur entretien avec autant d’intéret que s’il n’eut pas été interrompu.

– Ils auraient beau remuer, il paraît qu’ils ne feraient pas remuer nos officiers supérieurs, dit l’officier des soldats de marine, dont l’ignorance dans tout ce qui concernait la navigation augmentait beaucoup l’idée qu’il se faisait du danger qu’on courait, mais qui, par oisiveté, faisait plus de plaisanteries que qui que ce fut a bord. Ce pilote semble sourd aux avis donnés si délicatement ; vous ne le prendrez pas par les oreilles, monsieur Griffith ? que n’essayez-vous de le prendre par le nez ?

– Ma foi, répondit Griffith, il y a eu une traînée de poudre entre nous dans la chaloupe, et il ne paraît pas homme a recevoir tranquillement des avis du genre de ceux dont vous parlez. Quoiqu’il ait l’air si doux et si paisible, je doute qu’il ait fait beaucoup d’attention au livre de Job.

– Qu’en a-t-il besoin ? s’écria le chapelain, dont les craintes égalaient au moins celles de l’officier de marine, et qui était encore plus découragé ; il peut employer beaucoup mieux son temps. Il y a tant de cartes de ces côtes, tant d’ouvrages sur la navigation de ces mers ! j’espere qu’il s’est plutôt occupé a les étudier.

Ce discours fit partir d’un grand éclat de rire tous ceux qui l’entendirent, et cette circonstance parut produire l’effet qu’on désirait si vivement et depuis si longtemps, car la conférence mystérieuse entre le capitaine et le pilote finit en ce moment. Le vétéran s’approcha des officiers, et dit, avec le sang-froid qui était le principal trait de son caractere :

– Faites déployer les voiles, monsieur Griffith, et qu’on se dispose a lever l’ancre. Le moment est venu ou il faut que nous marchions.

– Oui, Monsieur, oui, répondit Griffith avec empressement. Et a peine avait-il prononcé ces mots qu’on entendit les cris d’une demi-douzaine de midshipmen, qui appelaient a leur devoir le contre-maître et ses seconds.

Il y eut un mouvement général dans les groupes autour du grand mât, pres des boute-hors et des échelles ; mais l’habitude de la discipline tint un moment tout l’équipage en suspens. Le silence fut interrompu par le son du sifflet du contre-maître, suivi du cri rauque : – A l’ouvrage, enfants, a l’ouvrage ! Le premier s’éleva, dans la nuit, d’un son fluté a une note aiguë et perçante qui expira sur la surface des eaux ; le second retentit dans tout le navire, comme le murmure sourd d’un tonnerre éloigné.

Le changement produit par ce signal d’usage fut d’un effet magique. On vit des marins sortir d’entre les canons, monter par les écoutilles, descendre des vergues avec une activité insouciante, enfin arriver de toutes parts si rapidement, qu’en un instant le tillac fut presque couvert d’hommes. Le profond silence, qui n’avait été interrompu jusqu’alors que par les conversations a voix basse des officiers, le fut maintenant par les ordres donnés d’un ton ferme par les lieutenants, et que les midshipmen répétaient d’une voix plus grele, enfin par les cris du contre-maître et de ses seconds, qui s’élevaient par-dessus tous les autres au milieu du tumulte de ces préparatifs. Le capitaine et le pilote restaient seuls dans l’inaction, au milieu de cette scene d’activité générale, car la crainte avait stimulé meme cette classe d’officiers qu’on nomme communément les inutiles, et ils essayaient de faire quelque chose, quoique leurs compagnons, plus expérimentés, leur rappelassent souvent qu’ils retardaient la besogne au lieu de l’accélérer. Le tumulte cessa pourtant graduellement, et en quelques minutes le silence se rétablit sur le navire.

– Nous sommes en panne, Monsieur, dit Griffith, qui suivait des yeux toute cette scene avec attention ; tenant d’une main un petit porte-voix et empoignant de l’autre un des haubans du navire, pour s’affermir dans la position qu’il avait prise sur un canon.

– Faites virer, Monsieur, dit le capitaine d’un ton calme.

– A virer, répéta Griffith a haute voix.

– A virer ! crierent a la fois une douzaine de voix ; et un fifre joua un air vif pour animer la scene. Le cabestan fut mis en mouvement sur-le-champ, et le pas des marins qui marchaient sur le tillac, marquait la mesure en exécutant cette manouvre. Ce fut le seul bruit qu’on entendit pendant quelques minutes, si ce n’était de temps en temps celui de la voix d’un officier, qui encourageait les marins quand ils annonçaient qu’on était a pic, ou, en d’autres termes, que l’ancre était presque sous le vaisseau.

– Que ferons-nous maintenant, Monsieur ? demanda Griffith au capitaine. Ferons-nous quitter le fond a l’ancre ? On ne sent pas trop d’air, et le reflux est si faible qu’il est a craindre que la mer ne jette le navire a la côte.

Cette conjecture paraissait si probable que tous les yeux de l’équipage, animés jusqu’alors par le travail qu’exigeait la manouvre, se tournerent vers la mer avec un air d’inquiétude, cherchant a percer l’obscurité de la nuit, comme pour interroger les vagues sur le destin d’un vaisseau que les éléments semblaient avoir condamné a périr.

– Je laisse au pilote le soin de vous répondre, répliqua le capitaine apres etre resté un moment a côté de Griffith, examinant avec attention le ciel et l’Océan. Qu’en dites-vous, monsieur Gray ?

Le pilote, dont le nom venait d’etre prononcé pour la premiere fois, était appuyé sur les bords du vaisseau, les yeux dirigés du meme côté que ceux de tout l’équipage. Il se releva, en se tournant vers le capitaine pour lui répondre, et la lumiere d’une lanterne, éclairant ses traits, y fit remarquer un calme, qui, vu sa position et sa responsabilité, semblait presque surnaturel.

– Cette forte houle est a craindre, dit-il ; mais une destruction certaine nous attend, si l’ouragan qui se prépare a l’est nous trouve encore dans un pareil ancrage. Tout le chanvre dont on a jamais fait des cordages ne suffirait pas pour empecher seulement pendant une heure un navire d’aller se briser sur ces rochers, s’il avait contre lui un furieux vent de nord-est. Si le pouvoir de l’homme en est capable, Messieurs, il faut que nous gagnions le large, et sans perte de temps.

– Vous ne nous dites la, Monsieur, que ce que le dernier des mousses comprend parfaitement, dit Griffith. Ah ! voici le schooner.

Le bruit des longs avirons de l’Ariel se faisait effectivement entendre, et l’on vit bientôt le petit schooner s’avancer lentement dans l’obscurité. Il passa a peu de distance de la poupe de la frégate, et la voix toujours enjouée de Barnstable fut la premiere qu’on entendit.

– Voila une nuit ou il faudrait de bonnes lunettes, capitaine Munson ! s’écria-t-il. Mais je crois avoir entendu le son de votre fifre. S’il plaît a Dieu, vous n’avez pas dessein de rester ici sur une ancre jusqu’au matin ?

– Je n’aime pas cet ancrage plus que vous ne l’aimez, monsieur Barnstable, répondit le vétéran avec son ton ordinaire de tranquillité, quoiqu’il fut évident qu’il commençait lui-meme a devenir inquiet. Nous sommes sur une ancre, et nous craignons de la laisser quitter le fond, de peur que la mer ne nous jette a la côte. Quel vent avez-vous ?

– Quel-vent ? Il n’y en a pas assez pour faire remuer une boucle de cheveux sur la tete d’une femme. Si vous attendez que la brise de terre enfle vos voiles, je crois que vous attendrez jusqu’a la nouvelle lune. J’ai tiré ma coquille d’ouf de cette carriere de rochers noirs ; mais comment ai-je eu ce bonheur dans l’obscurité ? il faudrait etre plus habile que moi pour le dire. Et que dois-je faire maintenant ?

– Recevez vos instructions du pilote ; monsieur Barnstable, et suivez-les a la lettre.

Un silence, semblable a celui de la mort, succéda a cet ordre a bord des deux vaisseaux, et chacun écouta avec avidité les paroles qui sortirent de la bouche de l’homme sur qui chacun sentait alors que reposait tout espoir de salut. Quelques instants se passerent avant que sa voix se fit entendre, et il parla d’un ton bas, mais tres-distinct.

– Vos avirons ne vous seront pas longtemps utiles contre la mer qui commence a s’élever ; mais vos petites voiles vous aideront a avancer. Tant que vous pourrez marcher est-quart-nord-est, tout ira bien, et vous pouvez continuer ainsi jusqu’a ce que vous soyez a la hauteur de ce promontoire que vous voyez au nord. Alors, vous pourrez mettre en panne, et vous tirerez un coup de canon. Mais si, comme je le crains, vous etes repoussé avant d’avoir atteint cette hauteur, fiez-vous a cette sonde en courant des bordées de bord, et gardez-vous de présenter la proue au sud.

– Je puis courir des bordées de tribord comme de bâbord, et faire des enjambées de la meme longueur.

– Gardez-vous en bien. Si pour gagner le large par est-quart-nord-est, vous déviez a tribord d’un seul point du compas, vous trouverez des écueils et des pointes de rochers qui vous encloueront. Je vous le répete, évitez les bordées de tribord.

– Et sur quoi dois-je me régler pour diriger ma course ? Sur la sonde, sur la boussole, sur…

– Sur de bons yeux et sur une main agile. Les brisants vous avertiront du danger quand vous ne pourrez apercevoir les gisements de la côte ; mais ne vous lassez pas de sonder, tout en courant des bordées de bâbord.

– Fort bien ! fort bien ! murmura Barnstable a demi-voix ; c’est ce qu’on peut appeler naviguer a l’aveugle. Et tout cela, sans que je puisse voir pourquoi. Voir ! morbleu ! La vue m’est aussi utile en ce moment que me le serait mon nez pour lire la Bible !

– Doucement ! monsieur Barnstable, doucement ! dit le vieux commandant ; car l’inquiétude produisait un tel silence a bord des deux vaisseaux, qu’on entendait tout ce qui s’y passait. Les ordres que le congres nous a donnés doivent s’exécuter au risque de notre vie.

– Je ne suis point avare de ma vie, capitaine Munson, répondit Barnstable ; mais il n’y a pas de conscience a placer un vaisseau dans un lieu comme celui-ci. Au surplus, c’est le moment d’agir et non de parler. Mais s’il y a tant de danger pour un schooner qui tire si peu d’eau, que deviendra la frégate ? Ne vaudrait-il pas mieux que je jouasse le rôle du chacal, et que je marchasse en avant pour tâter le chemin ?

– Je vous remercie, dit le pilote, l’offre est généreuse ; mais cela ne nous servirait a rien. J’ai l’avantage de bien connaître le terrain, et il faut que je me fie a ma mémoire et a la protection de Dieu. Déployez vos voiles, Monsieur, partez ; et si vous réussissez, nous nous hasarderons a lever l’ancre.

Cet ordre fut exécuté promptement, et, en quelques moments, l’Ariel fut couvert de toutes ses voiles. Quoiqu’on ne sentît pas un souffle de vent sur le tillac de la frégate, le petit schooner était si léger, qu’a l’aide du reflux et d’un reste de brise de terre dans la partie supérieure de l’atmosphere, il réussit a se frayer un chemin a travers les ondes soulevées, et en moins d’un quart d’heure a peine pouvait-on l’apercevoir a la lueur de la bande de lumiere qui s’étendait a l’horizon.

Griffith, de meme que tous les autres officiers, avait écouté en silence le dialogue qui précede ; mais quand il vit l’Ariel disparaître, il s’élança du canon sur le pont, et s’écria :

– Il vogue, sur ma foi ! comme un navire qu’on lance a la mer ! Eh bien ! capitaine, ferai-je lever l’ancre pour que nous le suivions ?

– Je ne vois pas d’autre alternative, répondit le vétéran. Vous avez entendu la question, monsieur Gray, qu’en dites-vous ?

– C’est le seul parti a prendre, capitaine Munson, dit le pilote. Le peu de marée qui nous reste suffira a peine pour nous conduire hors de danger. Je donnerais cinq années d’une vie qui n’a plus longtemps a durer pour que la frégate fut a un mille plus loin en mer.

Cette derniere remarque ayant été faite a voix basse, ne fut entendue que par le commandant, qui se retira encore a l’écart avec le pilote. Mais, pendant qu’ils recommençaient leur conversation mystérieuse, Griffith ne perdit pas un instant pour exécuter l’ordre qu’il venait de recevoir, et il ordonna qu’on levât l’ancre.

Le son du fifre se fit entendre de nouveau, ainsi que le bruit des pas mesurés des matelots autour du cabestan. Pendant que les uns levaient l’ancre, les autres détachaient les voiles des vergues et les déployaient pour leur faire recevoir la brise. Tandis qu’on exécutait ces manouvres, le premier lieutenant donnait des ordres partout au moyen de son porte-voix, et l’on y obéissait avec la promptitude de la pensée. Dans l’obscurité presque complete qui régnait, on voyait sur les vergues, sur les cordages, des groupes d’hommes qui semblaient suspendus en l’air, et l’on entendait partir des cris de toutes les parties du vaisseau. – La voile de perroquet est parée ! criait une voix aiguë qu’on aurait cru descendre des nuages. – La misaine est parée ! disait un marin a voix rauque. – Tout est pret a l’arriere ! cria un troisieme d’un autre côté. Et, un instant apres, l’ordre fut donné de laisser tomber les voiles.

Les voiles, en tombant, priverent le navire du peu de clarté qui venait encore du firmament ; circonstance qui, en paraissant rendre plus vive la lumiere que procuraient les lanternes allumées sur le tillac, donnait un air encore plus sombre et plus lugubre a l’aspect de la mer et du ciel.

Tout l’équipage de la frégate, a l’exception du commandant et du pilote, était alors sérieusement occupé a mettre le vaisseau sous voiles. Les mots, l’ancre est dérapée ! répétés en meme temps par cinquante bouches, et les évolutions rapides du cabestan, annoncerent l’arrivée de l’ancre a la surface de l’eau ; le bruit du froissement des cordages, du sifflement des poulies et des cris du contre-maître et de ses aides, aurait donné a cette scene un air de confusion et de désordre aux yeux de quiconque eut été étranger a la marine ; et cependant l’expérience et la discipline firent que le vaisseau eut toutes ses voiles déployées en moins de temps qu’il ne nous en a fallu pour décrire cette manouvre.

Pendant quelques instants le résultat parut satisfaisant aux officiers ; car quoique les lourdes voiles restassent suspendues parallelement aux mâts, les plus légeres, attachées aux mâtereaux les plus élevés, s’enflaient d’une maniere sensible, et la frégate commençait a céder a leur influence.

– Elle marche ! elle marche ! s’écria Griffith d’un ton joyeux ; ah ! fine commere ! elle a autant d’antipathie pour la terre qu’aucun des poissons qui sont dans l’Océan ! Il paraît qu’il y a un courant d’air la-haut, apres tout.

– C’est la brise expirante, dit le pilote d’un ton bas ; mais d’une maniere si soudaine que ces mots prononcés presque a l’oreille de Griffith le firent tressaillir. Jeune homme, ajouta-t-il, oublions tout, si ce n’est le nombre de vies qui dépendent en ce moment de vos efforts et de mes connaissances.

– Si vous pouvez montrer la moitié autant de connaissances que je suis disposé a faire d’efforts, répondit Griffith sur le meme ton, tout ira bien ; mais quels que soient vos sentiments, souvenez-vous que nous sommes pres d’une côte ennemie, et que nous ne l’aimons pas assez pour désirer d’y laisser nos os.

Apres cette courte explication, ils se séparerent, le lieutenant étant obligé de donner toute son attention a la manouvre.

Le transport de joie qu’avait fait naître dans tous les cours le premier mouvement de la frégate a travers les ondes, ne fut pas de longue durée, car la brise qui avait paru vouloir favoriser nos marins commença a perdre sa force apres leur avoir fait faire environ un quart de mille, et finit par tomber tout a fait. Le quartier-maître, qui tenait le gouvernail, annonça bientôt que le vaisseau n’y obéissait plus. Griffith communiqua sur-le-champ cette mauvaise nouvelle au commandant, et lui proposa de jeter de nouveau une ancre.

– Adressez-vous a M. Gray, répondit le capitaine ; il est notre pilote, et c’est lui qui est chargé de veiller a la sureté du navire.

– Les pilotes perdent quelquefois des navires, comme ils en sauvent, capitaine, dit le lieutenant. Connaissez-vous bien cet homme qui a toutes nos vies sous sa sauvegarde, et qui conserve autant de sang-froid que si l’événement lui était fort indifférent ?

– Je le connais parfaitement, monsieur Griffith, répondit le vétéran, et je lui crois autant de talents que je lui sais de bonne volonté. Je vous dis cela pour vous tirer d’inquiétude, et vous ne devez pas m’en demander davantage. Mais ne sens-je pas un souffle de vent de ce côté ?

– A Dieu ne plaise ! s’écria vivement Griffith ; si ce vent de nord-est nous repousse sur ces rochers, notre situation devient désespérée.

Le roulis du vaisseau causa en cet instant une expression momentanée des voiles, suivie d’une réaction soudaine, de sorte qu’il aurait été impossible au plus vieux marin de l’équipage de dire de quel côté était venu le léger courant d’air, ou si ce mouvement subit n’avait pas été occasionné par le brandillement de leurs propres voiles. Cependant l’avant du navire commença a faire son abattée, et malgré l’obscurité, il devint bientôt évident qu’il était a la dérive vers la côte.

Pendant ce court intervalle de doute pénible, Griffith, par une de ces especes de caprices d’esprit qui font que les extremes se touchent, perdit l’ardeur qu’il devait a son inquiétude, et retomba dans l’apathie insouciante qui s’emparait souvent de lui, meme dans les moments les plus critiques de danger. Il était debout, un coude appuyé sur le cabestan, ouvrant une main sur ses yeux pour se garantir de la lumiere d’une lanterne dont il était voisin, quand il fut rappelé au souvenir de sa situation en se sentant presser doucement la main. Il se retourna, vit le jeune midshipman Merry, et lui fit un signe de tete affectueux, quoique d’un air encore distrait.

– Voila une mauvaise musique, monsieur Griffith, dit Merry si mauvaise qu’elle ne saurait me faire danser. Je crois qu’il n’y a pas sur le vaisseau un seul homme qui n’aimât mieux entendre l’air : J’ai donc quitté ma douce amie, que ces sons exécrables.

– Quels sons, Merry ? On est aussi tranquille sur le vaisseau qu’on l’était a l’assemblée des quakers de New-Jersey, quand votre bon grand-pere ne rompait pas le charme du silence par sa voix sonore.

– Riez, si bon vous semble, monsieur Griffith, du sang pacifique qui coule dans mes veines, mais songez qu’il s’en trouve un mélange dans d’autres que dans les miennes. Je voudrais entendre en ce moment les chants du bon vieillard ; car ils m’endormaient toujours comme une mouette abritée par un rocher pendant un ouragan. Mais celui qui s’endormira cette nuit au son de cette musique infernale dormira d’un bon somme.

– Musique ! je n’entends pas de musique ; a moins que vous ne donniez ce nom au bruit que font les voiles en battant l’une contre l’autre. Ce pilote lui-meme, qui se promene comme un amiral sur le gaillard d’arriere, n’a rien a dire.

– Quoi ! vous n’entendez pas des sons faits pour ouvrir l’oreille de tout marin ?

– Ah ! vous parlez de ce bruit sourd occasionné par le ressac ? c’est le silence de la nuit qui le rend plus remarquable. Est-ce que vous ne le connaissiez pas encore, jeune homme ?

– Je ne le connais que trop bien, monsieur Griffith ; et je n’ai nulle envie de le connaître mieux. De combien croyez-vous que nous soyons avancés vers la côte ?

– Je ne crois pas que nous ayons beaucoup reculé. Lofez, drôle, lofez donc ; ne voyez-vous pas que vous pretez le flanc a la mer ?

Le quartier-maître, a qui ces paroles s’adressaient, répéta que le vaisseau n’obéissait plus au gouvernail, et ajouta qu’il croyait que la frégate coulait.

– Déployez la grande voile, monsieur Griffith, dit le capitaine, et tâtons le vent.

Le bruit des poulies se fit entendre aussitôt, et la grande voile fut a l’instant déployée. Tout l’équipage attendait en silence le résultat de cette manouvre, osant a peine respirer, comme s’il eut pu fixer le destin du navire. Quelques opinions contradictoires furent enfin hasardées par les officiers. Griffith alors, saisissant une chandelle dans une lanterne, sauta sur un canon et l’éleva de toute la hauteur de son bras pour l’exposer a l’action de l’air. La petite flamme chancela d’une maniere incertaine pendant quelques instants, et prit ensuite une direction perpendiculaire. Le lieutenant allait baisser le bras quand, sentant a la main une légere sensation de fraîcheur, il conserva la meme attitude. La flamme alors se dirigea vers la terre, d’abord avec lenteur, puis plus vivement, et finit par s’éteindre.

– Ne perdez pas un instant, monsieur Griffith, s’écria le pilote a haute voix et avec vivacité ; carguez la grande voile et brassez partout, a l’exception de vos trois huniers, et que tous les ris en soient pris. Voici le moment de remplir vos promesses.

Le jeune lieutenant resta une seconde immobile de surprise en entendant le pilote s’exprimer d’une maniere si claire et si précise. Jetant un coup d’oil sur la mer, il sauta sur le tillac, et ordonna la manouvre indiquée, comme si la vie ou la mort de tout l’équipage eut dépendu de la promptitude qu’on apporterait a l’exécuter.