Précaution - James Fenimore Cooper - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1820

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Opis ebooka Précaution - James Fenimore Cooper

La vie s'écoule paisiblement pour Sir Edward Moseley et son épouse, retirés dans leur château de la campagne anglaise en compagnie de leurs enfants. L'arrivée d'un nouveau voisin, M. Jarvis, honnete marchand en retraite et de sa famille semble apporter un peu de nouveauté dans la monotonie du quotidien, d'autant que Mrs Wilson, soeur d'Edward a laquelle celui-ci avait entierement confié l'éducation d'Emilie, la plus jeune de ses filles, semble entrevoir dans ses nouveaux venus l'occasion d'un mariage... Ce roman, peinture des moeurs anglaises du début du XIXe siecle, est passé presque inaperçu lors de sa parution.

Opinie o ebooku Précaution - James Fenimore Cooper

Fragment ebooka Précaution - James Fenimore Cooper

A Propos
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6

A Propos Cooper:

James Fenimore Cooper (September 15, 1789 – September 14, 1851) was a prolific and popular American writer of the early 19th century. He is best remembered as a novelist who wrote numerous sea-stories and the historical novels known as the Leatherstocking Tales, featuring frontiersman Natty Bumppo. Among his most famous works is the Romantic novel The Last of the Mohicans, which many consider to be his masterpiece. Source: Wikipedia

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Chapitre 1

 

On s’assemble en famille autour du foyer hospitalier.

COWPER.

– Je voudrais bien savoir si nous aurons bientôt un voisin au Doyenné[1], dit Clara Moseley en regardant par une croisée d’ou l’on découvrait dans le lointain la maison dont elle parlait et en s’adressant a la petite société rassemblée dans le salon de son pere.

– Cela ne tardera pas, répondit son frere ; sir William vient de la louer pour deux ans a M. Jarvis, qui doit en prendre possession cette semaine.

– Et quel est ce M. Jarvis qui va devenir notre voisin ? demanda sir Edward Moseley a son fils.

– On dit, mon pere, que c’est un honnete marchand qui s’est retiré des affaires avec une grande fortune. Comme vous, il a un seul fils, officier dans l’armée, et de plus deux filles qu’on dit charmantes ; voila tout ce que j’ai pu savoir sur sa famille. Quant a ses ancetres, ajouta-t-il en baissant la voix et en regardant la seconde de ses sours, j’en suis désolé, ma chere Jane, mais on ne les connaît pas, et jusqu’a présent toutes mes recherches ont été inutiles.

– J’espere, Monsieur, que ce n’est pas pour moi que vous avez pris la peine de vous en informer ? répondit Jane un peu piquée.

– Pardonnez-moi, ma chere, et, pour vous faire plaisir, je vais prendre de nouveau les informations les plus exactes, répondit son frere en plaisantant ; je sais qu’un soupirant roturier perdrait ses peines aupres de vous, et je sens combien il est cruel pour de jeunes personnes de ne pas entrevoir la moindre apparence de mariage. Pour Clara, elle est bien tranquille a présent, et Francis…

Il fut interrompu par Émilie, la plus jeune de ses sours, qui lui mit la main sur la bouche en lui disant a l’oreille :

– Vous oubliez, John, tous les renseignements qu’a pris un certain jeune homme sur une belle inconnue qu’il avait rencontrée a Bath, et toutes les démarches qu’il a faites pour connaître sa famille, son pays et mille autres détails qui ne l’intéressent pas moins. John rougit a son tour, et baisant avec affection la main qui le forçait au silence, il réussit bientôt, par son enjouement et sa bonne humeur, a faire oublier a Jane le petit mouvement de dépit qu’elle avait éprouvé.

– Je suis bien charmée, dit lady Moseley, que sir William ait trouvé un locataire, car tant qu’il ne se décidera pas a venir habiter lui-meme le Doyenné, rien ne peut nous etre plus agréable que d’avoir pour voisins des personnes de mérite et d’un commerce agréable.

– Et M. Jarvis, a ce qu’il paraît, a le mérite d’avoir beaucoup d’argent ? dit en souriant Mrs[2] Wilson, sour de sir Edward.

– Mais, Madame, permettez-moi de vous faire observer, dit le docteur Yves (c’était le ministre de la paroisse), que l’argent est une tres bonne chose en soi, et qu’il nous met a meme de faire de bonnes ouvres.

– Telle que celle de payer la dîme, n’est-ce pas, docteur ? s’écria M. Haughton, riche propriétaire du voisinage, d’un extérieur simple, mais d’un excellent cour, et que l’amitié la plus cordiale unissait au ministre.

– Oui, reprit celui-ci ; il nous sert a payer la dîme et a aider les autres a la payer. Notre cher baronnet en sait quelque chose, lui qui, dernierement encore, fit remise au vieux Gregson de la moitié de son fermage, pour lui permettre…

– Mais, ma chere, dit sir Edward a sa femme en l’interrompant, nos amis ne doivent pas mourir de faim parce que nous allons avoir un nouveau voisin, et voila plus de cinq minutes que William est venu nous avertir que le dîner est servi.

Lady Moseley présenta sa main au ministre, et la compagnie passa dans la salle a manger.

La société rassemblée autour de la table hospitaliere du baronnet se composait, outre les personnes dont nous avons déja parlé, de Mrs Haughton, excellente femme sans prétentions ; de sa fille, jeune personne qui ne se faisait remarquer que par sa douceur, et de la femme et du fils du ministre. Ce dernier venait d’entrer dans les ordres.

Il régnait entre ces vrais amis ce parfait accord, conséquence naturelle de la meme maniere de voir sur tous les points essentiels, entre personnes qui se connaissent depuis longtemps, qui s’estiment, qui s’aiment, et qui montrent une indulgence réciproque pour les petits défauts inséparables de la fragilité humaine. En se quittant a l’heure ordinaire, on convint de se réunir la semaine suivante au presbytere, et le docteur Yves, en faisant ses adieux a lady Moseley, lui dit qu’il se proposait d’aller faire au premier jour une visite a la famille Jarvis, et qu’il tâcherait de les décider a etre de la partie projetée.

Sir Edward Moseley descendait de l’une des plus anciennes familles d’Angleterre, et a la mort de son pere il avait hérité de domaines considérables qui le rangeaient parmi les plus riches propriétaires du comté.

Mais de tout temps, on avait eu pour regle invariable dans sa famille de ne jamais détourner un seul pouce de terre de l’héritage du fils aîné, et son pere, ne voulant pas y déroger, avait été obligé, pour subvenir aux folles dépenses de son épouse, de lever des sommes considérables sur son patrimoine, tandis que les intérets énormes qu’il lui fallut payer avaient mis le plus grand désordre dans ses affaires. Sir Edward, a la mort de son pere, prit la sage résolution de se retirer du monde ; il loua sa maison de ville, et alla habiter avec sa famille un château ou ses ancetres avaient fait autrefois leur résidence, et qui était a environ cent milles de la capitale. La il espérait, par une économie sage et bien entendue, non seulement affranchir de toutes dettes les biens qui devaient passer a son fils, mais préparer meme des a présent la dot de ses trois filles, afin de pouvoir les établir aussitôt qu’il se présenterait un parti convenable. Dix-sept ans lui avaient suffi pour exécuter ce plan dans toute son étendue, et il venait d’annoncer a ses filles enchantées que l’hiver suivant ils retourneraient habiter leur maison dans Saint-James-Square. La nature n’avait pas destiné sir Edward aux grandes actions ; la prudente résolution qu’il avait prise pour rétablir sa fortune était la mesure exacte de la force de son caractere ; car si elle eut demandé un peu plus de vigueur et d’énergie, cette tâche eut été au-dessus de ses forces, et le baronnet aurait pu lutter encore longtemps et sans succes contre les embarras que lui avait préparés la folle prodigalité de son pere.

Le baronnet était tendrement attaché a sa femme, qui avait un grand nombre d’excellentes qualités ; attentive, prévenante pour tout ce qui l’entourait, aimant ses enfants avec une égale tendresse, sa bonté et son indulgence la faisaient adorer de sa famille. Cependant lady Moseley avait aussi ses faibles ; mais comme ils prenaient leur source dans l’amour maternel, personne n’avait le courage de les juger avec sévérité. L’amour seul avait formé son union avec sir Edward ; longtemps les riches parents de ce dernier s’étaient refusés a ses voux ; enfin sa constance l’avait emporté, et l’opposition inconséquente, et prolongée de leur famille ne produisit d’autre effet sur eux que de leur inspirer la ferme résolution, non seulement de ne point exercer leur autorité pour marier leurs enfants, mais meme de ne point chercher a influencer leur choix dans une affaire si importante. Chez le baronnet, cette résolution était inébranlable, et il suivait uniformément le systeme qu’il s’était tracé. Sa femme n’y était pas moins fidele, quoique parfois elle fut combattue par le désir d’assurer a ses filles de riches partis. Lady Moseley avait plus de religion que de piété ; elle était charitable plutôt par penchant que par principes ; ses intentions étaient pures, mais son jugement, obscurci par des préjugés, ne lui permettait pas toujours d’etre conséquente avec elle-meme. Cependant il était difficile de la connaître sans l’aimer, et elle remplissait, sinon avec discernement, du moins avec zele, ses devoirs de mere de famille.

La sour de sir Edward avait été mariée fort jeune a un militaire que ses devoirs retenaient bien souvent éloigné d’elle, et dont l’absence la laissait en proie a toutes les inquiétudes que peut inspirer l’amour le plus tendre ; elle ne parvenait a les tromper un moment qu’en cherchant a répandre le bonheur autour d’elle, et en se livrant a la bienfaisance la plus active. Ses craintes n’étaient que trop fondées : son mari fut tué dans un combat ; la veuve désolée se retira du monde, et ne trouva de consolation qu’au sein de la religion, qui seule pouvait lui offrir encore quelque perspective de bonheur dans l’avenir. Ses principes étaient austeres ; rien n’aurait pu les faire fléchir, et ils étaient peu en harmonie avec ceux du monde. Tendrement attachée a son frere et a ses enfants, Mrs Wilson, qui n’avait jamais eu le bonheur d’etre mere, avait cédé a leurs instances pour venir faire partie de la famille ; et quoique le général Wilson lui eut laissé un douaire magnifique, elle abandonna sa maison et consacra tous ses soins a former le cour et l’esprit de la plus jeune de ses nieces. Lady Moseley lui avait entierement confié l’éducation de cette enfant, et l’on pensait généralement qu’Émilie hériterait de toute la fortune de sa tante.

Lady Moseley avait été, dans sa jeunesse, célebre pour sa beauté. Tous ses enfants lui ressemblaient, mais plus particulierement encore la jeune Émilie. Cependant, malgré la grande ressemblance qui existait entre les trois sours, non seulement au physique, mais meme au moral, il y avait dans leur caractere des nuances assez sensibles et assez distinctes pour faire présager qu’elles auraient des destinées bien différentes.

Depuis plusieurs années il existait, entre les familles de Moseley-Hall et du presbytere, une étroite intimité fondée sur l’estime et sur l’ancienneté de leur connaissance. Le docteur Yves était un homme du plus grand mérite et d’une profonde piété ; il possédait, outre les revenus de sa cure, une fortune indépendante que lui avait apportée sa femme, fille unique d’un officier tres distingué dans la marine. Ces respectables époux s’unissaient pour faire le plus de bien qu’ils pouvaient a tout ce qui les entourait. Ils n’avaient qu’un enfant, le jeune Francis, qui promettait d’égaler son pere dans les qualités qui faisaient chérir le docteur de ses amis, et qui le rendaient presque l’idole de ses paroissiens.

Il existait entre Francis Yves et Clara Moseley un attachement qui s’était formé des leurs plus jeunes années. Francis avait été si longtemps le compagnon des jeux de son enfance, si longtemps il avait épousé toutes ses petites querelles et partagé ses innocents plaisirs, sans que le moindre nuage eut altéré leur amitié, qu’en quittant le college pour étudier la théologie avec son pere, il sentit que personne ne pourrait le rendre aussi heureux que la douce, la tendre, la modeste Clara. Leur passion mutuelle, si on peut donner ce nom a un sentiment si doux, avait reçu la sanction de leurs parents, et ils n’attendaient que la nomination de Francis a quelque bénéfice pour célébrer leur union.

Sir Edward avait tenu strictement la promesse qu’il s’était faite a lui-meme, et il avait vécu dans une retraite absolue, a l’exception de quelques visites qu’il allait rendre a un vieil oncle de sa femme, qui avait manifesté l’intention de donner tous ses biens aux enfants de sa niece, et qui, de son côté, venait souvent passer quelques semaines a Moseley-Hall. M. Benfield était un vieux garçon, et quoiqu’il eut parfois des manieres un peu brusques, ses visites étaient toujours le signal de la gaieté, et son arrivée était une fete pour toute la maison. Par un faible bien pardonnable dans un vieillard, il donnait une préférence exclusive aux anciens usages, et il ne se trouvait jamais plus heureux que lorsqu’il pouvait habiter les lieux témoins de ses premieres années. Quand on le connaissait bien, on lui pardonnait aisément quelques bizarreries de caractere pour admirer cette philanthropie sans bornes qui respirait dans toutes ses actions, quoiqu’il la manifestât souvent d’une maniere originale et qui lui était particuliere.

La maladie de la belle-mere de Mrs Wilson l’avait appelée a Bath l’hiver précédent, et elle y avait été accompagnée par son neveu et par sa niece favorite. Pendant leur séjour dans cette ville, John et Émilie prirent plaisir a faire de longues promenades pour en connaître les environs, et ce fut pendant une de ces excursions qu’ils eurent occasion de rendre service a une jeune dame d’une grande beauté, qui paraissait d’une santé languissante. Elle venait de se trouver mal au moment ou ils la rencontrerent ; ils la prirent dans leur voiture et la reconduisirent a une ferme ou elle demeurait. Sa beauté, son air de souffrance, ses manieres si différentes de celles des bonnes gens qui l’entouraient, tout s’unit pour inspirer le plus vif intéret au frere et a la sour. Le lendemain ils allerent savoir des nouvelles de la belle inconnue, et continuerent a la voir un moment chaque jour, pendant le peu de temps qu’ils resterent a Bath.

John mit tout en usage pour savoir qui elle était ; mais ce fut en vain ; tout ce qu’il put apprendre, c’est que sa vie était sans tâche. Depuis qu’elle habitait les environs de Bath, elle n’avait point reçu d’autres visites que celles qu’il lui avait faites avec sa sour, et ils avaient jugé a son accent qu’elle n’était point Anglaise. C’est a cette petite aventure qu’Émilie avait fait allusion en s’efforçant d’arreter les mauvaises plaisanteries qu’il faisait a ses sours, plaisanteries que John, emporté par sa vivacité, poussait souvent trop loin, en dépit de son cour.


Chapitre 2

 

Le monde se subdivise en cercles plus ou moins étroits qui s’appellent encore le monde.

SWIFT.

Le lendemain du jour ou avait eu lieu la conversation que nous venons de rapporter, Mrs Wilson, ses nieces et son neveu profiterent de la beauté du temps pour pousser leur promenade jusqu’au presbytere, ou ils avaient l’habitude de faire de fréquentes visites. Ils venaient de traverser le petit village de B***, lorsqu’une belle voiture de voyage a quatre chevaux passa pres d’eux et prit la route qui conduisait au Doyenné.

– Sur mon âme ! s’écria John, ce sont nos nouveaux voisins, les Jarvis ! Oui, oui, le vieux marchand doit etre celui qui est tellement blotti dans le fond de la voiture que je l’avais pris d’abord pour une pile de cartons. Cette figure fardée et surmontée d’un si grand nombre de plumes doit etre celle de la vieille dame… de Mrs Jarvis, veux-je dire ; les deux autres sont sans doute les belles miss Jarvis.

– Vous vous pressez bien de prononcer sur leur beauté, John, s’écria Jane ; attendez que vous les ayez vues, avant de compromettre ainsi votre gout.

– Oh ! répliqua John, j’en ai assez vu pour… Il fut interrompu par le bruit d’un tilbury des plus élégants, que suivaient deux domestiques a cheval. Dans cet endroit la route se divisait en plusieurs branches. Le tilbury s’arreta, et, au moment ou John et ses sours passaient aupres, un jeune homme en descendit et vint a leur rencontre. Du premier coup d’oil il reconnut le rang des personnes auxquelles il allait s’adresser, et les saluant d’un air gracieux, apres leur avoir fait des excuses d’interrompre leur promenade, il les pria de vouloir bien lui indiquer la route qui conduisait au Doyenné.

– Celle a droite, Monsieur, répondit John en lui rendant son salut.

– Demandez-leur, colonel, lui cria son ami, qui était resté dans le tilbury, et qui tenait les renes, si la voiture qui vient de passer a pris cette route.

Le colonel, dont toutes les manieres annonçaient un homme du meilleur ton, jeta un regard de reproche sur son compagnon, pour se plaindre du ton leste et peu convenable qu’il avait pris, et fit la question qu’il désirait. Apres avoir reçu une réponse affirmative, il s’inclina de nouveau et allait remonter en voiture lorsqu’un des chiens d’arret qui suivaient le tilbury sauta sur Jane, et salit sa robe avec ses pattes pleines de boue.

– Ici, Didon, s’écria le colonel en se hâtant de rappeler le chien ; et, apres avoir fait a Jane les excuses les plus polies, il rejoignit son compagnon en recommandant a un de ses domestiques de prendre garde a Didon. L’air et les manieres de ce jeune homme étaient fort distingués ; il eut été facile de reconnaître qu’il était militaire, quand meme son compagnon, plus jeune, mais moins aimable, ne l’eut pas appelé colonel. Le colonel paraissait avoir trente ans, et ses beaux traits et sa tournure élégante étaient également remarquables, tandis que son ami, plus jeune de quelques années, était loin de lui ressembler.

– Je voudrais bien savoir quels sont ces messieurs, dit Jane au moment ou la route, formant un coude, les dérobait a leurs regards.

– Ce qu’ils sont, répondit son frere ; parbleu ! ce sont les Jarvis ne les avez-vous pas entendus demander le chemin du Doyenné ?

– Celui qui tenait les guides peut etre un Jarvis ; pour celui-la je vous l’abandonne : mais quant au jeune homme qui nous a parlé, c’est une autre affaire ; vous savez, John, qu’on l’a appelé colonel.

– Eh bien, oui ! c’est cela meme, dit John d’un air railleur, le colonel Jarvis ; c’est sans doute l’alderman. Ces messieurs sont ordinairement colonels des volontaires de la Cité.

– Fi ! Monsieur, dit Clara avec un sourire ; au lieu de plaisanter, vous feriez mieux de chercher avec nous quels peuvent etre ces étrangers.

– Tres volontiers, ma chere sour ; voyons, cherchons ensemble. Commençons par le colonel. Quel est votre avis, Jane ?

– Que puis-je vous dire, John ? Ce qui est certain, c’est que, quel qu’il soit, le tilbury lui appartient, quoiqu’il ne le conduise pas lui-meme, et c’est un gentilhomme autant par la naissance que par l’éducation.

– Peste, Jane, quelle assurance ! Qui donc, je vous prie, vous a si bien mise au fait ? Mais ce sont encore de vos conjectures, et voila tout.

– Non, Monsieur, ce ne sont pas des conjectures, je suis certaine de ce que je dis.

Mrs Wilson et les sours de Jane, qui jusque-la avaient pris peu d’intéret a ce dialogue, la regarderent avec quelque surprise ; John le remarqua.

– Bah ! s’écria-t-il, elle n’en sait pas plus que nous !

– Si fait, Monsieur.

– Voyons, ajouta son frere, dites-nous alors ce que vous savez.

– Eh bien donc ! les armes qui étaient peintes sur les deux voitures étaient différentes.

John ne put s’empecher de rire.

– C’est une bonne raison sans doute pour présumer que le tilbury appartient au colonel, et qu’il n’est point de la famille des Jarvis. Mais sa noblesse ? l’avez-vous découverte a ses manieres et a sa démarche ?

Jane rougit un peu.

– L’écusson peint sur le tilbury avait six quartiers, répondit-elle. Émilie partit d’un éclat de rire, John continua ses plaisanteries, et bientôt ils arriverent au presbytere.

Ils causaient depuis quelque temps avec le ministre et son épouse, lorsque Francis revint de sa promenade du matin, et leur dit que les Jarvis étaient arrivés ; il avait été témoin d’un accident arrivé a un tilbury dans lequel se trouvaient le capitaine Jarvis, et un de ses amis, le colonel Egerton. En tournant pres de la porte du Doyenné la voiture avait versé, et le colonel s’était blessé au talon ; mais on espérait que cette blessure n’aurait pas de suites, et que le colonel en serait quitte pour garder la chambre pendant quelques jours.

Apres les exclamations qui suivent d’ordinaire de semblables récits, Jane se hasarda a demander a Francis quel était ce colonel Egerton.

– J’ai appris de l’un des domestiques, lui répondit-il, que c’est un neveu de sir Edgar Egerton, un colonel a la demi-solde ou en congé, ou quelque chose de semblable.

– Comment a-t-il supporté cet accident, monsieur Francis ? demanda Mrs Wilson.

– En homme de cour, en gentilhomme, reprit le jeune pretre en souriant ; et quel est le preux discourtois qui a sa place ne se réjouirait pas d’un accident auquel il doit le tendre intéret que lui témoignent les miss Jarvis ?

– Quel bonheur que vous vous soyez trouvés tous a portée de les secourir ! dit Clara d’un ton de compassion.

– Les jeunes personnes sont-elles jolies ? demanda Jane avec un certain embarras.

– Mais, oui, je le crois. Je vous avouerai que j’ai fait peu d’attention a leurs figures ; je n’étais occupé que du colonel, qui paraissait souffrir véritablement.

– C’est une raison de plus, dit le docteur Yves, pour que je leur rende ma visite au premier jour ; mon empressement paraîtra excusable… J’irai les voir demain.

– Le docteur Yves n’a pas besoin d’excuses pour se présenter chez ses paroissiens, dit Mrs Wilson.

– Il porte si loin la délicatesse ! s’écria Mrs Yves avec un sourire de bonté, et prenant part pour la premiere fois a la conversation.

Il fut alors convenu que le ministre irait d’abord faire sa visite officielle, seul comme il se le proposait, et qu’ensuite les dames verraient ce qu’elles devraient faire d’apres la maniere dont il aurait été reçu.

Apres etre restées une heure chez leurs amis, Mrs Wilson et Clara se retirerent, et Francis les reconduisit a Moseley-Hall. Le lendemain le docteur annonça que les Jarvis étaient installés dans leur nouvelle demeure, et que le colonel allait beaucoup mieux ; les miss Jarvis étaient aux petits soins avec lui, et ne lui laissaient pas meme le temps de former un désir. Le malade était en pleine convalescence ; il n’y avait donc aucune indiscrétion a faire la visite qu’on avait projetée.

Jarvis reçut ses hôtes avec la franchise d’un bon cour ; il ne connaissait pas tous les usages du grand monde, mais il avait cette espece de rondeur qui supplée souvent a l’éducation. Sa femme, au contraire, n’eut pas voulu enfreindre la regle la plus minutieuse de l’étiquette, et son ton formait un contraste plaisant avec les airs qu’elle se donnait. Les miss Jarvis étaient assez jolies ; mais elles n’avaient point cette aisance, ces manieres gracieuses qu’on acquiert dans le monde ; elles semblaient toujours éprouver une sorte de gene et de contrainte.

Le colonel Egerton reposait sur un sopha, la jambe étendue sur une chaise, et entourée de linges et de compresses. Malgré son état de souffrance, c’était encore le moins embarrassé de la compagnie ; et, apres avoir prié les dames d’excuser son déshabillé, il parut oublier son accident pour etre tout entier a la conversation.

– Mon fils le capitaine, dit Mrs Jarvis en appuyant d’un air de satisfaction sur le dernier mot, est allé avec ses chiens reconnaître un peu le pays ; car il n’aime que la chasse, et il n’est jamais si heureux que lorsqu’il peut courir les champs le fusil sur l’épaule. En vérité, Mylady, les jeunes gens d’aujourd’hui semblent croire qu’ils soient seuls au monde. J’avais prévenu Henry que vous auriez la bonté de venir ce matin avec ces demoiselles, mais bah ! il est parti comme si M. Jarvis n’avait pas le moyen d’acheter un rôti, et qu’il nous fallut attendre apres ses cailles et ses faisans.

– Ses cailles et ses faisans ! s’écria John d’un air consterné ; le capitaine Jarvis tire-t-il sur des cailles et des faisans a cette époque de l’année ?

– Mrs Jarvis, Monsieur, dit le colonel Egerton avec un léger sourire, est plus au fait des égards que tout vrai gentilhomme doit aux dames, que des regles de la chasse. Ce n’est pas, je crois, avec un fusil, Madame, c’est armé d’une ligne que mon ami le capitaine s’est mis en campagne.

– Ligne ou fusil, qu’importe ? s’écria Mrs Jarvis. Il n’est jamais la quand on a besoin de lui ; et ne pouvons-nous pas acheter du poisson aussi bien que du gibier ? Je voudrais bien que pour ces sortes de choses il vous prît pour modele, colonel.

Le colonel Egerton se mit a rire de bon cour, et miss Jarvis dit, en jetant de son côté un regard d’admiration, que lorsque Henry aurait été au service aussi longtemps que son noble ami, il connaîtrait sans doute aussi bien les usages de la bonne société.

– Oui, s’écria sa mere, parlez-moi de l’armée pour former un jeune homme. Comme le service vous l’a bientôt façonné ! Et se tournant vers Mrs Wilson : – Votre mari était, je crois, au service, Madame ? ajouta-t-elle.

– J’espere, miss Jarvis, que nous aurons bientôt le plaisir de vous voir a Moseley-Hall, dit vivement Émilie, pour épargner a sa tante la douloureuse nécessité de répondre. Miss Jarvis promit de ne point tarder a lui rendre sa visite. La conversation devint générale, et roula sur le temps, sur la campagne, sur les agréments du voisinage et autres sujets non moins intéressants.

– Eh bien ! John, s’écria Jane d’un air de triomphe des qu’ils furent dans leur voiture, rirez-vous encore tant de ma science héraldique, comme vous l’appelez ? Avais-je tort cette fois-ci ?

– Ma petite sour Jenny a-t-elle jamais tort ? reprit son frere en badinant. C’était le nom qu’il lui donnait lorsqu’il voulait la provoquer, et commencer avec elle ce qu’il appelait une petite guerre ; mais miss Wilson mit fin a la dispute en faisant une remarque a lady Moseley ; et le respect que les deux combattants avaient pour elle les engagea a déposer a l’instant les armes.

Jane Moseley avait reçu de la nature le plus heureux caractere ; et si son jugement eut été muri par l’éducation, elle n’eut rien laissé a désirer ; mais malheureusement sir Edward croyait avoir tout fait en donnant des maîtres a ses filles. Si leurs leçons n’obtenaient pas tout le succes désirable, ce n’était pas sa faute, et il avait rempli son devoir. Son systeme d’économie ne s’était étendu a rien de ce qui concernait ses enfants, et l’argent avait été prodigué pour leur éducation. Seulement elle n’avait pas toujours reçu la direction la plus désirable. Sentant que, par son rang et par sa naissance, sa famille avait droit de rivaliser de splendeur avec les maisons plus opulentes qui l’entouraient, Jane, qui avait été élevée pendant l’éclipse momentanée de la fortune de sir Edward, avait cherché a consoler son amour-propre, qui se trouvait blessé, en consultant les titres ou se trouvait constatée la noblesse de ses ancetres ; elle était sans cesse occupée a étudier l’arbre généalogique de sa maison, et cette étude réitérée lui avait fait contracter une sorte d’orgueil héréditaire.

Clara avait aussi ses faibles ; mais ils frappaient moins que ceux de Jane parce qu’elle avait l’imagination moins ardente. Le tendre attachement qui l’unissait a Francis Yves, l’admiration que lui inspirait un caractere a l’abri du plus léger reproche, avaient, presque a son insu, éclairé son gout, formé son jugement ; sa conduite, ses opinions, étaient ce qu’elles devaient etre ; elles avaient la vertu pour mobile ; mais le plus souvent il lui eut été impossible d’en rendre compte ; elle cédait a une sorte d’instinct, et c’était pour elle que l’habitude était véritablement devenue une seconde nature.


Chapitre 3

 

Allons, Mrs. Malaprop, occupons-nous du voisin.

B. SHERIDAN.

Le jour fixé pour l’une des visites régulieres de M. Benfield était arrivé, et John partit dans la chaise de poste du baronnet, avec Émilie, qui était la favorite du bon vieillard, pour aller a sa rencontre jusqu’a la ville de F***, a environ vingt milles de distance, et le ramener de la au château ; car M. Benfield avait signifié plus d’une fois que ses chevaux ne pouvaient le conduire plus loin ; il voulait que tous les soirs ils allassent regagner leur écurie ordinaire, la seule ou il lui semblait qu’ils pussent trouver ces soins attentifs, auxquels leur âge et leurs services leur donnaient des droits. La journée était magnifique, et le frere et la sour éprouvaient une véritable jouissance a l’idée de revoir bientôt leur respectable parent, dont l’absence avait été prolongée par une attaque de goutte.

– Dites-moi un peu, Émilie, dit John, apres s’etre placé dans la voiture a côté de sa sour, dites-moi franchement comment vous trouvez les Jarvis ; et le beau colonel ?

– Comment je les trouve, John ? Mais, franchement, ni bien ni mal, puisqu’il faut vous le dire.

– Eh bien ! alors, ma chere sour, il y a sympathie dans nos sentiments, comme dirait Jane.

– John !

– Émilie !

– Je n’aime pas a vous entendre parler avec aussi peu d’égards de notre sour, d’une sour que, j’en suis sure, vous aimez aussi tendrement que moi.

– J’avoue ma faute, dit John, en lui prenant la main avec affection, et je tâcherai de n’y plus retomber ; mais pour en revenir a ce colonel Egerton, c’est bien certainement un gentilhomme, autant par l’éducation que par la naissance, comme Jane…

Émilie l’interrompit en souriant, et lui mettant le doigt sur la bouche pour lui rappeler sa promesse. John se soumit de bonne grâce sans faire de nouveau allusion a sa sour.

– Oui, dit Émilie, ses manieres sont nobles et gracieuses, si c’est la ce que vous voulez dire. Quant a sa famille, nous ne la connaissons point.

– Oh ! j’ai jeté un coup d’oil dans l’almanach des familles nobles de Jane, et je vois qu’il y est porté comme neveu et héritier de sir Edgar.

– Il y a en lui quelque chose qui ne me plaît point, dit Émilie d’un air réfléchi : il est trop a son aise… ; et cet abandon apparent est chez lui une étude ; ce n’est point la nature. Je crains toujours que ces sortes de gens ne me tournent en ridicule aussitôt que je suis absente, tandis qu’ils m’accablent en face de leurs flatteries musquées. Si j’osais prononcer, je dirais qu’il lui manque ce qui peut donner du prix aux autres qualités.

– Et quoi donc ?

– La franchise.

– En effet, j’ai déja eu un échantillon de celle du colonel, dit John avec un sourire. Vous savez bien ce capitaine Jarvis qui était sorti pour aller tuer des cailles et des faisans… ?

– Vous oubliez, mon frere, que le colonel a expliqué que c’était une méprise.

Sans doute, mais par malheur j’ai rencontré le capitaine qui revenait le fusil sur l’épaule, et suivi d’une meute de chiens.

– Voila donc ce beau colonel ! dit Émilie en souriant ; le masque tombe des que la vérité est connue.

– Et Jane qui vantait son bon cour d’avoir su pallier ainsi ce que, disait-elle, ma remarque avait d’inconvenant !

Une fois sur le chapitre de sa sour, John avait un malin plaisir a s’étendre un peu sur ses faibles. Émilie, pour lui témoigner son mécontentement, garda le silence ; John demanda de nouveau pardon, promit de nouveau de se corriger ; et, pendant le reste du voyage, il ne s’oublia plus que deux ou trois fois de la meme maniere.

Ils arriverent a F*** deux heures avant que la lourde voiture de leur oncle fut entrée dans la cour de l’auberge, et ils eurent tout le temps de faire rafraîchir leurs chevaux pour le retour.

M. Benfield était un vieux garçon de quatre-vingts ans ; mais il avait encore la force et l’activité d’un homme de soixante. Il était fortement attaché aux modes et aux usages de sa jeunesse ; il avait siégé pendant une session au parlement, et avait été dans son temps un des élégants du jour. Un désappointement qu’il avait éprouvé dans une affaire de cour lui avait fait prendre le monde en aversion ; et depuis cinquante ans environ il vivait dans une profonde retraite a environ quarante milles de Moseley-Hall. Il était grand et tres maigre, se tenait fort droit pour son âge, et dans sa mise, dans ses voitures, dans ses domestiques, enfin, tout ce qui l’entourait, il conservait fidelement, autant que les circonstances pouvaient le permettre, les modes de sa jeunesse.

Telle est en peu de mots l’esquisse du portrait de M. Benfield, qui, un chapeau a trois cornes a la main, une perruque a bourse sur la tete et une épée au côté, s’appuya sur le bras que lui offrait John Moseley pour l’aider a descendre de sa voiture.

– Ainsi donc, Monsieur, dit le vieillard s’arretant tout court, lorsqu’il eut mis pied a terre, et regardant John en face, ainsi donc vous avez fait vingt milles pour venir a la rencontre d’un vieux cynique tel que moi ; c’est fort bien, Monsieur ; mais je croyais vous avoir dit d’emmener Emmy avec vous.

John lui montra la fenetre ou sa sour s’était placée, épiant avec soin les mouvements de son oncle. Le vieillard, en l’apercevant, lui sourit avec bonté, et il se dirigea vers l’auberge en se parlant a lui-meme.

– Oui, la voila ! c’est bien elle. Je me rappelle a présent que dans ma jeunesse, j’allai avec le vieux lord Gosford, mon parent, au-devant de sa sour, lady Juliana, au moment ou elle venait de sortir pour la premiere fois de pension (c’était la dame dont l’infidélité lui avait fait abandonner le monde), et c’était aussi une beauté… ma foi, quand j’y pense, tout le portrait d’Emmy… Seulement elle était plus grande… ; et elle avait des yeux noirs… ; et des cheveux noirs aussi… ; et elle n’était pas aussi blanche qu’Emmy… ; et elle était un peu plus grasse… ; et elle avait la taille un peu voutée… oh ! bien peu… C’est étonnant comme elles se ressemblent. Ne trouvez-vous pas, mon neveu ? dit-il a John en s’arretant a la porte de la chambre ; et le pauvre John, qui dans cette description ne pouvait trouver une ressemblance qui n’existait que dans les affections du vieillard, répondit en balbutiant :

– Oui, mon oncle ; mais vous savez qu’elles étaient parentes ; et cela explique la ressemblance.

– C’est vrai, mon garçon, c’est vrai, lui dit son oncle charmé de trouver une raison pour une chose qu’il désirait et qui flattait son faible, car il trouvait des ressemblances partout, et il avait dit une fois a Émilie qu’elle lui rappelait sa femme de charge, qui était aussi vieille que lui, et qui n’avait plus une dent dans la bouche.

A la vue de sa niece, M. Benfield, qui, comme presque tous ceux qui sentent vivement, affectait généralement un air de brusquerie et d’indifférence, ne put cacher son émotion ; et, la serrant dans ses bras, il l’embrassa tendrement, tandis qu’une larme brillait dans ses yeux ; puis, un peu confus de sa faiblesse, il la repoussa avec douceur en s’écriant :

– Allons, allons, Emmy, ne m’étranglez point, mon enfant, ne m’étranglez point ; laissez-moi couler en paix le peu de jours qui me restent encore a vivre. Ainsi donc, ajouta-t-il en s’asseyant dans un fauteuil que sa niece lui avait avancé ; ainsi donc, Anne m’écrit que sir William Harris a loué le Doyenné.

– Oui, mon oncle, répondit John.

– Je vous serais obligé, jeune homme, dit M. Benfield d’un ton sec, de ne point m’interrompre lorsque je parle a une dame… Je vous prie d’y faire attention, Monsieur. Je disais donc que sir William a loué le Doyenné a un marchand de Londres, un certain M. Jarvis. Or, j’ai connu, autrefois trois personnes de ce nom ; l’un était un cocher de fiacre qui me conduisait souvent a la Chambre lorsque j’étais membre du parlement de ce royaume ; l’autre était valet de chambre de lord Gosford ; le troisieme est bien, je crois, celui qui est devenu votre voisin. Si c’est la personne que je veux dire, Emmy, il ressemble… parbleu ! il ressemble au vieux Peter, mon intendant.

John manqua d’éclater ; car le vieux Peter était aussi sec et aussi maigre que M. Benfield, tandis que le marchand avait une rotondité tout a fait remarquable ; et, ne pouvant plus se contenir, il sortit de la chambre. Émilie répondit en souriant a la comparaison :

– Vous le verrez demain, mon cher oncle, et vous pourrez alors juger par vous-meme de la ressemblance.

M. Benfield avait confié vingt mille livres sterling a un agent d’affaires, avec l’ordre formel de placer aussitôt cette somme en rentes sur l’État ; mais, malgré cette injonction, l’agent avait trouvé moyen de différer quelque temps ; bref, il avait fait faillite, et quelques jours auparavant il avait remis la somme et une plus considérable encore a M. Jarvis, pour acquitter ce qu’il appelait une dette d’honneur. C’était pour tirer a clair cette transaction que M. Jarvis avait fait une visite a M. Benfield, et lui avait restitué la somme qui lui appartenait. Ce trait de loyauté, la haute estime qu’il avait pour M. Wilson, et son affection sans bornes pour Émilie, étaient du petit nombre des motifs qui l’empechaient encore de croire a l’entiere corruption de la race humaine.

Les chevaux étant prets, M. Benfield se plaça dans la voiture entre son neveu et sa niece, et ils prirent tranquillement le chemin de Moseley-Hall. M. Benfield fut tres silencieux pendant la route. Cependant, en passant devant un beau château qui était a environ dix milles du terme de leur voyage, il dit a Émilie :

– Lord Bolton vient-il souvent vous voir, mon enfant ?

– Bien rarement, mon oncle ; ses occupations le retiennent presque toujours a Londres, au palais de Saint-James, et il a aussi des propriétés en Irlande, qu’il va visiter.

– J’ai connu son pere ; il était allié a la famille de mon ami lord Gosford. Vous ne devez plus guere vous souvenir de lui, sans doute ?

John se mordit les levres pour ne pas rire a la seule idée que sa sour put conserver quelque souvenir d’un homme qui était mort depuis quarante ans. Son oncle continua :

– Il votait toujours avec moi au parlement ; c’était un parfait honnete homme, un homme qui avait beaucoup de l’air de Peter Johnson, mon intendant ; mais on dit que son fils aime les revenant-bons du ministere. – Ma foi, quant a moi, il n’y a jamais eu qu’un ministre a mon gout, c’était William Pitt. Pour l’Écossais dont ils firent un marquis, je n’ai jamais pu le souffrir ; je votais toujours contre lui.

– A tort ou a raison, mon oncle ? demanda John avec un sourire malicieux.

– Non, Monsieur, a raison, mais jamais a tort. Lord Gosford votait aussi toujours contre lui ; et croyez-vous, jeune drôle, que le comte de Gosford et moi nous puissions jamais avoir tort ? Non, Monsieur, de mon temps les hommes étaient tout autres qu’aujourd’hui ; nous n’avions jamais tort, Monsieur ; nous aimions notre pays, et nous ne pouvions nous tromper.

– Mais lord Bute, mon oncle ?

– Lord Bute, Monsieur, s’écria le vieillard avec une grande chaleur, lord Bute était ministre, Monsieur… ; il était ministre ; oui, Monsieur, ministre ; et il était payé pour ce qu’il faisait.

– Mais lord Chatam n’était-il pas ministre aussi ?

Or rien ne piquait le vieillard comme d’entendre appeler William Pitt par son titre de lord. Ne voulant pas néanmoins paraître se relâcher de ce qu’il regardait comme ses opinions politiques, il s’écria d’un ton péremptoire :

– Oui, Monsieur, William Pitt était ministre ; mais… mais, Monsieur…, mais c’était notre ministre, Monsieur.

Émilie, contrariée de voir son oncle s’agiter a un tel point pour une discussion aussi futile, jeta un regard de reproche sur son frere, et dit avec timidité :

– Son administration fut, je crois, bien glorieuse, mon oncle ?

– Glorieuse ! mon Emmy, ah ! sans doute, dit le vieillard adouci par le son de sa voix et par le souvenir de ses jeunes années : nous battîmes les Français partout,… en Amérique, en Allemagne ; nous prîmes (et il comptait sur ses doigts), nous prîmes Québec ; oui, lord Gosford y perdit un cousin, et nous prîmes tout le Canada, et nous brulâmes leurs flottes. Dans la bataille entre Hawe et Conflans, il périt un jeune homme qui était fort attaché a lady Juliana ; la pauvre enfant ! comme elle le regretta apres sa mort, elle qui ne pouvait le souffrir pendant sa vie ! Ah ! c’est qu’elle avait un cour si tendre ! – car M. Benfield, comme beaucoup d’autres, continuait a admirer dans sa maîtresse des qualités qu’elle n’avait jamais eues, et dont il s’était plu a la louer, quoiqu’il eut été la victime de sa froide coquetterie. C’est une sorte de compromis que nous faisons avec notre conscience pour sauver notre amour-propre, en nous créant des beautés qui justifient notre folie a nos propres yeux, et ces illusions nous font conserver les apparences de l’amour, lors meme que l’espérance ne lui sert plus d’aliment, et que l’admiration n’est plus en quelque sorte que factice.

A leur arrivée a Moseley-Hall, ils trouverent toute la famille qui était descendue dans la cour afin de recevoir un parent pour lequel ils avaient tous autant d’affection que de respect. Dans la soirée ; le baronnet reçut une invitation du docteur Yves qui le priait de venir dîner le lendemain avec sa famille au presbytere.


Chapitre 4

 

Du talent ! des vertus ! non, non, un protecteur, et vous aurez la place. Nous parlerons pour vous a mylord.

Miss EDGEWORTH.

Soyez le bienvenu, sir Edward, dit le docteur Yves en prenant la main du baronnet ; je craignais que quelque douleur rhumatismale ne nous privât du plaisir de vous voir, et ne m’empechât de vous présenter les nouveaux habitants du Doyenné, qui dînent avec nous aujourd’hui, et qui seront tres flattés de faire la connaissance de sir Edward Moseley.

– Je vous remercie, mon cher docteur, répondit le baronnet ; non seulement je suis venu, mais j’ai meme décidé M. Benfield a nous accompagner. Le voici qui vient, ajouta-t-il, s’appuyant sur le bras d’Émilie, et murmurant contre la caleche moderne de Mrs Wilson, dans laquelle il a gagné, dit-il, un rhume pour plus de six mois.

Le docteur Yves reçut cette visite inattendue avec la bienveillance qui lui était naturelle, et il sourit intérieurement en songeant a la réunion bizarre qui allait se trouver chez lui lorsque les Jarvis seraient arrivés. Dans ce moment meme leur voiture s’arreta a la porte. Le docteur les ayant présentés au baronnet et a sa famille, miss Jarvis fit des excuses assez joliment tournées de la part du colonel, qui ne se trouvait pas encore assez bien pour sortir, mais dont la politesse n’avait pas voulu permettre qu’ils restassent a cause de lui. Pendant ce temps, M. Benfield avait mis ses lunettes avec beaucoup de sang-froid, et, s’avançant d’un air délibéré vers l’endroit ou le marchand s’était assis, il l’examina de la tete aux pieds avec la plus grande attention ; puis il ôta ses lunettes, les essuya soigneusement, et se dit a lui-meme en les remettant dans sa poche :

– Non, non, ce n’est ni Jack, le cocher de fiacre, ni le valet de chambre de lord Gosford ; mais, ajouta-t-il en lui tendant cordialement la main, c’est bien l’homme a qui je dois mes vingt mille livres sterling.

M. Jarvis, a qui une sorte de honte avait fait garder le silence pendant cet examen, répondit alors avec joie aux avances du vieillard, qui s’assit a côté de lui ; et sa femme, dont les regards avaient pétillé d’indignation au commencement du soliloque, voyant que, de maniere ou d’autre, la fin du discours, loin d’humilier son mari, lui faisait au contraire une sorte d’honneur, se tourna d’un air de complaisance du côté de Mrs Yves, pour la prier d’excuser l’absence de son fils :

– Je ne puis deviner, Madame, ou il est fourré ; il fait toujours attendre apres lui ; puis se tournant vers Jane :

– Ces militaires, ajouta-t-elle, prennent l’habitude de se gener si peu, que je dis souvent a Henry qu’il ne devrait jamais quitter le camp.

– Vous devriez dire la caserne, ma chere, s’écria effrontément son mari ; car de sa vie il n’a été dans un camp. Cette observation resta sans réponse ; mais il était évident qu’elle déplaisait souverainement a la mere et a ses filles, qui n’étaient pas peu jalouses des lauriers du seul héros que leur race eut jamais produit. L’arrivée du capitaine lui-meme changea la conversation, et l’on vint a parler des agréments de leur résidence actuelle.

– De grâce, Madame, dit le capitaine, qui s’était assis familierement aupres de la famille du baronnet, pourquoi donc appelle-t-on notre maison le Doyenné ? Je crains d’etre pris pour un enfant de l’Église, lorsque j’inviterai mes amis a venir chez mon pere au Doyenné.

– Et vous pouvez ajouter en meme temps, Monsieur, si bon vous semble, dit sechement M. Jarvis, qu’il est habité par un vieillard qui a fait des sermons toute sa vie, sans plus de fruit, je le crains bien, que la plupart des prédicateurs, ses confreres.

– Vous excepterez du moins notre digne hôte, Monsieur, dit Mrs Wilson en regardant le docteur Yves ; et voyant que sa sour était blessée d’une familiarité a laquelle elle n’était point accoutumée, elle répondit a la question. Le pere de sir William Harris avait le titre de doyen ; et quoique la maison fut sa propriété particuliere, les habitants avaient coutume de l’appeler le Doyenné, et ce nom lui est resté depuis lors.

– N’est-ce pas une drôle de vie que mene la sir William, dit miss Jarvis, d’aller de ville en ville pour prendre les eaux, et de louer tous les ans sa maison comme il le fait ?

– Sir William s’occupe uniquement du bonheur de sa fille, dit le docteur Yves d’un ton grave, et depuis qu’il a hérité de son titre, il a, je crois, dans un comté voisin, une nouvelle résidence qu’il habite ordinairement.

– Connaissez-vous miss Harris ? ajouta la jeune personne en s’adressant a Clara, et sans attendre sa réponse :

– C’est une merveilleuse beauté, je vous assure ; tous les hommes meurent d’amour pour ses beaux yeux.

– Ou pour sa fortune, reprit sa sour en secouant dédaigneusement la tete ; quant a moi, je n’ai jamais pu rien voir de si attrayant dans sa personne, quoiqu’elle fasse beaucoup parler d’elle a Bath et a Brighton.

– Vous la connaissez donc ? dit Clara avec douceur.

– Mais… oui…, comme on se connaît dans le monde, répondit miss Jarvis en hésitant, tandis que ses joues se couvraient d’une vive rougeur.

– Que voulez-vous dire, Sarah ? – comme on se connaît dans le monde ? s’écria son pere en éclatant de rire ; lui avez-vous jamais parlé ? Vous etes-vous jamais trouvée dans le meme salon qu’elle ? a moins que ce ne soit au bal ou au concert ?

La mortification de miss Sarah était évidente ; heureusement l’annonce que le dîner était servi vint mettre fin a son embarras.

Mrs Wilson ne laissait jamais échapper l’occasion de placer une leçon de morale lorsque quelque incident de la vie journaliere pouvait y donner lieu.

– Ne vous exposez jamais, ma chere enfant, a une mortification semblable, dit-elle a Émilie, en faisant des commentaires sur des personnes que vous ne connaissez point ; c’est s’exposer a de grandes erreurs. Si ces personnes se trouvent etre placées au-dessus de vous dans la sphere de la vie, et que vos propos leur soient répétés, ils n’exciteront que leur mépris, tandis que ceux a qui ils sont adressés ne les attribueront qu’a une basse jalousie.

Le marchand fit trop honneur au dîner du ministre pour songer a renouer une conversation aussi désagréable ; et comme John Moseley et Francis Yves étaient placés pres de ses filles, et que ces jeunes gens étaient fort aimables, elles oublierent bientôt ce qu’elles appelaient entre elles la rudesse de leur pere, pour ne faire attention qu’a leurs voisins.

– Eh bien ! monsieur Francis, quand donc commencerez-vous a precher ? demanda M. Haughton ; je brule de vous voir monter dans cette chaire ou j’ai eu le bonheur d’entendre si souvent votre respectable pere. Je ne doute pas que votre doctrine ne soit orthodoxe ; autrement vous seriez, je crois, le seul membre de la congrégation que notre cher ministre n’eut pas converti.

A ce compliment le docteur inclina seulement la tete, et il répondit pour son fils que, le dimanche suivant, ils auraient le plaisir d’entendre Francis, qui lui avait promis de le remplacer ce jour-la.

– Et aurons-nous bientôt un bénéfice ? ajouta M. Haughton en servant un superbe plum-pudding. John Moseley sourit en regardant Clara ; celle-ci baissa les yeux en rougissant, et le ministre, se tournant du côté de sir Edward, dit d’un air d’intéret :

– Sir Edward, la cure de Bolton est vacante, et je désirerais vivement l’obtenir pour mon fils. Elle est a la nomination du comte, qui, je le crains bien, n’en disposera que sur de puissantes recommandations.

Clara, les yeux toujours baissés, semblait ne voir que son assiette ; cependant, de dessous sa longue paupiere, un timide regard se dirigeait vers son pere pendant qu’il répondait :

– Je suis vraiment au désespoir, mon digne ami, de n’avoir point assez de crédit aupres de lord Bolton, pour pouvoir faire une démarche directe ; mais il est si rarement ici que je le connais a peine. Et le bon baronnet était vraiment peiné de ne pouvoir obliger le fils de son ami.

– Qui est-ce donc qui nous arrive ici ? s’écria le capitaine Jarvis en regardant par une fenetre qui donnait sur la cour d’entrée l’apothicaire et son garçon qui descend de voiture ?

Un domestique vint annoncer que deux étrangers demandaient a parler a son maître. Malgré le titre burlesque dont le capitaine les avait gratifiés, le baronnet, qui aimait a voir tout le monde aussi heureux que lui-meme, dit a son hôte :

– Faites-les monter, docteur, faites-les monter ; il faut qu’ils goutent de cette excellente pâtisserie, et nous jugerons s’ils sont connaisseurs.

Le reste de la compagnie joignit ses instances a celles du baronnet, et le docteur Yves donna ordre de faire monter les deux étrangers.

La porte s’ouvrit, et l’on vit entrer un vieillard qui paraissait avoir soixante ans environ, et qui s’appuyait sur le bras d’un jeune homme de vingt-cinq. Il y avait entre eux assez de ressemblance pour qu’au premier coup d’oil l’observateur le plus indifférent put prononcer que c’étaient le pere et le fils ; mais l’air souffrant du premier, son extreme maigreur, sa démarche chancelante, contrastaient avec l’air de santé et de vigueur du jeune homme, qui soutenait son respectable pere avec une attention si touchante, que la plupart des convives ne purent le voir sans intéret. Le docteur et son épouse se leverent spontanément de leurs sieges et resterent un instant immobiles, comme s’ils éprouvaient un sentiment de surprise a laquelle se melait une profonde douleur. Le docteur se remit bientôt, et prenant la main que lui présentait le vieillard, il la serra dans les siennes, et parut vouloir parler ; mais ses efforts furent inutiles. Ses larmes se pressaient sur ses paupieres, tandis qu’il considérait ce front sillonné par de longues souffrances, ce teint pâle et livide ; et sa femme, ne pouvant plus longtemps maîtriser son émotion, se jeta sur une chaise, et donna un libre cours a ses sanglots.

Le docteur ouvrit la porte d’une piece voisine, et tenant toujours le vieillard par la main, il parut l’inviter a le suivre. Sa femme, apres le premier élan de sa douleur, reprit toute son énergie, et, surveillant avec une tendre sollicitude les pas tremblants de l’étranger, elle l’accompagna avec son fils. Arrivés a la porte, les deux inconnus se retournerent, et ils saluerent la société d’une maniere si noble et en meme temps si gracieuse, que tous les convives, sans en excepter M. Benfield, se leverent involontairement, pour leur rendre leur salut.

Des qu’ils furent sortis, la porte se referma sur eux, et les convives resterent debout autour de la table, muets de surprise et en meme temps affectés de la scene dont ils venaient d’etre les témoins. Pas un mot n’avait été dit, et le ministre les avait quittés sans leur faire aucune excuse, ni leur donner la moindre explication. Cependant Francis revint bientôt, et quelques minutes apres il fut suivi par sa mere, qui, apres avoir prié ses hôtes de l’excuser si elle les avait quittés si brusquement, fit tourner la conversation sur l’évenement qui pour elle était d’une grande importance, l’intention de son fils de precher le dimanche suivant.

Les Moseley avaient trop l’usage du monde pour se permettre aucune question, et les Jarvis ne l’oserent point. Sir Edward se retira de tres bonne heure ; le reste de la société suivit son exemple.

– Ma foi, il faut en convenir, s’écria Mrs Jarvis des qu’elle fut montée dans sa voiture, voila une conduite bien étrange, et voila une singuliere maniere de recevoir son monde ! Que signifiaient toutes ces larmes et tous ces sanglots ? Et ces étrangers, qui sont-ils ?

– Pas grand-chose, maman, tres probablement, dit sa fille aînée en jetant un regard dédaigneux sur une chaise de poste d’une grande simplicité, arretée a la porte du docteur.

– C’était a faire pitié ! dit miss Sarah en haussant les épaules. Son pere portait les yeux de l’une a l’autre a mesure qu’elles parlaient, et chaque fois il prenait une grande prise de tabac : c’était sa ressource ordinaire pour éviter une querelle de famille. Cependant la curiosité des dames était excitée plus vivement qu’elles ne voulaient en convenir, et des que Mrs Jarvis fut rentrée chez elle, elle donna ordre a sa femme de chambre d’aller au presbytere le soir meme présenter ses compliments a Mrs Yves, et de s’informer si l’on n’aurait point trouvé un voile de dentelle qu’elle croyait y avoir laissé.

– A propos, Betty, puisque vous y serez, informez-vous des domestiques… vous entendez bien, des domestiques… je ne voudrais pour rien au monde causer le moindre embarras a Mrs Yves… si M… M… Eh bien ! quel est donc son nom ?… Mon Dieu, ne voila-t-il pas que je l’ai oublié ? Vous demanderez aussi son nom ; Betty… le nom de l’étranger qui vient d’arriver au presbytere, et, comme cela peut faire quelque différence dans nos arrangements, informez-vous s’il restera longtemps et puis… vous savez bien, tous ces petits renseignements qui peuvent etre utiles au besoin.

Betty partit, et en moins d’une heure elle était de retour. Elle prit un air d’importance pour débiter ses nouvelles ; les miss Jarvis se trouvaient aupres de leur mere, et elle commença ainsi sa relation – D’apres vos ordres, Madame, j’ai couru tout d’une haleine jusqu’au presbytere, ou William a bien voulu m’accompagner. Arrivée a la porte, je frappai, et l’on nous fit entrer dans la salle ou les domestiques étaient rassemblés. Je délivrai mon message ; mais pas plus de voile que… Eh ! mon Dieu ! Madame, le voila sur le dos de votre fauteuil !

– C’est bon, Betty, c’est bon ; ne songeons plus au voile, dit sa maîtresse impatiente ; avez-vous appris quelque chose ?

– Pendant qu’ils cherchaient le voile, j’ai demandé tout bas a l’une des servantes quels étaient ces messieurs qui venaient d’arriver. Mais, le croiriez-vous, Madame ? (ici Betty prit un air de mystere) personne ne les connaît. Ce qui est sur, Madame, c’est que le ministre et son fils sont toujours aupres du vieillard, lui faisant des lectures de piété, et lui récitant des prieres, et…

– Et quoi, Betty ?

– Ma foi, Madame, ce doit etre un bien grand pécheur pour avoir besoin de tant de prieres, lorsqu’il va mourir.

– Mourir ! s’écrierent les trois dames ; n’y a-t-il donc plus d’espoir ?

– Oh ! mon Dieu, non, Madame ; ils disent tous qu’il va rendre l’âme… ; mais toutes ces prieres m’ont l’air suspectes a moi ; on dirait un criminel. Pour un honnete homme on ne ferait pas tant de façons.

– Non, sans doute, dit la mere.

– Non, sans doute, répéterent les deux filles, et elles se retirerent chacune dans leur chambre, pour se livrer a leurs conjectures.


Chapitre 5

 

L’heure de la priere vous invite au temple : que la voix pure du pretre trouve un écho dans votre cour ; qu’elle en chasse toute pensée mauvaise. Dieu peut vous appeler de son sanctuaire céleste, s’il vous trouve prete a paraître devant lui.

KIRKE WHITE.

Il y a dans la saison du printemps quelque chose de particulier qui dispose l’âme aux sentiments religieux. Nos facultés, nos affections sont comme engourdies pendant l’hiver ; mais le souffle bienfaisant des brises de mai vient bientôt nous ranimer, et nos désirs, nos espérances se réveillent avec la nature, qui sort de son long assoupissement. C’est alors que l’âme, pénétrée de la bonté de son créateur, aime a franchir l’espace pour se reposer aupres de lui. L’oil aime a parcourir ces immenses tapis de verdure qui se déploient jusqu’a l’horizon, et se fixent sur les nuages qui roulent majestueusement dans la plaine azurée ; il perd de vue la terre pour contempler notre derniere demeure.

Ce fut par un de ces beaux jours que les habitants de B*** se rendirent en foule a leur église, attirés par l’espoir d’entendre precher pour la premiere fois le fils de leur pasteur. Il n’était pas une famille un peu considérée qui ne se fut fait un devoir d’assister a ce premier essai ; aussi les Jarvis ne manquerent-ils pas de s’y trouver, et la voiture de sir Edward Moseley et de sa sour s’arreta l’une des premieres a la porte de l’église.

Tous les membres de cette famille s’intéressaient vivement au succes du jeune pretre ; mais connaissant toute l’étendue de ses talents naturels, perfectionnés encore par l’éducation, et toute la ferveur de sa piété, ils éprouvaient plutôt de l’impatience que de la crainte. Il y avait cependant parmi eux un jeune cour qui palpitait d’une émotion qu’il lui devint presque impossible de maîtriser lorsqu’ils s’approcherent du sanctuaire. Ce cour franc et naif appartenait depuis longtemps au jeune Francis, et a ses élans impétueux on eut dit qu’il brulait d’aller retrouver son maître.

L’entrée d’une congrégation dans une église peut fournir dans tous les temps a un observateur attentif un sujet de remarques curieuses et instructives. On aurait peine a le croire, et cependant l’âme se révele tout entiere dans une circonstance qui se renouvelle trop souvent pour paraître mériter de fixer l’attention. Il semble qu’en approchant l’autel du Dieu de vérité, le fond de nos cours se manifeste jusque dans le moindre mouvement extérieur, et que les consciences se montrent a découvert. Nous avouons sans doute que ces observations peuvent paraître un peu profanes, dans un moment ou des pensées plus sérieuses doivent seules nous occuper ; mais qu’il nous soit permis de jeter un coup d’oil rapide sur quelques-uns des personnages de notre histoire, a mesure qu’ils entrent dans l’église de B***.

La figure du baron exprimait a la fois le calme et la noblesse d’une âme en paix avec elle-meme, comme avec tout le genre humain ; sa démarche était ferme et assurée. Des qu’il fut entré dans le banc qui lui était réservé, il se mit a genoux, et ses regards, que jusqu’alors il avait tenus baissés, se dirigerent sur l’autel avec une expression de bienveillance et de respect qui indiquait que chez lui le contact du monde n’avait jamais pu éteindre le sentiment d’une solide piété.

Lady Moseley suivit son mari d’un pas non moins assuré ; il y avait de la grâce, de la décence, dans son maintien, sans que cependant il parut étudié. Un voile lui couvrait la figure, mais a la maniere dont elle s’agenouilla a côté de sir Edward, il était facile de voir que tout en se rappelant son Créateur, elle ne s’était pas entierement oubliée elle-meme.

La démarche de Mrs Wilson était plus posée que celle de sa sour. Ses yeux fixés devant elle semblaient contempler cette éternité dont elle approchait. Sa figure, naturellement pensive, conservait la meme expression, quoiqu’on put y voir des traces d’une humilité plus profonde. Sa priere fut longue, et lorsqu’elle se releva, son corps seul semblait etre de ce monde ; son âme était absorbée dans des contemplations sublimes bien au-dela des limites de cette sphere matérielle.

Jane avait pris place a côté de sa mere. Clara, ordinairement si calme et si tranquille, changeait a chaque instant de couleur, et ses yeux distraits se dirigeaient de temps en temps sur la chaire, comme dans l’espoir d’y rencontrer déja celui qu’elle brulait d’entendre. Émilie s’était glissée aupres de sa tante, et, dans son maintien modeste, dans ses regards brillants d’innocence et d’amour, on reconnaissait l’éleve de Mrs Wilson.

En voyant M. Jarvis se rendre d’un air posé et réfléchi au banc de sir William Harris, on aurait pu le prendre pour un autre sir Edward Moseley ; mais le calme avec lequel il écarta les pans de son habit avant de s’asseoir, lorsqu’on aurait cru qu’il allait se mettre a genoux, la prise de tabac qu’il prit tranquillement en jetant les yeux autour de lui pour examiner l’édifice, n’eussent pas tardé a détromper et a convaincre que ce qui avait paru d’abord du recueillement, n’était que la supputation de quelque intéret commercial, et que sa présence était un sacrifice qu’il faisait a l’usage ; sacrifice rendu plus facile par l’épaisseur des coussins sur lesquels il était assis, et par l’agrément de pouvoir du moins dans un banc étendre commodément ses jambes.

Sa femme et ses filles avaient fait une toilette brillante, propre a faire ressortir les charmes de leurs personnes ; et, avant de s’asseoir, elles examinerent longtemps les places qui leur avaient été préparés, pour aviser aux moyens de chiffonner le moins possible leur superbe parure.

Enfin le ministre, accompagné de son fils, sortit de la sacristie. Il y avait tant de dignité dans la maniere dont ce respectable ecclésiastique remplissait les fonctions de son ministere, que son aspect seul frappait de respect ceux qui assistaient aux saints offices, et les disposait a écouter avec recueillement la parole divine. Un silence imposant régnait dans l’église, lorsque le banc réservé pour la famille du ministre s’ouvrit tout a coup, et les deux étrangers qui étaient arrivés la veille au presbytere vinrent y prendre place. Tous les yeux se tournerent vers le vieillard affaibli qui semblait avoir déja un pied dans la tombe, et n’etre retenu encore sur les limites de cette vie que par la tendresse vigilante de son fils. Refermant avec précipitation la porte de son banc, Mrs Yves se cacha la figure dans son mouchoir ; et le service divin était commencé depuis longtemps, avant qu’elle eut pu se décider a la relever. La voix du ministre était tremblante, et trahissait une émotion qui ne lui était pas ordinaire ; ce que ses paroissiens attribuerent a la tendre sollicitude d’un pere qui est au moment de voir son fils unique montrer s’il est digne de recueillir la plus noble partie de son héritage ; mais, dans le fond, ce trouble provenait d’une autre cause plus puissante encore.

Apres les prieres accoutumées, le jeune Francis monta dans la chaire. Il garda un moment le silence, jeta un regard inquiet sur le banc de sa mere, et enfin commença son sermon. Il avait pris pour sujet la nécessité de placer toute notre confiance dans la grâce divine pour notre bonheur en cette vie comme dans l’autre. Apres avoir éloquemment démontré la nécessité de cette confiance, comme étant seule capable de nous prémunir contre les maux de l’humanité, il se mit a peindre l’espoir, la résignation, la félicité qui accompagnent une mort chrétienne.

Bientôt le jeune pretre, s’échauffant a mesure qu’il entrait plus avant dans son sujet, s’abandonna a tout son enthousiasme ; son regard plein de feu donnait un nouvel intéret a ses paroles ; et, dans un moment ou toute la congrégation attentive était captivée par son éloquence entraînante, un soupir convulsif et prolongé attira tout a coup tous les yeux sur le banc du ministre. Le jeune étranger, frappé de stupeur, pâle comme la mort, était debout, tenant dans ses bras le corps inanimé de son pere, qui a l’instant meme venait de tomber mort a ses côtés.

L’église n’offrit plus alors qu’une sorte de tumulte. On arracha le jeune homme a un spectacle aussi déchirant, et le ministre l’entraîna presque sans connaissance hors de l’église.

La congrégation se dispersa en silence ; on se forma en petits groupes pour s’entretenir de l’événement terrible dont ils venaient d’etre les témoins. Personne ne connaissait le défunt ; on savait seulement que c’était l’ami du ministre, et on transporta son corps au presbytere.

Le jeune homme était évidemment son fils ; mais les renseignements n’allaient pas plus loin. Ils étaient venus dans une chaise de poste, et sans etre accompagnés d’un seul domestique.

Leur arrivée au presbytere fut décrite par les Jarvis avec quelques embellissements qui ajouterent encore a l’intéret, sans cependant que personne, pour pénétrer ce mystere, osât faire au docteur Yves des questions qui auraient pu l’affliger.

La dépouille mortelle du vieillard fut placée sur un char funebre qui partit du village a la fin de la semaine, sous l’escorte de Francis Yves et du fils inconsolable.

Le docteur et sa femme prirent le grand deuil, et le jour du départ de Francis, Clara reçut un billet de son amant, qui lui apprenait que son absence durerait probablement un mois, mais qui, du reste, ne jetait aucun jour sur ce mystere.

Cependant on lut quelques jours apres, sur les journaux de Londres, ce peu de mots, qui semblaient ne pouvoir se rapporter qu’a l’ami du docteur Yves :

« Est mort subitement a B***, le 10 du courant, George Denbigh, écuyer, a l’âge de soixante-trois ans ».


Chapitre 6

 

L’âge d’aimer n’est pas celui de l’expérience. Que l’oil de la mere préside au choix de la fille. Ce n’est pas le plus aimable qui aime le mieux.

PRIOR.

La visite faite par les Moseley aux Jarvis leur avait été rendue ; et le lendemain meme du jour ou le paragraphe relatif a la mort de George Denbigh parut dans les journaux, toute la famille des Jarvis fut invitée a dîner a Moseley-Hall.

Le colonel Egerton, dont le pied était completement guéri, avait été compris dans l’invitation. Quoiqu’il n’eut vu encore M. Benfield qu’une ou deux fois, il semblait régner entre eux une sorte d’antipathie qui augmentait plutôt qu’elle ne diminuait, et qui se manifestait de la part du vieillard par un air froid et composé qu’il prenait des qu’il apercevait le colonel, tandis que celui-ci se bornait seulement a éviter, mais sans affectation, de se placer a côté de lui.

Sir Edward et lady Moseley, au contraire, trouvaient le colonel fort aimable, et cherchaient toutes les occasions de lui montrer l’impression favorable qu’il avait faite sur leur esprit. Lady Moseley, en particulier, qui s’était assurée, a sa grande satisfaction, que c’était bien l’héritier du titre et tres probablement de la fortune de son oncle sir Edgar Egerton, se sentait tres disposée a entretenir une connaissance qu’elle trouvait agréable, et qui pouvait meme devenir utile.

Quant au capitaine Jarvis, dont la familiarité grossiere lui déplaisait souverainement, elle ne le supportait que pour ne pas manquer a la politesse, et ne pas troubler l’harmonie qui régnait entre les deux familles ; autrement le capitaine aurait des le premier jour reçu son congé.

Elle ne pouvait s’empecher d’etre surprise qu’un homme qui avait aussi bon ton que le colonel put trouver quelque plaisir dans la société de ce grossier personnage, ou meme dans celle des dames de sa famille, dont les manieres n’étaient guere plus distinguées. Alors elle disait que peut-etre il avait vu Émilie a Bath ou Jane quelque autre part ; et que c’était pour se rapprocher d’elles qu’il s’était prévalu de la connaissance du jeune Jarvis pour se faire inviter a venir passer quelque temps dans sa famille.

Lady Moseley n’avait jamais connu la vanité pour elle-meme ; mais elle était mere, et tout son orgueil s’était concentré sur ses filles ; elle était fiere de leurs qualités aimables, de leur heureux naturel. Un peu de vanité n’est-il pas excusable dans une mere, lorsqu’elle a pour objet ses enfants ?

Le colonel n’avait jamais été ni plus aimable, ni plus insinuant, et Mrs Wilson se reprocha plus d’une fois le plaisir qu’elle éprouvait a écouter des propos futiles auxquels il savait donner de l’intéret, ou, ce qui était pis encore, des principes erronés soutenus avec une éloquence séduisante. Mais sa vigilance n’en devint que plus active ; car l’amour qu’elle portait a Émilie était cause qu’elle redoublait de prudence, lorsque le hasard, ou un enchaînement quelconque de circonstances, leur faisait former de nouvelles liaisons.

Émilie approchait de l’âge ou une jeune personne songe a faire ce choix qui est irrévocable et qui fixe sa destinée, et l’étude que sa tante faisait du caractere des hommes qui s’introduisaient dans leur société était approfondie, on aurait pu meme dire minutieuse. Lady Moseley désirait aussi le bonheur de sa fille, mais un examen aussi sérieux lui eut paru impossible ; elle n’en sentait pas d’ailleurs la nécessité, tandis que Mrs Wilson, cédant a la conviction qu’une longue expérience lui avait donnée, se sentait le courage et la patience de remplir jusqu’au bout ce qu’elle regardait comme son devoir.

– Eh bien ! milady, demanda Mrs Jarvis d’un air auquel elle voulait donner de l’importance, pendant que la compagnie réunie dans le salon attendait qu’on vînt annoncer que le dîner était servi, avez-vous découvert quelque chose sur ce M. Denbigh qui est mort subitement dans l’église ?

– Je ne vois pas, Madame, ce qu’il y avait a découvrir, répondit lady Moseley.

– C’est qu’a Londres, lady Moseley, dit le colonel Egerton, tous les détails de cet événement tragique auraient été rapportés dans les journaux ; et c’est, sans doute de cette maniere que Mrs Jarvis entend que vous auriez pu apprendre quelque chose.

– Oh ! oui, s’écria Mrs Jarvis, le colonel a raison ; et le colonel avait toujours raison avec cette dame. Le colonel avait trop d’usage pour renouer une conversation qui semblait déplaire ; mais le capitaine, que rien n’intimidait, s’écria en se renversant sur sa chaise :

– Parbleu ! ce ne doit pas etre grand-chose que ce Denbigh. – Denbigh ! je n’ai jamais entendu parler de ça.

– C’est, je crois, le nom de famille du duc de Derwent, dit sir Edward d’un ton un peu sec.

– A coup sur, le vieux bonhomme ni son fils n’avaient pas trop l’air de ducs, ni meme d’officiers, reprit Mrs Jarvis aux yeux de laquelle un officier était un grand personnage, depuis que son fils portait des épaulettes.

– Lorsque j’étais au parlement, dit M. Benfield, un général Denbigh y siégeait aussi, et il était toujours du meme avis que lord Gosford et moi. Il était toujours pres de son ami, sir Peter Howell, l’amiral qui prit l’escadre française sous le glorieux ministere de William Pitt, et qui prit aussi une île de concert avec ce meme général Denbigh ; l’amiral était un vieux routier, plein d’honneur et de courage, aussi brave que mon Hector. Hector était son chien.

– Miséricorde ! dit John a l’oreille de sa sour, celui dont parle notre oncle doit devenir bientôt votre grand-pere.

Clara sourit et se permit de dire :

– Sir Peter était le pere de Mrs Yves, mon oncle.

– Vraiment ! s’écria le vieillard d’un air de surprise ; je l’ignorais absolument, et je puis dire qu’ils se ressemblent.

– Pensez-y bien, mon oncle, dit John avec une gravité imperturbable, ne trouvez-vous pas a Francis un air de famille avec lui ?

– Mais, mon cher oncle, interrompit vivement Émilie, le général Denbigh et l’amiral Howell étaient-ils parents ?

– Non pas que je sache, chere Emmy ; sir Frédéric Denbigh ne ressemblait pas du tout a l’amiral ; il avait plutôt dans la physionomie quelque chose qui me rappelle Monsieur, ajouta-t-il apres avoir regardé autour de lui, et  en saluant le colonel Egerton.

– Je n’ai cependant pas l’honneur d’etre son parent, dit le colonel en se retirant derriere la chaise de Jane.

Mrs Wilson tâcha de rendre la conversation plus générale ; mais ce que venait de dire M. Benfield lui faisait présumer qu’il existait entre les descendants des deux vieux militaires une affinité qu’ils ignoraient peut-etre eux-memes, mais qui expliquait l’intéret qu’ils prenaient les uns aux autres.

Au moment de se mettre a table, le colonel trouva moyen de se placer aupres d’Émilie, et miss Jarvis se hâta de venir s’asseoir de l’autre côté. Il parla du grand monde, des eaux a la mode, des romans, des spectacles ; et voyant qu’Émilie, toujours réservée, ne voulait ou ne savait pas entretenir la conversation sur aucun de ces sujets, il essaya de l’attaquer par un autre côté. Il connaissait tous nos poetes, et les remarques qu’il fit sur quelques-uns de leurs ouvrages parurent intéresser un moment Émilie ; sa physionomie s’anima, mais ce fut comme un éclair passager, et pendant qu’il continuait a lui citer les passages qu’il admirait le plus, sa figure avait repris l’expression d’une indifférence si complete, qu’il finit par se persuader que c’était une belle statue a laquelle il manquait une âme.

Apres une tirade véhémente, dans laquelle il avait cherché a déployer toutes les grâces de son esprit, il s’aperçut que Jane avait les yeux fixés sur lui avec une expression particuliere, et aussitôt il changea de batterie.

Le colonel trouva dans Jane une éleve beaucoup plus docile. Les vers étaient sa passion, et bientôt il s’engagea entre eux une discussion animée sur le talent de leurs poetes favoris. Empressé de la reprendre, le colonel quitta la table de bonne heure pour aller rejoindre les dames qui étaient passées dans le salon, et John saisit un prétexte pour l’accompagner.

Les demoiselles s’étaient rangées en cercle autour d’une fenetre, et Émilie elle-meme se réjouit au fond du cour de les voir arriver, car elle était fort embarrassée, ainsi que ses sours, pour entretenir la conversation avec des dames dont les gouts et les opinions n’avaient aucun rapport avec les leurs.

– Vous disiez, miss Moseley, dit le colonel du ton le plus aimable en s’approchant d’elles, que, selon vous, Campbell était le plus harmonieux de nos poetes ? Vous ne refuserez pas sans doute de faire une exception en faveur de Moore.

Jane rougit en répondant avec un peu d’embarras :

– Moore est assurément un de nos poetes les plus distingués.

– A-t-il fait beaucoup de vers ? demanda innocemment Émilie.

– Pas la moitié de ce qu’il aurait du, s’écria miss Jarvis ; c’est si beau tout ce qu’il a écrit ! Ah ! je lirais ses poemes toute la journée.

Jane ne dit plus un mot ; mais le soir, lorsqu’elle fut seule avec Clara, elle prit un volume des poésies de Moore, et le jeta au feu. Sa sour lui demanda naturellement l’explication de cette conduite.

– Ah ! s’écria Jane, je ne puis souffrir ce livre depuis que cette miss Jarvis en parle avec tant d’intéret. Je crois en vérité que ma tante Wilson a raison de ne pas souffrir qu’Émilie fasse de pareilles lectures. Jane avait souvent lu avec autant d’avidité que de plaisir ces poésies séduisantes et voluptueuses ; mais l’approbation de miss Jarvis, d’une personne dont les manieres étaient aussi libres et aussi cavalieres, les lui avaient fait prendre en horreur.

Cependant le colonel Egerton avait aussitôt changé de discours, et se mit a parler de ses campagnes en Espagne. Il avait le talent de donner de l’intéret a tous ses récits, qu’ils parussent ou non vraisemblables ; et comme il ne contrariait jamais personne, qu’il cédait toujours de bonne grâce, et surtout s’il avait une dame pour adversaire, sa conversation plaisait infiniment, et on lui trouvait d’autant plus d’esprit qu’il savait faire ressortir celui des autres.

Un pareil homme, ayant pour auxiliaires les dehors les plus séduisants et le ton le plus aimable, était une société bien dangereuse pour une jeune personne ; Mrs Wilson le savait ; et comme son séjour devait se prolonger pendant un ou deux mois, elle résolut de sonder le cour de sa niece, et de savoir ce qu’elle pensait de ses nouvelles connaissances.

Pendant que le colonel racontait ses prouesses, John avait eu quelque envie de lier conversation avec miss Jarvis, et il allait lui parler avec extase des poésies licencieuses de Little, lui demander si elle n’en admirait pas aussi les mélodies, lorsque les grands yeux bleus d’Émilie se fixerent sur lui avec une expression particuliere de tendresse ; malgré son amour pour les sarcasmes, il renonça aussitôt a son projet, par respect pour l’innocence de ses sours, et se tournant du côté d’Egerton, il lui adressa plusieurs questions sur les Espagnols et sur leurs usages.

– Vous etes-vous jamais trouvé avec lord Pendennys en Espagne, colonel ? demanda Mrs Wilson d’un air d’intéret.

– Non, Madame, jamais. Nous ne servions pas dans le meme corps d’armée. Connaissez-vous le comte, Madame ?

– Non pas personnellement, Monsieur, mais de réputation.

– Sa réputation comme militaire est aussi grande que méritée. J’ai entendu dire que nous n’avons pas d’officier plus intrépide.

Mrs. Wilson ne répondit rien ; elle paraissait triste et pensive. Émilie avait quitté le groupe rassemblé aupres de la fenetre pour accourir aupres de sa tante. Elle s’efforça de détourner le cours de ses réflexions et de la ramener a des idées plus agréables. Le colonel, qui cherchait toujours a plaire, se joignit a elle, et ils parvinrent a réussir.

M. Jarvis se retira de bonne heure avec sa famille, et son hôte le suivit. Mrs Wilson, toujours vigilante, profita de quelques instants ou elle se trouva seule avec sa niece pour pressentir son opinion sur les nouveaux hôtes qu’ils avaient reçus ce jour-la.

– Comment trouvez-vous nos nouveaux amis, Émilie ? lui, demanda-t-elle en souriant.

– Mais assez étranges, s’il faut parler franchement.

– Je ne suis pas fâchée, ma chere, que vous ayez eu occasion d’observer de pres les manieres de Mrs Jarvis et de ses filles ; leur exemple n’est pas dangereux ; je ne crains pas que vous soyez jamais tentée d’imiter leur ton ni leur langage ; quant aux hommes, c’est tout autre chose, ils sont des héros en comparaison.

– Oui, des héros dans leur genre.

– Auquel donnez-vous la préférence, au capitaine ou au colonel ?

– La préférence ? ma tante, répéta Émilie d’un air étonné ; c’est un mot bien fort, appliqué a l’un ou a l’autre de ces messieurs ; mais je crois que je préférerais encore le capitaine : il ne se cache pas, lui ; il ne s’impose pas la moindre contrainte ; il a des défauts, sans doute, mais ils sont palpables, il n’en fait pas mystere, et peut-etre avec le temps pourra-t-il s’en corriger, tandis que le colonel…

– Eh bien ! le colonel ?

– Il s’admire a un tel point, il paraît si content de sa personne, que je crois bien que ce serait prendre une peine inutile que de tenter de le réformer.

– Vous croyez donc qu’il a besoin de réforme ?

– S’il en a besoin ! s’écria Émilie en jetant sur sa tante un regard ou se peignait de plus en plus la surprise. Vous n’étiez donc pas la lorsqu’il nous parlait de ces poemes, et qu’il nous en citait des passages que j’aurais bien voulu ne pas entendre ? Dieu ! quelles maximes et quels principes ! N’a-t-il pas raconté a Jane l’histoire d’une jeune personne qui avait abandonné son pere pour son amant ? et ne semblait-il pas l’approuver encore, au lieu de condamner son manque de piété filiale ? Ah ! j’en suis bien sure, si vous l’aviez entendu, il ne vous plairait pas tant.

– A merveille, ma chere Émilie ; je ne voulais que connaître vos sentiments, et je suis charmée de voir que vous soyez aussi raisonnable. Oui, vous avez bien raison, le colonel semble oublier qu’il y ait quelque chose qu’on appelle morale et principes au monde, ou plutôt ses principes se bornent a un seul, celui de plaire. Voila son unique but : pourvu qu’il y parvienne, tous les chemins lui paraissent bons.

En disant ces mots, Mrs Wilson embrassa tendrement sa niece, et se retira dans sa chambre avec la douce assurance qu’elle n’avait point semé sur un terrain stérile, et que, grâce aux sages leçons de vertu qu’elle avait données a sa niece des sa plus tendre enfance, Émilie sortirait toujours triomphante des épreuves auxquelles est mise a chaque instant la fragilité de son sexe.