Le Lac Ontario - James Fenimore Cooper - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1840

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Opis ebooka Le Lac Ontario - James Fenimore Cooper

Ce texte fait partie du «Roman de Bas de Cuir», vaste épopée en cinq volumes qui nous narre la conquete de l'Ouest, les guerres entre les indiens et la blancs, les pionniers, pendant la seconde moitié du 18e siecle.

Opinie o ebooku Le Lac Ontario - James Fenimore Cooper

Fragment ebooka Le Lac Ontario - James Fenimore Cooper

A Propos
Préface
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3

A Propos Cooper:

James Fenimore Cooper (September 15, 1789 – September 14, 1851) was a prolific and popular American writer of the early 19th century. He is best remembered as a novelist who wrote numerous sea-stories and the historical novels known as the Leatherstocking Tales, featuring frontiersman Natty Bumppo. Among his most famous works is the Romantic novel The Last of the Mohicans, which many consider to be his masterpiece. Source: Wikipedia

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Préface

Le plan de cet ouvrage s’est présenté a l’esprit de l’auteur il y a plusieurs années, quoique l’invention des détails soit d’une date récente. L’idée de rassembler des marins et des sauvages au milieu d’incidents qu’on peut supposer devoir faire connaître le caractere des grands lacs de l’Amérique, ayant été mentionnée a l’éditeur, celui-ci obtint de l’auteur une sorte de promesse d’exécuter ce projet quelque jour, ce qu’il fait aujourd’hui, quoique un peu tard et imparfaitement.

Dans le principal personnage de cette légende, le lecteur pourra reconnaître un ancien ami dans de nouvelles circonstances[1] . Si la maniere dont se montre cette vieille connaissance sous un nouveau point de vue ne diminue pas la faveur qu’il a obtenue du public, ce sera un grand plaisir pour l’auteur, car il prend a l’individu en question presque autant d’intéret que celui qu’inspirerait la réalité. Ce n’est pourtant pas une tâche facile de présenter le meme individu dans quatre ouvrages différents, et de soutenir le caractere particulier indispensable pour son identité, sans courir le risque de fatiguer le lecteur par une sorte d’uniformité. Cette épreuve a été différée si longtemps, autant par doute qu’elle put réussir que par toute autre cause. Dans une telle entreprise, comme dans toutes les autres, « c’est la fin » qui doit « couronner l’ouvre. »

Le caractere indien offre si peu de variété, que j’ai cherché a éviter de trop appuyer sur ce point dans la présente occasion, et je crains meme qu’on ne trouve plus de nouveauté que d’intéret dans la réunion de l’Indien et du marin.

Le novice pourra regarder comme un anachronisme de placer des navires sur l’Ontario au milieu du XVIIIe siecle ; mais a cet égard, les faits justifieront ce qu’on pourrait croire la licence d’une fiction. Quoique les bâtiments mentionnés dans cet ouvrage puissent n’avoir jamais existé sur ce lac ni ailleurs, on sait que d’autres navires ont vogué sur cette mer intérieure a une époque plus éloignée que celle qui vient d’etre indiquée, et ils leur ressemblaient assez pour former une autorité suffisante pour les introduire dans un ouvrage de fiction. C’est un fait dont on ne se souvient pas généralement, quoiqu’il soit bien connu, qu’il se trouve, le long des grands lacs, des endroits isolés qui remontent, comme établissements, aussi loin que la plupart des anciennes villes d’Amérique, et qui étaient le siege d’une espece de civilisation long-temps avant que la plus grande partie meme des États les plus anciens fussent tirés du désert.

L’Ontario a été de notre temps la scene d’importantes évolutions navales. Des flottes ont manouvré sur ces eaux qui, il y a un siecle, étaient aussi désertes que des eaux peuvent l’etre, et le jour n’est pas éloigné ou la totalité de cette vaste suite de lacs deviendra le siege d’un empire, et offrira tout l’intéret que peut inspirer la société humaine. Un regard jeté en passant, meme dans un ouvrage de fiction, sur ce qu’était il y a si peu de temps cette vaste région, doit aider a se procurer les connaissances qui peuvent seules faire apprécier justement les voies merveilleuses par lesquelles la Providence prépare un chemin a la civilisation dans toute l’étendue du continent américain.


Chapitre 1

 

« Le gazon sera mon autel de parfums ; cette arche dont tu couvres ma tete, ô Seigneur, sera mon temple, l’air des montagnes deviendra la fumée de mon encensoir, et mes pensées silencieuses seront mes seules prieres. »

MOORE.

Il ne faut que des yeux pour concevoir l’idée de sublimité qui se rattache a une vaste étendue. Les pensées les plus abstraites, les plus perçantes, peut-etre les plus châtiées du poete s’accumulent sur son imagination quand il jette un regard sur les profondeurs d’un vide sans limites. Il est rare que le novice voie avec indifférence l’étendue de l’océan, et l’esprit trouve, meme dans l’obscurité de la nuit, un parallele a cette grandeur qui semble inséparable d’images que les sens ne peuvent atteindre. C’était avec un sentiment semblable d’admiration respectueuse, née de la sublimité, que les différents personnages qui doivent commencer les premiers a figurer dans cette histoire, regardaient la scene qui s’offrait a leurs yeux. Ils étaient quatre ; deux de chaque sexe. Ils avaient réussi a monter sur des arbres empilés, déracinés par une tempete, pour mieux voir les objets qui les entouraient. C’est encore l’usage du pays d’appeler ces endroits wind-rows[2] . En laissant la clarté du ciel pénétrer dans les retraites obscures et humides de la foret, ils forment une sorte d’oasis dans l’obscurité solennelle des bois de l’Amérique. Celui dont nous parlons en ce moment était sur le haut d’une petite éminence ; mais, quoique peu élevée, elle offrait a ceux qui pouvaient en occuper le sommet, une vue tres-étendue, ce qui arrive rarement au voyageur dans les bois. Comme c’est l’ordinaire, l’espace n’était pas grand ; mais comme ce wind-row était situé sur le faîte de la hauteur, et que la percée pratiquée par le vent s’étendait sur la déclivité, il offrait a l’oil des avantages assez rares. La physique n’a pas encore déterminé la nature du pouvoir qui souvent désole ainsi dans les bois des endroits semblables ; les uns les attribuant aux tourbillons qui produisent des trombes sur l’océan, tandis que d’autres en cherchent la cause dans le passage subit et violent de courants de fluide électrique ; mais les effets qui en résultent dans les bois sont généralement connus. A l’entrée de la percée dont il est ici question, cette influence invisible avait empilé les arbres sur les arbres d’une maniere qui avait permis aux deux hommes, non-seulement de monter a environ trente pieds au-dessus du niveau de la terre, mais, avec un peu de soins et d’encouragement, d’engager et d’aider leurs compagnes plus timides a les y accompagner. Les énormes troncs que la force du coup de vent avait renversés, brisés comme des fétus de paille, entrelacés ensemble, et dont le feuillage exhalait encore l’odeur de feuilles a demi desséchées, étaient placés de maniere que leurs branches pouvaient offrir aux mains un appui suffisant. Un grand arbre avait été completement déraciné, et ses racines élevées en l’air avec la terre qui en remplissait les interstices, fournit une sorte de plate-forme aux quatre aventuriers, quand ils eurent atteint cette élévation.

Le lecteur ne doit s’attendre a rien trouver qui lui fasse reconnaître des personnes de condition dans la description que nous allons faire de ce groupe. C’étaient des voyageurs dans le désert ; et quand ils ne l’auraient pas été, ni leurs habitudes préalables, ni la position qu’ils occupaient dans la société, ne les auraient accoutumés aux besoins du luxe du monde. Deux d’entre eux, un homme et une femme, faisaient partie des anciens propriétaires du sol, c’est-a-dire étaient Indiens et appartenaient a la tribu bien connue des Tuscaroras. Leurs compagnons étaient un homme que tout son extérieur annonçait comme ayant passé sa vie sur l’océan, et dans un rang peu élevé au-dessus de celui de simple matelot, et une fille qui ne paraissait pas d’une classe fort supérieure a la sienne, quoique sa jeunesse, la douceur de sa physionomie, et un air modeste, mais animé, lui pretassent ce caractere d’intelligence et d’esprit qui ajoute tant de charmes a la beauté. En cette occasion son grand oil bleu réfléchissait le sentiment de sublimité que cette scene faisait naître en elle, et ses traits aimables offraient cette expression pensive que toutes les fortes émotions, meme quand elles causent le plaisir le plus agréable, impriment sur la physionomie des etres ingénus et réfléchis.

Et véritablement cette scene était de nature a faire une impression profonde sur l’esprit de quiconque en aurait été spectateur. Vers l’ouest, – et c’était de ce côté, le seul ou l’on put découvrir quelque chose, que nos quatre voyageurs avaient le visage tourné, – l’oil dominait sur un océan de feuilles riches et glorieuses de la verdure vive et variée d’une vigoureuse végétation, et nuancées de toutes les teintes qui appartiennent au 42e degré de latitude septentrionale. L’orme avec sa cime pleine de grâce, les belles variétés de l’érable, la plupart des nobles especes de chenes des forets d’Amérique, le tilleul a larges feuilles, entremelaient leurs branches supérieures, et formaient un large tapis de feuillage en apparence interminable, qui s’étendait vers le soleil couchant et qui bornait l’horizon en se confondant avec les nuages, comme les vagues et le firmament semblent se joindre a la base de la voute du ciel. Ça et la, par quelque accident des tempetes, ou par un caprice de la nature, une petite clairiere au milieu des géants de la foret permettait a un arbre de classe inférieure de monter vers le ciel, et d’élever sa tete modeste presque au niveau de la surface de verdure qui l’entourait. De ce nombre étaient le bouleau, arbre qui n’est pas méprisé dans des contrées moins favorisées, le tremble a feuilles agitées, différentes especes de noyers, et plusieurs autres, qui ressemblaient au vulgaire ignoble, jeté par les circonstances en présence des grands de la terre. Ça et la aussi, le tronc droit et élevé du pin perçait la vaste voute, et surgissait bien au-dessus, comme un grand monument élevé par l’art sur une plaine de feuilles.

C’était la vaste étendue de cette vue, et la surface presque non interrompue de verdure, qui contenait le principe de grandeur. La beauté se trouvait dans les teintes délicates, rehaussées par de fréquentes gradations de jour et d’ombre ; et le repos solennel de la nature inspirait un sentiment voisin du respect.

– Mon oncle, – dit la jeune fille surprise mais charmée a son compagnon, dont elle touchait le bras plutôt qu’elle ne s’y appuyait pour donner de la stabilité a son pied léger mais ferme, – ceci est comme une vue de cet océan que vous aimez tant.

– Voila ce que c’est que l’ignorance et l’imagination d’une fille, Magnet[3] , – terme d’affection que le marin employait souvent pour faire allusion aux attraits personnels de sa niece ; – personne qu’une jeune fille ne songerait a comparer cette poignée de feuilles a la mer Atlantique. On pourrait attacher toutes ces cimes d’arbres a la jaquette de Neptune, et ce ne serait pour lui qu’un bouquet.

– Il y a dans ce que vous dites, mon oncle, plus d’imagination que de vérité, a ce que je crois. Regardez la-bas ! il doit y avoir des milles et des milles, et cependant vous ne voyez que des feuilles. Que verriez-vous de plus en regardant l’océan ?

– De plus ? – répéta l’oncle en faisant un geste d’impatience du coude que sa niece touchait, car il avait les bras croisés, et les mains enfoncées dans une veste de drap rouge, suivant la mode du temps. – C’est de moins que vous voulez dire. Ou sont vos vagues écumantes, votre eau bleue, vos brisants, vos baleines, vos trombes, et votre roulis perpétuel des ondes dans cette miniature de foret, mon enfant ?

– Et ou sont vos cimes d’arbres, votre silence solennel, vos feuilles odoriférantes et votre belle verdure, sur l’océan, mon oncle ?

– Verdure ! fadaise, ma niece. Vous n’y entendez rien, sans quoi vous sauriez que l’eau verte est le fléau d’un marin.

– Mais la verdure des arbres est une chose toute différente. – Écoutez ! ce son est le souffle de l’air, qui respire entre les arbres.

– Il faudrait entendre le vent du nord-ouest respirer en pleine mer, enfant, pour parler de l’haleine du vent. Mais ou y a-t-il des vents réguliers et des ouragans, des moussons et des vents alizés dans ce bouquet d’arbres ? Et quels sont les poissons qui nagent sous cette croute de feuilles ?

– L’endroit ou nous sommes prouve clairement qu’il y a eu ici des tempetes, mon oncle ; et s’il ne se trouve pas de poissons sous ces arbres, il y existe des animaux.

– Je n’en sais trop rien, – répondit l’oncle avec le ton dogmatique d’un marin. – On nous contait a Albany bien des histoires des animaux sauvages que nous rencontrerions ; et cependant nous n’avons encore rien vu qui put effrayer un veau marin. Je doute qu’aucun de vos animaux de l’intérieur des terres puisse se comparer a un requin des basses latitudes.

– Voyez ! – s’écria la niece plus occupée de la beauté sublime de cette foret interminable que des arguments de son oncle, – voila la-bas une fumée qui s’éleve par-dessus les arbres. – Croyez-vous qu’elle sorte d’une maison ?

– Je la vois, je la vois ; il y a dans cette fumée un air d’humanité qui vaut un millier d’arbres. Il faut que je la fasse voir a Arrowhead[4] , qui peut passer devant un port sans s’en douter. La ou il y a de la fumée, il est probable qu’il se trouve une caboose.

En terminant ces mots, le vieux marin tira une main de sa veste, et toucha légerement sur l’épaule l’Indien, qui était debout pres de lui, et lui montra la petite colonne de fumée qui s’échappait du sein du feuillage, a la distance d’environ un mille, et qui, se divisant en filaments presque imperceptibles, disparaissait dans l’atmosphere. Le Tuscarora était un de ces guerriers a noble physionomie qu’on rencontrait plus souvent il y a un siecle qu’aujourd’hui, parmi les aborigenes de ce continent ; et quoiqu’il eut assez fréquenté les colons pour avoir acquis quelque connaissance de leurs habitudes et meme de leur langue, il n’avait presque rien perdu de la grandeur sauvage et de la dignité calme d’un chef d’Indiens. Les relations qu’il avait eues avec le vieux marin avaient été amicales, quoique melées de réserve, car l’Indien avait été trop accoutumé a voir les officiers des différents postes militaires ou il avait été, pour ne pas s’apercevoir que son compagnon n’occupait parmi eux qu’un rang subalterne. Dans le fait, la supériorité tranquille de la réserve du Tuscarora avait été si imposante, que Charles Cap, – tel était le nom du vieux marin, – meme dans son humeur la plus dogmatique ou la plus facétieuse, n’avait osé s’avancer jusqu’a la familiarité dans les rapports qu’ils avaient ensemble depuis plus de huit ans. Cependant la vue de la fumée avait frappé le marin comme l’apparition inattendue d’une voile en pleine mer, et pour la premiere fois il s’était hasardé a lui toucher l’épaule, comme nous venons de le dire.

L’oil vif du Tuscarora aperçut a l’instant la petite colonne de fumée, et pendant une minute il resta légerement levé sur la pointe des pieds, les narines ouvertes, comme le chevreuil qui sent une piste, et les yeux aussi fixes que ceux du chien d’arret bien dressé qui attend le coup de fusil de son maître. Retombant alors sur ses pieds, une exclamation a voix basse, de ce ton doux qui forme un si singulier contraste avec les cris sauvages d’un guerrier indien, se fit a peine entendre, et, du reste, il ne montra aucune émotion. Sa physionomie était calme, et son oil, noir et perçant comme celui d’un aigle, parcourait tout ce panorama de feuillage, comme pour saisir, d’un seul regard, toutes les circonstances qui pouvaient l’éclairer. L’oncle et la niece savaient fort bien que le long voyage qu’ils avaient entrepris pour traverser une large ceinture de déserts sauvages, n’était pas sans danger ; mais ils ne pouvaient décider si un signe qui annonçait la présence d’autres hommes dans leurs environs, était un bon ou un mauvais augure.

– Il faut qu’il y ait pres de nous des Onéidas ou des Tuscaroras, Arrowhead, – dit Cap a l’Indien. – Ne ferions-nous pas bien d’aller les joindre, afin de passer commodément la nuit dans leur wigwam ?

– Pas de wigwam ici, – répondit Arrowhead avec son air tranquille, – trop d’arbres.

– Mais il faut qu’il y ait la des Indiens ; et il s’y trouve peut-etre quelques-unes de vos anciennes connaissances, Arrowhead.

– Point de Tuscaroras, – point d’Onéidas, – point de Mohawks. – Feu de face-pâle.

– Comment diable ? – Eh bien ! Magnet, voila qui surpasse la philosophie d’un marin. Nous autres, vieux chiens de mer, nous pouvons distinguer la chique d’un soldat de celle d’un matelot, et le nid d’un marin d’eau douce du hamac d’un éleve de marine ; mais je ne crois pas que le plus ancien amiral au service de Sa Majesté puisse distinguer la fumée d’un vaisseau de ligne de celle d’un bâtiment charbonnier.

L’idée qu’il se trouvait des etres humains dans leur voisinage, dans cet océan de feuilles, avait rendu plus vives les couleurs qui paraient les joues de la jeune fille et donné un nouvel éclat a ses yeux. Elle se tourna vers son oncle avec un air de surprise, et lui dit en hésitant, – car tous deux avaient souvent admiré les connaissances ou peut-etre pourrions-nous dire l’instinct du Tuscarora : – Un feu de face-pâle ! surement, mon oncle, il ne peut savoir cela.

– C’est ce que j’aurais juré il y a dix jours, mon enfant ; mais a présent, je ne sais trop qu’en croire. – Puis-je prendre la liberté de vous demander, Arrowhead, pourquoi vous croyez que cette fumée est la fumée d’une face-pâle, et non celle d’une peau rouge ?

– Bois vert, – répondit le guerrier avec le meme calme qu’un pédagogue expliquerait une regle d’arithmétique a son éleve embarrassé. – Beaucoup d’humidité, beaucoup de fumée ; – beaucoup d’eau, fumée noire.

– Mais, sauf votre pardon, Arrowhead, cette fumée n’est pas noire, et il n’y en a pas beaucoup. A mes yeux, en ce moment, elle est aussi légere et aussi fantastique qu’aucune fumée qui soit jamais sortie du goulot de la bouilloire a thé d’un capitaine de vaisseau, quand il ne reste pour faire le feu que quelques copeaux dans la cale.

– Trop d’eau, – répondit Arrowhead en secouant la tete. – Tuscarora trop malin pour faire du feu avec de l’eau. Face-pâle, trop de livres, et brule tout. Beaucoup de livres, peu de savoir.

– Eh bien ! cela est raisonnable, j’en conviens, – dit Cap, qui n’était pas grand admirateur de la science. – C’est un sarcasme qu’il lâche contre vos lectures, Magnet ; car le chef juge sensément des choses a sa maniere. – Et maintenant, Arrowhead, a quelle distance croyez-vous que nous soyons de l’étang d’eau douce que vous appelez le Grand Lac, vers lequel nous nous dirigeons depuis tant de jours ?

Le Tuscarora regarda le marin avec un air de supériorité calme, et lui répondit :

– Ontario, semblable au ciel. – Encore un soleil, et le grand voyageur le verra.

– J’ai été un grand voyageur, je ne puis le nier ; mais de tous mes voyages, c’est celui-ci qui a été le plus long, le moins profitable, et qui m’a enfoncé davantage dans les terres. Mais si cette mare d’eau douce est si pres, et qu’elle soit aussi grande qu’on le dit, on pourrait croire qu’une paire de bons yeux devrait l’apercevoir, car de l’endroit ou nous sommes, il semble qu’on découvre tout jusqu’a environ trente milles.

– Regardez, dit Arrowhead, étendant un bras devant lui avec une grâce tranquille ; – l’Ontario !

– Mon oncle, vous etes habitué a crier : Terre[5]  ! mais non a crier : Eau ! et vous ne la voyez pas, dit sa niece en riant comme les jeunes filles rient des paroles en l’air qui leur échappent.

– Quoi ! supposez-vous que je ne reconnaîtrais pas mon élément naturel, – s’il se trouvait a portée de la vue ?

– Mais votre élément naturel est l’eau salée, mon cher oncle, et l’Ontario est de l’eau douce.

– Cela pourrait faire quelque différence pour un marin novice, mon enfant ; mais cela n’en fait pas la moindre pour un vieux loup de mer comme moi. Je reconnaîtrais de l’eau quand ce serait dans la Chine.

– L’Ontario, – répéta Arrowhead avec emphase, en étendant encore la main vers le nord-ouest.

Cap regarda le Tuscarora presque avec un air de mépris, et c’était la premiere fois que cela lui arrivait depuis qu’il le connaissait. Cependant il suivit des yeux la direction du bras et de l’oil du guerrier, qui semblait indiquer un point dans le firmament, un peu au-dessus de la plaine de feuilles.

– Oui, oui, c’est a quoi je m’attendais, quand j’ai quitté la côte pour venir chercher une mare d’eau douce, – dit Cap en levant les épaules, en homme qui a pris une décision, et qui croit inutile d’en dire davantage. – L’Ontario peut etre la, ou, quant a cela, au fond de ma poche. J’espere que lorsque nous y serons arrivés, nous y trouverons assez d’espace pour manouvrer notre canot. Mais, Arrowhead, s’il y a des faces-pâles dans le voisinage, il me semble que je voudrais etre a portée de les héler.

Le Tuscarora fit une inclination de tete, et tous quatre descendirent en silence des racines de l’arbre déraciné. Quand ils eurent regagné le sol, Arrowhead leur annonça son intention d’avancer vers le feu pour reconnaître qui étaient ceux qui l’avaient allumé, et il engagea sa femme et ses deux autres compagnons a retourner sur le canot qu’ils avaient laissé dans la riviere voisine, et d’y attendre son retour.

– Comment ? chef ! cela pourrait etre convenable s’il s’agissait d’aller sonder, et que nous eussions le bord au large, – dit le vieux Cap ; – mais dans des eaux inconnues comme celles-ci, je crois qu’il n’est pas sur de laisser le pilote s’éloigner trop loin du navire : ainsi donc, avec votre permission, je vous tiendrai compagnie.

– Que désire mon frere ? – demanda l’Indien gravement, mais sans avoir l’air d’etre offensé d’une méfiance qui était assez évidente.

– Votre compagnie, Arrowhead, et rien de plus. J’irai avec vous et je parlerai a ces étrangers.

Le Tuscarora y consentit sans difficulté, et il ordonna de nouveau a sa petite femme, toujours patiente et soumise, et dont les grands et beaux yeux noirs ne se fixaient presque jamais sur son mari sans exprimer le respect, la crainte et l’amour, de retourner vers le canot. Mais ici Magnet éleva une difficulté. Quoiqu’elle eut de la résolution et une énergie extraordinaire, quand les circonstances l’exigeaient, elle n’était qu’une femme, et l’idée d’etre abandonnée par ses deux protecteurs au milieu d’un désert qui venait de lui paraître interminable, lui devint si pénible, qu’elle exprima le désir de suivre son oncle.

– Apres etre restée si long-temps dans le canot, l’exercice me fera du bien, – ajouta-t-elle, tandis que le sang reparaissait peu a peu sur des joues qui avaient pâli en dépit de ses efforts pour etre calme ; – et, il peut se trouver des femmes avec ces étrangers.

– Venez donc, mon enfant ; il n’y a qu’une encablure de distance, et nous serons de retour une heure avant le coucher du soleil.

Avec cette permission, la jeune fille, dont le nom véritable était Mabel Dunham, se disposa a partir, tandis que Rosée-de-Juin, comme se nommait la femme d’Arrowhead, se mettait en marche vers le canot, trop habituée a l’obéissance, a la solitude et a l’obscurité des forets, pour faire aucune objection.

Les trois autres qui étaient encore dans le wind-row, se frayerent un chemin a travers ce labyrinthe compliqué, et gagnerent le bois en se dirigeant du côté convenable. Il ne fallut pour cela qu’un coup d’oil a Arrowhead ; mais le vieux Cap, avant de se fier a la sombre obscurité des bois, reconnut la situation d’ou partait la fumée par le moyen d’une boussole de poche.

– Cette maniere de gouverner un navire a vue de nez, Magnet, peut convenir assez bien a un Indien ; mais un bon marin connaît la vertu de l’aiguille aimantée, – dit Cap en marchant sur les talons du léger Tuscarora. – L’Amérique n’aurait jamais été découverte, croyez-en ma parole, si Colomb n’avait eu que des narines. – Ami Arrowhead, avez-vous jamais vu une machine comme celle-ci ?

L’Indien se retourna, jeta un regard sur la boussole que Cap tenait de maniere a diriger sa marche, et répondit :

– C’est l’oil d’une face-pâle : le Tuscarora voit dans sa tete, Eau-salée ; – c’est ainsi que l’Indien nommait le vieux marin. – Tout oil a présent, – point de langue.

– Il veut dire, mon oncle, que nous devons garder le silence. Il se méfie peut-etre des gens que nous allons rencontrer.

– Oui, c’est la mode des Indiens pour aller a leur poste. Vous voyez qu’il a examiné l’amorce de son mousquet, et je ne ferai pas mal de jeter un coup d’oil sur celle de mes pistolets.

Sans montrer aucune alarme de ces préparatifs auxquels elle s’était accoutumée par son long voyage dans le désert, Mabel marchait d’un pas aussi léger et aussi élastique que celui de l’Indien, et suivait de pres ses deux compagnons. Pendant le premier demi-mille, on ne prit aucune autre précaution qu’un silence rigoureux ; mais quand ils arriverent plus pres de l’endroit ou ils savaient qu’un feu était allumé, il devint nécessaire d’en prendre davantage.

Comme c’est l’ordinaire, la vue n’était arretée sous les branches dans la foret que par les grands troncs droits des arbres. Tout ce qui sentait l’effet de la végétation avait cherché a s’élever vers l’air et la lumiere ; et sous ce dais de feuillage, on marchait, en quelque sorte, comme sous une immense voute naturelle soutenue par des myriades de colonnes rustiques. Cependant ces colonnes ou ces arbres servaient souvent a cacher l’aventurier, le chasseur ou l’ennemi ; et Arrowhead, tout en s’approchant rapidement de l’endroit ou ses sens exercés et presque infaillibles lui disaient que les étrangers devaient etre, marchait graduellement plus légerement, redoublait de vigilance, et se cachait avec plus de soin.

– Voyez, Eau-salée, – dit-il a Cap d’un air de triomphe, en lui montrant un endroit a travers les arbres, – voila le feu des faces-pâles.

– De par le ciel, le drôle a raison, – murmura Cap ; – les voila, rien n’est plus sur, et ils font leur repas aussi tranquillement que s’ils étaient dans la grande chambre d’un vaisseau a trois ponts.

Arrowhead n’a raison qu’a demi, dit Mabel en baissant la voix, car il y a deux Indiens et seulement un homme blanc.

– Faces-pâles, – dit le Tuscarora en levant deux doigts ; – homme rouge, – en n’en levant qu’un seul.

– Eh bien ! – dit Cap, il est difficile de dire qui a tort ou raison. L’un est certainement un blanc, et c’est un jeune gaillard bien bâti, ayant un air actif et respectable ; un autre est une peau rouge aussi décidément que la peinture ou la nature peuvent la faire ; mais le troisieme est gréé de maniere qu’on ne saurait dire si c’est un brick ou un schooner[6] .

– Faces-pâles, – répéta Arrowhead, levant encore deux doigts ; – peau rouge, ajouta-t-il, en n’en levant qu’un seul.

– Il faut qu’il ait raison, mon oncle, car ses yeux semblent ne jamais le tromper. Mais le plus urgent est de savoir si ce sont des amis ou des ennemis. Ce sont peut-etre des Français.

– En les hélant, nous nous en assurerons, – dit Cap. – Mettez-vous derriere cet arbre, Magnet, de peur que ces drôles ne se mettent dans la tete de lâcher une bordée sans pourparler. Je saurai bientôt sous quel pavillon ils croisent.

Cap approcha ses deux mains de sa bouche, de maniere a former un porte-voix, et il allait les héler comme il l’avait projeté, quand un mouvement rapide de la main d’Arrowhead prévint son intention en dérangeant l’instrument.

– Homme rouge, Mohican, – dit le Tuscarora ; – bon. – Faces-pâles, yengeese[7] .

– Ce sont d’heureuses nouvelles, – murmura Mabel, a qui la perspective d’une querelle dans le désert ne plaisait guere. – Approchons sur-le-champ, mon oncle, et faisons-nous connaître comme amis.

– Bon, – dit le Tuscarora ; – homme rouge, froid et prudent ; face-pâle, toujours pressé, tout feu. – Que la Squaw[8] marche en avant !

– Quoi ! – s’écria Cap avec surprise ; – envoyer la petite Magnet en avant en vedette, tandis que deux fainéants, comme vous et moi, nous mettrons en panne pour voir quelle sorte d’atterrage elle fera ! Si j’y consens, je veux etre…

– C’est le plus sage, mon oncle, – dit la généreuse fille, – et je n’ai aucune crainte. Nul chrétien, en voyant une femme s’approcher seule, ne ferait feu sur elle, et ma présence sera un gage de paix. Souffrez que j’aille en avant, comme Arrowhead le propose, et tout ira bien. Nous n’avons pas encore été vus, et si les étrangers sont surpris, du moins ils ne concevront aucune alarme.

– Bon, – dit Arrowhead, qui ne cacha point l’approbation qu’il donnait au courage de Mabel.

– Ce n’est pas agir en marin, – dit Cap ; – mais nous sommes dans les bois, et personne ne le saura. Si vous croyez, Mabel, que…

– J’en suis sure, mon oncle ; et d’ailleurs vous serez assez pres pour me défendre.

– Eh bien ! prenez donc un de mes pistolets, et…

– J’aime mieux compter sur mon âge et ma faiblesse, – dit la jeune fille en souriant, tandis que les sentiments qui l’animaient rehaussaient les couleurs de son teint. – Parmi des chrétiens, la meilleure sauvegarde d’une femme est le droit qu’elle a a leur protection. D’ailleurs, je ne connais pas le maniement des armes, et je n’ai nulle envie de l’apprendre.

L’oncle ne fit plus aucune objection, et apres avoir reçu du Tuscarora quelques instructions de prudence, Mabel s’arma de tout son courage, et s’avança seule vers ce groupe qui était assis pres du feu. Quoique son cour battît vivement, son pas était ferme, et sa marche n’annonçait aucune répugnance. Un silence semblable a celui de la mort régnait dans la foret, car ceux dont elle s’approchait étaient trop occupés a satisfaire ce grand besoin naturel, la faim, pour qu’ils songeassent a autre chose qu’a l’affaire importante dont il s’agissait. Cependant, quand Mabel fut a une centaine de pieds du feu, elle marcha sur une branche seche qui se cassa sous son pied, et ce léger bruit suffit pour que l’Indien que Arrowhead avait déclaré un Mohican, et l’individu sur le pays duquel Cap n’avait osé prononcer, fussent debout aussi vite que la pensée. Tous deux jeterent un regard sur les mousquets qui étaient appuyés contre un arbre, mais ils ne firent pas un mouvement pour les prendre, quand ils aperçurent une jeune fille. L’Indien dit quelques mots a son compagnon, se rassit, et continua son repas aussi tranquillement que s’il n’y fut survenu aucune interruption. L’autre quitta le feu, et alla a la rencontre de Mabel.

Tandis qu’il s’avançait, celle-ci vit que c’était a un homme de meme couleur qu’elle-meme qu’elle allait avoir a parler, quoique son costume fut un si étrange mélange de celui des deux races, qu’il fallait en etre fort pres pour en etre certain. Il était de moyen âge, mais sa physionomie, qui, sans cela, n’aurait pu passer pour belle, avait un caractere de franchise et d’honneteté qui assura sur-le-champ Mabel qu’elle ne courait aucun danger. Elle s’arreta pourtant, obéissant, sinon a la loi de la nature, du moins a celle de ses habitudes, qui faisaient qu’il lui répugnait de montrer trop d’empressement a s’approcher d’un homme dans les circonstances ou elle se trouvait.

– Ne craignez rien, jeune femme, – lui dit le chasseur, car son costume indiquait qu’il suivait cette profession ; – vous rencontrez dans ce désert des chrétiens, des hommes qui savent traiter avec bienveillance tous ceux qui sont disposés a la paix et a la justice. Je suis bien connu dans tout ce pays, et peut-etre un de mes noms est-il parvenu jusqu’a vos oreilles. Les Français et Peaux-Rouges de l’autre côté des Grands-Lacs m’appellent la Longue-Carabine ; les Mohicans, tribu pleine d’honneur et de droiture, pour le peu qui en reste, Oil-de-Faucon ; et les troupes et les chasseurs de ce côté de l’eau, Pathfinder[9] , parce qu’on ne m’a jamais vu manquer le bout d’une piste, quand il y avait a l’autre, soit un Mingo, soit un ami qui avait besoin de moi.

Il parlait ainsi, non comme pour se vanter, mais en homme qui savait que, sous quelque nom qu’il fut connu, il n’avait pas a en rougir. L’effet que ce discours produisit sur Mabel fut instantané. Des qu’elle eut entendu le dernier sobriquet, elle joignit les mains avec vivacité et répéta :

– Pathfinder !

– C’est le nom qu’on me donne ici, jeune femme ; et bien des grands seigneurs portent des titres qu’ils n’ont pas a moitié si bien mérités, quoique, pour dire la vérité, je sois plus fier de trouver un chemin ou il n’y en a point, que d’en trouver un ou il existe. Mais les troupes régulieres n’y regardent pas de bien pres, et la moitié du temps elles ne savent pas quelle est la différence entre un chemin et une piste, quoique l’un soit l’affaire de l’oil, et que pour suivre l’autre, il faille quelque chose de plus que l’odorat.

– En ce cas, vous etes l’ami que mon pere a promis d’envoyer a notre rencontre ?

– Si vous etes la fille du sergent Dunham, le grand prophete des Delawares n’a jamais dit rien de plus vrai.

– Je suis Mabel Dunham ; et mon oncle, qui se nomme Cap, est la-bas derriere les arbres avec un Tuscarora, dont le nom est Arrowhead. Nous n’espérions vous trouver qu’apres etre arrivés sur les bords du Lac.

– Je voudrais que vous eussiez eu pour guide un Indien ayant plus de justice dans l’esprit. Je ne suis pas ami des Tuscaroras ; ils se sont trop éloignés des tombes de leurs peres pour songer toujours au Grand-Esprit, et Arrowhead est un chef ambitieux. La Rosée-de-Juin est-elle avec lui ?

– Sa femme l’accompagne, et il n’existe pas une créature plus humble et plus douce.

– Oui, et elle a le cour bien placé, ce qui est plus que ceux qui le connaissent ne diront d’Arrowhead. Eh bien ! il faut accepter ce que la Providence nous envoie pendant que nous suivons la piste de la vie. Je pense qu’on aurait pu trouver un plus mauvais guide que le Tuscarora, quoiqu’il ait trop du sang des Mingos pour un homme qui fréquente souvent les Delawares.

– En ce cas, il est peut-etre heureux que nous vous ayons rencontrés.

– Dans tous les cas, cela n’est pas malheureux, car j’ai promis au sergent que je conduirais sa fille au fort en sureté, dut-il m’en couter la vie. Nous nous attendions a vous rencontrer avant votre arrivée aux Cataractes, ou nous avons laissé notre canot ; mais nous avons pensé que nous ne ferions pas mal de faire quelques milles en avant, pour voir si vous n’aviez pas besoin de nos services ; et nous n’avons pas tort, car je ne crois pas qu’Arrowhead soit l’homme qu’il faut pour traverser le courant.

– Voici mon oncle et le Tuscarora, – dit Mabel, – et nous pouvons a présent nous réunir tous.

Comme elle finissait de parler, Cap et Arrowhead, qui voyaient que la conférence se passait a l’amiable, s’approcherent, et quelques mots suffirent pour les instruire de tout ce que la jeune fille venait d’apprendre. Ils allerent alors rejoindre les deux individus qui étaient restés pres du feu.


Chapitre 2

 

« Oui, tant que le plus humble fils de la nature en a gardé le temple sans souillure, les plus belles vues de la terre sont a lui ; il est monarque, et son trône s’éleve au milieu des deux. »

WILSON.

Le Mohican continua son repas, mais le second homme blanc ôta son bonnet, se leva et salua poliment Mabel Dunham. Il était, jeune, bien portant, avait un air mâle, et portait un costume qui, quoiqu’il annonçât moins positivement sa profession que celui de Cap, indiquait un homme habitué a l’eau. En ce siecle, les vrais marins formaient une classe entierement séparée des autres ; leurs idées, leur langage habituel et leurs vetements indiquant aussi évidemment leur métier, que les opinions, les discours et la robe flottante d’un Turc indiquent un Musulman. Quoique Pathfinder ne fut pas encore d’un âge avancé, Mabel l’avait envisagé avec une fermeté qui pouvait etre la suite de la précaution qu’elle avait prise de préparer ses nerfs a cette entrevue ; mais quand ses yeux rencontrerent ceux du jeune homme, ils se baisserent en voyant, ou en s’imaginant voir, le regard d’admiration qu’il fixa sur elle en la saluant. Dans le fait, chacun d’eux sentit pour l’autre cet intéret que la similitude d’âge, de condition, et de bonne mine, est faite pour inspirer a une jeunesse ingénue dans la situation nouvelle ou ils se trouvaient tous deux.

– Voici, – dit l’honnete Pathfinder a Mabel en souriant, – voici les amis que votre digne pere a envoyés a votre rencontre. Celui-ci est un grand Delaware, un homme qui s’est fait autant d’honneur qu’il a eu d’embarras pendant sa vie. Son nom indien convient parfaitement a un chef, mais comme cette langue n’est pas facile a prononcer pour ceux qui n’y sont pas initiés, nous l’avons traduit par le Grand-Serpent. Mais n’allez pas supposer, d’apres ce nom, qu’il soit plus traître que ne doit l’etre un Indien ; cela veut dire seulement qu’il est prudent, et qu’il connaît les ruses qui conviennent a un guerrier. – Arrowhead que voila, sait ce que je veux dire.

Pendant que Pathfinder parlait ainsi, les deux Indiens se regardaient l’un l’autre. Le Tuscarora s’approcha et parla au Mohican d’un air qui paraissait amical.

– J’aime a voir cela, – dit Pathfinder ; – la rencontre amicale de deux peaux-rouges dans ces bois, maître Cap, est comme deux bâtiments amis qui se helent sur l’Océan. Mais a propos d’eau, cela me rappelle mon jeune ami que voici, Jasper Western. Il doit s’y connaître un peu, vu qu’il a passé toute sa vie sur l’Ontario.

– Je suis charmé de vous voir, l’ami, – dit Cap en serrant cordialement la main du jeune marin d’eau douce, – quoique vous deviez avoir encore quelque chose a apprendre, vu l’école a laquelle vous avez été élevé. – Voici ma niece Mabel. Je l’appelle Magnet pour une raison dont elle ne se doute pas ; mais il est possible que vous ayez reçu assez d’éducation pour la deviner, car je suppose que vous avez quelque prétention a connaître la boussole.

– La raison s’en comprend aisément, – répondit le jeune homme, ses yeux noirs et vifs fixés involontairement sur le visage de la jeune fille, qui rougissait. – Je suis sur que le marin qui se dirige par votre aimant, ne fera jamais un mauvais atterrage.

– Ah ! je vois que vous employez quelques-uns de nos termes, et vous vous en servez convenablement et avec intelligence. Je crains pourtant qu’au total vous n’ayez vu plus d’eau verte que de bleue.

– Il n’est pas étonnant que nous sachions quelques-unes des phrases qui appartiennent a la terre, puisque nous la perdons rarement de vue vingt-quatre heures de suite.

– Tant pis, jeune homme, tant pis ! Tres-peu de terre doit plus que suffire a un marin. Or, si la vérité était connue, maître Western, je suppose qu’il y a plus ou moins de terre tout autour de votre lac ?

– Et n’y a-t-il pas plus ou moins de terre tout autour de l’Océan, – mon oncle ? – demanda Mabel avec vivacité ; car elle craignait que le vieux marin n’affichât trop tôt son humeur dogmatique, pour ne pas dire pédantesque.

– Non, mon enfant ; il y a plus ou moins d’Océan tout autour de la terre. C’est ce que je dis aux gens qui demeurent sur la terre, jeune homme. Ils vivent, pourrait-on dire, au milieu de la mer, sans le savoir, et en quelque sorte par souffrance, l’eau étant de beaucoup le plus puissant et le plus étendu des deux éléments. Mais il n’y a pas de bornes a la vanité dans ce monde ; car un drôle qui n’a jamais vu l’eau salée, s’imagine souvent en savoir plus que celui qui a doublé le cap de Horn. Non, non, cette terre n’est véritablement qu’une île, et tout ce qu’on ne peut pas appeler ainsi, est de l’eau.

Western avait beaucoup de déférence pour un marin de l’Océan, sur lequel il avait bien des fois vivement désiré de faire voile ; mais il éprouvait aussi une affection naturelle pour la magnifique nappe d’eau sur laquelle il avait passé sa vie, et qui n’était pas sans beauté a ses yeux.

– Ce que vous dites, monsieur, – répondit-il avec modestie, – peut etre vrai quant a l’Atlantique ; mais ici, sur l’Ontario nous avons du respect pour la terre.

– C’est parce que vous etes toujours resserrés par la terre, – répliqua le vieux marin, en riant de tout son cour. – Mais voici Pathfinder, comme on l’appelle, qui nous apporte un plat dont le fumet est appétissant, et qui nous invite a en prendre notre part : or je conviens qu’il n’y a pas de venaison sur mer. – Maître[10] Western, la civilité pour une jeune fille, a votre âge, est chose aussi facile que d’embraquer le mou de la drisse du pavillon de poupe ; et si vous voulez avoir l’oil sur l’assiette et le gobelet de bois de ma niece, tandis que je partagerai la gamelle de Pathfinder et de nos amis indiens, je ne doute pas qu’elle ne s’en souvienne.

Maître Cap en dit plus qu’il ne le savait alors ; mais si Jasper eut attention de pourvoir a tous les besoins de Mabel, dans leur premiere entrevue, il est certain qu’elle s’en souvint long-temps. Il avança le bout d’un tronc d’arbre pour lui servir de siege, lui présenta une tranche délicieuse de venaison, remplit son gobelet d’une eau pure puisée dans une source, et s’asseyant en face d’elle, il fit du chemin dans son estime par la maniere franche et aimable avec laquelle il lui donna des soins ; hommage qu’une femme désire toujours de recevoir, mais qui n’est jamais si flatteur ni si agréable que lorsqu’il est offert par la jeunesse a la jeunesse, par le sexe le plus fort au sexe le plus doux. Comme la plupart de ceux qui passent leur temps loin de la société du beau sexe, le jeune Western fut ardent, sincere et obligeant dans toutes ses attentions ; et quoiqu’il y manquât ce raffinement de convention dont Mabel ne remarqua peut-etre pas l’absence, elles avaient ces qualités attrayantes qui le remplacent bien suffisamment. Laissant ces deux jeunes gens sans expérience, et sans autres maîtres que la nature, faire connaissance ensemble, plutôt par leurs sensations que par l’expression de leurs pensées, nous nous occuperons de l’autre groupe, dans lequel Cap, avec cette aisance a prendre soin de lui-meme qui ne le quittait jamais, était déja devenu un des principaux acteurs.

Tous quatre avaient pris place autour d’un grand plat de bois, dont l’usage devait etre commun, et qui contenait des tranches de venaison grillée ; la conversation se ressentait naturellement du caractere différent de ceux qui y prenaient part. Les Indiens étaient silencieux et fort occupés ; l’appétit des aborigenes Américains pour la venaison paraissait etre insatiable. Les deux hommes blancs étaient plus communicatifs, et chacun d’eux montrait de l’opiniâtreté dans ses opinions. Mais comme cet entretien servira a faire connaître au lecteur certains faits qui pourront rendre plus claire la narration qui va suivre, il est a propos de le rapporter.

– Vous devez sans doute trouver de la satisfaction a vivre comme vous le faites, monsieur Pathfinder, – dit Cap, quand l’appétit des voyageurs fut assez rassasié pour qu’ils commençassent a chercher les meilleurs morceaux. – Elle offre quelques-unes des chances que nous aimons, nous autres marins ; et si les nôtres sont toutes eau, les vôtres sont toutes terre.

– Nous avons aussi de l’eau dans nos voyages et nos marches, nous autres hommes des frontieres ; nous manions la rame et la javeline presqu’autant que le mousquet et le couteau de chasse.

– Oui, mais maniez-vous les bras des vergues, les boulines, la roue du gouvernail et la ligne de sonde, les garcettes de ris et les drisses des vergues ? L’aviron est sans doute une bonne chose dans un canot, mais a quoi sert-il dans un navire ?

– Je respecte tout homme dans sa profession, et je puis croire que toutes les choses dont vous parlez ont leur usage. Un homme qui a vécu, comme moi, dans un grand nombre de tribus différentes, comprend la différence des coutumes. La maniere dont le Mingo se peint le corps n’est pas la meme que celle du Delaware ; et celui qui s’attendrait a voir un guerrier vetu comme une squaw serait désappointé. Je ne suis pas encore tres vieux, mais j’ai vécu dans les bois, et j’ai quelque connaissance de la nature humaine. Je n’ai jamais beaucoup cru au savoir de ceux qui demeurent dans les villes, car je n’en ai jamais vu un seul qui eut l’oil sur pour tirer un coup de mousquet, ou pour trouver une piste.

– C’est ma maniere de raisonner, monsieur Pathfinder, juste a un fil de caret pres. Se promener dans les rues, aller le dimanche a l’église et entendre un sermon, n’ont jamais fait un homme d’un etre humain. Envoyez un jeune homme sur le vaste Océan, si vous voulez lui ouvrir les yeux ; et qu’il regarde les nations étrangeres, ou ce que j’appelle la face de la nature, si vous voulez qu’il comprenne son propre caractere. Voila mon frere le sergent, c’est un aussi brave homme a sa maniere, que quiconque a jamais broyé un biscuit sous ses dents ; mais qu’est-il, apres tout ? rien qu’un soldat. Il est vrai qu’il est sergent, mais c’est une sorte de soldat, comme vous le savez. Lorsqu’il voulut épouser la pauvre Bridget, ma sour, je dis a celle-ci ce qu’il était, et ce qu’elle pouvait attendre d’un tel mari. Mais vous savez ce que c’est qu’une fille dont l’amour a tourné la tete. Il est vrai que le sergent s’est élevé dans sa profession, et l’on dit que c’est un homme d’importance dans le fort ; mais sa femme n’a pas assez vécu pour voir son avancement, car il y a maintenant quatorze ans qu’elle est morte.

– La profession d’un soldat est toujours honorable, pourvu qu’il ne se batte que pour la justice, – dit Pathfinder ; – et comme les Français ont toujours tort, et Sa Majesté et ses colonies toujours raison, je suppose que ce sergent a la conscience aussi tranquille qu’il jouit d’une bonne réputation. Je n’ai jamais dormi plus tranquillement qu’apres avoir combattu contre les Mingos, quoique ce soit une loi pour moi de combattre toujours en homme blanc et jamais en Indien. Le Grand-Serpent que voila a ses manieres, et moi j’ai les miennes ; et pourtant nous avons combattu côte a côte bien des fois sans que jamais l’un de nous trouvât a redire aux manieres de l’autre. Je lui dis qu’il n’y a qu’un ciel et un enfer, malgré toutes ses traditions, quoique différents chemins conduisent a l’un et a l’autre.

– Cela est raisonnable et il doit vous croire, quoique je pense que la plupart des chemins qui conduisent a l’enfer sont sur la terre. La mer est ce que ma pauvre sour Bridget avait coutume d’appeler une place de purification, et l’on est a l’abri des tentations des qu’on est hors de vue de terre. Je doute qu’on puisse en dire autant en faveur de vos lacs dans ce pays.

– Que les villes et les établissements conduisent au péché, j’en conviens ; que les hommes ne soient pas toujours les memes, meme dans le désert, je dois l’avouer aussi ; car la différence entre un Mingo et un Delaware se reconnaît aussi clairement que celle qui existe entre le soleil et la lune. Quoi qu’il en soit, ami Cap, je suis charmé que nous nous soyons rencontrés, quand ce ne serait que pour que vous puissiez dire au Grand-Serpent qu’il y a des lacs dont l’eau est salée. Nous avons été assez souvent du meme avis depuis que nous avons fait connaissance, et si le Mohican[11] a seulement en moi moitié de la confiance que j’ai en lui, il croit tout ce que je lui ai dit sur les manieres des hommes blancs et sur les lois de la nature ; mais il m’a toujours paru qu’aucune peau-rouge ne croit aussi sincerement que le voudrait un honnete homme ce qu’on lui dit des grands lacs d’eau salée et des rivieres qui coulent contre le courant.

– Cela vient de ce qu’on prend les choses par le mauvais bout, – répondit Cap avec un signe de condescendance. – Vous avez pensé a vos lacs et a vos rapides comme a un navire, et a l’Océan et aux marées comme a un canot. Ni Arrowhead ni le Grand-Serpent ne doivent douter de ce que vous leur avez dit sur ces deux points, quoique j’avoue que moi-meme j’ai quelque peine a avaler l’histoire qu’il existe des mers intérieures, et surtout qu’il y ait des mers d’eau douce. J’ai fait ce long voyage autant pour mettre mes yeux et mon palais en état de prononcer sur ces faits que pour obliger le sergent et Magnet, quoique le premier ait été le mari de ma sour et que j’aime l’autre comme si elle était ma fille.

– Vous avez tort, ami Cap, vous avez grand tort de ne pas croire fermement a la puissance de Dieu en toute chose, – répondit Pathfinder avec chaleur. – Ceux qui vivent dans les établissements et dans les villes se font une idée étroite et injuste du pouvoir de sa main ; mais nous, qui passons notre temps en sa présence, comme on peut le dire, nous voyons les choses tout différemment ; – je veux dire ceux de nous qui sont de la nature d’hommes blancs. Une peau-rouge a ses idées, ce qui est juste ; et si elles ne sont pas exactement les memes que celles d’un homme blanc chrétien, il n’y a pas de mal a cela. Cependant il y a des choses qui appartiennent entierement a l’ordre établi par la providence de Dieu, et ces lacs d’eau douce et d’eau salée en font partie. Je ne prétends pas expliquer ces choses, mais je pense qu’il est du devoir de tous d’y croire. Quant a moi, je suis de ceux qui croient que la main qui a fait l’eau douce peut faire l’eau salée.

– Tenez a cela, ami Pathfinder, – dit Cap, non sans quelque énergie ; – en ce qui concerne une foi ferme et convenable, je ne tourne le dos a personne quand je suis a flot. Quoique plus accoutumé a carguer les huniers et les perroquets et a mettre ou établir les voiles convenables qu’a prier, quand l’ouragan arrive, je sais que nous ne sommes que de faibles mortels, et je me flatte de rendre honneur a qui honneur est du. Ce que je veux dire, et je l’insinue plutôt que je ne le dis, se borne a ceci, – qui, comme vous le savez tous, est simplement une intimation de ma pensée, – qu’étant accoutumé a voir l’eau en grande masse salée, je serais charmé de la gouter pour pouvoir me convaincre qu’elle est douce.

– Dieu a accordé le lick[12] aux betes fauves, et il a donné a l’homme, blanc ou peau-rouge, la source délicieuse ou il peut étancher sa soif. Est-il déraisonnable de penser qu’il ne puisse pas avoir donné des lacs d’eau pure a l’ouest, et des lacs d’eau impure a l’est ?

Le ton simple, quoique véhément, de Pathfinder imposa a Cap malgré son humeur dogmatique, quoiqu’il n’aimât pas l’idée de croire un fait qu’il avait pendant tant d’années opiniâtrement déclaré ne pouvoir etre vrai. Ne voulant pas céder sur ce point, et ne pouvant répondre a un raisonnement auquel il n’était pas accoutumé, et qui possédait au meme degré la force de la vérité, de la foi et de la probabilité, il fut charmé de pouvoir se débarrasser de ce sujet par une évasion.

– Eh bien ! eh bien ! ami Pathfinder, – dit-il, – nous n’en dirons pas davantage, et comme le sergent vous a envoyé pour nous servir de pilote sur votre lac, nous gouterons l’eau quand nous y serons arrivés. Seulement faites attention a ce que je vais vous dire : – Je ne dis pas que l’eau n’en puisse pas etre douce a la surface, ce qui arrive quelquefois sur l’Atlantique, pres de l’embouchure des grands fleuves ; mais comptez-y bien, je vous montrerai le moyen de gouter l’eau qui se trouve a quelques brasses de profondeur, ce a quoi vous n’avez jamais songé, et alors nous en saurons davantage.

Pathfinder ne parut pas avoir d’objection a changer de sujet d’entretien ; et il dit apres un court intervalle de silence :

– Les dons que nous avons reçus du ciel ne nous inspirent pas trop d’amour-propre. Nous savons que ceux qui vivent dans les villes et pres de la mer…

– Dites plutôt sur la mer.

– Sur la mer, si vous le voulez, – ont des occasions qui nous manquent a nous autres habitants du désert. Cependant nous connaissons nos talents, et ils sont ce que je regarde comme des talents naturels. Or, mes talents a moi consistent a savoir me servir du mousquet et suivre une piste, soit pour chasser, soit pour observer ; car quoique je puisse manier la javeline et la rame, ce n’est pas ce dont je me pique particulierement. Jasper, ce jeune homme que voila, qui est a causer avec la fille du sergent, est une créature différente ; car on peut dire qu’il respire l’eau, en quelque sorte, comme un poisson. Les Indiens et les Français du côté du nord l’appellent Eau-douce, a cause de ses talents a cet égard. Il est plus habile a manier la rame et la ligne, qu’a faire du feu sur une piste.

– Apres tout, il faut qu’il y ait quelque chose dans les talents dont vous parlez. Ce feu, par exemple, j’avoue qu’il a bouleversé toutes mes connaissances en marine. Arrowhead que voila, a dit que la fumée était produite par du feu allumé par une face-pâle, et c’est une science qui me paraît égale a celle de gouverner un bâtiment pendant une nuit obscure, le long d’un banc de sable.

– Ce n’est pas un grand secret, – répondit Pathfinder en riant intérieurement de tout son cour, quoique son habitude de circonspection l’empechât de faire aucun bruit ; – ce n’est pas un grand secret. Rien n’est plus facile pour nous, qui passons notre temps a la grande école de la Providence, que d’apprendre ses leçons. Nous ne serions pas plus utiles que des souches de bois pour suivre une piste ou porter un message dans le désert, si nous n’apprenions bientôt ces petites distinctions. Eau-douce, comme nous l’appelons, aime tellement l’eau, qu’il a ramassé, pour allumer notre feu, quelques branches vertes ou humides, quoiqu’il n’en manque pas de seches, éparses sur la terre, et le bois humide produit une fumée noire, comme je suppose que vous le savez meme vous autres qui vivez sur mer. Ce n’est pas un grand secret, mais tout est mystere pour ceux qui n’étudient pas les voies du Seigneur avec humilité et reconnaissance.

– Cet Arrowhead doit avoir d’excellents yeux, pour s’apercevoir d’une si légere différence.

– Ce serait un pauvre Indien sans cela. Non, non ; nous sommes en temps de guerre, et pas une peau-rouge n’est en marche dans le désert sans se servir de tous ses sens. Chaque peau a sa propre nature, et chaque nature a ses lois comme sa peau. Il se passa plusieurs années avant que je fusse completement instruit dans les plus hautes branches d’une éducation de foret ; car il n’est pas dans la nature d’une peau-blanche d’apprendre aussi aisément les connaissances d’une peau-rouge, que celles qui, comme je le suppose, sont particulierement destinées aux peaux-blanches, quoique je n’aie qu’un bien petit nombre de ces dernieres, vu que j’ai passé la plupart de mon temps dans le désert.

– Vous avez bien profité de vos études, maître Pathfinder, car vous paraissez entendre parfaitement toutes ces choses ; je suppose qu’il ne serait pas bien difficile a un homme régulierement élevé sur mer d’apprendre ces bagatelles, s’il pouvait seulement se résoudre a s’y appliquer un peu.

– Je n’en sais rien. L’homme blanc a autant de peine a prendre les habitudes d’un Indien, qu’une peau-rouge a se faire aux manieres d’une peau-blanche. Quant a la nature réelle, mon opinion est qu’aucun d’eux ne peut véritablement prendre celle de l’autre.

– Et pourtant nous autres marins qui parcourons tellement le monde, nous disons qu’il n’y a qu’une nature pour l’homme, n’importe qu’il soit chinois ou hollandais. Quant a moi, je suis assez de cet avis, car j’ai trouvé qu’en général toutes les nations aiment l’or et l’argent, et que la plupart des hommes aiment a fumer.

– En ce cas, vous autres marins, vous connaissez peu les peaux-rouges. Avez-vous jamais entendu un de vos Chinois chanter son chant de mort, tandis qu’on lui enfonce des éclats de bois dans la chair, qu’on la lui coupe avec des couteaux, qu’on entoure son corps d’un feu ardent, et qu’il a la mort en face ? Jusqu’a ce que vous me trouviez un Chinois ou un chrétien qui puisse faire tout cela, vous ne pouvez me montrer un homme blanc qui ait la nature d’une peau-rouge, quelque vaillant qu’il ait l’air d’etre, et quand meme il aurait lu tous les livres qui ont jamais été imprimés.

– Ce n’est qu’entre eux que les sauvages jouent ces tours infernaux, – dit Cap, en jetant autour de lui un coup d’oil inquiet sous les arches d’une foret qui lui paraissait sans fin ; – aucun homme blanc n’est jamais condamné a subir de pareilles épreuves.

– C’est sur quoi vous vous trompez encore, – répliqua Pathfinder en choisissant avec sang-froid un morceau délicat de venaison pour sa bonne bouche ; – car, quoiqu’il n’appartienne qu’a la nature d’une peau-rouge de supporter bravement ces tortures, la nature d’une peau-blanche peut-etre réduite a l’agonie par de pareils tourments, et elle l’a été plus d’une fois.

– Heureusement, – dit Cap, faisant un effort pour donner a sa voix son ton ordinaire, – il n’est pas probable qu’aucun des alliés de Sa Majesté essaie d’exercer de si infernales cruautés sur aucun des sujets de Sa Majesté. Je n’ai pas servi long-temps dans la marine royale, c’est la vérité ; mais j’y ai servi, et c’est quelque chose ; et quant a servir a bord de corsaires, et a s’emparer de bâtiments ennemis et de leurs cargaisons, j’en ai eu ma bonne part. Mais j’espere qu’il n’y a pas de sauvages alliés aux Français de ce côté du lac, et je crois que vous m’avez dit que l’Ontario est une grande nappe d’eau.

– Elle est grande a nos yeux, – répondit Pathfinder, sans chercher a cacher le sourire qui animait des traits sur lesquels le soleil avait imprimé une teinte de rouge foncé, – quoique je pense qu’il peut y avoir des gens qui la trouvent petite, et dans le fait, elle est petite si l’on veut tenir l’ennemi loin de soi ; car l’Ontario a deux bouts, et l’ennemi qui n’ose le traverser, ne manque pas d’en faire le tour.

– Ah ! voila ce qui résulte de vos maudites mares d’eau douce, – murmura Cap en toussant assez fort pour se repentir de son indiscrétion. – Personne n’a jamais entendu parler d’un pirate ou d’un bâtiment quelconque, étant au bout de l’Atlantique et en faisant le tour.

– L’Océan n’a peut-etre pas de bouts ?

– Non, – ni bouts, ni côtés, ni fond. La nation qui est bien amarrée sur une des côtes de l’Atlantique n’a rien a craindre de celle qui est a l’ancre sur l’autre, quelque sauvage qu’elle soit, a moins qu’elle ne connaisse l’art de construire des vaisseaux. Non, non ; le peuple qui habite les côtes de l’Océan n’a que peu de chose a craindre pour sa peau ou pour sa chevelure. Un homme peut se coucher le soir dans ces pays avec l’espoir de retrouver le lendemain matin ses cheveux sur sa tete, a moins qu’il ne porte perruque.

– Ce n’est pas la meme chose ici ; mais je n’entrerai dans aucun détail, car je ne veux pas effrayer la jeune fille, quoiqu’elle paraisse écouter Eau-douce avec assez d’attention. Cependant, sans l’éducation que j’ai reçue, je croirais qu’en ce moment, et dans l’état ou se trouve la frontiere, un voyage d’ici au fort n’est pas sans risque. Il y a a peu pres autant d’Iroquois de ce côté de l’Ontario que de l’autre. – C’est meme pour cette raison, ami Cap, que le sergent nous a engagés a venir a votre rencontre pour vous montrer le chemin.

– Quoi ! les drôles osent-ils croiser si pres des canons des forts de Sa Majesté ?

– Les corbeaux ne se rassemblent-ils pas autour de la carcasse du daim, quoique le chasseur ne soit qu’a vingt pas ? Les Iroquois viennent ici aussi naturellement. Plus ou moins de blancs passent sans cesse entre les établissements et les forts, – et ils sont surs de retrouver leur piste. Le Grand-Serpent est venu d’un côté de la riviere, et moi j’ai suivi l’autre, pour tâcher de voir ou les coquins sont en embuscade, tandis que Jasper amenait le canot en hardi marinier qu’il est. Le sergent lui avait parlé de sa fille les larmes aux yeux ; il lui avait dit qu’il l’aimait, combien elle était douce et obéissante ; et je crois que le jeune homme se serait jeté seul dans un camp de Mingos, plutôt que de ne pas nous accompagner.

– Nous l’en remercions, – nous l’en remercions, et je n’en penserai que mieux de lui pour cet empressement. Mais je suppose qu’il n’a pas couru grand risque, apres tout ?

– Seulement le risque de recevoir un coup de mousquet, tandis qu’il remontait un fort courant avec son canot et un autre en enfilant un coude sur la riviere, ses yeux attachés sur les tournants. De tous les voyages dangereux, il n’y en a pas qui le soit davantage que sur une riviere bordée d’embuscades ; et ce danger Jasper l’a couru.

– Et pourquoi diable le sergent m’a-t-il fait faire un voyage de cent cinquante milles d’une maniere si étrange ? Donnez-moi du large, mettez-moi l’ennemi en vue, et je jouerai avec lui, a sa maniere, aussi long-temps qu’il le voudra, a longues bordées, ou bord a bord. Mais recevoir un coup de fusil comme une tourterelle endormie, cela ne convient pas a mon humeur. Si ce n’était pour la petite Magnet que voila, je virerais de bord a l’instant, je retournerais le plus tôt possible a York, et je laisserais l’Ontario devenir ce qu’il pourra, eau douce ou eau salée.

– Cela ne rendrait pas vos affaires meilleures, ami marin, car la route pour vous en retourner est plus longue et presque aussi dangereuse que celle pour aller au fort. Ayez confiance en nous, et nous vous y conduirons en sureté, ou nous perdrons nos chevelures.

Cap portait ses cheveux en queue, serrée et entourée d’une peau d’anguille, tandis que le haut de sa tete était presque chauve, et il passa machinalement la main sur le tout, comme pour s’assurer que chaque chose était a sa place. C’était pourtant au fond un homme brave, et il avait affronté la mort avec sang-froid mais non sous la forme effrayante qu’elle présentait dans la relation breve mais animée de son compagnon. Cependant il était trop avancé pour reculer, et il résolut de payer de hardiesse, quoiqu’il ne put s’empecher de donner a part soi quelques malédictions a l’indiscrétion imprudente avec laquelle son beau-frere le sergent l’avait mis dans un tel embarras.

– Je ne doute pas, – dit-il quand ces pensées eurent le temps de se présenter a son esprit, – que nous n’entrions dans le port en sureté. A quelle distance pouvons-nous etre du fort a présent ?

– A quinze milles et guere plus ; et ce sont des milles qui seront bientôt faits, du train dont coule la riviere, si les Mingos nous laissent passer tranquillement.

– Et je suppose que nous aurons des bois a bâbord et a tribord comme jusqu’ici ?

– Comment ?

– Je veux dire que nous aurons encore a marcher a travers ces maudits arbres ?

– Non, non. Vous monterez sur le canot, et l’Oswego a été débarrassé par les troupes de tout le bois flottant. Nous descendrons la riviere, et le courant en est rapide.

– Et qui diable empechera ces Mingos dont vous parlez, de nous cribler de leurs balles quand nous doublerons un promontoire, ou que nous aurons a manouvrer pour éviter des rochers ?

– Le Seigneur, – celui qui en a si souvent aidé d’autres dans de plus grandes difficultés. Bien des fois ma tete aurait été dépouillée de ses cheveux et de sa peau, si le Seigneur n’avait combattu pour moi. Jamais je n’entreprends une escarmouche sans penser a ce puissant allié, qui peut faire dans un combat plus que tous les bataillons du 60e, quand on les mettrait en une seule ligne.

– Oui, oui, tout cela est assez bien pour un escarmoucheur ; mais nous autres marins, nous aimons le large, et nous commençons l’action sans avoir autre chose dans l’esprit que l’affaire dont il s’agit, – bordées sur bordées, – ni arbres ni rochers pour épaissir l’eau.

– Ni Seigneur non plus, j’ose dire, si la vérité était connue. Croyez-en ma parole, maître Cap, la bataille n’en va pas plus mal quand on a le Seigneur de son côté. Regardez la tete du Grand-Serpent ; vous pouvez voir la cicatrice qui passe le long de son oreille gauche : rien qu’une balle sortie de cette longue carabine l’empecha d’etre scalpé ce jour-la ; car le couteau avait commencé sa besogne, et une demi-minute de plus l’aurait laissé sans chevelure. Quand le Mohican me serre la main et me dit que je lui ai rendu un service d’ami en cette affaire, je lui réponds que c’est le Seigneur qui m’a conduit au seul endroit d’ou je pouvais lui etre utile, et qui m’a fait connaître par la fumée le danger qu’il courait. Il est bien certain que, lorsque je fus en bonne position, je finis l’affaire de ma propre volonté ; car un ami sous le tomahawk fait qu’un homme pense vite et agit de meme, et ce fut ce qui m’arriva ; sans quoi l’esprit du Grand-Serpent serait en ce moment a chasser dans le pays de ses peres.

– Allons, allons, Pathfinder, cet entretien est pire que d’etre écorché de l’avant a l’arriere ; nous n’avons plus que quelques heures de jour, et nous ferions mieux de nous laisser aller en dérive sur le courant dont vous parlez. – Magnet, ma chere, n’etes-vous pas prete a lever l’ancre ?

Mabel tressaillit, rougit et se prépara a partir a l’instant. Elle n’avait pas entendu une seule syllabe de la conversation que nous venons de rapporter, car Eau-douce, comme on appelait le plus communément le jeune Jasper, lui avait fait la description du port encore éloigné auquel elle se rendait, lui avait parlé d’un pere qu’elle n’avait pas vu depuis son enfance, et lui avait peint la maniere de vivre de ceux qui sont en garnison dans les postes des frontieres. Elle y avait pris un profond intéret sans s’en apercevoir ; et elle avait trop entierement donné son attention aux choses dont on lui parlait, pour en accorder aucune aux objets moins agréables dont les autres s’entretenaient. Les apprets du départ mirent fin a toute conversation ; et comme ils n’étaient pas tres-chargés de bagage, tous furent prets a partir en quelques minutes. Cependant a l’instant ou ils allaient se mettre en marche, Pathfinder, a la grande surprise meme des deux Indiens, ramassa une bonne quantité de branches dont la plupart étaient humides, et les jeta sur le feu, afin de produire une fumée aussi noire et aussi épaisse qu’il était possible.

– Quand vous voulez cacher votre piste, Jasper, – dit-il, – la fumée, lorsque vous quittez votre campement, peut vous servir au lieu de vous nuire. S’il y a une douzaine de Mingos a dix milles d’ici, quelques-uns sont sur les hauteurs ou sur les arbres pour chercher a apercevoir quelque fumée. Qu’ils voient celle-ci, et grand bien leur fasse ; je leur permets de profiter de nos restes.

– Mais ne pourront-ils pas découvrir notre piste et la suivre ? – demanda le jeune homme, qui était plus attentif aux dangers de leur situation depuis qu’il avait rencontré Mabel. – Nous laisserons une large piste d’ici a la riviere.

– Plus elle sera large, mieux cela vaudra. Quand ils seront arrivés a la riviere, il faudra qu’ils soient plus malins que des Mingos pour deviner si le canot l’a remontée ou l’a descendue. L’eau est la seule chose de la nature qui puisse faire perdre entierement une piste, et l’eau meme ne le fait pas toujours quand la piste laisse de l’odeur. Ne voyez-vous pas, Eau-douce, que, si quelques Mingos ont trouvé nos traces au-dessous de la cataracte, ils avanceront vers cette fumée, et concluront naturellement que ceux qui ont commencé par remonter la riviere, continueront de meme ? Tout ce qu’ils peuvent savoir a présent, c’est qu’une troupe a quitté le fort, et il faudrait plus que l’esprit d’un Mingo pour s’imaginer que nous soyons venus jusqu’ici uniquement pour le plaisir de nous en retourner le meme jour, et au risque de nos chevelures.

– Certainement, – dit Jasper, qui causait a part avec Pathfinder, en retournant vers le wind-row, – ils ne peuvent rien savoir de la fille du sergent, car le plus grand secret a été gardé a cet égard.

– Et ils n’en apprendront rien ici, – ajouta Pathfinder en faisant remarquer a son compagnon qu’il marchait avec le plus grand soin sur les traces laissées sur les feuilles par le petit pied de Mabel, afin de les effacer par les siennes, – a moins que ce vieux poisson d’eau salée n’ait promené sa niece en long et en large dans le wind-row, comme un chevreau qui saute autour de la chevre.

– Du bouc, vous voulez dire.

– N’est-ce pas un original sans copie, Eau-douce ? Je puis m’entendre avec un marin comme vous, et je ne trouve rien de bien contraire dans nos occupations, quoique les vôtres soient sur les lacs, et les miennes dans les bois. – Écoutez, Jasper, – continua Pathfinder riant sans bruit a son ordinaire, – si nous essayions la trempe de sa lame, et que nous le fissions sauter par-dessus la cataracte ?

– Et que deviendrait la jolie niece pendant ce temps ?

– Oh ! il ne pourra lui arriver aucun mal ; elle fera a pied le tour du portage. Mais vous et moi nous pouvons tâter ainsi ce marin de l’Atlantique, et nous nous connaîtrons mieux ensuite. Nous verrons si son briquet produit du feu, et nous lui apprendrons quelque chose de nos tours des frontieres.

Le jeune Jasper sourit, car il n’était pas fâché de trouver l’occasion de s’amuser en jouant un tour a quelqu’un, et le ton dogmatique de Cap l’avait un peu piqué. Mais l’image des traits aimables de Mabel, de sa forme agile et légere, et de son sourire attrayant, était comme un bouclier entre son oncle et l’épreuve qu’il s’agissait de lui faire subir.

– La fille du sergent sera peut-etre effrayée, – dit-il.

– Pas du tout, pour peu qu’elle ait du sang du sergent dans ses veines. Elle n’a pas l’air d’etre fille a s’effrayer aisément. Laissez-moi faire, Eau-douce ; je me charge seul de toute l’affaire.

– Non, Pathfinder, non ; vous ne feriez que vous noyer tous deux. Si le canot passe la cataracte, il faut que j’y sois.

– A la bonne heure. – Fumerons-nous la pipe du consentement au marché ?

– C’est convenu.

Il ne fut plus question de ce sujet, car ils arrivaient en ce moment au canot, et quelques mots suffirent pour décider de beaucoup plus grands intérets.


Chapitre 3

 

« Avant que ces champs fussent défrichés et cultivés, nos rivieres remplissaient leurs rives ; la mélodie des eaux se faisait entendre sous le dôme vert de nos bois sans limites ; des torrents se précipitaient, des ruisseaux murmuraient et des sources jaillissaient sous l’ombre. »

BRYANT.

On sait généralement que les rivieres qui se jettent dans l’Ontario du côté du midi sont pour l’ordinaire étroites, profondes et coulent lentement. Il y a pourtant des exceptions a cette regle, car beaucoup de rivieres ont des rapides, ou des rifts, comme on les appelle dans la langue du pays, et quelques-unes ont meme des cataractes. Du nombre de ces dernieres était celle sur laquelle nos aventuriers voyagent maintenant. L’Oswego est formé par la jonction de l’Onéida et de l’Onondaga, qui tous deux sortent des lacs, il poursuit sa course a travers un pays légerement sillonné de vallons et de hauteurs pendant huit a dix milles, et arrive enfin sur le bord d’une sorte de terrasse naturelle, d’ou il fait une chute de dix a quinze pieds en tombant sur un autre niveau, ou il glisse ou coule avec le silence furtif d’une eau profonde jusqu’a ce qu’il verse son tribut dans l’immense réservoir de l’Ontario. La pirogue sur laquelle Cap, sa niece et Arrowhead étaient venus du fort Stanwix, dernier poste militaire sur le Mohawk, était pres du rivage, et toute la compagnie y entra, a l’exception de Pathfinder, qui resta a terre pour pousser le léger esquif en pleine eau.

– Jasper, – dit l’homme des bois au jeune marin des lacs, qui avait dépossédé Arrowhead de la barre, et pris la place qui lui appartenait comme pilote, – mettez l’arriere du canot en avant, comme si nous voulions remonter la riviere. Si quelques-uns de ces infernaux Mingos trouvent notre piste et la suivent jusqu’ici, ils ne manqueront pas d’examiner les traces que la pirogue aura laissées sur la boue, et quand ils verront qu’elle avait le nez tourné contre le courant, ils ne s’imagineront pas que nous le suivons.

Ce conseil fut suivi, et poussant vigoureusement la pirogue, Pathfinder, qui était dans la force de l’âge et plein d’agilité, fit un saut et tomba légerement sur l’avant de l’esquif sans en déranger l’équilibre. Des qu’il eut atteint le milieu de la riviere, on fit virer la pirogue qui commença a suivre sans bruit le courant.

L’esquif sur lequel Cap et sa niece s’étaient embarqués pour leur long et aventureux voyage, était un de ces canots d’écorce que les Indiens sont dans l’habitude de construire et qui par leur grande légereté et l’aisance avec laquelle on peut les conduire, sont admirablement adaptés a une navigation dans laquelle on rencontre souvent des bas-fonds, des bois flottants et d’autres obstacles semblables. Les deux hommes qui en composaient le premier équipage l’avaient souvent porté plusieurs centaines de toises quand le bagage en avait été retiré, et il n’avait pas fallu plus que la force d’un homme pour le soulever. Il était pourtant long et meme large pour une pirogue, ce qui le rendait tres-volage, c’était son principal défaut. Quelques heures de pratique y avaient pourtant remédié en grande partie, et Mabel et son oncle avaient si bien appris a se preter a ses mouvements, qu’ils maintenaient alors leurs places avec un sang-froid parfait ; et le poids de trois hommes de plus ne parut meme pas la mettre a une épreuve trop forte, car étant large et a fond plat, elle ne calait pas beaucoup plus. Elle était bien construite, les bois en étaient petits et assujettis par des courroies, et la pirogue, quoique si légere et si peu sure a l’oil, était probablement en état de porter deux fois autant de monde qu’elle en avait en ce moment.

Cap était assis sur un banc bas au centre du canot. Le Grand-Serpent était a genoux pres de lui. Arrowhead et sa femme occupaient des places en avant d’eux, le premier ayant abandonné son poste a l’arriere. Mabel était a demi couchée sur une partie de son bagage derriere son oncle, tandis que Pathfinder et Eau-douce se tenaient debout, l’un sur l’avant, l’autre sur l’arriere, chacun ayant en main une rame qu’il savait manier sans bruit. La conversation avait lieu a voix basse, car tous commençaient a sentir la nécessité de la prudence en s’approchant du fort et quand ils n’étaient plus cachés par les bois.

L’Oswego, en cet endroit, était une riviere peu large mais profonde, et son courant sombre était bordé par de grands arbres dont la cime le couvrait et qui, en certains endroits, interceptaient presque la lumiere du ciel. Ça et la quelque géant de la foret s’était courbé presque horizontalement sur la riviere, ce qui rendait beaucoup de soin nécessaire pour éviter d’en toucher les branches, tandis que les branches inférieures des arbustes et des petits arbres étaient presque partout plongées dans l’eau. Le tableau qui a été si bien tracé par notre admirable poete, et que nous avons placé comme épigraphe en tete de ce chapitre, se réalisait en cet endroit. La terre engraissée par les débris de la végétation, la riviere qui remplissait ses rives presque a déborder, le dôme vert de bois sans limites, se présentaient a l’oil aussi visiblement que la plume de Bryant les retrace a l’imagination. C’était le spectacle d’une nature riche et bienveillante avant qu’elle eut été soumise aux désirs et aux besoins de l’homme, abondante, pleine de promesses et n’étant pas dénuée du charme du pittoresque, meme dans son état le plus sauvage. On se rappellera que la scene de cette histoire se passe en 175-, c’est-a-dire, longtemps avant que la spéculation eut fait entrer aucune des parties occidentales de New-York dans les bornes de la civilisation ou dans les projets des aventuriers. A cette époque reculée, il y avait deux grands canaux de communication militaire entre la portion habitée de la colonie de New-York et les frontieres du Canada, l’un par les lacs Champlain et Georges, l’autre par le Mohawk, Wood-Creek, l’Oneida et les rivieres dont nous venons de parler. Le long de ces deux lignes des postes militaires avaient été établis, mais il n’en existait aucun sur un espace de cent milles entre le dernier fort a la source du Mohawk et l’Oswego, ce qui comprenait la plus grande partie de la distance que Cap et Mabel venaient de parcourir sous la protection d’Arrowhead.

– Je désire quelquefois le retour de la paix, – dit Pathfinder, – temps ou l’on peut parcourir les forets sans chercher d’autres ennemis que les animaux et les poissons. Combien de jours heureux le Grand-Serpent et moi nous avons passés sur les bords des rivieres, vivant de venaison, de saumon et de truites sans penser a un Mingo ou a une chevelure ! je voudrais quelquefois que cet heureux temps revînt, car ce n’est pas ma véritable nature de tuer mes semblables. Je suis sur que la fille du sergent ne me prend pas pour un misérable qui se plaît a outrager l’humanité.

En faisant cette remarque, qui était une sorte de demi-question, Pathfinder regarda derriere lui. L’ami le plus partial aurait a peine donné l’épithete d’agréables a ses traits durs et brulés par le soleil ; cependant Mabel trouva quelque chose d’attrayant dans son sourire par suite de la droiture et de la simplicité ingénue qui brillait sur toute sa physionomie.

– Je ne crois pas que mon pere aurait envoyé un homme comme ceux dont vous parlez pour conduire sa fille dans le désert, – répondit Mabel en souriant a son tour avec la meme franchise, mais avec bien plus de douceur.

– Non, il ne l’aurait pas fait ; non. Le sergent est un homme qui a le cour sensible. – Nous avons fait ensemble bien des marches, soutenu bien des combats, nous tenant épaule a épaule comme il le disait ; quoique j’aime a avoir la liberté de mes membres quand je suis pres d’un Français ou d’un Mingo.

– Vous etes donc le jeune ami dont mon pere a si souvent parlé dans ses lettres.

– Son jeune ami ? – Il est vrai que le sergent a l’avantage de trente ans sur moi. – Oui, il est plus âgé de trente ans, et par conséquent il vaut d’autant mieux que moi.

– Non pas aux yeux de sa fille peut-etre, ami Pathfinder, – dit Cap, dont la gaieté commença a renaître quand il vit l’eau couler autour de lui. – Les trente ans dont vous parlez passent rarement pour un avantage aux yeux des filles de dix-neuf ans.

Mabel rougit, et en détournant la tete pour éviter les regards de ceux qui étaient sur l’avant, elle rencontra les yeux admirateurs du jeune homme qui était sur l’arriere, et pour derniere ressource elle baissa les siens sur l’eau qui coulait pres d’elle. Précisément en cet instant un bruit sourd arriva par une avenue formée par les arbres, porté par un vent léger qui rida a peine la surface de la riviere.

– Ce son a quelque chose d’agréable, – dit Cap, en dressant les oreilles comme un chien qui entend aboyer dans le lointain ; – c’est le bruit du ressac sur les côtes de votre lac, je suppose ?

– Non, non, – répondit Pathfinder, – c’est seulement la riviere qui tombe par-dessus quelques rochers a un demi-mille plus loin.

– Y a-t-il une cataracte sur cette riviere ? – demanda Mabel, ses joues devenant encore plus vermeilles.

– Du diable ! – s’écria Cap, – monsieur Pathfinder, ou vous monsieur Eau-douce, – car il commençait a nommer ainsi Jasper pour paraître se preter plus cordialement aux usages des frontieres, – ne feriez-vous pas mieux de vous rapprocher du rivage ? Ces cataractes sont en général précédées de tournants. Autant vaudrait se jeter tout a coup dans le Maelstrom[13] que de s’exposer a ces pompes aspirantes.

– Fiez-vous a nous, ami Cap, fiez-vous a nous, – répondit Pathfinder ; – il est vrai que nous ne sommes que des marins d’eau douce, et je ne puis meme me vanter d’en etre un du premier ordre ; mais nous connaissons les rifts et les cataractes ; et en descendant celle-ci, nous tâcherons de ne pas faire tort a notre réputation.

– En la descendant ! – s’écria Cap. – Comment diable ! songez-vous a descendre une cataracte dans cette coquille d’ouf ?

– Bien certainement. Le chemin est par-dessus la cataracte, et il est bien plus facile de la descendre, que de décharger le canot et de le transporter a la main avec tout ce qu’il contient par un portage d’un mille.

Mabel pâlit, et se tourna vers le jeune marin debout sur l’arriere ; car un nouveau son semblable au premier se fit entendre en ce moment ; il parut plus effrayant, maintenant que la cause en était connue.

– Nous avons pensé, – dit tranquillement Jasper, – qu’en mettant a terre les femmes et les deux Indiens, nous trois, hommes blancs et accoutumés a l’eau, nous pourrions sans danger faire passer le canot par-dessus la cataracte, comme cela nous arrive souvent.

– Et nous avons compté sur votre aide, ami marin, – dit Pathfinder, regardant Jasper par-dessus l’épaule en clignant de l’oil, – car vous etes accoutumé a voir les vagues s’élever et s’abaisser ; et a moins qu’il n’y ait quelqu’un pour lester le canot, tous les affiquets de la fille du sergent tomberont a l’eau et seront perdus.

Cap se trouva embarrassé. L’idée de passer par-dessus une cataracte avait quelque chose de plus sérieux pour lui que pour un homme qui n’aurait aucune expérience dans tout ce qui concerne la mer et les navires, car il connaissait la force de l’eau et la faiblesse de l’homme quand il en éprouve la furie ; cependant sa fierté se révoltait a l’idée de quitter le canot, tandis que d’autres, non-seulement sans crainte, mais avec le plus grand sang-froid, proposaient d’y rester. Malgré ce sentiment d’amour-propre, et quoiqu’il eut par nature et par habitude du courage et de la fermeté dans le danger, il est probable qu’il aurait déserté son poste, si l’image de sauvages se faisant un trophée de chevelures humaines ne se fut assez fortement emparée de son imagination pour lui faire regarder un canot comme une sorte de sanctuaire.

– Mais que ferons-nous de Magnet ? – demanda-t-il, son affection pour sa niece lui inspirant un autre scrupule. – Nous ne pouvons la mettre a terre s’il se trouve dans les environs des Indiens ennemis.

– Nul Mingo ne sera pres du portage, – dit Pathfinder avec un ton de confiance ; – c’est un endroit trop public pour qu’ils viennent y jouer leurs tours infernaux. La nature est la nature, et celle d’un Indien est de se trouver ou on l’attend le moins. N’ayez pas peur de le rencontrer sur un sentier battu, car il désire tomber sur vous quand vous n’etes pas pret a lui résister, et ces brigands se font un point d’honneur de vous tromper de maniere ou d’autre. – Avancez vers le rivage, Eau-douce. Nous débarquerons la fille du sergent sur cette souche, et elle pourra gagner la terre a pied sec.

Jasper obéit ; et au bout de quelques minutes, il ne restait dans le canot que Pathfinder et les deux marins. Malgré l’orgueil de sa profession, Cap aurait volontiers suivi les autres, mais il n’aimait pas a montrer une telle faiblesse en présence d’un marin d’eau douce.

– Je prends tout le monde a témoin, – dit-il, tandis que ceux qui venaient de débarquer commençaient a s’éloigner, – que je ne regarde cette affaire que comme une manouvre de canot dans les bois. Il ne faut pour cela aucune expérience en marine, et un novice peut y réussir aussi bien que le plus vieux marin.

– Ne méprisez pourtant pas trop la cataracte de l’Oswego, – dit Pathfinder. – Ce n’est certainement pas celle du Niagara, ni du Tennessee, ni du Cahoos, ni celle du Canada, mais elle suffit bien pour agiter les nerfs d’un commençant. Que la fille du sergent monte sur ce rocher, et elle verra de quelle maniere nous autres habitants des bois nous passons par-dessus un obstacle, quand nous ne pouvons passer par-dessous. – Allons, Eau-douce, la main ferme et l’oil sur ; car tout dépend de vous, vu que nous ne pouvons compter maître Cap que pour un passager.

Le canot s’éloignait du rivage tandis qu’il parlait ainsi. Mabel courut a la hâte et en tremblant vers le rocher que Pathfinder avait désigné, en parlant a son compagnon du danger auquel son oncle s’exposait sans nécessité, et les yeux fixés sur le jeune et vigoureux Jasper, qui était debout sur l’arriere du canot, et qui en dirigeait tous les mouvements. Mais des qu’elle fut arrivée a un endroit d’ou l’on pouvait voir tomber la cataracte, elle poussa un cri involontaire qu’elle étouffa sur-le-champ, et se couvrit les yeux. Un instant apres, elle les ouvrit pourtant, et elle resta immobile comme une statue tandis qu’elle contemplait ce spectacle. Les deux Indiens s’assirent sur un tronc d’arbre, regardant la riviere d’un air indifférent. La femme d’Arrowhead s’approcha de Mabel, et parut considérer les mouvements du canot avec cette sorte d’intéret que prend un enfant aux sauts d’un bateleur.

Des que le canot eut regagné le courant, Pathfinder se mit a genoux sur l’avant et continua a manier la rame, mais lentement, et de maniere a ne pas nuire aux manouvres de son compagnon. Celui-ci était toujours debout sur l’arriere, et comme il avait l’oil fixé sur quelque objet au-dela de la cataracte, il était évident qu’il cherchait l’endroit convenable pour la passer.

– Plus a l’ouest, Eau-douce, – cria Pathfinder, – plus a l’ouest, – la ou vous voyez l’eau écumer. Mettez en ligne la cime du chene mort avec le tronc de l’arbre rompu.

Eau-douce ne répondit rien, car la pirogue était au centre du courant, l’avant dirigé vers la cataracte, et la force augmentée du courant en avait déja accéléré la course. Cap, en ce moment, aurait bien volontiers renoncé a toute la gloire qu’on pouvait acquérir par cet exploit, pour etre en sureté sur le rivage. Il entendait le mugissement de l’eau, semblable au bruit du tonnerre dans le lointain, mais augmentant et se rapprochant de moment en moment. Il voyait la ligne de l’eau couper la foret en dessous, le long de laquelle cet élément courroucé semblait s’étendre et briller, comme si les gouttes qui le composaient allaient perdre leur principe de cohésion.

– La barre dessous ! la barre dessous ! – s’écria-t-il, n’étant plus maître de son inquiétude, tandis que l’embarcation arrivait sur le bord de la cataracte.

– Oui, oui, la barre dessous, – dit Pathfinder, regardant derriere lui avec son rire silencieux, – nous allons en dessous, rien n’est plus certain. – La barre au vent, Eau-douce ! – Au vent toute !

Le reste fut comme le passage invisible du vent. Jasper donna le coup de rame nécessaire pour imprimer a la pirogue la direction convenable, et pendant quelques secondes il sembla a Cap qu’il était porté sur l’eau bouillante d’une vaste chaudiere. Il sentit la pirogue plonger de l’avant, vit l’eau écumante se précipiter avec fureur a ses côtés, tandis que le léger esquif qu’il montait était secoué comme si c’eut été une coquille d’ouf ; et, presque au meme instant, il découvrit, avec autant de joie que de surprise, que la pirogue conduite par la rame de Jasper flottait dans une eau tranquille au-dela de la cataracte.

Pathfinder continuait a rire ; mais s’étant relevé, il prit un pot d’étain et une cuillere de corne, et se mit a mesurer gravement l’eau que la pirogue avait embarquée dans le passage de la cataracte.

– Quatorze cuillerées, Eau-douce, quatorze cuillerées bien mesurées. Vous devez convenir que je vous ai vu vous contenter de dix apres un pareil saut.

– Maître Cap appuyait si fort contre le courant, – répondit Jasper tres-sérieusement, – que j’ai eu la plus grande peine a gouverner la pirogue.

– Cela peut etre ; je n’en doute pas, puisque vous le dites, mais je vous ai vu vous contenter de dix.

Cap toussa alors d’une maniere formidable. Il passa sa main sur sa queue, comme pour s’assurer qu’elle était en sureté, et regarda en arriere pour voir le danger qu’il venait de courir. Il est aisé d’expliquer comment ce péril avait été évité. La plus grande partie de l’eau tombait perpendiculairement de dix a quinze pieds ; mais pres du centre, la force du courant avait tellement usé le haut du rocher, que l’eau, en tombant par un étroit passage, ne décrivait qu’un angle de quarante a quarante-cinq degrés. C’était le long de ce passage, encore difficile, que la pirogue avait glissé parmi des pointes de rochers, des tournants, et des masses d’écume, qui, a des yeux inexpérimentés, auraient paru devoir assurer la destruction d’un si frele esquif. Mais sa légereté meme avait été la cause de sa sureté. Portée sur la crete des vagues, dirigée par un oil attentif et un bras vigoureux, elle avait passé comme une plume d’une masse d’écume a une autre, et a peine une goutte d’eau était-elle entrée dans l’intérieur. Il y avait quelques rochers a éviter ; il fallait suivre exactement la ligne convenable, et la force du courant faisait le reste[14] .

Dire que Cap était étonné, ce ne serait pas exprimer la moitié de ses sentiments. Il était dans un état de stupéfaction ; car la crainte profonde que la plupart des marins ont des rochers, venait ajouter a l’admiration que lui inspirait la hardiesse de cet exploit. Il ne voulut pourtant pas exprimer tout ce qu’il sentait, de peur de trop accorder a l’eau douce et a la navigation intérieure ; et a peine eut-il assuré sa voix en toussant comme nous l’avons dit, qu’il reprit son ton ordinaire de supériorité.

– Je conviens que vous connaissez bien le canal, monsieur Eau-douce ; et apres tout, connaître le canal, dans un pareil endroit, c’est le point principal. J’ai eu avec moi des patrons de chaloupe qui descendraient aussi cette cataracte, s’ils connaissaient seulement le canal.

– Ce n’est pas assez de connaître le canal, ami marin, – dit Pathfinder ; il faut aussi des nerfs et des connaissances pour tenir la pirogue droite, et pour éviter les rochers. Il n’y a pas dans tout le pays d’autre marin qu’Eau-douce que voila, qui puisse descendre en toute sureté la cataracte de l’Oswego, quoique quelques-uns ça et la aient pu y réussir par hasard. Je ne puis le faire moi-meme qu’avec l’aide de la Providence, et il faut l’oil et la main de Jasper pour etre sur de faire le passage a sec. – Quatorze cuillerées, apres tout, ne sont pas grand’chose ; quoique j’eusse désiré qu’il n’en prît que dix, vu que la fille du sergent nous regardait.

– Cependant vous lui disiez quelquefois comment il devait gouverner.

– C’était fragilité humaine ; – un peu trop de la nature des peaux-blanches. Si le Grand-Serpent eut été sur le canot, il n’aurait pas ouvert la bouche pour faire connaître une seule de ses pensées. Un Indien sait retenir sa langue ; mais nous autres hommes blancs nous nous imaginons toujours etre plus sages que les autres. Je commence a me guérir de cette faiblesse ; mais il faut du temps pour déraciner l’arbre qui a une croissance de plus de trente ans.

– Je ne fais pas grand cas de cette affaire, monsieur ; je n’en fais meme aucun, pour parler franchement. Ce ne sont que quelques éclaboussures, en comparaison de ce qu’on éprouve en passant sous le pont de Londres. Et pourtant c’est ce que font tous les jours des centaines de personnes, et souvent les dames les plus délicates du pays. Sa Majesté le Roi a passé lui-meme sous le pont de Londres.

– Eh bien ! je ne me soucie pas d’avoir dans mon canot ni des dames délicates, ni sa Majesté le Roi, quand je descends la cataracte de l’Oswego, vu qu’il ne faut que se tromper de la largeur d’un canot d’un côté ou de l’autre pour se noyer. – Eau-douce, nous aurons a faire descendre au frere du sergent la cataracte du Niagara, pour lui montrer ce qu’on sait faire sur la frontiere.

– Du diable ! vous plaisantez surement. Il n’est pas possible qu’un canot d’écorce descende une pareille cataracte.

– Vous ne vous etes jamais plus trompé de votre vie, maître Cap. Rien n’est plus facile. J’ai vu de mes propres yeux bien des canots la descendre ; et si nous vivons assez l’un et l’autre, j’espere vous convaincre que la chose est possible. Quant a moi, je crois que le plus grand navire qui ait jamais flotté sur l’Océan pourrait la descendre, s’il pouvait une fois entrer dans les courants.

Cap ne remarqua pas le coup d’oil que Pathfinder échangea avec Eau-douce, et il garda le silence quelque temps ; car, pour dire la vérité, il n’avait jamais soupçonné la possibilité de descendre la cataracte du Niagara, quelque faisable que la chose doive paraître a chacun, en y réfléchissant une seconde fois ; la véritable difficulté étant de la remonter.

Ils arriverent alors a l’endroit ou Jasper avait laissé sa pirogue, cachée dans des buissons, et ils s’embarquerent, Cap, sa niece et Jasper sur un canot ; Pathfinder, Arrowhead et sa femme sur l’autre. Le Mohican s’était déja avancé a pied le long de la riviere avec la circonspection et l’adresse des Indiens, pour voir s’il ne trouverait aucune trace des ennemis.

Les joues de Mabel ne reprirent toutes leurs couleurs que lorsque le canot eut regagné le courant, qu’il descendit avec une rapidité accélérée de temps en temps par la rame de Jasper. Elle avait vu la pirogue descendre la cataracte avec un degré de terreur qui l’avait rendue muette ; mais sa frayeur n’avait pas été assez forte pour l’empecher d’admirer le sang-froid du jeune homme qui dirigeait cette évolution. Dans le fait, une personne moins vive et moins sensible aurait été frappée de l’air calme et hardi avec lequel Jasper avait accompli cet exploit. Il était resté ferme sur ses pieds pendant la descente ; et il était évident pour ceux qui étaient a terre qu’il avait employé fort a temps son adresse et sa force pour écarter la pirogue d’un rocher par-dessus lequel l’eau jaillissait en jets, tantôt laissant voir la pierre brune, tantôt la couvrant d’une nappe limpide, comme si quelque mécanisme avait réglé les efforts de cet élément. La langue ne peut pas toujours exprimer ce que voient les yeux ; mais Mabel en avait vu assez, meme dans ce moment de crainte, pour joindre a jamais dans son esprit l’image de la pirogue entraînée dans sa descente rapide, et celle de l’intrépide pilote. Elle admit ainsi dans son cour ce sentiment insidieux qui attache si fortement la femme a l’homme, en trouvant une sureté additionnelle a etre sous sa protection. Pour la premiere fois depuis son départ du fort Stanwix, elle se trouvait completement tranquille sur la frele nacelle dans laquelle elle voyageait. Comme la seconde pirogue était pres de la sienne, et que Pathfinder s’y trouvait de son côté, ce fut principalement lui qui soutint la conversation, Jasper parlant rarement a moins qu’on ne lui adressât la parole, et montrant en conduisant son canot une circonspection qui aurait été remarquée par un homme habitué a la confiance insouciante qui lui était ordinaire, s’il se fut trouvé la un pareil observateur.

– Nous connaissons trop bien la nature d’une femme pour songer a faire descendre une cataracte par la fille du sergent, – dit Pathfinder a Cap en regardant Mabel. – J’ai pourtant connu quelques femmes dans ce pays qui s’en inquiéteraient comme de rien.

– Magnet a la timidité de sa mere, – répondit Cap, et vous avez bien fait de vous preter a sa faiblesse. Il faut vous souvenir que cette jeune fille n’a jamais été sur mer.

– Non, non ; il était facile de le voir, au lieu que par votre intrépidité vous avez montré combien peu vous vous en inquiétiez. J’avais une fois avec moi un blanc-bec, qui se jeta hors du canot juste a l’instant ou il descendait, et vous pouvez juger comment il s’en trouva.

– Que devint le pauvre diable ? – demanda Cap, ne sachant trop ce qu’il devait penser du ton de son compagnon, qui avait quelque chose de si sec, malgré sa simplicité, qu’une tete moins obtuse que celle du vieux marin aurait douté de sa sincérité. – Un homme qui a passé sur cette cataracte peut prendre intéret a lui.

– C’était un pauvre diable, comme vous le dites, un pauvre homme des frontieres, qui était venu pour nous montrer son savoir, a nous autres pauvres ignorants. Vous demandez ce qu’il devint ? Il tomba sens dessus dessous au bas de la cataracte, comme cela serait arrivé a une maison de justice ou a un fort.

– S’ils avaient sauté hors d’un canot, – dit Jasper en riant, quoiqu’il fut évidemment plus disposé que son ami a laisser oublier le passage de la cataracte.

– Il a raison, – reprit Pathfinder en regardant Mabel ; car les deux canots étaient alors si rapprochés, qu’ils se touchaient presque ; – il a certainement raison. – Mais la fille du sergent ne nous a pas encore dit ce qu’elle pense du saut que nous venons de faire.

– Il était aussi hardi que dangereux. En le voyant, j’aurais désiré qu’il n’eut pas été tenté ; mais a présent qu’il a réussi, je puis en admirer la hardiesse et la dextérité.

– Ne croyez pourtant pas que nous l’ayons fait pour nous faire valoir aux yeux d’une femme. Il peut etre agréable aux jeunes gens de gagner la bonne opinion les uns des autres en faisant des choses qui peuvent paraître hardies et louables ; mais ni Eau-douce ni moi nous ne sommes de cette trempe. Ma nature, – ce dont le Grand-Serpent serait peut-etre un meilleur témoin, – n’a pas autant de coudes qu’une riviere ; c’est une nature droite, et il n’est pas probable qu’elle puisse me conduire dans une vanité de cette espece, quand j’ai a remplir un devoir. Quant a Eau-douce, il aimerait mieux descendre la cascade de l’Oswego sans témoins que devant une centaine de paires d’yeux. Je le connais, je l’ai beaucoup fréquenté, et je suis sur qu’il n’est ni glorieux ni fanfaron.

Mabel récompensa son guide par un sourire qui servit a maintenir quelque temps les deux canots l’un pres de l’autre ; car la vue de la jeunesse et de la beauté était si rare sur cette frontiere éloignée, que cet habitant des bois lui-meme sentait son cour touché par la fraîcheur et l’amabilité de cette jeune fille.

– Nous avons fait pour le mieux, – continua-t-il, nous avons tout fait pour le mieux. Si nous eussions transporté a bras d’hommes le canot et les bagages par le portage, nous aurions perdu beaucoup de temps, et rien n’est aussi précieux que le temps, quand on se méfie des Mingos.

– Mais a présent nous ne pouvons avoir presque rien a craindre. Nos canots vont bien, et vous nous avez dit qu’en deux heures nous serons au fort.

– Il sera bien adroit, l’Iroquois qui aura un cheveu de votre tete : car nous nous sommes tous promis, par égard pour le sergent, et je crois pouvoir dire a présent, pour vous-meme, de vous conduire pres de lui sans qu’il vous arrive malheur. – Mais dites-moi donc, Eau-douce, qu’y a-t-il la-bas dans la riviere a l’endroit ou elle fait un coude, – la-bas, sous les buissons, – je veux dire sur le rocher ?

– C’est le Grand-Serpent ; il nous fait des signes que je ne comprends pas.

– Oui, c’est le Grand-Serpent, – aussi sur que je suis une peau-blanche ; et il nous fait signe d’approcher de son rivage. Quelque chose va mal, sans quoi un homme ayant sa fermeté et son discernement ne se donnerait pas cette peine. Courage ! Nous sommes hommes, et il faut faire face a ces diables, comme cela convient a notre couleur et a notre nature. Ah ! je n’ai jamais vu résulter rien de bon d’une fanfaronnade. Je me vantais que nous étions en sureté, et voila que le danger vient me donner le démenti.