Lionel Lincoln - James Fenimore Cooper - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1825

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Opis ebooka Lionel Lincoln - James Fenimore Cooper

Avril 1775, alors que le port de Boston est frappé d’embargo par décision du Parlement de Grande-Bretagne, une voile battant pavillon anglais s'approche. Les curieux assemblés, craignant que le vaisseau ne soit que le premier d'une flotte amenant des renforts pour une armée déja trop nombreuse, voient débarquer parmi quelques innocents passagers un jeune officier anglais et un vieillard qu'on croirait arrivé au terme le plus reculé de la vieillesse... Avec ce roman paru en 1824, s'amorce la principale partie de l'oeuvre historique du romancier, tout a la gloire de sa patrie naissante.

Opinie o ebooku Lionel Lincoln - James Fenimore Cooper

Fragment ebooka Lionel Lincoln - James Fenimore Cooper

A Propos
PRÉFACE DE LA NOUVELLE ÉDITION DE LIONEL LINCOLN
DÉDICACE A WILLIAM JAY, ESQ., DE BEDFORD, WEST-CHESTER.
PRÉFACE DES LÉGENDES DES TREIZE RÉPUBLIQUES
PRÉFACE DE LA PREMIERE ÉDITION DE LIONEL LINCOLN
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3

A Propos Cooper:

James Fenimore Cooper (September 15, 1789 – September 14, 1851) was a prolific and popular American writer of the early 19th century. He is best remembered as a novelist who wrote numerous sea-stories and the historical novels known as the Leatherstocking Tales, featuring frontiersman Natty Bumppo. Among his most famous works is the Romantic novel The Last of the Mohicans, which many consider to be his masterpiece. Source: Wikipedia

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PRÉFACE DE LA NOUVELLE ÉDITION DE LIONEL LINCOLN

Peut-etre il n’y a pas de pays dont l’histoire prete moins a la poésie que celle des États-Unis d’Amérique. L’imprimerie était en usage longtemps avant l’établissement des premiers colons, et la politique des provinces et des États fut toujours d’encourager la propagation des lumieres. Il n’y a donc pas dans toute l’histoire d’Amérique un fait obscur, et il n’y en a pas meme de douteux ; tout est non seulement connu, mais si bien et si généralement connu, qu’il ne reste rien a embellir pour l’imagination d’un auteur. Il est vrai que le monde est tombé dans ses erreurs ordinaires relativement a des réputations individuelles, prenant pour guide les actions les plus frappantes et les plus facilement comprises, afin d’établir des conséquences sur lesquelles il se fonde pour appuyer un jugement, tandis que celui qui a profondément étudié la nature humaine sait que les défauts et les qualités les plus opposés se disputent souvent le meme cour. Mais le rôle du poete n’est point de détruire ces erreurs, car il n’y a pas de maladresse plus promptement suivie de châtiment que la tentative d’instruire des lecteurs qui ne veulent etre qu’amusés. L’auteur connaît cette vérité par expérience, ainsi que par les difficultés qu’il rencontra en écrivant cet ouvrage, le seul ouvrage historique qu’il se soit permis ; et par la maniere dont il fut reçu dans le public. Il a prouvé qu’il ne dédaignait pas l’opinion de ce dernier en discontinuant des tentatives dont l’inutilité lui avait été si clairement, quoique si poliment prouvée.

Lorsqu’un auteur de romans peut violer l’ordre des temps, choisir des coutumes et des événements dans différents siecles, et en faire sa propriété légitime, il ne doit accuser de son manque de succes que son défaut d’intelligence et de talent. Mais lorsque les circonstances sont opposées a ses succes, il lui est permis de dire, pour sa propre justification, surtout lorsqu’il admet ses erreurs en se rétractant, que sa principale faute est d’avoir tenté l’impossible.

Bien que l’auteur de cet ouvrage admette franchement que Lionel Lincoln n’est pas ce qu’il espérait qu’il serait lorsqu’il commença sa tâche, il pense cependant qu’il n’est pas sans quelques droits a l’attention du lecteur. Les batailles de Lexington et de Bunker’s Hill et le mouvement sur Prospect-Hill sont aussi exactement décrits que pouvait le faire un homme qui n’avait pas été témoin oculaire de ces importants événements. L’auteur n’épargna aucune peine en examinant les documents, soit anglais, soit américains, et consulta bien des autorités particulieres avec un ferme désir de parvenir jusqu’a la vérité. Le terrain fut visité et examiné avec soin, et les différentes relations furent balancées par une comparaison sévere avec les probabilités. L’auteur ne s’en tint pas la ; il se procura meme un journal de l’état du temps, et respecta minutieusement, dans son ouvrage, les variations de l’atmosphere. Ainsi, celui qui prend intéret a tous ces détails peut etre assuré que tout ce qu’il lira dans Lionel Lincoln sur ces faits particuliers est de la plus parfaite exactitude. Au moment ou parut cet ouvrage, les faiseurs de Revues ont donc eu tort de reprocher a l’auteur son indifférence pour les lois de la nature, en mettant trop souvent en scene le clair de lune. Le critique, dans son zele, oubliait le fait matériel, que le cours de la lune change de mois en mois ; il se souviendra maintenant que le journal météorologique était sous les yeux de l’auteur, pendant tout le temps ou il fut occupé de ce roman.

Les ouvrages d’imagination sont rarement compris, meme par ceux qui ont toute l’habileté nécessaire pour les juger. Un article, certainement tres-favorable au livre, si l’on considere ses mérites, contenait la remarque que la conception et le dessin des caracteres de l’idiot et du fou avaient du donner beaucoup de peine a l’auteur. Il sera donc juste d’ajouter que Job Pray et Ralph sont des hommes que l’auteur a connus, et qu’il a conservé jusqu’a leur langage, autant que la narration le lui permettait.

Lionel Lincoln, comme la plupart des ouvrages du meme auteur, fut imprimé primitivement sur un manuscrit qui n’avait point été recopié, sujet a toutes les imperfections qui font travailler la plume et la presse pari passa. Dans cette édition, beaucoup de fautes inséparables de cette négligence maladroite ont été corrigées, et l’auteur espere qu’il en est ainsi de quelques offenses contre le bon gout.

Paris, septembre 1832.


DÉDICACE A WILLIAM JAY, ESQ., DE BEDFORD, WEST-CHESTER.

MON CHER JAY,

Une intimité non interrompue de vingt-quatre ans expliquera comment votre nom se trouve ici. Un homme d’un esprit plus facile que le mien pourrait, a ce sujet, trouver l’occasion de dire quelque chose d’ingénieux sur les brillants services de votre pere ; mais mon faible témoignage ne pourrait rien ajouter a une gloire qui appartient déja a la postérité, tandis qu’ayant si bien connu le mérite du fils et éprouvé si longtemps son amitié, je puis trouver encore de meilleures raisons pour vous offrir ces Légendes.

Votre véritable et fidele ami,

J. FENIMORE COOPER.


PRÉFACE DES LÉGENDES DES TREIZE RÉPUBLIQUES

La maniere dont les événements particuliers, les caracteres et les descriptions qu’on trouvera dans ces légendes sont venus a la connaissance de l’auteur, restera probablement toujours un secret entre lui et son libraire. Il croit inutile d’assurer que les principaux faits qui y sont contenus sont vrais ; car s’ils ne portaient pas en eux-memes des preuves certaines de leur vérité, il sent que toutes les assurances qu’il pourrait donner n’y feraient pas ajouter foi.

Mais quoiqu’il n’ait pas dessein de fournir des témoignages positifs a l’appui de son ouvrage, l’auteur n’hésitera pas a donner toutes les preuves négatives qui sont en son pouvoir. Il déclare donc solennellement, d’abord, qu’aucun inconnu de l’un ou de l’autre sexe n’est jamais mort dans son voisinage laissant des papiers dont il se serait emparé légitimement ou non. Aucun étranger a physionomie sombre, a caractere taciturne, et se faisant une vertu du silence, ne lui a jamais remis une seule page d’un manuscrit illisible. Aucun hôte ne lui a fourni des matériaux pour en faire une histoire, afin que le profit en résultant puisse acquitter les loyers arriérés d’un locataire mort chez lui de consomption, et ayant fait sa sortie du monde avec assez peu de cérémonie pour oublier le dernier item de son compte, c’est-a-dire les frais de ses funérailles.

Il ne doit rien a aucun conteur bavard cherchant a charmer l’ennui des longues soirées d’hiver. Il ne croit pas aux esprits. Il n’a pas eu une vision dans toute sa vie, et il dort trop profondément pour avoir des songes.

Il est forcé d’avouer que dans aucun des journaux publiés chaque jour, chaque semaine, chaque mois ou chaque trimestre, il n’a pu trouver un seul article louangeur ou critique, contenant une idée dont ses faibles moyens pussent profiter. Personne ne regrette cette fatalité plus que lui, car les rédacteurs de tous ces journaux mettent en général dans leurs articles tant d’imagination, qu’en en profitant avec soin on pourrait assurer l’immortalité d’un livre, en le rendant inintelligible.

Il affirme hardiment qu’il n’a reçu de renseignements d’aucune société savante, et il ne craint pas d’etre contredit la-dessus, car pourquoi un etre aussi obscur serait-il l’objet exclusif de leurs faveurs ?

Quoiqu’on le voie de temps en temps dans cette société savante et frugale connue sous le nom de club du pain et du fromage, ou il est coudoyé par des docteurs en droit et en médecine, des poetes, des peintres, des éditeurs, des législateurs et des auteurs en tout genre, depuis la métaphysique et les hautes sciences jusqu’aux ouvrages de pure imagination, il assure qu’il regarde l’érudition qu’on y recueille comme trop sacrée pour en faire usage dans tout ouvrage qui n’est pas relevé par la dignité de l’histoire.

Il doit parler des colleges avec respect, quoique les droits de la vérité soient supérieurs a ceux de la reconnaissance. Il se bornera a dire qu’ils sont parfaitement innocents des erreurs qu’il a pu commettre, ayant oublié depuis longtemps le peu qu’ils lui ont enseigné.

Il n’a dérobé ni image a la poésie profonde et naturelle de Bryant, ni sarcasme a l’esprit d’Halleck, ni expressions heureuses a l’imagination riche de Percival, ni satire a la plume caustique de Paulding[1], ni périodes bien arrondies a Irving[2], ni vernis séduisant aux tableaux de Verplanck[3].

Aux soirées et aux coteries des bas-bleus, il croyait avoir trouvé un trésor dans les Dandys littéraires qui les fréquentent ; mais l’expérience et l’analyse lui ont fait reconnaître qu’ils ne sont bons qu’a suivre l’instinct qui les fait agir.

Il n’a pas a se reprocher la tentative impie de s’approprier les bons mots de Joe Miller[4], le pathos des écrivains sentimentalistes, ni les inspirations des Homeres qui écrivent dans les journaux.

Il n’a pas eu la présomption d’emprunter la vivacité des États orientaux de l’Amérique ; il n’a pas analysé le caractere homogene de ceux de l’intérieur ; il a laissé ceux du sud en possession tranquille de tout leur esprit morose.

Enfin il n’a rien pillé ni dans les livres imprimés en caracteres gothiques, ni dans les brochures a six pence ; sa grand’mere a été assez dénaturée pour refuser de l’aider dans ses travaux ; et, pour parler une fois positivement, il désire vivre en paix avec les hommes et mourir dans la crainte de Dieu.


PRÉFACE DE LA PREMIERE ÉDITION DE LIONEL LINCOLN

On trouvera dans cette histoire quelques légers anachronismes ; et, si l’auteur n’en parlait pas, les lecteurs qui s’attachent a la lettre pourraient en tirer des conclusions aux dépens de sa véracité ; ils ont rapport aux personnes plutôt qu’aux choses. Si l’on veut les traiter d’erreurs, comme elles sont d’accord avec le fond des faits, qu’elles sont liées a des circonstances beaucoup plus probables que les événements réels, et qu’elles possedent toute l’harmonie du coloris poétique, l’auteur est hors d’état de découvrir pourquoi ce ne sont pas des vérités.

Il abandonne ce point difficultueux a la sagacité d’instinct des critiques.

Cette légende peut se diviser en deux parties a peu pres égales l’une comprenant des faits qui sont de notoriété publique, l’autre fondée sur des renseignements particuliers qui ne sont pas moins certains. Quant a ses autorités pour cette derniere partie, l’auteur s’en réfere a l’avant-propos qui précede ; mais il ne peut parler avec aussi peu de cérémonie des sources ou il a puisé la premiere.

Les bons habitants de Boston connaissent parfaitement le rôle glorieux qu’ils ont joué dans les premieres annales de notre confédération, et ils ne négligent aucun moyen louable pour perpétuer la gloire de leurs ancetres. De la tous ces ouvrages d’un intéret local, publiés en si grand nombre a Boston, qu’on ne pourrait en trouver autant dans aucune autre ville des États-Unis. L’auteur s’est efforcé de tirer parti de ces matériaux, en comparant les faits, en en faisant un choix, et en montrant, comme il l’espere, un peu de cette connaissance des hommes et des choses qui est nécessaire pour présenter un tableau fidele.

S’il a échoué dans son projet, il n’a du moins rien négligé pour le faire réussir.

Il ne prendra pas congé du berceau de la liberté américaine, sans exprimer ses remerciements des facilités qui ont été accordées a son entreprise. S’il n’a pas reçu la visite d’etres aériens, s’il n’a pas eu de ces belles visions que les poetes aiment a inventer, il est certain qu’on le comprendra, quand il dira qu’il a été honoré de l’intéret de quelques etres ressemblant a ceux qui ont inspiré leur imagination.


Chapitre 1

 

Ils semblent ranimer mon âme accablée par la fatigue, et, pleins de joie et de jeunesse, respirer un second printemps.

GRAY.

Aucun Américain ne peut ignorer les principaux événements qui porterent le parlement de la Grande-Bretagne, en 1774, a frapper le port de Boston de ces restrictions impolitiques qui détruisirent si completement le commerce de la principale ville de ses colonies occidentales. Tout Américain doit également savoir avec quelle noblesse, avec quel dévouement aux grands principes de cette lutte, les habitants de Salem, ville la plus voisine de Boston, refuserent de profiter de la situation de leurs compatriotes. En conséquence de ces mesures impolitiques du gouvernement anglais, et de l’unanimité louable qui régnait alors parmi les habitants de la capitale, il devint rare de voir flotter sur les eaux de la baie oubliée de Massachusetts d’autres vaisseaux que ceux qui arboraient le pavillon royal.

Cependant, vers la fin d’un jour d’avril, en 1775, les yeux de plusieurs centaines de citoyens étaient fixés sur une voile éloignée qu’on voyait s’élever du sein des vagues, s’avançant dans les eaux prohibées et se dirigeant vers l’entrée du port proscrit. Un rassemblement considérable de spectateurs s’étaient réunis sur Beacon-Hill, en couvraient le sommet conique et la rampe orientale, et regardaient cet objet de l’intéret général avec cette attention et cette sollicitude profonde pour les événements de chaque jour qui caractérisaient cette époque. Cette foule nombreuse se composait pourtant de gens qui n’étaient pas tous animés par les memes sentiments, et dont les uns formaient des voux diamétralement opposés a ceux des autres. Tandis que le citoyen grave, sérieux, mais prudent, cherchait a cacher sous l’air d’une froide indifférence l’amertume de ses sensations, des jeunes gens, melés dans tous les groupes, et dont le costume annonçait la profession militaire, se livraient aux transports d’une joie bruyante, et se félicitaient a haute voix de la perspective qu’ils avaient de recevoir bientôt des nouvelles de leur patrie lointaine et de leurs amis absents. Mais le roulement prolongé des tambours qu’on battait dans la plaine voisine, et dont le son était apporté par la brise du soir, éloigna bientôt tous ces spectateurs oisifs, et laissa la montagne en possession de ceux qui y avaient le meilleur droit. Ce n’était pourtant pas alors une époque a laquelle on put se livrer a des communications franches et sans réserve.

Longtemps avant que les vapeurs du soir eussent remplacé les ombres que le soleil faisait tomber du côté de l’occident, la montagne fut entierement abandonnée, les spectateurs qui y étaient restés en étant descendus chacun de leur côté, pour regagner solitairement, et dans le silence de la réflexion, les rangées de toits sombres qui s’élevaient sur la côte, le long de la partie orientale de la péninsule.

Malgré cette apparence d’apathie, la renommée, qui, dans les temps de grand intéret, trouve toujours le moyen de faire entendre un léger murmure quand elle n’ose parler a haute voix, s’empressait de faire circuler la nouvelle désagréable que le vaisseau qu’on venait d’apercevoir n’était que le premier d’une flotte qui amenait des renforts a une armée déja trop nombreuse et trop fiere de sa force pour respecter les lois. Nul bruit, nul tumulte ne succéda a cette fâcheuse annonce ; mais on ferma sur-le-champ toutes les portes des maisons et tous les volets des fenetres, comme si l’on eut voulu seulement exprimer le sentiment général par ces preuves silencieuses de mécontentement.

Pendant ce temps le vaisseau était arrivé a l’entrée rocailleuse du havre, et s’y trouvant abandonné par la brise avec la marée contraire, il fut obligé de s’arreter, comme s’il eut pressenti le mauvais accueil qui lui était du. Les habitants de Boston s’étaient pourtant exagéré le danger ; car ce navire, au lieu de présenter l’attroupement désordonné d’une soldatesque licencieuse qui aurait couvert le tillac d’un bâtiment de transport, n’offrait que tres-peu de monde ; le meilleur ordre régnait sur le pont, et il ne s’y trouvait rien qui put gener les passagers qu’il portait. Toutes les apparences extérieures auraient annoncé a l’oil d’un observateur que ce vaisseau amenait quelques personnages d’un rang distingué, ou qui possédaient les moyens de faire contribuer largement les autres a leur bien-etre.

Le petit nombre de marins nécessaires a la manouvre étaient assis ou couchés de différents côtés, regardant, avec un air d’indolence, tantôt la voile qui battait contre le mât comme une aile fatiguée, tantôt les eaux tranquilles de la baie, tandis que plusieurs domestiques en livrée entouraient un jeune homme qui faisait des questions au pilote, descendu a bord du navire a la hauteur de l’endroit nommé les Sépulcres[5]. Les vetements de ce jeune homme étaient d’une propreté recherchée, et, d’apres les peines excessives qu’il prenait pour les ajuster, on pouvait évidemment conclure que, dans l’opinion de celui qui les portait, ils étaient le nec plus ultra de la mode du jour. Depuis l’endroit ou était ce groupe, pres du grand mât, une grande partie du gaillard d’arriere était déserte ; mais pres du marin qui tenait nonchalamment la barre du gouvernail, on voyait un etre jeté dans un moule tout a fait différent.

C’était un homme qui aurait paru arrivé au terme le plus reculé de la vieillesse, si sa marche agile et ferme, et les regards rapides de ses yeux brillants, tandis qu’il se promenait de temps en temps sur le pont, n’avaient paru démentir les indices ordinaires d’un âge avancé. Il avait la taille voutée, et sa maigreur était extreme ; le peu de cheveux qui tombaient sur son front étaient d’une blancheur qui semblait annoncer au moins quatre-vingts hivers ; de profondes rides, semblables a des sillons tracés par le temps et de longs soucis, avaient flétri ses joues creuses, et rendaient encore plus remarquables des traits empreints de noblesse et de dignité. Il portait un habit simple et modeste de drap gris, qui paraissait lui avoir rendu d’assez longs services, et qui laissait apercevoir des traces visibles de la négligence de son maître. Quand il détournait du rivage ses regards perçants, il marchait a grands pas sur le gaillard d’arriere, ou il était seul, et semblait entierement occupé de ses propres pensées, ses levres s’agitant rapidement, quoique aucun son ne sortît d’une bouche qui était silencieuse par habitude.

Il était sous l’influence d’une de ces impulsions soudaines qui font partager au corps l’activité de l’esprit, quand un jeune homme monta de la cabane sur le tillac, et se rangea parmi les curieux qui avaient les yeux fixés sur la terre. Son âge pouvait etre d’environ vingt-cinq ans ; il portait un manteau militaire jeté nonchalamment sur ses épaules, et ce qui paraissait de ses habits annonçait suffisamment que sa profession était celle des armes. Tout son extérieur avait un air d’aisance et de bon ton, quoique sa physionomie expressive parut quelquefois comme obscurcie par un air de mélancolie, pour ne pas dire de tristesse. En arrivant sur le pont, il rencontra les yeux du vieillard infatigable qui continuait a s’y promener ; il le salua poliment, et détourna ensuite les yeux pour les porter sur les côtes, et examiner les beautés qui étaient sur le point de s’éclipser.

Les montagnes rondes de Dorchester brillaient encore des derniers rayons de l’astre qui venait de disparaître derriere elles : des bandes d’une lumiere plus pâle jouaient encore sur les eaux, et doraient le sommet verdoyant des groupes d’îles qui se trouvent a l’entrée de la baie. On voyait dans le lointain les clochers de la ville de Boston, s’élançant du sein des ombres qui couvraient la ville, et dont les girouettes étincelaient encore, tandis que quelques rayons d’une plus vive lumiere s’échappaient irrégulierement du sombre fanal élevé sur le pic conique de Beacon-Hill. Plusieurs grands vaisseaux étaient a l’ancre entre les îles et en face de la ville, et devenaient moins distincts de moment en moment, au milieu des vapeurs du soir, quoique le sommet de leurs mâts brillât encore de la clarté du jour ; de chacun de ces vaisseaux, des fortifications qui s’élevent a peu de hauteur sur une petite île enfoncée dans la baie, et de divers postes dans la partie la plus élevée de la ville, on voyait flotter au gré du vent le pavillon anglais. Tandis que le jeune officier contemplait cette scene, il entendit le bruit des canons qui annonçaient, la fin du jour ; et, tandis qu’il suivait des yeux la descente des symboles superbes du pouvoir britannique, il sentit son bras pressé d’une maniere expressive par la main de son vieux compagnon de voyage.

– Le jour n’arrivera-t-il jamais, lui dit le vieillard a voix basse, ou nous verrons ce pavillon s’abaisser pour ne jamais se relever sur cet hémisphere ?

Le jeune homme tourna les yeux avec vivacité sur celui qui lui parlait ainsi, mais les baissa sur-le-champ pour éviter les regards perçants de son vieux compagnon. Un assez long silence, un silence qui semblait pénible au jeune officier, succéda a cette observation. Enfin il dit en lui montrant la terre :

– Dites-moi, vous qui etes de Boston, et qui devez connaître cette ville depuis longtemps, quels sont les noms de tous les beaux endroits que je vois ?

– N’etes-vous pas aussi de Boston ?

– Il est vrai que j’y suis né, mais je suis Anglais par les habitudes et l’éducation.

– Maudites soient ces habitudes ! Et combien doit etre négligée l’éducation qui apprend a un enfant a oublier le pays qui l’a vu naître !

Le vieillard se détourna en murmurant ces mots a demi-voix, et, se remettant a marcher a grands pas, il s’avança vers le gaillard d’avant.

Le jeune officier resta quelques minutes comme absorbé dans ses réflexions, et, semblant se rappeler tout a coup le motif qui l’avait fait monter sur le tillac, il appela a haute voix : – Meriton !

Au son de sa voix, le groupe de curieux qui était rassemblé autour du pilote se dispersa, et le jeune homme vetu avec prétention, dont nous avons déja parlé, s’approcha de lui d’une maniere qui offrait un singulier mélange de familiarité présomptueuse et de profond respect. Cependant le jeune officier, sans y faire attention et sans meme l’honorer d’un regard, continua en ces termes :

– Je vous ai chargé de retenir la barque qui a amené le pilote pour me conduire a terre : voyez si elle est prete a partir.

Le valet courut exécuter les ordres de son maître, et revint presque au meme instant lui dire que tout était pret.

– Mais, Monsieur, ajouta-t-il, vous ne voudriez pas partir dans cette barque, j’en suis parfaitement assuré.

– Votre assurance, monsieur Meriton, n’est pas la moindre de vos recommandations ; mais pourquoi ne le voudrais-je pas ?

– Ce vieil étranger, cet homme désagréable avec ses haillons d’habits, s’y est déja établi.

– Eh bien ! il faudrait pour me retenir un inconvénient beaucoup plus grave que celui d’avoir la société du seul homme de bonne compagnie qui se trouve sur ce vaisseau.

– Juste ciel ! s’écria Meriton en levant les yeux d’un air étonné ; surement, Monsieur, quant aux manieres, vous etes plus en état que personne d’en juger, mais pour les habits…

– Il suffit, il suffit, dit son maître d’un ton un peu brusque ; sa compagnie me convient. Si vous ne la trouvez pas digne de votre mérite, je vous permets de rester a bord jusqu’a demain matin. Je puis fort bien, pour une nuit, me passer de la présence d’un fat.

Sans faire attention a l’air mortifié de son valet déconcerté, il s’avança sur le tillac jusqu’a l’endroit ou la barque l’attendait. Le mouvement général qui eut lieu a l’instant parmi tout l’équipage, et le respect avec lequel le capitaine le suivit jusqu’a l’échelle, prouvaient suffisamment que, malgré sa jeunesse, c’était principalement par égard pour lui qu’on avait maintenu un ordre si admirable dans toutes les parties du vaisseau. Cependant, tandis que tout ce qui l’entourait s’empressait de lui faciliter les moyens de descendre dans la barque, le vieil étranger s’y était assis a la meilleure place, avec un air de distraction, sinon de froide indifférence. Il ne fit aucune attention a l’avis que lui donna indirectement Meriton, qui avait pris le parti de suivre son maître, qu’il ferait bien de lui céder cette place, et le jeune officier s’assit a côté du vieillard avec un air de simplicité que son valet trouvait souverainement déplacé. Comme si cette humiliation n’eut pas suffi, le jeune officier, voyant que les rameurs restaient dans l’inaction, se tourna vers son compagnon et lui demanda poliment s’il était pret a partir. Le vieillard ne répondit que par un signe affirmatif, et sur-le-champ toutes les rames furent en mouvement pour avancer vers la terre, tandis que le vaisseau manouvrait pour aller jeter l’ancre a la hauteur de Nantasket.

Nulle voix n’interrompit le bruit cadencé des rames, tandis que, combattant la marée contraire, la barque traversait les nombreux détroits formés par différentes îles ; mais quand on fut a la hauteur du château[6], l’obscurité céda a l’influence de la nouvelle lune ; les objets qui les environnaient commençant a devenir plus distincts, le vieil étranger se mit a parler avec cette véhémence qui lui semblait naturelle, et il rendit compte a son compagnon de toutes les localités avec le ton passionné d’un enthousiaste, et en homme qui en connaissait depuis longtemps toutes les beautés. Mais il retomba dans le silence quand on s’approcha des quais négligés et abandonnés, et il s’appuya d’un air sombre sur les bancs de la barque, comme s’il n’eut osé se fier a sa voix pour parler des malheurs de sa patrie.

Laissé a ses propres pensées, le jeune officier regardait avec le plus vif intéret les longs rangs de bâtiments qui devenaient visibles a ses yeux, et que la lune couvrait d’un côté d’une douce lumiere, tandis que de l’autre le contraste de ses rayons épaississait les ombres. On ne voyait dans le port que quelques bâtiments démâtés. La foret de mâts qui le couvrait autrefois avait disparu. On n’y entendait plus ce bruit de roues, ce mouvement actif qui auraient du faire distinguer a cette heure le grand marché de toutes les colonies. Les seuls sons qui frappassent l’oreille étaient le bruit éloigné d’une musique martiale, les cris désordonnés des soldats qui s’enivraient dans les cabarets situés sur le bord de la mer, et la voix farouche des sentinelles placées sur les vaisseaux de guerre, qui arretaient dans leur marche le petit nombre de barques que les habitants conservaient encore pour la peche ou le commerce côtier.

– Quel changement ! s’écria le jeune officier en jetant les yeux sur cette scene de désolation ; quel spectacle différent me retracent mes souvenirs, quelque imparfaits qu’ils soient, quelque loin qu’ils remontent !

Le vieillard ne répondit rien ; mais un sourire, dont l’expression était singuliere, se peignit sur ses joues amaigries, et donna a tous ses traits un caractere doublement remarquable. Le jeune officier n’en dit pas davantage, et tous deux garderent le silence jusqu’au moment ou la barque, étant arrivée au bout du long quai, jadis si vivant, et ou il ne se trouvait alors qu’une sentinelle qui le parcourait a pas mesurés, s’avança vers le rivage, et s’arreta au lieu ordinaire du débarquement.

Quels que pussent etre les sentiments des deux passagers, en atteignant en sureté le but d’un voyage long et pénible, ils ne les exprimerent point par des paroles. Le vieillard découvrit ses cheveux blancs, et, plaçant son chapeau devant son visage, il sembla rendre au ciel en esprit des actions de grâces de se trouver a la fin de ses fatigues, tandis que son jeune compagnon marchait avec l’air d’un homme que ses émotions occupaient trop pour qu’il put songer a les peindre.

– C’est ici que nous devons nous séparer, Monsieur, dit enfin ce dernier ; mais a présent que nos relations communes sont terminées, j’espere que la connaissance que nous devons au hasard se prolongera au-dela du terme de notre voyage.

– Un homme dont les jours sont aussi avancés que les miens, répondit le vieillard, ne doit pas présumer de la libéralité de Dieu au point de faire des promesses dont l’accomplissement dépend du temps. Vous voyez en moi un homme qui revient d’un triste, d’un bien triste pelerinage sur l’autre hémisphere, pour laisser ses dépouilles mortelles dans son pays natal ; mais si le ciel daigne m’accorder assez de vie pour cela, vous entendrez encore parler de celui que vos bontés et votre politesse ont si grandement obligé.

L’officier fut affecté du ton grave et solennel de son compagnon, et répondit en lui serrant sa main :

– Ne l’oubliez pas ! je vous le demande comme une faveur spéciale. Je ne sais pourquoi ; mais vous avez obtenu sur mes sentiments un empire que nul autre n’a jamais possédé ; c’est un mystere pour moi, c’est comme un songe ; mais j’éprouve pour vous, non seulement du respect, mais de l’amitié.

Le vieillard fit un pas en arriere, sans quitter la main du jeune homme, le regarda fixement quelques instants, et lui dit en levant lentement une main vers le firmament :

– Ce sentiment vient du ciel ; il est dans les desseins de la Providence ; ne cherchez pas a l’étouffer, jeune homme ; conservez-le précieusement dans votre cour.

La réponse, qu’allait lui faire le jeune officier fut interrompue par des cris subits et violents qui rompirent le silence général, et dont l’accent plaintif leur glaça le sang dans les veines. Le bruit de coups de courroies se joignait aux plaintes de celui qui les recevait, et était accompagné de jurements et d’exécrations que proféraient des voix qui ne paraissaient pas a une grande distance. Un mouvement commun les entraîna tous du côté d’ou venait le tumulte, et ils y coururent avec rapidité. Lorsqu’ils approcherent des bâtiments, ils virent un groupe rassemblé autour d’un jeune homme, dont les cris troublaient la tranquillité du soir, et dont les plaintes n’excitaient que la dérision. Ceux qui étaient spectateurs de ses souffrances encourageaient ceux qui les lui infligeaient a continuer.

– Grâce ! grâce ! pour l’amour de Dieu ! ne tuez pas le pauvre Job ! s’écriait la malheureuse créature ; Job fera toutes vos commissions ! Job n’a pas d’esprit ! ayez pitié de lui ! Oh ! vous lui déchirez la chair !

– J’arracherai le cour de la poitrine a ce jeune mutin ! s’écria une voix rauque avec un accent de colere. Refuser de boire a la santé de Sa Majesté !

– Job lui souhaite une bonne santé ; Job aime le roi, mais Job n’aime pas le rum.

Le jeune officier était alors assez pres pour s’apercevoir que c’était une scene d’abus et de désordre, et, se faisant jour a travers les soldats qui composaient ce groupe, il se trouva bientôt au centre du cercle.


Chapitre 2

 

Ils me fouetteront si je dis la vérité, tu me fouetteras si je mens, et quelquefois je suis fouetté pour avoir gardé le silence. J’aimerais mieux etre je ne sais quoi… qu’un fou.

SHAKESPEARE. Le roi Lear.

– Que signifient ces cris ? demanda le jeune officier en arretant le bras d’un soldat en fureur qui s’appretait a frapper de nouveau ; de quel droit maltraitez-vous ainsi cet homme ?

– Et de quel droit osez-vous porter la main sur un grenadier anglais ? s’écria le soldat courroucé, se tournant vers lui, et levant sa courroie pour en frapper celui qu’il regardait comme un bourgeois de la ville. L’officier fit un pas de côté pour éviter le coup dont il était menacé : ce mouvement entr’ouvrit son manteau, et la clarté de la lune tombant sur son uniforme, le bras du soldat surpris resta suspendu.

– Répondez, je vous l’ordonne, continua l’officier tremblant de colere et d’indignation : pourquoi cet homme est-il tourmenté ainsi ? A quel corps appartenez-vous ?

– Aux grenadiers du 47e régiment, Votre Honneur, répondit un autre soldat d’un ton humble et soumis. C’est une leçon que nous donnions a un indigene pour lui apprendre a refuser de boire a la santé de Sa Majesté.

– C’est un pécheur endurci qui ne craint pas son Créateur ! s’écria la victime du courroux des soldats, en tournant avec empressement vers son protecteur son visage baigné de larmes ; Job aime le roi, mais Job n’aime pas le rum.

L’officier détourna les yeux de ce spectacle cruel, et ordonna aux soldats de délier leur prisonnier. Les doigts et les couteaux furent mis en réquisition pour lui obéir plus promptement, et le malheureux, rendu a la liberté, s’occupa a se couvrir des vetements dont on l’avait dépouillé. Pendant ce temps, le tumulte qui avait accompagné cette scene de désordre avait fait place a un silence si profond, qu’on entendait la respiration pénible du pauvre diable dont le martyre avait été interrompu.

– Messieurs les héros du 47e régiment, dit l’officier quand l’objet de leur courroux eut remis ses habits, connaissez-vous ce bouton ?

Le soldat a qui il semblait adresser plus particulierement cette question regarda le bras qu’étendait l’officier, et il ne fut pas peu déconcerté en voyant sur le parement blanc qui décorait un uniforme écarlate, un bouton portant le numéro de son propre régiment. Personne n’osa répondre, et, apres un silence de quelques instants, l’officier continua :

– Vous etes de nobles soutiens de la gloire acquise par le régiment de Wolf, de dignes successeurs des braves guerriers qui ont été victorieux sous les murs de Québec ! Retirez-vous ! demain on s’occupera de cette affaire.

– J’espere, dit un des soldats, que Votre Honneur se rappellera qu’il a refusé de boire a la santé du roi ; je suis sur que si le colonel Nesbitt était ici…

– Osez-vous hésiter a m’obéir, misérable ? Partez, puisque je vous en accorde la permission.

Les soldats déconcertés, car leur turbulence s’était évanouie comme par enchantement devant le regard sévere d’un officier supérieur, se retirerent en silence, quelques vétérans disant tout bas a leurs camarades le nom de l’officier qui avait paru au milieu d’eux si inopinément. L’oil courroucé du jeune militaire les suivit tant que le dernier d’entre eux fut visible ; apres quoi, se tournant vers un vieux citoyen de la ville qui était appuyé sur une béquille et qui avait été spectateur de cette scene, il lui demanda :

– Savez-vous quelle est la cause du cruel traitement que ce pauvre homme vient de recevoir ? Quel motif a occasionné cette violence ?

– C’est un pauvre garçon, répondit le boiteux, un véritable innocent qui ne sait pas grand’chose, mais qui ne fait de mal a personne. Les soldats se sont divertis dans ce cabaret, et ils l’emmenent souvent avec eux pour s’amuser de sa faiblesse d’esprit. Si l’on souffre une pareille conduite, je crains qu’il n’en résulte de grands malheurs : des lois dures arrivant de l’autre côté de l’eau, ici des soldats qui se permettent tout, avec des gens comme le colonel Nesbitt a leur tete, tout cela ne peut manquer de…

– Nous ferons aussi bien de ne pas continuer cet entretien, mon cher ami, dit l’officier. J’appartiens moi-meme au régiment de Wolf, et je veillerai a ce que justice soit rendue a qui de droit dans cette affaire. Vous me croirez aisément quand vous saurez que je suis un Enfant de Boston[7] ; mais, quoique natif de cette ville, j’en ai été si longtemps absent, que je trouverais bien difficilement mon chemin dans ces rues tortueuses. Connaissez-vous la demeure de Mrs[8] Lechmere ?

– C’est une maison bien connue dans tout Boston, répondit le boiteux d’une voix sensiblement changée par la connaissance qu’il venait d’acquérir qu’il parlait a un concitoyen. Job que voila ne fait autre chose que des commissions, et il vous montrera le chemin par reconnaissance du service que vous lui avez rendu. N’est-il pas vrai, Job ?

L’idiot, car l’oil hébété et la physionomie insignifiante du jeune homme qui venait d’etre arraché a ses bourreaux ne prouvaient que trop clairement qu’il appartenait a cette malheureuse classe d’etres humains, répondit avec une précaution et une sorte de répugnance qui étaient assez singulieres apres ce qui venait de lui arriver :

– Mrs Lechmere ? Oh ! oui, Job connaît le chemin ; il irait chez elle les yeux bandés, si… si…

– Si… si… si, quoi ? imbécile ! s’écria le zélé boiteux.

– S’il faisait jour.

– Les yeux bandés, s’il faisait jour ? Entendez-vous le nigaud ? Allons, Job, il faut que vous conduisiez monsieur dans Tremont-Street, sans parler davantage. Le soleil vient seulement de se coucher[9] ; vous pouvez y aller et etre dans votre lit avant que l’horloge d’Old-South sonne huit heures[10].

– Oui-da, cela dépend du chemin que vous prenez. Je suis sur, voisin Hopper, qu’il vous faudrait plus d’une heure pour aller chez Mrs Lechmere, si vous preniez par Lynn-Street, Prince-Street et Snow-Hill, surtout si vous passiez quelque temps a regarder les sépultures sur Copps-Hill.

– Allons, voila l’idiot qui va tomber dans un acces d’humeur sombre, avec ses sépultures et Copps-Hill, s’écria le boiteux qui prenait intéret a son jeune concitoyen, et qui lui aurait volontiers offert de lui servir de guide lui-meme, si ses infirmités le lui eussent permis. Il faudra que Monsieur rappelle les grenadiers pour le mettre a la raison.

– Il est inutile d’user de sévérité avec ce malheureux jeune homme, dit l’officier ; mes souvenirs m’aideront sans doute a trouver mon chemin a mesure que j’avancerai, et si je me vois embarrassé, je m’adresserai a quelque passant.

– Si Boston était encore ce que Boston a été, vous trouveriez a chaque coin de rue des gens qui répondraient civilement a vos questions ; mais, depuis le massacre[11], il est rare que nos compatriotes sortent de leurs maisons a une pareille heure. D’ailleurs, c’est aujourd’hui samedi, comme vous le savez ; n’est-ce pas une honte pour ces tapageurs de choisir un pareil jour pour faire la débauche ? Mais quant a cela, les soldats sont devenus plus insolents que jamais depuis le désappointement qu’ils ont éprouvé a Salem, relativement aux canons. Au surplus, ce n’est pas a un homme, comme vous que j’ai besoin d’apprendre ce que sont les soldats quand ils ont une fois la tete montée.

– Je ne connais pas bien mes camarades, si la scene dont je viens d’etre témoin est un échantillon de leur conduite ordinaire, Monsieur. Suivez-moi, Meriton ; je ne crois pas que nous courrions grand danger de nous égarer.

Meriton reprit le porte-manteau dont il était chargé, et qu’il avait déposé a terre, et ils se mettaient en marche quand l’idiot s’approcha gauchement de l’officier, le regarda attentivement en face quelques instants, et sembla puiser de la confiance dans ses traits.

– Job conduira l’officier chez Mrs Lechmere, dit-il, si l’officier veut empecher les grenadiers de le rattraper avant qu’il soit revenu de North-End.

– Ah ! ah ! dit l’officier en riant, il y a quelque chose de l’adresse d’un fou dans cet arrangement. Eh bien ! j’accepte vos conditions ; mais prenez garde de ne pas me mener contempler les sépultures au clair de lune, ou je vous livrerai aux grenadiers, et j’appellerai pour les aider l’infanterie légere, l’artillerie et tous les corps de l’armée.

Apres cette menace faite en riant, l’officier suivit son agile conducteur, ayant fait ses adieux au boiteux obligeant, qui continua a recommander a l’idiot de prendre le chemin le plus droit, tant qu’il put lui faire entendre sa voix. Le jeune guide marchait si rapidement, qu’a peine l’officier put-il jeter un coup d’oil a la hâte sur les rues étroites et tortueuses qu’il traversait. Un ou deux regards lui suffirent pour reconnaître qu’il était dans la partie la plus sale et la plus mal bâtie de la ville, et, malgré tous ses efforts, il n’y trouva rien qui put rappeler a sa mémoire son pays natal. Meriton, qui suivait son maître pas a pas, ne faisait que se plaindre du mauvais chemin et de sa longueur. Enfin l’officier commença lui-meme a douter un peu de la bonne foi de son conducteur.

– N’avez-vous rien de mieux a montrer a un concitoyen qui revient dans son pays apres dix-sept ans d’absence ? s’écria-t-il. Tâchez donc de nous faire passer par quelques plus belles rues, s’il y en a de plus belles a Boston !

L’idiot s’arreta un instant et regarda l’officier avec un air d’étonnement véritable ; alors, sans lui répondre, il changea de direction, et, apres une ou deux déviations, il entra dans un passage si étroit, qu’en étendant les bras on pouvait toucher les deux murailles. L’officier hésita un instant a le suivre dans cette allée tortueuse ; mais un coude lui cachant déja son guide, il se décida, doubla le pas, et regagna le terrain qu’il avait perdu. Ils sortirent enfin de ce passage obscur, et se trouverent dans une rue plus large.

– La ! dit Job d’un air de triomphe en regardant l’allée qu’ils venaient de traverser, le roi demeure-t-il dans une rue comme celle-la ?

– Sa Majesté doit vous le céder a cet égard, répondit l’officier.

– Mrs Lechmere est une grande dame, continua l’idiot suivant évidemment le cours de ses idées décousues, et pour rien au monde elle ne voudrait demeurer dans cette rue, quoiqu’elle soit aussi étroite que la route qui conduit au ciel, comme dit la vieille Nab ; je suppose que c’est pour cette raison qu’on l’appelle la rue des Méthodistes.

– J’ai certainement entendu dire que la rue dont vous parlez est étroite, on dit aussi qu’elle est droite, dit l’officier qui ne pouvait s’empecher de s’amuser un peu du babillage de son guide ; mais en avant, le temps passe vite, et il ne faut pas le perdre.

Job tourna sur sa droite, et, marchant le premier d’un pas agile, il passa par une autre allée qui méritait pourtant un peu mieux le nom de rue, et ou les premiers étages des bâtiments construits en bois faisaient saillie en s’avançant de chaque côté. Apres avoir suivi pendant quelque temps les détours irréguliers de leur route, ils entrerent dans une place triangulaire, de quelques verges d’étendue, et Job, dédaignant de suivre les murailles comme il l’avait fait jusqu’alors, s’avança directement vers le centre. La, s’arretant encore une fois et regardant d’un air tres-sérieux un bâtiment formant un des côtés du triangle, il dit d’une voix qui exprimait toute son admiration :

– Voyez, voila Old-North ; avez-vous jamais vu une aussi belle église ? Le roi adore-t-il Dieu dans un pareil temple ?

L’officier ne gronda point l’idiot de la liberté qu’il prenait, car dans l’architecture simple et antique de cet édifice construit en bois, il reconnut un des premiers efforts de ces constructeurs puritains dont le gout grossier s’est transmis a leur postérité avec tant de déviations, toutes dans le style de la meme école, et avec si peu de perfectionnements. A ces considérations se joignaient des souvenirs qui commençaient a renaître, et il sourit en se rappelant le temps ou il regardait lui-meme le bâtiment avec des sentiments qui n’étaient pas tres-éloignés de la profonde admiration de l’idiot. Job examinait sa physionomie, et il se méprit aisément sur son expression ; il étendit le bras vers une des rues les plus étroites qui aboutissaient a cette place, et ou l’on voyait quelques maisons qui annonçaient des prétentions plus qu’ordinaires.

– Et la, dit-il, voyez-vous tous ces palais ? Tommy le Ladre demeurait dans celui qui a des pilastres sur le haut desquels vous voyez des fleurs et des couronnes ; car Tommy le Ladre aimait les couronnes ; mais la maison commune de la province n’était pas assez bonne pour lui, et il demeurait la ; a présent on dit qu’il demeure dans un buffet du roi.

– Et qui était ce Tommy le Ladre, dit l’officier, et quel droit aurait-il eu de demeurer dans la maison commune, quand il l’aurait voulu ?

– Quel droit il en aurait eu ? Parce qu’il était gouverneur, et que la maison commune de la province appartient au roi, quoique ce soit le peuple qui la paie.

– Avec votre permission, Monsieur, dit Meriton qui était toujours derriere son maître, les Américains donnent-ils a tous leurs gouverneurs le nom de Tommy le Ladre ?

L’officier tourna la tete a cette sotte question de son valet, et s’aperçut que son vieux compagnon de voyage les avait suivis jusque-la. Il était alors appuyé sur son bâton, et contemplait avec attention la maison ou avait demeuré Hutchinson, tandis que les rayons de la lune tombaient d’aplomb sur sa figure ridée mais expressive. Il fut si surpris de le revoir, qu’il ne songea pas a répondre a son valet, et Job se chargea de justifier lui-meme les termes dont il s’était servi.

– Surement, ils leur donnent ce nom a tous, dit-il ; ils appellent toujours les gens par leur véritable nom. Ils appellent l’enseigne Peek, enseigne Peek ; et si vous donniez au diacre Winslow un autre nom que diacre Winslow, vous verriez comme ils vous regarderaient ! Je suis Job Pray, et l’on m’appelle Job Pray. Pourquoi donc n’appellerait-on pas un gouverneur Tommy le Ladre, si c’est un Tommy le Ladre ?

– Prenez garde de parler si légerement du représentant du roi, dit le jeune officier en levant sa badine comme s’il eut voulu le châtier ; oubliez-vous que je suis militaire ?

L’idiot recula un peu d’un air craintif, et lui dit en le regardant avec timidité :

– Je vous ai entendu dire que vous etes de Boston.

L’officier allait lui répondre avec gaieté ; mais le vieillard passa devant lui avec agilité, et se plaça a côté du jeune guide avec un empressement si remarquable, que le cours des pensées du jeune militaire en fut entierement changé.

– Ce jeune homme connaît les liens du sang et de la patrie, dit le vieillard a demi-voix, et je l’honore pour ce sentiment.

Ce fut peut-etre le souvenir soudain du danger de ces allusions que l’officier comprenait parfaitement, et auxquelles son association accidentelle avec l’etre singulier qui se les permettait commençait a familiariser son oreille, qui l’engagea a se remettre en marche silencieusement, livré a ses réflexions. Ce mouvement fit qu’il ne s’aperçut pas que le vieillard serra cordialement la main de l’idiot en murmurant encore quelques mots d’éloge.

Job reprit son poste en tete des autres, et l’on se mit en marche quoique d’un pas un peu moins rapide. A mesure qu’il avançait dans la ville, il hésita évidemment deux ou trois fois sur le choix des rues qu’il voulait prendre ; et l’officier commença a craindre que l’idiot ne fut assez malin pour vouloir lui faire faire une longue promenade, au lieu de marcher directement vers une maison dont il était évident qu’il s’approchait avec répugnance. Il regardait autour de lui, dans le dessein de demander le chemin au premier passant qu’il rencontrerait ; mais tout était déja aussi tranquille que s’il eut été minuit, et pas un individu ne se présenta a ses yeux dans aucune des rues qu’il traversa.

Enfin l’air de son guide lui parut si suspect, qu’il venait de prendre la résolution de frapper a une porte pour demander des renseignements, quand, en sortant d’une rue sombre et étroite, ils se trouverent sur une place beaucoup plus grande que celle qu’ils venaient de quitter. Passant le long des murs d’un bâtiment noirci par le temps, Job les conduisit au centre d’un grand pont qui joignait a la ville une petite île du havre, et qui s’étendait a quelque distance dans la place, formant une espece de quai. La il s’arreta et laissa la vue des objets qui les entouraient produire son effet sur ceux qu’il y avait amenés.

Cette place était formée par plusieurs rangées de maisons basses, sombres, irrégulieres, dont la plupart paraissaient inhabitées. Au bout du bassin, et un peu de côté, un bâtiment long et étroit, orné de pilastres, percé de fenetres cintrées, montrait ses murs de briques a la clarté de la lune. L’étage qui soutenait cette rangée de croisées, brillant dans le silence, était appuyé sur des piliers massifs aussi en briques, entre lesquels on apercevait plus loin les étaux du marché. De lourdes corniches en pierre étaient placées au haut des pilastres, et il était évident qu’une architecture maladroite avait fait tous ses efforts pour donner a ce bâtiment une apparence plus imposante que celle des maisons qu’ils avaient vues jusqu’alors. Tandis que l’officier regardait cet édifice, l’idiot examinait sa physionomie avec une attention qui semblait excéder ses facultés morales. Enfin s’impatientant de ne l’entendre prononcer aucun mot, soit pour exprimer son admiration, soit pour dire qu’il reconnaissait cet édifice, Job s’écria :

– Si vous ne connaissez pas Funnel-Hall[12], vous n’etes pas de Boston.

– Mais je suis de Boston, répondit l’officier en riant, et je connais parfaitement Fanueil-Hall ; mes souvenirs se réveillent a cette vue, et me rappellent les scenes de mon enfance.

– C’est donc la, dit le vieillard, que la liberté a trouvé tant d’avocats intrépides !

– Cela ferait plaisir au cour du roi, dit Job, s’il pouvait quelquefois entendre parler le peuple dans Funnel-Hall. J’étais monté sur les corniches, et je regardais par une fenetre, le jour de la derniere assemblée qui y a été tenue ; et s’il y avait des soldats sur la place, il y avait dans la salle des gens qui ne s’en inquiétaient guere.

– Tout cela est fort amusant sans doute, dit l’officier d’un ton grave ; mais cela ne me rapproche pas d’un pas de la maison de Mrs Lechmere.

– Ce qu’il dit est instructif, s’écria le vieillard ; continuez, mon enfant. J’aime a l’entendre exprimer ses sentiments avec cette simplicité, cela indique l’état de l’esprit public.

– Que voulez-vous que je vous dise ? répondit Job ; ils parlaient bien, et voila tout. Je voudrais que le roi vint ici les écouter, cela abattrait son orgueil ; il aurait pitié du peuple, et il ne songerait pas a fermer le port de Boston. Mais, quand il empecherait l’eau d’y entrer par le détroit, elle y viendrait par Broad-Sound ; et si on lui bouchait ce chemin, elle arriverait par Nantasket. Il n’a pas besoin de s’imaginer que les habitants de Boston se laisseront priver, par des actes du parlement, de l’eau que Dieu a faite pour eux, tant que Funnel-Hall sera a sa place.

– Drôle, s’écria l’officier d’un ton un peu courroucé, vous nous avez fait perdre tant de temps que voila déja huit heures qui sonnent.

L’air animé de l’idiot disparut, et il répondit en baissant les yeux :

– J’avais bien dit au voisin Hopper qu’il y avait plus d’un chemin pour aller chez Mrs Lechmere ; mais chacun veut connaître la besogne de Job mieux que Job lui-meme. A présent que vous m’avez fait oublier le chemin, il faut que j’entre pour le demander a la vieille Nab ; elle ne le connaît que trop bien.

– La vieille Nab ! s’écria l’officier, qui est la vieille Nab ? Qu’ai-je affaire a elle ? N’est-ce pas vous qui vous etes chargé de me conduire ?

– Il n’y a personne a Boston qui ne connaisse Abigail Pray, dit l’idiot.

– Que dites-vous ? s’écria le vieillard avec agitation, que dites vous donc d’Abigail Pray ? n’est-elle pas honnete ?

– Aussi honnete que la pauvreté peut la rendre, répondit l’idiot avec une sorte d’humeur. A présent que le roi a dit qu’on n’enverra plus a Boston d’autres marchandises que du thé, il est aisé de vivre quand on n’a pas de loyers a payer. Nab tient sa boutique dans l’ancien magasin, et c’est une bonne place. Job et sa mere ont chacun une chambre pour y dormir, et ils disent que le roi et la reine ne peuvent en avoir davantage.

Tandis qu’il parlait ainsi, les gestes qu’il faisait dirigeaient les yeux de ses auditeurs vers le singulier édifice auquel il faisait allusion. Comme la plupart des autres maisons qui donnaient sur cette place, c’était un bâtiment fort ancien, peu élevé, sombre et malpropre. Il était de forme triangulaire, une rue le bordant de chaque côté, et les trois extrémités se terminaient par autant de tours hexagones et surmontées, comme le principal édifice, par un toit presque perpendiculaire, couvert en tuiles et décoré d’ornements grossiers. Ses murs étaient percés d’un grand nombre de petites fenetres, a travers l’une desquelles la faible lueur d’une chandelle était le seul indice qui annonçât que ce bâtiment sombre et silencieux était habité.

– Nab connaît Mrs Lechmere mieux que Job, continua l’idiot apres une pause d’un instant, et elle saura si Mrs Lechmere voudra faire fustiger Job pour lui amener de la compagnie un samedi soir[13], quoiqu’on assure qu’elle est assez mal apprise pour parler, rire, et boire du thé, le samedi soir comme les autres jours.

– Je vous garantis que vous en serez bien traité, dit l’officier que les délais de son guide commençaient a fatiguer.

– Voyons cette Abigail Pray, s’écria le vieillard en saisissant tout a coup Job par le bras, et en l’entraînant avec une force irrésistible vers une des portes du bâtiment, ou ils entrerent sur-le-champ.

Resté sur le pont avec son valet, le jeune officier hésita un instant avant de se décider sur ce qu’il avait a faire ; mais cédant a l’intéret vif et puissant que ce vieillard avait réussi a lui inspirer, il ordonna a Meriton de l’attendre, et suivit son guide et son compagnon de voyage dans la sombre habitation du premier. Apres avoir passé la porte, il se trouva dans un appartement spacieux, sans autre décoration que les murs, et qui, d’apres quelques marchandises de peu de valeur qu’on y voyait encore, paraissait avoir servi autrefois de magasin. La lumiere l’attira vers une chambre, située dans une des tours, et, tandis qu’il s’avançait vers la porte qui en était entr’ouverte, il entendit la voix aigre d’une femme s’écrier :

– Ou avez-vous été courir ainsi un samedi soir, vagabond ? sur les talons des soldats, je gage. Vous etes allé écouter leur musique impie, et assister a leurs réjouissances un jour si voisin du sabbat ! Vous saviez pourtant qu’il y avait un navire dans la baie, et que Mrs Lechmere m’avait priée de la faire avertir des qu’il serait arrivé. Je vous attends depuis le coucher du soleil afin de vous envoyer chez elle pour lui en porter la nouvelle, et l’on ne sait ou vous trouver, vous qui savez si bien ce qu’elle attend.

– Ne grondez pas Job, ma mere, car les grenadiers lui ont fouetté la peau avec des courroies, jusqu’a en faire sortir le sang. Mrs Lechmere ? je crois, ma mere, qu’elle a changé de logement, car il y a plus d’une heure que je le cherche, attendu qu’il y a la quelqu’un qui vient de débarquer du vaisseau, et qui m’a demandé de l’y conduire.

– Que veut dire cet imbécile ? s’écria sa mere.

– Il parle de moi, dit le jeune officier en entrant dans l’appartement ; c’est moi qu’attend Mrs Lechmere. Je suis venu a bord de l’Avon, de Bristol ; mais votre fils m’a fait faire bien du chemin. Il parlait d’abord de me conduire par les sépultures de Copps Hill.

– Excusez un pauvre garçon qui n’a pas de jugement, Monsieur, dit la matrone en mettant ses lunettes pour examiner le jeune officier. Il connaît le chemin aussi bien que celui de son lit ; mais il est quelquefois capricieux et volontaire. Ce sera une joyeuse soirée dans Tremont-Street. M’excuserez-vous, Monsieur ?… Et levant la chandelle, elle l’approcha de son visage pour mieux examiner ses traits. – Un beau jeune homme, dit-elle comme en se parlant a elle-meme ; il a le sourire agréable de sa mere et l’oil terrible de son pere. Que Dieu nous pardonne tous nos péchés, et qu’il nous rende plus heureux dans un autre monde que nous ne le sommes dans cette vallée de larmes et d’iniquité.

En finissant ces mots, elle remit la chandelle sur la table avec un air d’agitation singuliere. Quoiqu’elle les eut prononcés sans intention de les faire entendre, l’officier n’en avait rien perdu, et un nuage soudain passant sur son front, en doubla l’expression mélancolique.

– Vous me connaissez donc ainsi que ma famille ? dit-il.

– J’étais a votre naissance, jeune homme, et ce fut un jour de joie. Mais Mrs Lechmere attend la nouvelle de votre arrivée, et ce malheureux garçon va vous conduire a sa porte ; elle vous dira tout ce qu’il convient que vous sachiez. Job ! Job ! que faites-vous donc dans ce coin ? Prenez votre chapeau et conduisez Monsieur dans Tremont-Street ; vous savez que vous aimez a aller chez Mrs Lechmere.

– Job n’irait jamais chez elle si Job pouvait s’en dispenser, murmura l’idiot avec humeur ; et si Nab n’y avait jamais été, cela n’en vaudrait que mieux pour son âme.

– Osez-vous me manquer ainsi de respect, vipere ? s’écria la vieille courroucée ; et dans la violence de sa colere, elle prit les pincettes et les leva pour en frapper son fils.

– Femme, la paix ! s’écria une voix derriere l’officier.

L’arme menaçante tomba de la main énervée de la furie, et ses joues jaunes et ridées se couvrirent de la pâleur de la mort. Elle resta immobile pres d’une minute, comme si un pouvoir surnaturel l’avait changée en pierre. Enfin elle réussit a balbutier :

– Qui me parle ainsi ?

– C’est moi, dit le vieillard en s’avançant vers un endroit de la chambre que la faible clarté de la chandelle pouvait atteindre ; c’est un homme qui a vécu longtemps, et qui sait que si Dieu aime l’homme, l’homme doit aimer les enfants qui sont issus de lui.

Les jambes d’Abigail Pray ne purent la soutenir plus longtemps ; tous ses membres furent agités par un tremblement universel ; elle se laissa tomber sur une chaise ; ses regards allaient sans cesse du vieillard au jeune officier, et les efforts infructueux qu’elle faisait évidemment pour parler annonçaient qu’elle avait perdu l’usage de la parole. Pendant ce court intervalle, Job s’approcha du vieillard, et lui dit en le regardant d’un air suppliant :

– Ne faites pas de mal a la vieille Nab ; lisez-lui ce bon passage de la Bible que vous venez de prononcer, et elle ne frappera jamais Job avec les pincettes. N’est-ce pas, ma mere ? Voyez-vous sa tasse ? elle l’a cachée sous cette serviette quand nous sommes entrés. Mrs Lechmere lui donne de ce poison de thé ; et quand elle en a bu, Nab n’est jamais pour Job ce que Job serait pour sa mere si sa mere était Job, et que Job fut la vieille Nab.

Le vieillard examina avec une attention marquée la physionomie mobile du jeune idiot, tandis qu’il lui parlait ainsi en faveur de sa mere ; et lui passant ensuite doucement la main sur la tete, il dit avec un air de compassion :

– Pauvre malheureux enfant, le ciel t’a refusé le plus précieux de ses dons, et cependant son esprit veille autour de toi ; car tu peux distinguer la dureté de la tendresse, et il t’a appris a discerner le bien et le mal. Jeune homme, ne trouvez-vous pas une leçon de morale dans cette volonté de la Providence ? N’y voyez-vous pas quelque chose qui apprend que le ciel n’accorde pas de dons en vain, et qui montre la différence existant entre le devoir obtenu par l’indulgence, et celui qu’arrache l’autorité ?

L’officier chercha a éviter les regards perçants du vieillard, et apres une pause embarrassante de quelques instants, il exprima a la vieille femme, qui sortait de son état de stupeur, le désir qu’il avait de se rendre sur-le-champ chez Mrs Lechmere. La matrone, dont les yeux avaient toujours été fixés sur le vieillard depuis qu’elle avait recouvré l’usage de ses facultés, se leva lentement, et ordonna a son fils, d’une voix faible, de conduire le jeune officier dans Tremont-Street. Elle avait acquis, par une longue pratique, un accent qui ne manquait jamais de réprimer, quand il le fallait, l’humeur capricieuse du jeune idiot, et le ton de solennité que sa vive agitation donnait en ce moment a sa voix, l’aida a y réussir. Job se leva sans répliquer, et se disposa a obéir. Chacun des acteurs de cette scene éprouvait une contrainte qui annonçait qu’elle avait fait naître en eux des sentiments qu’il serait plus prudent d’étouffer, et ils se seraient séparés en silence, si l’officier n’eut trouvé devant la porte le vieillard qui y était comme immobile.

– Passez, Monsieur, lui dit-il ; il est déja tard, et vous pouvez comme moi avoir besoin d’un guide, pour trouver votre demeure.

– Les rues de Boston me sont familieres depuis longtemps, répondit le vieillard ; j’ai vu cette ville s’accroître, des memes yeux qu’un pere voit grandir son enfant, et mon amour pour elle est vraiment paternel. Il me suffit de me trouver dans un endroit ou la liberté est regardée comme le plus grand bien ; peu m’importe sous quel toit ma tete y repose : autant vaut celui-ci qu’un autre.

– Celui-ci ! répéta l’officier en jetant les yeux sur un ameublement qui annonçait la pauvreté ; vous serez plus mal dans cette maison que sur le navire que nous venons de quitter.

– Elle suffira pour tous mes besoins, répondit le vieillard en s’asseyant d’un air calme et en plaçant pres de lui une petite valise qu’il portait ; allez a votre palais de Tremont-Street, j’aurai soin que nous nous revoyions.

L’officier avait trop bien appris, pendant le voyage, a connaître le caractere de son compagnon pour lui rien répliquer ; il le salua et sortit de l’appartement, laissant le vieillard la tete appuyée sur sa canne, d’un air reveur et distrait, et la matrone regardant cet hôte inattendu avec une surprise qui n’était pas sans quelque mélange de terreur.


Chapitre 3

 

Les liqueurs parfumées coulent des flacons d’argent, tandis que la porcelaine de la Chine reçoit l’onde fumante : ils récréent a la fois leur odorat et leur palais : de fréquentes libations prolongent de somptueux repas.

POPE. La Boucle de cheveux enlevée.

Le souvenir des injonctions réitérées de sa mere servit a tenir Job en respect, et il ne songea qu’a remplir son message. Des que l’officier parut, Job se dirigea vers le pont, le traversa, et, apres avoir suivi pendant quelque temps le bord de l’eau, il entra dans une rue large et bien bâtie qui conduisait du quai dans la partie haute de la ville. Une fois dans cette rue, Job se mit a marcher avec une grande vitesse, et il était arrivé au milieu lorsque des cris de joie et des éclats de rire, qui partaient d’une maison voisine, attirerent son attention et l’engagerent a s’arreter.

– Rappelez-vous les recommandations de votre mere, lui dit l’officier ; que regardez-vous dans cette taverne ?

– C’est le café anglais, dit Job en secouant la tete ; oui, il est facile de s’en apercevoir au bruit qu’ils y font un samedi soir ; tenez, il est rempli maintenant des officiers de lord Botte[14] ; les voyez-vous a la fenetre, avec des uniformes si brillants, qu’on dirait autant de diable rouges ? mais demain, lorsque la cloche d’Old-South sonnera, ils oublieront leur maître et leur créateur, les pécheurs endurcis qu’ils sont[15] !

– Drôle ! s’écria l’officier, c’est par trop abuser de ma patience. Allez droit a Tremont-Street, ou laissez-moi, que je cherche a me procurer un autre guide.

L’idiot jeta un regard de côté sur la physionomie irritée de son compagnon ; puis il détourna la tete, et se remit en marche en murmurant assez haut pour etre entendu :

– Tous ceux qui ont été élevés a Boston savent comment on y observe le samedi soir[16], et si c’est a Boston que vous etes né, vous devriez aimer les usages de Boston.

L’officier ne répondit rien, et comme ils marchaient alors tres-rapidement, ils eurent bientôt traversé deux nouvelles rues, King-Street et Queen-Street, et arriverent enfin dans celle de Tremont. A peine y étaient-ils entrés que Job s’arreta, et dit en montrant du doigt un bâtiment qui était pres d’eux :

– Vous voyez cette maison avec une cour et des pilastres, et une grande porte cochere ? eh bien ! c’est celle de Mrs Lechmere. Tout le monde dit que c’est une grande dame, mais je dis, moi, que c’est dommage que ce ne soit pas une meilleure femme.

– Et qui etes-vous pour oser parler si hardiment d’une dame qui est si fort au-dessus de vous ?

– Moi ? dit l’idiot en regardant fixement et d’un air de simplicité celui qui l’interrogeait ; je suis Job Pray, c’est le nom qu’on me donne.

– Eh bien ! Job Pray, voici une couronne pour vous. La premiere fois que vous servirez de guide a quelqu’un, soyez attentif. Je vous dis, mon garçon, de prendre cette couronne.

– Job n’aime pas les couronnes. On dit que le roi porte une couronne, et que cela le rend fier et dédaigneux.

– Il faut en effet que le mécontentement soit bien général, pour qu’un pareil etre refuse de l’argent plutôt que de manquer a ses principes, dit l’officier en lui-meme. Allons, voila donc une demi-guinée, si vous préférez l’or.

Job continua a frapper nonchalamment du pied contre une pierre, sans ôter ses mains de ses poches ou il les tenait ordinairement, et a cette nouvelle offre il répondit, toujours dans la meme posture, en relevant seulement un peu la tete enfoncée sous son chapeau rabattu :

– Vous avez empeché les grenadiers de battre Job, Job ne veut pas prendre votre argent.

– C’est bien, mon ami, c’est montrer plus de reconnaissance qu’on n’en trouverait souvent dans des hommes plus sensés. Allons, Meriton, je reverrai le pauvre garçon, et je n’oublierai pas ce refus. Je vous charge de le faire habiller plus convenablement dans le commencement de la semaine.

– Mon Dieu, Monsieur, dit le valet, si c’est votre bon plaisir, je n’y manquerai pas, je vous assure ; mais, de grâce, examinez un peu le personnage, et dites-moi, avec une pareille tournure, comment vous voulez que je m’y prenne pour en faire jamais quelque chose.

– Monsieur, Monsieur, cria Job en courant apres l’officier qui avait déja fait quelques pas, si vous voulez faire promettre aux grenadiers de ne plus jamais battre Job, Job vous montrera toujours le chemin dans Boston, et il fera aussi vos commissions, voyez-vous.

– Pauvre garçon ! Eh bien, oui, je vous promets que vous ne serez plus maltraité par les soldats. Bonsoir, mon bon ami. Venez me voir.

L’idiot parut satisfait de cette promesse ; car il se retourna aussitôt, descendit la rue en faisant mille gambades, et disparut bientôt au premier tournant. Cependant le jeune officier entra dans la cour de la maison de Mrs Lechmere. Le bâtiment était en briques et d’un extérieur plus imposant que la plupart de ceux qu’il avait vus dans la partie basse de la ville ; les ornements en étaient lourds et en bois, suivant une mode un peu plus ancienne, et il présentait une façade de sept fenetres dans les deux étages supérieurs, celles sur les côtés étant beaucoup plus étroites que les autres. L’étage du bas offrait le meme arrangement, a l’exception de la porte d’entrée.

On voyait une grande quantité de lumieres aller et venir dans différentes parties de la maison, ce qui lui donnait un air de vie et de gaieté au milieu des édifices sombres et obscurs qui l’entouraient. L’officier frappa, et un vieux negre se présenta aussitôt, portant une livrée assez belle et qui était meme riche pour les colonies. – Mrs Lechmere est-elle chez elle ? A cette demande le negre répondit affirmativement, et traversant un corridor assez étendu, il ouvrit la porte d’un appartement qui se trouvait sur l’un des côtés, et dans lequel il fit entrer le jeune homme.

Cet appartement serait regardé aujourd’hui comme beaucoup trop petit pour contenir la société d’une ville de province ; mais s’il lui manquait quelque chose en grandeur, ce désagrément était bien racheté par la richesse et la beauté des décors ; les murs étaient divisés en compartiments par des panneaux de menuiserie sur lesquels étaient peints des paysages et des ruines de toute beauté ; les châssis brillants et vernissés de ces tableaux étaient surchargés d’armoiries destinées a rappeler les différentes alliances de la famille ; au-dessous étaient des divisions de panneaux plus petites, sur lesquelles étaient dessinés différents emblemes, et de la s’élevaient, entre les compartiments, des pilastres en bois, cannelés, avec des chapiteaux dorés ; une corniche lourde et massive, également en bois et surchargée d’ornements, se prolongeait autour de l’appartement et couronnait les autres ouvrages.

L’usage des tapis était encore, a cette époque, peu répandu dans les colonies, quoique le rang et la fortune de Mrs Lechmere l’eussent probablement engagée a l’introduire dans sa maison, si son âge et le caractere général de l’édifice ne l’eussent décidée a s’en tenir a l’ancienne méthode. Le plancher, dont la beauté répondait au reste de l’ameublement, était un ouvrage de marqueterie tres-remarquable, et se composait de petits carrés alternativement de bois de cedre rouge et de pin ; au milieu se faisaient remarquer les lions de Lechmere, que l’artiste avait mis tout son talent a faire ressortir avec avantage.

De chaque côté du manteau de la cheminée, ouvrage lourd mais tres-soigné, étaient des compartiments voutés d’un travail plus simple qui semblaient servir a quelque usage, et, en effet l’un des châssis a coulisses qui les fermaient se trouvant levé laissait voir un buffet couvert d’argenterie massive. L’ameublement était riche, et quoique ancien, parfaitement conservé.

Au milieu de cette magnificence coloniale que la présence d’un grand nombre de bougies rendait encore plus imposante, une dame, sur le déclin de la vie, était assise avec dignité sur un sofa. L’officier avait ôté son manteau dans le vestibule, et l’uniforme militaire donnait une nouvelle grâce a son maintien et a sa tournure. Le regard dur et sévere de la dame s’adoucit sensiblement des qu’elle le vit entrer ; apres s’etre levée pour recevoir son hôte, elle le regarda quelque temps avec une douce surprise ; le jeune homme rompit le premier le silence en disant :

– Excusez-moi, Madame, si j’entre sans m’etre fait annoncer ; mon impatience l’a emporté sur la cérémonie, tant chaque pas que je fais dans cette maison me rappelle les jours de mon enfance et la liberté dont je jouissais autrefois dans cette enceinte.

– Mon cousin Lincoln[17], interrompit la dame, qui était Mrs Lechmere ; ces yeux noirs, ce sourire, votre démarche seule vous annoncent suffisamment ; il faudrait que j’eusse oublié mon pauvre frere, et une personne qui nous est encore si chere, pour ne pas reconnaître en vous un véritable Lincoln.

Il y avait pendant cette entrevue, dans les manieres de la dame et du jeune homme, une réserve et une contrainte qui pouvaient etre aisément attribuées a l’étiquette minutieuse de l’école de province dont la dame était un membre si distingué, mais qui n’étaient pas suffisantes pour expliquer l’expression de tristesse qui se manifesta tout a coup sur la figure du jeune homme pendant qu’elle parlait. Ce changement ne fut cependant que momentané, et se remettant aussitôt, il répondit du ton le plus gracieux :

– Depuis longtemps on m’a appris a espérer que je trouverais dans Tremont-Street une seconde maison paternelle, et le souvenir obligeant que vous avez bien voulu conserver de mes parents et de moi, chere Mrs Lechmere, me prouve que mes espérances ne m’ont pas trompé.

La dame entendit cette remarque avec un plaisir sensible, et un sourire dérida son front sévere tandis qu’elle répondait :

– Tout mon désir en effet est que vous vous regardiez ici comme chez vous, quoique cette modeste habitation soit loin d’égaler les somptueuses demeures qu’a du occuper l’héritier de la riche maison de Lincoln. Il serait étrange qu’une personne qui a l’honneur d’appartenir a cette noble famille ne reçut pas son représentant avec les égards qui lui sont dus.

Le jeune homme, sentant qu’on en avait dit assez sur ce sujet, résolut de donner un autre tour a la conversation, et baisa respectueusement la main de Mrs Lechmere. En relevant la tete, il aperçut une jeune personne que la draperie des rideaux de la croisée l’avait empeché de remarquer d’abord. S’avançant vers elle, il dit avec vivacité, pour empecher la vieille dame de reprendre l’entretien :

– Je présume que j’ai l’honneur de voir miss Dynevor, dont je suis aussi le cousin.

– Vous vous trompez, major Lincoln ; mais, quoiqu’elle ne soit pas ma petite-fille, Agnes Danforth est votre parente au meme degré, puisque c’est la fille de feu ma niece.

– Mes yeux et non mon cour m’avaient donc trompé, dit le jeune militaire, et j’espere que miss Danforth me permettra de l’appeler ma cousine.

Une simple inclination de tete fut la seule réponse qu’il obtint, quoique Agnes ne refusât pas la main qu’il lui offrit en la saluant. Apres quelques phrases sur le plaisir qu’ils avaient a se trouver ensemble, Mrs Lechmere engagea son jeune parent a s’asseoir, et une conversation plus suivie s’engagea.

– Je suis charmée de voir que vous ne nous ayez pas oubliées, cousin Lionel, dit Mrs Lechmere ; cette province éloignée offre si peu de rapports avec la mere-patrie, que je craignais que vous n’eussiez perdu jusqu’au moindre souvenir des lieux ou vous avez reçu la vie.

– Je trouve la ville bien changée, il est vrai ; cependant j’ai traversé divers endroits que je me suis parfaitement rappelés, quoique l’absence et l’habitude de voir des pays étrangers, aient un peu diminué l’admiration que m’inspiraient dans mon enfance les monuments de Boston.

– Il est certain que la splendeur de la cour britannique a du singulierement nous nuire dans votre esprit, et nous avons bien peu de monuments qui puissent attirer l’attention du voyageur étranger. On dit par tradition dans notre famille que votre château, dans le Devonshire, est aussi grand que les douze plus beaux édifices de Boston ; et nous sommes fiers de le dire, le roi n’est aussi bien logé que le chef de la famille Lincoln que dans son palais de Windsor.

– Ravenscliffe est assurément un domaine assez considérable, reprit le jeune homme d’un air d’indifférence, quoique j’aie été si peu dans le comté, qu’a dire vrai j’en connais a peine les agréments et l’étendue. Du reste, vous devez vous rappeler que Sa Majesté vit tres-simplement lorsqu’elle est a Kew[18].

La vieille dame fit une légere inclination de tete avec cet air de satisfaction et de complaisance que ne manquent jamais de prendre les habitants des colonies, lorsqu’on fait allusion aux rapports qu’ils ont eus avec un pays vers lequel tous les yeux sont fixés, comme sur la source de l’illustration et de la grandeur. Puis ensuite, comme si le sujet qui l’occupait alors eut été la suite naturelle de celui qu’on venait de quitter, elle s’écria avec vivacité :

– Certainement Cécile n’est pas instruite de l’arrivée de notre parent, car elle n’a pas l’habitude de tarder autant a venir souhaiter la bienvenue aux hôtes qui nous arrivent.

– Miss Dynevor, dit Lionel, me fait l’honneur de me regarder comme un parent pour la réception duquel on ne doit point faire de cérémonie.

– Vous n’etes cousins qu’au second degré, répondit Mrs Lechmere un peu gravement, et cela ne peut justifier, l’oubli des devoirs qu’imposent la politesse et l’hospitalité. Vous voyez, cousin Lionel, quel prix nous attachons a la parenté, puisqu’elle est un sujet d’orgueil pour les branches meme les plus éloignées de la famille.

– Je suis un pauvre généalogiste, Madame ; cependant, s’il m’est resté une idée juste de ce que j’ai quelquefois entendu dire, miss Dynevor est d’un sang trop noble en ligne directe pour attacher beaucoup de prix a l’illustration qu’elle pourrait devoir aux alliances contractées par des membres de sa famille.

– Pardonnez-moi, major Lincoln ; son pere, le colonel Dynevor, était, il est vrai, un Anglais d’un nom ancien et honorable ; mais il n’est point de famille dans tout le royaume qui ne tînt a honneur d’etre alliée a la nôtre. Je dis la nôtre, cousin Lionel, car j’espere que vous n’oublierez pas que je suis Lincoln, et que j’étais la sour de votre grand-pere.

Un peu surpris de l’espece de contradiction qu’il remarquait dans les paroles de Mrs Lechmere, Lionel se contenta d’incliner la tete en silence, et il essaya d’engager la conversation avec la jeune personne silencieuse et réservée qui était pres de lui, tentative bien naturelle de la part d’un jeune homme de son âge. A peine avait-il eu le temps de lui faire une ou deux questions et d’en recevoir la réponse, que Mrs Lechmere dit a sa niece, en montrant quelque mécontentement au sujet de sa petite-fille :

– Allez, Agnes, allez apprendre a Cécile l’heureuse arrivée de son cousin. – Elle n’a pas cessé de s’occuper de vous pendant tout le temps qu’a duré votre voyage. Depuis le jour ou nous avons reçu la lettre qui nous annonçait l’intention ou vous étiez de vous embarquer, nous avons demandé chaque dimanche les prieres de l’Église pour une personne qui était en mer, et j’ai remarqué avec plaisir la ferveur avec laquelle Cécile joignait ses prieres aux nôtres.

Lionel murmura quelques mots de remerciement, et se renversant sur sa chaise, il leva les yeux au ciel ; mais nous n’entreprendrons pas de décider si ce fut ou non un mouvement de pieuse gratitude. Des qu’Agnes avait entendu l’ordre de sa tante, elle s’était levée et avait quitté la chambre. La porte était fermée depuis quelque temps ayant que le silence eut été rompu de nouveau ; deux ou trois fois cependant Mrs Lechmere avait essayé de parler. Son teint pâle et flétri, malgré son immobilité habituelle, était devenu plus livide encore, et ses levres tremblaient involontairement ; enfin elle réussit a s’exprimer, quoique les premiers mots qu’elle prononça fussent mal articulés.

– Peut-etre m’accusez-vous d’indifférence, cousin Lionel, lui dit-elle ; mais il y a des sujets qui ne peuvent etre traités convenablement qu’entre proches parents. J’espere que vous avez laissé sir Lionel Lincoln en aussi bonne santé que peut le permettre sa maladie mentale ?

– Du moins on me l’a dit, Madame.

– Y a-t-il longtemps que vous ne l’avez vu ?

– Il y a quinze ans ; on m’a dit depuis lors que ma vue redoublait son délire, et le médecin défend qu’il voie personne. Il est toujours dans le meme établissement pres de Londres, et comme ses moments lucides deviennent de jour en jour plus longs et plus fréquents, je me berce souvent de la douce illusion de voir mon pere rendu a ma tendresse. Cet espoir est justifié par son âge, car vous savez qu’il n’a pas encore cinquante ans.

Un long et pénible silence suivit cette intéressante communication ; enfin Mrs Lechmere dit d’une voix tremblante qui toucha profondément Lionel, puisqu’elle prouvait son bon cour et l’intéret qu’elle prenait a son pere.

– Ayez la bonté de me donner un verre d’eau que vous trouverez dans le buffet ; excusez-moi, cousin Lionel, mais ce sujet est si pénible que je ne saurais penser sans que mes forces m’abandonnent. Je vais me retirer quelques instants, si vous le permettez, et je vous enverrai ma petite-fille ; je suis impatiente que vous fassiez connaissance avec elle.

La solitude était en ce moment trop d’accord avec les sentiments de Lionel pour qu’il cherchât a la retenir, et les pas chancelants de Mrs Lechmere, au lieu de suivre Agnes Danforth, qui était également sortie pour aller chercher Cécile, se dirigerent vers une porte qui communiquait a son appartement particulier.

Pendant quelques minutes le jeune homme marcha a grands pas sur les lions de Lechmere avec une rapidité qui semblait égaler celle que l’artiste s’était efforcé de leur donner en peinture. Tandis qu’il parcourait dans tous les sens le petit salon, ses yeux se promenaient vaguement sur les riches boiseries ou se trouvaient les champs d’argent, d’azur et de pourpre des différents écussons, et avec autant d’indifférence que s’ils n’eussent pas été couverts des emblemes distinctifs de tant de noms honorables.

Cependant il fut bientôt tiré de sa reverie par la soudaine apparition d’une personne qui s’était glissée dans l’appartement, et s’était avancée jusqu’au milieu avant qu’il se fut aperçu de sa présence. Une tournure gracieuse, les contours les plus séduisants, les proportions les plus parfaites, et avec cela une physionomie expressive ou la grâce s’alliait si heureusement a la modestie, que son air seul commandait le respect, en meme temps que ses manieres étaient douces et insinuantes ; c’en était bien assez sans doute pour suspendre a l’instant la marche un peu désordonnée d’un jeune homme qui eut été encore plus distrait et moins galant que celui que nous avons essayé de dépeindre.

Le major Lincoln savait que cette jeune personne ne pouvait etre que Cécile Dynevor, l’unique fruit du mariage d’un officier anglais, mort depuis longtemps, avec la fille unique de Mrs Lechmere, qui était aussi descendue prématurément au tombeau ; elle le connaissait donc trop bien de réputation, et elle lui était alliée de trop pres pour que, accoutumé au monde comme il l’était, Lionel éprouvât l’embarras qu’un jeune novice aurait pu ressentir a sa place, de se voir obligé d’etre son propre introducteur. Il s’approcha d’un air assez aisé, et avec une familiarité que la parenté et les circonstances semblaient permettre, quoiqu’elle fut tempérée par un vernis de politesse. Mais la réserve avec laquelle la jeune dame répondit a ses avances était si visible, que, lorsqu’il eut fini son salut, et qu’il l’eut conduite jusqu’a un siege, il éprouva autant de gene que s’il se fut trouvé seul pour la premiere fois avec une dame a laquelle il eut brulé depuis plusieurs mois de faire l’aveu le plus délicat.

Soit que la nature ait donné a l’autre sexe plus de tact et de présence d’esprit pour ces sortes d’occasions, soit que la jeune personne eut senti elle-meme que sa conduite n’était pas celle qu’elle se devait a elle-meme de tenir a l’égard de l’hôte de sa grand’mere, elle fut la premiere a rompre le silence pour mettre fin a l’état de gene et de contrainte ou ils étaient tous deux depuis le commencement de l’entrevue.

– Ma grand’mere espérait depuis longtemps le plaisir de vous voir, major Lincoln, dit-elle, et vous ne pouviez arriver plus a propos. La situation de ce pays devient de jour en jour plus alarmante, et je l’engage bien souvent a aller passer quelque temps en Angleterre, jusqu’a ce que ces malheureuses contestations soient terminées.

Ces paroles, proférées du son de voix le plus doux et le plus mélodieux, et avec une prononciation aussi pure que si Cécile eut été élevée a la cour d’Angleterre, charmerent d’autant plus agréablement Lionel, qu’il ne s’y melait aucune trace de ce léger accent du pays qui, dans le peu de mots qu’Agnes Danforth lui avait adressés, avait un peu blessé son oreille délicate.

– Vous qui avez toute la grâce et toute l’amabilité d’une Anglaise, répondit Lionel, vous trouveriez un grand plaisir a ce voyage ; et s’il y a quelque vérité dans ce que m’a dit un de mes compagnons de voyage sur la situation de ce pays, j’appuierai fortement votre demande. Ravenscliffe et notre maison de Soho-Square[19] sont a la disposition de Mrs Lechmere.

– Je désirais qu’elle se rendît aux pressantes invitations d’un parent de mon pere, lord Cardonel, qui m’engage depuis longtemps a venir passer quelques années dans sa famille. Il me serait tres-pénible de me séparer de ma grand’mere ; mais si les événements la décidaient a aller habiter la résidence de ses ancetres, il me semble qu’on ne peut trouver a redire que je me retire aussi de préférence dans les domaines de mes peres.

L’oil perçant du major Lincoln se fixa sur elle pendant qu’elle prononçait ces derniers mots, et le léger sourire qui vint animer ses traits était causé par l’idée que la beauté provinciale avait hérité de l’orgueil généalogique de sa grand’mere, et qu’elle n’était pas fâchée de lui faire entendre que la niece d’un vicomte était d’un rang plus élevé que l’héritier d’un baronnet. Mais la rougeur vive et brulante qui couvrit un instant la jolie figure de Cécile prouva a Lionel qu’elle cédait a l’impulsion d’un sentiment plus profond et plus digne d’elle que le petit mouvement d’amour-propre dont il l’avait soupçonnée. Quoi qu’il en soit, il fut charmé de voir rentrer Mrs Lechmere, appuyée sur le bras de sa niece.

– Je m’aperçois, mon cousin, dit la vieille dame en se dirigeant d’un pas débile vers le sofa, que je n’ai pas besoin de vous présenter Cécile : vous vous etes reconnus aisément l’un l’autre, et il n’a point fallu pour cela d’autre indice que l’affinité qui existe entre vous. Par affinité je n’entends pas la force du sang, car ce n’est pas a des degrés aussi éloignés qu’on peut en sentir l’influence ; mais je suis sure qu’il existe dans les familles des ressemblances morales plus frappantes encore que celles que peuvent offrir les traits.

– Si je pouvais me flatter de posséder le moindre rapport avec miss Dynevor, soit au physique, soit au moral, je serais doublement fier de notre parenté, dit Lionel d’un air distrait, en aidant la vieille dame a se placer sur le sofa.

– Mais je ne suis pas du tout disposée a me voir contester les liens du sang qui m’unissent a mon cousin Lionel, s’écria Cécile en s’animant tout a coup ; il a plu a nos ancetres de décider…

– Allons, allons, mon enfant, interrompit sa grand’mere, vous oubliez que le terme de cousin ne saurait etre employé que dans des cas de tres-proche parenté, ou lorsqu’une longue connaissance peut excuser cette familiarité. Mais le major Lincoln sait que nous autres habitants des colonies, nous sommes portés a prendre les mots dans leur plus grande extension, et a compter nos cousins jusqu’a des degrés presque aussi éloignés que si nous étions membres de quelque clan écossais. A propos de clans, cela me rappelle la rébellion de 1745. Ne pense-t-on pas en Angleterre que nos fous de colons seront assez hardis pour prendre sérieusement les armes ?

– Les opinions varient sur ce point, dit Lionel. La plupart des militaires rejettent dédaigneusement cette idée, quoiqu’il se trouve des officiers qui ont servi sur le continent, et qui pensent que non seulement l’appel sera fait, mais que la lutte sera sanglante.

– Et pourquoi ne le feraient-ils pas ? s’écria tout a coup Agnes Danforth ; ils sont hommes, et les Anglais ne sont rien de plus.

Lionel tourna les yeux avec quelque surprise sur la jeune enthousiaste, qui avait dans ce moment meme un air de douceur et en meme temps de finesse qui ne semblait pas d’accord avec ces paroles, et il sourit en répétant ses propres expressions.

– Pourquoi ne le feraient-ils pas, demandez-vous ? Mais je n’en vois d’autre raison que parce que ce serait un acte de folie et en meme temps de rébellion. Je puis vous assurer que je ne suis pas de ceux qui affectent de déprécier mes compatriotes, car vous vous rappellerez que je suis aussi Américain.

– J’ai entendu dire pourtant, reprit Agnes, que ceux de nos volontaires qui portent un uniforme le portent bleu, et non pas d’écarlate.

– Sa Majesté désire que son 47e régiment d’infanterie porte cette couleur éclatante, reprit Lionel en riant ; quant a moi, je consentirais volontiers a l’abandonner aux dames pour en adopter une plus modeste, si cela était possible.

– Cela est tres-possible, Monsieur.

– Et comment donc, s’il vous plaît ?

– En donnant votre démission.

Il était évident que Mrs Lechmere avait eu quelque motif pour permettre a sa niece de s’expliquer si librement ; mais voyant que son hôte ne montrait pas cet air piqué que les officiers anglais sont souvent assez faibles pour ne pas dissimuler lorsque les femmes prennent la défense de l’honneur de leur pays, elle tira le cordon de la sonnette en disant :

– Voila un langage bien hardi pour une jeune personne qui n’a pas encore vingt ans, n’est-ce pas, major Lincoln ? mais miss Danforth a le privilege de tout dire librement ; car plusieurs de ses parents, du côté de son pere, ne sont que trop impliqués dans les scenes de désordre qui signalent ces temps malheureux ; mais nous avons pris soin que Cécile restât plus fidele a son devoir.

– Et cependant Cécile elle-meme a toujours refusé d’embellir de sa présence les fetes données par les officiers anglais, dit Agnes d’un ton un peu piqué.

– Cécile Dynevor aurait-elle pu fréquenter les bals et les fetes sans etre accompagnée d’un chaperon convenable ? reprit Mrs Lechmere, et pouvait-on espérer qu’a soixante-dix ans je rentrerais dans le monde pour soutenir l’honneur de ma famille ? Mais, avec nos discussions puériles, nous empechons le major Lincoln de prendre les rafraîchissements dont il doit avoir besoin.

– Caton, vous pouvez servir.

Mrs Lechmere dit ces derniers mots d’un air presque mystérieux[20] au negre qui venait d’entrer. Le vieux domestique, qui probablement, d’apres une longue pratique, comprenait les désirs de sa maîtresse plus par l’expression de ses yeux que par les ordres qu’elle lui donnait, commença par fermer les volets extérieurs et par tirer les rideaux avec le plus grand soin. Apres ces préliminaires indispensables, il prit une petite table ovale qui était cachée sous les draperies des rideaux, et la plaça devant miss Dynevor ; bientôt apres, la surface polie du petit meuble d’acajou fut couverte d’abord d’une fontaine d’argent massif remplie d’eau bouillante, ensuite d’un plateau du meme métal, sur lequel était étalé un déjeuner de la plus belle porcelaine de Dresde.

Pendant ces préparatifs, Mrs Lechmere avait tâché de captiver l’attention de son hôte en lui faisant différentes questions sur quelques parents qu’il avait laissés en Angleterre ; mais malgré tous ses soins elle ne put empecher Lionel de s’apercevoir du mystere et des précautions avec lesquelles le negre faisait ces arrangements. Miss Dynevor laissa tranquillement placer devant elle la table a thé ; mais sa cousine, Agnes Danforth, détourna la tete d’un air de froideur et de mécontentement. Apres avoir fait le thé, Caton en versa dans deux tasses cannelées, sur lesquelles étaient peintes de petites branches rouges et vertes fort bien imitées, et présenta l’une a sa maîtresse, et l’autre au jeune officier.

– Mille pardons, miss Danforth, s’écria Lionel des qu’il eut pris la tasse, les mauvaises habitudes que l’on contracte pendant une longue traversée m’ont empeché de voir que vous n’étiez pas servie.

– Profitez de votre distraction, Monsieur, dit Agnes, si vous pouvez trouver quelque plaisir dans la jouissance dont elle a hâté le moment.

– Mais j’en jouirais bien davantage si je vous voyais partager avec nous ce raffinement de luxe.

– Oui, vous vous etes servi du terme propre ; ce n’est en effet qu’un raffinement de luxe dont on peut aisément se passer : je vous remercie, Monsieur, je ne prends pas de thé.

– Vous etes femme, et vous n’aimez pas le thé ? s’écria Lionel en riant.

– J’ignore l’effet que ce poison subtil peut produire chez vos dames anglaises, major Lincoln ; mais il n’est pas difficile a une fille de l’Amérique de s’interdire l’usage d’une herbe détestable, qui est une des causes des commotions qui vont peut-etre bouleverser sa patrie et mettre ses parents en danger.

Lionel, qui n’avait voulu que s’excuser d’avoir pu manquer aux égards que tout homme bien né doit aux femmes, inclina la tete en silence, et se tournant d’un autre côte, il ne put s’empecher de jeter les yeux, vers la table a thé, pour voir si les principes de l’autre jeune Américaine étaient aussi rigides que ceux de sa cousine. Cécile, penchée sur le plateau, jouait d’un air de négligence avec une cuillere d’un travail tres-curieux, sur laquelle on avait voulu imiter une branche de l’arbuste dont les feuilles odorantes parfumaient le petit salon, tandis que la vapeur qui s’échappait de la théiere placée devant elle formait un léger nuage autour de sa jolie tete, et lui donnait un air vraiment aérien.

– Vous au moins, miss Dynevor, dit Lionel, vous ne paraissez pas avoir d’aversion pour la plante dont vous respirez le parfum avec tant de plaisir.

L’air froid et presque fier qu’avait eu Cécile jusqu’alors avait entierement disparu lorsqu’elle jeta les yeux sur lui, et elle lui répondit avec un ton de gaieté et de bonne humeur qui lui semblait beaucoup plus naturel :

– Je suis femme, et j’avoue ma faiblesse ; je crois que ce fut du thé qui tenta notre mere commune dans le paradis terrestre.

– Si ce que vous dites était prouvé, dit Agnes, il semblerait que l’artifice du serpent a récemment trouvé des imitateurs, quoique l’instrument de tentation ait un peu perdu de sa vertu.

– Comment le savez-vous ? reprit Lionel en riant, pour prolonger un badinage qui pouvait du moins servir a établir entre eux un peu de familiarité ; si Eve eut fermé l’oreille aux offres du serpent avec autant de soin que vous fermez la bouche lorsque je cherche a faire usage des memes armes, nous jouirions encore du bonheur promis a nos premiers parents.

– Oh ! Monsieur, ce breuvage tant vanté ne m’est pas aussi étranger que vous pourriez le supposer, car le port de Boston, comme dit Job Pray, n’est qu’une grosse théiere[21].

– Vous connaissez donc Job Pray, miss Danforth ? dit Lionel qui s’amusait beaucoup de sa vivacité.

– Certainement. Boston est si petit, et Job si utile, que tout le monde connaît l’idiot.

– Il appartient donc a une famille tres-connue, car il m’a assuré lui-meme qu’il n’y avait personne a Boston qui ne connut la vieille et bizarre Abigail sa mere.

– Vous ! s’écria Cécile de la voix douce et mélodieuse qui avait déja frappé Lionel ; que pouvez-vous savoir du pauvre Job et de sa mere presque aussi malheureuse que lui ?

– Maintenant, Mesdames, je vous y prends, s’écria Lionel ; vous savez résister a la tentation que vous offre ce thé délicieux mais quelle femme peut résister a l’impulsion de sa curiosité ! Cependant, comme je ne veux pas me montrer cruel avec deux jolies cousines que je connais depuis si peu de temps, je leur avouerai que j’ai eu déja une entrevue avec Mrs Pray.

Agnes allait répondre lorsqu’elle en fut empechée par le bruit de quelque chose qui venait de tomber derriere elle ; elle se tourna et vit a terre les morceaux de la belle tasse de porcelaine que Mrs Lechmere venait de laisser tomber.

– Ma chere grand’maman se trouve mal ! s’écria Cécile en volant a son secours. Vite, Caton… Major Lincoln, hâtez-vous ; pour l’amour du ciel, avancez nous un verre d’eau… Agnes, donnez-moi vos sels.

Les aimables soins de la petite-fille de Mrs Lechmere n’étaient cependant pas aussi nécessaires qu’on aurait pu le croire d’abord a la vieille dame, qui repoussa doucement les sels, quoiqu’elle ne refusât pas le verre d’eau que Lionel lui offrait pour la seconde fois.

– Je crains que vous ne me preniez pour une vieille bien infirme et bien maussade, dit Mrs Lechmere des qu’elle se trouva un peu mieux ; mais je crois que c’est ce thé dont on a tant parlé ce soir et dont je bois beaucoup, par exces de loyauté[22], qui m’attaque les nerfs ; il faudra vraiment que je m’en prive comme mes filles, mais par un autre motif. Nous sommes habituées a nous retirer de bonne heure, major Lincoln ; mais vous etes ici chez vous, et vous pouvez agir en toute liberté. Je réclame un peu d’indulgence pour mes soixante-dix ans, et je souhaite qu’une bonne nuit vous fasse oublier les fatigues du voyage. Caton aura soin qu’il ne vous manque rien.

Appuyée sur ses deux pupilles, la vieille dame se retira, laissant a Lionel l’entiere jouissance du petit salon. Comme l’heure était assez avancée, et qu’il n’espérait pas voir revenir ses jeunes parentes, il demanda une lumiere, et se fit conduire a l’appartement qui lui était destiné. Aussitôt que Meriton lui eut rendu les services qui, a cette époque, faisaient qu’un valet de chambre était indispensable a un gentilhomme, il le renvoya, et jouit du plaisir de s’étendre dans un bon lit.

Cependant tous les incidents de la journée le jeterent dans une foule de pensées, qui pendant longtemps l’empecherent de trouver le repos qu’il cherchait. Apres avoir fait de longues et tristes réflexions sur certains événements qui touchaient de trop pres aux sentiments de son cour, pour ne lui offrir qu’un souvenir passager, le jeune homme pensa a l’accueil qu’il avait reçu, et aux trois femmes qu’il venait de voir, pour ainsi dire, pour la premiere fois.

Il était évident quel Mrs Lechmere et sa petite-fille jouaient chacune leur rôle ; était-ce de concert ou non ? c’est ce qui restait a découvrir. Mais pour Agnes Danforth, Lionel, malgré toute sa subtilité, ne put découvrir en elle que des manieres simples, franches, et meme quelquefois un peu brusques, qu’elle devait a la nature et a l’éducation. Comme presque tous les jeunes gens qui viennent de faire connaissance avec deux femmes d’une beauté remarquable, il s’endormit en pensant a elles, et on ne sera pas étonné si nous ajoutons qu’avant le matin il avait revé qu’il se trouvait sur l’Avon de Bristol, qui l’avait conduit sur les bancs de Terre-Neuve, ou il savourait un bol de punch préparé par les jolies mains de miss Danforth et auquel se melait le doux parfum du thé, tandis que Cécile Dynevor, debout derriere lui, avec toute la grâce d’une Hébé, le regardait en riant, et s’abandonnait a toute la gaieté folâtre de son âge.