Le Dernier des Mohicans - James Fenimore Cooper - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1826

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James Fenimore Cooper

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Opis ebooka Le Dernier des Mohicans - James Fenimore Cooper

«Le roman de Bas de Cuir», dont le titre le plus connu est «Le Dernier des Mohicans», est une vaste épopée qui a pour décor le continent nord-américain, pour personnages les tribus indiennes, et pour contexte social les guerres et la migration vers l'ouest, de 1740 a 1804. Elle est dominée par la haute figure de Natty Bumppo. Enfant de pionniers blancs, ce dernier a été élevé par les Delaware, les «bons» Indiens (alliés des Anglais...) qui s'opposent aux cruels Iroquois (associés aux Français...).

Opinie o ebooku Le Dernier des Mohicans - James Fenimore Cooper

Fragment ebooka Le Dernier des Mohicans - James Fenimore Cooper

A Propos
Introduction de la nouvelle édition du Dernier des Mohicans
Préface de la premiere édition
Histoire de Mil Sept Cent Cinquante-Sept
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3

A Propos Cooper:

James Fenimore Cooper (September 15, 1789 – September 14, 1851) was a prolific and popular American writer of the early 19th century. He is best remembered as a novelist who wrote numerous sea-stories and the historical novels known as the Leatherstocking Tales, featuring frontiersman Natty Bumppo. Among his most famous works is the Romantic novel The Last of the Mohicans, which many consider to be his masterpiece. Source: Wikipedia

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Introduction de la nouvelle édition du Dernier des Mohicans

L’auteur avait pensé jusqu’ici, que la scene ou se passe l’action de cet ouvrage, et les différents détails nécessaires pour comprendre les allusions qui y ont rapport, sont suffisamment expliqués au lecteur dans le texte lui-meme, ou dans les notes qui le suivent. Cependant, il existe tant d’obscurité dans les traditions indiennes, et tant de confusion dans les noms indiens, que de nouvelles explications seront peut-etre utiles.

Peu de caracteres d’hommes présentent plus de diversité, ou, si nous osons nous exprimer ainsi, de plus grandes antitheses que ceux des premiers habitants du nord de l’Amérique. Dans la guerre, ils sont téméraires, entreprenants, rusés, sans frein, mais dévoués et remplis d’abnégation d’eux-memes ; dans la paix, justes, généreux, hospitaliers, modestes, et en général chastes ; mais vindicatifs et superstitieux. Les natifs de l’Amérique du Nord ne se distinguent pas également par ces qualités, mais elles prédominent assez parmi ces peuples remarquables pour etre caractéristiques.

On croit généralement que les aborigenes de l’Amérique sont d’origine asiatique. Il existe beaucoup de faits physiques et moraux qui donnent du poids a cette opinion, quelques autres semblent prouver contre elle.

L’auteur croit que la couleur des Indiens est particuliere a ce peuple. Les os de ses joues indiquent d’une maniere frappante l’origine tartare, tandis que les yeux de ces deux peuples n’ont aucun rapport. Le climat peut avoir eu une grande influence sur le premier point, mais il est difficile de décider pourquoi il a produit la différence immense qui existe dans le second. L’imagination des Indiens, soit dans leur poésie, soit dans leurs discours, est orientale, et leurs compositions sont rendues plus touchantes peut-etre par les bornes memes de leurs connaissances pratiques. Ils tirent leurs métaphores des nuages, des saisons, des oiseaux, des animaux et du regne végétal. En cela, ils ne font pas plus que toute autre race a imagination énergique, dont les images sont limitées par l’expérience ; mais il est remarquable que les Indiens du nord de l’Amérique revetent leurs idées de couleurs tout a fait orientales, et entierement opposées a celles des Africains. Leur langage a toute la richesse et toute la plénitude sentencieuse de celui des Chinois. Il exprime une phrase en un mot, et il qualifiera la signification d’une sentence entiere par une syllabe ; quelquefois meme il indiquera différents sens par la seule inflexion de la voix.

Des philologistes, qui ont consacré beaucoup de temps a des recherches sur ce sujet, assurent qu’il n’existe que deux ou trois idiomes parmi les nombreuses tribus occupant autrefois le pays qui compose aujourd’hui les États-Unis. Ils attribuent les difficultés que ces tribus éprouvent a se comprendre les unes les autres, a la corruption des langages primitifs, et aux dialectes qui se sont formés. L’auteur se rappelle avoir été présent a une entrevue entre deux chefs des grandes Prairies, a l’ouest du Mississipi ; les guerriers paraissaient de la meilleure intelligence et causaient beaucoup ensemble en apparence ; cependant, d’apres le récit de l’interprete qui avait été nécessaire, chacun d’eux ne comprenait pas un mot de ce que disait l’autre. Ils appartenaient a des tribus hostiles, étaient amenés l’un vers l’autre par l’influence du gouvernement américain, et il est digne de remarque qu’une politique commune les porta a adopter le meme sujet de conversation. Ils s’exhorterent mutuellement a se secourir l’un l’autre, si les chances de la guerre les jetaient entre les mains de leurs ennemis. Quelle que soit la vérité touchant les racines et le génie des langues indiennes, il est certain qu’elles sont maintenant si distinctes dans leurs mots, qu’elles ont tous les inconvénients des langues étrangeres : de la naissent les difficultés que présente l’étude de l’histoire des différentes tribus, et l’incertitude de leurs traditions.

Comme les nations d’une plus haute importance, les Indiens d’Amérique donnent sur leur propre caste des détails bien différents de ceux qu’en donnent les autres tribus. Ils sont tres portés a estimer leurs perfections aux dépens de celles de leurs rivaux ou de leurs ennemis ; trait qui rappellera sans doute l’histoire de la création par Moise.

Les blancs ont beaucoup aidé a rendre les traditions des aborigenes plus obscures, par leur manie de corrompre les noms. Ainsi, le nom qui sert de titre a cet ouvrage a subi les divers changements de Mahicanni, Mohicans et Mohegans ; ce dernier est communément adopté par les blancs. Lorsqu’on se rappelle que les Hollandais, qui s’établirent les premiers a New-York, les Anglais et les Français, donnerent tous des noms aux tribus qui habiterent le pays ou se passe la scene de ce roman, et que les Indiens non seulement donnaient souvent différents noms a leurs ennemis, mais a eux-memes, on comprendra facilement la cause de la confusion.

Dans cet ouvrage, Lenni, Lenape, Lenope, Delawares, Wapanachki et Mohicans sont le meme peuple, ou tribus de la meme origine. Les Mengwe, les Maguas, les Mingoes et les Iroquois, quoique n’étant pas absolument les memes, sont confondus fréquemment par l’auteur de ce roman, étant réunis par une meme politique, et opposés a ceux que nous venons de nommer. Mingo était un terme de reproche, ainsi que Mingwe et Magua dans un moindre degré. Oneida est le nom d’une tribu particuliere et puissante de cette confédération.

Les Mohicans étaient les possesseurs du pays occupé d’abord par les Européens dans cette partie de l’Amérique. Ils furent en conséquence les premiers dépossédés, et le sort inévitable de ces peuples, qui disparaissaient devant les approches, ou, si nous pouvons nous exprimer ainsi, devant l’invasion de la civilisation, comme la verdure de leurs forets vierges tombait devant la gelée de l’hiver, avait été déja accompli a l’époque ou commence l’action de ce roman. Il existe assez de vérité historique dans le tableau pour justifier l’usage que l’auteur en a fait.

Avant de terminer cette Introduction, il n’est peut-etre pas inutile de dire un mot d’un personnage important de cette légende, et qui est aussi acteur dans deux autres ouvrages du meme auteur. Représenter un individu comme batteur d’estrade [1] dans les guerres pendant lesquelles l’Angleterre et la France se disputerent l’Amérique ; comme chasseur [2] a cette époque d’activité qui succéda si rapidement a la paix de 1783 ; et comme un vieux Trappeur [3] dans la Prairie, lorsque la politique de la république abandonna ces immenses solitudes aux entreprises de ces etres a demi sauvages, suspendus entre la société et les déserts, c’est fournir poétiquement un témoin de la vérité de ces changements merveilleux, qui distinguent les progres de la nation américaine, a un degré jusqu’ici inconnu, et que pourraient attester des centaines de témoins encore vivants. En cela le roman n’a aucun mérite comme invention.

L’auteur ne dira rien de plus de ce caractere, sinon qu’il appartient a un homme naturellement bon, éloigné des tentations de la vie civilisée, bien qu’il n’ait pas entierement oublié ses préjugés, ses leçons, transplanté parmi les habitudes de la barbarie, peut-etre amélioré plutôt que gâté par ce mélange, et trahissant alternativement les faiblesses et les vertus de sa situation présente et celles de sa naissance. Un meilleur observateur des réalités de la vie lui aurait peut-etre donné moins d’élévation morale, mais il eut été alors moins intéressant, et le talent d’un auteur de fictions est d’approcher de la poésie autant que ses facultés le lui permettent. Apres cet aveu, il est presque inutile d’ajouter que l’histoire n’a rien a démeler avec ce personnage imaginaire. L’auteur a cru qu’il avait assez sacrifié a la vérité en conservant le langage et le caractere dramatique nécessaire a son rôle.

Le pays qui est indiqué comme étant le théâtre de l’action, a subi quelques changements depuis les événements historiques qui s’y sont passés, ainsi que la plupart des districts d’une égale étendue, dans les limites des États-Unis. Il y a des eaux a la mode et ou la foule abonde, dans le meme lieu ou se trouve la source a laquelle Oil-de-Faucon s’arrete pour se désaltérer, et des routes traversent la foret ou il voyageait ainsi que ses amis sans rencontrer un sentier tracé. Glenn a un petit village, et tandis que William-Henry, et meme une forteresse d’une date plus récente, ne se retrouvent plus que comme ruines, il y a un autre village sur les terres de l’Horican. Mais outre cela, un peuple énergique et entreprenant, qui a tant fait en d’autres lieux, a fait bien peu dans ceux-ci. L’immense terrain sur lequel eurent lieu les derniers incidents de cette légende est presque encore une solitude, quoique les Peaux-Rouges aient entierement déserté cette partie des États-Unis. De toutes les tribus mentionnées dans ces pages, il ne reste que quelques individus a demi civilisés des Oneidas, a New-York. Le reste a disparu, soit des régions qu’habitaient leurs peres, soit de la terre entiere.


Préface de la premiere édition

Note - Bien que cette préface soit supprimée dans la derniere édition, nous avons cru qu’elle valait la peine d’etre conservée, comme renfermant des éclaircissements qui ne se rencontrent pas dans l’Introduction nouvelle.

 

Le lecteur qui commence la lecture de ces volumes dans l’espoir d’y trouver le tableau romanesque et imaginaire de ce qui n’a jamais existé, l’abandonnera sans doute lorsqu’il se verra trompé dans son attente. L’ouvrage n’est autre chose que ce qu’annonce son titre, un récit, une relation. Cependant, comme il renferme des détails qui pourraient n’etre pas compris de tous les lecteurs, et surtout des lectrices qu’il pourrait trouver, en passant pour une fiction, il est de l’intéret de l’auteur d’éclaircir ce que les allusions historiques pourraient présenter d’obscur. Et c’est pour lui un devoir d’autant plus rigoureux, qu’il a souvent fait la triste expérience que, lors meme que le public ignorerait completement les faits qui vont lui etre racontés, des l’instant que vous les soumettez a son tribunal redoutable, il se trouve individuellement et collectivement, par une espece d’intuition inexplicable, en savoir beaucoup plus que l’auteur lui-meme. Ce fait est incontestable ; eh bien ! cependant, qu’un écrivain se hasarde a donner a l’imagination des autres la carriere qu’il n’aurait du donner qu’a la sienne, par une contradiction nouvelle il aura presque toujours a s’en repentir. Tout ce qui peut etre expliqué doit donc l’etre avec soin, au risque de mécontenter cette classe de lecteurs qui trouvent d’autant plus de plaisir a parcourir un ouvrage, qu’il leur offre plus d’énigmes a deviner ou plus de mysteres a éclaircir. C’est par l’exposé préliminaire des raisons qui l’obligent des le début a employer tant de mots inintelligibles que l’auteur commencera la tâche qu’il s’est imposée. Il ne dira rien que ne sache déja celui qui serait le moins versé du monde dans la connaissance des antiquités indiennes.

La plus grande difficulté contre laquelle ait a lutter quiconque veut étudier l’histoire des sauvages indiens, c’est la confusion qui regne dans les noms. Si l’on réfléchit que les Hollandais, les Anglais et les Français, en leur qualité de conquérants, se sont permis tour a tour de grandes libertés sous ce rapport ; que les naturels eux-memes parlent non seulement différentes langues, et meme les dialectes de ces memes langues, mais qu’ils aiment en outre a multiplier les dénominations, cette confusion causera moins de surprise que de regret ; elle pourra servir d’excuse pour ce qui paraîtrait obscur dans cet ouvrage, quels que soient d’ailleurs les autres défauts qu’on puisse lui reprocher.

Les Européens trouverent cette région immense qui s’étend entre le Penobscot et le Potomac, l’Océan atlantique et le Mississipi, en la possession d’un peuple qui n’avait qu’une seule et meme origine. Il est possible que sur un ou deux points les limites de ce vaste territoire aient été étendues ou restreintes par les nations environnantes ; mais telles en étaient du moins les bornes naturelles et ordinaires. Ce peuple avait le nom générique de Wapanachki, mais il affectionnait celui de Lenni Lenape, qu’il s’était donné, et qui signifie « un peuple sans mélange ». L’auteur avoue franchement que ses connaissances ne vont pas jusqu’a pouvoir énumérer les communautés ou tribus dans lesquelles cette race d’hommes s’est subdivisée. Chaque tribu avait son nom, ses chefs, son territoire particulier pour la chasse, et meme son dialecte. Comme les princes féodaux de l’ancien monde, ces peuples se battaient entre eux, et exerçaient la plupart des privileges de la souveraineté ; mais ils n’en reconnaissaient pas moins une origine commune, leur langue était la meme, ainsi que les traditions qui se transmettaient avec une fidélité surprenante. Une branche de ce peuple nombreux occupait les bords d’un beau fleuve connu sous le nom de « Lenapewihittuck ». C’était la que d’un consentement unanime était établie « la Maison Longue » ou « le Feu du Grand Conseil » de la nation.

La tribu possédant la contrée qui forme a présent la partie sud-ouest de la Nouvelle-Angleterre, et cette portion de New-York qui est a l’est de la baie d’Hudson, ainsi qu’une grande étendue de pays qui se prolongeait encore plus vers le sud, était un peuple puissant appelé « les Mohicanni », ou plus ordinairement « les Mohicans ». C’est de ce dernier mot que les Anglais ont fait depuis, par corruption, « Mohegans ».

Les Mohicans étaient encore subdivisés en peuplades. Collectivement, ils le disputaient, sous le rapport de l’antiquité, meme a leurs voisins qui possédaient « la Maison Longue » ; mais on leur accordait sans contestation d’etre « le fils aîné de leur grand-pere ». Cette portion des propriétaires primitifs du sol fut la premiere dépossédée par les blancs. Le petit nombre qui en reste encore s’est dispersé parmi les autres tribus, et il ne leur reste de leur grandeur et de leur puissance que de tristes souvenirs.

La tribu qui gardait l’enceinte sacrée de la maison du conseil fut distinguée pendant longtemps par le titre flatteur de Lenape ; mais lorsque les Anglais eurent changé le nom du fleuve en celui de « Delaware », ce nouveau nom devint insensiblement celui des habitants. En général ils montrent beaucoup de délicatesse et de discernement dans l’emploi des dénominations. Des nuances expressives donnent plus de clarté a leurs idées, et communiquent souvent une grande énergie a leurs discours.

Dans un espace de plusieurs centaines de milles, le long des frontieres septentrionales de la tribu des Lenapes, habitait un autre peuple qui offrait les memes subdivisions, la meme origine, le meme langage, et que ses voisins appelaient Mengwe. Ces sauvages du nord étaient d’abord moins puissants et moins unis entre eux que les Lenapes. Afin de remédier a ce désavantage, cinq de leurs tribus les plus nombreuses et les plus guerrieres qui se trouvaient le plus pres de la maison du conseil de leurs ennemis se liguerent ensemble pour se défendre mutuellement ; et ce sont, par le fait, les plus anciennes Républiques Unies dont l’histoire de l’Amérique septentrionale offre quelque trace. Ces tribus étaient les Mohawks, les Oneidas, les Cenecas, les Cayugas et les Onondagas. Par la suite, une tribu vagabonde de la meme race, qui s’était avancée pres du soleil, vint se joindre a eux, et fut admise a participer a tous les privileges politiques. Cette tribu (les Tuscaroras) augmenta tellement leur nombre, que les Anglais changerent le nom qu’ils avaient donné a la confédération, et ils ne les appelerent plus les Cinq, mais les six Nations. On verra dans le cours de cette relation que le mot nation s’applique tantôt a une tribu et tantôt au peuple entier, dans son acception la plus étendue. Les Mengwes étaient souvent appelés par les Indiens leurs voisins Maquas, et souvent meme, par forme de dérision, Mingos. Les Français leur donnerent le nom d’Iroquois, par corruption sans doute de quelqu’une des dénominations qu’ils prenaient.

Une tradition authentique a conservé le détail des moyens peu honorables que les Hollandais d’un côté, et les Mengwes de l’autre, employerent pour déterminer les Lenapes a déposer les armes, a confier entierement aux derniers le soin de leur défense, en un mot a n’etre plus, dans le langage figuré des naturels, que des femmes. Si la politique suivie par les Hollandais était peu généreuse, elle était du moins sans danger. C’est de ce moment que date la chute de la plus grande et de la plus civilisée des nations indiennes qui occupaient l’emplacement actuel des États-Unis. Dépouillés par les blancs, opprimés et massacrés par les sauvages, ces malheureux continuerent encore quelque temps a errer autour de leur maison du conseil, puis, se séparant par bandes, ils allerent se réfugier dans les vastes solitudes qui se prolongent a l’occident. Semblable a la clarté de la lampe qui s’éteint, leur gloire ne brilla jamais avec plus d’éclat qu’au moment ou ils allaient etre anéantis.

On pourrait donner encore d’autres détails sur ce peuple intéressant, surtout sur la partie la plus récente de son histoire ; mais l’auteur ne les croit pas nécessaires au plan de cet ouvrage. La mort du pieux et vénérable Heckewelder [4] est sous ce rapport une perte qui ne sera peut-etre jamais réparée. Il avait fait une étude particuliere de ce peuple ; longtemps il prit sa défense avec autant de zele que d’ardeur, non moins pour venger sa gloire que pour améliorer sa condition morale.

Apres cette courte Introduction, l’auteur livre son ouvrage au lecteur. Cependant la justice ou du moins la franchise exige de lui qu’il recommande a toutes les jeunes personnes dont les idées sont ordinairement resserrées entre les quatre murs d’un salon, a tous les célibataires d’un certain âge qui sont sujets a l’influence du temps, enfin a tous les membres du clergé, si ces volumes leur tombent par hasard entre les mains, de ne pas en entreprendre la lecture. Il donne cet avis aux jeunes personnes qu’il vient de désigner, parce qu’apres avoir lu l’ouvrage elles le déclareraient inconvenant ; aux célibataires, parce qu’il pourrait troubler leur sommeil ; aux membres du clergé, parce qu’ils peuvent mieux employer leur temps.


Histoire de Mil Sept Cent Cinquante-Sept

 Ne soyez pas choqués de la couleur de mon teint ; c’est la livrée un peu foncée de ce soleil brulant pres duquel j’ai pris naissance.

Shakespeare. Le Marchand de Venise, acte II, scene I.


Chapitre 1

 

Mon oreille est ouverte. Mon cour est préparé ; quelque perte que tu puisses me révéler, c’est une perte mondaine ; parle, mon royaume est-il perdu ?

Shakespeare.

 

C’était un des caracteres particuliers des guerres qui ont eu lieu dans les colonies de l’Amérique septentrionale, qu’il fallait braver les fatigues et les dangers des déserts avant de pouvoir livrer bataille a l’ennemi qu’on cherchait. Une large ceinture de forets, en apparence impénétrables, séparait les possessions des provinces hostiles de la France et de l’Angleterre. Le colon endurci aux travaux et l’Européen discipliné qui combattait sous la meme banniere, passaient quelquefois des mois entiers a lutter contre les torrents, et a se frayer un passage entre les gorges des montagnes, en cherchant l’occasion de donner des preuves plus directes de leur intrépidité. Mais, émules des guerriers naturels du pays dans leur patience, et apprenant d’eux a se soumettre aux privations, ils venaient a bout de surmonter toutes les difficultés ; on pouvait croire qu’avec le temps il ne resterait pas dans le bois une retraite assez obscure, une solitude assez retirée pour offrir un abri contre les incursions de ceux qui prodiguaient leur sang pour assouvir leur vengeance, ou pour soutenir la politique froide et égoiste des monarques éloignés de l’Europe.

Sur toute la vaste étendue de ces frontieres il n’existait peut-etre aucun district qui put fournir un tableau plus vrai de l’acharnement et de la cruauté des guerres sauvages de cette époque, que le pays situé entre les sources de l’Hudson et les lacs adjacents.

Les facilités que la nature y offrait a la marche des combattants étaient trop évidentes pour etre négligées. La nappe allongée du lac Champlain s’étendait des frontieres du Canada jusque sur les confins de la province voisine de New-York, et formait un passage naturel dans la moitié de la distance dont les Français avaient besoin d’etre maîtres pour pouvoir frapper leurs ennemis. En se terminant du côté du sud, le Champlain recevait les tributs d’un autre lac, dont l’eau était si limpide que les missionnaires jésuites l’avaient choisie exclusivement pour accomplir les rites purificateurs du bapteme, et il avait obtenu pour cette raison le titre de lac du Saint-Sacrement. Les Anglais, moins dévots, croyaient faire assez d’honneur a ces eaux pures en leur donnant le nom du monarque qui régnait alors sur eux, le second des princes de la maison de Hanovre. Les deux nations se réunissaient ainsi pour dépouiller les possesseurs sauvages des bois de ses rives, du droit de perpétuer son nom primitif de lac Horican [5].

Baignant de ses eaux des îles sans nombre, et entouré de montagnes, le « saint Lac » s’étendait a douze lieues vers le sud. Sur la plaine élevée qui s’opposait alors au progres ultérieur des eaux, commençait un portage d’environ douze milles qui conduisait sur les bords de l’Hudson, a un endroit ou, sauf les obstacles ordinaires des cataractes, la riviere devenait navigable.

Tandis qu’en poursuivant leurs plans audacieux d’agression et d’entreprise, l’esprit infatigable des Français cherchait meme a se frayer un passage par les gorges lointaines et presque impraticables de l’Alleghany, on peut bien croire qu’ils n’oublierent point les avantages naturels qu’offrait le pays que nous venons de décrire. Il devint de fait l’arene sanglante dans laquelle se livrerent la plupart des batailles qui avaient pour but de décider de la souveraineté sur les colonies. Des forts furent construits sur les différents points qui commandaient les endroits ou le passage était le plus facile, et ils furent pris, repris, rasés et reconstruits, suivant les caprices de la victoire ou les circonstances. Le cultivateur, s’écartant de ce local dangereux, reculait jusque dans l’enceinte des établissements plus anciens ; et des armées plus nombreuses que celles qui avaient souvent disposé de la couronne dans leurs meres-patries s’ensevelissaient dans ces forets, dont on ne voyait jamais revenir les soldats qu’épuisés de fatigue ou découragés par leurs défaites, semblables enfin a des fantômes sortis du tombeau.

Quoique les arts de la paix fussent inconnus dans cette fatale région, les forets étaient animées par la présence de l’homme. Les vallons et les clairieres retentissaient des sons d’une musique martiale, et les échos des montagnes répétaient les cris de joie d’une jeunesse vaillante et inconsidérée, qui les gravissait, fiere de sa force et de sa gaieté, pour s’endormir bientôt dans une longue nuit d’oubli.

Ce fut sur cette scene d’une lutte sanglante que se passerent les événements que nous allons essayer de rapporter, pendant la troisieme année de la derniere guerre que se firent la France et la Grande-Bretagne, pour se disputer la possession d’un pays qui heureusement était destiné a n’appartenir un jour ni a l’une ni a l’autre.

L’incapacité de ses chefs militaires, et une fatale absence d’énergie dans ses conseils a l’intérieur, avaient fait déchoir la Grande-Bretagne de cette élévation a laquelle l’avaient portée l’esprit entreprenant et les talents de ses anciens guerriers et hommes d’État. Elle n’était plus redoutée par ses ennemis, et ceux qui la servaient perdaient rapidement cette confiance salutaire d’ou naît le respect de soi-meme. Sans avoir contribué a amener cet état de faiblesse, et quoique trop méprisés pour avoir été les instruments de ses fautes, les colons supportaient naturellement leur part de cet abaissement mortifiant. Tout récemment ils avaient vu une armée d’élite, arrivée de cette contrée, qu’ils respectaient comme leur mere-patrie, et qu’ils avaient regardée comme invincible ; une armée conduite par un chef que ses rares talents militaires avaient fait choisir parmi une foule de guerriers expérimentés, honteusement mise en déroute par une poignée de Français et d’Indiens, et n’ayant évité une destruction totale que par le sang-froid et le courage d’un jeune Virginien [6] dont la renommée, grandissant avec les années, s’est répandue depuis jusqu’aux pays les plus lointains de la chrétienté avec l’heureuse influence qu’exerce la vertu [7].

Ce désastre inattendu avait laissé a découvert une vaste étendue de frontieres, et des maux plus réels étaient précédés par l’attente de mille dangers imaginaires. Les colons alarmés croyaient entendre les hurlements des sauvages se meler a chaque bouffée de vent qui sortait en sifflant des immenses forets de l’ouest. Le caractere effrayant de ces ennemis sans pitié augmentait au dela de tout ce qu’on pourrait dire les horreurs naturelles de la guerre. Des exemples sans nombre de massacres récents étaient encore vivement gravés dans leur souvenir ; et dans toutes les provinces il n’était personne qui n’eut écouté avec avidité la relation épouvantable de quelque meurtre commis pendant les ténebres, et dont les habitants des forets étaient les principaux et les barbares acteurs. Tandis que le voyageur crédule et exalté racontait les chances hasardeuses qu’offraient les déserts, le sang des hommes timides se glaçait de terreur, et les meres jetaient un regard d’inquiétude sur les enfants qui sommeillaient en sureté, meme dans les plus grandes villes. En un mot, la crainte, qui grossit tous les objets, commença a l’emporter sur les calculs de la raison et sur le courage. Les cours les plus hardis commencerent a croire que l’événement de la lutte était incertain, et l’on voyait s’augmenter tous les jours le nombre de cette classe abjecte qui croyait déja voir toutes les possessions de la couronne d’Angleterre en Amérique au pouvoir de ses ennemis chrétiens, ou dévastées par les incursions de leurs sauvages alliés.

Quand donc on apprit au fort qui couvrait la fin du portage situé entre l’Hudson et les lacs, qu’on avait vu Montcalm remonter le Champlain avec une armée aussi nombreuse que les feuilles des arbres des forets, on ne douta nullement que ce rapport ne fut vrai, et on l’écouta plutôt avec cette lâche consternation de gens cultivant les arts de la paix, qu’avec la joie tranquille qu’éprouve un guerrier en apprenant que l’ennemi se trouve a portée de ses coups.

Cette nouvelle avait été apportée vers la fin d’un jour d’été par un courrier indien chargé aussi d’un message de Munro, commandant le fort situé sur les bords du Saint-Lac, qui demandait qu’on lui envoyât un renfort considérable, sans perdre un instant. On a déja dit que l’intervalle qui séparait les deux postes n’était pas tout a fait de cinq lieues. Le chemin, ou plutôt le sentier qui communiquait de l’un a l’autre, avait été élargi pour que les chariots pussent y passer, de sorte que la distance que l’enfant de la foret venait de parcourir en deux heures de temps, pouvait aisément etre franchie par un détachement de troupes avec munitions et bagages, entre le lever et le coucher du soleil d’été.

Les fideles serviteurs de la couronne d’Angleterre avaient nommé l’une de ces citadelles des forets William-Henry, et l’autre Édouard, noms des deux princes de la famille régnante. Le vétéran écossais que nous venons de nommer avait la garde du premier avec un régiment de troupes provinciales, réellement beaucoup trop faibles pour faire face a l’armée formidable que Montcalm conduisait vers ses fortifications de terre ; mais le second fort était commandé par le général Webb, qui avait sous ses ordres les armées du roi dans les provinces du nord, et sa garnison était de cinq mille hommes. En réunissant les divers détachements qui étaient a sa disposition, cet officier pouvait ranger en bataille une force d’environ le double de ce nombre contre l’entreprenant Français, qui s’était hasardé si imprudemment loin de ses renforts.

Mais, dominés par le sentiment de leur dégradation, les officiers et les soldats parurent plus disposés a attendre dans leurs murailles l’arrivée de leur ennemi qu’a s’opposer a ses progres en imitant l’exemple que les Français leur avaient donné, au fort Duquesne, en attaquant l’avant-garde anglaise, audace que la fortune avait couronnée.

Lorsqu’on fut un peu revenu de la premiere surprise occasionnée par cette nouvelle, le bruit se répandit dans toute la ligne du camp retranché qui s’étendait le long des rives de l’Hudson, et qui formait une chaîne de défense extérieure pour le fort, qu’un détachement de quinze cents hommes de troupes d’élite devait se mettre en marche au point du jour pour William-Henry, fort situé a l’extrémité septentrionale du portage. Ce qui d’abord n’était qu’un bruit devint bientôt une certitude, car des ordres arriverent du quartier général du commandant en chef, pour enjoindre aux corps qu’il avait choisis pour ce service, de se préparer promptement a partir.

Il ne resta donc plus aucun doute sur les intentions de Webb, et pendant une heure ou deux, on ne vit que des figures inquietes et des soldats courant ça et la avec précipitation. Les novices dans l’art militaire [8] allaient et venaient d’un endroit a l’autre, et retardaient leurs préparatifs de départ par un empressement dans lequel il entrait autant de mécontentement que d’ardeur. Le vétéran, plus expérimenté, se disposait au départ avec ce sang-froid qui dédaigne toute apparence de précipitation ; quoique ses traits annonçassent le calme, son oil inquiet laissait assez voir qu’il n’avait pas un gout bien prononcé pour cette guerre redoutée des forets, dont il n’était encore qu’a l’apprentissage.

Enfin le soleil se coucha parmi des flots de lumiere derriere les montagnes lointaines situées a l’occident, et lorsque l’obscurité étendit son voile sur la terre en cet endroit retiré, le bruit des préparatifs de départ diminua peu a peu. La derniere lumiere s’éteignit enfin sous la tente de quelque officier ; les arbres jeterent des ombres plus épaisses sur les fortifications et sur la riviere, et il s’établit dans tout le camp un silence aussi profond que celui qui régnait dans la vaste foret.

Suivant les ordres donnés la soirée précédente, le sommeil de l’armée fut interrompu par le roulement du tambour, que les échos répéterent, et dont l’air humide du matin porta le bruit de toutes parts jusque dans la foret, a l’instant ou le premier rayon du jour commençait a dessiner la verdure sombre et les formes irrégulieres de quelques grands pins du voisinage sur l’azur plus pur de l’horizon oriental. En un instant tout le camp fut en mouvement, jusqu’au dernier soldat ; chacun voulait etre témoin du départ de ses camarades, des incidents qui pourraient l’accompagner, et jouir d’un moment d’enthousiasme.

Le détachement choisi fut bientôt en ordre de marche. Les soldats réguliers et soudoyés de la couronne prirent avec fierté la droite de la ligne, tandis que les colons, plus humbles, se rangeaient sur la gauche avec une docilité qu’une longue habitude leur avait rendue facile. Les éclaireurs partirent ; une forte garde précéda et suivit les lourdes voitures qui portaient le bagage ; et des le point du jour le corps principal des combattants se forma en colonne, et partit du camp avec une apparence de fierté militaire qui servit a assoupir les appréhensions de plus d’un novice qui allait faire ses premieres armes. Tant qu’ils furent en vue de leurs camarades, on les vit conserver le meme ordre et la meme tenue. Enfin le son de leurs fifres s’éloigna peu a peu, et la foret sembla avoir englouti la masse vivante qui venait d’entrer dans son sein.

La brise avait cessé d’apporter aux oreilles des soldats restés dans le camp le bruit de la marche de la colonne invisible qui s’éloignait ; le dernier des traîneurs avait déja disparu a leurs yeux ; mais on voyait encore des signes d’un autre départ devant une cabane construite en bois, d’une grandeur peu ordinaire, et devant laquelle étaient en faction des sentinelles connues pour garder la personne du général anglais. Pres de la étaient six chevaux caparaçonnés de maniere a prouver que deux d’entre eux au moins étaient destinés a etre montés par des femmes d’un rang qu’on n’était pas habitué a voir pénétrer si avant dans les lieux déserts de ce pays. Un troisieme portait les harnais et les armes d’un officier de l’état-major. La simplicité des accoutrements des autres et les valises dont ils étaient chargés prouvaient qu’ils étaient destinés a des domestiques qui semblaient attendre déja le bon plaisir de leurs maîtres. A quelque distance de ce spectacle extraordinaire il s’était formé plusieurs groupes de curieux et d’oisifs ; les uns admirant l’ardeur et la beauté du noble cheval de bataille, les autres regardant ces préparatifs avec l’air presque stupide d’une curiosité vulgaire. Il y avait pourtant parmi eux un homme qui, par son air et ses gestes, faisait une exception marquée a ceux qui composaient cette derniere classe de spectateurs.

L’extérieur de ce personnage était défavorable au dernier point, sans offrir aucune difformité particuliere. Debout, sa taille surpassait celle de ses compagnons ; assis, il paraissait réduit au-dessous de la stature ordinaire de l’homme. Tous ses membres offraient le meme défaut d’ensemble. Il avait la tete grosse, les épaules étroites, les bras longs, les mains petites et presque délicates, les cuisses et les jambes greles, mais d’une longueur démesurée, et ses genoux monstrueux l’étaient moins encore que les deux pieds qui soutenaient cet étrange ensemble.

Les vetements mal assortis de cet individu ne servaient qu’a faire ressortir encore davantage le défaut évident de ses proportions. Il avait un habit bleu de ciel, a pans larges et courts, a collet bas ; il portait des culottes collantes de maroquin jaune, et nouées a la jarretiere par une bouffette flétrie de rubans blancs ; des bas de coton rayés, et des souliers a l’un desquels était attaché un éperon, complétaient le costume de la partie inférieure de son corps. Rien n’en était dérobé aux yeux ; au contraire, il semblait s’étudier a mettre en évidence toutes ses beautés, soit par simplicité, soit par vanité. De la poche énorme d’une grande veste de soie plus qu’a demi usée et ornée d’un grand galon d’argent terni, sortait un instrument qui, vu dans une compagnie aussi martiale, aurait pu passer pour quelque engin de guerre dangereux et inconnu. Quelque petit qu’il fut, cet instrument avait excité la curiosité de la plupart des Européens qui se trouvaient dans le camp, quoique la plupart des colons le maniassent sans crainte et meme avec la plus grande familiarité. Un énorme chapeau, de meme forme que ceux que portaient les ecclésiastiques depuis une trentaine d’années, pretait une sorte de dignité a une physionomie qui annonçait plus de bonté que d’intelligence, et qui avait évidemment besoin de ce secours artificiel pour soutenir la gravité de quelque fonction extraordinaire.

Tandis que les différents groupes de soldats se tenaient a quelque distance de l’endroit ou l’on voyait ces nouveaux préparatifs de voyage, par respect pour l’enceinte sacrée du quartier général de Webb, le personnage que nous venons de décrire s’avança au milieu des domestiques, qui attendaient avec les chevaux, dont il faisait librement la censure et l’éloge, suivant que son jugement trouvait occasion de les louer ou de les critiquer.

– Je suis porté a croire, l’ami, dit-il d’une voix aussi remarquable par sa douceur que sa personne l’était par le défaut de ses proportions, que cet animal n’est pas né en ce pays, et qu’il vient de quelque contrée étrangere, peut-etre de la petite île au dela des mers. Je puis parler de pareilles choses, sans me vanter, car j’ai vu deux ports, celui qui est situé a l’embouchure de la Tamise et qui porte le nom de la capitale de la vieille Angleterre, et celui qu’on appelle Newhaven ; et j’y ai vu les capitaines de senaux et de brigantins charger leurs bâtiments d’une foule d’animaux a quatre pieds, comme dans l’arche de Noé, pour aller les vendre a la Jamaique ; mais jamais je n’ai vu un animal qui ressemblât si bien au cheval de guerre décrit dans l’Écriture :

– « Il bat la terre du pied, se réjouit en sa force, et va a la rencontre des hommes armés. Il hennit au son de la trompette ; il flaire de loin la bataille, le tonnerre des capitaines, et le cri de triomphe. » – Il semblerait que la race des chevaux d’Israël s’est perpétuée jusqu’a nos jours. Ne le pensez-vous pas, l’ami ?

Ne recevant aucune réponse a ce discours extraordinaire, qui a la vérité, étant prononcé d’une voix sonore quoique douce, semblait mériter quelque attention, celui qui venait d’emprunter ainsi le langage des livres saints leva les yeux sur l’etre silencieux auquel il s’était adressé par hasard, et il trouva un nouveau sujet d’admiration dans l’individu sur qui tomberent ses regards. Ils restaient fixés sur la taille droite et raide du coureur indien qui avait apporté au camp de si fâcheuses nouvelles la soirée précédente. Quoique ses traits fussent dans un état de repos complet, et qu’il semblât regarder avec une apathie stoique la scene bruyante et animée qui se passait autour de lui, on remarquait en lui, au milieu de sa tranquillité, un air de fierté sombre fait pour attirer des yeux plus clairvoyants que ceux de l’homme qui le regardait avec un étonnement qu’il ne cherchait pas a cacher. L’habitant des forets portait le tomahawk [9] et le couteau de sa tribu, et cependant son extérieur n’était pas tout a fait celui d’un guerrier. Au contraire, toute sa personne avait un air de négligence semblable a celle qui aurait pu etre la suite d’une grande fatigue dont il n’aurait pas encore été completement remis. Les couleurs dont les sauvages composent le tatouage de leur corps quand ils s’appretent a combattre, s’étaient fondues et mélangées sur des traits qui annonçaient la fierté, et leur donnaient un caractere encore plus repoussant ; son oil seul, brillant comme une étoile au milieu des nuages qui s’amoncellent dans le ciel, conservait tout son feu naturel et sauvage. Ses regards pénétrants, mais circonspects, rencontrerent un instant ceux de l’Européen, et changerent aussitôt de direction, soit par astuce, soit par dédain.

Il est impossible de dire quelle remarque ce court instant de communication silencieuse entre deux etres si singuliers aurait inspirée au grand Européen, si la curiosité active de celui-ci ne se fut portée vers d’autres objets. Un mouvement général qui se fit parmi les domestiques, et le son de quelques voix douces, annoncerent l’arrivée de celles qu’on attendait pour mettre la cavalcade en marche. L’admirateur du beau cheval de guerre fit aussitôt quelques pas en arriere pour aller rejoindre une petite jument maigre a tous crins, qui paissait un reste d’herbe fanée dans le camp. Appuyant un coude sur une couverture qui tenait lieu de selle, il s’arreta pour voir le départ, tandis qu’un poulain achevait tranquillement son repas du matin de l’autre côté de la mere.

Un jeune homme, avec l’uniforme des troupes royales, conduisit vers leurs coursiers deux dames qui, a en juger par leur costume, se disposaient a braver les fatigues d’un voyage a travers les bois. L’une d’elles, celle qui paraissait la plus jeune, quoique toutes deux fussent encore dans leur jeunesse, laissa entrevoir son beau teint, ses cheveux blonds, ses yeux d’un bleu foncé, tandis qu’elle permettait a l’air du matin d’écarter le voile vert attaché a son chapeau de castor. Les teintes dont on voyait encore au-dessus des pins l’horizon chargé du côté de l’orient, n’étaient ni plus brillantes ni plus délicates que les couleurs de ses joues, et le beau jour qui commençait n’était pas plus attrayant que le sourire animé qu’elle accorda au jeune officier tandis qu’il l’aidait a se mettre en selle. La seconde, qui semblait obtenir une part égale des attentions du galant militaire, cachait ses charmes aux regards des soldats avec un soin qui paraissait annoncer l’expérience de quatre a cinq années de plus. On pouvait pourtant voir que toute sa personne, dont la grâce était relevée par son habit de voyage, avait plus d’embonpoint et de maturité que celle de sa compagne.

Des qu’elles furent en selle, le jeune officier sauta lestement sur son beau cheval de bataille, et tous trois saluerent Webb, qui, par politesse, resta a la porte de sa cabane jusqu’a ce qu’ils fussent partis. Détournant alors la tete de leurs chevaux, ils prirent l’amble, suivis de leurs domestiques, et se dirigerent vers la sortie septentrionale du camp.

Pendant qu’elles parcouraient cette courte distance, on ne les entendit pas prononcer une parole ; seulement la plus jeune des deux dames poussa une légere exclamation lorsque le coureur indien passa inopinément pres d’elle pour se mettre en avant de la cavalcade sur la route militaire. Ce mouvement subit de l’Indien n’arracha pas un cri d’effroi a la seconde, mais dans sa surprise elle laissa aussi son voile se soulever, et ses traits indiquaient en meme temps la pitié, l’admiration et l’horreur, tandis que ses yeux noirs suivaient tous les mouvements du sauvage. Les cheveux de cette dame étaient noirs et brillants comme le plumage du corbeau ; son teint n’était pas brun, mais coloré ; cependant il n’y avait rien de vulgaire ni d’outré dans cette physionomie parfaitement réguliere et pleine de dignité. Elle sourit comme de pitié du moment d’oubli auquel elle s’était laissé entraîner, et en souriant, elle montra des dents d’une blancheur éclatante. Rabattant alors son voile, elle baissa la tete, et continua a marcher en silence, comme si ses pensées eussent été occupées de toute autre chose que de la scene qui l’entourait.


Chapitre 2

 

Seule, seule ! Quoi ! seule ?

Shakespeare.

 

Tandis qu’une des aimables dames dont nous venons d’esquisser le portrait, s’égarait ainsi dans ses pensées, l’autre se remit promptement de la légere alarme qui avait excité son exclamation ; et souriant elle-meme de sa faiblesse, elle dit sur le ton du badinage, au jeune officier qui était a son côté :

– Voit-on souvent dans les bois des apparitions de semblables spectres, Heyward ? ou ce spectacle est-il un divertissement spécial qu’on a voulu nous procurer ? En ce dernier cas, la reconnaissance doit nous fermer la bouche ; mais, dans le premier, Cora et moi nous aurons grand besoin de recourir au courage héréditaire que nous nous vantons de posséder, meme avant que nous rencontrions le redoutable Montcalm.

– Cet Indien est un coureur de notre armée, répondit le jeune officier auquel elle s’était adressée, et il peut passer pour un héros a la maniere de son pays. Il s’est offert pour nous conduire au lac par un sentier peu connu, mais plus court que le chemin que nous serions obligés de prendre en suivant la marche lente d’une colonne de troupes, et par conséquent beaucoup plus agréable.

– Cet homme ne me plaît pas, répondit la jeune dame en tressaillant avec un air de terreur affectée qui en cachait une véritable. Sans doute vous le connaissez bien, Duncan, sans quoi vous ne vous seriez pas si entierement confié a lui ?

– Dites plutôt, Alice, s’écria Heyward avec feu, que je ne vous aurais pas confiée a lui. Oui, je le connais, ou je ne lui aurais pas accordé ma confiance, et surtout en ce moment. Il est, dit-on, Canadien de naissance, et cependant il a servi avec nos amis les Mohawks qui, comme vous le savez, sont une des six nations alliées [10]. Il a été amené parmi nous, a ce que j’ai entendu dire, par suite de quelque incident étrange dans lequel votre pere se trouvait melé, et celui-ci le traita, dit-on, avec sévérité dans cette circonstance. Mais j’ai oublié cette vieille histoire ; il suffit qu’il soit maintenant notre ami.

– S’il a été l’ennemi de mon pere, il me plaît moins encore, s’écria Alice, maintenant sérieusement effrayée. Voudriez-vous bien, lui dire quelques mots, major Heyward, afin que je puisse entendre sa voix ? C’est peut-etre une folie, mais vous m’avez souvent entendue dire que j’accorde quelque confiance au présage qu’on peut tirer du son de la voix humaine.

– Ce serait peine perdue, répliqua le jeune major ; il ne répondrait probablement que par quelque exclamation. Quoiqu’il comprenne peut-etre l’anglais, il affecte, comme la plupart des sauvages, de ne pas le savoir, et il daignerait moins que jamais le parler dans un moment ou la guerre exige qu’il déploie toute sa dignité. Mais il s’arrete : le sentier que nous devons suivre est sans doute pres d’ici.

Le major Heyward ne se trompait pas dans sa conjecture. Lorsqu’ils furent arrivés a l’endroit ou l’Indien les attendait, celui-ci leur montra de la main un sentier si étroit que deux personnes ne pouvaient y passer de front, et qui s’enfonçait dans la foret qui bordait la route militaire.

– Voila donc notre chemin, dit le major en baissant la voix. Ne montrez point de défiance, ou vous pourriez faire naître le danger que vous appréhendez.

– Qu’en pensez-vous, Cora ? demanda Alice agitée par l’inquiétude ; si nous suivions la marche du détachement, ne serions-nous pas plus en sureté, quelque désagrément qu’il put en résulter ?

– Ne connaissant pas les coutumes des sauvages, Alice, dit Heyward, vous vous méprenez sur le lieu ou il peut exister quelque danger. Si les ennemis sont déja arrivés sur le portage, ce qui n’est nullement probable puisque nous avons des éclaireurs en avant, ils se tiendront sur les flancs du détachement pour attaquer les traîneurs et ceux qui pourront s’écarter. La route du corps d’armée est connue, mais la nôtre ne peut l’etre, puisqu’il n’y a pas une heure qu’elle a été déterminée.

– Faut-il nous méfier de cet homme parce que ses manieres ne sont pas les nôtres, et que sa peau n’est pas blanche ? demanda froidement Cora.

Alice n’hésita plus, et donnant un coup de houssine a son narrangaset [11], elle fut la premiere a suivre le coureur et a entrer dans le sentier étroit et obscur, ou a chaque instant des buissons genaient la marche. Le jeune homme regarda Cora avec une admiration manifeste, et laissant passer sa compagne plus jeune, mais non plus belle, il s’occupa a écarter lui-meme les branches des arbres pour que celle qui le suivait put passer avec plus de facilité. Il paraît que les domestiques avaient reçu leurs instructions d’avance, car au lieu d’entrer dans le bois, ils continuerent a suivre la route qu’avait prise le détachement. Cette mesure, dit Heyward, avait été suggérée par la sagacité de leur guide, afin de laisser moins de traces de leur passage, si par hasard quelques sauvages canadiens avaient pénétré si loin en avant de l’armée.

Pendant quelques minutes le chemin fut trop embarrassé par les broussailles pour que les voyageurs pussent converser ; mais lorsqu’ils eurent traversé la lisiere du bois, ils se trouverent sous une voute de grands arbres que les rayons du soleil ne pouvaient percer, mais ou le chemin était plus libre. Des que le guide reconnut que les chevaux pouvaient s’avancer sans obstacle, il prit une marche qui tenait le milieu entre le pas et le trot, de maniere a maintenir toujours a l’amble les coursiers de ceux qui le suivaient.

Le jeune officier venait de tourner la tete pour adresser quelques mots a sa campagne aux yeux noirs, quand un bruit, annonçant la marche de quelques chevaux, se fit entendre dans le lointain. Il arreta son coursier sur-le-champ, ses deux compagnes l’imiterent, et l’on fit une halte pour chercher l’explication d’un événement auquel on ne s’attendait pas.

Apres quelques instants, ils virent un poulain courant comme un daim a travers les troncs des pins, et le moment d’apres ils aperçurent l’individu dont nous avons décrit la conformation singuliere dans le chapitre précédent, s’avançant avec toute la vitesse qu’il pouvait donner a sa maigre monture sans en venir avec elle a une rupture ouverte. Pendant le court trajet qu’ils avaient eu a faire depuis le quartier général de Webb jusqu’a la sortie du camp, nos voyageurs n’avaient pas eu occasion de remarquer le personnage bizarre qui s’approchait d’eux en ce moment. S’il possédait le pouvoir d’arreter les yeux qui par hasard tombaient un instant sur lui, quand il était a pied avec tous les avantages glorieux de sa taille colossale, les grâces qu’il déployait comme cavalier n’étaient pas moins remarquables.

Quoiqu’il ne cessât d’éperonner les flancs de sa jument, tout ce qu’il pouvait obtenir d’elle était un mouvement de galop des jambes de derriere, que celles de devant secondaient un instant, apres quoi celles-ci, reprenant le petit trot, donnaient aux autres un exemple qu’elles ne tardaient pas a suivre. Le changement rapide de l’un de ces deux pas en l’autre formait une sorte d’illusion d’optique, au point que le major, qui se connaissait parfaitement en chevaux, ne pouvait découvrir quelle était l’allure de celui que son cavalier pressait avec tant de persévérance pour arriver de son côté.

Les mouvements de l’industrieux cavalier n’étaient pas moins bizarres que ceux de sa monture. A chaque changement d’évolution de celle-ci, le premier levait sa grande taille sur ses étriers, ou se laissait retomber comme accroupi, produisant ainsi, par l’allongement ou le raccourcissement de ses grandes jambes, une telle augmentation ou diminution de stature, qu’il aurait été impossible de conjecturer quelle pouvait etre sa taille véritable. Si l’on ajoute a cela qu’en conséquence des coups d’éperon réitérés et qui frappaient toujours du meme côté, la jument paraissait courir plus vite de ce côté que de l’autre, et que le flanc maltraité était constamment indiqué par les coups de queue qui le balayaient sans cesse, nous aurons le tableau de la monture et du maître.

Le front mâle et ouvert d’Heyward était devenu sombre ; mais il s’éclaircit peu a peu quand il put distinguer cette figure originale, et ses levres laisserent échapper un sourire quand l’étranger ne fut plus qu’a quelques pas de lui. Alice ne fit pas de grands efforts pour retenir un éclat de rire, et les yeux noirs et pensifs de Cora brillerent meme d’une gaieté que l’habitude plutôt que la nature parut contribuer a modérer.

– Cherchez-vous quelqu’un ici ? demanda Heyward a l’inconnu, quand celui-ci ralentit son pas en arrivant pres de lui. J’espere que vous n’etes pas un messager de mauvaises nouvelles ?

– Oui, sans doute, répondit celui-ci en se servant de son castor triangulaire pour produire une ventilation dans l’air concentré de la foret, et laissant ses auditeurs incertains a laquelle des deux questions du major cette réponse devait s’appliquer. – Oui, sans doute, répéta-t-il apres s’etre rafraîchi le visage et avoir repris haleine, je cherche quelqu’un. J’ai appris que vous vous rendiez a William-Henry, et comme j’y vais aussi, j’ai conclu qu’une augmentation de bonne compagnie ne pouvait qu’etre agréable des deux côtés.

– Le partage des voix ne pourrait se faire avec justice ; nous sommes trois, et vous n’avez a consulter que vous-meme.

– Il n’y aurait pas plus de justice a laisser un homme seul se charger du soin de deux jeunes dames, répliqua l’étranger d’un ton qui semblait tenir le milieu entre la simplicité et la causticité vulgaire. Mais si c’est un véritable homme, et que ce soient de véritables femmes, elles ne songeront qu’a se dépiter l’une l’autre, et adopteront par esprit de contradiction l’avis de leur compagnon. Ainsi donc vous n’avez pas plus de consultation a faire que moi.

La jolie Alice baissa la tete presque sur la bride de son cheval, pour se livrer en secret a un nouvel acces de gaieté ; elle rougit quand les roses plus vives des joues de sa belle compagne pâlirent tout a coup, et elle se remit en marche au petit pas, comme si elle eut déja été ennuyée de cette entrevue.

– Si vous avez dessein d’aller au lac, dit Heyward avec hauteur, vous vous etes trompé de route. Le chemin est au moins a un demi-mille derriere vous.

– Je le sais, répliqua l’inconnu sans se laisser déconcerter par ce froid accueil ; j’ai passé une semaine a Édouard, et il aurait fallu que je fusse muet pour ne pas prendre des informations sur la route que je devais suivre ; et si j’étais muet, adieu ma profession. Apres une espece de grimace, maniere indirecte d’exprimer modestement sa satisfaction d’un trait d’esprit qui était parfaitement inintelligible pour ses auditeurs, il ajouta avec le ton de gravité convenable : – Il n’est pas a propos qu’un homme de ma profession se familiarise trop avec ceux qu’il est chargé d’instruire, et c’est pourquoi je n’ai pas voulu suivre la marche du détachement. D’ailleurs, j’ai pensé qu’un homme de votre rang doit savoir mieux que personne quelle est la meilleure route, et je me suis décidé a me joindre a votre compagnie, pour vous rendre le chemin plus agréable par un entretien amical.

– C’est une décision tres arbitraire et prise un peu a la hâte, s’écria le major, ne sachant s’il devait se mettre en colere ou éclater de rire. Mais vous parlez d’instruction, de profession ; seriez-vous adjoint au corps provincial comme maître de la noble science de la guerre ? Etes-vous un de ces hommes qui tracent des lignes et des angles pour expliquer les mysteres des mathématiques ?

L’étranger regarda un instant avec un étonnement bien prononcé celui qui l’interrogeait ainsi ; et changeant ensuite son air satisfait de lui-meme pour donner a ses traits une expression d’humilité solennelle, il lui répondit :

– J’espere n’avoir commis d’offense contre personne, et je n’ai pas d’excuses a faire, n’ayant commis aucun péché notable depuis la derniere fois que j’ai prié Dieu de me pardonner mes fautes passées. Je n’entends pas bien ce que vous voulez dire relativement aux lignes et aux angles ; et quant a l’explication des mysteres, je la laisse aux saints hommes qui en ont reçu la vocation. Je ne réclame d’autre mérite que quelques connaissances dans l’art glorieux d’offrir au ciel d’humbles prieres et de ferventes actions de grâces par le secours de la psalmodie.

– Cet homme est évidemment un disciple d’Apollon, s’écria Alice qui, revenue de son embarras momentané, s’amusait de cet entretien. Je le prends sous ma protection spéciale. Ne froncez pas le sourcil, Heyward, et par complaisance pour mon oreille curieuse, permettez qu’il voyage avec nous. D’ailleurs, ajouta-t-elle en baissant la voix et en jetant un regard sur Cora qui marchait a pas lents sur les traces de leur guide sombre et silencieux, ce sera un ami ajouté a notre force en cas d’événement.

– Croyez-vous, Alice, que je conduirais tout ce que j’aime par un chemin ou je supposerais qu’il pourrait exister le moindre danger a craindre ?

– Ce n’est pas a quoi je songe en ce moment, Heyward ; mais cet étranger m’amuse, et puisqu’il a de la musique dans l’âme, ne soyons pas assez malhonnetes pour refuser sa compagnie.

Elle lui adressa un regard persuasif, et étendit sa houssine en avant. Leurs yeux se rencontrerent un instant ; le jeune officier retarda son départ pour le prolonger, et Alice ayant baissé les siens, il céda a la douce influence de l’enchanteresse, fit sentir l’éperon a son coursier, et fut bientôt a côté de Cora.

– Je suis charmée de vous avoir rencontré, l’ami, dit Alice a l’étranger en lui faisant signe de la suivre, et en remettant son cheval a l’amble. Des parents, peut-etre trop indulgents, m’ont persuadé que je ne suis pas tout a fait indigne de figurer dans un duo, et nous pouvons égayer la route en nous livrant a notre gout favori. Ignorante comme je le suis, je trouverais un grand avantage a recevoir les avis d’un maître expérimenté.

– C’est un rafraîchissement pour l’esprit comme pour le corps de se livrer a la psalmodie en temps convenable, répliqua le maître de chant, en la suivant sans se faire prier, et rien ne soulagerait autant qu’une occupation si consolante. Mais il faut indispensablement quatre parties pour produire une mélodie parfaite. Vous avez tout ce qui annonce un dessus aussi doux que riche ; grâce a la faveur spéciale du ciel, je puis porter le ténor jusqu’a la note la plus élevée ; mais il nous manque un contre et une basse-taille. Cet officier du roi, qui hésitait a m’admettre dans sa compagnie, paraît avoir cette derniere voix, a en juger par les intonations qu’elle produit quand il parle.

– Prenez garde de juger témérairement et trop a la hâte, s’écria Alice en souriant : les apparences sont souvent trompeuses. Quoique le major Heyward puisse quelquefois produire les tons de la basse-taille, comme vous venez de les entendre, je puis vous assurer que le son naturel de sa voix approche beaucoup plus du ténor.

– A-t-il donc beaucoup de pratique dans l’art de la psalmodie ? lui demanda son compagnon avec simplicité.

Alice éprouvait une grande disposition a partir d’un éclat de rire, mais elle eut assez d’empire sur elle-meme pour réprimer ce signe extérieur de gaieté.

– Je crains, répondit-elle, qu’il n’ait un gout plus décidé pour les chants profanes. La vie d’un soldat, les chances auxquelles il est exposé, les travaux continuels auxquels il se livre, ne sont pas propres a lui donner un caractere rassis.

– La voix est donnée a l’homme, comme ses autres talents, pour qu’il en use, et non pour qu’il en abuse, répliqua gravement son compagnon. Personne ne peut me reprocher d’avoir jamais négligé les dons que j’ai reçus du ciel. Ma jeunesse, comme celle du roi David, a été entierement consacrée a la musique ; mais je rends grâces a Dieu de ce que jamais une syllabe de vers profanes n’a souillé mes levres.

– Vos études se sont donc bornées au chant sacré ?

– Précisément. De meme que les psaumes de David offrent des beautés qu’on ne trouve dans aucune autre langue, ainsi la mélodie qui y a été adaptée est au-dessus de toute harmonie profane. J’ai le bonheur de pouvoir dire que ma bouche n’exprime que les désirs et les pensées du roi d’Israël lui-meme, car quoique le temps et les circonstances puissent exiger quelques légers changements, la traduction dont nous nous servons dans les colonies de la Nouvelle-Angleterre l’emporte tellement sur toutes les autres par sa richesse, son exactitude et sa simplicité spirituelle, qu’elle approche autant qu’il est possible du grand ouvrage de l’auteur inspiré. Jamais je ne marche, jamais je ne séjourne, jamais je ne me couche sans avoir avec moi un exemplaire de ce livre divin. Le voici. C’est la vingt-sixieme édition, publiée a Boston, anno Domini 1744, et intitulée : « Psaumes, Hymnes et Cantiques spirituels de l’Ancien et du Nouveau-Testament, fidelement traduits en vers anglais pour l’usage, l’édification et la consolation des saints en public et en particulier, et spécialement dans la Nouvelle-Angleterre. »

Pendant qu’il prononçait l’éloge de cette production des poetes de son pays, le psalmodiste tirait de sa poche le livre dont il parlait, et ayant affermi sur son nez une paire de lunettes montées en fer, il ouvrit le volume avec un air de vénération solennelle. Alors, sans plus de circonlocutions, et sans autre apologie que le mot – Écoutez ! – il appliqua a sa bouche l’instrument dont nous avons déja parlé, en tira un son tres élevé et tres aigu, que sa voix répéta une octave plus bas, et chanta ce qui suit d’un ton doux, sonore et harmonieux, qui bravait la musique, la poésie, et meme le mouvement irrégulier de sa mauvaise monture :

« Combien il est doux, ô voyez combien il est ravissant pour des freres d’habiter toujours dans la concorde et la paix ! tel fut ce baume précieux qui se répandit depuis la tete jusqu’a la barbe d’Aaron, et de sa barbe descendit jusque dans les plis de sa robe [12]. »

Ce chant élégant était accompagné d’un geste qui y était parfaitement approprié, et qu’on n’aurait pu imiter qu’apres un long apprentissage. Chaque fois qu’une note montait sur l’échelle de la gamme, sa main droite s’élevait proportionnellement, et quand le ton baissait, sa main suivait également la cadence, et venait toucher un instant les feuillets du livre saint. Une longue habitude lui avait probablement rendu nécessaire cet accompagnement manuel, car il continua avec la plus grande exactitude jusqu’a la fin de la strophe, et il appuya particulierement sur les deux syllabes du dernier vers.

Une telle interruption du silence de la foret ne pouvait manquer de frapper les autres voyageurs qui étaient un peu en avant. L’Indien dit a Heyward quelques mots en mauvais anglais, et celui-ci, retournant sur ses pas et s’adressant a l’étranger, interrompit pour cette fois l’exercice de ses talents en psalmodie.

– Quoique nous ne courions aucun danger, dit-il, la prudence nous engage a voyager dans cette foret avec le moins de bruit possible. Vous me pardonnerez donc, Alice, si je nuis a vos plaisirs en priant votre compagnon de réserver ses chants pour une meilleure occasion.

– Vous y nuirez sans doute, répondit Alice d’un ton malin, car je n’ai jamais entendu les paroles et les sons s’accorder si peu, et je m’occupais de recherches scientifiques sur les causes qui pouvaient unir une exécution parfaite a une poésie misérable, quand votre basse-taille est venue rompre le charme de mes méditations.

– Je ne sais ce que vous entendez par ma basse-taille, répondit Heyward évidemment piqué de cette remarque ; mais je sais que votre sureté, Alice, que la sureté de Cora m’occupent en ce moment infiniment plus que toute la musique d’Haendel.

Le major se tut tout a coup, tourna vivement la tete vers un gros buisson qui bordait le sentier, et jeta un regard de soupçon sur le guide indien, qui continuait a marcher avec une gravité imperturbable. Il croyait avoir vu briller a travers les feuilles les yeux noirs de quelque sauvage ; mais n’apercevant rien et n’entendant aucun bruit, il crut s’etre trompé, et, souriant de sa méprise, il reprit la conversation que cet incident avait interrompue.

Heyward ne s’était pourtant pas mépris, ou du moins sa méprise n’avait consisté qu’a laisser endormir un instant son active vigilance. La cavalcade ne fut pas plus tôt passée que les branches du buisson s’entrouvrirent pour faire place a une tete d’homme aussi hideuse que pouvaient la rendre l’art d’un sauvage et toutes les passions qui l’animent. Il suivit des yeux les voyageurs qui se retiraient, et une satisfaction féroce se peignit sur ses traits quand il vit la direction que prenaient ceux dont il comptait faire ses victimes. Le guide, qui marchait a quelque distance en avant, avait déja disparu a ses yeux : les formes gracieuses des deux dames, que le major suivait pas a pas, se montrerent encore quelques instants a travers les arbres ; enfin le maître de chant, qui formait l’arriere-garde, devint invisible a son tour dans l’épaisseur de la foret.


Chapitre 3

 

Avant que ces champs fussent défrichés et cultivés, nos fleuves remplissaient leur lit jusqu’a leurs bords les plus élevés ; la mélodie des ondes animait les forets verdoyantes et sans limites, les torrents bondissaient, les ruisseaux s’égaraient, et les sources jaillissaient sous l’ombrage.

BRUYANT, poete américain.

 

Laissant le trop confiant Heyward et ses deux jeunes compagnes s’enfoncer plus avant dans le sein d’une foret qui recelait de si perfides habitants, nous profiterons du privilege accordé aux auteurs, et nous placerons maintenant le lieu de la scene a quelques milles a l’ouest de l’endroit ou nous les avons laissés.

Dans le cours de cette journée, deux hommes s’étaient arretés sur les bords d’une riviere peu large, mais, tres rapide, a une heure de distance du camp de Webb. Ils avaient l’air d’attendre l’arrivée d’un tiers, ou l’annonce de quelque mouvement imprévu. La voute immense de la foret s’étendait jusque sur la riviere, en couvrait les eaux, et donnait une teinte sombre a leur surface. Enfin les rayons du soleil commencerent a perdre de leur force, et la chaleur excessive du jour se modéra a mesure que les vapeurs sortant des fontaines, des lacs et des rivieres, s’élevaient comme un rideau dans l’atmosphere. Le profond silence qui accompagne les chaleurs de juillet dans les solitudes de l’Amérique régnait dans ce lieu écarté, et n’était interrompu que par la voix basse des deux individus dont nous venons de parler, et par le bruit sourd que faisait le pivert en frappant les arbres de son bec, le cri discordant du geai, et le son éloigné d’une chute d’eau.

Ces faibles sons étaient trop familiers a l’oreille des deux interlocuteurs pour détourner leur attention d’un entretien qui les intéressait davantage. L’un d’eux avait la peau rouge et les accoutrements bizarres d’un naturel des bois ; l’autre, quoique équipé d’une maniere grossiere et presque sauvage, annonçait par son teint, quelque brulé qu’il fut par le soleil, qu’il avait droit de réclamer une origine européenne.

Le premier était assis sur une vieille souche couverte de mousse, dans une attitude qui lui permettait d’ajouter a l’effet de son langage expressif par les gestes calmes mais éloquents d’un Indien qui discute. Son corps presque nu présentait un effrayant embleme de mort, tracé en blanc et en noir. Sa tete rasée de tres pres n’offrait d’autres cheveux que cette touffe [13] que l’esprit chevaleresque des Indiens conserve sur le sommet de la tete, comme pour narguer l’ennemi qui voudrait le scalper [14], et n’avait pour tout ornement qu’une grande plume d’aigle, dont l’extrémité lui tombait sur l’épaule gauche ; un tomahawk et un couteau a scalper de fabrique anglaise étaient passés dans sa ceinture, et un fusil de munition, de l’espece de ceux dont la politique des blancs armait les sauvages leurs alliés, était posé en travers sur ses genoux. Sa large poitrine, ses membres bien formés et son air grave faisaient reconnaître un guerrier parvenu a l’âge mur ; mais nul symptôme de vieillesse ne paraissait encore avoir diminué sa vigueur.

Le corps du blanc, a en juger par les parties que ses vetements laissaient a découvert, paraissait etre celui d’un homme qui depuis sa plus tendre jeunesse avait mené une vie dure et pénible. Il approchait plus de la maigreur que de l’embonpoint ; mais tous ses muscles semblaient endurcis par l’habitude des fatigues et de l’intempérie des saisons. Il portait un vetement de chasse vert, bordé de jaune [15], et un bonnet de peau dont la fourrure était usée. Il avait aussi un couteau passé dans une ceinture semblable a celle qui serrait les vetements plus rares de l’Indien ; mais point de tomahawk. Ses mocassins [16] étaient ornés a la maniere des naturels du pays, et ses jambes étaient couvertes de guetres de peau lacées sur les côtés, et attachées au-dessus du genou avec un nerf de daim. Une gibeciere et une poudriere complétaient son accoutrement ; et un fusil a long canon [17], arme que les industrieux Européens avaient appris aux sauvages a regarder comme la plus meurtriere, était appuyé contre un tronc d’arbre voisin. L’oil de ce chasseur, ou de ce batteur d’estrade, ou quel qu’il fut, était petit, vif, ardent et toujours en mouvement, roulant sans cesse de côté et d’autre pendant qu’il parlait, comme s’il eut guetté quelque gibier ou craint l’approche de quelque ennemi. Malgré ces symptômes de méfiance, sa physionomie n’était pas celle d’un homme habitué au crime ; elle avait meme, au moment dont nous parlons, l’expression d’une brusque honneteté.

– Vos traditions meme se prononcent en ma faveur, Chingachgook, dit-il en se servant de la langue qui était commune a toutes les peuplades qui habitaient autrefois entre l’Hudson et le Potomac, et dont nous donnerons une traduction libre en faveur de nos lecteurs, tout en tâchant d’y conserver ce qui peut servir a caractériser l’individu et son langage. Vos peres vinrent du couchant, traverserent la grande riviere, combattirent les habitants du pays, et s’emparerent de leurs terres ; les miens vinrent du côté ou le firmament se pare le matin de brillantes couleurs, apres avoir traversé le grand lac d’eau salée [18], et ils se mirent en besogne en suivant a peu pres l’exemple que les vôtres avaient donné. Que Dieu soit donc juge entre nous, et que les amis ne se querellent pas a ce sujet !

– Mes peres ont combattu l’homme rouge a armes égales, répondit l’Indien avec fierté. N’y a-t-il donc pas de différence, Oil-de-Faucon, entre la fleche armée de pierre de nos guerriers et la balle de plomb avec laquelle vous tuez ?

– Il y a de la raison dans un Indien, quoique la nature lui ait donné une peau rouge, dit le blanc en secouant la tete en homme qui sentait la justesse de cette observation.

Il parut un moment convaincu qu’il ne défendait pas la meilleure cause ; mais enfin, rassemblant ses forces intellectuelles, il répondit a l’objection de son antagoniste aussi bien que le permettaient ses connaissances bornées.

– Je ne suis pas savant, ajouta-t-il, et je ne rougis pas de l’avouer ; mais, en jugeant d’apres ce que j’ai vu faire a vos compatriotes en chassant le daim et l’écureuil, je suis porté a croire qu’un fusil aurait été moins dangereux entre les mains de leurs grands-peres qu’un arc et une fleche armée d’une pierre bien affilée, quand elle est décochée par un Indien.

– Vous contez l’histoire comme vos peres vous l’ont apprise, répliqua Chingachgook en faisant un geste dédaigneux de la main. Mais que racontent vos vieillards ? Disent-ils a leurs jeunes guerriers que lorsque les Visages-Pâles ont combattu les Hommes-Rouges, ils avaient le corps peint pour la guerre, et qu’ils étaient armés de haches de pierre et de fusils de bois ?

– Je n’ai pas de préjugés, et je ne suis pas homme a me vanter de mes avantages naturels, quoique mon plus grand ennemi, et c’est un Iroquois, n’osât nier que je suis un véritable blanc, répondit le batteur d’estrade en jetant un regard de satisfaction secrete sur ses mains brulées par le soleil. Je veux bien convenir que les hommes de ma couleur ont quelques coutumes que, comme honnete homme, je ne saurais approuver. Par exemple, ils sont dans l’usage d’écrire dans des livres ce qu’ils ont fait et ce qu’ils ont vu, au lieu de le raconter dans leurs villages, ou l’on pourrait donner un démenti en face a un lâche fanfaron, et ou le brave peut prendre ses camarades a témoin de la vérité de ses paroles. En conséquence de cette mauvaise coutume, un homme qui a trop de conscience pour mal employer son temps, au milieu des femmes, a apprendre a déchiffrer les marques noires mises sur du papier blanc, peut n’entendre parler jamais des exploits de ses peres, ce qui l’encouragerait a les imiter et a les surpasser. Quant a moi, je suis convaincu que tous les Bumppos étaient bons tireurs, car j’ai une dextérité naturelle pour le fusil, et elle doit m’avoir été transmise de génération en génération, comme les saints commandements nous disent que nous sont transmises toutes nos qualités bonnes ou mauvaises, quoique je ne voulusse avoir a répondre pour personne en pareille matiere. Au surplus, toute histoire a ses deux faces : ainsi je vous demande, Chingachgook, ce qui se passa quand nos peres se rencontrerent pour la premiere fois.

Un silence d’une minute suivit cette question, et l’Indien, s’étant recueilli pour s’armer de toute sa dignité, commença son court récit avec un ton solennel qui servait a en rehausser l’apparence de vérité.

– Écoutez-moi, Oil-de-Faucon, dit-il, et vos oreilles ne recevront pas de mensonges. Je vous dirai ce que m’ont dit mes peres, et ce qu’ont fait les Mohicans. Il hésita un instant, puis, jetant sur son compagnon un regard circonspect, il continua d’un ton qui tenait le milieu entre l’interrogation et l’affirmation : – L’eau du fleuve qui coule sous nos pieds ne devient-elle pas salée a certaines époques, et le courant n’en remonte-t-il pas alors vers sa source ?

– On ne peut nier que vos traditions ne vous rapportent la vérité a cet égard, car j’ai vu de mes propres yeux ce que vous me dites, quoiqu’il soit difficile d’expliquer pourquoi l’eau qui est d’abord si douce se charge ensuite de tant d’amertume.

– Et le courant ? demanda l’Indien, qui attendait la réponse avec tout l’intéret d’un homme qui désire entendre la confirmation d’une merveille qu’il est forcé de croire, quoiqu’il ne la conçoive pas ; les peres de Chingachgook n’ont pas menti.

– La sainte Bible n’est pas plus vraie, répondit le chasseur, et il n’y a rien de plus véritable dans toute la nature : c’est ce que les blancs appellent la marée montante ou le contre-courant, et c’est une chose qui est assez claire et facile a expliquer. L’eau de la mer entre pendant six heures dans la riviere, et en sort pendant six heures, et voici pourquoi : quand l’eau de la mer est plus haute que celle de la riviere, elle y entre jusqu’a ce que la riviere devienne plus haute a son tour, et alors elle en sort.

– L’eau des rivieres qui sortent de nos bois et qui se rendent dans le grand lac coule toujours de haut en bas jusqu’a ce qu’elles deviennent comme ma main, reprit l’Indien en étendant le bras horizontalement, et alors elle ne coule plus.

– C’est ce qu’un honnete homme ne peut nier, dit le blanc, un peu piqué du faible degré de confiance que l’Indien semblait accorder a l’explication qu’il venait de lui donner du mystere du flux et du reflux ; et je conviens que ce que vous dites est vrai sur une petite échelle et quand le terrain est de niveau. Mais tout dépend de l’échelle sur laquelle vous mesurez les choses : sur la petite échelle la terre est de niveau, mais, sur la grande, elle est ronde. De cette maniere, l’eau peut etre stagnante dans les grands lacs d’eau douce, comme vous et moi nous le savons, puisque nous l’avons vu ; mais quand vous venez a répandre l’eau sur un grand espace comme la mer, ou la terre est ronde, comment croire raisonnablement que l’eau puisse rester en repos ? Autant vaudrait vous imaginer qu’elle resterait tranquille derriere les rochers noirs qui sont a un mille de nous, quoique vos propres oreilles vous apprennent en ce moment qu’elle se précipite par-dessus.

Si les raisonnements philosophiques du blanc ne semblaient pas satisfaisants a l’Indien, celui-ci avait trop de dignité pour faire parade de son incrédulité ; il eut l’air de l’écouter en homme qui était convaincu, et il reprit son récit avec le meme ton de solennité.

– Nous arrivâmes de l’endroit ou le soleil se cache pendant la nuit, en traversant les grandes plaines qui nourrissent les buffles sur les bords de la grande riviere ; nous combattîmes les Alligewis, et la terre fut rougie de leur sang. Depuis les bords de la grande riviere jusqu’aux rivages du grand lac d’eau salée, nous ne rencontrâmes plus personne. Les Maquas nous suivaient a quelque distance. Nous dîmes que le pays nous appartiendrait depuis l’endroit ou l’eau ne remonte plus dans ce fleuve jusqu’a une riviere située a vingt journées de distance du côté de l’été. Nous conservâmes en hommes le terrain que nous avions conquis en guerriers. Nous repoussâmes les Maquas au fond des bois avec les ours : ils ne gouterent le sel que du bout des levres ; ils ne pecherent pas dans le grand lac d’eau salée, et nous leur jetâmes les aretes de nos poissons.

– J’ai entendu raconter tout cela, et je le crois, dit le chasseur, voyant que l’Indien faisait une pause ; mais ce fut longtemps avant que les Anglais arrivassent dans ce pays.

– Un pin croissait alors ou vous voyez ce châtaignier. Les premiers Visages-Pâles qui vinrent parmi nous ne parlaient pas anglais ; ils arriverent dans un grand canot, quand mes peres eurent enterré le tomahawk [19] au milieu des hommes rouges. Alors, Oil-de-Faucon, – et la voix de l’Indien ne trahit la vive émotion qu’il éprouvait en ce moment qu’en descendant a ce ton bas et guttural qui rendait presque harmonieuse la langue de ce peuple, – alors, Oil-de-Faucon, nous ne faisions qu’un peuple, et nous étions heureux. Nous avions des femmes qui nous donnaient des enfants ; le lac salé nous fournissait du poisson ; les bois, des daims ; l’air, des oiseaux ; nous adorions le Grand-Esprit, et nous tenions les Maquas a une telle distance de nous, qu’ils ne pouvaient entendre nos chants de triomphe.

– Et savez-vous ce qu’était alors votre famille ? Mais vous etes un homme juste, pour un Indien, et comme je suppose que vous avez hérité de leurs qualités, vos peres doivent avoir été de braves guerriers, des hommes sages ayant place autour du feu du grand conseil.

– Ma peuplade est la mere des nations ; mais mon sang coule dans mes veines sans mélange. Les Hollandais débarquerent et présenterent a mes peres l’eau de feu [20]. Ils en burent jusqu’a ce que le ciel parut se confondre avec la terre, et ils crurent follement avoir trouvé le Grand-Esprit. Ce fut alors qu’ils perdirent leurs possessions ; ils furent repoussés loin du rivage pied par pied, et moi qui suis un chef et un Sagamore, je n’ai jamais vu briller le soleil qu’a travers les branches des arbres, et je n’ai jamais visité les tombeaux de mes peres.

– Les tombeaux inspirent des pensées graves et solennelles, dit le blanc, touché de l’air calme et résigné de son compagnon ; leur aspect fortifie souvent un homme dans ses bonnes intentions. Quant a moi, je m’attends a laisser mes membres pourrir sans sépulture dans les bois, a moins qu’ils ne servent de pâture aux loups. Mais ou se trouve maintenant votre peuplade qui alla rejoindre ses parents dans le Delaware il y a tant d’années ?

– Ou sont les fleurs de tous les étés qui se sont succédé depuis ce temps ? Elles se sont fanées, elles sont tombées les unes apres les autres. Il en est de meme de ma famille, de ma peuplade ; tous sont partis tour a tour pour la terre des esprits. Je suis sur le sommet de la montagne, il faut que je descende dans la vallée, et quand Uncas m’y aura suivi, il n’existera plus une goutte du sang des Sagamores, car mon fils est le dernier des Mohicans.

– Uncas est ici, dit une autre voix a peu de distance, avec le meme ton doux et guttural ; que voulez-vous a Uncas ?

Le chasseur tira son couteau de sa gaine de cuir, et fit un mouvement involontaire de l’autre main pour saisir son fusil ; mais l’Indien ne parut nullement ému de cette interruption inattendue, et ne détourna pas meme la tete pour voir qui parlait ainsi.

Presque au meme instant un jeune guerrier passa sans bruit entre eux d’un pas léger, et alla s’asseoir sur le bord du fleuve. Le pere ne fit aucune exclamation de surprise, et tous resterent en silence pendant quelques minutes, chacun paraissant attendre l’instant ou il pourrait parler sans montrer la curiosité d’une femme ou l’impatience d’un enfant. L’homme blanc sembla vouloir se conformer a leurs usages, et, remettant son couteau dans sa gaine, il observa la meme réserve.

Enfin Chingachgook levant lentement les yeux vers son fils : – Eh bien ! lui demanda-t-il, les Maquas osent-ils laisser dans ces bois l’empreinte de leurs mocassins ?

– J’ai été sur leurs traces, répondit le jeune Indien, et je sais qu’ils y sont en nombre égal aux doigts de mes deux mains ; mais ils se cachent en poltrons.

– Les brigands cherchent a scalper ou a piller, dit l’homme blanc, a qui nous laisserons le nom d’Oil-de-Faucon que lui donnaient ses compagnons. – L’actif Français Montcalm enverra ses espions jusque dans notre camp, plutôt que d’ignorer la route que nous avons voulu suivre.

– Il suffit, dit le pere en jetant les yeux vers le soleil qui s’abaissait vers l’horizon ; ils seront chassés comme des daims de leur retraite. Oil-de-Faucon, mangeons ce soir, et faisons voir demain aux Maquas que nous sommes des hommes.

– Je suis aussi disposé a l’un qu’a l’autre, répondit le chasseur ; mais pour attaquer ces lâches Iroquois, il faut les trouver ; et pour manger, il faut avoir du gibier. – Ah ! parlez du diable et vous verrez ses cornes. Je vois remuer dans les broussailles, au pied de cette montagne, la plus belle paire de bois que j’aie aperçue de toute cette saison. Maintenant, Uncas, ajouta-il en baissant la voix en homme qui avait appris la nécessité de cette précaution, je gage trois charges de poudre contre un pied de wampum [21], que je vais frapper l’animal entre les deux yeux, et plus pres de l’oil droit que du gauche.

– Impossible, s’écria le jeune Indien en se levant avec toute la vivacité de la jeunesse ; on n’aperçoit que le bout de ses cornes.

– C’est un enfant, dit le blanc en secouant la tete et en s’adressant au pere ; croit-il que quand un chasseur voit quelque partie du corps d’un daim, il ne connaisse pas la position du reste ?

Il prit son fusil, l’appuya contre son épaule, et il se préparait a donner une preuve de l’adresse dont il se vantait, quand le guerrier rabattit son arme avec la main.

– Oil-de-Faucon, lui dit-il, avez-vous envie de combattre les Maquas ?

– Ces Indiens connaissent la nature des bois comme par instinct, dit le chasseur en appuyant par terre la crosse de son fusil, en homme convaincu de son erreur ; et se tournant vers le jeune homme : – Uncas, lui dit-il, il faut que j’abandonne ce daim a votre fleche, sans quoi nous pourrions le tuer pour ces coquins d’iroquois.

Le pere fit un geste d’approbation, et son fils, se voyant ainsi autorisé, se jeta ventre a terre, et s’avança vers l’animal en rampant et avec précaution. Lorsqu’il fut a distance convenable du buisson, il arma son arc d’une fleche avec le plus grand soin, tandis que les bois du daim s’élevaient davantage, comme s’il eut senti l’approche d’un ennemi. Un instant apres on entendit le son de la corde tendue ; une ligne blanche sillonna l’air et pénétra dans les broussailles, d’ou le daim sortit en bondissant. Uncas évita adroitement l’attaque de son ennemi rendu furieux par sa blessure, lui plongea son couteau dans la gorge tandis qu’il passait pres de lui, et l’animal, faisant un bond terrible, tomba dans la riviere dont les eaux se teignirent de son sang.

– Voila qui est fait avec l’adresse d’un Indien, dit le chasseur avec un air de satisfaction, et cela méritait d’etre vu. Il paraît pourtant qu’une fleche a besoin d’un couteau pour finir la besogne.

– Chut ! s’écria Chingachgook, se tournant vers lui avec la vivacité d’un chien de chasse qui sent la piste du gibier.

– Quoi ! il y en a donc une troupe ! dit le chasseur, dont les yeux commençaient a briller de toute l’ardeur de sa profession habituelle. S’ils viennent a portée d’une balle, il faut que j’en abatte un, quand meme les Six Nations devraient entendre le coup de fusil. – Entendez-vous quelque chose, Chingachgook ? Quant a moi, les bois sont muets pour mes oreilles.

– Il n’y avait qu’un seul daim, et il est mort, répondit l’Indien en se baissant tellement que son oreille touchait presque la terre ; mais j’entends marcher.

– Les loups ont peut-etre fait fuir les daims dans les bois, et les poursuivent dans les broussailles.

– Non, non, dit l’Indien en se relevant avec un air de dignité, et en se rasseyant sur la souche avec son calme ordinaire ; ce sont des chevaux d’hommes blancs que j’entends. Ce sont vos freres, Oil-de-Faucon ; vous leur parlerez.

– Sans doute je leur parlerai, et dans un anglais auquel le roi ne serait pas honteux de répondre. Mais je ne vois rien approcher, et je n’entends aucun bruit ni d’hommes ni de chevaux. Il est bien étrange qu’un Indien reconnaisse l’approche d’un blanc plus aisément qu’un homme qui, comme ses ennemis memes en conviendront, n’a aucun mélange dans son sang, quoiqu’il ait vécu assez longtemps avec les Peaux-Rouges pour en etre soupçonné. – Ah ! j’ai entendu craquer une branche seche. – Maintenant j’entends remuer les broussailles. – Oui, oui ; je prenais ce bruit pour celui de la chute d’eau. – Mais les voici qui arrivent. – Dieu les garde des Iroquois !