L’Héroine du Colorado - Gustave Le Rouge - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1918

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Gustave Le Rouge

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Opis ebooka L’Héroine du Colorado - Gustave Le Rouge

L’action met aux prises deux compagnies de construction de chemin de fer rivales, Trust, fondée par le Général Todd Holmes et & Coast, dirigée par le machiavélique Fritz Dixler dans le but d’accaparer au profit de l’Allemagne tout le réseau des voies ferrées du Colorado. Suite a la mort prématurée du Général, sa fille Helen, avec l’aide de l’ingénieur Hamilton et du dévoué mécanicien Georges Storm, devra multiplier les actes de bravoure afin de contrecarrer les projets et de parer les coups-bas de l’infâme Dixler. Sa vaillance et son courage lui vaudront bientôt le surnom d’« Héroine du Colorado »

Opinie o ebooku L’Héroine du Colorado - Gustave Le Rouge

Fragment ebooka L’Héroine du Colorado - Gustave Le Rouge

A Propos
PREMIER ÉPISODE – A la conquete du rail
CHAPITRE PREMIER – Helen et George
CHAPITRE II – Le frein cassé
CHAPITRE III – L’aiguille
CHAPITRE IV – Le gant blanc
CHAPITRE V – La lutte pour le rail
CHAPITRE VI – Spike et Lefty au travail
CHAPITRE VII – La chasse aux bandits
A Propos Le Rouge:

Gustave Le Rouge, le grand oublié? Ami des mandragores, des alchimistes, des utopistes et des gitans, intime de Paul Verlaine, fermier, journaliste expert dans les faits divers, auteur dramatique, scénariste de films, animateur de cirque, candidat malheureux a la députation de Nevers, membre d'une conspiration manquée contre le roi des Belges, époux d'une écuyere de cirque, puis d'une voyante défigurée, pionnier de la science-fiction, auteur de livres sur le langage des fleurs et des reve, Gustave Le Rouge est un homme et un écrivain aux multiples facettes, qui mérite d'etre redécouvert. Il débute sa carriere d'écrivain populaire sur les traces de Jules Verne et de Paul d'Ivoi avec «La Conspiration des Milliardaires«, «La Princesse des Airs» et «Le sous-marin Jules Verne». Puis ses écrits se tournent nettement vers la science-fiction ou le fantastique avec son cycle martien - «Le prisonnier de la planete Mars» et «La guerre des vampires» - et «Le Mystérieux Docteur Cornélius», son chef-d'ouvre.

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PREMIER ÉPISODE – A la conquete du rail

Le drame dont nous allons raconter les émouvantes péripéties constitue un véritable document de guerre, bien qu’il se soit déroulé avant l’ouverture des hostilités et l’entrée des États-Unis dans le conflit européen.

Il montre combien était grave pour la grande république américaine le péril germanique qui la menaçait dans son unité et ses intérets nationaux, sous quelles formes multiples et quels dehors trompeurs il était parvenu a l’envahir ; quels terribles ravages il eut fini par produire en elle si les événements qui bouleversent le monde et les crimes allemands dont elle fut elle-meme victime, ne l’avaient appelée a se ranger fierement et courageusement du côté des peuples qui défendent leurs droits et leur liberté.

Il montre également quelle admirable et clairvoyante énergie l’Américain sait apporter – et il nous en fournit actuellement des preuves héroiques – dans la lutte qu’il entreprend et qu’il soutient contre tout ce qu’il sait devoir etre un danger pour son pays.


CHAPITRE PREMIER – Helen et George

Le général Todd Holmes avait eu une existence tres mouvementée. Quoique riche, il était parti comme volontaire, des le début de la guerre contre l’Espagne, et il n’avait pas tardé a jouer un rôle important. Plus tard, il avait guerroyé contre les pillards mexicains et dans ces luttes de frontiere, il s’était acquis la réputation d’un chef héroique, sagace, rompu a tous les stratagemes de la guerre d’embuscade.

Brusquement, a cinquante ans a peine, il avait demandé sa mise a la retraite.

Le général Holmes était pourtant encore dans toute la verdeur d’une robuste maturité. Il restait encore sans fatigue une journée entiere a cheval. Mais des buts plus intéressants s’offraient a son activité.

Au cours de sa longue carriere, il avait pu explorer cette riche province du Colorado, ou abondent les mines de cuivre, d’or et d’argent et que son climat sec et tempéré tres salubre, rend plus favorable que tout autre aux entreprises industrielles.

Todd Holmes venait de perdre sa femme, Georgina, qu’il adorait ; il avait besoin, pour faire diversion a son chagrin, d’entreprendre quelque labeur gigantesque qui lui permît d’oublier, en ne lui laissant pas le temps de se souvenir.

Puis, il voulait que son unique enfant – sa petite Helen – alors âgée de huit ans, et le vivant portrait de Mme Georgina, fut riche, prodigieusement riche.

Avec ses capitaux et ceux que lui confierent ses amis, il avait fondé la compagnie du Central Trust, dont le but était la construction d’un réseau de voies ferrées qui rendissent accessibles aux pionniers et aux capitalistes les immenses richesses du Colorado.

Une compagnie rivale, la Colorado and Coast, avait bien, des le début, réussi a acquérir une part importante des actions de la Central Trust, mais les deux puissants groupes financiers, en présence des terribles difficultés de l’énorme tâche, avaient, d’un commun accord, renoncé a entrer en compétition et s’étaient preté, jusqu’alors, dans toutes les circonstances, une aide efficace et mutuelle.

Le général Holmes voyait avec satisfaction ses plans audacieux entrer dans la voie des réalisations. Plusieurs tronçons importants de lignes étaient terminés et en pleine exploitation.

Le projet d’un tunnel de plusieurs milles de longueur, qui devait traverser cette partie des montagnes Rocheuses qu’on appelle les montagnes du Diable, était au point, apres de longs et laborieux efforts, et les techniciens qui avaient été a meme de l’étudier le considéraient comme un véritable tour de force, a cause de la succession chaotique de marécages, de précipices, de torrents et de falaises abruptes qui caractérisent la géologie des Devil’s Mounts.

Le directeur de la Central Trust habitait a Denver, la capitale du Colorado, une luxueuse villa, Cedar Grove, en bordure du jardin public aux cedres centenaires et aux gigantesques palmiers.

Malheureusement, et c’était un des gros chagrins de Helen – qui adorait son pere – le général ne pouvait passer chez lui qu’un jour ou deux par semaine.

Le reste du temps, il courait les déserts et les plaines avec ses piqueurs et ses ingénieurs, veillant a tous, prévoyant tout, se dépensant sans compter, dans une incessante activité.

Précisément – c’était un vendredi – le directeur de la Central Trust allait prendre le train pour surveiller lui-meme la paye du samedi, dans des chantiers les plus éloignés, en pleine brousse.

En descendant de l’auto qui l’avait conduit a la gare, Todd Holmes, comme il ne manquait jamais de le faire en pareil cas, avait fait a la rigide mistress Betty Hobson, qui en son absence dirigeait son intérieur, toutes sortes de recommandations au sujet de la petite Helen, dont le caractere indépendant et déja meme quelque peu excentrique demandait une surveillance de tous les instants.

Mistress Hobson avait promis de se montrer plus attentive, plus vigilante que jamais et le général était monté dans son sleeping completement rassuré.

*

* *

Pendant que le rapide stoppait en gare – en Amérique, les voies ne sont pas clôturées comme chez nous – un petit vendeur de journaux d’aspect misérable, âgé d’environ douze ans, s’était approché de la machine aux cuivres luisants, et la contemplait avec une curiosité passionnée.

« Comme c’est beau et robuste, une locomotive ! murmurait-il. Ah ! cela est une belle chose ! »

Et c’est avec une sorte de respect craintif qu’il passait son doigt sur le moyeu des hautes roues étincelantes qui, dans un instant, allaient couvrir des milles et des milles de rail.

Quand le train fut parti, George Storm, ainsi se nommait l’enfant, s’éloigna pensivement de la gare, oubliant meme de crier Denver’s Standard ! dont il portait de nombreux exemplaires sous le bras.

Le chauffeur de l’auto du général, qui attendait a quelques pas de la, fut frappé de la mine soucieuse de l’enfant.

– Eh bien, lui demanda-t-il en riant, ça marche le commerce du papier ?

– Pas trop fort, mais il faut bien faire quelque chose pour gagner sa vie…

– Tu n’as donc plus de parents ?

– Non, ma mere est morte, il y a trois ans, et mon pere, qui était mécanicien, a péri dans le grand accident d’Ocean-Side.

– Ah ! oui, je me souviens !…

Mais déja, l’enfant continuait son chemin tout a sa reverie.

Il était entré dans le jardin public que traverse une voie ferrée d’intéret local et il s’était assis au pied d’un gros palmier.

Tout a coup il tressaillit.

Une délicieuse petite fille, aux cheveux blonds, aux grands yeux ingénus venait de sortir de derriere un des massifs du jardin.

George Storm la connaissait de vue, c’était la petite Helen, la fille du général Holmes, qui – ce qui lui arrivait souvent – avait profité de la négligence des domestiques pour faire un tour de promenade dans le jardin public.

Le petit crieur de journaux contemplait la fillette avec émerveillement ; il la mangeait littéralement des yeux. Dans son esprit précocement muri par le malheur, il se faisait tout un travail. Il comprenait qu’entre cette petite fée blonde et lui, se creusait un infranchissable abîme.

Un monde les séparait. Jamais cette délicieuse petite Helen ne serait sa camarade, ne consentirait a partager ses jeux. Jamais il ne pourrait embrasser ses joues si délicatement rosées comme il s’en sentait une confuse envie.

Et il continuait de son coin a la regarder avec des yeux, a la fois admiratifs et mélancoliques.

Helen, cependant, ne songeait guere a lui. Elle avait aperçu Vloup, le gros dogue du gardien du square, un des compagnons habituels de ses jeux, et elle avait couru apres lui.

– Vloup, ici, viens mon vieux Vloup.

L’animal, tres intelligent, était accouru, puis se sauvait pour se laisser rejoindre, et prendre la fuite de nouveau, a la grande joie de l’enfant, qui riait de toutes ses blanches quenottes, chaque fois qu’elle pouvait rejoindre le chien.

Dans leurs folles gambades, Helen et le fidele Vloup traversaient et retraversaient la voie du chemin de fer, de l’autre côté de laquelle se trouvait le petit marchand de journaux.

Tout a coup, George Storm poussa un cri terrible et se dressa éperdu.

Un train lancé a toute vitesse venait d’apparaître au détour de la voie au moment ou la petite Helen venait de s’engager entre les rails.

L’enfant épouvantée, demeurait inerte, terrassée par la surprise et par la peur.

Elle allait certainement etre écrasée.

Le train était trop pres pour que le mécanicien put faire utilement usage de ses freins.

George Storm avait tout compris. Abandonnant son paquet de journaux, il s’était élancé, avait saisi rudement la petite Helen dans ses bras, l’avait emportée d’un bond désespéré hors de la zone mortelle, et les deux enfants tout meurtris avaient roulé ensemble sur le gazon.

Déja le train était passé et allait stopper quelques centaines de metres plus loin.

Tout ce drame n’avait pas duré dix secondes.

Maintenant, le petit vendeur de journaux, avec des gestes maternels, consolait Helen qui portait au genou une grande écorchure, et il la berçait doucement dans ses bras en essayant d’étancher les larmes qui coulaient de ses yeux. Il tamponnait avec son mouchoir la blessure du genou et, peu a peu, avec des paroles persuasives et câlines, il parvenait a calmer la fillette.

– Ne pleurez pas ; belle petite chérie, lui disait-il, cela ne sera rien, mais une autre fois, il faudra faire bien attention aux trains. Une locomotive, c’est une chose si terrible et si puissante !…

– Oh ! je n’ai plus peur, murmura Helen, en souriant a travers ses larmes.

– Si j’avais été a la place du mécanicien de ce train, ajouta George d’un ton de défi, j’aurais trouvé moyen de stopper, mais quand je serai grand, je serai mécanicien comme mon pere.

Déja la pelouse s’emplissait d’une foule effarée, parmi laquelle se trouvaient le chauffeur de l’auto de M. Holmes et mistress Hobson, toute tremblante encore du péril que venait de courir sa jeune maîtresse et de la responsabilité qui pesait sur elle.

– Helen, ou est Helen ! clamait-elle. Elle n’est pas blessée au moins ?

Les voyageurs descendus du train faisaient chorus. Helen, enlevée a George que tout le monde félicitait, était maintenant dans les bras de mistress Hobson qui la tenait sur son cour – d’une façon un peu bien théâtrale – mais, comme on l’emportait, la fillette eut pour son humble sauveur un regard chargé d’une infinie reconnaissance.

– Je ne vous oublierai jamais, lui dit-elle gravement.

Et le pauvre George Storm, en dépit de cette promesse, demeura dans le jardin, maintenant désert, en proie a de douloureuses méditations.


CHAPITRE II – Le frein cassé

Depuis que George Storm, le petit crieur de journaux, avait arraché a une mort certaine la fille du général Holmes, le directeur de la Central Trust, les années avaient passé.

Le général avait maintenant la barbe et les cheveux entierement blancs, mais il était a peine un peu courbé, un peu vieilli. On eut dit que la dévorante activité qu’il déployait lui avait conservé une relative jeunesse.

Ses efforts, d’ailleurs avaient été, en partie, couronnés de succes. Le réseau des voies de fer allongeait chaque jour ses rubans a travers le désert, tissant a travers les montagnes et les marécages, les plateaux désolés du centre, un filet de plus en plus serré, englobant les carrieres les mines, les cités nouvelles, jaillies du sol comme par magie, au coup de sifflet des locomotives civilisatrices.

Seul, le fameux tunnel qui devait traverser les montagnes du Diable (Devil’s Mounts) était a peine commencé. C’était la le gros morceau de l’entreprise, la difficulté la plus terrible a surmonter. Mais le général avait la foi qui transporte les montagnes et chaque jour, des adhésions nombreuses venaient apporter a son ouvre un appoint plus efficace.

Puis il était heureux.

Helen, la fillette indisciplinée et capricieuse, était devenue une adorable jeune fille douce, instruite, modeste, et d’une compétence dans certaines questions techniques qui lui permettait d’apporter a son pere une aide précieuse en maintes occasions.

Elle n’avait gardé de son enfance un peu sauvage, qu’un gout presque désordonné pour les sports. Nageuse, boxeuse, écuyere hors ligne, elle était capable de traverser un bras de mer a la nage, ou de faire cent milles a cheval, sans étriers, sur un mustang indompté du Hano.

Une des coquetteries de cette étrange fille, était de ne rien ignorer de tout ce qui touche aux chemins de fer. Elle savait manouvrer un frein, faire une aiguille, et elle avait un jour piloté pendant cinquante milles un train spécial ou avaient pris place des invités de son pere.

A cette coquetterie tout au moins bizarre, il y avait peut-etre une raison, Helen – en dépit de la distance sociale qui les séparait – était toujours demeurée l’amie de son sauveteur, George Storm.

Grâce a la protection du général Holmes, le petit crieur de journaux était devenu mécanicien sur une des principales lignes de la Central Trust, et, c’était lui qui avait eu l’honneur d’initier miss Helen Holmes au mécanisme si compliqué et, pourtant si simple, de la locomotive.

George avait réalisé le reve de son enfance. Il conduisait a travers les immenses espaces du désert un de ces monstres de fer et d’acier qui l’avaient tant émerveillé autrefois.

Et quand il avait entrevu, dans le jardin de Cedar Grove, miss Helen le saluant de sa petite main, alors qu’il passait sur sa machine, il emportait du bonheur pour plusieurs semaines.

Ce matin-la, le train chargé de cuivre que conduisait George Storm, traversait une contrée aride et désertique, a cent milles de Denver ; a perte de vue c’était un horizon de collines pierreuses, de torrents desséchés, les arbres étaient rares et rabougris, les herbes de la prairie brulées par le soleil.

George venait de renouveler le contenu des boîtes a graisse, lorsque Joë Martyn, son chauffeur, l’appela brusquement.

– Que se passe-t-il donc ? demanda George.

– Un gros ennui, M. Storm, fit Joë, la soupape ne fonctionne plus.

– Je vais voir.

– C’est tout vu…, je l’ai visitée. Si je ne m’en étais pas aperçu, la chaudiere pouvait tres bien éclater.

– Voila qui est ennuyeux, murmura-t-il, pour remorquer ce train lourdement chargé, je ne puis pas diminuer la pression.

– Il serait prudent de stopper, fit observer Joë.

George acquiesça a cette demande et fit manouvrer les freins.

Le conducteur, le garde-frein et les autres employés du train, aussitôt prévenus, tinrent conseil.

– Je ne vois qu’une chose a faire, déclara George, c’est de télégraphier a la direction du matériel de traction pour demander des instructions.

Tout le monde tomba d’accord, c’était la le parti le plus sage.

Dans les chemins de fer américains, des boîtes de fer contenant un télégraphe portatif sont disposées de distance en distance, le long de la voie. Le mécanicien a toujours sur lui la clef qui ouvre ces boîtes.

Précisément il y en avait une dans le voisinage, George Storm l’ouvrit et lança le télégramme suivant :

La soupape de sureté du train n° 145 ne fonctionne plus. Télégraphiez instructions.

G. Storm, mécanicien.

Quelques minutes plus tard le télégramme, heureusement parvenu a Denver, était remis au directeur de la traction.

– C’est un accident assez fréquent, dit-il a l’employé qui venait de lui apporter le message de George. Voici ce que vous allez répondre :

Et il libella :

Ramenez train 145, avec frein de secours.

Le message fut immédiatement expédié et reçu par George. Celui-ci, malgré la répugnance qu’il éprouvait a ramener un train dans de pareilles conditions, s’empressa d’obéir aux ordres qui lui étaient transmis.

*

* *

Ce meme jour, le général Holmes se disposait a monter en gare de…, dans le train spécial qui lui était réservé, lorsqu’il fut abordé par un gentleman d’allure correcte et meme élégante, a la physionomie intelligente, au visage completement rasé.

– Général, dit le nouveau venu en s’inclinant respectueusement, excusez-moi de la liberté que je prends, et permettez-moi de me présenter moi-meme. Je suis Fritz Dixler, le principal administrateur de la Colorado Coast, la compagnie rivale de la vôtre.

– On m’a fait grand éloge de vos talents, dit poliment le général.

– Je vais droit au fait, répliqua Dixler avec une franchise brutale j’ai cru que dans notre intéret commun il serait peut-etre utile que nous fassions connaissance.

– Vous avez bien fait, il y a longtemps que je voulais vous voir. Il y a certainement beaucoup de points sur lesquels nous pourrions nous entendre.

– Je ne demande que cela. Il est stupide que deux sociétés aussi puissantes que la Central Trust et la Colorado se fassent la guerre au lieu de collaborer pacifiquement.

Le général Holmes avait été conquis du premier coup par l’apparente franchise de son rival, un Allemand naturalisé depuis peu d’années et qui – on ne sait comment – avait su prendre dans la Compagnie du Colorado une place prépondérante.

Le général Holmes était loin de soupçonner qu’il se trouvait en présence d’un personnage des plus dangereux. Fritz Dixler, fondé de pouvoir de plusieurs banques qui servaient de paravent aux agents du gouvernement allemand, ne s’était introduit dans la Colorado Coast que pour y faire prédominer l’influence allemande.

Le but de Dixler était d’accaparer au profit de l’Allemagne tout le réseau des voies ferrées du Colorado. A ce moment, les Allemands étaient en train d’envahir les opulentes provinces du sud-ouest des États-Unis. On n’a pas oublié qu’un Allemand authentique, ami du Kaiser, fut peu de temps avant la déclaration de guerre maire de San Francisco, et de bruyantes manifestations pro-germaines avaient lieu en plein jour, sans que le gouvernement américain trop confiant s’en offusquât alors.

Dixler, d’ailleurs, afin d’avoir les coudées franches, et d’apres les instructions de l’ambassade allemande, s’était fait naturaliser citoyen américain, aussitôt apres son arrivée aux États-Unis. Il parlait l’anglais avec une correction parfaite et peu de personnes connaissaient sa véritable nationalité ; d’ailleurs on n’attachait a ce fait aucune importance.

– Voici ce que je vous propose, dit le général. Nous avons longuement a causer, montez avec mon ami et associé, M. Rhinelander que vous connaissez, dans le train spécial qui va me conduire a Denver, vous ferez connaissance avec ma fille Helen, et je vous montrerai mon cottage de Cedar Grove.

Dixler eut un sourire étrange.

– J’accepte, déclara-t-il avec enthousiasme. Ce sera pour moi un tres grand honneur d’etre présenté a miss Helen.

– Et, chemin faisant, nous pourrons causer affaires tout a notre aise… mais il faut que je prévienne ma fille.

*

* *

Miss Helen se promenait sous les beaux arbres du jardin de Cedar Grove et s’appretait a monter a cheval pour sa promenade quotidienne, lorsqu’on lui remit un télégramme. Elle le décacheta et lut :

J’arrive avec Rhinelander et Dixler. Viens a notre rencontre.

Ton pere, HOLMES.

– Cela ne change rien a mes projets, murmura la jeune fille, je vais seulement choisir comme but de promenade la gare du rapide.

Et apres avoir donné quelques ordres pour la réception de ses invités, elle monta en selle, non sans avoir caressé son cheval, un arabe de pure race que le général Holmes, avait acquis a prix d’or d’un cheikh de Massate.

Arabian, c’était le nom du pur-sang, était intelligent comme un chien. On eut dit qu’il comprenait les recommandations de sa maîtresse qui faisait de lui tout ce qu’elle voulait…

Quand il regardait la jeune fille de ses grands yeux clairs presque bleus, on ne pouvait s’empecher de penser a ces légendes arabes ou un prince changé en bete, ou un monstre, devient l’esclave d’une fée ou d’une princesse a laquelle il obéit aveuglément et qu’il préserve de tous les périls.

Miss Helen sauta légerement en selle et Arabian fila comme une fleche dans la direction de la gare de la Central Trust, située a quelque distance de la ville.

Miss Holmes connaissait tout le personnel des bureaux et elle était respectée et obéie de tous. Elle alla droit au bureau télégraphique qui mettait directement l’administration centrale en communication avec les diverses gares du réseau.

– Le train 18 ou se trouve votre pere ainsi que MM. Rhinelander et Dixler, lui répondit l’employé, n’arrivera pas avant une heure.

– Tant pis, j’attendrai, mais M. Tolny, vous avez l’air tout préoccupé.

– Je suis tres inquiet, miss, et précisément au sujet de votre protégé George Storm.

– De quoi s’agit-il ?

– Le train 145 qu’il conduit était en détresse, la soupape de sureté ne fonctionnant plus, ils ont réussi a la raccommoder, mais…

A ce moment la sonnerie de l’appareil télégraphique retentit ; l’instant d’apres le télégraphiste Tolny portait a miss Helen la dépeche suivante :

Le 145 part – frein cassé – par voie 18.

La jeune fille eut un geste d’angoisse.

– Mais c’est terrible, s’écria-t-elle, en se tordant les mains, le 145 va rencontrer le train spécial, une épouvantable collision va se produire.

La sonnerie du télégraphe tintait a nouveau. Le cour brisé par l’émotion Helen lut cette autre dépeche :

« Le train 18 (le train spécial, parti a l’heure) doit etre a ce moment pres de la riviere. »

– Comment faire ? mon Dieu ! Comment faire, murmura la jeune fille avec épouvante, la collision va avoir lieu, le 145, qui n’a plus ni frein ni soupape de sureté, dévale sur une pente rapide, M. Tolny, conseillez-moi !… Les minutes sont précieuses.

– Miss, il faudrait arriver assez vite a l’aiguille, qui se trouve a l’intersection des voies pour rejeter a temps le 145 sur une voie de garage. Mais il n’y a plus le temps. Dans vingt minutes peut-etre, la catastrophe aura lieu.

– Attendez, dit la jeune fille, il y a peut-etre un moyen, je vais essayer, moi ! Je cours au secours de mon pere. Télégraphiez cela si vous voulez a la prochaine gare. Mais je n’ai plus une seconde a perdre.


CHAPITRE III – L’aiguille

Tout ce qu’avait expliqué le télégraphiste Tolny a miss Helen était malheureusement exact. Par économie dans la région des mines, la Central Trust faisait surtout usage du matériel d’occasion, de wagons achetés a d’autres compagnies et ayant déja fait un long service.

Cette méthode avait l’avantage d’etre peu dispendieuse. On en était quitte pour ne marcher qu’a une vitesse modérée, et pour ne jamais surcharger les wagons.

Mais, dans la pratique, ces sages prescriptions étaient rarement suivies. Sur l’ordre meme des ingénieurs, quand on était pressé, on forçait la vapeur, et quand un stock de minerai était attendu a l’usine, on n’hésitait pas a mettre double charge.

Il en résultait des accidents assez fréquents. Celui dont George Storm était victime en offrait un exemple.

On sait combien le jeune mécanicien était habile dans sa partie. Apres avoir vu successivement la soupape de sureté de la locomotive, puis les freins, cesser de fonctionner, il s’était mis courageusement au travail et avec l’aide du chauffeur et des employés du train, il avait réussi a remettre en état la soupape de sureté, télégraphiant au fur et a mesure a l’administration centrale tout ce qu’il faisait.

Une réparation effectuée dans de pareilles conditions ne pouvait etre solide. Au bout d’un quart d’heure la soupape cessa, de nouveau, de fonctionner. Toutes les tentatives faites pour la remettre en état, furent inutiles.

– Maintenant, s’écria George, avec découragement, tout ce que nous tenterons ne servira de rien.

– Pourvu, murmura Joë, le chauffeur, qu’ils aient arreté le train 18…

– Ils ne nous ont pas répondu affirmativement, fit observer un des employés.

– Nous courons a une mort certaine, a un véritable suicide, déclara Joë avec énergie. Sans frein et sans soupape, nous allons dévaler le long de la pente avec une vitesse croissante et nous irons nous aplatir contre le train 18.

– Oui, approuverent les autres employés, c’est courir a un véritable suicide. Allons-nous-en ! Il faut sauter du train pendant que nous pouvons encore le faire.

– Désertez votre poste si vous voulez, moi je reste, dit froidement George Storm. D’ailleurs, je vais fermer le régulateur.

– Cela n’empechera pas le train de dégringoler la pente, grommela Joë. Allons-nous-en ! La premiere chose est de sauver notre peau. Moi, je donne l’exemple !

En meme temps qu’il finissait sa phrase le chauffeur avait adroitement sauté du tender sur le ballast. Les autres l’imiterent.

George resta seul.

Il avait eu beau fermer le régulateur, le train continuait a descendre la pente avec une vertigineuse vitesse.

A quelques milles de la, pres du Rio Colorado, sur l’unique voie, il devait fatalement entrer en collision avec le train 18, le train spécial ou se trouvaient, le général Holmes, Rhinelander, un de ses associés, et Fritz Dixler, le principal administrateur de la Compagnie du Colorado, la puissante rivale de la Central Trust.

Assis a l’arriere du pullman-car, accoudés a la balustrade de la plateforme, les trois financiers étaient loin de soupçonner l’épouvantable et imminent péril qui les attendait. Pendant que se déroulaient a leurs yeux les changeantes perspectives d’un admirable paysage, ils causaient tranquillement de leurs affaires, énumérant tour a tour, dans une sorte de défi, les succes remportés par chacune des compagnies rivales dans cette gigantesque lutte pour la conquete du rail.

Et le train spécial les emportait vers la catastrophe certaine, a une vitesse de quatre-vingt-dix milles a l’heure.

Cependant miss Helen, sur son cheval Arabian, dévorait la route avec une rapidité qui tenait du prodige.

Arabian semblait avoir des ailes aux talons. Stimulé par sa maîtresse, il franchissait vallées, ruisseaux et collines, comme un vivant météore.

– Nous approchons, songeait la jeune fille, le cour serré d’angoisse la gorge seche. Peut-etre arriverai-je a temps pour les sauver tous.

Ils se trouvaient maintenant en vue du gigantesque pont mobile, tout en acier, jeté sur le fleuve, qui, lorsqu’il est levé, livre passage aux navires du plus gros tonnage.

Helen s’était engagée sur le pont, dont les poutrelles métalliques résonnaient bruyamment sous les sabots du pur-sang. De l’extrémité ou se trouvait la jeune fille, le pont apparaissait comme un interminable corridor de fer dont l’autre bout semblait se perdre dans l’éloignement.

Tout a son idée fixe, miss Helen s’était engagée sans réfléchir, sans regarder sur la géante passerelle, mais elle avait a peine franchi une vingtaine de metres, qu’un formidable craquement se fit entendre.

Le tablier mobile se levait pour livrer passage a un torpilleur.

Helen n’eut que le temps de retenir Arabian, cabré d’épouvante. En face d’elle, c’était le vide, a vingt metres de profondeur, a ses pieds les eaux mugissantes du fleuve, sur lequel le torpilleur s’avançait majestueusement.

Ce pont qui comme par un fait expres, se levait au moment ou elle allait passer, c’était cinq minutes, dix minutes peut-etre de perdues. Ces dix minutes, cela représentait la vie de son pere, la vie de George Storm, celle de tous les voyageurs du train.

La jeune fille eut un moment de vertige.

– Il faudra bien que j’arrive, s’écria-t-elle, avec une sorte de rage ! Et sans se rendre compte de la témérité insensée de son action, elle lança son cheval dans le gouffre béant, ouvert sous ses pieds.

Le cheval et l’amazone avaient disparu dans les eaux torrentueuses et jaunes du grand fleuve.

Bientôt ils reparurent.

Helen nageuse émérite était remontée a la surface et se maintenait a côté d’Arabian qu’elle soutenait de sa poigne d’acier et qu’elle encourageait de la voix.

Tous deux faillirent d’abord etre entraînés par le courant tres violent en cet endroit, mais apres quelques minutes d’une lutte désespérée, Helen, remontée en selle, réussissait a gagner des eaux plus tranquilles. Puis elle se rapprocha du rivage.

Finalement, trempée jusqu’aux os, couverte de boue, elle réussit a prendre pied au milieu des roseaux qui garnissent les bords du fleuve.

Sans perdre une seconde, elle continua sa route, franchissant les fourrés et les buissons, sans meme se soucier du pauvre Arabian qui frissonnait de tous ses membres, de froid, sans doute, mais peut-etre aussi de la peur qu’il avait eue.

Déja Helen apercevait l’aiguille installée au pied du signal d’alarme, a l’intersection des deux voies.

– J’arrive a temps ! s’écria-t-elle, avec un immense soupir de soulagement.

Elle était descendue de cheval et s’était précipitée vers l’aiguille. Mais, tout a coup, elle poussa un cri de désespoir.

Comme il arrive souvent dans l’ouest de l’Amérique, ou les bandits sont nombreux, l’aiguille était immobilisée par un énorme cadenas.

Miss Helen n’avait pas songé a cela. Ainsi, les efforts surhumains qu’elle avait tentés seraient inutiles. Elle n’aurait risqué sa vie que pour arriver a temps, pour etre le témoin impuissant et désespéré de la catastrophe ou allaient périr ceux qu’elle aimait.

Nerveusement, de ses freles menottes, elle essaya d’ébranler l’énorme verrou. Elle ne le déplaça pas d’une ligne. Ses ongles saignaient vainement sur le métal rouillé.

Elle regarda autour d’elle avec égarement et resta quelques secondes toute chancelante : elle était a bout d’énergie.

Cet instant de dépression ne dura d’ailleurs que l’espace d’un éclair.

Brusquement Helen se releva, les yeux brillants de fievre. Elle venait d’apercevoir presque a ses pieds, une grosse pierre. Peut-etre qu’avec cette masse pesante, elle arriverait a forcer le cadenas.

Elle se mit a l’ouvre avec une énergie que redoublait l’imminence du danger. Il lui semblait déja entendre bourdonner a ses oreilles, le grondement des deux trains arrivant en sens inverse.

Et elle frappait a coups redoublés : il lui semblait qu’elle était douée d’une surhumaine vigueur.

Enfin, le cadenas, déja entamé sans doute par la rouille, se brisa avec un craquement sec, au moment meme – cette fois, ce n’était pas une illusion – ou Helen entendait arriver comme un tonnerre, le grondement tout proche d’un train lancé a toute vapeur.

Elle s’était ruée sur l’aiguille, manouvrant les pesants leviers de fer, comme si c’eut été deux brins de paille.

Les disques tournerent en meme temps que les rails se déplaçaient.

L’aiguille était faite.

Une minute plus tard le train spécial arrivait en trombe et s’engageait sur la voie libre.

– Sauvés ! murmura la jeune fille qui se sentait prete a défaillir, apres tant de poignantes émotions, ils sont sauvés.

Elle n’avait pas eu le temps de reprendre son sang-froid, lorsque le train 145 arriva a son tour et s’engagea sur une voie de garage.

C’est alors que se produisit un accident que Helen ne pouvait prévoir.

La locomotive sur laquelle se trouvait George Storm alla s’écraser sur une rame de wagons abandonnés sur cette voie latérale qui ne servait qu’a de rares occasions.

Helen s’était élancée avec un cri déchirant. Toute sa joie serait gâtée s’il fallait qu’elle apprît la mort du brave Storm.

Elle franchit rapidement la faible distance qui la séparait du théâtre de l’accident – un accident de second ordre, heureusement – et la, elle eut la joie de trouver son ami le mécanicien, sans une égratignure, tres calme, au milieu des débris des wagons éventrés.

– J’ai sauté a temps, dit-il simplement.

Helen, trop émue pour prononcer de banales paroles, serra énergiquement la main de George et échangea avec lui un de ces regards ou elle savait mettre toute son âme.

Déja arrivaient – car le train 18 avait stoppé presque aussitôt – le général Holmes, Dixler, Amos Rhinelander, et tout le personnel de la station voisine. Helen fut chaudement félicitée et George lui-meme eut sa part d’éloges.

Seul le général Holmes trouvait que George finissait par prendre dans les préoccupations de sa fille, une trop grande place. Il fit remarquer a Helen que si courageux et si bon mécanicien qu’il fut, George n’était pas un homme de son monde.

La jeune fille ne répondit a cette observation que par un imperceptible haussement d’épaules, et elle reprit place avec son pere et les invités, dans le confortable pullman-car, ou elle trouva tout ce qui lui était nécessaire pour changer de costume.

En cours de route, Dixler fut présenté a miss Helen et se montra tres empressé aupres d’elle. Mais tout en se montrant tres polie envers l’hôte du général, elle garda envers celui-ci une réserve pleine de froideur qui n’était guere faite pour l’engager a continuer ses tentatives de flirt.

Une heure plus tard, tous prenaient place a une table brillamment servie dans la salle de Cedar Grove.


CHAPITRE IV – Le gant blanc

Depuis plusieurs jours, le général Holmes était soucieux. La Compagnie du Colorado, qui jusqu’alors n’avait lutté contre la Central Trust qu’avec certains ménagements, devenait délibérément agressive.

A plusieurs reprises, et, cela grâce aux sournoises menées de l’Allemand Fritz Dixler, le général s’était vu enlever des parcelles de terrain et des concessions minieres sur lesquelles il avait jeté son dévolu et dont les propriétaires avaient déja donné leur parole.

Ce matin-la, c’était précisément le jour ou devait avoir lieu l’assemblée générale des actionnaires de la Central Trust et de ceux de la Compagnie du Colorado, le général s’entretenait de ces graves questions avec son fidele associé Amos Rhinelander et celui-ci ne lui dissimulait pas ses inquiétudes.

– Tenez général, dit Rhinelander en tendant un télégramme a son interlocuteur, voici qui va vous édifier completement. C’est J. B. Rhodes, un de nos principaux actionnaires qui m’écrit.

Le général Holmes lut :

Colorado and Coast ont amateurs essayant de louer la ligne que nous avons en vue. Garde surveille attentivement. Nous arriverons par le tram de midi et nous vous donnerons détails complémentaires.

Votre dévoué,

J. B. RHODES.

– Voila qui est désagréable, murmura le général. Je ne sais pourquoi, ils ont completement changé d’allures avec nous.

– J’attribue leur manque de volonté a l’influence de Dixler. Cet Allemand est le type accompli de la ruse et de la fourberie. Aucun scrupule ne l’arrete.

– N’exagérez-vous pas, mon cher ami ? Dixler est tres actif, tres remuant, je le sais, mais de la a le croire malhonnete… Il a toujours fait preuve de la plus grande cordialité envers ma fille et moi.

– Nous verrons bien qui de nous deux aura raison. Le général eut un haussement d’épaules.

– Les gens de la Colorado peuvent faire tout ce qu’ils voudront, déclara-t-il nettement. Je suis pret, s’il le faut, a lutter contre eux. Nous avons en main une chose qui nous assurera toujours la supériorité.

– Le plan du tunnel ?

– Précisément.

Le général avait ouvert un coffre-fort et en avait retiré un rouleau de papiers qu’il étala sur la table.

– Écoutez-moi bien, Rhinelander, continua-t-il. Vous savez comme moi que pour construire une ligne qui concurrence sérieusement la nôtre, nos adversaires seront forcés de la faire passer a travers les montagnes Rocheuses… Et il n’y a qu’un seul endroit ou un tunnel puisse etre creusé : les montagnes du Diable. Tant qu’ils n’auront pas en leur possession le plan qui a demandé des années d’études et qui nous assure sur eux une avance considérable, ils ne pourront rien faire.

Petit a petit, Rhinelander se laissait convaincre par l’enthousiasme du général Holmes.

Celui-ci détaillait complaisamment tous les reliefs du terrain : gouffres a pic, marécages, torrents. Une ligne établie dans une pareille région aurait pu couter en travaux d’art des milliards de dollars, mais grâce aux habiles dispositifs, imaginés par le général et ses ingénieurs, la ligne pouvait etre établie avec la plus grande économie.

– Évidemment, dit Rhinelander, ce plan est un chef-d’ouvre.

– Et nos adversaires payeraient cher pour l’avoir en leur possession mais il ne sort jamais de mon coffre-fort.

– Peut-etre aussi a la réunion qui doit avoir lieu tantôt trouverons-nous un terrain d’entente.

Le général avait consulté sa montre.

– Je le souhaite, mon cher ami, fit-il. En tout cas, je suis pret a la guerre comme a la paix. Excusez-moi, j’ai encore deux ou trois courses urgentes a faire avant midi.

– Alors a tantôt. Nous nous retrouverons a l’arrivée du train spécial qui doit amener les administrateurs et les principaux actionnaires des deux compagnies rivales.

La gare située en bordure des jardins de Cedar Grove, la demeure du général Holmes ou devait avoir lieu la réunion des actionnaires, présentait cette apres-midi-la le spectacle de la plus brillante animation. Nombre des plus riches capitalistes de la Colorado se trouvaient la et d’autres allaient arriver par le train spécial.

Dixler, tres élégant et arrivé des le matin, flirtait avec miss Helen tres en beauté, mais la jeune fille ne pretait qu’une oreille distraite aux flatteries intéressées du rusé Teuton.

– Miss Helen, soupirait-il, je vous assure que j’ai pour vous la plus respectueuse et la plus profonde admiration.

– Je suis certainement tres flattée d’inspirer de pareils sentiments a M. Fritz Dixler.

– De quel ton vous me parlez, je ne me fais pas illusion ; je vois que je ne vous suis pas sympathique. Je vous assure que vous avez tort.

– Pourquoi cela ? demanda la jeune fille qui ne put s’empecher de sourire.

– Miss Helen, répliqua l’Allemand avec vivacité, pourquoi ne me permettez-vous pas d’aspirer a votre main.

– Je suis beaucoup trop jeune pour songer au mariage ; d’ailleurs je ne veux pas quitter mon pere.

– Vous ne le quitterez pas, reprit Dixler avec entetement. Et si je vous épousais, la Colorado and Coast et la Central Trust pourraient fusionner. Tout l’État du Colorado nous appartiendrait au bout de peu de temps.

A ce moment meme, le sifflet de la locomotive vint interrompre la déclaration d’amour du financier. Le train spécial entrait en gare, conduit par George Storm, spécialement choisi en cette occasion a cause de son habileté professionnelle.

A la descente du pullman-car, ce furent des échanges de saluts et de présentations.

MM. Rhodes et Rhinelander, de la Central Trust.

MM. Dixler et Garde, de la Colorado Coast !…

– Enchanté de faire votre connaissance, mon général.

– La charmante miss Helen Holmes, l’héroine du dernier accident de chemin de fer.

– C’est cela, l’Héroine du Colorado ? dit la jeune fille en plaisantant. Tant que vous y etes, ne vous genez pas.

– C’est cela, l’Héroine du Colorado, firent plusieurs voix. C’est miss Helen elle-meme qui s’est baptisée, le surnom lui restera.

Au milieu de ce tohu-bohu de conversations, de rires et de shake-hand, George Storm qui était descendu de sa machine pour saluer son directeur et sa fille – comme il le faisait souvent – demeura immobile et silencieux dans un coin. Aucun de ces capitalistes, fiers de leurs dollars et de leur influence ne faisaient attention au pauvre mécanicien.

Miss Helen fut la premiere a s’en apercevoir et, d’un geste impulsif qui fit froncer le sourcil au général et amena une moue de mécontentement sur la face rasée de Dixler, elle serra la main noire d’huile et de charbon de sa menotte gantée de daim blanc.

Le geste fit presque scandale dans le groupe des financiers.

– Miss Holmes a de singulieres relations, dit méchamment Dixler. Le général Holmes avait attiré sa fille un peu a l’écart.

– Décidément, fit-il, ma chere enfant, tu exageres. Je t’ai déja dit que je n’aimais pas que tu te montres aussi familiere envers ce mécanicien. Tu t’exposes aux moqueries de nos invités, ce qui ne me plaît guere.

– C’est bien, mon pere, murmura la jeune fille avec un geste de dépit. Je ne croyais pas commettre un si grand crime en serrant la main a l’homme qui apres tout m’a sauvé la vie…

Helen était si mécontente de la remontrance paternelle que, dans un mouvement d’inconsciente nervosité, elle avait enlevé le gant de daim blanc noirci par la poignée de main de George et l’avait laissé tomber a terre.

Elle ne s’en aperçut qu’au moment de remonter en auto. Elle en fut vivement contrariée. Elle n’eut pas voulu que George s’imaginât que c’était par mépris pour sa personne et pour ses mains noircies par un rude labeur qu’elle avait jeté son gant.

Pourtant c’était bien la ce que le pauvre diable s’imaginait.

Il avait vu tomber le gant et il avait deviné les paroles aigres-douces qu’avaient échangées le pere et la fille.

– Ce n’est pourtant pas de ma faute, songeait-il, ce n’est pas moi qui lui ai tendu la main, c’est elle qui l’a prise.

Cependant la gare se vidait petit a petit. Les voyageurs du train spécial se dispersaient par petits groupes en discutant avec animation. L’auto dans laquelle miss Holmes effectuait le court trajet qui la séparait de Cedar Grave avait disparu.

Lorsque George Storm se crut seul, il se baissa et d’un geste furtif ramassa le gant blanc, et le fit disparaître sous son bourgeron de toile brune, non sans l’avoir effleuré d’un respectueux baiser.

– Ce sera un souvenir d’elle, murmura-t-il en se retirant presque consolé déja.


CHAPITRE V – La lutte pour le rail

Les actionnaires des deux compagnies rivales avaient pris place autour d’une vaste table dans le grand salon de Cedar Grove. Le général Holmes, apres avoir souhaité la bienvenue a ses hôtes, les assura qu’il ferait son possible pour amener la solution amiable de tous les litiges. Et sous l’influence de ces paroles conciliantes, le début de la réunion fut en effet assez cordial.

Mais des que Dixler eut pris la parole, la discussion ne tarda pas a s’envenimer.

– Gentlemen, dit-il, la proposition que j’ai a vous faire de la part des actionnaires que je représente est tres simple : le général Holmes et son groupe possedent trois mille actions de la Central Trust, la Colorado en possede deux mille. Je demande une égale répartition des actions.

– Quelle raison alléguez-vous pour nous dépouiller, demanda le général qui contenait a grand-peine sa colere.

– C’est tres clair. La nouvelle ligne que vous etes en train de construire va réduire a rien le trafic d’intéret local que nous possédons, par conséquent, il est juste que vous nous indemnisiez.

– Et si nous refusons ?

– Alors, c’est une guerre a mort entre nous. Nous vous retirons nos capitaux comme les statuts de votre société nous le permettent ; nous annulons notre participation et nous construisons au besoin une ligne parallele a la vôtre pour la concurrencer.

Le général était pâle de colere.

– Vous usez la, fit-il, d’un procédé déloyal ! Nous ne pouvons pas de gaieté de cour nous laisser enlever nos actions. Vous avez des l’origine connu le tracé de notre réseau. Nous avons toujours été de bonne foi.

– Je ne le nie pas, murmura hypocritement Dixler, mais je représente ici les intérets des actionnaires. Je vois que nous ne tomberons jamais d’accord. Il n’y a qu’un moyen de résoudre la question.

– Lequel ?

– Mettez la question aux voix.

– Soit ! acquiesça rageusement le général. On vota par mains levées.

Le résultat du vote fut exactement celui que prévoyaient Dixler et le général Holmes lui-meme. Aucune des deux parties ne voulut céder. Tous les actionnaires de la Central Trust voulaient garder leurs actions, et tous ceux de la Colorado voulaient les leur prendre.

Dixler triomphait…

– Dans ces conditions, continua-t-il, il est inutile de prolonger la discussion ; vous voulez la lutte ? Eh bien, nous lutterons. Ce sera tant pis pour vous.

– Je n’ai pas dit mon dernier mot, grommela le général entre ses dents. Je vous affirme que vous trouverez a qui parler.

Des paroles de défi furent ainsi échangées de part et d’autre, et la séance prit fin au milieu d’une irritation et d’un mécontentement général.

Cependant M. Holmes, qui était avant tout un véritable gentleman, reconduisait cérémonieusement ses hôtes jusqu’au vestibule de la villa et prit congé d’eux avec des paroles courtoises.

Il se rappela alors qu’il avait offert a Dixler, qui habitait un autre district de la province, de lui donner une chambre pour la nuit, et il jugea qu’il serait incorrect a lui de ne pas tenir sa promesse.

Dixler eut d’ailleurs le sans-gene d’accepter.

– Pour mon compte, dit-il, avec son effronterie habituelle, je ne suis nullement brouillé avec vous. Je n’ai fait qu’obéir aux actionnaires qui m’avaient confié leur mandat. Je suis d’autant plus charmé d’accepter votre hospitalité qu’étant donné votre offre, j’ignorais que nous n’allions pas nous entendre ; je n’ai pris aucune disposition pour mon logement cette nuit.

Pendant que les actionnaires prenaient congé du général, avec une froide et cérémonieuse politesse, Dixler eut l’audace de s’approcher de miss Helen, pour lui adresser ses galanteries habituelles, mais la jeune fille lui répondit de telle façon qu’il jugea inutile d’insister. Quittant la jeune fille, il alla faire ses adieux a M. Garde, le plus gros actionnaire de la Colorado Coast, et qui lui aussi était un agent du gouvernement allemand.

– Écoutez, Dixler, lui dit ce dernier en l’attirant a l’écart, j’ai reçu des ordres formels de l’ambassade et j’ai la mission de vous les transmettre. Vous savez que sans le plan du tunnel nous ne pouvons rien faire. Il ne suffit pas de défier nos ennemis sans avoir les moyens de les vaincre. Je compte sur vous pour nous procurer ce plan.

– J’essayerai.

– Il faut essayer et réussir. J’ai précisément sous la main deux mauvais drôles de notre connaissance : Spike et Lefty.

– Deux gibiers de potence, fit Dixler, avec une grimace significative.

– Ils peuvent exécuter une besogne qui répugnerait a de plus honnetes. Vous me comprenez. A tout hasard, je leur ai fait dire de vous attendre a la grille extérieure du jardin.

– Alors, ce serait cette nuit meme, demanda l’Allemand sans enthousiasme.

– Cette nuit, il faut mettre a profit votre connaissance des lieux, le plan est dans le coffre-fort, dans le cabinet de travail du général. Il a eu lui-meme la sottise de nous le dire. Alors, c’est entendu, je compte sur vous.

Et comme pour répondre a une objection possible de son interlocuteur.

– D’ailleurs ajouta-t-il, puisque vous passez la nuit dans la maison, c’est une raison pour qu’on ne vous soupçonne pas. Donc a demain et bonne chance.

Fritz Dixler n’était qu’a demi satisfait de la dangereuse besogne qu’on lui imposait, mais M. Garde était un des plus gros actionnaires de la Colorado Coast ; de plus, il était au courant du passé peu édifiant de son complice. Enfin celui-ci se rendait parfaitement compte de la nécessité impérieuse qu’il y avait pour lui de mettre la main sur le plan du tunnel.

– Apres tout, réfléchit-il, Garde a raison, on ne retrouvera peut-etre jamais une si belle occasion. Ce qui m’ennuie c’est d’avoir affaire a deux basses fripouilles comme Spike et Lefty. Je ne puis cependant pas opérer moi-meme.

Tout en faisant ces réflexions, il s’était dirigé vers le jardin, et était arrivé sans etre remarqué jusqu’a la grille extérieure ou devaient l’attendre les deux bandits.

Il faisait nuit noire lorsqu’il y arriva ; et d’abord il ne vit personne. Il frotta une allumette, et la clarté de la flamme lui révéla, tout pres de lui, deux faces marquées du sceau de l’ignominie, qui semblaient jaillir des ténebres. L’une surtout était hideuse, celle de Spike.

Le misérable avait les traits hâves et flétris : le crâne completement rasé, le sourire abject d’un évadé du bagne.

– Vous ne nous voyez donc pas, ricana le drôle ; il y a déja un moment que nous vous attendons, monsieur Dixler. Il paraît que l’on a besoin de nos services ?

– Oui, répondit Dixler en réprimant un frisson de dégout, mais il faut réussir, et ne pas vous laisser prendre. Autrement vous pourriez retourner dans un endroit que vous connaissez bien.

– Inutile de parler de ce ton-la, répliqua cyniquement Spike. Dites de quoi il s’agit.

L’Allemand se pencha a l’oreille du bandit et lentement, minutieusement, sans omettre le moindre détail, il lui expliqua comment il devait s’y prendre pour voler le plan, et l’endroit ou se trouvait le coffre-fort.

Lefty, le comparse de l’affaire, le type du scélérat insignifiant, se tenait a l’écart, s’en rapportant en toutes choses a Spike, qu’il regardait comme un homme de génie.

– Ce n’est pas tout, dit enfin Spike, il y a une question qu’il faut traiter. Je veux bien croire a vos promesses mais je demande une avance. Il y a des frais dans une expédition comme celle que nous allons tenter cette nuit.

Dixler s’exécuta d’assez mauvaise grâce et remit quelques bank-notes aux deux coquins. Puis il se hâta de rentrer a Cedar Grove ou son absence n’avait pas encore été remarquée.

Au repas du soir, Dixler n’avait pour commensal qu’Amos Rhinelander, qui d’ailleurs n’échangea avec lui que quelques phrases banales. Le général et sa fille s’étaient fait excuser et avaient pris leur repas dans la salle a manger d’été, située a l’autre bout de la villa.

Le général Holmes, qui se levait des la pointe du jour, avait l’habitude de se coucher de tres bonne heure, mais ce soir-la, il allait et venait dans son cabinet de travail, en proie a toutes sortes de pressentiments néfastes.

– Ils engagent la bataille contre nous, c’est vrai, songeait-il, mais pourtant nous avons la partie belle. Sans le plan du tunnel, ils ne peuvent rien faire, absolument rien faire.

Machinalement il s’était approché du coffre-fort. Il en fit jouer le secret, poussa la lourde porte d’acier chromé et sur une des tablettes intérieures, il prit le fameux plan, le considéra un instant, et un rapide sourire se dessina sur ses traits.

– Il est bien a sa place, murmura-t-il, et tant qu’il sera la, nos ennemis seront réduits a l’impuissance.

Rasséréné par la constatation qu’il venait de faire, il referma soigneusement le coffre-fort et regagna enfin son appartement. Il pouvait etre alors dix heures du soir.


CHAPITRE VI – Spike et Lefty au travail

Pas une lumiere n’apparaissait aux fenetres de Cedar Grove. Tous les habitants de la villa étaient plongés dans le sommeil – sauf peut-etre le misérable Dixler – lorsque Spike et Lefty, qui avaient pris du cour en buvant force rasades de whisky, pénétrerent a pas de loup dans le jardin.

Spike, qui était d’une agilité simiesque, se hissa a la force du poignet sur le balcon du cabinet de travail dont il avait soigneusement relevé l’emplacement exact. Puis il aida Lefty a le rejoindre apres que ce dernier lui eut passé un volumineux paquet qui renfermait les instruments de travail des deux bandits.

Ils ouvrirent sans difficulté la fenetre qui n’avait été que poussée. Ils se trouvaient maintenant dans la place, a quelques pas de la se trouvait le coffre-fort qui renfermait le plan convoité. A l’aide d’une lanterne sourde ils reconnurent les lieux.

– Ce ne sera pas commode, grommela Spike, apres avoir examiné en connaisseur le meuble d’acier martelé.

– Comment vas-tu faire, demanda Lefty ; avec une déférence respectueuse.

– Comme d’habitude. Tire les rideaux des fenetres, je vais faire marcher le chalumeau a gaz oxhydrique.

Lefty s’empressa d’obéir, pendant que Spike tirait du paquet qu’il avait apporté, un minuscule gazometre. Un instant apres une longue flamme bleue jaillie de l’appareil venait entamer l’acier du coffre-fort a une place marquée d’avance.

Sous l’influence de la terrible température de la flamme bleue, le métal s’amollissait. Au bout d’une dizaine de minutes, un trou de la dimension d’un bouchon ordinaire était pratiqué dans la porte.

Brusquement, la langue de flamme avait disparu, la piece n’était plus éclairée que par le mince filet de lumiere venu de la lanterne sourde.

– Maintenant, dit brievement Spike, la cartouche.

– Et il prit dans la poche de son veston un petit tube de cuivre qui n’était autre qu’une cartouche de dynamite munie de son détonateur, et il l’ajusta dans le trou creusé par la flamme oxhydrique.

Pendant ce temps, Lefty, qui paraissait de longue date dressé a cette manouvre, drapait toute la façade du coffre-fort avec l’épaisse couverture de laine qui avait servi a envelopper l’attirail des deux bandits. La couverture était destinée, autant a atténuer le bruit de l’explosion, qu’a amortir la chute de la porte d’acier, si elle venait a se détacher sous la poussée de l’explosif.

Il y eut une détonation a peine plus forte qu’un coup de revolver, presque aussitôt suivie d’un grincement de métal.

– Bravo, chuchota Spike, ça y est, la porte est arrachée. Dépechons-nous de prendre le plan et détalons.

– Tu es toujours épatant ! murmura Lefty avec admiration.

Du premier coup, Spike avait aperçu le plan et s’en était emparé, et, sans réfléchir qu’il eut été plus simple de repasser par le balcon, il s’était précipité dans l’escalier, suivi de son complice.

Dans l’ivresse de leur succes, ils venaient de manquer a la plus élémentaire prudence. Maintenant, ils ne savaient plus par ou sortir et ils erraient affolés a travers les escaliers et les pieces désertes du rez-de-chaussée.

Tout a coup, ils entendirent tinter longuement une sonnette, et peu apres des ombres parurent dans le jardin.

– By Jove ! grommela Spike, nous allons etre pincés. Il faut faire taire cette maudite clochette ! et trouver une issue avant que l’alarme soit donnée.

Et ils remonterent au premier étage d’ou semblait partir le tintement ininterrompu de la sonnette ; ivres de fureur et de peur, prets a tout…

Voila ce qui s’était passé :

Bien que le cabinet de travail du général fut assez éloigné des pieces habitées de sa villa, miss Helen, qui ne dormait pas, avait parfaitement entendu le bruit de la détonation, et, courageuse comme a son ordinaire, elle avait passé un vetement de nuit et s’était aventurée hors de sa chambre.

Sous l’influence d’un étrange pressentiment, elle avait couru au cabinet de travail, avait vu le coffre-fort éventré, le plan disparu.

Affolée, ne sachant si elle devait appeler a l’aide, elle avait tout a coup entendu dans le silence de la nuit le bruit d’un train entrant en gare a la station toute proche.

La station, c’est de la seulement que pouvait venir une aide efficace. La villa était isolée au milieu d’un vaste parc, et si elle était cernée par des bandits ? comme Helen se l’imaginait dans son affolement – une troupe de robustes policemen ne serait pas de trop pour la défendre et surtout pour reconquérir le plan volé.

Il n’y avait d’ailleurs a Cedar Grove que deux femmes de chambre, qui couchaient dans les combles et qui n’eussent pas été d’un grand secours. Les autres domestiques avaient tous leur logement en ville.

C’est alors que miss Helen se souvint du fil transmetteur, qui, ainsi que cela se pratique dans certaines administrations, sert au transport de petits objets qu’on fait glisser le long de l’inclinaison du fil.

Étant enfant, elle s’était souvent amusée a y faire glisser une sonnette, qu’elle agitait au moment du passage des trains, pour envoyer le bonjour a son ami George.

Cette sonnette existait encore, en un instant Helen l’eut fait glisser a l’autre extrémité du fil, et elle l’agita frénétiquement.

« Le train qui vient d’entrer en gare est celui que conduit George Storm, songeait-elle, et c’est ici qu’il termine son service. S’il m’a entendu, il viendra a notre secours. »

Dans son affolement, elle avait completement oublié Dixler, ce soir-la l’hôte de la villa.

Cependant, elle ne s’était pas trompée dans ses prévisions.

Le tintement de la sonnette s’agitant au-dessus de sa locomotive, rappelait a George trop de souvenirs pour qu’il n’y fît pas attention.

– Cet appel en pleine nuit ! s’écria-t-il angoissé, il se passe quelque chose d’insolite a Cedar Grove. Miss Helen court peut-etre quelque danger !

Et sans plus réfléchir, le brave garçon, suivi de son chauffeur, s’était élancé dans la direction de la villa.

Pendant ce temps, Spike et Lefty, cherchant toujours une issue avaient poussé une porte, s’étaient trouvés en face de Helen.

– C’est elle qui donne l’alarme, hurla Spike, il faut la faire taire. Il va faire jour d’ici peu, nous serions pincés comme des rats d’eau dans une ratiere.

– Au secours ! cria la jeune fille d’une voix mourante.

Mais Spike avait bondi sur elle, et la tenait a la gorge. Puis, avec une dextérité que stimulait le danger qu’ils couraient, les deux bandits lui lierent les bras et les jambes, la bâillonnerent et la laisserent évanouie, a demi-morte, sur un divan.

– Maintenant, dit Spike, je sais par ou passer, suis-moi.

Grâce a la fenetre ouverte sur le jardin dans la chambre de Helen, le bandit s’était rapidement orienté.

Une minute plus tard, les deux copains traversaient le jardin sans encombre et dévalaient vers la gare de toute la vitesse de leurs jambes.

Il s’en était fallu de peu d’ailleurs qu’ils ne fussent pris.

Maintenant toute la maison était sur pied. Dixler, George, son chauffeur, Rhinelander, deux policemen venus de la gare fouillaient tous les coins de la villa, exploraient le jardin, et enfin constataient le bris du coffre-fort et le vol.

Dixler, qui pour dérouter les soupçons, faisait étalage du plus grand zele, fut le premier a se demander ce qu’était devenue miss Helen. Il courut a la chambre de la jeune fille, et c’est lui qui coupa ses liens et la délivra du bâillon qui l’étouffait.

A peine revenue a elle, elle murmura d’un air égaré :

– Le plan, ils ont volé le plan du tunnel !…

Mais Dixler, a qui une des femmes de service venait de dire quelques mots, s’écria d’un air de componction :

– Hélas ! miss, ce n’est pas le seul malheur… Votre pere…

– Parlez, je suis assez courageuse pour supporter toute la vérité.

– En apprenant le vol dont il venait d’etre victime, le général Holmes a été frappé d’une congestion.

Sans répondre une parole, Helen s’était élancée vers la chambre de son pere auquel on faisait respirer des sels et dont on frictionnait les tempes. Mais tous les soins furent inutiles. Frappé dans ses espoirs les plus chers, le général avait succombé a une apoplexie foudroyante.

Helen demeura quelques minutes comme écrasée par l’immensité du malheur qui la frappait. Elle tint longtemps dans ses mains les mains déja glacées de son pere.

Puis brusquement, elle s’arracha a cette contemplation, essuya ses larmes et relevant la tete :

– J’aurai le temps de pleurer mon pere, s’écria-t-elle, maintenant il faut que je le venge. Il faut que je fasse arreter les bandits qui ont causé sa mort et que je retrouve le plan volé ! Et cela je le ferai, je le jure sur le corps de mon pauvre pere assassiné.


CHAPITRE VII – La chasse aux bandits

Suivie de Dixler, de George Storm, de Rhinelander, du chauffeur Joë et de toutes les personnes présentes, miss Helen s’était élancée vers la gare. C’était la seule direction qu’eussent pu prendre les fuyards. De nombreuses traces de pas, des arbustes brisés dans les massifs ne permettaient d’ailleurs aucun doute a cet égard.

A la station on recueillit de nouveaux renseignements. Il faisait maintenant grand jour et les employés de la gare prétendaient avoir vu un quart d’heure auparavant des ombres suspectes rôder autour du train meme qu’avait conduit George et qui stationnait sur une voie de garage.

Le train fut fouillé de fond en comble sans amener aucune découverte.

A ce moment un homme d’équipe accourut en faisant des signes désespérés.

– Je suis sur la piste, expliqua-t-il, les gredins se sont emparés d’une locomotive en stationnement et ce sont eux que vous apercevez la-bas au tournant de la voie.

– Il faut les rejoindre a tout prix, déclara miss Helen.

– Voici une machine qui est plus rapide que celle qu’ils ont volée, dit George. Montons-y tous. Je me charge de les rattraper. Le tender est plein de charbon, ils n’en ont certainement pas autant.

Le conseil du mécanicien fut aussitôt suivi. Tout le monde, y compris miss Helen et deux policemen, prit place sur la locomotive, qui bientôt brula le rail a une effarante vitesse.

– Nous gagnons un peu de terrain, fit remarquer George Storm au bout d’une demi-heure de poursuite, mais il y aurait peut-etre un moyen plus rapide. Nous sommes sur la meme voie et nous nous exposons a une collision. C’est a un mille d’ici que la voie bifurque. Nous allons nous engager sur la voie parallele.

Spike et Lefty, qui de loin adressaient de hideuses grimaces a leurs poursuivants, eurent un ricanement de joie en voyant que la locomotive qui leur donnait la chasse faire machine arriere, pendant que miss Helen descendait et manouvrait a l’aiguille.

Leur joie fut de courte durée.

Sitôt que George vit sa machine sur la seconde voie et qu’il n’eut plus de collision a redouter, il ouvrit tout grand le robinet d’adduction de la vapeur et bientôt la distance entre les locomotives diminua.

Maintenant on distinguait tres nettement la face ricanante de Spike, la face stupide de Lefty.

Les deux bandits avaient beau bourrer le fourneau de combustible, la distance diminuait de plus en plus.

– Je vais toujours en démolir quelques-uns, hurla Spike en grinçant des dents.

Et il mit en joue miss Helen avec un énorme browning.

Pendant quelques minutes, les balles crépiterent comme une grele sur les tôles de la machine.

George et le policeman riposterent avec cette différence qu’ils étaient beaucoup mieux pourvus de cartouches que ceux qu’ils poursuivaient.

Il vint un moment ou les bandits furent a court de munitions. D’ailleurs, on n’apercevait plus Lefty. On sut plus tard qu’il avait été tué d’une balle en plein cour.

Spike se vit perdu. Le feu baissait sous sa chaudiere, son charbon tirait a sa fin, et ses ennemis l’avaient presque rejoint.

Il vint un moment ou les deux locomotives se trouverent côte a côte.

– Il faut le prendre vivant, s’écria miss Helen, a cause du plan. Sans savoir si quelqu’un l’accompagnait, elle avait bondi de la locomotive sur la toiture du tender et de la sur l’auto-machine et elle était tombée a l’improviste sur Spike, auquel elle cherchait a arracher le plan.

Le misérable luttait désespérément, roulant autour de lui des yeux égarés, pareil a une bete fauve traquée dans son repaire.

Enfin d’un supreme effort il se dégagea et sauta dans le vide.

La voie en cet endroit, traversait un immense marécage, a travers lequel on avait jeté un pont. Spike avait assez bien calculé son élan pour savoir qu’en cet endroit il ne risquait pas de se tuer. Et il n’avait pas lâché le plan du tunnel des montagnes du Diable.

En tombant du haut du pont, Spike était venu s’enfoncer dans la vase du marécage que surmontaient d’épais bouquets de roseaux.

Un instant il pensa que ces roseaux lui permettraient d’échapper a ses ennemis. Une seconde de réflexion lui fit comprendre qu’on aurait vite fait de le retrouver. Il n’avait pas assez d’avance pour dépister ceux qui le poursuivaient.

Alors, dans sa cervelle exaspérée, une autre idée lui apparut.

On me prendra si on peut, réfléchit-il rapidement, mais on n’aura pas le plan, et grâce au plan, j’aurai des droits a la reconnaissance de Dixler et des autres.

Ce projet parut au bandit trop judicieux pour n’etre pas mis immédiatement a exécution.

Fébrilement, il déplaça une motte de gazon au pied d’une des piles, creusa dans la terre molle un trou avec ses ongles, y fourra le plan soigneusement roulé, puis remit la motte de gazon a sa place et se tapit dans les roseaux, retenant son haleine, immobile comme une statue.

Les événements prouverent a Spike qu’il avait raison de ne pas se bercer du chimérique espoir d’une évasion.

Quelques minutes apres, ses ennemis étaient sur ses traces.

– Par ici, criait Helen ; il est par ici, les roseaux sont foulés.

En un clin d’oil, le bandit fut cerné, dix poings menaçants s’abattirent sur lui et bientôt il fut solidement appréhendé.

Non sans l’avoir gratifié de quelques horions, il fut hissé sur le pont et on le fit monter dans la locomotive qui avait servi a sa capture et qui reprit a toute vapeur le chemin de Cedar Grove.

La on le descendit du train avec le meme cérémonial et on le conduisit a la villa ou les magistrats devaient l’interroger, apres avoir fait les constatations d’usage.

Sur un signe imperceptible de Dixler, qui, on le sait, avait assisté a toutes les péripéties de cette dramatique capture, Spike avait fini de se débattre et de hurler, et pendant un instant, au milieu de la foule qui remplissait le vestibule de la villa, les policemen chargés de sa surveillance, cesserent un moment de s’occuper de lui.

Sans affectation, Dixler s’était approché.

Alors Spike fit signe a son complice de regarder une de ses manchettes et celui-ci put lire ces quelques mots, tracés au crayon :

« Ai enfoui plan tete du pont, marque 21. »

L’Allemand eut un diabolique sourire. D’un imperceptible signe, il fit comprendre a Spike que tout irait bien et que ses protecteurs ne l’abandonneraient pas.

Le bandit, des lors, se tint tranquille et répondit docilement aux questions qui lui furent posées.

Par exemple, quand on lui demanda ce qu’il avait fait du plan, il prit son air le plus stupide.

– Quand j’ai vu que j’allais etre pris, déclara-t-il, je l’ai jeté dans le fourneau de la locomotive.

On ne put tirer autre chose de lui. Dixler triomphait.

– Maintenant, songeait-il, je crois bien que nous avons gagné la partie. Le général mort, le plan disparu, la Central Trust ne vaut plus grand-chose et nous n’aurons pas grand-peine, je crois, a nous en rendre acquéreur.

En prenant une physionomie de circonstance, il alla se joindre a la foule des amis qui avaient pénétré dans la chambre mortuaire ou était exposé le corps du général Holmes.

Maintenant qu’elle avait arreté ceux qui avaient causé la mort de son pere, miss Helen sentait toute son énergie l’abandonner.

Elle allait a présent, pouvoir se donner tout entiere a sa douleur.