La Dame noire des frontieres - Gustave Le Rouge - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1914

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Gustave Le Rouge

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Opis ebooka La Dame noire des frontieres - Gustave Le Rouge

Les aventures de Robert Delangle correspondant de guerre.

Opinie o ebooku La Dame noire des frontieres - Gustave Le Rouge

Fragment ebooka La Dame noire des frontieres - Gustave Le Rouge

A Propos
Chapitre 1 - MISS ARABELLA WILLOUGBY

A Propos Le Rouge:

Gustave Le Rouge, le grand oublié? Ami des mandragores, des alchimistes, des utopistes et des gitans, intime de Paul Verlaine, fermier, journaliste expert dans les faits divers, auteur dramatique, scénariste de films, animateur de cirque, candidat malheureux a la députation de Nevers, membre d'une conspiration manquée contre le roi des Belges, époux d'une écuyere de cirque, puis d'une voyante défigurée, pionnier de la science-fiction, auteur de livres sur le langage des fleurs et des reve, Gustave Le Rouge est un homme et un écrivain aux multiples facettes, qui mérite d'etre redécouvert. Il débute sa carriere d'écrivain populaire sur les traces de Jules Verne et de Paul d'Ivoi avec «La Conspiration des Milliardaires«, «La Princesse des Airs» et «Le sous-marin Jules Verne». Puis ses écrits se tournent nettement vers la science-fiction ou le fantastique avec son cycle martien - «Le prisonnier de la planete Mars» et «La guerre des vampires» - et «Le Mystérieux Docteur Cornélius», son chef-d'ouvre.

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Chapitre 1 MISS ARABELLA WILLOUGBY

C’était quelques semaines avant la déclaration de guerre. Deux croiseurs anglais venaient d’entrer dans le port de Boulogne-sur-Mer. Toute la ville était en fete. Le casino et les luxueux hôtels qui l’environnent étaient brillamment illuminés. Sur le port, les cabarets étaient remplis de matelots et de « matelotes ».

Jusqu’a une heure avancée de la nuit, des groupes en goguette répétaient d’une voix sonore des chansons nautiques :

Celui-la n’aura pas du vin dans son bidon !

La Paimpolaise ;

La belle frégate, etc., etc.

Des patrouilles d’infanterie, la baionnette au canon, la jugulaire baissée, tâchaient de mettre un peu d’ordre dans cette joie populaire. Ce n’était pas la une chose commode et, a maintes reprises, ils se heurtaient a des groupes de matelots anglais et français, se tenant fraternellement bras dessus, bras dessous, et chantant a perdre haleine la Marseillaiseet le God save the King.

Seulement c’étaient les Anglais qui chantaient la Marseillaiseet c’étaient les Français qui braillaient le God save the King, de toute la force de leurs poumons.

Dans le port, la plupart des navires étaient brillamment illuminés. Seul, un yacht d’environ mille tonneaux, ancré un peu a l’écart des autres bâtiments, semblait protester contre l’enthousiasme général. C’était le Nuremberg,propriété d’un millionnaire allemand, le fameux von der Kopper.

Le pont était désert, tous les fanaux éteints. Mais, si l’on eut pénétré dans le salon du yacht, dont les hublots étaient strictement fermés, on eut aperçu une dizaine d’officiers de la marine allemande, dont quelques-uns, en uniforme, fiévreusement penchés sur des cartes et des plans.

Ils discutaient a demi-voix avec animation. Vers minuit, ils se retirerent un a un, en prenant les plus grandes précautions pour n’etre pas remarqués. Puis, tout en flânant, ils se dirigerent du côté du casino, ou ils devaient se retrouver.

Dans le luxueux établissement, la fete battait son plein. Il était minuit passé, que, derriere les hauts vitrages de la façade flamboyants de clarté, le bruit des chants et des rires s’entendait encore.

Vers une heure, deux hommes quitterent le salon de jeu et descendirent lentement les marches du perron. L’un portait l’uniforme de capitaine de l’infanterie de marine, l’autre était en smoking et avait, dans les gestes et dans l’allure, cette décision, cette brusquerie qui décelent tout de suite un homme d’action.

Comme ils allaient atteindre la plage, ils se trouverent en face d’une limousine dans laquelle une jeune femme s’appretait a monter.

Tres belle, vetue d’une sévere toilette de soie noire, elle avait, dans les traits et dans l’attitude, quelque chose de profondément impressionnant. Son visage, que ne relevait aucun fard, était d’une pâleur mortelle. Ses yeux noirs, légerement cernés de bistre, brillaient d’un éclat fiévreux, presque insoutenable, et son épaisse chevelure, d’un noir de jais a reflets bleuâtres, était maintenue par un peigne d’or orné de diamants noirs de la plus grande beauté.

Elle s’insinua dans l’intérieur de l’auto avec une souplesse toute féline ; elle venait de prendre place sur les coussins lorsque son regard rencontra celui du capitaine. Aussitôt, un sourire éclaira cette face presque tragique et elle répondit d’un gracieux mouvement de tete au respectueux salut de l’officier.

Le compagnon de celui-ci avait salué, lui aussi, d’un geste machinal, et maintenant, il demeurait immobile, comme figé de stupeur. La vue de cette femme a l’énigmatique visage avait réveillé en lui tout un monde de souvenirs.

– Ah ça ! mon vieux Robert, lui dit gaiement son compagnon, est-ce que la beauté de miss Willougby a produit sur toi une si foudroyante impression ?

– Peut-etre, mon vieux Marchal, répondit l’autre tout pensif.

Et il ajouta :

– Mais tu es bien sur qu’elle se nomme miss Willougby ?

– Absolument sur ; je la connais parfaitement. Son frere, lord Arthur Willougby, un tres brave officier de la marine anglaise, que j’ai connu au Maroc, était, ce soir meme, un de nos partenaires a la table de jeu. Tu sais, ce grand blond aux levres minces, a l’air un peu poseur, avec un lorgnon d’or.

– Oui, en effet.

– Mais, pourquoi toutes ces questions ?

– C’est étrange. Miss Willougby ressemble singulierement a une célebre espionne prussienne que j’ai eu l’occasion de voir pendant la guerre des Balkans. Elle avait livré aux officiers allemands qui dirigeaient les Turcs le plan d’un fort qui commandait le croisement de deux lignes de chemin de fer. Elle s’est enfuie juste a temps, au moment ou les Serbes allaient la fusiller.

« C’était, de l’autre côté du Rhin, une vraie célébrité ; parlant toutes les langues, capable de prendre tous les déguisements, elle était, dit-on, royalement payée par la Wilhelmstrasse. Tu n’as donc jamais entendu parler de la fameuse Dame noire des frontieres ?

Le capitaine Marchal éclata d’un bon rire franc et sonore.

– Ah ça ! fit-il, mais c’est du roman que tu me racontes la ! La Dame noire des frontieres ! A-t-on idée d’une chose pareille ? Tu es en train de me monter un bateau. Est-ce que, par hasard, tu me prendrais pour un de tes lecteurs ?

Robert – Robert Delangle, rédacteur et correspondant de guerre au Grand Journal de Paris – était légerement vexé.

– Ris tant que tu voudras, mon vieux, répliqua-t-il ; n’empeche qu’il existe une stupéfiante ressemblance entre l’espionne prussienne que j’ai vue a Belgrade et cette belle Anglaise.

– Calme-toi, Robert, murmura le capitaine en frappant amicalement sur l’épaule de son ami. Ton imagination t’entraîne ; miss Arabella Willougby appartient a la haute aristocratie anglaise ; elle est tres connue dans la gentry et elle est meme reçue a la cour. Et, ce qui va te rassurer completement, elle ne sait pas un mot d’allemand, quoiqu’elle parle de façon tres pure le français et l’italien.

– Bon, grommela Robert, admettons que je me sois trompé ; mais c’est la une des ressemblances les plus étonnantes que j’aie jamais constatées. D’ailleurs, n’importe ! Je surveillerai cette femme mystérieuse.

– A ton aise. Cela te sera d’autant plus facile que je suis de toutes ses soirées ; mais, je te préviens d’avance que tu perdras ton temps. Miss Willougby est plusieurs fois millionnaire. Elle possede une haute culture intellectuelle, et c’est une sincere amie de la France, une enthousiaste de toutes les idées françaises.

Robert Delangle ne répondit pas, et les deux amis continuerent a longer les quais en se dirigeant vers le centre de la ville.

Tous deux avaient fait leurs études dans un grand lycée parisien ; puis, ils s’étaient perdus de vue. Les hasards de la vie les avaient séparés.

Louis Marchal était parti pour les colonies et avait participé aux expéditions du lac Tchad.

Delangle, qui, des ses débuts, avait montré d’étonnantes aptitudes pour le métier de reporter, avait successivement suivi la guerre au Maroc, la guerre des Balkans, n’échangeant avec son ancien camarade que de rares correspondances.

Un hasard les avait fait se retrouver a Boulogne, ou Delangle était venu gouter quelques semaines de repos, en attendant qu’il se produisît en Europe, ou ailleurs, une nouvelle guerre.

L’officier et le reporter avaient tout de suite renoué leurs anciennes relations et il avait suffi de quelques conversations entre eux, de quelques échanges d’idées, pour qu’ils redevinssent les deux bons « copains » de Louis-le-Grand, a l’époque heureuse ou ils mettaient en commun leurs billes, leurs tablettes de chocolat, et leurs premieres cigarettes.

Tout en causant de choses et d’autres, ils grimpaient maintenant cette longue et abrupte rue des Vieillards qui vient aboutir derriere la cathédrale et que bordent de hautes maisons silencieuses, aux allures aristocratiques. Ni l’un ni l’autre ne pensait déja plus a la fameuse Dame noire des frontieres.

– Robert, mon ami, dit le capitaine, avoue que tu as eu, ce soir, au casino, une veine de tous les diables.

– Bah ! fit l’autre, en haussant les épaules d’un air de supériorité.

– Je parie que tu gagnes au moins dix mille francs !

– Je n’ai pas compté.

– Moi, non plus ; mais ça doit faire a peu pres cela.

– Voyons : trois mille de lord Willougby…

– Un beau joueur, celui-la, et un vrai gentleman.

– Certes, il est d’une admirable correction. Nous disons donc : trois mille. Et j’ai ses bank-notes dans ma poche. Quatre a cinq mille, je ne sais plus au juste, a MM. Bréville et Debussey…

– Et deux mille que je te dois, reprit le capitaine Marchal, cela fait presque le compte.

– Oui, ce n’est pas mal. Mais, tu connais le proverbe : ce qui vient de la flute retourne au tambour…

– Proverbe tres juste. Aussi, moi, je ne joue jamais. Un officier français ne doit jamais jouer… Ce soir, j’ai eu la faiblesse de me laisser griser par la vue du tapis vert ou s’amoncelaient l’or et les billets bleus. Mais, on ne m’y reprendra pas de sitôt.

– Voila qui est bien parlé. Somme toute, je t’ai rendu service en te gagnant ton argent. En bonne justice, tu me devrais un supplément.

– Non, ce serait t’encourager a jouer. Mais, sérieusement, tu m’as donné la une excellente leçon. Je vais me replonger avec une ardeur féroce dans les plans de mes avions blindés. Je vais potasser mes épures.

– Cela marche ? Tu es content ? Tu as trouvé des capitaux ?

– Nous reparlerons de cela demain soir. J’ai précisément un rendez-vous tres sérieux a ce sujet.

Les deux amis étaient arrivés en face du marché aux poissons ; devant eux, le port, calme comme un lac, étincelait sous la lune, rayonnante et blanche derriere un sombre massif de nuages.

Les silhouettes élancées des mâtures se découpaient dans le lointain sur l’azur nocturne de la mer, comme glacées d’argent. Au loin, les feux des phares anglais et français clignotaient dans la brume.

Les deux amis contemplerent quelque temps en silence la magnifique perspective.

– Il faut tout de meme que j’aille me coucher, murmura Robert en étouffant un bâillement.

– Tu ne me fais pas un bout de conduite ?

– Impossible ce soir, je tombe de fatigue.

– Alors, a demain. Je te donnerai des nouvelles de mon commanditaire.

Les deux amis échangerent une cordiale poignée de mains et se perdirent dans un lacis de petites rues ténébreuses. Le reporter se dirigea vers le quartier de la sous-préfecture ou se trouvait son hôtel, tandis que le capitaine Marchal qui, subitement, paraissait avoir perdu toute envie de dormir, redescendait du côté du casino.

Il longea quelque temps la jetée et fit halte en face d’une grande villa a la façade sculptée, aux balcons de fer doré, aux fenetres de laquelle ne brillait aucune lumiere.

Il sonna.

Il y eut, dans l’intérieur, un bruit de chaînes et de verrous ; puis, dans l’entrebâillement de l’huis, un domestique a la face rougeaude, aux cheveux d’un blond pâle, apparut.

– Ah ! c’est vous, monsieur le capitaine, murmura-t-il, avec un fort accent exotique. Miss vous attend.

Le capitaine Marchal, qui paraissait connaître parfaitement les aîtres, monta directement l’escalier de marbre a rampe de cuivre forgé. Il traversa, au premier étage, un palier que décoraient des tentures de soie brodée et de gros bouquets de lilas blanc, de camélias et de violettes, dans des vases de Sevres et de Wedgwood.

Il poussa une porte et recula, ébloui. Des lustres électriques aux abat-jour de cristal, éclairaient un salon tendu de soie verte a grandes fleurs bleues. Sur un guéridon de laque un souper délicat était servi.

Un opulent buisson de crevettes roses faisait pendant a un pâté a la croute dorée, des huîtres d’Ostende, succulentes et nacrées, s’amoncelaient sur un plateau d’argent.

De beaux fruits dans la glace, de gros bouquets de roses thé, complétaient ce décor appétissant.

Mais, comme le palais de la Belle au bois dormant, ce salon plein d’enchantement était désert.

Marchal promenait ses regards autour de lui, avec une certaine inquiétude, quand, tout a coup, une portiere indienne a grands ramages d’or se souleva. Miss Willougby apparut.

– Vous voyez que je vous attendais, dit-elle en serrant cordialement la main de l’officier.

– Vous etes mille fois trop aimable…

– Je ne suis pas une femme comme les autres. Beaucoup se croiraient compromises en recevant a pareille heure une visite masculine. Mais moi, j’ai pour principe de ne pas me soucier de l’opinion publique. Il m’a plu de vous inviter a souper. Je l’ai fait, sans m’occuper du qu’en dira-t-on.

– Vous etes au-dessus de la calomnie.

– Je l’espere bien.

Puis, changeant brusquement de ton :

– Je parie que vous avez laissé mon frere au casino ?

– Oui, murmura-t-il. Nous avons meme joué ensemble.

– Oh ! lui, fit-elle avec un énigmatique sourire, quand il est devant une table de jeu, il ne se connaît plus. Vous a-t-il gagné, au moins ?

– Oui, balbutia l’officier en rougissant imperceptiblement.

– C’est bien fait. Cela vous apprendra a me négliger pour la dame de pique. Mais vous devez avoir faim ?

Miss Arabella agita une petite sonnette de vermeil. Une femme de chambre parut.

– Débarrassez donc le capitaine de son manteau et de son képi, et servez-nous.

Miss Arabella, qui avait fait par hasard connaissance du capitaine Marchal dans les salons de l’ambassade, se montrait avec lui étrangement coquette. L’officier ne passait pas un jour sans rendre visite a la belle Anglaise. Elle ne faisait rien sans le consulter et elle lui avait laissé entrevoir qu’elle avait pour lui la plus grande sympathie : qu’un mariage entre eux ne serait pas impossible.

– Je ne puis guere épouser un simple capitaine, lui avait-elle dit un jour. Soyez seulement commandant, et mon frere n’aura plus aucune objection a faire a notre union.

Le capitaine se croyait sincerement aimé de miss Arabella. Il avait en elle la plus entiere confiance. Il lui faisait part de tous ses projets, de tous ses espoirs.

C’est peut-etre avec l’arriere-pensée de se rendre digne d’elle qu’il avait repris ses études sur les avions blindés, qui, maintenant, le classaient au premier rang des techniciens.

Le capitaine Marchal avait pris place en face de la jeune fille. Le jeune officier, dans la capiteuse atmosphere de ce salon qui ressemblait a un boudoir, se sentait littéralement grisé.

Tour a tour, sévere et souriante, prude et coquette, miss Arabella lui faisait perdre completement la tete. Quand il se trouvait en face de l’enchanteresse, il n’était plus lui-meme.

Puis, sa conversation était si puissamment attrayante. Il se demandait ou cette jeune fille, qui avait tout au plus vingt-trois ans, avait pu puiser des connaissances si variées, une érudition si complete sur toutes sortes de sujets.

– Vous savez tout, miss, lui disait-il quelquefois en riant. Vous etes savante comme un professeur d’Oxford, et en meme temps mystérieuse comme un sphinx. Je crois que je n’arriverai jamais a connaître le fond de votre pensée.

– Peut-etre bien, répondait-elle avec un sourire inquiétant.

Et ses grands yeux noirs s’allumaient d’une étrange flamme.

On était arrivé au dessert. Le thé fut servi dans d’exquises tasses de porcelaine de Chine, et la soubrette apporta une boîte de havanes qu’elle plaça en face de l’officier.

– Vous fumerez un cigare ? demanda miss Arabella.

– Non, je préfere rouler une cigarette de cet excellent tabac d’Égypte, dont votre frere m’a précisément fait cadeau.

– Comme il vous plaira, murmura-t-elle sans pouvoir cacher tout a fait le désappointement que lui causait ce refus.

Marchal avait tiré de sa poche une boîte d’argent qui contenait le tabac blond et le papier a cigarettes. Mais, en la prenant, il fit tomber a terre une minuscule clé qui se trouvait, en meme temps que la boîte, dans la poche de côté de son dolman.

Le tapis de haute laine étouffa le bruit, et l’officier ne s’aperçut pas de la perte qu’il venait de faire. Mais miss Arabella, qui ne perdait pas de vue un seul de ses mouvements, avait parfaitement remarqué la chose.

Un instant apres, elle emmena son hôte dans le salon voisin pour lui faire admirer un curieux coffret d’ivoire, qu’elle avait reçu de Londres quelques jours auparavant. Mais, en se levant, elle avait eu le temps de faire un signe mystérieux au valet de chambre qui, en ce moment, était occupé a desservir la table.

Sitôt que Marchal fut passé dans la piece voisine, le valet aux cheveux blond filasse se courba avec un rire goguenard.

Il ramassa la petite clé, tira de sa poche une boule de cire rouge et prit une empreinte. Puis, doucement, il remit la clé sur le tapis, a la place meme ou il l’avait trouvée.

Tout cela s’était fait avec une rapidité, une prestesse que l’on n’eut jamais attendues de ce grand diable aux gestes gauches, au sourire niais.

Quelques minutes plus tard, miss Arabella et son invité revenaient s’asseoir devant le guéridon sur lequel le thé était servi.

– Mademoiselle, dit l’officier, il est grand temps que je me retire. Je suis sur que vous mourez de sommeil.

– Pour une fois, vous avez deviné juste. Je suis un peu fatiguée.

Et elle ajouta, avec un malicieux sourire :

– Puis, que dirait-on, si on vous voyait sortir d’ici au petit jour ?

Le capitaine Marchal remit dans sa poche la boîte d’argent. Mais, tout a coup, il devint pâle.

– La clef ? balbutia-t-il.

– Quelle clef ? demanda nonchalamment la belle Anglaise.

– Miss, vous ne pouvez pas savoir, murmura-t-il d’une voix étranglée. C’est la clef du coffre-fort ou se trouvent enfermés les plans de l’avion blindé qui, en cas de guerre, assurerait a la France une supériorité écrasante sur ses ennemis.

Miss Arabella parut tres sincerement peinée.

– Ne vous désolez pas, fit-elle. Si c’est chez moi que vous avez perdu cette fameuse clef, on aura vite fait de la retrouver. Nous allons la chercher ensemble, sans plus attendre.

Mais, déja, Marchal venait d’apercevoir la clef a ses pieds.

– La voici ! Ne cherchez plus, s’écria-t-il avec une explosion de joie. Vous ne pouvez pas vous imaginer quelle peur j’ai eue… J’en ai encore froid dans le dos…

– Remettez-vous, murmura-t-elle avec un sourire sarcastique. Un officier ne doit jamais avoir peur.

– Cela dépend des circonstances. Je ne voudrais pas, pour un doigt de ma main, avoir perdu cette clef. Je m’explique maintenant qu’elle a du tomber de ma poche.

– Allons, tout est bien qui finit bien. J’aurais été navrée que vous eussiez perdu cette clef chez moi. A demain, capitaine, et travaillez ferme. Je suis sure que vous allez doter la France d’un appareil merveilleux.

Miss Arabella serra cordialement la main de son hôte et rentra tranquillement dans ses appartements. A demi étendue dans une bergere, elle demeura plongée dans ses réflexions.

Tout a coup, en levant les yeux, elle aperçut devant elle lord Arthur Willougby, l’homme dont tous les touristes admiraient le chic supreme, l’impeccable correction. S’ils l’avaient aperçu a ce moment, ils eussent éprouvé une désillusion complete.

Le teint fripé, les yeux rougis, le plastron éclaboussé de champagne, un cigare éteint entre les dents, il avait l’aspect a la fois vulgaire et sinistre d’un habitué de tripots.

– Eh bien ! ma chere, avez-vous travaillé ? Avez-vous obtenu un résultat ?

La jeune fille jeta sur lui un regard glacial, chargé de mépris.

– Oui, dit-elle, j’ai travaillé et j’ai réussi. Regardez.

Elle avait ouvert le tiroir d’un petit meuble, et elle montrait l’empreinte de la petite clef dans le morceau de cire rouge.

– Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda-t-il en étouffant un long bâillement.

– C’est, tout simplement, la clef du coffre-fort ou se trouvent les documents secrets sur l’avion blindé.

– Ça, par exemple, c’est intéressant, fit-il, brusquement arraché a sa torpeur. Des demain, je vais faire fabriquer la clef par le fidele Gerhardt.

– Cela vous regarde ; mais, agissez vite. J’ai vu rôder autour de nous un personnage suspect : vous savez, ce journaliste français que nous avons connu autrefois a Belgrade.

– Tiens, il est donc ici ?

– Oui, et vous avez joué avec lui sans le reconnaître.

– J’y suis. C’est ce gros garçon joufflu avec des cheveux roux, qui est entré au casino en compagnie de Marchal.

– C’est un de ses amis intimes. A l’heure qu’il est, il suffirait d’un mot imprudent de lui pour tout gâter.

– J’y veillerai.

– La-dessus, je vous souhaite le bonsoir. Je suis excédée de fatigue. Ce Français est ennuyeux comme la pluie. Le pauvre diable est si naif, qu’il s’imagine véritablement que je suis éprise de lui.

Et miss Arabella, soulevant la portiere indienne a grands ramages d’or, se retira dans sa chambre a coucher.