Les Aventures de Todd Marvel, détective milliardaire - Gustave Le Rouge - ebook
Kategoria: Sensacja, thriller, horror Język: francuski Rok wydania: 1923

Les Aventures de Todd Marvel, détective milliardaire darmowy ebook

Gustave Le Rouge

(0)
0,00 zł
Do koszyka

Ebooka przeczytasz na:

e-czytniku EPUB
tablecie EPUB
smartfonie EPUB
komputerze EPUB
Czytaj w chmurze®
w aplikacjach Legimi.
Dlaczego warto?

Pobierz fragment dostosowany na:

Opis ebooka Les Aventures de Todd Marvel, détective milliardaire - Gustave Le Rouge

Sous un nom d'emprunt, le milliardaire Todd Marvel s'adonne a sa passion des énigmes en exerçant la profession de détective privé a San Francisco, accompagné de son fidele assistant Floridor. A l'occasion d'une fete donnée par son ami le banquier Rabington, il évente un complot destiné a s'approprier la fortune de celui-ci et de sa pupille, la charmante Miss Elsie. S'ensuit alors une course-poursuite remplie de rebondissements pour capturer et mettre hors d'état de nuire l'instigateur de ce complot, le redoutable docteur Klaus Kristian dont les connaissances médicales avancées et l'intelligence aigüe sont toutes entieres dévouées au crime. Lorsqu'on le croit mort, Klaus Kristian reparaît toujours la ou on l'attend le moins - dans une propriété abandonnée en Louisiane, dans une pension de famille a New York, dans une concession miniere au Mexique... - et semble sans cesse devoir échapper au détective grâce a des talents de manipulateur hors du commun. Todd Marvel arrivera-t-il a neutraliser définitivement le terrible docteur et sa bande? Pourra-t-il enfin libérer Miss Elsie de cette menace permanente et épouser la jeune femme qui partage ses sentiments? Mené a un rythme haletant, avec des personnages au caractere bien trempé, ce premier tome ravira les amateurs de littérature populaire du début du vingtieme siecle.

Opinie o ebooku Les Aventures de Todd Marvel, détective milliardaire - Gustave Le Rouge

Fragment ebooka Les Aventures de Todd Marvel, détective milliardaire - Gustave Le Rouge

A Propos
Premier épisode – LE SECRET DE WANG-TAI
CHAPITRE II – LA FAZENDA DES ORANGERS
A Propos Le Rouge:

Gustave Le Rouge, le grand oublié? Ami des mandragores, des alchimistes, des utopistes et des gitans, intime de Paul Verlaine, fermier, journaliste expert dans les faits divers, auteur dramatique, scénariste de films, animateur de cirque, candidat malheureux a la députation de Nevers, membre d'une conspiration manquée contre le roi des Belges, époux d'une écuyere de cirque, puis d'une voyante défigurée, pionnier de la science-fiction, auteur de livres sur le langage des fleurs et des reve, Gustave Le Rouge est un homme et un écrivain aux multiples facettes, qui mérite d'etre redécouvert. Il débute sa carriere d'écrivain populaire sur les traces de Jules Verne et de Paul d'Ivoi avec «La Conspiration des Milliardaires«, «La Princesse des Airs» et «Le sous-marin Jules Verne». Puis ses écrits se tournent nettement vers la science-fiction ou le fantastique avec son cycle martien - «Le prisonnier de la planete Mars» et «La guerre des vampires» - et «Le Mystérieux Docteur Cornélius», son chef-d'ouvre.

Copyright: This work is available for countries where copyright is Life+70 and in the USA.
Note: This book is brought to you by Feedbooks
http://www.feedbooks.com
Strictly for personal use, do not use this file for commercial purposes.

Premier épisode – LE SECRET DE WANG-TAI

CHAPITRE PREMIER – LA SENORA OVANDO

Fiévreusement, presque brutalement, une jeune femme en deuil se frayait un passage a travers la cohue bigarrée de ce curieux quartier de San Francisco qu’on appelle le Faubourg d’Orient.

Les yeux brillants de fievre, la face crispée par l’expression d’un désespoir immense, elle allait droit devant elle, sans un regard pour cette foule tourbillonnante ou dominaient les Chinois et les indigenes des archipels océaniens, aux parures de coquillages, aux vetements éclatants et bizarres.

Arrivée enfin dans une rue presque déserte, la jeune femme ralentit le pas, secoua d’un geste rapide la poussiere qui s’était attachée au bas de sa jupe, remit un peu d’ordre dans les boucles de sa chevelure d’un noir profond, et tamponna d’un petit mouchoir de soie ses yeux rougis par des larmes récentes.

Elle s’était arretée, comme hésitante, en face d’une spacieuse maison a trois étages, entierement constituée – comme beaucoup d’édifices bâtis apres le dernier tremblement de terre, – par des poutres d’acier et des briques.

– Pourvu, murmura-t-elle, le cour serré, qu’on ne me demande pas trop cher…

Elle ajouta en soupirant :

– Et que cela serve a quelque chose !…

Avec une brusque décision, elle ouvrit la grille qui donnait acces dans une avant-cour ornée de géraniums et de jasmins des Florides, et sonna a une porte dans laquelle était encastrée une plaque de nickel, avec cette inscription en gros caracteres :

JOHN JARVIS

Private detective

Elle fut introduite par un noir dans un salon d’attente séverement meublé de chene et dont les fenetres donnaient sur un vaste jardin.

Une sorte de géant blond, a la physionomie souriante, aux yeux bleus pleins de candeur, vint a la rencontre de la jeune femme et lui indiqua un siege.

Il parut vivement frappé de l’expression douloureuse qui se reflétait sur le visage de la visiteuse, et aussi, de la beauté de celle-ci. Ses traits brunis par le soleil, offraient une régularité parfaite ; ses mains tigrées de hâle étaient d’un modelé délicat et le méchant costume de confection dont elle était vetue accusait des formes élancées, une taille mince et ronde, des hanches harmonieuses et larges, toute la plastique splendide des femmes de sang espagnol, si nombreuses en Californie.

De son côté, la visiteuse ne s’était nullement représenté un détective de cette mine débonnaire et joviale.

Il y eut quelques minutes d’un silence embarrassé.

– Vous etes Mr John Jarvis ? demanda-t-elle enfin.

– Non, senora, simplement son secrétaire et parfois son collaborateur, mais puis-je savoir ce qui vous amene ?

– Je suis au désespoir !… balbutia-t-elle avec accablement. Il y a huit jours, mon mari était vivant, nous étions presque riches, maintenant je suis veuve, et nous sommes ruinés ! Ma petite Lolita qui va sur ses neuf ans, sera sans pain et sans asile…

Elle fondit en larmes, incapable d’en dire davantage. Le secrétaire du détective paraissait presque aussi ému que sa cliente.

– Ne vous désolez pas, dit-il affectueusement, si quelqu’un peut apporter remede a votre situation, c’est bien M. Jarvis.

Il ajouta, dans un élan de réelle admiration :

– Je ne crois pas qu’il y ait un homme plus habile dans l’univers entier !

– Il veut sans doute des honoraires tres élevés ? demanda-t-elle anxieusement.

– Soyez sans inquiétude a cet égard, M. Jarvis n’est pas un détective ordinaire ; il ne réclame d’argent qu’en cas de succes, et ses prétentions sont toujours proportionnées a la fortune de ses clients, mais vous allez lui parler immédiatement. Vous verrez que du premier coup, il vous inspirera confiance… Qui dois-je lui annoncer ?

– La senora Pepita Ovando, la veuve Ovando, hélas ! fit-elle avec une tristesse poignante.

Au moment ou elle se levait pour passer dans la piece voisine, a la suite du secrétaire, elle entendit le bruit sec d’un déclic et aperçut dans la muraille en face d’elle une ouverture ronde, cerclée de métal, qui ne s’y trouvait pas l’instant d’auparavant.

– Qu’est-ce que cela ? demanda-t-elle avec méfiance.

– Ne craignez rien : M. Jarvis, par mesure de prudence, a l’habitude de faire photographier toutes les personnes qui pénetrent dans son salon d’attente. C’est sur son conseil, que la Central Bank en fait autant, pour tous ceux qui viennent toucher un cheque de quelque importance a ses guichets. Cette simple précaution a déja donné les meilleurs résultats.

Un peu inquiete, la senora Ovando pénétra dans une immense piece qui ressemblait beaucoup plus au laboratoire d’un savant qu’au cabinet d’un homme d’affaires. De hautes bibliotheques voisinaient avec des armoires de produits chimiques, des appareils pour la télégraphie sans fil et les rayons X, un gros microscope, et jusqu’a une petite forge mue par l’électricité. Dans un coin se dressait un grand miroir dont le cadre de porcelaine était hérissé de fils de cuivre qui allaient se perdre dans la muraille.

Ce bizarre décor impressionna vivement la senora ; a la vue de ces machines dont l’usage lui était inconnu, une étrange appréhension s’emparait d’elle. Elle regrettait presque d’etre venue. Elle eut un instant l’impression de sentir planer sur elle de mystérieux dangers.

Ce ne fut qu’a force de bonnes paroles que M. Jarvis parvint a la rassurer.

Le détective, qui paraissait posséder a un degré extraordinaire le don de la persuasion, était un jeune homme de haute taille, a la physionomie pleine de mélancolie et de douceur. Le front élevé, couronné de cheveux bruns, les yeux noirs, pleins de franchise, le menton énergique et la mâchoire un peu carrée des anglo-saxons, il inspirait confiance a premiere vue.

La senora Ovando fut étonnée de trouver en lui une courtoisie raffinée, une élégance native de manieres qui ne pouvaient appartenir a un vulgaire policier. Mais en dépit de cette exquise politesse, de cette douceur apparente, elle remarqua qu’il savait, sans élever la voix, donner a ses phrases un ton de commandement qui n’admettait pas de réplique.

– Senora, dit-il, apres avoir fait asseoir la jeune femme en face de lui, je vous écoute avec la plus grande attention. Pour que je puisse vous etre utile, il est nécessaire que je connaisse les faits dans le plus minutieux détail.

– Ce ne sera ni long, ni compliqué, répondit-elle. Je me suis mariée, il y a dix ans et jusqu’a la catastrophe qui vient de me frapper, nous avions été parfaitement heureux. Avant de m’épouser, mon mari avait amassé une petite fortune en travaillant au Mexique, dans les mines d’or.

« Avec une partie de son argent il acheta un grand terrain, a six milles de Frisco, et fit construire la petite ferme que nous habitons et qu’on appelle la Fazenda des Orangers, malheureusement, tout cela n’est pas entierement payé.

– Et c’est sans doute, interrompit le détective, la somme que vous destiniez a parfaire ce paiement qui vous a été dérobée ?

– Hélas oui, trois mille dollars, exactement. Mais si ce n’était que cela ! Mon mari avait rapporté du Mexique une pierre de grande valeur, un diamant rouge, rouge comme un rubis.

– Ce sont les plus rares ; un diamant pareil, s’il est sans défaut et d’une certaine grosseur, possede une valeur énorme. Comment votre mari ne songea-t-il pas a le vendre pour se faire de l’argent comptant ?

– Il avait ses idées la-dessus. Il prétendait qu’avec le temps, le prix d’une pareille pierre ne pourrait qu’augmenter. Il faut vous dire que le diamant est gros comme un petit ouf de pigeon et d’une eau irréprochable. Ce sera la dot de notre Lolita, répétait-il souvent…

La senora s’interrompit, ses yeux étaient baignés de larmes.

– Du courage, lui dit affectueusement M. Jarvis ; je sais combien un tel récit doit vous etre pénible.

– L’argent et le diamant, reprit-elle avec effort, étaient enfermés dans un petit coffre-fort d’acier scellé dans le mur de la chambre a coucher et que nous restions parfois des semaines sans ouvrir, quand mardi dernier – il y a exactement quatre jours – nous trouvâmes notre trésor disparu.

– Il n’y avait pas eu d’effraction ? demanda le détective.

– Aucune, meme tout était en ordre, dans le coffre, seulement le diamant et les trois billets de mille dollars s’étaient envolés… Mon mari était consterné ; apres avoir fait inutilement les recherches les plus exactes, il porta plainte au coroner du district qui ne fut pas plus habile que nous a découvrir un indice quelconque.

– Vous ne soupçonnez personne ?

– Personne ; le pays, de ce côté, est tranquille. Nous connaissons tous nos voisins, et, d’ailleurs, ils ne nous font visite que tres rarement. Nous n’avons pour tout domestique qu’un Chinois, Wang-Tai, un homme de confiance, employé a la fazenda depuis quatre ans et qui m’est tout dévoué.

– A-t-il été interrogé ?

– Oui, et on l’a meme scrupuleusement fouillé ; sur sa demande on a examiné avec le plus grand soin, la chambre qu’il occupe, a côté de l’écurie. Je répondrais de Wang-Tai comme de moi-meme. D’ailleurs, il n’est jamais a la maison, il travaille toute la journée dans la plantation et il a en nous une telle confiance que, la plupart du temps, c’est moi qu’il charge d’expédier dans son pays par la poste les petites sommes qu’il arrive a mettre de côté.

La senora Ovando s’était arretée sous le coup d’une intense lassitude plus morale encore que physique. Visiblement ce récit de ses malheurs lui était un torturant supplice. Ce gentleman si correct, aux mains si blanches, aux ongles polis comme des agates, en saurait-il plus que le coroner ? Au fond, elle ne le croyait pas, mais il fallait qu’elle allât jusqu’au bout de son douloureux récit. N’était-elle pas venue pour cela ?

Les sourcils froncés, le regard vague, John Jarvis réfléchissait avec une intensité, une concentration de sa pensée qui a des regards inattentifs, eut pu passer pour la reverie d’un homme distrait.

Dans le silence, on perçut le grincement léger d’un stylographe courant sur le papier ; dans un coin, le géant blond prenait des notes.

– Qu’importerait ce vol, sans la mort du pauvre Leonzio, de mon cher époux mille fois aimé ! reprit tout a coup la jeune femme d’une voix rauque, les mains jointes, dans un geste de désespoir.

– On l’a tué ? fit le détective a demi-voix.

– Non, répliqua-t-elle, pas cela. Un accident, une fatalité ! Aussi, j’avais été trop heureuse, le Malheur nous guettait ! Il fallait que cela se produisît. Hier matin, il descendit de tres bonne heure, comme de coutume pour faire le tour de la plantation ; c’était par la qu’il commençait sa journée…

« Une heure apres, je le retrouvais mort dans l’écurie sur la litiere de paille de mais, a côté du cheval qui d’un coup de pied lui avait ouvert le crâne…

Le détective était puissamment intéressé par l’exposé de la malheureuse veuve, si poignant dans sa simplicité.

– C’est un cheval vicieux ? interrogea-t-il.

– Aucunement, Nero est la bete la plus douce qui soit. Je n’ai pas compris… il y a dans cette série de catastrophes quelque chose de mystérieux et de vraiment diabolique !

« Dans le premier moment, j’étais si désolée, si furieuse, que je voulais abattre moi-meme le cheval assassin, c’est le coroner qui m’en a empechée.

– Il a bien fait, dit gravement John Jarvis, et naturellement il a conclu a un simple accident ?

– Il lui eut été difficile de faire autrement, les pieds de Nero étaient encore barbouillés de sang. Malgré tout, ce qui s’est passé reste inexplicable pour moi.

« Il me reste a vous dire que le propriétaire auquel nous devons encore trois mille dollars, ne serait pas fâché de reprendre son terrain avec les plantations qui nous ont couté tant de peine et tant d’argent. Si je ne paye pas a l’échéance, il fera un proces et comment veut-on que je paye, je ne possede plus rien !…

– Il faut que vous ayez une aveugle confiance en moi, déclara John Jarvis avec autorité, j’arriverai a retrouver vos voleurs.

– Oh ! si vous pouviez dire vrai, balbutia-t-elle en tournant vers lui ses beaux yeux chargés de muettes supplications.

– Je vous répete qu’il faut me faire confiance, dit-il en dissimulant la profonde émotion qu’il ressentait ; et d’abord j’ai encore des questions a vous poser. Quand vous vous etes aperçus du vol, pourquoi ce jour-la plutôt qu’un autre, avez-vous eu l’idée d’ouvrir le coffre-fort ?

– C’est vrai, il y a une chose que j’ai oublié de vous dire… D’ordinaire, nous nous levions des l’aube mon mari et moi, ce jour-la nous ne nous sommes réveillés qu’a dix heures passées et ma petite Lolita, dont le lit est dans notre chambre, a dormi d’un sommeil de plomb jusqu’a midi ; une fois habillée, elle s’est plainte d’un violent mal de tete, elle prétendait que l’atmosphere de la chambre était imprégnée d’une « drôle d’odeur de pharmacie ».

– Vous n’avez donc pas senti cette odeur ? demanda le détective avec surprise.

– Si, mais nous l’avons expliquée tout naturellement. Je vous ai peut-etre dit qu’a la fazenda, nous ne cultivons que des orangers et des citronniers, et précisément la veille nous avions emmagasiné une grande quantité de fruits, dans une resserre qui communique avec notre chambre. Réunies en grand nombre les oranges, vous le savez, dégagent un violent parfum d’éther. C’est a ces émanations que nous avons attribué notre sommeil prolongé et l’odeur de pharmacie dont s’est plainte Lolita.

– C’est possible, apres tout, murmura le détective devenu pensif, l’écorce des oranges contient une certaine quantité d’un éther spécial… Et pourtant !… Si cette explication était la bonne, le meme fait aurait du se produire chaque fois que la resserre était pleine de fruits.

– Le fait ne s’est produit pourtant que cette seule et unique fois, avoua la jeune femme. Un autre détail que j’avais oublié : la fenetre de la chambre que j’avais fermée la veille a cause de la fraîcheur de la nuit, était entrouverte quand nous nous sommes réveillés.

– Le vent a pu l’ouvrir si elle était mal fermée.

– C’est ce que nous avons pensé, sur le moment, nous n’y avons attaché aucune importance.

– Bon, mais vous ne m’avez pas encore dit pourquoi vous avez ouvert le coffre-fort.

– C’est moi qui en eus l’idée. En me levant, j’avais comme le pressentiment d’une catastrophe. Je m’étais éveillée la tete lourde, apres une nuit de cauchemars. Sans savoir pourquoi, j’avais le cour serré par l’angoisse. On eut dit que je sentais venir le malheur qui planait sur notre maison. Tu vois, dis-je a mon mari, la fenetre est ouverte, regarde comme il serait facile de nous voler. Il voulut me rassurer, me montra le trousseau de clefs qu’il plaçait chaque soir sous son chevet, a côté de son browning, et, pour me tranquilliser tout a fait, il finit par ouvrir le coffre-fort. C’est alors que nous constatâmes le vol.

John Jarvis s’était levé brusquement.

– Je vais me rendre immédiatement avec vous a la fazenda, déclara-t-il, quel malheur que vous ne soyez pas venue me trouver plus tôt ! Un dernier renseignement : quand a lieu l’inhumation de votre mari ?

– Demain matin.

– Cela suffit. Je vous emmene dans mon auto. Je vous recommande surtout quand nous serons la-bas, de ne pas dire qui je suis. Racontez, si vous voulez, que je suis venu pour acheter la propriété. Mon secrétaire et ami, Monsieur Floridor Quesnel, sur la discrétion et le dévouement duquel je puis entierement compter, nous accompagnera.

Le géant blond auquel ce compliment était adressé quitta le bureau sur lequel il venait de sténographier toute cette conversation.

– Je puis peut-etre fournir un renseignement intéressant, dit-il. Ce matin, de tres bonne heure, un peu apres l’ouverture des portes, j’étais a la Central Bank. Les bureaux étaient a peu pres déserts. Un Chinois est venu toucher a la caisse un cheque assez important. Le fait m’a d’autant plus frappé qu’il est tres rare que les Chinois s’adressent a la banque. Ils préferent confier leur argent a l’administration des Postes, ou aux changeurs usuriers du faubourg d’Orient.

– Il me paraît impossible que ce soit Wang-Tai, affirma la jeune femme.

– C’est ce que nous allons vérifier immédiatement. En sortant d’ici, nous passerons par la banque.

L’instant d’apres, le détective et sa cliente prenaient place dans une luxueuse Rolls Royce de cent cinquante chevaux. Floridor s’était assis au volant et pilotait la voiture avec une dextérité merveilleuse a travers les rues encombrées.

L’auto stoppa devant la majestueuse façade de la Central Bank. John Jarvis descendit. Il revint quelques minutes plus tard, la mine dépitée.

– Rien a faire de ce côté, expliqua-t-il, il est venu ce matin un Chinois toucher un cheque de 2500 dollars, mais il se nomme Ping-Fao. On a bien voulu me confier sa photographie que, suivant l’usage de la maison, on a prise, sans qu’il s’en aperçut, pendant qu’il attendait a la caisse. La voici.

– Ce n’est pas Wang-Tai, fit la senora Ovando, en secouant la tete ; d’ailleurs, il n’a pas quitté la plantation. Je vous le répete, c’est le dernier que je soupçonnerais.

John Jarvis remit silencieusement la photographie dans son porte-cartes et se replongea dans ses réflexions. L’auto avait traversé a toute allure les faubourgs déserts et filait maintenant en quatrieme vitesse sur une large route bordée de ces cultures d’arbres fruitiers : orangers, abricotiers, pechers, qui font de certaines régions de la Californie un véritable paradis terrestre. Partout les branches pliaient sous le poids des fruits, l’atmosphere lourde du parfum des orangers et des citronniers en fleurs, était d’une douceur accablante.

Il y avait dix minutes que l’auto roulait a cette vitesse vertigineuse, lorsque Floridor tira de sa poche un numéro du San Franscico Evening News qu’il tendit par-dessus son épaule a John Jarvis, en disant :

– Voici qui vous concerne, l’entrefilet est souligné.

Jarvis eut un geste mécontent en lisant en petites capitales, au-dessous d’un portrait d’homme, le titre suivant :

LE MYSTÉRIEUX TODD MARVEL

Le Détective milliardaire disparu depuis six mois

NOTRE ENQUETE

Mais tout de suite son visage se rasséréna.

– Heureusement, cria-t-il a Floridor, qu’ils n’ont pas la bonne photo. Cela peut durer longtemps.

Voici ce que contenait l’entrefilet souligné de crayon bleu que John Jarvis lut avec la plus grande attention.

On est toujours sans nouvelles de l’honorable Todd Marvel, un des milliardaires les plus distingués de la société des Cinq Cents, propriétaire de plusieurs puits a pétrole en Pennsylvanie et d’immenses gisements de chrome et d’iridium, récemment découverts au Guatemala.

D’un caractere tres originalon peut meme dire tout a fait excentriqueM. Todd Marvel qui est doué d’une puissance de logique extraordinaire, s’est pris de passion pour le métier de détective. Un beau matin il a quitté son palais de la cinquieme avenue a New York et l’on a été quelque temps sans savoir ce qu’il était devenu. Trois semaines apres, affublé d’un pseudonyme, il faisait arreter a Chicago les auteurs du vol d’un million de dollars. Le retentissement de cette affaire fut énorme.

Le détective milliardaire fuit la popularité. Son identité une fois découverte, il a quitté brusquement Chicago et depuis on est sans nouvelles de lui. Les uns le croient partis pour l’Amérique du Sud, les autres pour l’Europe.

L’immense fortune de M. Todd Marvel ne souffre d’ailleurs aucunement des fantaisies de son propriétaire. Gérée par des fondés de pouvoir d’une scrupuleuse probitélargement rétribués d’ailleurselle va sans cesse en augmentant. Ajoutons que toutes les décisions de quelque importance sont prises par lui, et son habileté, dans les tractations les plus délicates est proverbiale dans le monde des affaires.

Dans le clan des milliardaires, c’est actuellement l’homme a la mode, le héros du jour. Il a refusé la main des plus opulentes héritieres américaines, comme il a refusé les plus flatteuses propositions d’association des « trusters » les plus en vue. L’engouement pour sa personne atteignait récemment un tel degré que nombre des héritiers des rois de l’or, du pétrole, de l’acier ou de la viande, regardaient comme le nec plus ultra du chic et comme le comble du sport, l’exercice du métier de policier.

Il est tres difficile de se procurer un renseignement quelconque sur cet étrange milliardaire. Tres généreux, tres loyal, il a su mettre entre sa personne et la curiosité publique un rempart de serviteurs dévoués qu’aucun argument ne peut décider a rompre le silence. Dans le monde des Cinq Cents on observe également a son endroit un mutisme rigoureux. Ce n’est qu’a grand-peine que nous avons pu obtenir d’un de ses amis la photographie que nous publions.

Dans l’intention d’etre agréable a nos lecteurs que passionne l’énigmatique personnage, nous avons pu mettre a jour un point important jusqu’ici completement négligé par ses récents biographes. Il y a une vingtaine d’années, le pere de M. Todd Marvel fut assassiné dans des circonstances demeurées obscures et la moitié de son énorme fortune disparut sans laisser de traces, en meme temps que son assassin. C’est dans ces faits maintenant oubliés, mais qui, a l’époque, firent grand bruit, qu’il faut peut-etre chercher l’explication de l’étrange manie policiere de l’élégant gentleman. Cette manie, désormais, ne paraîtra plus aussi excentrique a nos lecteurs. Qu’il s’agisse de venger son pere ou de récupérer une fortune volée, ce n’est certainement pas pour l’amour de l’art, que M. Todd Marvel s’est improvisé détective.

A bientôt de plus complets renseignements.

John Jarvis froissa le journal avec colere et le fourra dans la poche de son cache-poussiere. Puis il haussa les épaules et sa physionomie reprit sa placidité habituelle. L’auto venait de s’engager dans une allée d’eucalyptus qui aboutissait a la propriété de la senora Ovando.


CHAPITRE II – LA FAZENDA DES ORANGERS

Nichée frileusement au creux d’un vallon que traversait un ruisseau d’eau vive, abritée par de hauts platanes, la fazenda avec sa toiture de tuiles rouges et ses murs blanchis a la chaux, émergeait d’un véritable bois de citronniers et d’orangers, chargés de fleurs et de fruits. Dans un lointain vaporeux, la ligne violette des montagnes s’abaissait jusqu’a la mer ou la houle balançait les navires en rade. On devinait la ville située en contre-bas, au dôme de fumées noires ou rousses qui planait au-dessus d’elle et ou le soleil faisait palpiter comme une poussiere d’or.

Malgré la rumeur affaiblie de la ville qui se mariait a la plainte monotone des vagues, on se fut cru en pleine solitude. On eut dit un de ces paysages de reve que crée, pour d’idéales maîtresses l’imagination des poetes. On se sentait pris du désir de ne plus quitter cet éden embaumé des plus doux et des plus puissants parfums.

– N’avions-nous pas tout ce qu’il faut pour etre heureux, murmura la jeune femme en étouffant un sanglot.

Et, silencieusement, elle guida ses hôtes vers la fazenda.

Au détour d’un sentier, ils se trouverent brusquement en présence du Chinois Wang-Tai. Le torse a peine couvert d’un sayon de cotonnade bleue, le front en sueur, il était occupé a défoncer une parcelle de terrain rouge et caillouteux qui semblait n’avoir jamais été défrichée. Il se releva au passage des visiteurs et les salua respectueusement.

– Rien de nouveau ? demanda machinalement la senora.

Le Chinois fit de la tete un signe négatif et se remit au travail. Comme l’effigie des vieilles pieces de monnaie usées par le frottement Wang-Tai offrait une physionomie sans expression, comme effacée par la misere et l’abrutissement. Le regard était sans reflet, les levres décolorées et molles, la peau d’un jaune sale, collée aux pommettes.

– Il est quelconque, absolument insignifiant, dit Floridor, quand ils eurent fait quelques pas.

– Je n’en sais rien, répliqua le détective songeur, les individus de cette espece accumulent parfois, dans le silence et la solitude, de formidables réserves de ruse, d’énergie et – ce qui te surprendra – d’intelligence.

– Désirez-vous interroger Wang-Tai ? demanda la veuve.

– Non, du moins pas maintenant. Il faut qu’avant tout je visite soigneusement l’écurie, la chambre a coucher et, si pénible que soit pour vous une pareille demande, que j’examine de pres la blessure qui a causé la mort de votre mari.

– Venez, dit-elle stoiquement.

Dans la chambre étroite et nue, aux murs blanchis a la chaux, le cadavre, simplement vetu d’une chemise blanche, gisait sur le lit, un crucifix de cuivre placé sur la poitrine. Les volets étaient fermés. A la lueur de deux bougies placées au chevet du mort, a côté d’une assiette creuse pleine d’eau bénite, la petite Lolita, le visage pâli et comme émacié par le chagrin, lisait un livre de prieres. Sa mere lui fit signe de se retirer ; elle demeura elle-meme dans un angle de la piece, pendant que John Jarvis et son secrétaire se livraient a leur examen.

La blessure située derriere l’oreille était affreuse, le crâne avait été défoncé et le contour du fer a cheval y était profondément imprimé, encore souligné par le sang qui avait séché dans la plaie. Le détective mesura soigneusement cette empreinte avec une petite regle graduée.

John Jarvis ne semblait plus le meme, sa physionomie avait revetu une expression d’autorité et de domination, ses gestes étaient nerveux et saccadés ; de temps en temps d’un mot bref ou d’un signe il donnait a Floridor un ordre que celui-ci exécutait en silence.

Tout a coup, les deux hommes, sans plus se préoccuper de la senora que si elle n’existait pas, descendirent au rez-de-chaussée et pénétrerent dans l’écurie ou Nero, oublié, hennissait tristement devant sa mangeoire vide.

Sur un signe de John Jarvis, Floridor donna quelques poignées de foin a l’animal, lui caressa l’encolure et finalement lui souleva l’une apres l’autre les deux jambes de derriere pour prendre mesure de ses fers. Nero s’était laissé faire avec une docilité exemplaire.

Le détective furetait dans tous les coins, examinant longuement les uns apres les autres tous les objets qui se trouvaient dans l’écurie. Au grand étonnement de la senora Ovando qui assistait a cette scene sans rien y comprendre, il s’accroupit pres d’un tas de balayures, les tria et en mit de côté une certaine quantité dans un morceau de papier, puis il plongea ses mains jusqu’au fond d’un baril plein d’avoine, ramassa a terre trois clous tordus qu’il mit soigneusement dans sa poche. Enfin, a l’aide d’une forte loupe, il étudia successivement une hache, une scie, un marteau, un gros maillet de bois destiné a enfoncer les pieux et d’autres outils déposés la pele-mele.

Il continua longtemps ce manege, retournant dix fois les memes objets comme s’il eut cherché quelque chose qu’il ne trouvait pas.

Au comble de la surprise, la senora ouvrait la bouche pour demander ce que tout cela signifiait. Floridor lui fit signe de se taire.

– Ne le dérangez pas, lui dit-il a l’oreille, je crois deviner qu’il a trouvé une piste sérieuse.

Le détective venait de passer dans le cabinet ou couchait Wang-Tai et qui était adjacent a l’écurie. Dans ce misérable réduit, il n’y avait qu’un monceau de paille de mais qui servait de lit au Chinois, une cruche de terre et de vieilles sandales de paille tressées. L’odeur nauséabonde de l’opium flottait dans l’air et, sur une planche, John Jarvis découvrit la petite lampe et la pipe a champignon indispensables aux fumeurs. A côté, il y avait un paquet renfermant des vetements de rechange et quelques chemises.

A la stupeur croissante de la veuve, John Jarvis prit les sandales et les enveloppa dans un journal pour les emporter.

Brusquement, il remonta dans la chambre mortuaire, s’assit a une table et étala dessus avec précaution les détritus retirés par lui des balayures et qui paraissaient de minces rognures de papier rouge. Il déployait avec mille précautions chacun des minuscules fragments, de la pointe de son canif, puis il les rapprochait, comme s’il eut voulu reconstituer le lambeau primitif.

Ce travail minutieux l’absorba pendant une grande demi-heure.

Frémissante d’impatience, la veuve allait et venait par la chambre, jetant de temps a autre un regard de désolation sur le cadavre de son mari.

– Senora, dit tout a coup John Jarvis, dont la voix était empreinte d’une mystérieuse solennité, ma visite n’aura pas été inutile, mais il me reste encore une question a vous poser. Ne m’avez-vous pas dit que Wang-Tai vous confiait ses économies ?

– Oui, balbutia-t-elle, nous avons eu longtemps a lui une centaine de dollars ; ils étaient déposés dans le coffre-fort avec notre argent a nous. Il les a redemandés.

– Était-il présent quand vous avez ouvert le coffre pour les lui rendre ?

– Certainement, il n’y avait aucun inconvénient a cela puisqu’il ne connaissait pas le mot, grâce auquel la porte s’ouvre.

– C’est tout ce que je voulais savoir. Je tiens maintenant l’anneau qui manquait a la chaîne de mes raisonnements. Ah ! j’oubliais… Avez-vous quelquefois acheté des médicaments chez Ramlott, le druggist de Montgomery Street ?

– Jamais ! Nous n’achetions pour ainsi dire pas de produits pharmaceutiques.

– Je l’aurais parié. Maintenant je suis sur de mon fait.

– Senora, ajouta-t-il avec une gravité impressionnante, la main étendue au-dessus du cadavre d’Ovando, j’en fais le serment, solennel sur le corps de l’innocente victime, votre mari a été assassiné par le meme bandit qui a volé le diamant rouge, et ce bandit, c’est Wang-Tai !

– Cela se peut-il !… murmura la veuve avec un frisson d’horreur.

– Vous allez en etre convaincue comme moi dans un instant. Cela est aussi évident que la clarté du soleil. Tantôt votre exposé des faits me donna beaucoup a réfléchir ; il me parut presque impossible que la mort de votre mari, survenant presque aussitôt apres le vol, fut due a un simple accident.

– Pourtant, l’enquete du coroner…

– N’a pas été faite sérieusement. En examinant la blessure, j’ai tout de suite constaté qu’elle ne pouvait pas, malgré les apparences, avoir été causée par un coup de pied de cheval. Il y a sur le crâne plusieurs traces de fer enchevetrées, parce que l’assassin a redoublé ses coups, ce qu’un cheval n’eut pu faire. Un cheval qui lance une ruade ne frappe qu’avec l’extrémité aiguë du sabot. Ici toute la surface du fer est nettement dessinée.

« Je mesurai le diametre de la blessure, puis les fers de Nero ; les dimensions ne correspondaient pas, je ne m’étais donc pas trompé. D’ailleurs l’animal est tres doux, il m’a paru tout a fait incapable de lancer une ruade.

– C’est pourtant vrai que Nero est doux comme un agneau. Alors vous croyez que ce n’est pas lui ?

– Je vous ai dit que c’était Wang-Tai… J’aurais été bien en peine de deviner comment l’assassin s’y était pris pour commettre son crime, quand en examinant les outils, je me suis aperçu que le lourd maillet de bois qui sert a enfoncer les pieux était percé de trois trous disposés en triangle ; peu apres j’ai ramassé trois clous qui s’adaptaient exactement dans ces trous. L’assassin avait eu l’idée infernale de clouer un fer a cheval sur le maillet dont il s’est servi pour assommer sa victime. Comprenez-vous maintenant ?

– Sainte Vierge ! peut-il exister de pareils coquins, s’écria la veuve avec épouvante.

– Il ne m’est plus resté aucun doute apres avoir comparé le diametre de la blessure avec celui de l’espace compris entre les trous. Je n’ai pas retrouvé le fer a cheval que l’assassin a fait disparaître, croyant ainsi avoir détruit tout vestige de son crime. Il a aussi lavé avec grand soin le maillet qui devait porter des traces de sang.

Le détective montra alors les rognures de papier rouge trouvées par lui dans les balayures.

– A leur couleur caractéristique, reprit-il, j’ai tout de suite reconnu que ces minuscules fragments provenaient d’une de ces étiquettes que les pharmaciens collent sur les flacons renfermant des produits toxiques. La forme des fragments m’a révélé que l’étiquette avait été grattée. De la a supposer que Wang-Tai avait acheté un anesthésique pour vous réduire a l’impuissance pendant la nuit du vol, il n’y avait qu’un pas. Il me sera d’ailleurs bien facile de savoir si un Chinois n’est pas venu demander du chloroforme au druggist Ramlott, quelques jours avant le vol, c’est-a-dire apres que Wang-Tai vous eut redemandé ses économies.

La senora Ovando demeurait silencieuse et regardait le détective avec une admiration ou se melait une secrete terreur.

– Voici selon moi, continua-t-il, comment les choses se sont passées : tres habilement, Wang-Tai a choisi pour faire son coup, une nuit ou la resserre était pleine de fruits. Il n’ignorait pas que le puissant parfum d’éther des oranges a une certaine analogie avec l’odeur du chloroforme. La petite Lolita seule était dans le vrai en se plaignant d’une odeur de pharmacie, odeur qui devait pourtant etre tres atténuée, puisque l’assassin avait pris soin, le vol une fois commis, d’ouvrir la fenetre pour renouveler l’atmosphere de la chambre.

– Vous ne me dites toujours pas, objecta la veuve, comment il a pu ouvrir le coffre-fort.

– Quand le systeme n’est pas plus compliqué que celui-ci, ce n’est pas difficile, c’est une question de doigté et d’oreille. Les voleurs – et surtout les voleurs chinois – n’ont pas besoin d’outils pour cela. Voyez plutôt.

John Jarvis s’était approché du coffre-fort et il en manouvrait les boutons, tantôt avec une savante lenteur, tantôt avec une grande rapidité l’oreille tendue aux bruits imperceptibles qui se produisaient dans l’intérieur du mécanisme.

– Tenez, dit-il, voila qui est fait.

– Ne vous l’avais-je pas dit, s’écria orgueilleusement Floridor. Je le répete, il n’y a pas dans tout l’univers, d’homme plus habile que John Jarvis.

La senora Ovando demeurait béante de surprise en considérant la porte d’acier maintenant ouverte toute grande.

– Ce que je ne comprends pas, par exemple, reprit le détective, apres un silence, c’est que Wang-Tai n’ait pas pris la fuite apres le vol, et qu’il ait, somme toute, commis un meurtre inutile. Cela ne s’expliquerait – pardonnez-moi senora, de faire une pareille supposition – que si le Chinois eut été amoureux de vous.

– C’est ce que prétendait mon pauvre mari, balbutia la veuve dont les joues s’empourprerent. Combien de fois m’a-t-il dit en riant : « Tu vois, si je venais a mourir, tu aurais un époux tout trouvé, le mandarin Wang-Tai ! » De fait il était aux petits soins pour moi, ses prévenances, ses attentions étaient un éternel sujet de plaisanterie entre nous. Il m’était dévoué comme un bon chien. C’est peut-etre pour cela qu’il ne me serait pas venu a l’idée qu’il put etre coupable. Sauf l’habitude qu’il avait de s’enfermer chaque dimanche pour fumer l’opium, c’était un serviteur parfait.

– On rencontre beaucoup de criminels, expliqua Floridor, parmi ceux qui s’adonnent a cette drogue. Chez eux, a des périodes de dépression et d’abrutissement, succedent des phases de lucidité suraiguë, au cours desquelles ils élaborent les plus machiavéliques combinaisons…

– Priez la petite Lolita d’aller chercher Wang-Tai, interrompit le détective. Il faut que le coquin fasse des aveux et dise ou il a caché le diamant et l’argent. Il doit etre d’autant moins sur ses gardes que nous ne lui avons encore posé aucune question.

L’enfant revint tout essoufflée, au bout d’un long quart d’heure. Le Chinois demeurait introuvable.

– Je m’en voudrai toute ma vie de cette maladresse, s’écria Jarvis avec dépit, Wang-Tai a du nous espionner, a l’abri de quelque massif. J’aurais du charger Floridor de le surveiller.

– Ou le retrouver ? balbutia la veuve avec accablement.

– Ne vous désolez pas. Je fais de la capture de ce bandit une affaire personnelle. Il faut d’abord voir s’il s’est réellement enfui.

Le détective courut a la cahute du Chinois : d’un coup d’oil il constata que le paquet de vetements et la pipe avaient disparu ; mais une autre surprise l’attendait. En traversant l’écurie, il s’aperçut qu’on avait éventré d’un coup de couteau le collier de cuir que portait Nero ; la bourre sortait par l’ouverture béante.

– C’est la, sans doute, s’écria-t-il, que Wang-Tai avait caché les bank-notes, roulées et aplaties dans le sens de la longueur ; il a repris son butin avant de s’enfuir.

– Le diamant ne se trouvait pas dans la meme cachette, fit observer Floridor, il n’y aurait pas tenu.

– Le bandit a du gagner le chemin creux qui rejoint la grande route de San-Francisco… dit la senora Ovando.

– Voyons d’abord ou nous conduiront les traces de pas qui partent de l’écurie.

La terre du jardin, fraîchement arrosée gardait heureusement des empreintes tres nettes, mais le détective eut la surprise de voir que les traces de pas prenaient une direction diamétralement opposée a celle qu’indiquait la senora. En les suivant, il arriva au pied d’un superbe citronnier et machinalement il ramassa un fruit encore vert a demi enfoncé dans la terre molle. Il allait le rejeter, lorsqu’en l’examinant de plus pres il poussa un cri de surprise.

– Admirez, fit-il, l’astuce vraiment chinoise de Wang-Tai. Sans détacher le citron de l’arbre, il a découpé une rondelle dans l’écorce, creusé la pulpe du fruit pour donner place au diamant. La rondelle une fois rajustée, il n’y paraissait plus. Le moindre détail est calculé. Ainsi, il a choisi un citron vert, plus solide sur sa branche que ceux qui arrivent a maturité et qui pouvait rester longtemps encore sans etre cueilli.

« Dans sa précipitation a reprendre son butin avant de fuir, il n’a pas songé que ce fruit – que je garde précieusement – pouvait devenir une piece a conviction.

En partant du citronnier, les traces de pas revenaient dans la direction indiquée par la senora et aboutissaient au chemin creux. On suivit cette piste jusqu’a la route ou elle disparaissait, confondue avec des milliers d’autres pistes.

– Nous allons vous quitter, senora, déclara le détective, les minutes sont précieuses, l’assassin n’a guere qu’une heure et demie d’avance sur nous. Il s’agit de lui mettre la main au collet avant qu’il ait eu le temps de prendre passage a bord d’un paquebot.

– Reste-t-il quelque chance de retrouver l’argent volé ? demanda la veuve avec découragement.

– Ayez bon espoir, affirma John Jarvis avec conviction. Je connais a fond la ville chinoise et j’ai mené a bien des tâches plus difficiles…

Les deux détectives avaient pris place dans l’auto qui démarra. En se retournant, a l’extrémité de l’avenue d’eucalyptus, John Jarvis aperçut la senora demeurée a la meme place, immobile et pensive. Sa silhouette mélancolique se détachait toute noire sur le ciel rouge du couchant dont les derniers rayons caressaient d’un reflet sanglant la cime des orangers.

L’auto filait a vive allure sur la route ou déja tombait la nuit lorsque Floridor freina brusquement. A cinquante metres de la voiture un groupe confus barrait le chemin qui, a cet endroit, coupe a angle droit la voie du Transcontinental Pacific Railway.

Sous la lueur aveuglante des phares une tragique vision jaillit des ténebres. Cinq hommes aux longues barbes, aux vetements terreux qui paraissaient etre des travailleurs des plantations, étaient occupés a fouiller les vetements d’un cadavre horriblement déchiqueté dont la tete, qui ne formait plus qu’une bouillie sanglante, reposait encore sur un des rails de la voie.

– Un Chinois qui a été écrasé par le rapide, expliqua tranquillement un des hommes. Ce doit etre un suicide. Il n’avait plus un dollar en poche.

John Jarvis avait sauté a terre, en proie a une indicible émotion. Il venait de reconnaître, baignant dans le sang qui avait formé une mare autour du corps, la vieille pipe a opium et le paquet de vetements de Wang-Tai.

– Si ça vous intéresse, dit complaisamment l’homme, voila ses papiers, c’est tout ce que nous avons trouvé.

Le détective prit le portefeuille taché de sang qu’on lui tendait, il renfermait un passeport chinois et un permis de séjour en anglais au nom de Wang-Tai, ouvrier agricole au service de Leonzio Ovando a la fazenda des Orangers. Alors qu’étaient devenus le diamant et les bank-notes ?

John Jarvis éprouvait une horrible déconvenue. Un des hommes s’était-il subrepticement approprié la pierre précieuse ? ou fallait-il la rechercher dans cette boue sanglante, ou bien…

Il fut tiré de cette perplexité par Floridor qui venait de descendre de l’auto.

– Ce n’est pas la le cadavre de notre bandit ! affirma le géant blond avec énergie. Aussi vrai que je suis Canadien ! Wang-Tai était beaucoup plus petit de taille, puis sa blouse de cotonnade bleue était d’un ton beaucoup moins cru : d’ailleurs nous avons un moyen bien simple d’éclaircir nos doutes.

Floridor alla prendre dans la voiture les sandales de paille trouvées dans le logement du Chinois et que Jarvis avait conservées.

Les sandales étaient beaucoup trop petites pour chausser les pieds du mort.

– Tu as raison, dit le détective, ce Wang-Tai est un scélérat encore plus rusé que nous ne le pensions. Il n’a pas hésité a assassiner un de ses compatriotes, il l’a déposé sur les rails de façon a ce que le visage fut broyé, méconnaissable et il a laissé bien en évidence les papiers et la pipe pour donner le change.

Une autre découverte d’ailleurs confirma cette hypothese : a la hauteur du sein gauche, le défunt portait une blessure qui ne pouvait avoir été produite que par une balle de revolver.

Les témoins de cette scene regardaient avec stupeur ces deux gentlemen si corrects, possesseurs d’une si luxueuse auto et qui paraissaient prendre tant d’intéret a la mort d’un vulgaire Chinois.

Ils furent encore plus surpris quand le détective leur remit cinquante dollars qu’ils se partageraient a condition de porter le cadavre jusqu’a la station qui n’était éloignée que d’un quart de mille.

Pendant qu’heureux de cette aubaine, ils se dispersaient pour se mettre en quete d’une civiere, John Jarvis et Floridor remontaient en voiture et se remettaient en route. Sans attirer l’attention le détective avait glissé dans sa poche le portefeuille de Wang-Tai.