La Conspiration des milliardaires - Tome I - Gustave Le Rouge - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1899

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Gustave Le Rouge

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Opis ebooka La Conspiration des milliardaires - Tome I - Gustave Le Rouge

Cette saga en quatre volumes est le premier roman de Gustave Le Rouge, auparavant, il n'a publié que quelques nouvelles; il l'écrit d'ailleurs en collaboration avec Gustave Guitton. William Boltyn, milliardaire, veut devenir l'homme le plus riche et le plus puissant de la planete, et pour cela, il oeuvre a l'armement a outrance des USA, seul pays digne de dominer le monde civilisé, c'est a dire la vieille Europe. Mais son projet de loi est rejeté. Il convoque alors les principaux magnats américains et leur propose un complot a la hauteur de ses grandioses desseins. La lutte sera terrible, les inventions se succédant a un rythme vertigineux. «Chariot psychique», train ultra-rapide, sous-marin, train étanche subatlantique, robots, toutes les ressources du génie scientifique seront mises en oeuvre. Et l'histoire prouvera que l'argent et la puissance commerciale ne sont pas toujours suffisants pour vaincre...

Opinie o ebooku La Conspiration des milliardaires - Tome I - Gustave Le Rouge

Fragment ebooka La Conspiration des milliardaires - Tome I - Gustave Le Rouge

A Propos
Chapitre 1 - Les projets de William Boltyn
Chapitre 2 - Spirite et milliardaires

A Propos Le Rouge:

Gustave Le Rouge, le grand oublié? Ami des mandragores, des alchimistes, des utopistes et des gitans, intime de Paul Verlaine, fermier, journaliste expert dans les faits divers, auteur dramatique, scénariste de films, animateur de cirque, candidat malheureux a la députation de Nevers, membre d'une conspiration manquée contre le roi des Belges, époux d'une écuyere de cirque, puis d'une voyante défigurée, pionnier de la science-fiction, auteur de livres sur le langage des fleurs et des reve, Gustave Le Rouge est un homme et un écrivain aux multiples facettes, qui mérite d'etre redécouvert. Il débute sa carriere d'écrivain populaire sur les traces de Jules Verne et de Paul d'Ivoi avec «La Conspiration des Milliardaires«, «La Princesse des Airs» et «Le sous-marin Jules Verne». Puis ses écrits se tournent nettement vers la science-fiction ou le fantastique avec son cycle martien - «Le prisonnier de la planete Mars» et «La guerre des vampires» - et «Le Mystérieux Docteur Cornélius», son chef-d'ouvre.

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Chapitre 1 Les projets de William Boltyn

Le somptueux hôtel que le milliardaire William Boltyn occupait au numéro C de la Septieme Avenue de Chicago, était, ce soir-la, en révolution.

Le maître de la maison, dissimulant son anxiété sous une froideur apparente, se refusait d’abandonner les récepteurs, en or massif, du téléphone qui reliait son cabinet de travail a la salle de la chambre des séances, au Capitole de Washington.

Vainement le timbre électrique l’avait averti que le lunch du soir était servi ; vainement le capitaine des cuisines et directeur du service de la bouche, Tom Punch, était venu le prévenir en personne, Tom Punch célebre dans toute l’Amérique pour sa forte corpulence, son inépuisable gaieté, sa puissance presque incroyable dans l’absorption des liquides, et son entente des choses de la mangeaille.

Malgré toute la faveur dont il jouissait pres du maître, il ne s’était attiré qu’une réprimande assez brutale.

La fille de William Boltyn, miss Aurora elle-meme, n’avait pas été plus heureuse.

Aurora était une grande jeune fille, sérieuse, mince et blonde, exercée, des sa plus tendre enfance, a tous les sports, depuis la bicyclette jusqu’a la photographie, depuis le tennis jusqu’au yachting.

– Mon pere, dit-elle d’un air résolu, je connais l’importance de votre préoccupation, mais il serait pratique de prendre quelques aliments. Il est maintenant presque neuf heures du soir, et vous n’avez rien mangé depuis ce matin.

– Je ne mangerai rien avant de connaître le résultat de la séance.

– Mais pere, si elle se prolonge dans la nuit ?

– Tant pis.

– Je pourrais te faire servir dans ton cabinet, ici-meme, dit Aurora plus doucement.

– Je n’ai pas faim !… Crois-tu que je puisse avoir faim, dit-il avec une nuance de colere dans la voix et sans lâcher les récepteurs de l’appareil, peux-tu croire que j’aie faim lorsque je vois nos compatriotes se conduire avec tant de lâcheté ! Si nous nous en fions a nos représentants, la belle parole de Monroë : « L’Amérique aux Américains » ne sera plus qu’une dérision. Les États de l’Union auront été pillés, volés, par les Français, les Anglais, les Allemands, tous les parasites du Vieux Monde. Vous devriez comprendre cela, Aurora, vous dont j’ai voulu faire a tout prix une vraie Américaine.

La jeune fille n’insista plus.

Pendant que son pere se donnait tout entier a la communication qui paraissait l’irriter si fort, Aurora se retirait dans sa chambre a coucher tendue de satin blanc avec applications de dentelles d’argent, et qu’éclairait au centre un monstrueux massif d’orchidées en verres polychromes, intérieurement illuminé par de minuscules lampes Edison.

Cette espece de buisson vitrifié répandait un éclat tres doux, ou le bleu, le vert, le rose et l’orangé se mariaient agréablement.

A peine entrée, Aurora s’assit, et ne tarda pas a s’absorber dans la lecture d’un volumineux magazine illustré de photogravures, et qui relatait, avec de minutieuses explications, les découvertes scientifiques les plus récentes : rayons X, photographies en couleurs, fabrication artificielle du diamant, et le résultat des dernieres recherches sur l’aviation. Un article spécial était consacré a l’argentorium, cette espece d’or artificiel, obtenu avec de l’argent, et qu’il est impossible de distinguer de l’or véritable.

Mais qu’était-ce que William Boltyn ? Et comment avait-il gagné ses milliards ?

Cela vaut bien une explication.

Au physique, c’était un gentleman de forte stature, haut en couleur, le nez droit et osseux, le menton carré encore accentué par une barbiche roussâtre a la yankee, les pommettes saillantes, et les yeux d’un éclat dur et métallique. D’un esprit éminemment froid et concentré, d’une intelligence extremement lucide chaque fois qu’il s’agissait de chiffres et d’affaires, il avait l’art de réaliser, d’une façon pratique, les entreprises les plus osées.

A sa démarche toujours égale, a la rigidité presque automatique de ses mouvements, on eut dit que toutes ses actions étaient comme déterminées par un mécanisme intérieur. C’était le type de l’homme d’énergie par excellence.

Affichant un extreme mépris pour tout ce qui était beaux-arts ou littérature, il n’avait de tableaux, de statues chez lui, que pour ne pas rester en arriere des autres milliardaires, et aussi a titre de bon placement. Il ne voulait connaître que les affaires, et rien ne l’intéressait que les affaires.

Envers tous ceux qui l’entouraient, il se montrait d’une justice mathématique rendant a un cent [1] pres a chacun ce qui lui était du, et rien de plus.

Toutes les choses de la vie étaient pour lui un marché qu’il pesait, débattait, et payait au plus juste prix, sans ladrerie comme sans générosité.

Il ne se relâchait de ce rigorisme industriel qu’en faveur de deux etres : sa fille Aurora, pour laquelle il professait un véritable culte et qui lui avait fait commettre les seules folies de son existence, c’est-a-dire des prodigalités, et son sommelier Tom Punch, envers lequel il montrait une excessive indulgence.

Le sommelier, en effet, était une des rares personnes qui eussent le don d’amuser le milliardaire ; et de fait, l’aspect de Tom Punch n’était pas pour engendrer la mélancolie.

Haut de six pieds, et presque aussi large a proportion, il ressemblait pas mal a un fut de biere de mars, qui eut été le ventre, hissé sur deux autres tonneaux plus petits qui auraient été les jambes, le tout surmonté d’une tete rubiconde dont les joues, couleur lie de vin, pendaient au-dessous d’un nez en trompette aussi coloré qu’une tomate trop mure.

Sur ses levres évasées comme l’embouchure d’un cor de chasse, errait un perpétuel sourire qui découvrait trente-deux dents d’une blancheur éclatante ; car Tom Punch avait autant d’appétit que de soif.

Ajoutons a cela qu’il ne manquait pas d’esprit.

Ses petits yeux gris brillaient de malice. Il avait toujours quelque drôlerie nouvelle a raconter, ou quelque farce excentrique a combiner.

Un jour, que son maître avait invité a sa table deux riches Anglais en rivalité avec lui dans une tres grosse affaire, Tom Punch les avait si bien fait boire qu’ils n’avaient pu quitter l’hôtel de huit jours entiers. Quand ils sortirent, l’affaire avait été conclue a leur désavantage. Ils quitterent Chicago en maugréant ; mais ils ne pouvaient s’empecher de convenir que jamais ils n’avaient été si magnifiquement régalés, et que jamais ils n’avaient tant ri.

Tom Punch avait encore d’autres talents. Il grattait a ravir de cette sorte de guitare spéciale a l’Amérique et qu’on appelle le banjo. Cet instrument, qui se compose essentiellement d’un tambour de basque auquel on a ajouté un manche et que l’on a pourvu de cordes, est d’ailleurs d’un son horriblement monotone.

Nous avons dit que William Boltyn appréciait fort les talents culinaires et autres de Tom Punch ; et cela, d’autant mieux, qu’il n’avait pas toujours été le milliardaire illustre que nous venons de présenter aux lecteurs. Il était, comme on dit en France, le fils de ses ouvres ; et c’est en sabots qu’il avait fait son entrée a Chicago.

Fils de pauvres planteurs de coton du Kentucky, ruinés pendant la guerre de Sécession, il était resté orphelin a sept ans, sans ressources, sans famille et sans amis.

Mais il avait l’énergie et la ténacité qui accomplissent les grandes choses.

Il fit l’apprentissage de cent métiers divers : tireur de coke dans une usine a gaz, employé d’un photographe, garçon de bar, tireur de chaînes dans une fabrique d’indienne, chasseur de cavernes.

Il n’avait pas encore trouvé sa voie.

Enfin, au cours d’un voyage qu’il fit dans le Far West comme placier, pour le compte d’une importante manufacture d’engrais chimiques, il eut l’idée de la vaste spéculation sur les bestiaux qui devait l’enrichir.

Trouver un débouché aux immenses troupeaux des prairies de l’Ouest, qui, faute de consommateurs, se vendaient a des prix dérisoires, telle était la question.

William Boltyn la résolut apres six ans d’un travail acharné.

Tout le monde connaît les abattoirs, grands comme une ville, qu’il possede a Chicago, et qui sont les plus vastes du monde.

La, jour et nuit, se déversent des trains entiers de bétail venus de tous les coins de l’Amérique.

Les animaux, saisis des leur arrivée, par des grappins d’acier automatiques, mus par de formidables machines, sont, en quelques minutes, égorgés, échaudés, écorchés, dépecés.

Les peaux, épilées électriquement, sont entassées dans un immense hall, tandis que le sang et les entrailles sont dirigés, par le moyen d’un égout spécial, vers une usine située plus loin, ou ils sont transformés en engrais.

Quant a la viande, une grande partie est expédiée pour etre débitée fraîche dans les villes voisines.

Le reste est transformé en conserves, en bouillons concentrés, en préparations desséchées ou fumées qui peuvent se garder plusieurs années.

A Chicago, ville monstrueuse, tete de ligne de soixante-deux chemins de fer, et qui s’est improvisée en quelques années, William Boltyn était propriétaire, outre son hôtel et ses abattoirs, de plusieurs maisons a douze ou a quinze étages.

Ces bâtiments n’ont rien de commun avec ce que l’on peut voir en Europe.

Immenses blocs cubiques, percés de trous carrés, sans aucune grâce et sans aucune ornementation, ils se composent d’une charpente en acier forgé, tres solide, dont les intervalles sont simplement remplis par des murs de briques tres légers. Le poids de l’édifice porte donc sur la cage de métal, et non pas sur les murs ; ce qui fait que, lorsque la charpente d’acier est installée, on commence a bâtir en meme temps par le haut et par le bas.

Et ce n’est pas une médiocre surprise, pour les Européens qui se trouvent pour la premiere fois en face de ces constructions, que de voir les étages supérieurs entierement terminés, alors que ceux d’en bas ne sont encore qu’a l’état de carcasses.

Munie d’ascenseurs et de téléphones, éclairée et chauffée a l’électricité, chacune de ces maisons est un tout complet ou l’on trouve, sans déplacement, le boucher, le boulanger, le tailleur, parfois meme l’église et le concert en plein vent, établis sur la plus haute plate-forme.

Les étages d’en bas sont occupés par des remises et des entrepôts ; il n’est pas rare de voir des écuries installées au deuxieme et au troisieme étage. Chaque matin et chaque soir, les chevaux sont hissés sur l’ascenseur, avec les autres habitants de la maison.

On peut se rendre compte, par les détails qui précedent, de la fortune princiere de William Boltyn.

Il n’avait guere de rivaux en richesses que ce Mackay, qu’on a surnommé le Pape de l’or, et Vanderbilt, le Roi des chemins de fer.

Les conserves a sa marque étaient vendues par milliers de boîtes dans l’univers entier. Il était le fournisseur attitré de plusieurs armées européennes.

Mais il aurait voulu plus encore.

Depuis quelque temps, il se livrait a de grandes démarches et répandait l’or a profusion dans le but de créer, en Amérique, un mouvement d’idées favorable a la guerre ; et voici a quel mobile obéissait le milliardaire :

William Boltyn revait de faire des États de l’Union la premiere puissance du monde. Démesurément ambitieux, ayant nettement conscience de la force que lui donnaient ses milliards, il n’espérait rien moins que de devenir un jour une sorte d’empereur du capital, que l’univers entier saluerait avec respect.

Ses théories sur ce point étaient formelles.

– Nous autres, Yankees, disait-il, nous sommes le peuple le plus industriel, le plus grand producteur du globe. Grâce a notre activité, a notre entente pratique, a notre génie commercial, en un mot, grâce a nos qualités extremement développées d’hommes d’action, nous sommes parvenus, en moins d’un siecle, a donner a notre industrie et a notre commerce un développement qui n’a jamais été atteint par aucune nation européenne. Notre civilisation est établie sur des bases solides, et nous ne nous embarrassons pas de ce fatras d’idées arriérées dont se payent les hommes du Vieux Monde.

« Donc, concluait-il, l’avenir est a nous. Les produits de nos usines et de nos manufactures inondent l’univers. Nous n’avons qu’a le vouloir, et nous serons les maîtres du monde.

C’était justement a ce sujet que William Boltyn accusait ses compatriotes de manquer d’énergie et de décision.

– Comment ! disait-il, notre Parlement accepte docilement que nos produits soient frappés de taxes exorbitantes a leur arrivée sur le sol européen. Il n’a pas l’audace d’imposer les traités de commerce qu’il nous faudrait pour que nous puissions donner une libre extension a notre production.

– Mais, disaient les hommes d’État, nous ne sommes pas en état de soutenir nos prétentions, de faire respecter notre volonté. La derniere guerre coloniale, ou nous n’avons été vainqueurs qu’au prix de beaucoup d’efforts et de sacrifices, nous a démontré l’infériorité de notre armée et de notre flotte. Si nous prenons une attitude belliqueuse, les puissances européennes se coaliseront. Nous aurons a lutter contre les armées et les flottes réunies de la Russie, de l’Angleterre, de la France, de l’Allemagne ; ce serait agir follement que de nous placer dans cette situation. Bornons-nous d’abord a combattre sur le terrain économique.

– Et nos milliards ! Pour quoi les comptez-vous ? s’écriait William Boltyn, que ce raisonnement exaspérait. Une armée ! une flotte ! pour faire respecter nos droits ! Mais nous les aurons lorsque nous le voudrons, nous devrions les avoir depuis longtemps, si les hommes qui composent le Parlement étaient de vrais Yankees, résolus et audacieux. Ce ne sont pas les dollars qui nous manquent ! Nos ingénieurs sont aussi savants, aussi expérimentés que ceux du Vieux Monde. Eh ! bien, qu’on vote donc des crédits, qu’on construise des arsenaux et des ports de guerre, et qu’on tienne enfin un langage énergique aux Européens ; que nous n’ayons plus l’air de trembler en présence de ces puissances qui nous sont inférieures a tous les points de vue.

Dans les conversations qu’il avait avec les hommes d’État les plus influents de l’Union, William Boltyn ne disait pas tout ce qu’il pensait. Il n’avouait pas ses reves de domination universelle. Il parlait au nom du peuple américain, alors qu’en réalité, il se souciait fort peu du bonheur de ses compatriotes. L’égoisme chez lui était profondément enraciné. Dans tout ceci, une chose surtout l’intéressait : si les États de l’Union s’engageaient dans la voie des armements, si les taxes qui frappaient les produits américains lorsqu’ils entraient en Europe étaient supprimées, il pourrait donner a ses usines de conserves une extension formidable ; en peu de temps, il doublerait, il décuplerait sa fortune. Et c’était la son reve, etre l’homme le plus riche de l’univers, celui qui pourrait a sa guise bouleverser le monde, et dont la volonté ne connaîtrait pas d’obstacles.

Aussi, ne négligeait-il aucune occasion de répandre ses idées, d’attiser chez ses compatriotes la haine des Européens. La résistance, qu’il rencontrait a la Chambre des représentants de Washington, le mettait hors de lui-meme. Il s’était juré de vaincre, et, depuis plus d’un an, tous ses efforts avaient été dirigés vers ce but.

Semant les dollars a pleines mains, Boltyn espérait émouvoir l’opinion publique. Des journalistes, a sa solde, avaient entrepris une campagne dans les principaux périodiques de l’Union. Dans toutes les villes des États-Unis, il avait fait organiser des conférences, des meetings, ou des orateurs éloquents avaient preché, sur tous les tons, la nécessité de construire des arsenaux, d’augmenter la puissance des armées de terre et de mer.

Enfin, au parlement meme, il avait été assez habile pour s’assurer le concours – intéressé il est vrai – d’un certain nombre d’honorables représentants qui n’avaient pas marchandé leur éloquence.

Dans un salon retiré de l’hôtel de la Septieme Avenue, le milliardaire conférait souvent avec eux, sur les moyens a employer pour la direction a donner a la campagne politique. Ces entretiens secrets se prolongeaient souvent fort avant dans la nuit.

Depuis quelques jours surtout, l’agitation, l’énervement de William Boltyn s’étaient accrus d’une façon subite. Grâce aux manouvres des représentants a sa solde, le Parlement allait discuter le fameux projet de loi. Il s’agissait de faire coincider le vote d’un crédit de deux cents millions de dollars, destinés a créer une flotte, a mettre sur pied une armée, en vue d’une modification complete de la politique yankee vis-a-vis de l’Europe.

Le matin meme, d’apres les rapports de ses intermédiaires, William Boltyn se croyait encore sur de triompher. Mais, depuis plusieurs heures que, l’oreille collée aux récepteurs du téléphone, il suivait anxieusement les débats, sa conviction faiblissait de plus en plus.

Comme minuit allait sonner a l’horloge électrique de son cabinet de travail, le milliardaire interrompit la communication et poussa un juron formidable.

Le projet de loi était rejeté.

Mais, William Boltyn n’était pas de ceux qui perdent du temps a se lamenter sur un insucces. Apres dix minutes de réflexion, il avait repris tout son sang-froid.

Ce fut d’un air absolument calme, et avec un tranquille appétit, qu’il absorba la collation de rôties au fromage, de thé et de sandwichs, qui lui avait été préparée par les soins de Tom Punch.

Comme il se disposait a rentrer dans sa chambre a coucher, au plafond et aux murs dorés avec plus de richesse que de bon gout, il sentit une petite main se poser sur son épaule.

C’était celle d’Aurora.

Tres intelligente, tres sérieuse, connaissant admirablement les affaires de son pere, elle n’avait pu s’endormir avant de savoir le résultat du fameux vote.

Elle priait son pere de lui consacrer quelques instants.

– Eh bien, mon pere, nous avons triomphé ?

– Non, ma fille, dit le milliardaire d’un ton grave. Le projet de loi est rejeté.

– Ah ! fit Aurora, sans donner plus de marques d’étonnement et de désappointement.

– Oui, continua le milliardaire en s’animant par degrés, le Congres des États de l’Union est en train de devenir une assemblée comme les autres. Ceux qui le composent n’ont plus ni audace, ni ambition, ni sens pratique.

« Au lieu de protéger, d’imposer meme aux vieux pays arriérés, les produits de l’industrie américaine, la plus florissante et la plus riche du monde, ils pactisent avec les autres États et traitent les industriels étrangers sur le meme pied que les nôtres.

« Apres l’échec que je viens de recevoir, bien d’autres que moi congédieraient leurs ouvriers, démoliraient leurs usines, et iraient vivre en Europe.

« Mais il ne sera pas dit que moi, William Boltyn, j’aie été une fois dans ma vie empeché de faire ce que je voulais.

– Mon pere, je comprends parfaitement votre ressentiment. S’il m’est possible de vous aider, vous savez que ce ne sont ni les travaux ni les voyages qui m’effraient.

– Ma fille, je compte en effet sur toi.

– Mais que voulez-vous faire ?

– Jusqu’a demain c’est mon secret.

– Bien, mon pere.

– A propos, tu diras a Tom Punch de passer immédiatement chez moi.

Aurora s’esquiva.

Quand William Boltyn pénétra dans sa chambre, Tom Punch s’y trouvait déja.

Le milliardaire lui fit signe de s’asseoir devant un vaste bureau a cylindre sur lequel reposait une machine a écrire ; et quelques instants apres, l’avis suivant se trouvait dix fois mécaniquement reproduit :

A l’honneur de prévenir Messieurs …………… qu’il les attend aujourd’hui, et qu’il les prie, toute affaire cessante, de se rendre a l’invitation qui leur est faite dans un commun intéret.

WILLIAM BOLTYN,

N° C de la Septieme Avenue.

Sous la dictée du milliardaire, Tom Punch qui, comme on vient de le voir, était aussi bien homme de confiance que cuisinier, adressa la convocation a une dizaine de personnages, tous grands industriels et grands propriétaires.

Voici leurs noms :

Harry Madge, directeur du Club général du spiritisme et propriétaire de vastes plantations de coton.

Fred Wikilson, fabricant de torpilles et président de la Compagnie des aciéries américaines.

Staps-Barker, entrepreneur de voies ferrées.

Wood-Waller, concessionnaire de l’éclairage électrique dans plusieurs grandes villes de l’Union.

Sips-Rothson, distillateur.

Philips Adam, marchand de forets.

Samson Myr et Juan Herald, tous deux propriétaires de chasses au Far West.

Un seul des personnages, que voulait convoquer William Boltyn, fut honoré d’une lettre autographe du milliardaire.

C’était le célebre Hattison, l’inventeur électricien connu de toute l’Amérique et de tout l’univers.


Chapitre 2 Spirite et milliardaires

Le lendemain, un peu avant six heures, c’était, devant l’hôtel de la Septieme Avenue, un encombrement de véhicules de toutes sortes : cabs électriques, tricycles a pétrole, cars a vapeur, drags pneumatiques, et jusqu’a une voiture mue uniquement par son propre poids joint a celui du voyageur qu’elle transportait. Ce poids comprimait une masse d’eau qui, par des cylindres, transmettait cette pression a l’arriere de la voiture qu’elle poussait ainsi. Plus cette pression augmentait plus la vitesse s’accroissait. Ce qui revient a dire que plus la voiture était chargée plus elle allait vite.

On eut dit une exposition des plus récentes créations de l’automobilisme.

Seul Harry Madge était venu dans une mauvaise voiture de louage a un cheval.

Il s’excusa pres des autres, en se plaignant des lenteurs apportées a la construction d’un chariot de son invention, qui devait etre mu par la seule force psychique, et dont il attendait la livraison incessamment.

Tout en levant les épaules, on ne plaisanta pas trop l’homme a la voiture de louage ; car on savait qu’Harry Madge, spirite convaincu, avait obtenu tout dernierement des résultats de nature a bouleverser les données les plus élémentaires de la raison.

Son chariot, avec un peu de bonne volonté, n’avait apres tout, rien d’invraisemblable.

Quant a Tom Punch, qui était présent et recevait les invités de son maître a la porte du grand ascenseur, il ne put s’empecher de penser, en se tapant sur le ventre, qu’il faudrait une force psychique diablement puissante pour le remorquer, lui et sa bedaine, a une simple vitesse de vingt milles a l’heure, surtout apres son dîner.

La chose paraissait plus aisée pour Harry Madge qui était sec, maigre et jaune comme un os.

Il disparaissait presque entierement dans une ample redingote ; et ses yeux, d’un jaune d’or, indice d’un tempérament bilieux, étincelaient comme des paillettes de mica sous la visiere d’un casque de velours noir, surmonté d’une boule de métal.

Chaque fois qu’entre eux, ils parlaient d’Harry Madge, les milliardaires ne cachaient pas leur dédain, a l’égard de cet original, de ce fou, disaient-ils, qui passait son temps a rechercher le pourquoi et le comment de phénomenes qui n’avaient aucun rapport avec le commerce et l’industrie.

– Sera-t-il plus riche d’un dollar lorsqu’il aura perdu des années a s’occuper de ces niaiseries, disaient-ils. Le spiritisme ! Mais cela n’existe pas. Est-ce que ces prétendus esprits travaillent, gagnent de l’argent, produisent quelque chose ! Non, n’est-ce pas ? Eh bien, alors, qu’on nous laisse tranquille avec toutes ces sornettes ! Harry Madge ferait bien mieux de gérer, avec plus de soin, ses plantations de coton. Il laisse sans cesse passer des occasions de doubler sa fortune. Il néglige maintenant les spéculations qui l’ont enrichi.

Depuis quelques années en effet, le spirite semblait s’etre désintéressé des affaires. On l’avait vu confier la direction de ses plantations a une société, et se faire un palais dans les environs de Chicago. Depuis ce temps, sa vie privée était un mystere pour tout le monde. On savait seulement qu’il s’occupait de spiritisme, mais pour la majorité des Yankees, cela ne disait pas grand-chose. Les milliardaires, entre autres, avaient bien lu, dans les journaux, des communications, auxquelles du reste ils n’avaient rien compris : ils avaient bien appris qu’il ne s’agissait rien moins que d’un bouleversement général des sciences, mais, toutes ces questions étaient au-dessus de leur entendement. Avec la quiétude de gens dont la fortune est bien assise, ils haussaient les épaules, avec un secret mépris.

Cependant, ils ne pouvaient se défendre d’un certain respect lorsqu’ils se trouvaient en présence du vieux spirite ; et ils n’osaient trop le railler. C’est qu’Harry Madge avait une façon de planter son regard perçant dans les yeux des sceptiques, qui leur faisait passer un étrange frisson a fleur de peau.

On racontait que, dans son palais que jamais personne n’avait visité, Harry Madge vivait au milieu d’un luxe extraordinaire, qu’il hébergeait chez lui des hommes bizarrement vetus et qui avaient tous le meme regard que lui, la meme expression fantomatique. On racontait encore que, depuis des années, il ne mangeait chaque jour qu’un ouf, et qu’il avait en horreur le gin, le whisky et toutes les boissons alcoolisées.

Toutes ces légendes qui couraient sur son compte, et qu’il ne démentait ni ne confirmait jamais, l’étrangeté de son costume et de sa coiffure, les phrases énigmatiques qui lui échappaient parfois ; tout cela ne contribuait pas peu a faire d’Harry Madge un etre presque surnaturel ou tout au moins mystérieux.

Aussi, les invités de William Boltyn étaient-ils grandement surpris de se trouver en sa présence.

– Il a donc reçu lui aussi une lettre de convocation, dit a mi-voix Fred Wikilson, le fondeur, a son ami Sips-Rothson, le distillateur. J’avoue que je ne comprends pas bien ce que peut nous vouloir William Boltyn.

– Moi non plus, répondit l’autre. La présence d’Harry Madge me déroute. Un homme qui parle d’un véhicule qui sera mu par la volonté et qui, en attendant, vient ici dans un mauvais cab ! J’imagine que William Boltyn n’a pas l’intention de nous faire assister a une séance de spiritisme.

– Il faudrait qu’il fut bien changé, dit Wood-Waller, qui avait entendu les dernieres paroles. Prenons toujours place dans l’ascenseur, nous allons bientôt savoir a quoi nous en tenir.

Aussitôt arrivés, les invités étaient hissés jusqu’a un vestibule de marbre rouge, décoré d’un fouillis de plantes vertes, et éclairé par de grands lampadaires en acier nickelé.

De la, ils étaient introduits, par un lad qui les annonçait cérémonieusement, dans la grande salle de l’hôtel, tout entiere soutenue par des colonnes de métal que terminaient des tetes de taureaux et de béliers, entierement dorées et quatre fois plus grandes que nature.

William Boltyn faisait prendre place, a chacun d’eux, autour d’une table massive que surchargeaient des plateaux de sandwichs au rosbif et au caviar, des théieres de vermeil, des flacons de porto et des boîtes de cigares de La Havane entourés de leur chemise d’or.

Vetue d’une élégante robe de satin saumon, miss Aurora faisait les honneurs.

William Boltyn, des le commencement, avait expliqué a ses hôtes la présence de sa fille dans cette réunion d’affaires.

– Miss Aurora, avait-il dit, est ma collaboratrice, mon associée morale et d’ailleurs ma seule héritiere.

Personne n’y avait trouvé a redire.

A six heures précises, la réunion était au complet, sauf le savant Hattison qui avait télégraphiquement annoncé son arrivée par le train éclair de six heures trente-cinq.

Chacun, tout en faisant honneur au lunch disposé sur la grande table, se demandait avec un intéret mal dissimulé, quelle pouvait bien etre la grave raison qui avait poussé le richissime Boltyn a réunir chez lui, a la meme heure, les détenteurs des plus grosses fortunes de l’Union.

Ces milliardaires, d’ailleurs, avaient tous avec leur hôte comme un vague air de famille : memes traits anguleux, meme menton carré, memes sourcils accentués, meme regard calculateur.

Leurs yeux vifs, tournés vers le maître de la maison, exprimaient un intéret intense.

Enfin William Boltyn, apres un coup d’oil circulaire pour s’assurer de l’attention de ses auditeurs, prit la parole en ces termes :

« Gentlemen, nul de vous n’ignore, sans doute, qu’hier soir un vote du Congres a rejeté définitivement le projet d’impôt que je sollicitais.

« Quelque humiliante que soit cette constatation, on ne peut se dissimuler que le peuple américain, quoique le plus riche et le plus industrieux du monde, n’a pas encore assez de puissance pour imposer, aux États décrépits de la vieille Europe, les tarifs que nous réclamons. »

L’assemblée, de plus en plus intéressée, eut un murmure approbateur.

« Le peuple américain n’a pas assez de puissance, c’est-a-dire que ses représentants hésitent devant les crédits a voter. Ils reculent devant les grands armements qui imposeraient notre volonté aux autres peuples. Et pourtant, il n’y a la qu’une question d’argent ; et nous en avons plus que personne. »

– Mais alors, le remede ? s’écria Fred Wikilson, se faisant l’organe de tous les autres.

– Eh bien, le remede, je crois l’avoir trouvé. Voici ce que je vous propose.

« Nous sommes, ici, dix. Que chacun de nous mette en commun une somme a déterminer pour l’établissement de vastes ateliers et de laboratoires d’expériences. Que l’on rétribue largement les ingénieurs et les chimistes les plus remarquables de l’Union. Que l’on construise a notre compte des navires sous-marins, des torpilles perfectionnées, des explosifs nouveaux, enfin des engins d’une puissance telle qu’aucun État n’ose engager une guerre avec ceux qui en seront les détenteurs.

« Le peuple des États-Unis recevra, en temps et lieu, ce cadeau de nos mains ; et peut-etre alors le Congres de Washington mettra-t-il moins d’hésitation a voter des tarifs qui imposent nos produits a tout l’univers.

« L’Américain, bien intentionné pour son temps, qui a posé ce principe : « L’Amérique aux Américains » n’avait que des vues étroites et mesquines.

« Moi je dis : « L’univers aux Américains ! »

« Il dépend de vous, messieurs, que nous soyons les réalisateurs de ce glorieux projet. »

La fin de ce discours fut accueillie par une triple salve de hurrahs.

Chacun s’étonnait de n’avoir pas eu, plus tôt, la meme idée.

L’enthousiasme était général.

Fred Wikilson, qui avait autrefois étudié pour etre clergyman, et qui était long, maigre et cérémonieux comme un ministre presbytérien, se leva a son tour, et dans un petit speech rempli d’images bibliques, montra, dans un avenir radieux, tous les peuples réduits a la condition d’ouvriers, dans des usines qui couvriraient toute la surface du monde, et ou les citoyens américains seraient tous directeurs, ingénieurs, inspecteurs.

– Ou tout au moins contremaîtres, dit Staps-Barker avec élan.

Sans rien laisser voir de sa satisfaction, William Boltyn, tout en buvant a petits coups un verre de porto, réfléchissait profondément.

Maintenant il était a peu pres sur du résultat.

Il avait, autour de sa table, les dix commanditaires qui allaient fournir, sans compter, les millions de dollars indispensables a sa gigantesque entreprise. Il s’agissait des lors d’arreter les détails pratiques de sa réalisation.

Par ou commencerait-on ?

Vers le perfectionnement de quel engin spécial, militaire ou maritime, se porterait d’abord l’effort des capitalistes ?

A combien se monteraient les sommes a engager immédiatement ?

Quel serait l’ingénieur ou le savant mis a la tete de l’entreprise ?

Autant de questions qui se posaient tumultueusement.

Les uns, pour que le secret fut gardé avec plus de soin, voulaient installer les ateliers dans quelque île perdue de l’océan Pacifique.

Les autres proposaient d’acquérir une de ces cavernes antédiluviennes, longues de plusieurs dizaines de milles, que l’on rencontre dans le Kentucky.

Quelques-uns enfin étaient d’avis, tout simplement, d’installer la fameuse usine dans un faubourg de Boston ou de Chicago.

Tous ces projets furent reconnus impraticables.

Installer les ateliers dans une île, c’était les mettre a la merci d’un coup de main en cas de guerre, et augmenter les frais par la difficulté du ravitaillement.

Quant a choisir les faubourgs d’une grande ville, il n’y fallait pas songer. Les espions des puissances, a l’affut de tout ce qui se fait de nouveau, n’auraient par tardé a éventer l’entreprise, des ses débuts.

Restaient les cavernes antédiluviennes.

Mais leurs propriétaires, qui les exhibent aux touristes et en tirent de gros revenus, en auraient demandé trop cher. De plus, l’aménagement intérieur en était dispendieux, et principalement mal commode pour le montage et la fonte des grosses pieces d’acier.

Personne ne pouvait arriver a une bonne idée.

On résolut donc de remettre a plus tard le choix d’un emplacement.

La meme difficulté se représenta lorsqu’il se fut agi de se décider sur les autres points de l’entreprise.

Personne n’était d’accord. Un tumulte indescriptible se produisit.

William Boltyn, nerveux et agacé, regardait fréquemment l’horloge électrique située au fond du hall, lorsque Harry Madge, le petit vieillard spirite, demanda le silence, et d’une voix tenue et cassée, fit évoluer la discussion vers une direction inattendue.

Les entretiens s’étaient arretés comme par enchantement :

– Gentlemen, dit le petit vieillard apres une profonde révérence, je suis tout a fait de votre avis quant au but a atteindre – tout a fait de votre avis, ajouta-t-il en scandant les mots – mais vous me permettrez de différer d’opinion quant aux moyens a employer.

« Je vous prie surtout, quelque singulieres que vous paraissent d’abord mes idées, de m’écouter avec recueillement jusqu’au bout.

Tout le monde promit d’un signe de tete ; et les yeux au ciel, la main levée dans une attitude prophétique, Harry Madge continua :

– Le perfectionnement matériel est arrivé a son comble dans l’art de la guerre. Un seul obus de certains canons renverse jusqu’a deux ou trois cents soldats, coule, ou met hors de combat un cuirassé de vingt millions.

« Nous avons des projectiles qui couvrent de débris de mitraille un espace de cent ou cent cinquante yards, des fusils a tir rapide dont une seule balle transperce sept ou huit soldats a la file.

« Mais ces inventions, arrivées chez nous a un tres grand degré de perfection, ont été poussées aussi loin, sinon plus loin, par les ingénieurs et les officiers qui composent les commissions d’armement de la France, de la Russie, de l’Angleterre et de l’Allemagne.

« Dans tous ces pays, une armée de spécialistes s’occupe nuit et jour de trouver de nouveaux explosifs, de nouvelles poudres sans fumée.

« Encore tout récemment, l’Angleterre vient de mettre en usage dans ses colonies de nouvelles balles dites dum-dum, destinées a rendre plus redoutable l’effet si meurtrier des fusils a tir rapide.

« La chemise en nickel de la balle est usée en plusieurs endroits par des traits de lime, et ne tient plus que par son centre.

« De cette façon, lorsque le projectile atteint son but, il s’aplatit comme une fleur de métal, en causant des blessures inguérissables.

« D’ailleurs l’exagération de la puissance dans les armements offre de graves inconvénients : un monitor a cuirasse d’acier de plusieurs pouces d’épaisseur, que l’on a mis des années a construire, qui est armé de tourelles a canons capables de produire les plus grands ravages, a plusieurs milles de distance, peut etre détruit en quelques instants par une seule torpille, engin dont le prix est relativement minime.

« Je ne multiplierai pas les exemples de ce que j’avance. Vous avez tous présents a la mémoire des exemples concluants, fournis par les dernieres guerres.

« Donc, deux choses résultent de ce que je viens de dire :

« 1° Il faudrait, pour devancer les autres États dans leurs armements, des capitaux considérables.

« 2° Étant donné l’éventualité d’une guerre, l’ennemi aurait encore beaucoup trop de chances ; et les hasards de la guerre pourraient trop facilement se tourner contre nous.

« Or, il est de toute nécessité, pour la réussite de nos projets, non seulement que nous soyons les plus forts, mais encore que notre supériorité soit absolument incontestable, et notre puissance tellement formidable, que personne n’ose meme concevoir la pensée d’engager la lutte avec nous…

L’assemblée des capitalistes, que le discours de Harry Madge avait plongés dans un certain étonnement, applaudit a cette conclusion, sans trop savoir ou l’orateur spirite voulait en venir.

La curiosité et l’intéret étaient surexcités au plus haut degré.

L’expression que les artistes ont accoutumé d’employer pour marquer l’attention : sourcils plissés, bouches pincées, regards fixes, se voyait sur tous les visages.

En ce pays d’Amérique ou tout se fait vite, ou des affaires considérables se débattent et se concluent en quelques quarts d’heures, l’attention est une faculté portée au plus haut degré. Tout le monde est spécialiste et ne s’occupe que d’une seule chose a la fois. Les cerveaux, moins surchargés d’idées, de faits et de sensations, sont tout a ce qu’ils font ; et l’on n’y rencontre guere de gens distraits.

Un flâneur est, la-bas, une monstruosité inconnue.

En Amérique, d’ailleurs, les jeunes filles, éduquées selon ce point de vue spécial de la vie pratique, sont généralement aussi graves que leurs freres ou que leurs peres.

Aurora, ses beaux sourcils froncés, ses grands yeux d’un bleu métallique dirigés vers l’orateur, ne faisait nullement tache dans cette assemblée de spéculateurs.

Cependant Harry Madge, apres avoir trempé ses levres dans une tasse de thé, continuait victorieusement :

– Eh bien ! ce moyen de triompher, sans coup férir, de toutes les armées et de toutes les flottes du monde, je viens vous l’apporter, si vous voulez.

Et il ajouta, avec une véhémence croissante :

– C’est par le spiritisme seul, par le fluide magnétique et psychique habilement dirigé, que nous terrasserons nos ennemis.

« Laissez de côté les canons, les mitrailleuses, les torpilles, tous les engins surannés de la destruction matérielle.

« Que peuvent les explosifs contre le vouloir tout-puissant du médium, avec qui combattent les âmes des plus illustres capitaines des temps passés ?

« Qu’est-ce que la dynamite, a côté de ces prodigieux fluides mille fois plus rapides et plus dociles que l’électricité, et qui nous sont projetés par les âmes habitant les plus lointaines planetes ?

« Ce qu’il nous faut, je le répete, ce sont des bataillons de médiums, des régiments de magnétiseurs, un état-major de liseurs de pensées !

« Que pourront nos ennemis lorsque leurs armées, paralysées par le fluide, s’arreteront net, sans pouvoir avancer, sans pouvoir meme faire un mouvement ?

Pendant toute cette derniere partie du discours d’Harry Madge, de nombreux murmures s’étaient fait entendre.

William Boltyn ne cachait pas son mécontentement ; Fred Wikilson levait, vers le plafond doré, sa face glabre de clergyman, comme pour prendre le ciel a témoin. Miss Aurora elle-meme montrait, par une moue significative, son peu de créance a l’endroit de la vaillance des esprits dans une guerre universelle.

Quant au brave Tom Punch, qui arrivait en ce moment chargé d’un plateau, il s’esclaffait intérieurement, se proposant de demander a Harry Madge si les esprits étaient capables de mettre en cave une tonne de pale-ale d’une façon logique et raisonnable.

Les autres assistants haussaient les épaules sans dissimuler leur dédain.

Ce fut bien pis quand l’orateur réclama une contribution d’un demi-million de dollars par personne pour continuer ses expériences, et entretenir, dans un établissement modele dont il avait, disait-il, le plan, un millier de médiums choisis parmi les plus forts de l’État de l’Union.

Il ne put meme pas continuer, noyé sous le flot des dénégations violentes qui s’éleverent, de toutes parts, simultanément.

Les exclamations se croisaient d’un bout a l’autre de la salle.

– Cela n’a pas le sens commun.

– Il est fou !

– A-t-on jamais eu une idée pareille !

– Je ne mettrais pas un seul dollar dans une pareille entreprise.

– On devrait l’enfermer.

La voix forte de William Boltyn parvint a peine a dominer le tumulte.

– Messieurs, commença-t-il – et ses yeux ne quittaient pas le cadran de l’horloge électrique –, notre ami, M. Harry Madge, est certainement un grand savant ; mais nous, nous ne sommes que de simples industriels, d’humbles milliardaires.

« Les capitaux que nous engageons avec plaisir dans une entreprise ayant un but réel et palpable, celui d’assurer aux États-Unis la suprématie, et a nos produits le monopole du marché de l’univers, ne sauraient le suivre dans les terrains brumeux de la science spirite.

« Nous sommes des propriétaires d’usines, et non des prophetes.

Chacun applaudit. Harry Madge roulait des regards féroces et crispait ses poings.

William Boltyn continua :

– Pour le moment donc, en attendant les progres que peut faire la science des fluides, nous ne reconnaissons a l’âme d’autre pouvoir merveilleux que celui de découvrir et d’utiliser les lois de la physique, de la chimie, de la mécanique, de la balistique, ou de telle autre science pratique qu’il vous plaira.

« L’homme qui doit faire réussir notre gigantesque projet doit etre, et sera, le plus grand ingénieur et le plus grand chimiste des États de l’Union, pour ne pas dire du monde entier. Je vais avoir l’honneur de vous le présenter. Nous avons déja gagné la bataille, si celui-la s’intéresse a notre cause.

Il y eut un bref silence, tout le monde attendait ; sauf pourtant Harry Madge qui, sans plus tarder, s’était précipité vers la porte sans saluer personne.

Enfin, la voix caverneuse de Tom Punch annonça :

– Monsieur l’ingénieur Hattison.

Un profond sentiment de respect se refléta sur le visage des milliardaires, pendant qu’un homme de petite taille, au front largement découvert, a l’attitude pleine de correction, mais aux allures autoritaires, faisait son entrée dans le salon.