L'Amérique mystérieuse - Todd Marvel Détective Milliardaire - Tome II - Gustave Le Rouge - ebook
Kategoria: Sensacja, thriller, horror Język: francuski Rok wydania: 1924

L'Amérique mystérieuse - Todd Marvel Détective Milliardaire - Tome II darmowy ebook

Gustave Le Rouge

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Opis ebooka L'Amérique mystérieuse - Todd Marvel Détective Milliardaire - Tome II - Gustave Le Rouge

Todd Marvel et sa fiancée Elsie préparent leur mariage sereinement. Mais alors que le docteur Klaus Kristian ne donne plus signe de vie, l'aventure les rattrape sous la forme d'un ingénieux bandit indien qui veut s'approprier la fortune d'une amie intime de la jeune femme. Apres en avoir triomphé non sans difficulté, le milliardaire décide de se rendre en France afin de terminer une enquete sur laquelle les meilleurs détectives se sont penchés en vain: la mort de son pere, puis la disparition de sa mere, lors d'un séjour a Paris. C'est dans le métro parisien que l'épilogue de cette histoire se jouera - et bien entendu, on y retrouvera le diabolique docteur Klaus Kristian sur lequel enfin toute la vérité apparaîtra.

Opinie o ebooku L'Amérique mystérieuse - Todd Marvel Détective Milliardaire - Tome II - Gustave Le Rouge

Fragment ebooka L'Amérique mystérieuse - Todd Marvel Détective Milliardaire - Tome II - Gustave Le Rouge

A Propos
Onzieme épisode – L’ARBRE-VAMPIRE
CHAPITRE II – LE REVE DE MARTHE
CHAPITRE III – LE PRIX DU SANG

A Propos Le Rouge:

Gustave Le Rouge, le grand oublié? Ami des mandragores, des alchimistes, des utopistes et des gitans, intime de Paul Verlaine, fermier, journaliste expert dans les faits divers, auteur dramatique, scénariste de films, animateur de cirque, candidat malheureux a la députation de Nevers, membre d'une conspiration manquée contre le roi des Belges, époux d'une écuyere de cirque, puis d'une voyante défigurée, pionnier de la science-fiction, auteur de livres sur le langage des fleurs et des reve, Gustave Le Rouge est un homme et un écrivain aux multiples facettes, qui mérite d'etre redécouvert. Il débute sa carriere d'écrivain populaire sur les traces de Jules Verne et de Paul d'Ivoi avec «La Conspiration des Milliardaires«, «La Princesse des Airs» et «Le sous-marin Jules Verne». Puis ses écrits se tournent nettement vers la science-fiction ou le fantastique avec son cycle martien - «Le prisonnier de la planete Mars» et «La guerre des vampires» - et «Le Mystérieux Docteur Cornélius», son chef-d'ouvre.

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Onzieme épisode – L’ARBRE-VAMPIRE

CHAPITRE PREMIER – SUR LA GRAND-ROUTE

Deux tramps[1] de minable allure, et qui paraissaient pres de succomber a la fatigue et a la chaleur de ce torride apres-midi, suivaient lentement la grande route bordée de palmiers géants qui part d’Hollywood – la cité des cinémas a Los Angeles – et se dirige vers le sud. Tous deux étaient gris de poussiere et leurs chaussures, qui avaient du etre d’élégantes bottines, semblaient sur le point de se détacher d’elles-memes de leurs pieds endoloris tant elles étaient crevassées, déchiquetées par les cailloux aigus des chemins.

– J’ai soif ! grommela tout a coup le plus jeune des deux, un maigre gringalet au nez crochu, au menton de galoche, qui ressemblait a une vieille femme tres laide.

Son camarade, un vigoureux quadragénaire, dont les façons gardaient, malgré ses loques, une certaine allure de gentleman, eut un geste d’impatience, et montrant d’un geste les champs de citronniers et d’orangers qui bordaient la route a perte de vue et qu’irriguaient de petits ruisseaux artificiels d’une eau limpide et bleue.

– Désaltere-toi, fit-il avec mauvaise humeur.

Les deux tramps échangerent un regard chargé de rancune, comme si chacun d’eux rendait l’autre responsable de l’affligeante situation ou ils se trouvaient. Ils se remirent en marche silencieusement pendant que le plus jeune suçait goulument le jus de quelques fruits arrachés a un des orangers en bordure de la route.

– Je suis dégouté des oranges, moi ! reprit-il en lançant au loin, avec colere, le fruit dans lequel il venait de mordre. Il y a deux jours que je n’ai pas mangé autre chose !… J’en ai assez.

– Et moi donc ! repartit aigrement son compagnon. Je donnerais n’importe quoi pour une belle tranche de jambon fumé, ou meme un simple rosbif entouré de pommes de terre. C’est de ta faute, aussi, si nous en sommes réduits la. Si tu n’avais pas perdu au jeu nos dernieres bank-notes…

– Si tu ne t’étais pas betement laissé voler le reste…

– Zut !…

– Tu m’embetes ! j’ai envie de te planter la !

– A ton aise, ce n’est pas moi qui y perdrai le plus.

– A savoir…

– Si tu me lâches, tu peux faire ton deuil de tes projets de réconciliation avec le docteur Klaus Kristian, et sans lui tu n’es pas capable de te tirer d’affaire. Tu n’es qu’une épave, qu’un gibier de prison !

– Gibier toi-meme ! Tu ne t’es pas regardé !

La discussion menaçait de s’envenimer quand les deux tramps s’arreterent net a la vue d’une grande affiche rouge, collée sur le tronc d’un palmier centenaire :

AVIS IMPORTANT

Une récompense de 5000 DOLLARS est offerte a quiconque pourra donner des renseignements sur deux dangereux malfaiteurs actuellement recherchés par la police de l’État de Californie, et inculpés de meurtre, de vols et de faux. Ce sont les nommés : HAVELOCK DADDY, surnommé DADD ou PETIT DADD, âgé de 18 ans, et TOBY GROGGAN, âgé de 40 ans.

Suivaient les signalements détaillés.

Les deux vagabonds se regarderent avec inquiétude. Ils n’avaient plus aucune envie de se chamailler.

– Ils finiront par nous pincer, grommela Dadd. Il y en a partout de ces maudites affiches ! Je vais toujours commencer par déchirer celle-ci. Ça en fera une de moins !

Et avec l’aide de Toby il se mit aussitôt en devoir d’arracher le compromettant placard, ce qui n’était pas aussi facile qu’ils l’auraient cru tout d’abord, a cause de l’excellente qualité de la colle et du papier.

Ils étaient si absorbés par ce travail qu’ils n’entendirent pas s’approcher d’eux un personnage aux formes athlétiques, qui, depuis quelques instants, les observait caché derriere le tronc d’un palmier.

Au moment ou il y pensait le moins, Dadd sentit une lourde main s’abattre sur son épaule.

Le nouveau venu, a peu pres vetu comme un cow-boy, portait un chapeau de fibre de palmier a larges bords a la mode mexicaine, de hautes bottes montantes, et sa ceinture était ornée d’un énorme browning. Sur ses talons venait un de ces formidables dogues de la Floride, appelés blood-hounds, dont la férocité est remarquable, et qui sont les descendants de ceux que les Espagnols et plus tard les Anglais employaient a la poursuite des esclaves marrons.

L’homme et le chien paraissaient d’ailleurs avoir une vague ressemblance ; ils avaient les memes mâchoires démesurées, le meme rictus découvrant des crocs acérés, de façon qu’on eut pu se demander si ce n’était pas l’homme qui montrait les dents et le chien qui souriait.

En sentant sur son épaule le contact d’une main étrangere, Dadd s’était dégagé d’un brusque mouvement et d’un bond était venu se ranger pres de Toby. L’homme n’en parut nullement décontenancé. Il éclata d’un rire qui ressemblait a un aboiement et qui avait quelque chose de sinistre.

– Inutile de chercher a me fausser compagnie, déclara-t-il. Mon chien, Bramador, aurait vite fait de vous rattraper. Écoutez-moi donc tranquillement, c’est ce que vous avez de mieux a faire.

Dadd et Toby échangerent un coup d’oil. Ils ne comprenaient que trop qu’ils étaient en état d’infériorité et d’autant moins capables de livrer bataille a cet insolent étranger qu’ils n’avaient d’autres armes que leurs couteaux. Ils se demandaient anxieusement ou il voulait en venir.

– Je vous ai vus déchirer l’affiche, continua-t-il, et son cruel sourire s’accentua. Il n’est pas difficile de deviner pourquoi. C’est vous deux, certainement, dont la capture est estimée cinq mille dollars… beaucoup trop cher a mon avis.

– Naturellement, interrompit Dadd, dont les petits yeux jaunes étincelerent, vous allez nous livrer pour gagner la prime ?

– Je n’ai pas encore décidé ce que je ferai a cet égard, fit l’homme avec un gros rire brutal. By Jove ! C’est une jolie somme que cinq mille dollars !

Il ajouta en soupesant, pour ainsi dire, d’un regard de mépris, les deux bandits, éreintés et désarmés.

– Ce n’est pas que ce me serait bien difficile. Je crois qu’a la rigueur Bramador s’en chargerait a lui tout seul !

Il eut un nouvel éclat de rire, qui eut le don d’exaspérer prodigieusement Dadd et Toby. Ils comprenaient qu’ils étaient entierement a la merci de cet homme et qu’il s’amusait de leurs terreurs, comme le chat joue avec la souris.

– Enfin, s’écria Toby, impatienté, que voulez-vous de nous ? Dites-le ! Si vous devez nous livrer, vous n’avez qu’a le faire. Finissons-en ! Nous irons en prison et tout sera dit.

– Nous en avons vu bien d’autres, ajouta Dadd qui avait reconquis tout son sang-froid.

L’homme cessa de rire et ne répondit pas tout d’abord, il réfléchissait, ses yeux gris, a demi cachés sous d’épais sourcils, allaient alternativement de l’un a l’autre des deux bandits.

– Je ne vous livrerai pas, déclara-t-il tout a coup, d’un ton bourru, mais qui s’efforçait d’etre cordial. Je ne suis pas homme a faire une chose pareille. Je vais au contraire vous donner le moyen de vous sauver tout en gagnant de l’argent, mais il faudra exécuter mes ordres, aveuglément.

– Et si nous refusons ? demanda Toby qui avait compris instantanément que du moment qu’on avait besoin d’eux, la situation changeait, ils avaient barre sur leur adversaire.

– Dans ce cas, je ferai ce qu’il faut pour toucher la prime.

– Mais si nous acceptons ? fit Dadd a son tour.

– Vous aurez mille dollars tout de suite et autant apres.

Dadd et Toby se consulterent du regard.

– Accepté, firent-ils d’une seule voix.

– Meme, s’il s’agit de supprimer quelqu’un ? reprit l’homme dont le regard cruel pesait sur eux.

– Cela va de soi, repartit Dadd en haussant les épaules avec insouciance. Dites-nous maintenant ce qu’il faudra faire.

– Venez avec moi, je vous le dirai… Et d’abord, marchez devant moi. Je n’ai pas besoin de vous dire qu’il est inutile d’essayer de fuir.

– Ce serait idiot de notre part, répliqua Dadd avec beaucoup d’a-propos. Ce n’est pas notre intéret.

Quittant la grande route, les trois bandits s’étaient engagés dans un sentier qui séparait deux champs d’orangers et que bordaient des cactus aux épaisses feuilles rondes et grasses, garnies de milliers de piquants, plus fins que les plus fines aiguilles.

A cause de l’étroitesse du sentier, ils avançaient en file indienne. Dadd en tete, puis Toby, enfin le sinistre inconnu et son blood-hound qui ne le quittait pas d’une semelle.

Au bout d’une demi-heure de marche, le caractere du paysage s’était modifié. Aux champs d’orangers et de citronniers avaient succédé des bois de lauriers, de chenes et de séquoias. Le terrain plus accidenté était coupé de vallons étroits, hérissé de gros rochers couverts d’une épaisse toison de mousse couleur d’or.

– Sommes-nous bientôt arrivés, demanda tout a coup Toby, qui tenait a peine sur ses jambes.

– Dans trois quarts d’heure, répondit froidement l’inconnu.

Apres réflexion cependant, il tira d’un sac de cuir une boîte de corned-beef, dont il fit cadeau a ses associés, qu’il gratifia également de quelques gorgées de whisky. Apres ce lunch dont Toby et Dadd avaient le plus grand besoin, on se remit en marche plus allégrement.

Il faisait une chaleur accablante et qui semblait s’augmenter a mesure que les bandits descendaient la pente d’un profond ravin, orienté au midi et bordé d’une falaise de calcaire dont les parois blanches, taillées a pic, réverbéraient d’aveuglante façon les rayons du soleil tropical : au fond du ravin coulait une petite source qui, faute d’exutoire, formait un véritable marécage d’ou s’élevaient un fouillis de lianes, de plantes grasses et d’arbres entrelacés dans un désordre inextricable.

Des milliers de mouches et d’insectes aux vives couleurs bourdonnaient autour de ces végétaux, hérissés de piquants, chargés presque tous d’étranges fleurs, dont l’odeur était si violente qu’elle avait quelque chose de répugnant et de fétide. C’était comme si l’on eut combiné la puanteur de la chair pourrie au délicieux parfum du jasmin et du chypre.

A mesure qu’ils approchaient, Dadd et Toby se sentaient envahis par une pénible sensation et ils remarquerent que Bramador donnait, lui aussi, des signes d’inquiétude et n’avançait qu’a regret derriere son maître.

Dadd n’avait jamais vu de tels végétaux. Quelques-uns avaient l’air de nids de serpents, avec des paquets de lianes vertes armées de piquants que terminaient des fleurs, qu’on devinait vénéneuses, avec des pétales qu’on eut cru barbouillés de vert-de-gris ou de sang caillé. D’autres ressemblaient a un potiron hérissé de dards acérés et ouvraient de larges corolles d’un jaune fiévreux tachées de pustules livides, comme atteintes de quelque lepre végétale.

Dans l’eau noire du marais d’ou montait une buée malsaine, se jouaient des serpents d’eau et des grenouilles-taureau, fort occupés a donner la chasse a des myriades de grosses sangsues.

Dadd et Toby se regarderent. Ils se sentaient accablés par l’atmosphere d’horreur et de mort qui planait visiblement sur ce marécage maudit.

Ils se demandaient dans quel but on les avait amenés la.

Alors ils virent quelque chose de stupéfiant.

Presque au bord du fourré, il y avait un arbre dont les larges feuilles grasses, d’un vert bleuâtre, trempaient dans l’eau du marais et ces feuilles, longues de plus d’un metre, étaient réunies par paires et affectaient la forme d’une coque allongée, réunie par une sorte de charniere a la feuille voisine, et l’intérieur en était hérissé de pointes aiguës.

Tout a coup, un joli lézard orangé qui jouait au bord de l’eau, glissa dans l’intérieur d’une des feuilles et aussitôt avec une rapidité silencieuse, les deux coques se rejoignirent, comme un livre qui se referme, et l’animal disparut. Dadd se sentit frissonner.

L’inconnu éclata de rire.

– Eh bien qu’est-ce que vous avez ? fit-il. On dirait que vous n’avez jamais rien vu.

– Que va devenir le lézard ? demanda Toby.

– Il s’est laissé pincer, tant pis pour lui. Actuellement la feuille est en train de le dévorer tout doucement. Quand elle l’aura completement digéré, elle ouvrira de nouveau ses deux battants en attendant une autre proie.

« On appelle cet arbre-la l’attrape-mouches[2] et tenez, voila une grosse libellule rouge qui vient de se laisser prendre. Mais l’arbre n’est pas difficile a nourrir, il mange tout ce qu’on lui donne. Une fois j’ai vu un petit oiseau tomber dans le creux d’une feuille, ça n’a pas été long. On l’a entendu crier une minute, puis plus rien, la feuille l’avait avalé, sans en rien laisser que les plumes.

Dadd et Toby écoutaient le cour serré d’une étrange angoisse. L’inconnu poursuivit, comme s’il eut pris un vrai plaisir a leur expliquer, par le menu, les mours de l’horrible végétal.

– Celui qui s’occupait de ces arbres autrefois – maintenant il est mort – leur apportait tous les jours de la viande crue ; c’est lui qui a force de soins est arrivé a leur donner ce prodigieux développement.

« Et si je vous disais, ajouta-t-il, apres un moment d’hésitation, qu’une fois, moi, j’ai trouvé entre ces deux grosses feuilles quelque chose qui ressemblait a un squelette.

– Ah ça, s’écria Dadd, haletant, comme sous l’oppression d’un cauchemar, pourquoi nous racontez-vous tout cela ? Pourquoi nous avez-vous amenés dans cet endroit ? Qu’attendez-vous de nous ?

– Il fallait que vous ayez vu l’arbre. Cela était nécessaire pour la besogne dont je vais vous charger.

– Quelle besogne ? balbutia Dadd oppressé par l’angoisse.

– Venez par ici.

Ils contournerent en silence les bords du marais empoisonné et arriverent a l’autre extrémité du ravin d’ou ils sortirent par une breche étroite, une sorte de défilé, du sans doute a une convulsion volcanique. La le panorama changeait brusquement, comme la toile de fond d’un décor remplacée par une autre.

Au-dela des rochers qui l’entouraient comme d’un rempart, un petit bois de lauriers, de cocotiers, de palmiers, de cedres et de térébinthes s’étendait jusqu’aux murailles d’un parc, par-dessus lesquelles on entrevoyait les terrasses et les murailles brunies par le soleil d’une antique construction de style espagnol, une ancienne mission sans doute, comme l’indiquait la tour carrée du clocher en ruine qui s’élevait a l’une de ses extrémités ; plus loin, de florissantes cultures de froment, d’orge et de mais roulaient leurs vagues dorées jusqu’au fond de la perspective.

– Nous n’irons pas plus loin, déclara l’inconnu. Vous attendrez ici qu’il fasse tout a fait nuit. Je suppose que, pour des lascars de votre trempe, ce n’est pas une affaire que d’escalader un mur ?

Et sans attendre la réponse des deux tramps qui se taisaient, angoissés :

– Vous entrerez dans cette villa dont la propriétaire a mis au monde un enfant il y a cinq ou six jours. C’est de cet enfant qu’il faut vous emparer.

– Ce sera fait, balbutia Dadd d’une voix étranglée.

– Inutile de prendre cet air ahuri, reprit brutalement l’inconnu, je suppose que vous n’etes pas des poules mouillées ? D’ailleurs, vous ne courez pas grand risque : la villa n’est guere habitée que par des femmes, les travailleurs de la propriété logent plus loin, a l’hacienda, qui est située a plus d’un quart de mille de l’habitation des maîtres.

« Vous attendrez que tout le monde soit endormi ; a cause de la chaleur, les fenetres restent ouvertes toute la nuit ; il vous sera facile de pénétrer dans la chambre de la nourrice et de prendre le baby.

– Nous vous l’apporterons ? fit Dadd.

– Ce n’est pas cela, répondit l’homme d’une voix lente et posée qui fit frissonner les deux tramps.

« Quand vous aurez le baby, vous irez le déposer dans le creux d’une des grandes feuilles que je vous ai montrées tout a l’heure. Il faut qu’on n’entende plus jamais parler de ce baby, pas plus que s’il n’avait jamais existé !

Dadd et Toby étaient de sinistres gredins, pourtant ils se sentirent froid dans les moelles. Ni l’un ni l’autre n’eut le courage de dire un mot.

L’inconnu parut prendre leur silence pour un acquiescement.

– Voici mille dollars continua-t-il, en remettant une bank-note a Dadd. Je vous en remettrai autant demain matin, quand j’aurai eu la preuve que vous m’avez obéi. Je vous attendrai au lever du soleil a l’entrée du ravin.

– Quelle preuve ? fit Dadd sachant a peine ce qu’il disait.

– Vous m’apporterez les langes de l’enfant, puis j’irai voir par moi-meme si la dionée a bien accompli sa besogne.

« Une derniere recommandation. Qu’il ne vous vienne pas a l’idée de vous enfuir, avant d’avoir rempli vos engagements. Je vous aurais promptement rattrapés, vous devez le comprendre. Si une demi-heure apres le lever du soleil vous n’etes pas au rendez-vous, j’organiserai une battue avec une vingtaine de dogues dans le genre de Bramador et j’aurai vite fait de vous retrouver.

En entendant son nom, le dogue avait grogné sourdement.

– Vous voyez que Bramador me comprend, la façon dont il renifle de votre côté en retroussant ses babines est tout a fait significative… Pour mettre les points sur les i, je veux bien encore vous expliquer que pour gagner la grande route, il n’y a que le sentier bordé de haies de cactus que nous avons suivi et que ce sentier sera surveillé.

« Maintenant, c’est tout ce que j’avais a vous dire. A demain et soyez exacts.

Stupides d’horreur, Dadd et Toby étaient encore immobiles et silencieux a la meme place que Bramador et son sinistre maître avaient déja disparu, dans la direction du marécage.

– Quel sanglant coquin ! s’écria enfin Toby, que le diable m’étrangle si je lui obéis !

– J’ai bien peur que nous ne soyons obligés d’en passer par la, murmura Dadd piteusement.

– C’est impossible ! Mon vieux, toi qui es si malin, invente quelque chose, trouve un truc !

– Je vais chercher mais ce n’est pas commode. Heureusement que nous avons quelques heures devant nous.

– Je me demande pourquoi il en veut a ce baby.

– Ce n’est pas difficile a deviner, il y a probablement la-dessous une question d’argent…

Le soleil déclinait au bas de l’horizon, les deux tramps s’installerent au pied d’un gros arbre, aux racines moussues et se mirent a discuter a voix basse.


CHAPITRE II – LE REVE DE MARTHE

L’hacienda de San Iago est peut-etre un des plus anciens monuments de toute l’Amérique ; elle remonte au temps de la domination espagnole, comme l’attestent l’immense cour carrée entourée d’un cloître a arcades et décorée a son centre d’un jet d’eau, enfin les sculptures de l’antique chapelle, dont la tour renferme encore une cloche et qui a été transformée en magasin a fourrages.

C’est dans cette cour intérieure ou patio, merveilleusement adaptée aux exigences du climat que se déroulait presque toute l’existence paisible des rares habitants de l’hacienda. C’est sous les arcades du cloître, protégée contre l’ardeur du soleil par un rideau de lianes fleuries, que la table était mise a l’heure des repas. C’est la qu’on lisait, qu’on jouait ou qu’on écrivait, la aussi qu’on faisait la sieste, et parfois meme qu’on dormait, par les chaudes nuits, dans des hamacs suspendus entre les colonnes de la galerie, au murmure berceur du jet d’eau.

C’est la que, depuis qu’il était né, le petit Georges Grinnel était bercé, promené et allaité par sa nourrice Marianna, une belle mulâtresse aux grands yeux noirs, toute dévouée a Mrs Grinnel dont elle était la sour de lait.

Encore alitée a la suite de couches laborieuses, Mrs Grinnel, par la fenetre de sa chambre qui donnait sur le patio, pouvait de son chevet surveiller la nourrice et l’enfant qu’elle ne perdait pour ainsi dire pas de vue.

Il ne s’écoulait pas un quart d’heure sans que Mrs Grinnel n’appelât Marianna.

– Apporte-moi le petit Georges, lui disait-elle.

Et elle caressait précautionneusement le petit etre fragile, s’oubliant parfois a contempler cette physionomie a peine ébauchée ou elle croyait déja retrouver les traits d’un mari passionnément aimé, qu’une épidémie de fievre jaune lui avait ravi, en plein bonheur, six mois auparavant.

Alors des larmes venaient aux yeux de la jeune mere et elle remettait en silence son enfant dans les bras de Marianna.

Mrs Grinnel était riche, tres riche meme, mais elle n’était pas heureuse. La mort de son mari avait brisé sa vie ; le chagrin avait failli la tuer, ce n’est que depuis la naissance du petit Georges qu’elle avait repris gout a l’existence, en sentant tressaillir dans son cour une fibre nouvelle.

D’origine française – elle s’appelait Marthe Noirtier de son nom de jeune fille – Mrs Grinnel, a la mort de ses parents, s’était trouvée presque sans ressources sur le pavé de San Francisco. Elle avait du donner des leçons de français, faire de la couture et finalement, elle était entrée comme dactylographe dans une grande banque, la Mexican Mining bank.

C’est la qu’elle avait fait connaissance de l’ingénieur Grinnel, un Anglais attaché a l’une des exploitations minieres que possédait la banque dans l’Arizona.

L’ingénieur, qu’un héritage venait de mettre en possession du magnifique domaine de San Iago, avait donné sa démission et avait épousé Marthe Noirtier, dont il appréciait autant que la beauté de blonde menue et délicate, le courage, la loyauté et la douceur.

Marthe avait gardé a l’homme qui l’avait arrachée a la médiocrité et aux labeurs ingrats, pour lui faire une existence heureuse et large, une infinie gratitude. La tendresse passionnée qu’elle éprouvait pour son mari se doublait de tout ce que la reconnaissance a de plus noble dans une âme généreuse et fiere.

La mort de son mari avait porté a la jeune femme un coup terrible, pendant longtemps, elle avait été incapable de s’occuper d’aucune affaire sérieuse. Elle était demeurée des semaines entre la vie et la mort, et pendant qu’elle était ainsi terrassée par la maladie et le chagrin, elle avait failli etre dépouillée de la plus grande partie de ce qu’elle possédait.

Des collatéraux avides, entre autres un certain Elihu Kraddock, lui avaient intenté un proces, profitant de ce que la rapidité foudroyante du déces de l’ingénieur avait empeché celui-ci de faire un testament en faveur de sa femme.

Marianna, tres « débrouillarde » comme beaucoup de mulâtresses, avait été voir des sollicitors, des avocats, avait obtenu du tribunal de Los Angeles, un arret maintenant Mrs Grinnel en possession de ses biens jusqu’a la fin de la grossesse.

La naissance de Georges, qui héritait naturellement de son pere et demeurait confié a la tutelle de sa mere, avait fait rentrer les collatéraux dans le néant et mis fin a toute espece de proces.

Aussi Mrs Grinnel regardait Marianna presque comme une parente et avait toute confiance dans ses jugements.

Marianna cependant avait ses faiblesses. L’année d’auparavant, une troupe de cinéma, partie de Los Angeles était venue s’installer dans le voisinage de l’hacienda, les opérateurs avaient tourné un film auquel le vieux monastere, avec son cloître et son clocher faisait un « plein air » idéal.

D’une complexion inflammable, comme toutes les femmes de sa race, la mulâtresse avait eu l’imprudence de preter l’oreille aux galanteries d’un vague cabotin qui l’avait fascinée par sa belle prestance, quand il arborait le col de dentelles, le pourpoint de velours, le feutre a grand plumage et les bottes a entonnoir d’un seigneur du temps de Louis XIII.

Quand le brillant mousquetaire était reparti pour New York avec le reste de la troupe, Marianna était enceinte, et les lettres qu’elle écrivit a son séducteur demeurerent sans réponse.

L’enfant qu’elle mit au monde ne vécut que quelques jours et Mrs Grinnel, indulgente, fut la premiere a consoler Marianna de la trahison et de l’abandon dont elle était victime.

La mulâtresse avait reporté sur le petit Georges toute l’affection qu’elle eut eue pour son enfant a elle et avait voulu servir de nourrice au baby qui, a quelques semaines pres, aurait été du meme âge que celui qu’elle avait perdu.

Marianna occupait une chambre contiguë a celle de Mrs Grinnel et les deux pieces, situées au premier étage, donnaient sur le patio.

L’ameublement de cette chambre était tres simple, les murs étaient blanchis a la chaux et le lit de cuivre était entouré d’une moustiquaire de gaze blanche, ainsi que le berceau du baby ; un guéridon supportant un alcarazas plein d’eau fraîche ; un rocking-chair de bambou et une table de toilette avec quelques flacons ; au plafond, un ventilateur électrique, et c’était tout.

La chambre de Mrs Grinnel, plus vaste, offrait le luxe de vieux meubles aux sculptures prétentieusement contournées, aux incrustations d’étain et d’ébene, achetés a la vente d’une vieille famille espagnole.

La jeune femme, offrait un fin visage, émacié, comme affiné par la maladie et le chagrin, un profil délicat de vierge gothique, nimbé d’une opulente chevelure blond cendré, naturellement crepelée.

Qui l’eut vue endormie derriere le rempart de gaze, aux rayons de la lune qui entraient par la fenetre grande ouverte, eut cru a l’apparition de quelque princesse de légendes, captive dans les filets d’une méchante fée.

Malgré la douceur de cette nuit, dont la brise attiédie était chargée du parfum des orangers en fleur, Marthe dormait d’un mauvais sommeil.

Une expression d’angoisse se peignait sur ses traits, elle soupirait profondément, et des paroles confuses s’échappaient de ses levres.

Elle était tourmentée par des cauchemars absurdes.

Elle reva qu’elle était encore dactylographe a la banque, mais quelqu’un venait de lui voler sa machine a écrire et le voleur n’était autre qu’un cousin de son mari, celui qui avait montré le plus d’acharnement dans le proces, Elihu Kraddock, un vrai bandit.

Elle courait apres lui, éperdument, quand elle s’apercevait que ce n’était plus sa machine qu’il emportait, mais bien le berceau du petit Georges.

Elihu s’était fondu dans un brouillard, maintenant, le berceau flottait sur une mer agitée, chaque vague l’éloignait un peu plus du rivage, et l’enfant semblait appeler sa mere a son secours en agitant ses petits bras.

Puis un étrange monstre, un requin vert, hérissé de piquants comme certains poissons épineux, ouvrit une gueule énorme pour avaler le berceau, et le requin avait le profil sinistre d’Elihu ; la mer s’était brusquement changée en une foule ou grouillaient des milliers de faces ricanantes, qui toutes ressemblaient a Elihu.

Marthe s’éveilla, le cour battant a grands coups, le front baigné de sueur.

Le clair de lune inondait la chambre de sa lueur argentée et sereine et dans le profond silence de la nuit, s’élevaient seulement la plainte lointaine des feuillages agités par le vent et le murmure du jet d’eau.

– Quel vilain reve, murmura la jeune femme en frissonnant, j’ai la fievre.

« Marianna ! appela-t-elle.

Pieds nus, la mulâtresse accourut l’instant d’apres.

– Que veux-tu, petite Marthe ? demanda-t-elle a sa sour de lait, en lui parlant avec les inflexions câlines dont on se sert pour parler aux enfants.

– J’ai eu un cauchemar, j’ai soif, donne-moi un peu d’eau et de citron.

Marianna prépara le breuvage rafraîchissant et le fit boire elle-meme a Mrs Grinnel avec une sollicitude toute maternelle.

– Dors petite sour, lui dit-elle, je vais baisser la jalousie pour que la lumiere de la lune ne te réveille pas.

Doucement, Marthe ferma les yeux et se rendormit, mais un quart d’heure ne s’était pas écoulé que de nouveau elle se réveilla en sursaut. Il lui avait semblé entendre tout pres d’elle chuchoter des voix confuses.

– On dirait qu’on a marché sous les galeries du patio, murmura-t-elle. Il me semble que j’entends un bruit de pas qui s’éloignent dans la campagne. Ou bien est-ce le bruit des battements de mon cour qui tinte a mon oreille ? J’ai peur, je vais appeler Marianna.

La fidele mulâtresse, habituée aux caprices des insomnies de sa chere malade, accourut aussitôt.

– Je ne sais ce que j’ai, dit Marthe a voix basse, j’ai le cour serré comme s’il allait m’arriver un malheur. J’ai peur de tout. Écoute comme mon cour bat…

– Tu es trop nerveuse, fit doucement Marianna, veux-tu que je te donne une cuillerée de la potion calmante ?

– Non, je veux que tu restes pres de moi et que tu me parles. Je veux entendre le son de ta voix. Pourtant il ne faudrait pas laisser Georges tout seul.

– Cela ne fait rien, s’il criait ou meme s’il remuait je l’entendrais d’ici, mais il n’y a pas de danger, il dort comme un charme, il n’a pas bougé de la nuit.

– Alors reste pres de moi jusqu’a ce que je me rendorme. Je suis si triste quand je suis toute seule et que je réfléchis. Oh ! mon Dieu, il me semble encore entendre des pas et des bruits de voix, tres loin, dans le parc !…

– Je t’assure que moi je n’ai rien entendu, dit la mulâtresse avec une inaltérable patience. Tu sais, il y a tant de bruits dans la nuit qui s’expliquent tout naturellement. De qui aurais-tu peur ? Le pays est tranquille, nous sommes trop pres de Los Angeles pour qu’il y ait des bandits.

– Tu as peut-etre raison, je suis affaiblie, j’ai les nerfs a fleur de peau. Je dois etre hallucinée…

– Pourquoi n’as-tu pas voulu prendre ta potion ?

– Non, cela m’assoupit momentanément et je me réveille plus nerveuse encore ensuite ; oh cette fois, je suis sure que j’ai entendu, un petit cri plaintif comme un cri d’enfant ! Et toujours ces pas qui semblent galoper dans ma pauvre cervelle !

– Tu es folle, petite sour, c’est le cri d’un oiseau de nuit, d’un chat sauvage ou de quelque autre bete que tu as entendu.

– Je sais bien que tu as raison, mais c’est plus fort que moi… Je vais essayer de dormir. Tiens, prends ma main, que je te sente pres de moi.

Mrs Grinnel ferma les yeux et mit sa main blanche dans la longue main brune de Marianna, mais le sommeil ne venait pas.

– Écoute, dit la jeune mere, si tu m’apportais mon petit Georges. Je crois que quand je l’aurai embrassé, apres je pourrai dormir.

– Non, par exemple ! déclara la mulâtresse, impétueusement, il dort d’un bon sommeil, ce serait mal de le réveiller ! Une fois qu’il aurait les yeux ouverts, je ne pourrais plus le rendormir. Dors toi-meme, le soleil se levera que tu n’auras pas encore fermé les yeux !

Un nuage passait sur la lune ; une brise venue de la mer, rendit tout a coup plus fraîche l’atmosphere embrasée de la nuit. Marthe tout a coup s’endormit, et, cette fois, pour de bon.

Marianna attendit encore quelque temps, pour etre bien sure que sa sour de lait n’allait pas se réveiller, puis elle retira doucement sa main que Marthe n’avait pas lâchée et rentra dans sa chambre. Elle n’avait pas fermé l’oil de la nuit, elle était brisée de fatigue ; elle se jeta sur son lit et presque instantanément tomba dans un de ces sommeils profonds qui ressemblent a la mort.

Les premiers rayons du soleil qui filtraient par les interstices des jalousies mal closes l’arracherent a ce repos bienfaisant. Avec des mouvements d’une lente et féline souplesse, elle se détira languissamment, rattacha d’une main négligente sa chevelure éparse et sauta en bas de son lit.

Comme chaque matin, aussitôt debout, elle courut au berceau du petit Georges ; elle fut d’abord alarmée en voyant que la moustiquaire était ouverte.

Un coup d’oil lui révéla la terrible vérité. Le berceau était vide.

Stupide d’étonnement et de chagrin, Marianna s’était affaissée sur un siege, ou elle demeura quelques instants, comme anéantie, incapable de réfléchir. Elle ne pouvait se faire a l’idée qu’on eut volé le petit Georges.

– C’est impossible… répétait-elle machinalement.

Brusquement elle se releva.

– Suis-je donc sotte ! murmura-t-elle. C’est Marthe qui s’est réveillée avant moi et qui est venue chercher son petit comme elle fait quelquefois… Elle m’en a donné une peur…

Presque rassurée, la mulâtresse passa dans la chambre de Mrs Grinnel, mais celle-ci était encore profondément endormie et l’enfant n’était pas aupres d’elle.

Marianna se sentit pres de défaillir. Elle tremblait de tout son corps.

– Sainte Vierge ! balbutia-t-elle. Que vais-je devenir ? que dirai-je a la pauvre Marthe quand elle s’éveillera ? que lui répondrai-je quand elle me demandera ce que j’ai fait de son enfant ? Mon Dieu ! je voudrais etre morte !

A cette minute d’abattement succéda bientôt un acces de fiévreuse énergie.

– Ce n’est pas tout de me lamenter, murmura-t-elle, il faut que je le retrouve, que je le rapporte dans son berceau avant que Marthe soit levée ! Il ne peut pas etre bien loin… Et dire que je n’ai rien vu, rien entendu… Je suis folle, Marthe me tuera si on lui a pris son petit Georges.

Tout en prononçant ainsi ces phrases incohérentes, Marianna avait quitté sa chambre et ses regards éperdus fouillaient les moindres recoins du patio ; puis elle se rendit a la cuisine ou Deborah, une vieille négresse au service de la famille depuis vingt ans, préparait le chocolat du premier lunch.

Elle n’osa pas questionner Deborah, ni lui apprendre la funeste nouvelle. Elle s’entetait dans cette idée, qu’il fallait qu’elle retrouvât l’enfant, avant qu’on se fut aperçu de sa disparition et qu’elle le retrouverait surement.

Haletante, affolée, elle parcourut et explora inutilement toutes les pieces de la vaste habitation. Son désespoir, son angoisse allaient croissant de minute en minute.

Elle s’engagea dans le couloir vouté qui faisait communiquer le patio avec le jardin. La porte du jardin était ouverte.

– C’est par la que sont venus ceux qui ont emporté le pauvre petit, pensa-t-elle, on a du oublier de fermer cette porte hier soir, et ils en ont profité…

Elle s’élança par les allées, sachant a peine ce qu’elle faisait. Il lui semblait que son cour allait se rompre dans sa poitrine, tant il palpitait violemment ; une buée de vertige flottait devant ses yeux, elle dut s’appuyer quelques instants au tronc d’un cocotier.

A ce moment, ses regards s’arreterent sur une jeune tige de bananier toute fraîchement rompue, plus loin, les arbustes délicats d’un massif étaient saccagés, foulés comme par le passage d’une bete fauve. La mulâtresse comprit qu’elle était sur la trace des ravisseurs.

Mais de quel genre étaient-ils ? Marianna se rappela avec un tremblement une des histoires que lui contait la vieille négresse qui l’avait élevée et dont la mémoire était abondamment fournie de toute sorte d’anecdotes terrifiantes. Les Noirs de la région sont persuadés que les chats sauvages se glissent dans le berceau des nouveau-nés, leur entourent le cou de leurs pattes de velours et les étouffent ; ensuite ils les emportent pour leur sucer le sang a loisir.

– C’est une de ces horribles betes, qui a dévoré le petit Georges ! se dit la pauvre mulâtresse plus morte que vive, voila pourquoi je n’ai rien entendu.

Elle demeura quelque temps sous le coup de cette affreuse supposition, enfin elle eut le courage de regarder de pres les vestiges accusateurs.

Alors elle distingua sur les plates-bandes les empreintes de pas tres nettes qui la conduisirent jusqu’au mur assez élevé séparant le jardin du parc. La les traces d’une effraction étaient nettement visibles, les lianes qui couronnaient la crete du mur étaient arrachées, les branches d’un abricotier étaient cassées et les fruits piétinés jonchaient le sol.

Marianna fut une minute presque consolée, en pensant que le cher petit n’avait pas été la proie d’une bete sauvage, mais presque aussitôt, une autre suggestion presque aussi désolante s’imposa a son esprit troublé. Elle venait brusquement de se rappeler que le browning placé au chevet de son lit avait disparu, ce a quoi, dans son trouble, elle n’avait pas d’abord preté grande attention, et, en meme temps, le proces intenté a Mrs Grinnel par ses avides collatéraux lui revenait en mémoire.

– Ce sont eux qui ont fait le coup ! bégaya-t-elle éperdue. La mort de Georges les mettrait en possession de la propriété… Il y en a un surtout, Kraddock, Elihu Kraddock, un vrai bandit, qui est capable de tout…

Avec la vivacité de sensations particuliere aux gens de couleur, la mulâtresse entrevit comme dans un éclair, Marthe pleurant son enfant assassiné et, par surcroît, ruinée, chassée de sa maison, réduite a chercher pour vivre quelque chétif emploi.

– Et tout cela par ma faute, s’écria-t-elle a haute voix, par ma damnée négligence. Si cela est vrai, je n’affronterai pas les reproches de Marthe, je me tuerai ! Cela vaut mieux…

Comme rassérénée par cette farouche résolution, Marianna ouvrit la petite porte qui donnait sur le parc et continua a suivre la trace des ravisseurs. Pendant quelque temps, ce lui fut chose facile, le sol spongieux avait gardé nettement les empreintes, mais un peu plus loin, les aiguilles tombées des cedres et des séquoias formaient une couche élastique et seche ou toute trace disparaissait.

Désespérée, Marianna continua a errer sous les grands arbres, tournant a droite et a gauche, fouillant les buissons, s’élançant brusquement pour revenir sur ses pas l’instant d’apres.

Elle était parvenue a l’endroit le plus épais du bois quand un cri d’horreur et d’agonie, un hurlement qui n’avait rien de la voix humaine s’éleva des profondeurs lointaines et parvint a ses oreilles.

Presque immédiatement, la terrifiante clameur s’était tue ; la campagne déserte était retombée dans le silence.

Glacée d’épouvante, a bout de forces, la mulâtresse s’était instinctivement appuyée au tronc d’un arbre, puis avait glissé a terre, privée de sentiment.


CHAPITRE III – LE PRIX DU SANG

Le ciel commençait a peine a blanchir du côté de l’orient, que Dadd et Toby, exacts au rendez-vous qui leur avait été assigné, se trouvaient déja au bord du marécage, au fond de l’inquiétant ravin ou ils devaient rencontrer l’homme au chien noir.

Dans la pâleur du matin, le terrifique paysage brillait de ce genre de beauté sinistre, qui fait admirer les vives couleurs de certains serpents a la piqure mortelle ; la rosée couvrait les feuilles charnues des plantes grasses d’un glacis d’argent ; a chacune de leurs pointes acérées, tremblait une perle liquide ; partout de larges orchidées ouvraient leur calice aux fantasques découpures, les grands nymphéas étalaient paresseusement sur l’eau noire leurs larges corolles couleur d’or ou d’azur, et la brise du matin murmurait doucement avec des bruits de soie froissée dans le feuillage des roseaux géants.

Une nuée vivante d’énormes moustiques, de libellules rouges ou bleues, de mouches et de coléopteres au reflet métallique, de papillons jaune soufre ou bleu de ciel, tourbillonnait au-dessus du marécage ou s’agitait déja tout un peuple de hideux reptiles.

Les arbres vampires, comme affamés par une nuit de jeune, happaient avec une rapidité silencieuse les insectes qui avaient l’imprudence de s’aventurer entre les coques hérissées d’épines de leurs larges feuilles.

– Moi, ça me fiche la frousse de regarder ça ! grommela Toby, c’est une vraie hallucination ! Quand je vois ces gueules vertes se refermer sans faire de bruit, que j’entends les insectes bourdonner encore dans l’estomac – si on peut appeler ça un estomac – qui va les digérer, ça me donne le frisson. Je ne puis pas m’empecher d’avoir l’impression, que cet arbre-la est un etre, qui me voit, qui m’entend, qui m’écoute et, vrai, j’en ai peur !…

Dadd se garda bien de répondre a ces observations quelque peu simplistes ; armé d’un caillou tranchant, il était fort occupé a guetter un gros lézard gris et rose, qui, affalé sur une pierre plate, happait béatement des moustiques d’une langue rose, longue et pointue comme une fleche.

Brusquement le bras de Dadd se détendit, le caillou alla frapper le lézard a la tete et le tua net. Quand l’animal ne remua plus, Dadd le prit délicatement par la queue et le déposa avec précaution dans le creux d’une des feuilles de la dionée, non sans avoir laissé tomber de nombreuses gouttes de sang sur les feuilles voisines.

Les mandibules vertes du monstre végétal s’étaient refermées promptes et silencieuses sur le cadavre du lézard.

– Voila ! fit Dadd en se frottant les mains.

– Écoute donc, murmura Toby, il me semble que j’ai entendu comme un aboiement.

– Ce doit etre ce maudit blood-hound, et son damné patron.

– Attention !

– Tu sais ce qui est convenu.

L’homme venait d’apparaître a l’entrée du ravin ; il marchait a grands pas et paraissait inquiet. Il alla droit aux deux bandits.

– Eh bien ? leur demanda-t-il d’un ton menaçant, m’avez-vous obéi ?

– La chose est faite, répondit Dadd, en prenant une mine apeurée, ça n’a pas été sans peine.

– La preuve que tu ne mens pas ?

– Voila.

Dadd tira de sa poche un médaillon en or auquel pendait un bout de ruban bleu et une minuscule chemise de fine toile, guere plus grande qu’un mouchoir de poche.

– Cela appartenait au baby, déclara-t-il froidement.

L’homme palpa et retourna la petite chemise avec un sourire hideux puis la rendit a Dadd, ainsi que le médaillon.

– Et qu’en as-tu fait ? demanda-t-il, apres quelques secondes d’un pénible silence.

– Ce que vous avez dit qu’il fallait en faire, répondit Dadd avec le plus grand calme. Le baby est la !

Il montrait la feuille de la dionée, barbouillée de sang et repliée sur elle-meme, entre les lames de laquelle avait été précipité le cadavre du lézard.

L’homme ne répondit pas. Puis, brusquement, devenu furieux sans cause apparente :

– C’est bon : cria-t-il, aux deux bandits, maintenant, foutez-moi le camp plus vite que ça ! Tâchez surtout que je ne vous voie jamais rôder de ce côté-ci !…

– Ce n’est pas ce qui a été convenu, fit Dadd avec le meme flegme. Vous nous devez mille dollars !

– Mille coups de pied dans le ventre, si vous ne détalez pas a l’instant meme !…

Le reste de la phrase s’acheva en un grognement indistinct. Avant que son adversaire eut pu deviner comment cela avait pu se faire, Dadd avait maintenant en main un superbe browning avec lequel il le mettait en joue méthodiquement.

– Je croyais que tu n’avais pas d’armes, balbutia le bandit pris au piege.

– Il faut croire que j’en ai trouvé, ricana Dadd goguenard, allons haut les mains, vieux sacripant ! Tâche de ne pas bouger, si tu tiens a ta peau. Puis tu sais, pas de blagues avec le blood-hound, s’il remue seulement une patte, c’est sur toi que je tire…

Cette recommandation n’était pas inutile, Bramador grondait sourdement et n’attendait qu’un signe de son maître pour s’élancer les crocs en avant.

– Couchez ! Bramador, couchez… bégaya le bandit d’une voix a peine distincte.

« Vous voyez que je fais tout ce que vous voulez, ajouta-t-il mourant de peur… On pourrait s’entendre… je vous promets…

– Ne promets rien, c’est inutile, je n’ai pas confiance en toi, tu n’es pas un homme de parole. J’aime mieux me servir moi-meme. A toi, Toby, regarde un peu ce qu’il a dans ses poches.

Grinçant des dents, fou de rage et d’humiliation, le bandit dut se laisser dépouiller de son browning, de ses chargeurs et de son couteau, mais quand Toby voulut lui prendre son portefeuille il le saisit a la gorge et se faisant de son corps un bouclier, en meme temps qu’il excitait son blood-hound contre Dadd.

Une minute a peine s’écoula pendant laquelle la lutte se déroula et prit fin avec des péripéties d’une poignante atrocité.

N’obéissant qu’a l’instinct qui le portait a attaquer l’adversaire immédiat de son maître, Bramador s’était jeté sur Toby, au lieu de s’en prendre a Dadd. Ce fut une grande chance pour ce dernier dont le formidable dogue n’eut fait qu’une bouchée.

Demeuré tres maître de lui, Dadd logea une balle, presque a bout portant, dans l’oreille du chien qui roula a terre, foudroyé.

Voyant son allié hors de combat et menacé par le browning de Dadd, l’homme lâcha Toby a moitié étranglé et dont les mollets avaient été entamés par les crocs de Bramador.

Pendant que Toby, furieux, reprenait haleine et pansait tant bien que mal sa blessure, Dadd, sans cesser de tenir en joue l’ennemi vaincu, réfléchissait avec ce sang-froid qui, au cours de la lutte, avait sauvé la situation.

– Qu’est-ce qu’on va faire de cette brute ? demanda-t-il distraitement, comme s’il se posait la question a lui-meme.

L’homme eut un regard de fauve pris au piege, mais il ne bougea pas, il était devenu d’une pâleur livide, il comprenait qu’il avait perdu la partie et qu’il allait falloir payer.

– Tu t’embarrasses de peu de chose, répliqua haineusement Toby ; tiens, voila ce qu’il faut en faire !

Et avant que Dadd eut pu deviner ses intentions, il avait foncé sur l’homme comme un taureau furieux et, d’un coup de tete dans le ventre, l’avait lancé dans le marécage.

C’est alors que le misérable lacéré par les aiguilles acérées des plantes mortelles, immergé dans les eaux fétides, pullulantes de sangsues et de reptiles, avait lancé cet appel déchirant que, malgré la distance, avait entendu Marianna.

Un instant, la face bleme, fendue par un abominable rictus et dont les prunelles révulsées sortaient de leurs orbites, émergea au-dessus des eaux noires. Puis l’homme – il était sans doute devenu fou instantanément – éclata d’un rire aigu convulsif qui fit frissonner d’horreur ses deux bourreaux. Il fit quelques faibles mouvements pour s’arracher a la vase qui l’engluait et brusquement il s’enfonça et disparut.

Tout a coup, au milieu des cercles qui allaient en s’élargissant sur l’eau dormante, une main noire de fange apparut, chercha éperdument a s’accrocher a quelque chose, se déchira aux épines aiguës des dionées et retomba.

Une minute s’écoula, l’eau était redevenue unie comme un miroir entre les larges feuilles des nymphéas géants.

Dadd et Toby se regarderent, ils étaient d’une pâleur de mort ; nul des deux n’osait rompre le premier le silence.

– Allons-nous-en, dit enfin Dadd, d’une voix tremblante ; toute ma vie, j’aurai devant les yeux, cette horrible gueule…

Toby ne répliqua rien et tous deux, sans prononcer une parole, s’éloignerent précipitamment de ce paysage d’épouvante.

Ils ne retrouverent leur sang-froid que lorsqu’ils eurent atteint le bois qui s’étendait jusqu’aux murailles du jardin. Ils couraient plutôt qu’ils ne marchaient, et d’instant en instant, ils cédaient a l’irrésistible besoin de se retourner, dans une crainte inavouée et confuse de voir surgir derriere eux l’homme assassiné et son chien noir.

– C’est tout de meme une chance, dit enfin Dadd, que j’ai trouvé un browning dans la chambre de la nourrice. Sans ça…

– C’est probablement nous qui servirions a l’heure qu’il est de pâture aux sangsues. Enfin tout est bien qui finit bien ; maintenant nous revoila en fonds.

– C’est vrai, au fait, nous n’avons seulement pas pensé a regarder ce qu’il y a dans le portefeuille.

Toby exhiba une solide pochette de cuir de bouf, comme en portent les cow-boys. Elle contenait deux mille dollars, de la menue monnaie et divers papiers, au nom d’Elihu Kraddock, prospecteur. Les deux bandits se débarrasserent des papiers qui ne pouvaient que les compromettre et se partagerent loyalement les bank-notes.

– Tout va bien, s’écria Dadd qui, petit a petit, reprenait son entrain, il ne nous reste plus maintenant qu’a exécuter la seconde partie du programme, ou je ne suis qu’un âne, ou nous avons encore aujourd’hui a encaisser « des dividendes intéressants », comme on disait a la banque Rabington.

– Tu crois ? demanda Toby avec hésitation.

– J’en suis sur.

– Ne serait-il pas plus sage, puisque nous avons de l’argent, de prendre le train immédiatement ? Il me tarde d’etre loin de ce maudit pays.

– Quel chien de poltron tu fais, grommela Dadd en haussant les épaules. Je te dis que je réponds de tout.

Et sans plus se préoccuper de son compagnon, Dadd se mit a la recherche de certains arbres dont, quelques heures auparavant, il avait entaillé les écorces et qui devaient lui servir a retrouver son chemin. Les entailles le conduisirent directement au pied d’un vieux chene dont le feuillage dominait de sa masse imposante les arbres avoisinants.