La Conspiration des milliardaires - Tome III - Le Régiment des hypnotiseurs - Gustave Le Rouge - ebook
Kategoria: Obyczajowe i romanse Język: francuski Rok wydania: 1899

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Gustave Le Rouge

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Opinie o ebooku La Conspiration des milliardaires - Tome III - Le Régiment des hypnotiseurs - Gustave Le Rouge

Fragment ebooka La Conspiration des milliardaires - Tome III - Le Régiment des hypnotiseurs - Gustave Le Rouge

A Propos
Chapitre 1 - Le mariage d’une milliardaire
Chapitre 2 - Le Bellevillois chez ses hôtes
Chapitre 3 - Pacific Railway

A Propos Le Rouge:

Gustave Le Rouge, le grand oublié? Ami des mandragores, des alchimistes, des utopistes et des gitans, intime de Paul Verlaine, fermier, journaliste expert dans les faits divers, auteur dramatique, scénariste de films, animateur de cirque, candidat malheureux a la députation de Nevers, membre d'une conspiration manquée contre le roi des Belges, époux d'une écuyere de cirque, puis d'une voyante défigurée, pionnier de la science-fiction, auteur de livres sur le langage des fleurs et des reve, Gustave Le Rouge est un homme et un écrivain aux multiples facettes, qui mérite d'etre redécouvert. Il débute sa carriere d'écrivain populaire sur les traces de Jules Verne et de Paul d'Ivoi avec «La Conspiration des Milliardaires«, «La Princesse des Airs» et «Le sous-marin Jules Verne». Puis ses écrits se tournent nettement vers la science-fiction ou le fantastique avec son cycle martien - «Le prisonnier de la planete Mars» et «La guerre des vampires» - et «Le Mystérieux Docteur Cornélius», son chef-d'ouvre.

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Chapitre 1 Le mariage d’une milliardaire

– Crois-tu que je puisse jamais accepter pour toi un tel mariage ? s’écria William Boltyn, en abattant son poing fermé sur la table du salon dans lequel il prenait le thé avec sa fille, miss Aurora… Un Européen ! continua-t-il, et le pire de tous, l’espion de Mercury’s Park ! Voila l’homme que tu veux épouser !… Tes prétentions sont par trop insensées. Je crois avoir assez fait, vraiment, pour ce Coronal, en lui sauvant la vie, en lui rendant la liberté, alors que je pouvais le faire exécuter sommairement… Cette folie me coutera cher sans doute… Mais je trouve que cela suffit.

Un silence glacial suivit les paroles du milliardaire yankee.

Miss Aurora ne semblait pas disposée a répondre.

Affaissée, plutôt qu’assise, dans un fauteuil de velours incarnadin, elle réfléchissait.

Un pli dur barrait son front.

Le léger frémissement de ses narines indiquait son trouble intérieur.

Quelques minutes se passerent.

William Boltyn s’était levé, arpentait maintenant le salon avec des gestes saccadés.

– Vous savez bien, mon pere, prononça enfin la jeune fille, que M. Coronal m’a fait la promesse de ne jamais dévoiler a personne le secret de l’existence de Mercury’s Park et de Skytown.

– C’est bien heureux, murmura ironiquement le Yankee. Et c’est en reconnaissance de cette bonne action que tu veux l’épouser ?

– Vous etes cruel, mon pere, pour des sentiments que vous ne comprenez pas. J’aime Olivier Coronal. Mon amour est partagé. C’est le seul motif qui me pousse a devenir sa femme.

– Ah ! fit Boltyn amerement, j’espérais mieux de toi. J’aurais attendu, ainsi que je te l’ai répété bien des fois, autre chose de l’éducation que je t’ai donnée. Je te croyais plus pratique. Il paraît que les belles paroles de ce Français, de cet espion devrais-je dire, t’ont fait oublier les sages préceptes que tu as suivis jusqu’a présent. Des phrases que tout cela ! Je les connais par cour. L’amour de l’humanité ! Est-ce que ça existe dans la vie ? Est-ce avec cela qu’on gagne des millions comme je le fais, moi !

« Tu devrais le comprendre, Aurora, insista-t-il, en s’animant de nouveau, et ne pas m’infliger l’humiliation de t’entendre parler de mariage avec un Européen ! Moi qui ai passé ma vie a combattre les barbares d’Europe, qui suis a la veille de démolir leur édifice social, de leur imposer la loi du plus fort, crois-tu donc que je ne t’en veuille pas de me tenir un pareil langage ?

« Ce n’est pas en vain que j’ai, depuis deux ans, dépensé plus de cent millions de dollars a bâtir Mercury’s Park et Skytown, a créer, avec l’aide de l’ingénieur Hattison, les plus formidables arsenaux du monde entier.

« Voyons, Aurora, cette entreprise ne t’enthousiasme donc plus ? Ou sont tes beaux mouvements d’autrefois ? Tu te décourages alors que notre ouvre est presque terminée.

« Dans quelques mois peut-etre, nous mettrons entre les mains du gouvernement américain les moyens de destruction les plus foudroyants, les engins les plus terribles que la science humaine ait jamais créés. Une armée d’automates invincibles sera prete a se mettre en marche, a terroriser les ennemis, a les décimer sans merci et sans risques. Nos bateaux sous-marins, au premier signal, pourront détruire des flottes entieres, avant que les équipages ennemis aient eu meme le temps de se préparer a la défense.

« Par la voie des journaux, nous entraînerons l’opinion publique. Le peuple américain tout entier sera avec nous. Nous aurons notre guerre. C’en sera fait de l’orgueilleuse Europe. Les États de l’Union prendront la premiere place parmi les nations…

Le milliardaire avait parlé par phrases entrecoupées.

D’une voix dont il essayait de modérer les éclats, il reprit :

– Mes fabriques de conserves, déja aussi vastes qu’une ville, s’agrandiront encore, lorsque nous aurons imposé nos tarifs commerciaux. Je doublerai ma fortune. Je la décuplerai si je veux. Mais a quoi bon, si tes actes sont en désaccord avec les miens, s’il me faut voir passer mon or entre les mains d’un Européen, d’un homme qui est mon ennemi, qui devrait etre le tien. Cela, non, jamais.

– Vous etes le maître de votre fortune, fit Aurora en se levant a son tour. Vous admettrez bien que je sois libre de mes actions et de ma personne. La loi ne vous donne pas le droit d’empecher mon union. Ma décision est prise. Je vais vous quitter. Ne m’avez-vous pas enseigné vous-meme a considérer l’énergie comme la premiere des qualités ?

– Comment ! Tu vas me quitter ! s’écria William Boltyn, le cour serré d’une angoisse.

– C’est vous qui l’aurez voulu. Je ne vois pas d’autre solution, fit-elle avec un calme glacial. J’épouserai Olivier Coronal. Ce n’est pas pour mes millions qu’il m’aime. J’ai du lui promettre que son traitement seul nous servirait a vivre. Chez l’ingénieur Strauss, dans l’usine duquel il vient de rentrer de nouveau, il gagne environ trois cents dollars par mois. Nous nous installerons dans une modeste maisonnette.

– Voyons, ce n’est pas sérieux, interrompit Boltyn, avec un gros rire qui dissimulait mal son inquiétude. Trois cents dollars par mois ! Rien que pour tes toilettes tu en dépenses sept ou huit fois plus, au bas mot !

– J’en conviens. C’est qu’aussi vous m’avez habituée a l’idée que rien n’était trop beau ni trop cher, du moment que cela me ferait plaisir. Vous me répétiez sans cesse que vous n’aviez qu’un but : assurer mon bonheur. J’aurai expérimenté la valeur de votre affection… en dollars, je vais donner l’ordre de préparer mes malles, d’empaqueter les objets qui m’appartiennent. Nous allons nous séparer.

Le visage du milliardaire s’était tout a fait décomposé. Ses mains étaient agitées d’un tremblement nerveux. La jeune fille se dirigeait vers la porte du salon.

Il la rejoignit, la prit dans ses bras robustes, la porta comme un enfant.

– Tu veux donc me faire mourir, gronda-t-il. Nous séparer ! Tu sais bien que je ne pourrais vivre loin de toi.

Il l’avait déposée sur un grand sofa, l’entourait de ses bras, la berçait, couvrait son front de baisers.

– Aussi est-ce raisonnable, fit-il en adoucissant sa voix. Que diront de ce mariage Hattison et les autres ? Je passerai pour n’avoir aucune volonté, pour etre un mauvais Yankee, une girouette.

– Que vous importe l’opinion de ces gens ? Avez-vous besoin d’eux ? N’etes-vous pas assez riche pour pouvoir donner a votre fille l’époux qu’elle a choisi ?

William Boltyn ne répondit pas tout de suite.

Il était désarmé.

Perdre sa fille, son idole, la seule créature qu’il aimât !

– Fais donc selon ta volonté, finit-il par dire a mi-voix. La moitié de ma fortune me couterait moins a donner qu’un pareil consentement.

Le milliardaire sortit en faisant claquer la porte, et fut s’enfermer dans son cabinet de travail.

Restée seule, Aurora ouvrit un petit secrétaire en bois des îles, et griffonna quelques lignes, qu’elle mit sous une enveloppe, a l’adresse d’Olivier Coronal.

– Portez cela tout de suite, commanda-t-elle a un lad qui était accouru a son coup de timbre.

Elle vint ensuite s’accouder a une des fenetres du salon, donnant sur la Septieme Avenue.

– Comme je l’aime, murmura-t-elle. Comme je vais etre heureuse !…

*

* *

Un mois apres, le mariage d’Olivier, l’inventeur français de la torpille terrestre, et de miss Aurora Boltyn avait lieu, sans aucune pompe, dans la plus stricte intimité.

Il était inutile d’exciter la curiosité des Américains.

Les deux jeunes gens s’étaient trouvés d’accord sur ce point.

Quant a William Boltyn, il maugréait :

– Moi qui comptais organiser une cérémonie comme on n’en aurait jamais vu, et dont on aurait parlé dans toute l’Union !

Il ne disait pas toute sa pensée.

Mais son air bourru, les regards méprisants qu’il jetait sur le modeste attelage qui les avait amenés devant le magistrat indiquaient assez son mécontentement.

– Cela ne signifie rien, pere, disait Aurora. Je suis tres heureuse.

La jeune milliardaire avait revetu une robe de soie blanche, garnie de dentelles.

Grande, svelte, la masse de ses cheveux blonds dorés encadrant son visage d’un ovale parfait, ses grands yeux limpides éclairés par une joie intense, elle était vraiment belle, au bras d’Olivier Coronal, grand aussi et bien découplé, dans son habit d’une élégance sobre et discrete, le regard énergique, l’attitude calme et sérieuse.

Aurora avait eu raison en disant a son pere que le jeune Français ne l’épousait pas pour ses millions.

Un amour sincere emplissait le cour des deux jeunes gens.

Ils s’abandonnaient a la joie d’aimer, se grisaient d’illusions.

C’était toute leur jeunesse a laquelle ils donnaient libre cours.

Aurora surtout se laissait aller a la violence de sa nature volontaire et indisciplinée.

Lorsque ses regards se croisaient avec ceux d’Olivier, une flamme comme sauvage, un éclair métallique les illuminaient.

C’était au charme étrange de ces regards que, des le premier jour qu’il avait vu la jeune fille, s’était trouvé pris l’inventeur.

La froide et mesquine cérémonie du mariage terminée, tout le monde avait regagné l’hôtel Boltyn, ou un lunch attendait les nouveaux époux et leurs témoins, parmi lesquels l’ingénieur Strauss.

Le repas fut morne.

Chacun se trouvait gené.

L’ingénieur Strauss lui-meme, doux vieillard affable et souriant, ne réussit pas a dérider les visages soucieux des convives.

Le maître de la maison, William Boltyn, donnait du reste l’exemple de la morosité.

De temps a autre, il lançait, sur celui qui, depuis quelques instants, était son gendre, des regards de colere et de haine.

Les deux hommes étaient mal a l’aise en présence l’un de l’autre.

La scene violente de Mercury’s Park n’était pas encore effacée de leur mémoire.

Ils avaient hâte de se séparer.

De race, d’opinions, ils étaient trop différents pour pouvoir s’entendre, s’accoutumer l’un a l’autre.

Malgré toute sa diplomatie et son instinct féminin, Aurora n’était pas entre eux un trait d’union suffisant.

Le lunch ne se prolongea pas.

Les deux époux se retirerent.

Le milliardaire, malgré tout, avait mis son point d’honneur a fournir a sa fille une dot somptueuse ; et ç’avait été un sujet de discussion entre Olivier Coronal et William Boltyn, dans la seule entrevue qu’ils avaient eue relativement au mariage.

Tous deux, au cours de cette entrevue, s’étaient bornés a parler d’affaires.

Aucune autre question n’avait été soulevée.

– Ma fille aime le luxe, avait dit brutalement le milliardaire. Elle est habituée a dépenser sans compter. Ce n’est pas avec vos trois cents dollars mensuels qu’elle pourra le faire. J’exige absolument qu’elle accepte la dotation de cinquante millions que je lui fais. Au surplus, ma bourse lui sera toujours ouverte.

Il n’avait pas voulu en démordre.

Apres une longue discussion, Olivier Coronal avait du céder.

Aurora lui en était reconnaissante.

Pendant le mois qui avait précédé le mariage, la jeune fille avait dépensé une activité incroyable.

Sur la Septieme Avenue, presque en face du luxueux palais de son pere, elle avait fait construire un petit hôtel, d’apres les indications de son fiancé.

Tout d’abord, Olivier s’était insurgé contre le gout déplorable des constructions américaines, contre cet exces qui consiste a surcharger les plafonds et les boiseries de dorures.

Il avait réclamé plus de discrétion et plus d’art.

Aurora, hélas ! semblable en cela a la plupart de ses compatriotes, n’avait aucun sens artistique.

Pourvu qu’un objet ou un meuble coutât cher, fut voyant, attirât l’attention, elle le trouvait a son gout.

Cette science qui consiste a meubler un appartement en établissant une harmonie entre les couleurs des étoffes, des tentures, lui était inconnue.

Malgré tout cela, elle eut vite conscience de son infériorité sur ce point. Apres quelques révoltes, elle se laissa guider, en tout, par Olivier.

Cependant elle n’avait pu cacher l’étonnement que lui causait la maniere dont le jeune Français comprenait les choses de la vie.

– Il y a une façon intelligente de dépenser l’argent, lui disait-il en la grondant amicalement de ses achats inconsidérés. La beauté d’un objet n’est pas dans le prix qu’il coute. La simplicité est encore ce qu’il y a de préférable.

En moins de deux mois, le petit hôtel avait été terminé. On y avait travaillé nuit et jour.

Les tapissiers se mirent ensuite a l’ouvre.

Toujours d’apres les conseils d’Olivier Coronal, le mobilier des chambres a coucher fut de laque blanche.

– C’est bien plus joli, disait le jeune homme, que tous ces meubles incrustés d’or, et meme de pierres précieuses dont vous avez le gout ici.

Pendant une semaine, ils avaient couru ensemble les magasins de Chicago, heureux d’etre libres, de discuter l’organisation de leur home, de prévoir les mille petites choses indispensables qui concourent au charme et au confortable d’un intérieur.

Le jeune homme avait glané, chez quelques antiquaires, une collection d’art dont il orna le salon.

– Regarde donc, Aurora, s’écriait-il, en posant une coupe de vieux saxe sur une console. Avec quelques fleurs, ne sera-ce pas charmant ?

Une autre fois, ce fut un service entier en vieux sevres qu’il découvrit.

– C’est une famille française qui me l’a vendu, lui dit le marchand.

Les précieuses porcelaines furent mises a la place d’honneur dans la salle a manger.

Aurora avait manifesté a son pere le désir d’avoir une galerie de tableaux.

– Choisis ici ceux qui te plairont, lui avait dit son pere. Mais laisse-moi l’Apothéose de l’Amérique. C’est le seul auquel je tienne.

Cette Apothéose était une vaste composition, mesurant au moins quatre metres de hauteur.

En costume de vestale, l’Amérique, symbolisée par une jeune femme un peu forte, tenait les renes d’un char qui avait la prétention de représenter, toujours symboliquement, la marche en avant du Progres.

La Fortune sur sa roue, la Gloire, embouchant une trompette, lui faisaient cortege.

Le tout de couleurs criardes, et dessiné avec une désinvolture toute américaine.

William Boltyn n’aurait cependant pas donné cette toile pour le plus beau tableau de Raphaël.

Un jour donc, Aurora avait prié son fiancé de l’accompagner pour faire son choix.

Il y avait la des Téniers, des Van Dyck, des Greuze, des Nicolas Poussin, a côté de Correge, de Primatice, de Véronese, et meme d’un Léonard de Vinci.

Tant de noms illustres rassemblés la côte a côte, cela avait bien un peu excité la méfiance d’Olivier Coronal.

Ce fut bien autre chose lorsqu’il eut examiné d’un peu pres les tableaux que William Boltyn avait uniformément dotés de cadres en aluminium doré.

Les Van Dyck, les Véronese et autres étaient simplement de mauvaises copies, des croutes, comme on dit en jargon d’atelier, exécutées probablement par des éleves de la rue de Seine ou de la rue des Beaux-Arts, et que des industriels peu scrupuleux avaient baptisés chefs-d’ouvre authentiques pour les exporter en Amérique.

Olivier en avait ri de bon cour, aux dépens de la crédulité du milliardaire.

Il s’était contenté de décorer tres simplement les appartements de leur hôtel avec des eaux-fortes modernes.

Au rez-de-chaussée, il s’était installé un cabinet de travail et un petit laboratoire dont les fenetres donnaient sur un jardin couvert entourant la maison d’une ceinture verdoyante.

Il continuerait la ses travaux pour l’ingénieur Strauss, en meme temps qu’il se livrerait a ses recherches personnelles.

Lorsqu’ils se retrouverent seuls dans le logis souriant et parfumé, Olivier et Aurora se contemplerent fervemment.

Ils allaient etre l’un a l’autre unis pour l’existence.

Des paroles d’amour leur montaient aux levres.

– Aurora ! prononça le jeune homme, en posant un tendre baiser sur le front de celle qu’il pouvait appeler maintenant sa femme.

– Olivier ! fit-elle, la voix tremblante d’émotion, ses grands yeux pers rayonnants de bonheur.

Ils resterent de longues minutes sans parler.

Mais, dans le regard dont ils s’enveloppaient mutuellement, il y avait toute la profondeur de leur amour.

Ils ne doutaient plus alors de l’avenir.

La route a parcourir leur semblait belle, puisqu’ils allaient y marcher côte a côte, la main dans la main.

Pendant ce temps, dans son cabinet de travail, William Boltyn, le pere de la jeune épouse d’Olivier Coronal, donnait libre cours a sa mauvaise humeur, et prononçait contre l’Europe et les Européens, les plus redoutables menaces.


Chapitre 2 Le Bellevillois chez ses hôtes

A quelques kilometres de la petite ville, non loin de Salt Lake City, chez les braves fermiers canadiens qui l’avaient recueilli blessé sur la route, Léon Goupit, l’ancien domestique d’Olivier Coronal, achevait de se rétablir.

La généreuse hospitalité des Tavernier ne s’était pas démentie un seul instant.

Ils avaient soigné Léon avec dévouement, comme ils l’eussent fait pour un de leurs enfants.

Lorsque le Bellevillois avait enfin pu s’asseoir a la table familiale dans la grande salle du rez-de-chaussée, on l’avait douillettement installé dans l’unique fauteuil de la maison, a la droite du maître.

Les premiers jours de sa convalescence, il les vécut dans cette grande salle a manger. Mais bientôt il put sortir, et passa la plus grande partie de son temps en plein air et au bon soleil.

En peu de temps, Léon Goupit avait retrouvé son appétit.

Son visage, pâli par les souffrances, avait repris ses couleurs naturelles.

Avec la santé, son humeur insouciante, sa libre gaieté de gamin de Paris lui étaient revenues.

Il y avait a peine huit jours qu’il avait quitté le lit lorsqu’il parla de s’en aller.

– Maintenant que me voila remplumé, comme vous dites, m’sieur Tavernier, il va falloir que j’m’en aille, que j’retrouve mon maître, s’était-il écrié.

La fermiere était accourue.

– S’en aller ! Si ce n’est pas malheureux, avait-elle dit en se croisant les bras. Il peut a peine mettre un pied devant l’autre.

Elle ne revenait pas de son étonnement.

– Tu vas rester avec nous encore une couple de semaines pour le moins, mon petit gars, avait-elle conclu sentencieusement. M. Coronal n’est pas inquiet de toi. Il nous a bien recommandé de ne pas te laisser partir avant que tu ne sois tout a fait guéri.

Léon dut céder, et promettre qu’il resterait encore quinze jours chez ses hôtes.

Cette solution ne satisfaisait pas le Bellevillois.

Pendant les longues apres-midi qu’il passait au coin du feu, il se sentait dévoré d’impatience.

– Satané Bob Weld, maugréait-il a part lui, jamais je n’aurais cru qu’il me flanquerait un pareil coup de couteau, entre les deux épaules, quand nous avons dîné ensemble a Chicago pour la premiere fois ! C’est égal, il paraît que je lui ai rendu la monnaie de sa piece et que je l’ai envoyé manger les pissenlits par la racine. Eh bien ! il ne l’a pas volé, concluait-il avec sa philosophie insouciante. C’est égal, je l’ai échappé belle !

Ce qui tourmentait Léon plus que tout, c’était de n’avoir pas reçu de lettres de son maître.

Olivier Coronal était venu le visiter, lui avait demandé des renseignements au sujet des papiers que portait le détective Bob Weld.

Léon lui avait appris tout ce qu’il savait, tout ce qu’il avait pu surprendre, c’est-a-dire qu’a cent vingt cinq milles environ d’Ottega, petite station du Pacific Railway, il existait une ville nommée Mercury’s Park, fondée, selon toute apparence, par le milliardaire William Boltyn.

« M’sieur Olivier m’a remercié, et il est parti. Que peut-il etre devenu ? se demandait avec anxiété le Bellevillois. Paraît qu’il se passe la-bas des choses curieuses, et que les Américains veulent entrer en lutte avec nous. »

Le plan de Léon était arreté depuis longtemps.

Il partirait a la recherche de son maître, en se dirigeant vers Mercury’s Park.

En attendant, malgré toute l’affection dont l’entouraient les Tavernier, il s’ennuyait et comptait les jours qui le séparaient de la date fixée pour son départ.

Enfin la date qu’il s’était fixée arriva.

La veille, la brave fermiere lui avait préparé un sac garni de provisions.

Tavernier y avait glissé une bouteille poudreuse de vieille eau-de-vie.

Les braves gens éprouvaient un réel chagrin de voir s’en aller de chez eux celui que leurs soins avaient arraché a la mort.

Malgré toute son impatience de partir, de retrouver son maître, Léon lui-meme avait le cour gros.

Les Tavernier insistaient pour qu’il restât quelque temps encore parmi eux. Mais il fut inflexible.

Cependant, il ne voulait pas les quitter sans laisser au moins un souvenir d’amitié. Le pauvre garçon ne savait comment s’y prendre.

Il se souvint tout a coup de l’argent qu’Olivier Coronal lui avait donné, et il pensa a le laisser en partie entre les mains de ses hôtes. Cette solution lui parut la plus satisfaisante.

– Tenez, mam’ Tavernier, ajouta-t-il, en lui tendant un billet plié qu’il venait de sortir de son portefeuille, ce sera pour acheter un souvenir a vos deux demoiselles. C’est bien la moindre des choses.

La brave femme prit un air indigné :

– Tu vas me faire le plaisir de remettre cela dans ta poche ! s’écria-t-elle. Est-ce que nous avons besoin de tes écus pour nous souvenir de toi ? Par exemple ! Tu nous la bailles bonne ! D’abord, conclut-elle, M. Coronal a voulu a toute force que nous acceptions de l’argent de lui. Il nous a mis dans la main toute une petite fortune que nous n’avons pu refuser. Garde tes dollars, mon gars. Ils te feront peut-etre défaut plus tôt que tu ne penses.

Léon dut se résigner, et n’insista plus, dans la crainte de déplaire a la fermiere.

– Allons, a table, dit cette derniere pour couper court a toute nouvelle protestation.

Ce repas, le dernier que Léon prit avec les Tavernier, fut animé d’une gaieté un peu forcée.

Mais quand le café eut été servi, et que le pere Tavernier, ayant rempli les verres de vieille eau-de-vie, eut vidé le sien a la santé du jeune Parisien et a la bonne réussite de ses affaires, personne ne put contenir son émotion.

Tous se leverent les larmes aux yeux. Chacun tenait a serrer, une derniere fois, la main du Bellevillois qui les avait tant divertis par sa bonne humeur et sa gaieté communicative.

Léon embrassait tout le monde, et cherchait autant que possible a cacher son émotion. Mais quoi qu’il put faire, de grosses larmes coulaient de ses yeux. Il fallut cependant se séparer. Il dit adieu a tous, encore une fois, assurant les Tavernier de sa reconnaissance.

– Mon pauv’ petit gars, s’écria la fermiere, pour sur qu’on se souviendra de toi ici. Va avec Dieu et qu’il ne t’arrive pas malheur.

Léon devait prendre le railway. Le fermier avait attelé sa jument pour le conduire a la ville.

Tous deux monterent dans le cabriolet.

Tavernier enleva la bete d’un coup de fouet et la voiture s’éloigna rapidement.

De temps a autre, Léon se retournait et jetait un coup d’oil sur cette ferme ou il avait passé de si calmes journées.

Il aperçut longtemps encore ses anciens amis groupés devant la porte, répondant aux signes d’adieu qu’il leur faisait en agitant leurs chapeaux ou leurs mouchoirs.

Tavernier, pour cacher son émotion, faisait claquer son fouet, excitait sa jument par ses cris ou affectait de regarder, d’un air indifférent, les cultures qui bordaient la route.

Le trajet s’acheva presque silencieusement.

Bientôt les premieres maisons de la ville apparurent. La route se transformait en rue.

Tavernier fit stopper son cheval devant la station, un grand bâtiment rectangulaire surmonté d’une énorme horloge électrique.

– A quelle heure le train de l’Ouest ? demanda le Bellevillois lorsqu’ils eurent sauté a terre et déposé leurs colis sur un banc.

– Est-ce que je sais, moi ! grommela l’employé. Il n’est pas encore signalé. En tout cas, s’il fait comme celui d’hier, vous avez le temps d’attendre.

– Pas possible, fit Léon goguenard. Et pourquoi donc ?

– Parce qu’il est arrivé avec douze heures de retard, toutes ses vitres cassées, et la moitié des voyageurs blessés.

– Il avait déraillé ?

– Non. Cela arrive quelquefois. Mais ce n’était pas le cas hier, répondit l’employé. Le train avait été attaqué par une bande de coureurs de prairies qui avaient enlevé les rails. Les voyageurs en ont été quittes pour se barricader dans leurs wagons et faire le coup de feu. Mais il paraît qu’ils n’ont pas été les plus forts. Ils ont du payer une rançon et reconstruire eux-memes la voie.

– Eh bien, ça, c’est trop fort, par exemple ! s’écria Léon. Et vous vous dites civilisés en Amérique ! A la bonne heure, je comprends ça, des brigands qui rançonnent les voyageurs ! Mais c’est pire que dans la Foret-Noire, qu’en Turquie, que chez les Zoulous ! Les a-t-on arretés au moins ?

– Pourquoi voulez-vous qu’on les arrete ? demanda l’employé. D’abord il faudrait le pouvoir. Et puis ce n’est pas l’affaire du gouvernement ! Ces gens-la font leur métier comme vous faites le vôtre. C’est l’affaire des voyageurs qui prennent le train.

Et l’employé tourna les talons, trouvant sans doute qu’il en avait assez dit a des gentlemen qui s’étonnaient de si peu de chose.

Léon n’en revenait pas.

Malgré tout, l’idée qu’il allait peut-etre lui arriver semblable aventure n’était pas pour lui déplaire.

Faire le coup de feu contre des brigands avait toujours été son reve a Paris.

– Ben, vous voyez, m’sieu Tavernier, fit-il. Paraît que les trains arrivent quand ça leur fait plaisir. Vous avez du travail a la ferme. C’est déja bien gentil de m’avoir accompagné. Je ne veux pas vous retarder plus longtemps.

– Mais non, protesta le fermier. J’ai bien le temps. Je suis content d’etre avec toi.

Une heure apres, le train n’était pas encore signalé.

 

Tavernier finit par se laisser convaincre qu’il était temps de regagner la ferme.

Léon Goupit regarda Tavernier s’éloigner dans son cabriolet et disparaître au détour d’une rue.

– Y en a pas beaucoup comme celui-la ! murmura-t-il avec émotion.

Et cette simple phrase résumait bien toute son admiration, toute sa reconnaissance pour les braves gens qui lui avaient sauvé la vie, qui l’avaient recueilli, blessé, sous leur toit, et l’avaient soigné avec autant de sollicitude que s’il eut été un de leurs propres enfants.


Chapitre 3 Pacific Railway

Le train avait décidément du retard.

Depuis plus d’une heure, le Bellevillois, revenu dans la salle d’attente, se promene de long en large, en jetant des regards impatients sur le cadran de l’horloge pneumatique.

L’éternel écriteau : Beware of pickpockets, se balance aux guichets et le long des murailles.

« Au moins, pense-t-il, voila des gens qui ont le courage de se montrer tels qu’ils sont. C’est bien aimable a eux. On sait a quoi s’en tenir. »

Instinctivement, Léon s’assura que ses dollars étaient toujours dans son portefeuille.

Et il boutonna son veston.

Le train ne paraissait toujours pas.

Léon commençait a ne plus pouvoir se contenir.

Il pestait contre la Compagnie du Pacific Railway et protestait, a haute voix, contre le mépris qu’on affecte a l’égard du public en Amérique, plus que dans tous les pays du monde.

– Sur que des bandits ont encore arreté le train, criait-il. Ah ! si j’étais le gouvernement.

– Vous etes pressé ? lui demanda un gentleman qui, comme lui, faisait les cent pas dans la salle d’attente.

– Qu’est-ce que cela peut bien vous faire ? répondit Léon en tournant les talons au questionneur.

Il continua sa promenade, se dressant sur ses talons et roulant des yeux furieux.

Les jeunes misses et les ladies regardaient avec curiosité ce petit bonhomme, coiffé d’une casquette, et qui fumait sa cigarette en lançant de côté des jets de salive, avec une expression d’indicible mépris.

Pour se distraire, le Bellevillois finit par acheter un numéro du New York Herald qui s’étalait a la devanture d’un kiosque de journaux.

Et il s’installa, pour le lire, sur le banc, entre sa valise et sa musette a provisions.

– Rien d’intéressant dans ces journaux-la, prononça-t-il d’un air dégouté, apres avoir jeté un coup d’oil sur les colonnes serrées. Pas seulement de feuilletons. La Chambre des représentants… le prix du coton et du sucre ; les mines d’or… la question d’Orient, continua-t-il en parcourant distraitement la feuille qu’il tenait grande ouverte devant lui. Ça ne vaut pas Le Petit Parisien tout cela !… Tiens ! Le mariage d’une milliardaire. Voyons cela.

Mais a peine Léon eut-il commencé la lecture de l’information qu’il sursauta sur son banc.

Sa figure exprimait l’étonnement le plus vif et le plus profond.

– C’est bien de lui qu’il s’agit pourtant, murmura-t-il. Ah ! bien, ça, c’est trop fort !

Et, pour se convaincre, il relut :

« Le mariage de miss Aurora Boltyn, la fille du milliardaire William Boltyn, dont le monde entier connaît les immenses usines de conserves a Chicago, et de M. Olivier Coronal, inventeur français, célebre par sa découverte d’une torpille terrestre, a eu lieu hier a Chicago dans la plus stricte intimité. L’ingénieur Strauss, le propriétaire des usines électriques qui portent son nom, était au nombre des témoins. »

« Mais qu’est-ce que cela signifie ? se demanda le Bellevillois de plus en plus intrigué. M’sieur Olivier qui vient d’épouser la fille de William Boltyn ! Sur que j’y perds mon latin ! »

Cette derniere affirmation était tout au plus une maniere de parler, Léon n’ayant jamais pâli sur la grammaire de Lhomond et le De viris illustribus.

Mais cette phrase avait du moins ce mérite de bien rendre son effarement.

Il renonça a comprendre.

Soudain, un timbre électrique grésilla sur le quai.

Léon remit a plus tard le soin de chercher une explication a l’événement surprenant qu’il venait d’apprendre par le New York Herald.

Dans la salle d’attente, tous les voyageurs avaient saisi leurs plaids et leurs menus colis, et s’étaient élancés vers le train.

Le Bellevillois en fit autant.

Sa couverture en bandouliere, sa musette d’une main, sa valise de l’autre, il monte, ou plutôt il pénetre dans un wagon – puisque ces voitures sont de plain-pied avec le quai – avantage, il faut bien le reconnaître, que les gares américaines ont sur celles de nos villes françaises.

Les portieres claquerent tout le long du convoi.

La locomotive siffla.

On se mettait en marche.

Aussitôt installé dans un coin resté libre, sans meme jeter un regard sur ses compagnons de voyage, le Parisien tira de nouveau de sa poche le numéro du New York Herald.

La chose lui paraissait tellement extraordinaire, tellement impossible, qu’il fut tenté de croire a un de ces canards, une de ces informations burlesques, que les journaux les plus sérieux reproduisent parfois, quitte a les démentir le lendemain.

« Voyons, se disait-il, m’sieur Olivier ne peut pas avoir fait ça. Il est parti pour Mercury’s Park dans l’intention d’y pénétrer de n’importe quelle façon et de s’y faire embaucher comme ouvrier électricien par l’ingénieur Hattison. D’apres ce qu’il m’a dit, William Boltyn serait a la tete d’une société de milliardaires yankees qui en veulent aux Européens ; et ce Mercury’s Park serait un vaste arsenal dans lequel ils entassent des engins de destruction, pour nous réduire en capilotade et s’emparer de notre argent.

« Expliquez-moi ça que m’sieur Coronal ait épousé la fille de cet homme-la ! Ma parole ! Si ce n’était pas imprimé tout au long, je ne voudrais pas le croire. Il doit y avoir la-dessous quelque chose qui m’échappe… Surement… Et puis, apres tout, on ne sait jamais, c’est peut-etre par amour qu’il a épousé miss Aurora. Ned Hattison est bien tombé subitement amoureux de Lucienne Golbert.

« Mais alors, conclut Léon, c’est a Chicago qu’il faut que j’aille pour retrouver m’sieur Coronal !… »

Cette idée ne lui était pas encore venue.

Pendant quelques minutes, le Bellevillois réfléchit.

« Ma foi, finit-il par se dire, puisque je suis en route pour Mercury’s Park, j’irai jusqu’au bout. Cela me fera voir du pays. J’aurai toujours le temps de revenir a Chicago. »

Léon était curieux, lui aussi, de se rendre compte de ce qui se passait la-bas, dans les montagnes Rocheuses, d’aller visiter Mercury’s Park, et depuis si longtemps qu’il entendait parler de lui, de voir l’ingénieur Hattison.

Léon avait pris du reste son billet pour Ottega.

Les neuf cents dollars qu’il avait dans sa poche lui donnaient de l’assurance.

C’est presque un petit voyage d’agrément qu’il s’offrait.

Et, prenant au sérieux son rôle de touriste, il se promit d’acheter un appareil photographique.

Pour le moment, il s’occupait a regarder le paysage.

Le train filait a toute vitesse pour rattraper son retard.

Léon s’accouda a la portiere et alluma une cigarette.

Jusqu’a l’horizon, la plaine était couverte de mais doré. Les paysans faisaient la moisson.

Cela lui rappelait les fermiers qu’il venait de quitter, et les bonnes journées de convalescence qu’il avait passées chez eux.

Puis, ce furent des pâturages que le convoi traversa en ligne droite.

Des troupeaux de boufs paissaient en liberté.

Ils levaient, dans la direction du train qui passait en sifflant, leurs gros mufles humides, comme pour saluer.

La silhouette d’un cavalier, sans doute quelque coureur de prairie, se profilait de temps a autre au milieu des hautes herbes.

Ces boufs, a demi sauvages, ne sont pas toujours aussi paisibles.

Il leur arrive parfois d’envahir la voie ferrée et de se précipiter a la rencontre des trains, qu’ils font meme quelquefois dérailler.

Les wagons du train sont a couloir central et communiquent tous entre eux.

Assis de nouveau dans son coin, sur la banquette mobile qui, le soir venu, se transforme en couchette, le Bellevillois regardait défiler les Yankees qui se promenaient gravement.

Il s’amusait a les critiquer, a deviner leur profession, d’apres leur mise.

En lui-meme, il gratifiait les ladies et les gentlemen d’épithetes peu charitables.

Du salon de lecture ou du fumoir, apres avoir pris connaissance des feuilles, savouré leur havane, ou tiré la derniere bouffée de leur pipe, les honorables gentlemen qui voyagent sur le Pacific Railway, peuvent aller se rafraîchir au wagon-bar ; et si l’ennui les prend, gagner le wagon-théâtre pour y faire leur digestion.

La Compagnie des wagons-théâtres attache une de ses voitures a chaque convoi.

Tout le long du parcours, une troupe d’acteurs donne des représentations sous la direction d’un imprésario.

Dans chaque compartiment, une affiche indique le programme du spectacle.

Léon Goupit, qui ne pouvait rester assis, avait pris le parti d’aller faire un petit voyage de reconnaissance, de se dégourdir un peu les jambes.

« Ma foi, se dit-il, apres avoir arpenté une dizaine de fois le couloir central, un pareil événement, le mariage de m’sieur Olivier, ça vaut bien la peine d’etre arrosé tout de meme. Je n’ai pas été a sa noce, faut au moins que j’boive a sa santé. »

Il pénétra dans le wagon-bar ou, derriere un comptoir d’étain, trônaient deux boys en veste blanche, peignés et pommadés avec soin.

Une demi-douzaine de gentlemen étaient déja installés sur de hauts tabourets, les pieds recroquevillés sur les barreaux.

Ils vidaient coup sur coup, avec une dignité sans égale, des pintes de stout, ou bien dégustaient, avec des chalumeaux, les mélanges bizarres que le garçon confectionnait devant eux dans un gobelet d’un quart de litre.

Les boissons américaines sont aussi variées que possible.

Il y en a pour tous les gouts, pour toutes les heures de la journée depuis le morning ball (l’appel du matin), qu’on prépare avec du sucre, du curaçao, de l’angostura, du rhum, du citron et de la glace, jusqu’au night cap (le bonnet de nuit), et le last drink (la derniere boisson) qui s’obtient en mélangeant ensemble dans un gobelet a demi plein de glace du cognac, de la chartreuse jaune, du sherry-brandy, du ginger-brandy, du kummel et du sucre. Certaines de ces boissons, a défaut d’autres qualités, sont affublées de noms bizarres : le tonnerre, l’huître des prairies, sans compter la collection des cocktails de toute sorte.

Des oufs, du poivre, de la framboise, de la menthe, du champagne, du lait, de l’anisette, il entre une infinité de substances hétéroclites dans la composition de ces breuvages.

L’alcool, malgré tout, domine.

Les Yankees de toutes classes en font une effrayante consommation.

Ils boivent comme ils mangent ; et ce n’est pas peu dire.

Nos voisins d’outre-Atlantique ne sont plus les seuls, malheureusement, depuis quelques années, a s’intoxiquer.

De meme que la brasserie, le bar américain a conquis, chez nous, son droit de cité, s’est installé sur nos boulevards.

Les vieux cafés, pleins de souvenirs artistiques et littéraires, et qui faisaient l’orgueil du Parisien, disparaissent un a un, cédant la place au nouveau débit de poison.

La mode, le bon ton exigent, maintenant, que de cinq a sept, et apres le dîner, tout ce qui, dans la capitale, prétend a l’élégance, se hisse sur le tabouret d’un bar, s’y tienne impassible et roide, et se gorge consciencieusement de brandy and soda, de whisky ou d’un quelconque cocktail.

Il est vrai que, meme en France, il y a parfois de l’intelligence a ne pas suivre la mode.

En matiere de boissons américaines, le Bellevillois, quoiqu’il n’eut guere passé plus d’un an a New York ou a Chicago, aurait pu tenir tete au barman le plus compétent.

Il les connaissait toutes, et en avait meme inventé une nouvelle : « la Bellevilloise », comme il l’avait patriotiquement dénommée.

A vrai dire, c’était tout simplement une recette qu’il avait empruntée a Tom Punch, l’interprétant a sa façon, augmentant ou diminuant la quantité des substances liquides – il y en avait au moins une quinzaine – qui concouraient a former cette boisson, une des plus étranges, assurément, qu’on ait jamais bues.

Léon avait escaladé un tabouret resté libre entre deux buveurs.

Il méditait une bien bonne farce.

– Que buvez-vous, lui demanda le boy a veste blanche. Une pinte de stout ? Il est tres bon.

– Non, fit Léon, avec un air d’importance. Préparez-moi une « Bellevilloise ».

– Une Bellevilloise ! répéta le garçon abasourdi. Nous ne connaissons pas ça.

– Comment, vous ne connaissez pas la Bellevilloise ? Que connaissez-vous, alors ! s’écria le gavroche en feignant de s’emporter.

Ce colloque avait attiré l’attention des buveurs qui, eux aussi, se demandaient ce que voulait dire, avec sa Bellevilloise, le jeune homme d’allure malicieuse qui se trémoussait sur son tabouret.

– Tenez, fit alors Léon en tendant un papier avec un sérieux comique, voila la recette, puisque vous ne la connaissez pas. Dépechez-vous, j’ai soif.

Les gentlemen du wagon-bar paraissaient fort intrigués.

Leur étonnement ne fit que s’accroître lorsqu’ils furent témoins des manipulations compliquées que nécessita la préparation du breuvage.

Léon ne s’était, depuis longtemps, amusé de telle façon.

Imperturbable, il soutenait, sans broncher, tous les regards curieux que lui lançaient ses voisins.

Apres avoir passé dans une demi-douzaine de récipients, s’augmentant a chaque transvasement d’un nouvel ingrédient, sa Bellevilloise, une sorte de limonade glacée et aromatisée, lui fut enfin servie.

– Excellent ! Voila ce que j’appelle quelque chose de bon, s’écria-t-il en faisant claquer sa langue.

Il y eut un moment de silence et d’hésitation.

Triomphalement, Léon avait replacé dans son portefeuille le papier sur lequel sa recette était inscrite, et avant de laisser la curiosité des Yankees se manifester par une question qu’il sentait déja sur toutes les levres, il paya, sauta de son tabouret et sortit dignement.

Cette espieglerie l’avait mis en belle humeur.

La cloche du train sonnait pour annoncer le dîner.

Léon se dirigea gaiement vers le wagon-restaurant.

– Apres ça, s’écria-t-il au moment d’y pénétrer, que je vais laisser perdre le poulet de mam’ Tavernier !

Il fit demi-tour, se rendit dans son compartiment, ouvrit sa musette et prit les provisions qui s’y trouvaient.

Une bouteille de cidre dans chaque main, un paquet sous le bras, il regagna le dining-car.

Son entrée fit sensation.

Mais lui, sans s’inquiéter autrement de la stupéfaction générale, développa son paquet, en tira un superbe poulet rôti qu’il installa sur une assiette, et repoussant avec un air méprisant la pinte de biere qui se trouvait devant lui, il fit prestement sauter le bouchon d’une bouteille qu’il avait emportée et se versa majestueusement une rasade de cidre mousseux.