Contes divers 1882 - Guy de Maupassant - ebook
Kategoria: Humanistyka Język: francuski Rok wydania: 1882

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Guy de Maupassant

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Opinie o ebooku Contes divers 1882 - Guy de Maupassant

Fragment ebooka Contes divers 1882 - Guy de Maupassant

A Propos
Chapitre 1 - Pétition d'un viveur malgré lui
Chapitre 2 - Le Gâteau
A Propos Maupassant:

Henri René Albert Guy de Maupassant (5 August 1850 – 6 July 1893) was a popular 19th-century French writer. He is one of the fathers of the modern short story. A protege of Flaubert, Maupassant's short stories are characterized by their economy of style and their efficient effortless dénouement. He also wrote six short novels. A number of his stories often denote the futility of war and the innocent civilians who get crushed in it - many are set during the Franco-Prussian War of the 1870s.

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Chapitre 1 Pétition d'un viveur malgré lui

MESSIEURS LES PRÉSIDENTS DES TRIBUNAUX,

MESSIEURS LES MAGISTRATS,

MESSIEURS LES JURÉS,

Maintenant que je suis désintéressé dans la question, vu mon âge et mes cheveux blancs, je viens protester contre vos jugements, contre la partialité révoltante de vos décisions, contre cette sorte de galanterie aveugle qui vous pousse a conclure toujours pour la femme contre l’homme, chaque fois qu’une affaire d’amour est portée devant votre tribunal.

Je suis vieux, Messieurs, j’ai beaucoup aimé, ou plutôt, souvent aimé. Mon pauvre cour, bien meurtri, frissonne encore au souvenir des anciennes tendresses. Et par les tristes nuits solitaires ou la vie passée ne nous apparaît plus qu’a l’état d’illusion finie, ou les aventures lointaines, ternies comme les tapisseries effacées, nous donnent soudain des secousses de tristesse, et font monter aux yeux ces larmes douloureuses qu’on verse sur l’irréparable, j’ouvre en tremblant une humble caisse de noyer ou gisent mes lamentables gages d’amour, ou dort ma vie accomplie maintenant, ou remue, quand j’y plonge les mains, la poussiere morte de tout ce que j’ai adoré sur la terre.

Et je sanglote sur la bottine, la fine bottine de satin, jaune aujourd’hui, mais qui fut blanche, et que je pris a son pied, dans le jardin, ce soir-la, pour l’empecher de rentrer au bal.

Je baise les gants, les cheveux blonds ou noirs, ses trois jarretieres de soie et le mouchoir de dentelle maculé de sang, de ce sang qui semble une pâle tache de rouille et dont, un jour, je conterai l’histoire.

Mais ce n’est point de tout cela que je prétends vous parler. J’ai voulu seulement prouver qu’on avait eu pour moi bien des… faiblesses – quoique je sois le plus timide, le plus indécis, le plus hésitant des hommes.

Je suis si timide que jamais, peut-etre, je n’aurais osé… ce que vous savez, si les femmes n’avaient osé pour moi. Et j’ai compris depuis, en y songeant, que neuf fois sur dix c’est l’homme qui est séduit, capté, accaparé, enlacé de liens terribles, lui le séducteur que vous flétrissez. Il est la proie, la femme est le chasseur.

Un tout récent proces, jugé en Angleterre, m’a jeté soudain dans l’esprit un éclair de vérité.

Une fille, une demoiselle de comptoir, avait été ce que vous appelez séduite par un jeune officier de marine. Elle n’était plus dans sa prime fraîcheur, elle avait aimé déja. Au bout de quelque temps elle fut abandonnée. Elle se tua. Les magistrats anglais n’eurent point assez d’injures, d’expressions infamantes, sanglantes, méprisantes pour flétrir l’infâme ravisseur.

Messieurs, vous eussiez fait comme eux. Eh bien, vous ne connaissez pas la femme, vous ne la comprenez pas, vous etes odieusement injustes.

Écoutez-moi.

J’étais alors tout jeune officier, en garnison dans un port de mer. J’allais dans le monde, j’aimais la valse et j’étais timide, comme je vous l’ai dit. Bientôt je crus m’apercevoir qu’une femme mure, assez belle encore, mariée, mere de famille et irréprochable, disait-on, me remarquait. Quand nous dansions son oil restait fixé sur le mien, si aigu, que je ne pouvais m’y tromper. Elle ne me dit rien sans doute. Est-ce qu’une femme parle, doit parler, peut parler ? Est-ce qu’un regard comme elle sait en avoir n’est pas plus provocant, plus impudique, plus clair que toutes nos déclarations brulantes ? Je fis semblant de ne pas comprendre d’abord. Puis la persistance de cette muette provocation me troubla. Je lui murmurai dans l’oreille des choses tendres. Un jour elle s’abandonna. Je l’avais séduite, Messieurs. Me l’a-t-elle assez reproché !…

Elle m’aima d’une passion terrible, incessante, jalouse, féroce. « Tu m’as voulue », disait-elle. Que pouvais-je répondre ? Lui reprocher ses regards ? Soyez juges, Messieurs. Elle n’avait rien dit, cette femme !

Enfin j’appris que mon régiment partait. J’étais sauvé. Mais un soir, vers onze heures, je la vis entrer soudain dans ma petite chambre d’officier. « Tu vas partir, me dit-elle, et je viens t’offrir la plus grande preuve d’amour qu’une femme puisse donner ; je te suis. Pour toi, j’abandonne mon mari, mes enfants, ma famille. Je me perds aux yeux du monde, et je déshonore les miens. Mais je fais cela pour toi et j’en suis heureuse. » Une sueur froide me coula dans le dos. Je lui pris les mains ; je la suppliai de ne pas accomplir ce sacrifice que je ne voulais point accepter ; je tâchai de la calmer, de la raisonner. Peine inutile. Alors, les yeux dans les yeux, elle me dit d’une voix sifflante : « Serais-tu un lâche ; serais-tu de ceux qui séduisent une femme puis l’abandonnent au premier caprice ? »

Je protestai. Mais je lui montrai la folie de son action, ses conséquences pour toute notre vie. Obstinée, elle répondait simplement : « Je t’aime. » A la fin, pris d’impatience, je lui dis nettement : « Je ne veux pas. Je te défends de me suivre. » Elle se leva, et partit sans prononcer un mot.

Le lendemain j’apprenais qu’elle avait tenté de s’empoisonner. On la crut perdue pendant huit jours. Une de ses amies, sa confidente, vint me trouver ; me reprocha brutalement l’infamie de ma conduite. Je fus inflexible. Pendant un mois je n’entendis parler d’elle que vaguement. On la disait tres malade. Puis soudain je fus prévenue par son amie qu’elle était perdue, condamnée. Qu’une promesse d’amour seule la pouvait sauver. Je promis tout ce qu’on voulut. Elle guérit. Je l’enlevai.

Naturellement j’avais donné ma démission. Et pendant deux ans nous vécumes ensemble dans une petite ville d’Italie, nous vécumes de cette vie horrible de l’adultere en fuite.

Un matin, son mari entrait chez moi. Il fut sans violence et meme sans colere. Il venait chercher sa femme, non pour lui, mais pour ses enfants, pour ses deux filles.

Je ne demandais pas mieux que de la rendre, croyez-moi, Messieurs les jurés.

Je la fis venir, et je la laissai seule avec l’époux abandonné Elle refusa de le suivre. A mon tour, je la priai, je la suppliai, et, spectacle étrange, invraisemblable, le mari et moi, nous l’implorions, moi pour qu’elle me quittât, lui pour qu’elle le suivît.

Elle nous jeta ces mots : « Vous etes deux misérables ! » et sortit la-dessus.

Le mari prit son chapeau, me salua, prononça un : « je vous plains, Monsieur », venu du cour, et s’en alla.

Je la gardai encore six ans. Elle avait l’air de ma mere. Elle mourut.

Eh bien, Messieurs, cette femme auparavant n’avait jamais fait parler d’elle. On ne lui avait soupçonné jamais aucune faiblesse, et, pour tout le monde, c’est moi qui l’ai perdue, traînée dans le ruisseau, tuée. J’ai déshonoré sa famille, semé la honte autour de moi. Je suis un misérable et un gueux.

Vous m’avez condamné a l’unanimité.

Cette histoire avait fait grand bruit. J’étais un séducteur. Toutes les femmes me contemplaient avec une curiosité émue. Je n’avais qu’a leur tendre la main pour les enlever. J’en aimai plusieurs qui me trahirent. Les autres m’opprimerent horriblement. Enfin, cette alternative se reproduisait sans cesse pour moi. – Etre Joseph et laisser mon manteau – ou bien martyr livré a des lionnes.

Je termine, Messieurs.

Regardez Paris de midi a une heure. Voyez ces fillettes en cheveux, ces petites ouvrieres deux par deux, errant sur les trottoirs, provocantes, l’oil hardi, pretes a accepter tout rendez-vous, cherchant de l’amour par les rues.

Ce sont vos clientes.

Sondez leurs cours. Écoutez-les causer :

« Oh moi, ma chere, si j’ai la chance de trouver un garçon riche, je te promets qu’il ne me lâchera pas comme Amélie, ou bien gare le vitriol. »

Et quand un brave garçon passe pres d’elle, il reçoit en plein visage, en plein cour ce regard qui veut dire « quand vous voudrez ». Il s’arrete ; la fille est jolie et toute prete ; il cede.

Un mois plus tard, vous injuriez et condamniez ce gredin qui a abandonné la pauvre fille séduite.

Or, lequel est le limier, lequel est le gibier ?

N’oubliez point ceci, Messieurs :

L’amour est toute la vie des femmes. Elles jouent avec nous comme les chats avec les souris. La jeune fille cherche le mari le plus avantageux qu’elle pourra trouver.

Celles qui quetent des amants les veulent dans les memes conditions.

Quand un homme, sentant le piege, s’échappe de leurs mains, elles se vengent a la façon du chasseur qui tue d’un coup de fusil le lapin échappé du lacet.

Telle est mon humble opinion, basée sur une vieille expérience. Je la soumets a vos méditations.

Et j’ai l’honneur d’etre,

Messieurs les présidents des tribunaux,

Messieurs les magistrats,

Messieurs les jurés,

Votre tres obéissant serviteur,

MAUFRIGNEUSE.[1]


Chapitre 2 Le Gâteau

Disons qu’elle s’appelait Mme Anserre, pour qu’on ne découvre point son vrai nom.

C’était une de ces cometes parisiennes qui laissent comme une traînée de feu derriere elles. Elle faisait des vers et des nouvelles, avait le cour poétique et était belle a ravir. Elle recevait peu, rien que des gens hors ligne, de ceux qu’on appelle communément les princes de quelque chose. Etre reçu chez elle constituait un titre, un vrai titre d’intelligence ; du moins on appréciait ainsi ses invitations.

Son mari jouait le rôle de satellite obscur. Etre l’époux d’un astre n’est point chose aisée. Celui-la cependant avait eu une idée forte, celle de créer un État dans l’État, de posséder son mérite a lui, mérite de second ordre, il est vrai ; mais enfin, de cette façon, les jours ou sa femme recevait, il recevait aussi ; il avait son public spécial qui l’appréciait, l’écoutait, lui pretait plus d’attention qu’a son éclatante compagne.

Il s’était adonné a l’agriculture ; a l’agriculture en chambre. Il y a comme cela des généraux en chambre, – tous ceux qui naissent, vivent et meurent sur les ronds de cuir du ministere de la Guerre ne le sont-ils pas ? – des marins en chambre, – voir au ministere de la Marine, – des colonisateurs en chambre, etc., etc. Il avait donc étudié l’agriculture, mais il l’avait étudiée profondément, dans ses rapports avec les autres sciences, avec l’économie politique, avec les arts, – on met les arts a toutes les sauces, puisqu’on appelle bien « travaux d’art » les horribles ponts des chemins de fer. Enfin il était arrivé a ce qu’on dît de lui : « C’est un homme fort. » On le citait dans les revues techniques ; sa femme avait obtenu qu’il fut nommé membre d’une commission au ministere de l’Agriculture.

Cette gloire modeste lui suffisait.

Sous prétexte de diminuer les frais, il invitait ses amis le jour ou sa femme recevait les siens, de sorte qu’on se melait, ou plutôt non, on formait deux groupes. Madame, avec son escorte d’artistes, d’académiciens, de ministres, occupait une sorte de galerie, meublée et décorée dans le style Empire. Monsieur se retirait généralement avec ses laboureurs dans une piece plus petite, servant de fumoir, et que Mme Anserre appelait ironiquement le salon de l’Agriculture.

Les deux camps étaient bien tranchés. Monsieur, sans jalousie, d’ailleurs, pénétrait quelquefois dans l’Académie, et des poignées de main cordiales étaient échangées ; mais l’Académie dédaignait infiniment le salon de l’Agriculture, et il était rare qu’un des princes de la science, de la pensée ou d’autre chose se melât aux laboureurs.

Ces réceptions se faisaient sans frais : un thé, une brioche, voila tout. Monsieur, dans les premiers temps, avait réclamé deux brioches, une pour l’Académie, une pour les laboureurs ; mais Madame ayant justement observé que cette maniere d’agir semblerait indiquer deux camps, deux réceptions, deux partis, Monsieur n’avait point insisté ; de sorte qu’on ne servait qu’une seule brioche, dont Mme Anserre faisait d’abord les honneurs a l’Académie et qui passait ensuite dans le salon de l’Agriculture.

Or, cette brioche fut bientôt, pour l’Académie, un sujet d’observation des plus curieuses. Mme Anserre ne la découpait jamais elle-meme. Ce rôle revenait toujours a l’un ou a l’autre des illustres invités. Cette fonction particuliere, spécialement honorable et recherchée, durait plus ou moins longtemps pour chacun : tantôt trois mois, rarement plus ; et l’on remarqua que le privilege de « découper la brioche » semblait entraîner avec lui une foule d’autres supériorités, une sorte de royauté ou plutôt de vice-royauté tres accentuée.

Le découpeur régnant avait le verbe plus haut, un ton de commandement marqué ; et toutes les faveurs de la maîtresse de maison étaient pour lui, toutes.

On appelait ces heureux dans l’intimité, a mi-voix, derriere les portes, les « favoris de la brioche », et chaque changement de favori amenait dans l’Académie une sorte de révolution. Le couteau était un sceptre, la pâtisserie un embleme ; on félicitait les élus. Les laboureurs jamais ne découpaient la brioche. Monsieur lui-meme était toujours exclu, bien qu’il en mangeât sa part.

La brioche fut successivement taillée par des poetes, par des peintres et des romanciers. Un grand musicien mesura les portions pendant quelque temps, un ambassadeur lui succéda. Quelquefois, un homme moins connu, mais élégant et recherché, un de ceux qu’on appelle, suivant les époques, vrai gentleman, ou parfait cavalier, ou dandy, ou autrement, s’assit a son tour devant le gâteau symbolique. Chacun d’eux, pendant son regne éphémere, témoignait a l’époux une considération plus grande ; puis quand l’heure de sa chute était venue, il passait a un autre le couteau et se melait de nouveau dans la foule des suivants et admirateurs de la « belle Madame Anserre ».

Cet état de choses dura longtemps, longtemps ; mais les cometes ne brillent pas toujours du meme éclat. Tout vieillit par le monde. On eut dit, peu a peu, que l’empressement des découpeurs s’affaiblissait ; ils semblaient hésiter parfois, quand on leur tendait le plat ; cette charge jadis tant enviée devenait moins sollicitée ; on la conservait moins longtemps ; on en paraissait moins fier. Mme Anserre prodiguait les sourires et les amabilités ; hélas ! on ne coupait plus volontiers. Les nouveaux venus semblaient s’y refuser. Les « anciens favoris » reparurent un a un comme des princes détrônés qu’on replace un instant au pouvoir. Puis, les élus devinrent rares, tout a fait rares. Pendant un mois, ô prodige, M. Anserre ouvrit le gâteau ; puis il eut l’air de s’en lasser ; et l’on vit un soir Mme Anserre, la belle Madame Anserre, découper elle-meme.

Mais cela paraissait l’ennuyer beaucoup ; et le lendemain, elle insista si fort aupres d’un invité qu’il n’osa point refuser.

Le symbole était trop connu cependant ; on se regardait en dessous avec des mines effarées, anxieuses. Couper la brioche n’était rien, mais les privileges auxquels cette faveur avait toujours donné droit épouvantaient maintenant ; aussi, des que paraissait le plateau, les académiciens passaient pele-mele dans le salon de l’Agriculture comme pour se mettre a l’abri derriere l’époux qui souriait sans cesse. Et quand Mme Anserre, anxieuse, se montrait sur la porte avec la brioche d’une main et le couteau de l’autre, tous semblaient se ranger autour de son mari comme pour lui demander protection.

Des années encore passerent. Personne ne découpait plus ; mais par suite d’une vieille habitude invétérée, celle qu’on appelait toujours galamment la « belle Madame Anserre » cherchait de l’oil, a chaque soirée, un dévoué qui prît le couteau, et chaque fois le meme mouvement se produisait autour d’elle : une fuite générale, habile, pleine de manouvres combinées et savantes, pour éviter l’offre qui lui venait aux levres.

Or, voila qu’un soir on présenta chez elle un tout jeune homme, un innocent et un ignorant. Il ne connaissait pas le mystere de la brioche ; aussi lorsque parut le gâteau, lorsque chacun s’enfuit, lorsque Mme Anserre prit des mains du valet le plateau et la pâtisserie, il resta tranquillement pres d’elle.

Elle crut peut-etre qu’il savait ; elle sourit, et, d’une voix émue :

« Voulez-vous, cher monsieur, etre assez aimable pour découper cette brioche ? »

Il s’empressa, ôta ses gants, ravi de l’honneur.

« Mais comment donc, Madame, avec le plus grand plaisir. »

Au loin, dans les coins de la galerie, dans l’encadrement de la porte ouverte sur le salon des laboureurs, des tetes stupéfaites regardaient. Puis, lorsqu’on vit que le nouveau venu découpait sans hésitation, on se rapprocha vivement.

Un vieux poete plaisant frappa sur l’épaule du néophyte :

« Bravo ! jeune homme », lui dit-il a l’oreille.

On le considérait curieusement. L’époux lui-meme parut surpris. Quant au jeune homme, il s’étonnait de la considération qu’on semblait soudain lui montrer, il ne comprenait point surtout les gracieusetés marquées, la faveur évidente et l’espece de reconnaissance muette que lui témoignait la maîtresse de la maison.

Il paraît cependant qu’il finit par comprendre.

A quel moment, en quel lieu la révélation lui fut-elle faite ? On l’ignore ; mais il reparut a la soirée suivante, il avait l’air préoccupé, presque honteux, et regardait avec inquiétude autour de lui. L’heure du thé sonna. Le valet parut. Mme Anserre, souriante, saisit le plat, chercha des yeux son jeune ami ; mais il avait fui si vite qu’il n’était déja plus la. Alors elle partit a sa recherche et le retrouva bientôt tout au fond du salon des « laboureurs ». Lui, le bras passé sous le bras du mari, le consultait avec angoisse sur les moyens employés pour la destruction du phylloxéra.

« Mon cher monsieur, lui dit-elle, voulez-vous etre assez aimable pour me découper cette brioche ? »

Il rougit jusqu’aux oreilles, balbutia, perdant la tete. Alors M. Anserre eut pitié de lui et, se tournant vers sa femme :

« Ma chere amie, tu serais bien aimable de ne point nous déranger : nous causons agriculture. Fais-la donc couper par Baptiste, ta brioche. »

Et personne depuis ce jour ne coupa plus jamais la brioche de Mme Anserre.