Clair de Lune - Guy de Maupassant - ebook
Kategoria: Humanistyka Język: francuski Rok wydania: 1883

Clair de Lune darmowy ebook

Guy de Maupassant

(0)
0,00 zł
Do koszyka

Ebooka przeczytasz na:

tablecie w aplikacji Legimi
smartfonie w aplikacji Legimi
komputerze w aplikacji Legimi
Czytaj w chmurze®
w aplikacjach Legimi.
Dlaczego warto?

Pobierz fragment dostosowany na:

Zabezpieczenie: DRM

Opinie o ebooku Clair de Lune - Guy de Maupassant

Fragment ebooka Clair de Lune - Guy de Maupassant

A Propos
Chapitre 1 - Clair de lune
A Propos Maupassant:

Henri René Albert Guy de Maupassant (5 August 1850 – 6 July 1893) was a popular 19th-century French writer. He is one of the fathers of the modern short story. A protege of Flaubert, Maupassant's short stories are characterized by their economy of style and their efficient effortless dénouement. He also wrote six short novels. A number of his stories often denote the futility of war and the innocent civilians who get crushed in it - many are set during the Franco-Prussian War of the 1870s.

Disponible sur Feedbooks Maupassant:
Note: This book is brought to you by Feedbooks
http://www.feedbooks.com
Strictly for personal use, do not use this file for commercial purposes.

Chapitre 1 Clair de lune

Il portait bien son nom de bataille, l’abbé Marignan. C’était un grand pretre maigre, fanatique, d’âme toujours exaltée, mais droite. Toutes ses croyances étaient fixes, sans jamais d’oscillations. Il s’imaginait sincerement connaître son Dieu, pénétrer ses desseins, ses volontés, ses intentions.

Quand il se promenait a grands pas dans l’allée de son petit presbytere de campagne, quelquefois une interrogation se dressait dans son esprit : « Pourquoi Dieu a-t-il fait cela ? » Et il cherchait obstinément, prenant en sa pensée la place de Dieu, et il trouvait presque toujours. Ce n’est pas lui qui eut murmuré dans un élan de pieuse humilité : « Seigneur, vos desseins sont impénétrables ! » Il se disait : « Je suis le serviteur de Dieu je dois connaître ses raisons d’agir, et les deviner si je ne les connais pas. »

Tout lui paraissait créé dans la nature avec une logique absolue et admirable. Les « Pourquoi » et les « Parce que » se balançaient toujours. Les aurores étaient faites pour rendre joyeux les réveils, les jours pour murir les moissons, les pluies pour les arroser, les soirs pour préparer au sommeil et les nuits sombres pour dormir.

Les quatre saisons correspondaient parfaitement a tous les besoins de l’agriculture ; et jamais le soupçon n’aurait pu venir au pretre que la nature n’a point d’intentions et que tout ce qui vit s’est plié, au contraire, aux dures nécessités des époques, des climats et de la matiere.

Mais il haissait la femme, il la haissait inconsciemment, et la méprisait par instinct. Il répétait souvent la parole du Christ : « Femme, qu’y a-t-il de commun entre vous et moi ? » et il ajoutait : « On disait que Dieu lui-meme se sentait mécontent de cette ouvre-la. » La femme était bien pour lui l’enfant douze fois impure dont parle le poete. Elle était le tentateur qui avait entraîné le premier homme et qui continuait toujours son ouvre de damnation, l’etre faible, dangereux, mystérieusement troublant. Et plus encore que leur corps de perdition, il haissait leur âme aimante.

Souvent il avait senti leur tendresse attachée a lui et, bien qu’il se sut inattaquable, il s’exaspérait de ce besoin d’aimer qui frémissait toujours en elles.

Dieu, a son avis, n’avait créé la femme que pour tenter l’homme et l’éprouver. Il ne fallait approcher d’elle qu’avec des précautions défensives, et les craintes qu’on a des pieges. Elle était, en effet, toute pareille a un piege avec ses bras tendus et ses levres ouvertes vers l’homme.

Il n’avait d’indulgence que pour les religieuses que leur vou rendait inoffensives ; mais il les traitait durement quand meme, parce qu’il la sentait toujours vivante au fond de leur cour enchaîné, de leur cour humilié, cette éternelle tendresse qui venait encore a lui, bien qu’il fut un pretre.

Il la sentait dans leurs regards plus mouillés de piété que les regards des moines, dans leurs extases ou leur sexe se melait, dans leurs élans d’amour vers le Christ, qui l’indignaient parce que c’était de l’amour de femme, de l’amour charnel ; il la sentait, cette tendresse maudite, dans leur docilité meme, dans la douceur de leur voix en lui parlant, dans leurs yeux baissés, et dans leurs larmes résignées quand il les reprenait avec rudesse.

Et il secouait sa soutane en sortant des portes du couvent, et il s’en allait en allongeant les jambes comme s’il avait fui devant un danger.

Il avait une niece qui vivait avec sa mere dans une petite maison voisine. Il s’acharnait a en faire une sour de charité.

Elle était jolie, écervelée et moqueuse. Quand l’abbé sermonnait, elle riait ; et quand il se fâchait contre elle, elle l’embrassait avec véhémence, le serrant contre son cour, tandis qu’il cherchait involontairement a se dégager de cette étreinte qui lui faisait gouter cependant une joie douce, éveillant au fond de lui cette sensation de paternité qui sommeille en tout homme.

Souvent il lui parlait de Dieu, de son Dieu, en marchant a côté d’elle par les chemins des champs. Elle ne l’écoutait guere et regardait le ciel, les herbes, les fleurs, avec un bonheur de vivre qui se voyait dans ses yeux. Quelquefois elle s’élançait pour attraper une bete volante, et s’écriait en la rapportant : « Regarde, mon oncle, comme elle est jolie ; j’ai envie de l’embrasser. » Et ce besoin d’« embrasser des mouches » ou des grains de lilas inquiétait, irritait, soulevait le pretre, qui retrouvait encore la cette indéracinable tendresse qui germe toujours au cour des femmes.

Puis, voila qu’un jour l’épouse du sacristain, qui faisait le ménage de l’abbé Marignan, lui apprit avec précaution que sa niece avait un amoureux.

Il en ressentit une émotion effroyable, et il demeura suffoqué, avec du savon plein la figure, car il était en train de se raser.

Quand il se retrouva en état de réfléchir et de parler, il s’écria : « Ce n’est pas vrai, vous mentez, Mélanie ! »

Mais la paysanne posa la main sur son cour : « Que Notre-Seigneur me juge si je mens, monsieur le curé. J’ vous dis qu’elle y va tous les soirs sitôt qu’ votre sour est couchée. Ils se retrouvent le long de la riviere. Vous n’avez qu’a y aller voir entre dix heures et minuit. »

Il cessa de se gratter le menton, et il se mit a marcher violemment, comme il faisait toujours en ses heures de grave méditation. Quand il voulut recommencer a se barbifier, il se coupa trois fois depuis le nez jusqu’a l’oreille.

Tout le jour, il demeura muet, gonflé d’indignation et de colere. A sa fureur de pretre, devant l’invincible amour, s’ajoutait une exaspération de pere moral, de tuteur, de chargé d’âme, trompé, volé, joué par une enfant ; cette suffocation égoiste des parents a qui leur fille annonce qu’elle a fait, sans eux et malgré eux, choix d’un époux.

Apres son dîner, il essaya de lire un peu, mais il ne put y parvenir ; et il s’exaspérait de plus en plus. Quand dix heures sonnerent, il prit sa canne, un formidable bâton de chene dont il se servait toujours en ses courses nocturnes, quand il allait voir quelque malade. Et il regarda en souriant l’énorme gourdin qu’il faisait tourner, dans sa poigne solide de campagnard, en des moulinets menaçants. Puis, soudain, il le leva, et, grinçant des dents, l’abattit sur une chaise dont le dossier fendu tomba sur le plancher.

Et il ouvrit sa porte pour sortir ; mais il s’arreta sur le seuil, surpris par une splendeur de clair de lune telle qu’on n’en voyait presque jamais.

Et comme il était doué d’un esprit exalté, un de ces esprits que devaient avoir les Peres de l’Église, ces poetes reveurs, il se sentit soudain distrait, ému par la grandiose et sereine beauté de la nuit pâle.

Dans son petit jardin, tout baigné de douce lumiere, ses arbres fruitiers, rangés en ligne, dessinaient en ombre sur l’allée leurs greles membres de bois a peine vetus de verdure ; tandis que le chevrefeuille géant, grimpé sur le mur de sa maison, exhalait des souffles délicieux et comme sucrés, faisait flotter dans le soir tiede et clair une espece d’âme parfumée.

Il se mit a respirer longuement, buvant de l’air comme les ivrognes boivent du vin, et il allait a pas lents, ravi, émerveillé, oubliant presque sa niece.

Des qu’il fut dans la campagne, il s’arreta pour contempler toute la plaine inondée de cette lueur caressante, noyée dans ce charme tendre et languissant des nuits sereines. Les crapauds a tout instant jetaient par l’espace leur note courte et métallique, et des rossignols lointains melaient leur musique égrenée qui fait rever sans faire penser, leur musique légere et vibrante, faite pour les baisers, a la séduction du clair de lune.

L’abbé se remit a marcher, le cour défaillant, sans qu’il sut pourquoi. Il se sentait comme affaibli, épuisé tout a coup ; il avait une envie de s’asseoir, de rester la, de contempler, d’admirer Dieu dans son ouvre.

La-bas, suivant les ondulations de la petite riviere, une grande ligne de peupliers serpentait. Une buée fine, une vapeur blanche que les rayons de lune traversaient, argentaient, rendaient luisante, restait suspendue autour et au-dessus des berges, enveloppait tout le cours tortueux de l’eau d’une sorte de ouate légere et transparente.

Le pretre encore une fois s’arreta, pénétré jusqu’au fond de l’âme par un attendrissement grandissant, irrésistible.

Et un doute, une inquiétude vague l’envahissait ; il sentait naître en lui une de ces interrogations qu’il se posait parfois.

Pourquoi Dieu avait-il fait cela ? Puisque la nuit est destinée au sommeil, a l’inconscience, au repos, a l’oubli de tout, pourquoi la rendre plus charmante que le jour, plus douce que les aurores et que les soirs, et pourquoi cet astre lent et séduisant, plus poétique que le soleil et qui semblait destiné, tant il est discret, a éclairer des choses trop délicates et mystérieuses pour la grande lumiere, s’en venait-il faire si transparentes les ténebres ?

Pourquoi le plus habile des oiseaux chanteurs ne se reposait-il pas comme les autres et se mettait-il a vocaliser dans l’ombre troublante ?

Pourquoi ce demi-voile jeté sur le monde ? Pourquoi ces frissons de cour, cette émotion de l’âme, cet alanguissement de la chair ?

Pourquoi ce déploiement de séductions que les hommes ne voyaient point, puisqu’ils étaient couchés en leurs lits ? A qui étaient destinés ce spectacle sublime, cette abondance de poésie jetée du ciel sur la terre ?

Et l’abbé ne comprenait point.

Mais voila que la-bas, sur le bord de la prairie, sous la voute des arbres trempés de brume luisante, deux ombres apparurent qui marchaient côte a côte.

L’homme était plus grand et tenait par le cou son amie, et, de temps en temps, l’embrassait sur le front. Ils animerent tout a coup ce paysage immobile qui les enveloppait comme un cadre divin fait pour eux. Ils semblaient, tous deux, un seul etre, l’etre a qui était destinée cette nuit calme et silencieuse ; et ils s’en venaient vers le pretre comme une réponse vivante, la réponse que son Maître jetait a son interrogation.

Il restait debout, le cour battant, bouleversé ; et il croyait voir quelque chose de biblique, comme les amours de Ruth et de Booz, l’accomplissement d’une volonté du Seigneur dans un de ces grands décors dont parlent les livres saints. En sa tete se mirent a bourdonner les versets du Cantique des Cantiques, les cris d’ardeur, les appels des corps, toute la chaude poésie de ce poeme brulant de tendresse.

Et il se dit : « Dieu peut-etre a fait ces nuits-la pour voiler d’idéal les amours des hommes. »

Et il reculait devant ce couple embrassé qui marchait toujours. C’était sa niece pourtant ; mais il se demandait maintenant s’il n’allait pas désobéir a Dieu. Et Dieu ne permet-il point l’amour, puisqu’il l’entoure visiblement d’une splendeur pareille ?

Et il s’enfuit, éperdu, presque honteux, comme s’il eut pénétré dans un temple ou il n’avait pas le droit d’entrer.